SERMON VII.
POVR LE SECOND DIMANCHE APRÈ8 L'ÉPIPHANIE.
De la confiance que nous devons avoir en la Mère de Dieu quand nous avons recours à elle.
Déficiente vino, dicit Mater Jesus: Vinum non habent. ( Jean 2, 3)
« Le vin étant venu à manquer, la mère de Jésus lui dit : "Ils n’ont plus de vin." »
Nous lisons, dans l'Évangile de ce jour, que Jésus-Christ ayant été invité aux noces de Cana, en Galilée, s'y rendit avec sa mère. Le vin étant venu à manquer, Marie dit à son divin enfant : Vinum non habent; voulant par là le prier de consoler les deux époux qui s'affligeaient vivement de ce contre-temps. Mais il lui répondit : Quid mihi et tibi est, mulier ? nondum venit hora niiii. ( Jean.) Ce qui signifiait que le temps marqué pour les miracles était celui où il devait prêcher dans la Judée. Néanmoins cette réponse parut tellement contrarier Marie, dit St.-Jean Chrysostome, que le Christ s'empressa de condescendre aux désirs de sa mère : Licet hoc durerit, nondum venit hora mea, maiernis tamen precibus oblernperavit. ( Hom. 2. in Joan. ) En effet, Marie ayant ordonné à ceux qui servaient à table de se conformer aux paroles de son fils, Jésus leur ordonna de remplir les vases avec de l'eau, et cette eau fut changée en excellent vin, à la grande satisfaction des époux et de toute li maison.
Dans ce passage, nous considérons :
Ier Point Combien est puissante l'intercession de Marie, pour nous faire obtenir de Dieu les grâces que nous désirons.
IIème Point. Combien grande est la ferveur de Marie à nous secourir dans toutes nos nécessités.
PREMIER POINT.
Combien est puissante l'intercession de Marie pour nous faire obtenir de Dieu les grâces que nous désirons.
I. L'intercession de Marie est d'un si grand prix aux yeux de Dieu, dit St.-Bonaventure, que ses demandes ne peuvent pas ne pas être exaucées : Maria tanti apud Deuni est meriti, ut non possit reptdsam paii. (De. Virg. Cap. 35. ) Mais d'où vient cette grande efficacité des prières de Marie ? St.-Antonin nous en donne la raison : c'est parce qu'elle est mère : Oratio Deiparœ habit ralioiicm imperii, uniie lmpossiblle est eam non exaudiri. ( Par. &. lit, 15. ) Les prières des Saints sont des prières de serviteurs, mais les prières de Marie sont des prières de mère ; d'où il suit, dit St.-Antonin, qu'elles sont pour ainsi dire des ordres pour Jésus-Christ, qui leur porte tant d'amour. C'est pourquoi il est impossible que les sollicitations de Marie éprouvent un refus.
II. C'est pour cette raison que Cosme de Jérusalem appelle tout-puissant le secours de Marie : Omnipotent auxilium tuum, ô Maria Il est juste, ajoute Richard de St.-Laurent, que le fils fasse participer sa mère à sa puissance, aussi le fils qui est tout-puissant a-t-il rendu sa mère toute-puissante, autant qu'une créature peut le devenir, pour obtenir de lui tout ce qu'elle lui demande : Cùm autem eadem sit potestas filii et matris, ab omnipotente Filio omnipotent Mater facto, est. ( Lib. 4- de Laud. Virgin. ) C'est ce qui fait dire à St. Bernardin de Sienne, que tout obéit à Marie, et, en quelque sorte, Dieu lui-même : Imperio Virginis omnia famulantur, ipse Deus.
II. Un jour Ste.Brigitte (Revel. lib. 1. Gap. t\.) entendit notre Sauveur dire à la Vierge avec laquelle il s'entretenait : Petite quodvis à me, non enim potest eut inanis petitio tua. Ma Mère, demandez-moi tout ce que vous voudrez, car je ne puis pas ne pas exaucer vos prières. La raison qu'il lui en donne est bien touchante : Quia tu mihi nihil negasti in terris, ego nthii tibi negabo in cœlis. Puisque tu ne m'as jamais rien refusé pendant que nous vivions sur la terre, il est juste que je ne te refuse rien, maintenant que nous sommes ensemble dans le ciel. Nous lisons dans St. George, Archevêque de Nicomédie, que Jésus-Christ exauce toutes les prières de sa mère, comme s'il voulait par-là s'acquitter envers elle de ce qu'elle a bien voulu l'accepter pour fils, et lui donner la vie.
C'est pourquoi St.-Métodius, martyr, lui adressait ces paroles : Enge, rage, quœ debiterent hal-es f'i'um; Deo enim tmirersi debemnt . tilâ autem ille cUbitor est. (Orat. Hyp. Dora.) Réjouissez-vous, réjouissez-vous, Vierge Sainte ; vous qui avez pour débiteur ce fils, dont nous sommes tous les débiteurs ; car il vous doit la vie humaine, qu'il a reçue de vous.
