SERMON X.
POUR LE CINQUIÈME DIMANCHE APRÈS L'EPIPHANIE.
Peines de l'Enfer.
Colligite primum zizania, et alligate ea in fasciculos ad comburendum Matthi. 13. 30
Arrachez d'abord l'ivraie, et liez-la en bottes pour la brûler.
Telle est la fin des pécheurs qui abusent trop de la divine miséricorde : ils vont brûler éternellement dans le feu de l'enfer. Dieu nous menace de l'enfer, dit saint Jean Chrysostome, non pour nous y envoyer souffrir, mais bien pour nous en préserver, en nous faisant prendre la ferme résolution de l'éviter Minatur Deus gehennam, ut a gehenna liberet, et ut tirrai ac stabiles evitemus minas. De Pœnit, hom. 5. Soyez donc persuadés, mes chers auditeurs, que Dieu vous fait entendre aujourd'hui ce sermon sur l'enfer, pour vous en préserver : il vous le fait entendre, afin que vous quittiez le péché, qui seul peut vous conduire en enfer.
Il est certain, mes frères, il est de foi que l'enfer existe. après le jugement, les justes iront jouir de la gloire éternelle du paradis, et les pécheurs iront souffrir le châtiment éternel qui leur est réservé dans l'enfer Et ibunt hi in supplicium teternum, justi autem in vitam œlernam. Matth. 25. 46. Et qu'est-ce que l'enfer ? C'est le feu des tourments, comme l'appela le mauvais riche de l'Évangile Locum tormentorum. Luc. 16. 28. Lieu où tous les sens et toutes les puissances des damnés doivent avoir leur tourment propre ; et plus le coupable aura offensé Dieu par les plaisirs défendus, plus grand sera son tourment, comme il est dit dans l'Apocalypse Quantum glorificavit se, et in deliciis fuit, tantum date illi tormentum. Apoc. 18. 7.
En offensant Dieu, le pécheur fait doublement mal : il abandonne Dieu, le souverain bien, qui peut le rendre heureux, et il se tourne vers les créatures, qui ne peuvent lui donner aucune vraie satisfaction ; le Seigneur se plaint amèrement de cette double injustice dont les hommes se rendent coupables à son égard : Mon peuple a fait deux maux : Il m'a abandonné, moi, la fontaine d'eau vive ; et il s'est creusé des citernes, mais des citernes si mauvaises qu'elles ne peuvent retenir les eaux Duo enim mala fecit populus meus : me dereliquerunt, fontem aquse vivœ ; et foderunt sibi cisternas, cisternas dissipatas, quse continere non valent aquas. Jer. 2. 13. Ainsi, pour avoir tourné le dos à Dieu, le pécheur sera tourmenté en enfer par la peine du dam, qui est la douleur d'avoir perdu Dieu, et dont nous parlerons dans un autre sermon ; Serra. XLVIII. et pour s'être attaché aux créatures, au mépris de Dieu, il sera justement tourmenté en enfer par les créatures mêmes, en endurant la peine du sens.
Ayant donc à traiter aujourd'hui de la peine du sens, nous parlerons, — en premier lieu, du feu, qui est le principal tourment des sens, — et en second lieu, des autres tourments qui affligent les sens du damné.
C'est surtout par le feu et par le ver rongeur du remords, dit le Sage, que s'exercent les vengeances divines sur la chair de l'impie Vindicta carnis impii, ignis et verrais. Eccl. 7. 19. Aussi Jésus-Christ, en condamnant les réprouvés à l'enfer, dit spécialement qu'il les envoie brûler dans le feu éternel Discediie a me, raaledicti, in ignem seternura. Matth. 25. 41. Ce feu sera donc un des bourreaux les plus cruels chargés de punir les damnés.
Même sur la terre, le supplice du feu est plus terrible que tous les autres ; or, saint Augustin dit que le feu de ce monde, en comparaison du feu de l'enfer, semble n'être qu'un feu en peinture In cujus coraparatione, noster hic ignis depictus est. Saint Anselme dit également qu'autant notre feu matériel surpasse en ardeur le feu représenté par des couleurs, autant le feu de l'enfer surpasse le nôtre. ainsi, le feu de l'enfer a une tout autre force que le feu de ce monde pour faire souffrir, et la raison en est claire : notre feu, Dieu l'a créé pour notre utilité, tandis que, le feu de l'enfer, il l'a créé exprès pour tourmenter les pécheurs, et il en a fait le ministre de sa justice, comme le remarque Tertullien : « Autre est le feu destiné aux usages de l'homme, dit-il, et autre est celui qui sert la justice de Dieu Longe alius est ignis qui usui humano, alius qui Dei justitiae deservit. C'est la colère de Dieu, dit Moïse, qui tient continuellement allumé ce feu vengeur Ignis succensus est in furore meo. D*ut. 32. 22.