IV. St.-Grégoire de Nicomédie encourage les pécheurs en leur apprenant que s'ils ont recours à la Ste.-Vierge avec l'intention de se corriger, elle les sauvera par son intercession ; puis, s'adressant à Marie : Habes vires insuperabiles, ne clementiam taam superet iriultitudo peccatoru.nt. Les péchés d'une âme, ô Mère de Dieu, quelque grand et nombreux qu'ils soient, ne peuvent point surpasser votre clémence. .Vi'AiV tuse retistit potentiœ, tuant enim gloriam creator er'utimat eese profiriom. Rien ne résiste à votre puissance auprès du créateur, puisqu'il .regarde votre gloire, comme la sienne propre. Rien ne vous est impossible à vous, ajoute St.-Pierre Damien, qui pouvez relever ceux qui désespèrent, et leur rendre l'espérance de se sauver. Nihil tibi impossibile, quœ etiam desperati in spem ialutis potes relerare. ( Serm. i. de Nativ. B. V. )
V. Richard de St.-Laurent remarque que lorsque l'Archange Gabriel annonça à la Ste.-Vierge que Dieu la choisissait pour mère à son fils, il lui dit : Ne timeas, Maria, inrenisli gratiam. ( Luc. i. 30). D'où Richard tire cette conséquence: Cupienies invenire gratiam, quœramus inrentricem gralûg. Si nous voulons récupérer la grâce après l'avoir perdue, adressons-nous à Marie qui l'a retrouvée. Elle ne perd jamais la grâce divine, elle en jouit sans cesse. Et lorsque l'ange lui annonce qu'elle a retrouvé la grâce, c’est qu'elle l'a retrouvée, non pour elle, mais pour nous, malheureux pécheurs qui l'avions perdue ; ce qui fait dire au cardinal Hugon, que nous devons recourir à Marie, et lui dire avec confiance : Vierge sainte, on doit restituer au prochain ce qu'il a perdu. La grâce que vous avez trouvée n'est point à vous, qui ne l'avez jamais perdue : Elle est à nous qui l'avions perdue par notre faute, c'est donc à nous que vous devez la rendre : Currant ergô, carrant peccatores ad Virglnem, qui gratiam amiserunt peccando ; securèdicant: redde nobis rem nostram, qudm invenisti.
VI. Ste.-Gertrude eut une révélation dans laquelle elle nous apprend que tontes les grâces que nous demanderons à Dieu par l'intercession de Marie, nous sommes sûrs de les obtenir. Cette sainte entendit un jour Jésus s'entretenir avec sa mère, et lui adresser ces paroles : Per tt omnes, qui pettmt misericordiam cum coluntate se emendandi, gratiam fuibebunt. Si tous les habitants du ciel se réunissaient pour implorer une grâce de la bonté de Dieu, et que Marie en demandât une autre opposée, le Seigneur exaucerait de préférence sa prière, parce que, comme le dit le P. Suarez, Deus plus amat sanctam rirginem, ijudm reliquat ianctos omnes. Terminons ce premier point par le conseil de St.-Bernard : Quœramus gratiam et per Mariant quœramus ; quia mater est et frustrari non patest. ( Serai, de Aquœd.) Toutes les grâces que nous désirons, demandons-les par l'intercession de Marie, et nous serons sûrs de les obtenir; elle est mère : lorsqu'elle sollicite pour nous quelque grâce auprès de son fils, elle ne saurait éprouver de refus.
DEUXIÈME POINT.
Combien grande est la bonté de Marie pour nous secourir dans tous nos besoins.
VII. Il suffit de lire attentivement l'évangile que nous avons cité plus haut pour avoir la preuve de la grande bonté de Marie. Le vin vient à manquer et les époux s'en affligent. Marie n'attend point qu'on lui dise de prier son fils de les consoler. Elle obéit à la voix de son cœur, qui ne saurait ne pas compatir aux affligés, comme dit St.-Bernardin de Sienne, et sans que personne l'en prie, elle implore un miracle de son fils : Officiant advocationis et patuitiatricis assumpsit, non rogata. (Tom. m. Serm.g. ) Si cette bonne Vierge, ajoute le même saint, fit tant sans en être priée, que pourrait-elle refuser à nos prières ? Si hoc non rogata perfecit, quid rogata perficiet ?
VIII. Le même fait fournit à St.-Bonaventure une autre preuve de la confiance que nous devons avoir en Marie. Puisque tel était son zèle, dit ce saint, pendant qu'elle était sur la terre, combien plus ardent encore doit-il être maintenant qu'elle est dans le ciel ! Magna facit ergo miseras misericordia Mariœ adhuc exulantis in mundo, sed multâ major est regnantis in cœlo : Il en donne ensuite la raison : Quia magis nunc vidit hominum miseriam. ( S. Bon. in spec. Virg. cap. 8. ) Marie dans le ciel, sous les yeux de Dieu, est mieux à même que lorsqu'elle était sur la terre, de voir tous nos besoins ; et le désir de nous soulager s'accroît dans son cœur en proportion de sa pitié pour nous. Ce qui justifie les paroles que lui adresse Richard de St.-Victor :
cor tenerum habes, ut non possis miserias scire, et subvenire. Tel est le zèle de cette tendre mère, qu’elle ne peut connaître une affliction sans y compatir et la soulager.
IX. La St.-Vierge, selon St.-Pierre Damien, amat nos amore invincibili. ( Serm. i. de Nat. Virg. ) Ce qui veut dire qu'elle nous aime d'un amour irrésistible. Quelque grand qu'ait été l'amour des saints pour cette aimable reine, il était bien loin de celui qu'elle leur portait elle-même. Son amour pour nous va jusqu'à l'anxiété. Les saints, dit St.-Augustin, sont très puissants auprès de Dieu pour en obtenir les grâces qu'on sollicite par leur intercession ; mais, de même que Marie est plus puissante que tous les saints, de même aussi elle est plus soucieuse de nous obtenir les divines miséricordes ; sicut omnibus sanctis est potentior, sic omnibus est pro nobis sollicitior.
X. Et comme notre grande protectrice le dit elle-même à Ste.-Brigitte : Quand un pécheur implore son secours, elle regarde moins les péchés qui le souillent que l'intention qui l'anime. S'il vient avec la résolution de se corriger, elle l'accueille, et son intercession le guérit et le sauve : Quantum cumque homo peccat, si ad me revertus fuerit, statim parata sum recipere retertentem. Nec attendo quantum.peccaverit, sed cum quali voluntate venit; nam non dedignor ejus plagas unguere et sandre, quia vocor et veré sum mater misericordiœ. On lit dans Richard de St.-Laurent, que le Seigneur tient les yeux ouverts sur les justes : oculi Domini super justos. ( Psal. xxxm 16. ) La Sainte Vierge tient également les yeux ouverts sur les justes et sur les pécheurs ; attentive pour chacun de nous comme une mère, qui ne quitte pas de l'œil son enfant, de crainte qu'il ne tombe, et s’il vient à tomber, s'empresse aussitôt de le relever : Sed occuli Domini super justos et peccat si eut oculi matris ad puerum, ne cedat; tel si occiderit, ut subletet.