Le mauvais riche, après sa mort, fut enseveli dans l'enfer Mortuus est autem et dives, et sepultus est in inferno. Luc. i6. 22 le damné est enseveli dans le feu de l'enfer, en sorte qu'il a un abîme de feu sous lui. un abîme par-dessus, un abîme de tout côté : ce qu'il touche, c'est du feu ; ce qu'il voit, c'est du feu ; ce qu'il respire, c'est du feu. Comme le poisson dans la mer est entouré d'eau, ainsi le malheureux damné est entouré de feu de toute part. Figurez-vous combien doit être grande la peine du feu dans l'enfer, puisque le mauvais riche ne se plaint que de ce tourment : Je souffre cruellement, s'écrie-t-il, dans cette flamme Crucior in hac flamma. Luc. 16. 24.
En outre, le prophète Isaïe dit que le Seigneur punira les souillures des pécheurs par l'esprit de feu Si abluerit Dominus sordes... in spiritu ardoris. Is. 4. 4. L'esprit d'ardeur, c'est comme si l'on disait la quintessence du feu ; or, tous les esprits, ou toutes les quintessences, même celles des simples herbes ou des fleurs, sont si pénétrantes, qu'elles parviennent jusqu'à la moelle des os ; et tel est le feu de l'enfer : ce feu est si actif, qu'une seule étincelle suffirait pour liquéfier une montagne de bronze. Le Disciple rapporte qu'un damné, apparaissant à un religieux, mit la main dans un vase d'eau ; le religieux y plongea ensuite un chandelier de cuivre qui se fondit sur-le-champ.
De plus, ce feu tourmentera le damné, non seulement à l'extérieur, mais encore à l'intérieur : il lui brûlera les intestins dans le ventre, le cœur dans la poitrine, le cerveau dans la tête, le sang dans les veines, et même la moelle dans les os. La peau du damné sera comme une chaudière sur le feu, dans laquelle brûleront ses entrailles, ses chairs et ses os. David dit que les corps des damnés deviendront comme autant de fournaises ardentes Pones eos ut clibanum ignis. Ps. 20. 10.
Eh quoi ! certains pécheurs ne peuvent marcher dans un chemin où donne le soleil, rester avec un brasier allumé dans une chambre fermée, souffrir une étincelle qui jaillit d'une torche, et ils ne craignent point le feu de l'enfer, qui, selon Isaïe, ne brûle pas seulement, mais dévore les malheureux réprouves : Qui de vous pourra habiter clans ce feu dévorant ? Quis poterit babitare de vobis cum igné dévorante ? l. 33. 14. Oui, comme un lion dévore un chevreau, ainsi le feu de l'enfer dévore le damné ; mais il le dévore sans jamais le taire mourir ; de sorte qu'il le tourmente par une mort continuelle. — Continue donc, insensé ! s'écrie saint Pierre Damien en s'adressant au voluptueux, continue à contenter ta chair ; il viendra un jour, ou plutôt, une nuit éternelle, où tes impuretés se changeront en poix, pour alimenter à jamais le feu qui dévorera tes entrailles Veniet dies, imo nox, quando libido tua vertetur in picem, qua se perpétuas ignis in visceribus tuis nutriat ! Ojn'.s-. 11. c. 3. Saint Cyprien (Serm. de Ascens.) ajoute que les souillures des débauchés bouillonneront dans la graisse même qui sortira de leurs corps maudits.
On lit dans saint Jérôme, que les pécheurs, dans ce feu, auront à souffrir, non seulement la douleur du feu, mais encore toutes les douleurs qu'on souffre sur la terre In uno igné orania supplicia sentient in inferno peccatores. Combien de douleurs affligent l'homme en cette vie : douleurs de côté, douleurs de tète, douleurs de reins, douleurs de sciatique, douleurs d'entrailles ! En enfer, le damné sera tourmenté en même temps par toutes ces douleurs.
2. Des autres tourments qui affligent les sens du damné.
Le feu même produira le supplice de l'obscurité ; car sa fumée formera cette tempête de ténèbres dont parle saint Jude, laquelle offusquera les yeux des damnés Quibus procella tenebrarum servata est in aeternum. Judœ. 13. C'est pourquoi l'enfer est appelé une terre de ténèbres, couverte de l'ombre de la mort, un lieu plein d'horreur Terrara tenebrosam et opertam mortis caligine..., ubi umbra mortis, et nullus ordo, sed sempiternus horror inhabitat, Jo ? ?. 10. X1 On est touché de compassion, quand on apprend qu'un criminel est tenu enfermé dans un cachot depuis dix ou vingt ans ; l'enfer est un cachot fermé de tous côtés, où le malheureux damné ne verra jamais entrer un rayon de soleil ni la moindre lumière, assure le psalmiste Usque in seternum non videbit lumen. Ps. 48. 20. En ce monde, le feu a de la clarté ; mais en enfer, il sera tout obscur. Sur ce texte : vox Domini intercidentis flammam ignis ; saint Basile dit que, dans l'enfer, le Seigneur sépare le feu qui brûle, de la flamme qui éclaire, en sorte que ce feu ne fait que brûler, sans éclairer ; ce qu'Albert-le-Grand exprime plus brièvement, en disant que la lumière est séparée de la chaleur : dividit a calore splendorem. Il n'y reste de lumière, ajoute saint Thomas, que ce qu'il faut pour tourmenter les réprouvés par la vue des démons et des autres damnés Quantum sufficit ad videndum illa quse animam torquere possunt. Suppl. q. 97. a. 4. dans saint Augustin que la seule vue des monstres et des figures épouvantables de l'enfer suffirait pour tuer tous les damnés, s'ils pouvaient mourir Videbunt monstra, quorum visio posset illos occidere.
En outre, sur la terre, c'est une peine insupportable, d'éprouver une grande soif, et de n'avoir pas une goutte d'eau pour l'apaiser. Des voyageurs, après une longue marche à travers les champs, ne trouvant aucune source pour se désaltérer, sont tombes évanouis par la soif qu'ils souffraient. dans l'enfer, la soif sera telle, que, si l'on offrait à un damné toute l'eau des fleuves et des mers, il s'écrierait : qu'est-ce toute cette eau pour la soif qui me tourmente ?
— Mais, que dis-je ? des fleuves, des mers ! le malheureux damné n'aura pas même une goutte d'eau pour rafraîchir sa langue ! Témoin le mauvais riche, qui suppliait Abraham de lui envoyer Lazare avec une goutte d'eau au bout du doigt, pour lui rafraîchir la langue au milieu du feu où il brûlait : cette goutte d'eau, le malheureux ne l'a pas obtenue, et il ne l'obtiendra jamais, tant que Dieu sera Dieu Mitte Lazarum, ut intingat extremum digiti sui iii aquam, ut refrigeret linguam meam ; quia crucior in hac flamma. Luc. 16. 24.
De plus, le damné sera tourmenté par l'horrible infection qui remplira l'enfer. Cette infection sera produite par les corps mêmes des damnés : De leurs cadavres, dit Isaïe, sortira une odeur infecte De cadaveribus eorum ascendet fœtor. 7s. 34. 3. Ces corps sont appelés cadavres, non parce qu'ils seront morts, puisqu'ils seront toujours vivants pour souffrir, mais à cause de la puanteur qu'ils exhaleront. Que ne souffrirait-on pas, si l'on se trouvait renfermé dans une chambre avec un cadavre en putréfaction ! Saint Bonaventure dit que, si le corps d'un damné était jeté sur la terre, l'infection qu'il y répandrait, serait capable de faire mourir tous les hommes. Que sera-ce donc, de se trouver renfermé dans l'abîme de l'enfer, au milieu de cette multitude immense de damnés ? Il y a des mondains insensés qui osent dire : « Si je vais en enfer, je n'y serai pas seul ! » Malheureux ! ne voyez-vous pas que, dans l'enfer, plus vous serez nombreux, plus vous aurez à souffrir ? Là, dit saint Thomas, la compagnie des misérables, loin de diminuer la misère, ne fera que l'augmenter Ibi miseroruin societas miseriam non rainuet, sed augebit. En effet, chaque damné sera un supplice pour les autres, en sorte qu'ils se tourmenteront tous réciproquement. Les peuples, dit Isaïe, seront comme la cendre d'un incendie, et comme des épines réunies et livrées aux flammes Et erunt populi quasi de incendie cinis, spinae congregatae igni comburentur, /s. 33. 12. Jetés au milieu de la fournaise de l'enfer, les damnés seront comme des grains réduits en cendre par cet abîme de feu, et en même temps comme des épines qui, réunies ensemble, se piquent les unes les autres.
Les damnés se gênent réciproquement, comme nous avons dit, par l'infection ; ils se gênent aussi par les plaintes et les cris. Quelle peine, quand on voudrait dormir, d'entendre un malade qui se plaint, un chien qui aboie, ou un enfant qui pleure toute la nuit ! et quel sera donc le tourment des damnés, forcés d'entendre les lamentations et les hurlements de tous ces désespérés, non pendant une nuit ou mille nuits, mais pendant toute l'éternité, sans jamais avoir un moment de repos !