XI. L'écriture compare la B. Vierge à une olive qu'on voit au milieu des champs : Quasi oliva specio,d in campis. ( Eccl. xxiv. 19. ) L'olive ne produit autre chose que de l'huile, et des mains de Marie ne descendent que grâces et miséricordes. On la voit au milieu des champs, ce qui signifie, suivant le cardinal Hugon, que Marie s'offre comme d'elle-même à tous ceux qui l'appellent à leur secours : Speciosa in campis, ut omnes ad eam confugiant. Sous l'ancienne loi existaient cinq villes, où les criminels
pouvaient trouver un asile, pour quelques délits seulement ; mais selon St.-Jean Damascène, tous les coupables trouvent un refuge chez Marie, quelque soit d'ailleurs leurs crimes. Aussi le saint l'appelle-t-elle civitas refugium omnium ad se confugentium. Quelle crainte alors peut nous empêcher, dit St.-Bernard, d'aller vers Marie, elle qui n'a rien de repoussant et de terrible, mais au contraire est toute douceur et clémence ? Quid ad Marimt accedere trépidai humana fragilitas ? nihil austerum in eâ, nihil terribile, iota suatis est.
XII. St.-Bonaventure raconte que lorsqu'il regardait Marie, il lui semblait voir la miséricorde elle-même qui l'accueillait : Domina, cum te aspicio, nihil nisi miscricordiam cento. La Ste.-Vierge dit un jour à Ste.-Brigitte : Miser trit, qui ad misericordem, cum passif, non accedit. Malheureux, dit-elle, et malheureux pour l'éternité sera le pécheur, qui pouvant recourir à moi, qui puis et désire le secourir, ne le fait point et se damne. Le démon, ce lion féroce, tourne sans cesse autour de nous, cherchant qui dévorer, comme dit St.-Pierre. Circuit quaerens quem devoret. (1. Petr. v. 8.) Mais cette compatissante mère, dit Bernardin de Bustis, veille sans cesse sur les hommes, cherchant les pécheurs pour les sauver : Ipsa semper circuit, quœrens quem salvet Maria. (Par. 3. Serra. 3. ) Et tel est le zèle de cette reine ajoute Richard de St.-Victor, qu'elle prévient nos prières, et nous porte secours, avant même que nous l'implorions: Velocids occurrit ejus pietas, qudm invocetur, et causas miserorum anticipai. (iu Cant. cap. 23. j) Et cela vient, comme le dit un auteur que nous avons déjà cité, de ce que le cœur de Marie est si tendre pour nous, qu'elle ne peut voir nos misères sans en avoir pitié : Pfec possis miserias scire et non subvenire.
XIII. Ne nous lassons donc jamais, dans tous nos besoins, d'avoir recours à cette mère de miséricorde, qui se montre toujours prête à soulager ceux qui l'implorent : Invenis semper paratam auxiliari, dit Richard de St.-Laurent. Elle est prête à nous secourir, et quelquefois même elle devance nos prières ; mais cependant elle aime mieux qu'on l'implore. Quand on ne la prie point, elle se regarde comme offensée: tn te, Domina,peccant (dit St.-Bonaventure ) non solum qui tibi Injuriant irrogant, sed etiam qui te non rogant. (In spec. Yirg. ) O bonne vierge ! disait-il, vous vous tenez pour offensée, non-seulement par ceux qui vous font quelque outrage, mais encore par ceux qui ne vous implorent point. Concluons de tout ceci, avec le même docteur, qu'il n'est pas possible que Marie repousse nos prières, puisqu'elle ne peut et n'a jamais pu s'empêcher de prendre en pitié et de consoler les malheureux qui l'invoquent. Ipsa enim non misereri ignorat, et miseris non satisfacere,
XIV. Mais le meilleur moyen de conquérir la faveur de cette bonne mère, c'est de se livrer à quelques actes de dévotion particulière, pratiqués par de zélés serviteurs, tels que :
1. dire le chapelet au moins une fois par jour? Jeûner chaque samedi en l'honneur de Marie.
2. Beaucoup de personnes jeûnent au pain et à l'eau, c'est ainsi qu'il faut observer le jeûne, au moins pendant les vigiles des sept fêtes principales de Notre-Dame.
3. La saluer suivant l'usage, de trois Ave, quand sonne l’Angélus Domini; dans le cours de la journée dire un Ave maria chaque fois que l'on entend sonner l'horloge, ou que l'on rencontre en chemin une de ses images; de plus réciter les mêmes prières lorsqu'on sort de sa maison ou qu'on y entre.
4- Réciter chaque soir les litanies de la Ste. Vierge, avant d'aller se coucher, et se procurer à cette fin quelque belle image de Marie, que l'on place auprès du lit.
5. Porter le scapulaire et le petit habit de Notre-Dame des douleurs.
Il est encore un grand nombre d'autres dévotions, mises en pratique par ses serviteurs ; mais la plus profitable est de se recommander souvent à cette divine mère, ne jamais manquer chaque matin de lui adresser trois Ave, avec prière de nous délivrer du mal pendant toute cette journée. Quand nous nous sentons surpris par les tentations, recourir aussitôt à elle en lui disant Marie, secourez-moi; il suffit de prononcer avec ferveur les noms de Jésus et de Marie pour surmonter toute tentation ; si la tentation ne se dissipe point, continuons d'invoquer ces deux saints noms, et de cette manière nous triompherons toujours du démon.