Ils seront encore tourmentés par la presse ; car, quoique la prison de l'enfer ait beaucoup d'espace, elle se trouvera néanmoins trop étroite pour tant de millions de damnés, qui, comme des brebis, dit le psalmiste, devront y être entassés les uns sur les autres Sicut oves in inferno positi sunt. Ps. 48. 15. L'Écriture dit, de plus, que ces misérables seront tellement serrés les uns contre les autres, qu'il se trouveront comme des raisins écrasés sous le pressoir, lequel sera pour eux la vengeance de Dieu irrité Torcular vini furoris irse Dei. Ayoc. 19. 15. De là naîtra le supplice de l'immobilité Fiant immobiles quasi lapis. Exod. 15. 16. Comme le damné tombera dans l'enfer au dernier jour, soit sur le côté, soit sur la face ou sur le dos, soit la tête en bas, c'est ainsi qu'il devra y rester toujours, sans pouvoir changer de position, sans pouvoir jamais plus remuer ni un pied, ni une main, ni un doigt, tant que Dieu sera Dieu. Enfin, saint Jean Chrysostome assure que toutes les peines de cette vie, si grandes qu'elles puissent être, ne sont que des jeux en comparaison des peines de l'enfer, ou plutôt, n'en sont pas même une ombre Haec omnia ludicra sunt et risus ad illa supplicia. Pone ignem, pone ferrum ; quid nisi umbra sunt ad illa tormenta ? Ad pop. Ant. hom. 49.
Le damné sera donc tourmenté dans tous ses sens ; il sera aussi tourmenté dans toutes les puissances de l'âme : — dans la mémoire, par le souvenir des années qu'il aura eues de Dieu pour se sauver, et qu'il aura employées pour se perdre ; par le souvenir de tant de grâces et de lumières divines dont il n'aura point su profiter. — Dans l'entendement, par la pensée des grands biens qu'il aura perdus, son âme, le paradis et Dieu, perte à jamais irréparable. — Dans la volonté, par la vue que tout ce qu'il voudra demander ou désirer, lui sera toujours refusé : Le désir des pécheurs sera vain Desiderium peccatorum peribit. Ps. 111. 10. Le malheureux n'aura jamais rien de ce qu'il voudrait, et il aura toujours à souffrir tout ce qui lui répugne. il voudra sortir des tourments et trouver du repos ; mais il sera toujours dans ces tourments et n'aura jamais de repos.
Si le damné avait au moins, de temps à autre, quelque soulagement ou quelque répit... Non, dit saint Cyprien : toujours souffrir, sans aucun espoir Nullum ibi refrigerium, nuUuin remedium ; et omiii tormento atrocius, desperalio. Serm. de Ascens. En cette vie, quel que soit le mal qu'on souffre, il y a toujours quelque adoucissement ou quelque trêve ; mais le triste damné, dans cet abime de feu, devra toujours pâtir, toujours gémir, sans avoir jamais un moment de relâche !
Si du moins, dans les tourments qu'il endure, il trouvait quelqu'un qui compatît à ses souffrances... Non encore : au milieu même de tant de peines qui l'affligent, les démons ne cessent de lui reprocher ses fautes, en lui disant : souffre, brûle, sans espoir ; tu as toi-même causé ta ruine, tu as ce que tu mérites. — Et les saints, et la tendre Marie, et Dieu, appelé le Père des miséricordes, n'ont-ils pas pitié de lui ? Nullement. Le soleil sera obscurci, la lune ne donnera plus sa lumière, et les étoiles tomberont du ciel Sol obscurabitur, et Luna non dabit lumen suum, et Stellae cadent de cœlo. Matth. 24. 29. Les étoiles, par lesquelles on entend ici les saints, loin de compatir aux peines des réprouvés, se réjouissent de voir venger les injures faites à leur Dieu ; la divine Mère ne peut pas non plus avoir compassion d'eux, parce qu'ils haïssent son Fils ; et Jésus-Christ, qui a donné sa vie pour eux, ne peut pas non plus en avoir pitié, puisqu'ils ont méprisé son amour, et qu'ils se sont perdus volontairement.
SERMON XI.
LE SIXIÈME DIMANCHE APRES L'EPIPHANIE.
Sur la mort des justes.
Simile est regnum cœlorum fermenta, quod acceptum mulier abscondit in farinae satis tribus, donec fermentatum est totum Matth. 13. 33
Le royaume des cieux est semblable au levain qu'une femme prend et met dans trois mesures de farine, jusqu'à ce que la pâte soit toute levée.
On lit dans l'Évangile de ce jour, que la femme, après avoir mis le levain dans la pâte, attend qu'elle ait entièrement fermenté, ou, comme on dit ordinairement, qu'elle soit assez levée. Par là, Notre-Seigneur nous fait entendre que le royaume des cieux, c'est-à-dire, l'acquisition du bonheur éternel, est semblable à ce levain ; le levain représente la grâce de Dieu, qui donne à l'âme la force d'acquérir des mérites pour la vie éternelle ; mais cette vie éternelle s'obtient alors que l'âme est arrivée au terme de la vie présente et à l'accomplissement de ses mérites : Donec fermentatum est totum. C'est pourquoi nous parlerons aujourd'hui de la mort des justes, mort qu'on doit, non pas redouter, mais désirer de tout son cœur, puisqu'elle nous délivre, selon la remarque de saint Bernard, de toute peine, de tout péché et de tout danger Triplex congratulatio est hominis, ab omni peccato et labore et periculo liberati. In Trans. Mal. s. 1. n. 8.
On trouve donc dans la mort, d'après saint Bernard, trois choses dont on doit se féliciter, et que nous allons expliquer, savoir : — premièrement, la mort nous délivre de toute peine, c'est-à-dire, des misères de cette vie et des attaques de nos ennemis ; — secondement, elle nous délivre des péchés actuels ; — et troisièmement, elle nous délivre du danger de tomber en enfer et elle nous ouvre le paradis.
1. La mort nous délivre des misères de cette vie et des attaques de nos ennemis.
Qu'est-ce que la mort ? Saint Eucher répond que c'est la fin des peines : Tardius œnimnarum mors est. Job a dit que notre vie est, non seulement courte, mais encore remplie de misères, d'infirmités, de traverses, de persécutions et de craintes : L'homme né de la femme vit peu de temps, et ce temps est rempli de beaucoup de misères Homo natus de muliere, brevi vivens tempore, repletur multis miseriis. Job. 14. i. Les hommes qui désirent continuer à vivre sur la terre, désirent-ils autre chose, demande saint Augustin, que de continuer à souffrir ? Quid est diu vivere, nisi diu torqueri ? Serm. 84. E. B. Il en est ainsi, parce que, comme saint Ambroise nous le fait remarquer, la vie présente ne nous est pas donnée pour jouir du repos et des plaisirs, mais pour travailler et souffrir, et, par les travaux et les souffrances, mériter le paradis Haec vita homini non ad quietem data est, sed ad laborem. serm. 42 Le même saint Docteur ajoute que, si d'un côté la mort a été infligée à l'homme en punition du péché, il y a, d'autre part, tant de maux à souffrir dans cette vie, que la mort semble nous être donnée comme un remède, et non comme un châtiment Ut mors remedium videatur esse, non pœna. De Cain et Ab. l 2. c. 10.
Les peines les plus dures qu'ont à souffrir en celle vie ceux qui aiment Dieu, ce sont les assauts que leur livre l'enfer pour leur enlever la grâce ; aussi, dit saint Denis l'Aréopagite, ils vont gaiement au devant de la mort, la regardant comme le terme de leurs combats ; ils l'embrassent avec joie, persuadés qu'en faisant, comme ils l'espèrent, une bonne mort, ils sont délivres de la crainte de tomber encore dans le péché Divino gaudio ad mortis terminum, tamquam ad finem certaminum tendunt, non amplius metuentes perverti. De Hier. Eccl. c. 7. Pour une âme qui aime Dieu, la grande consolation quand elle se trouve en présence de la mort, c'est de penser que par là elle va être délivrée de tant de tentations, de tant d'inquiétudes de conscience, et de tant de périls d'offenser Dieu. Ab ! tant que nous vivons, dit saint Ambroise, nous marchons toujours parmi les pièges que nous dressent nos ennemis, pour nous ôter la vie de la grâce Inier laqueos ambulamus. De Bono mort. c. 3. C'est ce péril qui faisait dire à saint Pierre d'Alcantara, lorsqu'il se mourait, et qu'un religieux, en l'assistant, le touchait : « Mon frère, retirez-vous ; car je suis encore en vie et en danger de me damner. » Ce même péril était cause que sainte Thérèse ressentait une douce consolation chaque fois qu'elle entendait sonner l'horloge : elle se réjouissait de voir passée une heure de combats : « A chaque instant de la vie, disait-elle, je puis pécher et perdre Dieu. » Ainsi, loin de s'affliger en présence de la mort, les saints se réjouissent dans la pensée qu'ils sont à la fin de leurs combats et des dangers de perdre la grâce de Dieu.
Quant au juste, fût-il surpris par une mort prématurée, il entrera dans une vie bienheureuse Justus autem, si morte prseoccupalus fuerit, in refrigerio erit. sap. 4. 7. Ainsi parle l'Esprit Saint. Celui qui est préparé à mourir, les périls et les craintes qui remplissent la vie présente, font qu'il accepte comme un soulagement la mort, quelle qu'elle soit. Supposé, dit saint Cyprien (De Morial.), que quelqu'un habite une maison dont les murs ne tiennent plus, et dont les planchers et les toits tremblent, au point que tout menace ruine ; n'est-il pas vrai qu'il désirera en sortir le plus tôt possible ? Sur la terre, tout menace notre pauvre âme ; le monde, les démons, la chair, les passions, tout nous porte au péché et à la mort éternelle ; c'est pourquoi saint Paul s'écriait : Qui me délivrera de ce corps de mort Quis me liberabit de corpore mortis hujus ? Rom. 7. 24. de ce corps dont la vie au sein de tant de luttes, est une mort perpétuelle ? — Aussi l'Apôtre regardait-il comme un grand bien pour lui la mort qui devait le mettre en possession de Jésus-Christ, sa véritable vie.