XV. St.-Bonaventure appelle Marie le salut de celui qui l'invoque ; O salas te invocantium ! Et en vérité, si une âme vraiment dévouée à Marie venait à se damner ( j'entends par vraiment dévouée, une âme qui veut s'amender, et recourt avec confiance à cette auguste protectrice des pécheurs) cela n’arriverait pas parce que Marie ne pourrait pas, ou ne voudrait pas la secourir. Or, cela ne peut être, dit St.-Bernard. Marie, mère de la toute-puissance, et mère de la miséricorde, ne peut manquer ni de pouvoir, ni de volonté pour la sauver. C'est donc avec raison qu'on la nomme le salut de celui qui l'appelle à son aide. On en trouve une infinité d'exemples. Le plus frappant est celui de Marie Égyptienne. Souillée de péchés, après bien des années d'une vie dissolue, un jour qu'elle voulait entrer dans l'Église de Jérusalem, où l'on célébrait la fête de la Ste-Croix, Dieu voulut, qu'ouverte pour tout le monde, l'Église fût fermée pour elle. Chaque fois qu'elle s'approchait pour entrer, une force invincible la repoussait. Alors elle fit un retour sur elle-même, et se tint hors de l'Église dans une profonde affliction. Par bonheur pour elle, sur le porche était une image de Marie. La pauvre pécheresse se recommande à elle, lui promettant de changer de vie ; après cet acte de dévotion, elle se sentit le courage d'entrer dans l'Église, dont la porte ne fut plus fermée pour elle; elle y entra, se confessa, et mue par une inspiration divine elle alla s'ensevelir dans le désert, où elle vécut 47 ans, et mourut en odeur de sainteté.
SERMON VII.
POUR LE TROISIÈME DIMANCHE APRÈS L'EPIPHANIE.
Remords des damnés.
Filii autem regni ejicientur in tenebras exteriores : ibi erit fleius et stridor dentium (Mt 8, 12)
Mais les enfants du royaume seront jetés dans les ténèbres extérieures, où il y aura des pleurs et des grincements de dents.
On lit dans l'Évangile de ce jour que, Jésus-Christ étant entré dans Capharnaüm, un centurion vint le trouver, et le pria de rendre la santé à un serviteur paralytique, qu'il avait chez lui. Le Seigneur lui dit qu'il irait le guérir : Ego veniam, et sanabo eum. Mais le centurion répondit : « Seigneur, je ne suis pas digne que vous entriez dans ma maison ; il suffit que vous le vouliez, et mon serviteur sera guéri. » Alors, notre Sauveur, admirant sa foi, le consola aussitôt, en rendant la santé au malade ; puis il dit à ses disciples : Plusieurs de l'Orient et de l'Occident viendront et s'assoiront avec Abraham, Isaac et Jacob dans le royaume des deux ; mais les enfants du royaume seront jetés dans les ténèbres de l'extérieur, où il y aura des pleurs et des grincements de dents, Multi ab oriente it accidente renient, et recumbent cum Abraham, Isaac et Jacob in regno cœlorum; fdii autem regni ejicientur in tenebras exteriores ; ibl erit fletus et stridor dentium.
Par ces paroles, il a voulu nous donner à entendre que, bien des âmes nées parmi les infidèles se sauveront avec les saints, tandis que beaucoup d'autres, nées dans le giron de la sainte Église, iront en enfer, où les remords de la conscience les feront pleurer amèrement pendant toute l'éternité.
Considérons donc les remords que le chrétien damné souffrira dans l'enfer, savoir :
— premièrement, le souvenir du peu qu'il avait à faire pour se sauver ;
— secondement, le souvenir du peu pour lequel il s'est damné ;
— et troisièmement, la pensée du grand bien qu'il a perdu par sa faute.
1. Du peu qu'il avait à faire pour se sauver.
Un damné apparut un jour à saint Humbert, et lui dit que deux remords étaient ses bourreaux les plus cruels dans l'enfer : c'était de penser au peu qu'il eût dû faire en cette vie pour se sauver, et de se souvenir pour quels futiles objets il s'était damné. Or, c'est précisément ce qu'enseigne saint thomas : « Leur grand regret, dit-il, sera de s'être perdus pour un néant, alors qu'il leur était si facile d'arriver à la vie éternelle. Principaliter dolebunt, quod pro nihilo damnati sunt, et facillime vitam potcrant consequi sempiternam. »
Appliquons-nous d'abord à considérer le premier remords du damné, savoir : le peu qu'il avait à faire pour se sauver. le malheureux se dira : Si je m'étais abstenu de ce plaisir, si j'avais surmonté ce respect humain, si j'avais fui cette occasion, cette mauvaise compagnie, je ne me serais point damné. Si j'avais fréquenté la congrégation, si je m'étais confessé chaque semaine, si dans les tentations je m'étais recommandé à Dieu, je ne serais point retombé. Je me suis bien des fois proposé de le faire, et puis je ne l'ai pas fait ; j'ai commencé à le faire, et puis je l'ai négligé ; voilà comment je me suis perdu !
Ce remords cuisant sera augmenté par le souvenir des bons exemples que le damné aura vus dans ceux qui, même en demeurant comme lui au milieu du monde, auront mené une vie chaste et pieuse. Son tourment sera encore aggravé par le souvenir de toutes les faveurs que le Seigneur lui aura prodiguées, pour l'aider à obtenir le salut éternel : dons de nature, comme la santé, la fortune, la naissance, les talents, que Dieu lui avait accordés, non pour vivre au milieu des plaisirs terrestres, ou pour s'élever au-dessus des autres, mais pour opérer le bien de son âme en se sanctifiant ; avec cela, tant de dons spirituels, comme les divines lumières, les saintes inspirations, les appels pleins de tendresse, et en outre tant d'années de vie concédées pour remédier au mal qu'il avait fait. Puis il entendra toujours la voix de l'ange du seigneur, lui déclarant que, pour lui, le temps de se sauver est fini : Et l'ange que je vis debout, jura par Celui qui vit dans les siècles des siècles qu'il n'y aurait plus de temps Et Angélus quem vidi stantem..., juravit per Viventem in saecula sseculorum... : quia tempus non erit amplius. Apoc. 10. 5.
Pour le cœur du misérable damné, oh ! quels glaives cruels que tous ces bienfaits reçus, quand, enfermé dans la prison de l'enfer, il verra qu'il ne lui reste plus un instant pour remédier à son éternelle ruine ! Il dira donc en gémissant, avec ses malheureux compagnons de désespoir : Il est passé le temps de moissonner des fruits pour la vie éternelle ; l'été est fini, ces jours où nous pouvions nous sauver ; mais nous ne nous sommes point sauvés, Transiit messis, finila est sestas , et nos salvati non sumus. jer. 8. et l'hiver est venu, un hiver éternel, où nous devons vivre malheureux et désespérés pour toujours, tant que Dieu sera Dieu.
Hélas ! dira-t-il encore, insensé que j'ai été ! si j'avais souffert pour l'amour de Dieu les peines que je me suis données pour satisfaire mes caprices ; si j'avais fait pour me sauver les efforts que j'ai faits pour me damner, quelle joie j'en éprouverais aujourd'hui ! Et maintenant, que m'en revient-il, sinon des remords et des douleurs qui me tourmentent et qui me tourmenteront durant toute l'éternité ! Ainsi, dira-t-il enfin, moi qui pouvais être heureux pour toujours, voilà que je suis à jamais malheureux ! — Ah ! que cette pensée affligera le damné, bien plus que le feu et tous les autres tourments de l'enfer !
2, Du peu pour lequel il s'est damné.
Le roi Saül, dans une bataille, avait défendu à tous les siens, sous peine de la vie, de prendre aucune nourriture ; or son fils Jonathan, se sentant pressé par la faim, mangea un peu de miel ; le roi l'apprit et voulut que, conformément à l'ordre donné, son fils fût exécuté. Le pauvre jeune homme dit alors : Je n'ai fait que goûter un peu de miel, et me voilà condamné à mourir Gustans gustavi... paululum mellis, et ecce ego morior, 7, reg. 14. 43. — Mais tout le peuple, ému de compassion, s'interposa entre le père et le fils, et parvint à délivrer Jonathan de la mort. Pour le malheureux damné, il n'y a et il n'y aura jamais personne qui en ait compassion, et intercède auprès de Dieu pour le délivrer de la mort éternelle de l'enfer ; au contraire, tous applaudiront à son juste châtiment, puisque, pour un plaisir d'un instant, il a voulu perdre Dieu et le paradis.
Esaü avait échangé son droit d'aînesse contre le plaisir de manger un plat de lentilles ; dans la suite, voyant quelle perte il avait faite, il en fut transporté de douleur et de regret, dit l'Écriture, au point de pousser des hurlements Irrugiit clamore magno, Gen. 57. 34
Oh ! quels seront les rugissements et les hurlements du damné, en pensant que, pour quelques satisfactions fugitives et empoisonnées, il a perdu le royaume éternel du paradis, et se voit condamné pour toujours à une mort continuelle !
Il sera sans cesse occupé, dans l'enfer, à considérer la cause malheureuse de sa damnation. A nous qui sommes encore sur la terre, la vie écoulée ne semble qu'un moment et un songe ; hélas ! que paraîtront donc au damné les cinquante ou soixante ans qu'il aura passés dans le monde, quand il se trouvera au fond de l'éternité, et qu'il verra, après y avoir souffert des millions de siècles, que cette éternité de douleurs n'est qu'à son commencement, et ne fera jamais que de commencer ! Encore, les cinquante années de sa vie sur la terre n'auront-elles été qu'une série de plaisirs ? est-ce que le pécheur, vivant loin de Dieu, goûte toujours de douces jouissances dans ses désordres ? Quelle est la durée de ces satisfactions que procure le péché ? Elles sont momentanées ; tout le reste du temps, pour qui vit dans la disgrâce de Dieu, est un temps de peines et de chagrins. Or, que seront ces courts moments de plaisir aux yeux du misérable damné, quand il se trouvera plongé dans l'abîme du feu éternel ?
De quoi nous a servi notre orgueil, quel profit aurions retiré du vain étalage de nos richesses. Tout cela a passé comme une ombre Quid nobis profuil superbia ? aut divitiarum jactantia quid contulit nobis ? Transierum oinnia illa tamquam umbra. Sap. 5. 8 Malheureux que je suis ! s'écriera-t-il : j'ai vécu sur la terre selon mon caprice, je m'y suis donné mes satisfactions ; mais à quoi m'ont-elles servi ? Elles n'ont duré que des instants, et elles ont rempli ma vie d'inquiétudes et d'amertumes ; et maintenant, il faut que je brûle dans cette fournaise pour toujours, désespéré et abandonné de tout le monde !
3. Du grand bien qu'il 3. perdu par sa faute.
La trop célèbre Élisabeth, reine d'Angleterre, aveuglée par la passion de régner, osa dire un jour : « Que Dieu m'accorde quarante années de règne, et je renonce à son paradis. » Elle les a eues, la malheureuse, ces quarante années de règne ; mais aujourd'hui qu'elle est passée à' l'autre monde, confinée dans l'enfer, il est certain qu'elle ne doit pas se trouver satisfaite d'une telle renonciation. oh ! à quel chagrin ne doit-elle pas être en proie, quand elle pense que, pour quarante années de règne terrestre, exercé au milieu d'inquiétudes, de traverses et de craintes continuelles, elle a perdu le royaume éternel du paradis ! le malheureux damné, dit saint Pierre Chrysologue, est plus tourmenté par la perte du ciel, perte qu'il aura faite volontairement, que par les supplices mêmes de l'enfer Plus cœlo torquetur, quam gehenna.
La plus grande peine qu'on éprouve en enfer, c'est d'avoir, perdu Dieu, ce souverain bien qui fait tout le paradis. Tous les tourments ensemble, dit saint Brunon, ne peuvent égaler cette peine. Les damnés consentiraient à ce que mille autres enfers fussent ajoutés à celui qu'ils endurent, pour n'être point privés de Dieu ; Addantur tormenta, ac Deo non priventur. mais, ce qui fera leur enfer, ce sera de se voir privés de Dieu éternellement par leur propre faute. Selon la remarque de sainte Thérèse, si l'on perd par sa propre faute ne fût-ce qu'une bagatelle, une pièce de monnaie, un anneau de peu de valeur, la pensée d'avoir perdu cet objet par sa négligence, fait qu'on s'afflige beaucoup et qu'on ne trouve plus de repos ; quelle sera donc la peine du réprouvé en pensant qu'il a perdu un bien infini, qui est Dieu, et en voyant qu'il l'a perdu par sa propre faute !