Heureux donc, dit l'Esprit-Saint, ceux qui meurent dans le Seigneur, puisqu'ils sortent des peines et des fatigues, pour entrer dans le repos Beati mortui qui in Domino moriuntur. Amodo jam, dicit Spiritus, ut requiescant a laboribus suis, Apoc. 14. 13. On lit dans les Vies des Anciens pères, qu'un d'entre eux, d'un âge avancé, étant sur le point de mourir, riait en voyant les autres pleurer. On lui en demanda la cause, et il répondit : Mais vous, pourquoi pleurez-vous, en voyant que je vais me reposer ? Ex labore ad requiem vado, et vos ploralis ? De même sainte Catherine de Sienne dit en mourant : « Réjouissez-vous avec moi de ce que je quitte cette terre de peines, pour aller au séjour de la paix. » La mort des justes est appelée par le psalmiste un sommeil, ou un repos, que Dieu accorde à ses bien-aimés en récompense de leurs fatigues Cum dederit dilectis suis somnum, ecce hereditas Domini. ps. 126. 2. Ainsi, toute âme qui aime Dieu, voit arriver la mort sans se plaindre et sans se troubler : elle embrasse alors le crucifix avec un ardent amour, et dit : Je dormirai et reposerai dans la paix du seigneur In pace in idipsum dormiam et requiescara. Ps. 4. 9.
Ce monde, qui effraie tant les pécheurs, ne trouble aucunement les justes, dont les âmes sont dans la main de Dieu, dit le Sage, et n'ont rien à craindre de la mort Justonim autem animae in manu Dei sunt, et non tanget illos tornientum mortis. Sap. 3.1. Les saints ne s'affligent pas, comme les mondains, de devoir quitter les biens terrestres, dont ils se sont tenus constamment détachés ; chacun d'eux a toujours protesté, durant sa vie, que Dieu était l'unique Maître de son cœur, et toute la richesse qu'il désirait Quid enim mihi est in cœlo ? et a te quid volui super terram ?... deus cordis mei, et pars mea, Deus, in aeternura. Ps. 12. '25. Ils ne s'affligent pas de quitter les honneurs ; car l'unique honneur qu'ils aient désiré, a été d'aimer Dieu et d'en être aimés ; et tous les honneurs du monde, ils les ont tenus pour ce qu'ils sont en effet, fumée et vanité. Ils ne s'affligent pas de qui lier leurs parents, parce qu'ils ne les ont aimés qu'en Dieu ; en mourant, ils les recommandent à ce Père céleste, qui les aime plus qu'eux-mêmes : et comme ils ont une ferme confiance de se sauver, ils espèrent pouvoir mieux les aider du Paradis que sur la terre. En somme, ce qu'ils ont souvent dit pendant leur vie : Mon Dieu et mon tout : Deus mens, et omnia . ils le répètent avec encore plus d'affection au moment de la mort.
En outre, la paix de leur âme n'est point altérée par les douleurs que la mort porte avec elle ; au contraire, se voyant à la fin de leur vie, après laquelle ils n'auront plus le temps de souffrir pour Dieu, ni de lui donner d'autres témoignages de leur amour, ils acceptent de bon cœur les souffrances présentes, comme les derniers restes de leur vie, qu'ils offrent à la divine Majesté, avec leur mort unie à celle de Jésus-Christ.
A la vérité, ils sont affliges par le souvenir des fautes commises ; mais ils n'en sont point troublés ; car le repentir même qu'ils en éprouvent, les assure du pardon, le Seigneur ayant déclaré qu'il veut oublier les péchés des vrais pénitents Si autem impius egerit pœnitentiam... , omnium iniquitatum ejus... non recordabor. Ezech. i8. 21. Saint Basile demande comment un pécheur peut être assuré que Dieu lui a pardonné ; et il répond : Il peut l'être s'il dit : Je hais V iniquité et je l'abhorre Quomodo certo persuasus esse quis potest, quod Deus ei peccata dimiserit ? — Nimirum si dicat : Iniquitatem odio liabui et abominatus su m. Reg. brev. inlerr. 12. Celui qui déteste ses fautes, et offre sa mort à Dieu pour les expier, peut être certain que Dieu lui a pardonné. — Selon saint Augustin, la mort, qui sous la loi de nature était un châtiment du péché, est devenue, sous la loi de grâce, un sacrifice de pénitence, par lequel le péché est pardonné Mors, quae in lege naturae erat pœna peccati, in lege gratise est hostia pro peccato.