Il verra que Dieu voulait son salut, et qu'il lui avait donné le pouvoir de choisir entre la vie et la mort éternelles, suivant ces paroles de l'Ecclésiastique : Devant l'homme sont la vie et la mort, le bien et le mal ; ce qu'il aura préféré lui sera donné. ^ Il verra donc qu'il a eu en main la faculté de se rendre, s'il le voulait, éternellement heureux, et que, par son libre choix, il a voulu se damner. Il verra, au jour du jugement, bon nombre de ses compagnons qui se seront sauvés, tandis que, lui, pour n'avoir pas voulu mettre fin à sa mauvaise vie, il aura dû la finir dans l'enfer. Il dira aux malheureux qui auront fait comme lui : Ainsi donc nous avons fait fausse route Ante hominem vita et mors, bonum et maium : quod placuerii ei, dabitur illi. Eccli. 15. 18. (2) Ergo erravimus. Sap. 5. 6. Nous avons, par notre faute, perdu le ciel et Dieu ; et à notre erreur, il n'y a plus de remède.
— Dans le tourment que lui causera cette pensée, il s'écriera : il n'est point de repos pour mes os au souvenir de mes péchés Non est pax ossibus meis, a facie peccatorum meorum. Ps. 37. 4. Cette douleur pénétrera donc jusqu'aux os, et ne lui laissera plus jamais de repos, car il reconnaîtra qu'il a été lui-même la cause de sa ruine ; en sorte qu'il n'y aura point pour lui de plus grand objet d'horreur que lui-même, éprouvant ainsi le châtiment dont le Seigneur a menacé le pécheur obstiné Arguam te, et statuam contra faciem tuam. Ps. 49. il. Mes chers frères, si, par le passé, vous avez aussi fait la folie de consentir à perdre Dieu pour une misérable satisfaction, gardez-vous de persister dans une telle folie ; hâtez-vous d'y remédier, maintenant que vous le pouvez. Si vous ne prenez en ce moment la résolution de changer de vie, tremblez : vous avez à craindre que Dieu ne vous abandonne, et que vous ne soyez perdus pour toujours. Quand le démon vous tente, souvenez-vous de l'enfer ; la pensée de l'enfer vous préservera de l'enfer. Souvenez-vous, dis-je, de l'enfer, et recourez à Jésus-Christ, recourez à la sainte Vierge Marie, et ils vous délivreront du péché, qui est la porte de l'enfer.
SERMON IX.
POUR LE QUATRIÈME DIMANCHE APRÈS L'EPIPHANIE.
Dangers du salut éternel.
Ascendente Jesu in naviculam, secuti sunt eum discipuli ejus ; et ecce motus magnus factus est in mari (Matth. 8. 23)
Jésus montant dans une barque, ses disciples le suivirent ; et voilà qu'une grande tempête s'éleva sur la mer.
Dans l'Évangile de ce jour, nous voyons que, Jésus étant monté dans une barque avec ses disciples, il survint une grande tempête, au point que la barque, couverte par les flots, était en danger de se perdre. Pendant ce temps, le sauveur dormait. Les disciples, effrayés par la tempête, allèrent l'éveiller en lui disant : Seigneur, sauvez-nous ; nous périssons. Alors, Jésus leur adressa ces paroles : Pourquoi craignez-vous, hommes de peu de foi ? En même temps, il ordonna aux vents et à la mer de s'apaiser, et il se fit un grand calme. Domine, salva nos ; perimus, — Quid timidi estis, modicse fidei ? — Imperavit ventis et mari, et facta est tranquillitas magna.
Considérons ce que signifie cette barque au milieu de la mer, ainsi que ces vents qui produisent la tempête. La barque au milieu de la mer représente l'homme vivant en ce monde : comme une barque sur mer est exposée à mille dangers, à cause des corsaires, des bancs et des tempêtes, ainsi l'homme en cette vie est environné de périls, provenant des tentations de l'enfer, des occasions de péché, des scandales ou des mauvais conseils des hommes, du respect humain et surtout des passions désordonnées figurées par les vents qui produisent la tempête, et mettent la barque en grand danger de périr.
Nous allons donc examiner :
— d'abord, les principaux dangers auxquels notre salut est exposé,
— et ensuite, les moyens à prendre pour nous sauver.
1. Des dangers auxquels notre salut est exposé.
Ainsi, comme le dit saint Léon, notre vie est pleine de périls, de pièges et d'ennemis Plena omnia periculis, plena sunt laquais : incitant cupiditates, lnsidiantur illecebrae, blandiuntur lucra. De Quadr. s. 5. Le premier ennemi du salut pour chacun, c'est lui-même, sa propre concupiscence, qui le porte au péché, dit saint Jacques Unusquisque vero tentatur a concupiscentia sua abstractus et illectus. Jac. l. 14. Outre les appétits déréglés qui vivent au dedans de nous et nous excitent au mal, nous avons beaucoup d'ennemis extérieurs qui nous combattent.
Ces ennemis extérieurs sont, d'abord, les démons, qui nous font une guerre formidable, parce qu'ils sont plus forts que nous, dit Cassiodore Bellum grave, quia cum fortiore. C'est pourquoi saint Paul nous engage à nous munir des armes ou des secours de Dieu, ayant à combattre des ennemis si puissants : Revêtez-vous de l'armure de Dieu, afin de pouvoir tenir (été aux embûches du diable ; car nous n'avons pas à lutter avec des ennemis formés de chair et de sang, mais avec des principautés et des puissances, avec les princes de ce monde de ténèbres, avec des esprits de malice Induite vos armaturam Dei, ut possitis stare adversus insidias diaboli ; quoniam non est nobis colluctatio adversus carnem et sanguinem, sed adversus principes et potestates, adversus raundi rectores tenebrarum harum, contra spiritualia nequitise. Ephes. 6. il. Le démon, ajoute saint pierre, ne cesse de rôder autour de nous, rugissant de rage et de faim, avide de dévorer nos âmes Tamquam leo rugiens circuit, quaerens quem devoret . J. Pet. 5. S. Saint Cyprien dit de plus, que cet ennemi assiège continuellement chacun de nous, cherchant partout un côté faible, par où il puisse pénétrer dans la place et s'en rendre maître Circuit dsemon nos singulos, et, tamquam hostis clauses obsidens, muros explorât et tentât an sitpars aliqua minus stabilis, cujus aditu ad interiora penetretur. De Zelo et Liv.
En outre, les hommes avec lesquels nous devons vivre, combattent aussi notre salut et le mettent en péril, soit en nous persécutant, soit en nous trahissant, soit en nous séduisant par leurs adulations et leurs mauvais conseils. saint Augustin dit qu'au sein de l'Église même, dans toutes les professions, il y a des hommes dissimulés et trompeurs Omnis professio in Ecclesia habet fictas personas. In Ps. 99.
Tels sont donc les ennemis que nous avons à combattre au dehors et au dedans de nous. Or, si une ville était, d'un côté, remplie de sujets rebelles, et de l'autre, entourée et assiégée par une armée ennemie, pourrait-on ne pas la tenir pour perdue ? Eh bien ! voilà l'état dans lequel chacun de nous se trouve en ce monde ; qui peut le délivrer de si grands dangers ? Dieu seul, répond le prophète : Si le Seigneur ne garde la cite, en vain veille celui qui la garde Nisi Dominus custodierit civitatem, frustra vigilat, qui custodit eam. Ps. 126. 2.
2. Des moyens à prendre pour nous sauver.
Quel est donc le grand moyen de surmonter tous les dangers qui menacent notre salut ? C'est celui qu'ont trouvé les disciples, qui eurent recours à leur divin Maître, en lui disant : Domine, salva nos ; perimus : Seigneur, sauvez-nous, ou nous sommes perdus. — Quand la tempête est violente, le pilote ne détache point ses yeux de l'étoile qui le guide au port ; de même, en cette vie, nous devons tenir constamment les yeux tournés vers Dieu, qui seul peut nous délivrer des périls auxquels nous sommes exposés. C'est ce que faisait David, quand il se voyait en danger de pécher : j'ai levé les yeux vers les montagnes, d'où j'attends mon secours Levavi oculos mecs in montes, onde veniet auxilium mihi. ps. iiO. 1.
Le Seigneur veut que nous vivions ici-bas dans une tempête continuelle, et que nous soyons entourés d'ennemis, afin que nous ne cessions jamais de nous recommander à lui, qui peut seul nous sauver par sa grâce. Les tentations du démon, les persécutions des hommes, et toutes les adversités que nous souffrons en ce monde, ne sont pas un mal pour nous, mais un bien, si nous savons en profiter selon la volonté de Dieu, qui ne les envoie ou les permet que pour notre bien : elles nous détachent des affections aux biens terrestres, et nous dégoûtent de ce monde, où nous trouvons des amertumes et des épines même dans les honneurs, dans les richesses et jusque dans les voluptés et les plaisirs. Le Seigneur agit ainsi, afin de nous détourner de ces biens périssables, qui nous exposent à tant de périls pour notre salut, et de nous porter à nous unir à lui, qui seul peut nous rendre contents.
Notre erreur et notre illusion, c'est que, quand nous sommes affligés par les maladies, la pauvreté, les persécutions ou d'autres tribulations, au lieu de recourir à Dieu, nous avons recours aux hommes, et nous mettons en eux notre confiance, nous attirant ainsi la malédiction du Seigneur, qui a dit : Maudit l'homme qui se confie en l'homme Maledictus homo qui confidit in homine. Jer. 11. 5. Dieu ne nous défend pas, dans nos afflictions et nos dangers, d'avoir recours aux moyens humains ; mais il maudit celui qui met dans ces moyens toute sa confiance : il veut qu'avant tout nous recourions à lui, en plaçant en lui seul nos espérances, afin que nous mettions aussi en lui tout notre amour.
Pendant notre vie en ce monde, il faut que nous travaillions à notre salut, comme l'Apôtre nous le recommande, en craignant et en tremblant au milieu de tant de périls auxquels nous sommes exposés Cum metu et iremore veslram salutem operamini. Phil. 2. 12 Un jour, en pleine mer, un navire fut assailli d'une tempête si violente, que le capitaine se mit à trembler ; en même temps, un animal qui se trouvait près de lui, mangeait tranquillement, comme si le plus grand calme eût régné. On demanda au capitaine pourquoi il avait une telle frayeur, et il répondit : « Si j'avais une âme semblable à celle de cette brute, comme elle, je serais en paix et sans crainte ; mais, ayant une âme raisonnable et éternelle, je redoute la mort, après laquelle je dois comparaître au jugement de Dieu ; voilà ce qui m'effraie, n Tremblons aussi, nous, mes bien-aimés : il s'agit de notre âme, il s'agit d'une éternité ; celui qui ne tremble point comme saint Paul le veut, est en grand danger de se damner ; car celui qui ne tremble point, a peu de soin de se recommander à Dieu, ainsi que de prendre les moyens nécessaires pour se sauver, et se perd facilement. Saint Cyprien nous avertit de ne pas oublier que nous sommes encore engagés dans le combat, et que nous combattons pour la vie éternelle. Adhuc in acie constituti , de vita nostra dimicamus. Ep. ad rogatian.
Le premier moyen à prendre pour nous sauver, c'est donc, comme nous avons dit, de nous recommander toujours à Dieu, afin qu'il nous protège et nous préserve de l'offenser. Mais, en outre, il faut que nous ayons soin de purger notre âme de tous les péchés commis ; ce qui se fait par une bonne confession générale. La confession générale est un moyen très efficace pour arriver à un vrai changement de vie. Quand la tempête est violente, on s'empresse d'alléger la barque, en jetant à la mer toute la charge, pour sauver sa vie. folie des pécheurs, qui, exposés en ce monde à tant de dangers de se perdre éternellement, au lieu d'alléger leur barque, c'est-à-dire, de décharger leur âme du poids de leurs péchés, ne font que l'augmenter ; au lieu de fuir les dangers de pécher, ne craignent pas de continuer à se mettre volontairement dans les mauvaises occasions ; et au lieu de recourir à la miséricorde de Dieu, pour en obtenir le pardon de leurs fautes, l'offensent encore davantage, et le forcent à les abandonner !