L'amour même que le juste porte à Dieu, l'assure de sa grâce, et le délivre de la crainte Charitas foras mittit timorem. I. Jo. 4. 18. d'être damné. Si, au moment de la mort, vous refusez de pardonner à votre ennemi, ou de restituer ce qui n'est pas à vous, ou de rompre une amitié déshonnête, craignez pour votre salut éternel ; car, alors, vous avez bien sujet de craindre. Si, au contraire, vous voulez fuir le péché, si vous avez dans le cœur quelque marque d'amour envers Dieu, soyez sûrs que Dieu est avec vous ; or, si Dieu est avec vous, qu'avez-vous à craindre ? Et si vous voulez être assurés d'avoir en vous l'amour divin, embrassez en paix et offrez à Dieu du fond du cœur votre mort : offrir à Dieu sa mort, c'est faire un acte d'amour le plus parfait qu'il soit possible ; car, en embrassant de bon cœur la mort pour plaire à Dieu, et quand et comme il plaît à Dieu, on se rend semblable aux saints martyrs, en qui tout le mérite du martyre consiste à souffrir et à mourir pour plaire à Dieu.
2. La mort nous délivre des péchés actuels.
En ce monde, on ne peut vivre sans commettre quelque faute, au moins légère : Le juste tombe sept fois Septies enim cadet justus. Prov. 24. 16. Quand on cesse de vivre, on cesse d'offenser Dieu ; c'est pourquoi la mort est appelée, par saint Ambroise, le tombeau des vices, lesquels, à la mort, sont ensevelis et ne reparaissent plus Quid est mors, nisi sepultura vitiorum ? De Bono mort. c. 4. Le vénérable père Vincent Caraffa mourait tout consolé par cette pensée : « Maintenant que je cesse de vivre, disait-il, je cesse pour toujours d'offenser mon Dieu. » Celui qui meurt dans la grâce de Dieu, dit encore saint Ambroise, se met dans l'heureux état de l'aimer toujours, et de ne pouvoir plus l'offenser Mortiius descivit peccare. In Ps. 118. s. 18. Comment donc pouvons-nous, se demande-t-il, tant désirer cette vie, puisque, plus elle devient longue, plus elle nous charge de péchés ? Quid vitam istam tantopere desiderainus, in qua quanto diutius quis fuerit, tanto majore oneratur sarcina peccatorum ? De Bono fnort. c. S.
De là vient que le Sage déclare les morts plus heureux que tout homme vivant Laudavi magis mortuos, quam viventes. Eccl. 4. 2. En effet, aucun homme vivant en ce monde, si saint qu'il soit, n'est exempt de péché. Une personne spirituelle ordonna que, lorsqu'elle serait près de mourir, on le lui annonçât en ces termes : « Consolez-vous, voici le temps où vous n'offenserez plus le bon Dieu. »
Saint Ambroise ajoute encore : Dieu a voulu que la mort entrât dans le monde, afin que les hommes, en mourant, cessassent de pécher Passus est Domiaus subintrare mortem, ut culpa cessaret. De bono mort. c. 4. C'est donc une grande erreur de penser que, pour celui qui aime Dieu, la mort soit un châtiment ; elle est une preuve de l'amour que Dieu lui porte : le Seigneur lui abrège la vie pour le tirer du milieu des péchés, dont il ne peut être affranchi, tant qu'il vit : Son âme était chère à Dieu, dit le Sage ; voilà pourquoi il s'est hâté de le retirer du milieu des iniquités Placita enim erat Deo anima illius ; propter hoc properavit educere illum de medio iniquitatum. Sap. 4. 14.
3. La mort nous délivre du danger de tomber en enfer, et elle nous ouvre le paradis.
Précieuse est aux yeux du Seigneur la mort de ses saints Pretiosa in conspectu Domini mors sanctorum ejus. Ps. il5. iS.
— Considérée selon les sens, la mort épouvante et se fait redouter ; mais considérée selon la foi, elle console et se fait désirer. Autant elle paraît terrible aux pécheurs, autant elle est aimable et précieuse aux yeux des saints ; car, pour eux, dit saint Bernard, elle est le terme des travaux et des peines, l'achèvement de la victoire, la porte de la vie Pretiosa, tamquam finis laborum, victorise consummatio, vitas janua. In Trans. Mal. s. i Grande fut la joie de l'échanson de Pharaon, quand Joseph lui prédit qu'il allait bientôt sortir de prison et se voir réintégré dans sa charge à la cour du roi ; mais combien plus grande est la joie d'une âme qui aime Dieu, quand elle se trouve au moment d'être délivrée de son exil ici-bas, et d'aller jouir de son Seigneur dans la céleste patrie. L'Apôtre l'a remarqué : tant que nous sommes unis à notre corps en ce monde, nous ne faisons qu'errer sur une terre étrangère, hors de notre patrie et loin de la véritable vie, qui est la vue de Dieu Dum sumus in corpore, peregrinaraur a Domino. II. Cor. 5. 6. De là ce mot de saint Bruno, que notre mort ne doit pas s'appeler mort, mais commencement de la vie Mors dicenda non est, sed vitœ principium. Ou bien, selon saint Athanase, la mort pour les justes, n'est qu'un passage des misères d'ici-bas aux délices éternelles du paradis Non est justis mors, sed trauslatio. De Virginit. Aimable mort, s'écriait saint Augustin ; qui pourra donc ne te pas désirer, puisque tu es le terme des maux, la fin du travail et le commencement du repos éternel ? mors desiderabilis, malorum finis, laboris clausula, quietis principium ! De Visit. inf. I. i. c. 6.