Le second moyen est de veiller avec tout le soin possible à ne pas nous laisser dominer par les passions déréglées. Seigneur, disait le Sage dans sa prière, ne me livrez point à une âme aveuglée par quelque passion Animae irreverenti et infrunitw ne tradas me. Eccl. 23. 6. Celui qui est aveugle, ne voyant plus ce qu'il fait, est capable de tout mal ; c'est ainsi que tant de pécheurs se perdent en se laissant dominer par les passions. — Il en est qui se laissent dominer par la passion des richesses. Certain personnage, aujourd'hui dans l'autre monde, disait : « Hélas ! je vois que l'attache à l'argent commence à me prendre. » Ce malheureux parlait ainsi, mais sans chercher à se corriger ; il ne sut pas résister à sa passion dès le principe, ou plutôt, il ne fit que la fomenter jusqu'à la fin de sa vie ; et en mourant ainsi, il laissa peu d'espoir de son salut. — D'autres se laissent dominer par la passion des plaisirs sensuels, et, comme ils ne se contentent pas des seuls plaisirs non défendus, ils vont jusqu'à s'attacher aux plaisirs illicites. — d'autres se laissent dominer par la passion de la colère : comme ils n'ont pas soin d'éteindre le feu au commencement, quand il est faible, il augmente ensuite, et devient esprit de vengeance.
Si les penchants désordonnés ne sont point domptés dès le principe, ils deviennent nos plus redoutables ennemis. on a vu, dit saint Ambroise, bien des fidèles qui, après avoir triomphé des persécutions contre la foi, ayant ensuite négligé de résister à quelque passion naissante, ont fini par se perdre misérablement. Hi hostes cavendi, hi graviores tyranni. Multi, in persecutione publicacoronati, occulta hac persecutione ceciderunt. InPs. il8.s. 20. Origène en est un exemple déplorable : après une vie exemplaire, et après avoir combattu pour la foi, au point qu'il était prêt à verser son sang pour la défendre, il se laissa dominer par le respect humain, et alla jusqu'à renier cette même foi, comme le rapporte noël Alexandre. Hist. Eccl. sœc. III. diss. 15. q. 2, l\ y & toute apparence que c'est une erreur. Voir Mgr Freppel, Origène. (H, S.) Un exemple encore plus malheureux est celui de Salomon, que Dieu avait comblé de ses dons, au point d'en faire la plume de l'Esprit-Saint : s'étant ensuite laissé dominer par sa passion envers des femmes païennes, il en vint à offrir de l'encens aux idoles. Ceux qui ont le malheur de se laisser dominer par leurs mauvaises passions, se font un sort semblable à celui des bœufs, qui, après avoir travaillé toute leur vie, finissent par être envoyés à la boucherie ; c'est ainsi que les mondains, après avoir passé toute leur vie dans les travaux et les peines, gémissant sous le poids de leurs fautes, finissent par tomber en enfer.
Concluons. Le pilote, quand les vents soufflent avec trop de force et d'impétuosité, baisse les voiles et jette l'ancre à la mer ; de même, quand nous nous trouvons attaqués par quelque passion mauvaise, commençons par baisser les voiles, c'est-à-dire, par fuir toutes les occasions qui peuvent l'augmenter ; après quoi nous devons nous attacher à l'ancre du salut, qui est notre Dieu, en le priant de nous donner la force de résister et de ne point l'offenser.
Mais, dira quelqu'un, que dois-je faire, moi qui me trouve au milieu du monde, où ces passions, contre ma volonté, viennent continuellement m'assaillir ? — Origène répond Donec quis in tenebris saecularibus manet, et in negoliorura obscuritate versatur, non potest servire Domino. Exeundum est ergo de Egypto, relinquendus est mundus, non loco, sed animo. In Exod. hom. 3. qu'on peut difficilement être fidèle à Dieu, quand on vit dans les ténèbres du siècle et au milieu des affaires mondaines. Si donc on veut assurer son salut éternel, on doit sortir du monde, et se retirer dans un des instituts religieux où règne l'observance, lesquels sont des ports sûrs au milieu des écueils de cette vie ; et si l'on ne peut quitter le monde de corps, on doit le quitter au moins de cœur, en se détachant, autant que possible, des affections mondaines et de ses propres concupiscences, comme nous l'enseigne l'Esprit Saint : Garde-toi de suivre tes inclinations, renonce à la volonté propre ; Post concupiscenlias tuas non eas, et a voluntate tua avertere, eccli. IS. 30. quand tu vois qu'elle te porte au mal, il faut que tu lui résistes, et que lu évites de la satisfaire.
Le temps est court, écrit l'Apôtre ; c'est pourquoi il faut que ceux qui sont engages dans le mariage, soient comme s'ils n'y étaient pas engagés ; que ceux qui pleurent, soient comme s'ils ne pleuraient pas ; et ceux qui se réjouissent, comme s'ils ne se réjouissaient pas... : car la figure de ce monde passe. Tempus brève est ; reliquum est ut, et qui habent uxores, tamquam non habentes sint ; et qui flent, tamquam non flentes ; et qui gaudent, tamquam non gaudentes... : prseterit enim figura hujus mundi. /. Cor, 7. 29, oui, le temps de la vie présente est court ; il faut que nous nous préparions à la mort, qui déjà s'approche ; et pour nous préparer à la mort, pensons que toutes les choses de ce monde finissent. C'est pourquoi l'Apôtre dit que ceux qui souffrent ici-bas, soient comme ceux qui ne souffrent point : Qui fient, tamquam non fientes ; car toutes les misères de cette vie doivent finir, et celui qui se sauve, sera éternellement heureux. Que ceux qui possèdent les biens terrestres, soient comme ceux qui ne possèdent rien : Qui gaudent, tamquam non gaudentes ; car, un jour, il faut tout quitter, et celui qui se damne, sera éternellement malheureux.