Personne ne peut entrer dans le ciel pour voir Dieu, s'il ne passe pas la porte de la mort : Elle est la porte du Seigneur, par où entrent les justes Hœc porta Domini, justi intrabunt in eam. Ps. /i7. 20. C'est pourquoi saint Jérôme adressait à la mort cette prière : Mort, ma douce sœur ! si tu ne m'ouvres la porte, je ne puis aller jouir de mon dieu Aperi mihi, dulcis soror. In Ep. Eus. ad Dam — Et saint Charles Borromée, ayant vu dans ses appartements un tableau représentant la mort sous la forme d'un squelette avec une faux à la main, manda le peintre, et lui ordonna de remplacer cette faux par une clef d'or, parce que c'est la mort qui nous ouvre le paradis. Si une reine se trouvait enfermée dans une obscure prison, quelle serait sa joie d'entendre qu'on ouvre les j)orles pour la conduire de cette prison au palais royal ! Tel est le bonheur que désirait David, quand il priait Dieu de délivrer son âme de sa prison Éduc de custodia animam meam. Ps. i4l. 8. De même le saint vieillard Siméon, ayant dans ses bras l'Enfant Jésus, ne lui demanda d'autre grâce que de mourir, pour être délivré des chaînes de la vie présente : maintenant, Seigneur, disait-il, vous laisserez aller votre serviteur Nunc dimittis servum tuum, Domine. Luc. S. 29. Il demande sa délivrance, remarque saint Ambroise, comme s'il était retenu par force dans cette vie terrestre Quasi necessitate teneretur, dimitti petit. De Bono mort. c. 2.
II a bien raison de redouter la mort, dit saint Cyprien, le pécheur qui, de la mort temporelle, doit passer à la seconde mort, la mort éternelle Mori timeat, qui ad secundam mortem de hac morte transibit. de Mortal. Mais il n'en est pas de même de celui qui, étant en état de grâce, a la confiance de passer de la mort à la vie éternelle, qui est la véritable vie. On rapporte qu'un homme riche donna une bonne somme à saint Jean l'Aumônier, pour en faire des aumônes, à l'intention d'obtenir de Dieu une longue vie à son fils unique ; et, peu de temps après, ce jeune homme mourut. Le père se plaignant amèrement de la perte de son fils. Dieu lui envoya un ange, qui le consola par ces paroles : « Vous avez demandé une longue vie pour votre fils, et le Seigneur vous a exaucé ; car votre fils est au ciel, où il jouit de la vie éternelle. » telle est la grâce que nous devons à notre divin Rédempteur, conformément à la promesse qui nous a été faite par le prophète Osée : mort, je serai ta mort ! Ero mors tua, o mors ! Os. 13. 14. Jésus-Christ, en mourant pour nous, a donné la mort à la mort, et a fait qu'elle est devenue pour nous la vie. C'est ainsi que le martyr saint Pione, à qui l'on demandait comment il pouvait aller si gaiement à la mort, répondit : Vous vous trompez ; je ne vais point à la mort, mais à la vie Erratis ; non ad mortem, sed ad vitam contendo. Pareillement, lorsque le jeune saint Symphorien était sur le point de subir le martyre, sa mère l'encouragea par ces paroles : Mon fils, réjouis-toi ; en voulant t'ôter la vie, on ne fait que la changer en une meilleure Nate, tibi vita non eripitur, sed mutatur in melius.
Pour celui qui aime Dieu et qui désire le voir, la vie est pénible et la mort agréable, dit saint Augustin Patienter vivit, delectabiliter moritur. In I. Jo. tr. 9. Aussi, sainte Thérèse disait que, pour elle, la vie était une mort ; ce qu'elle exprima dans son célèbre cantique par ces mots :
« Je me meurs de ne point mourir, n Une grande servante de Dieu, Sancia Carilla, pénitente du vénérable Jean d'Avila, apprenant un jour par révélation qu'il ne lui restait plus qu'une année à vivre, s'écria : « Hélas ! je dois encore passer une année loin de Dieu ! Année bien triste, qui me paraîtra plus longue qu'un siècle ! » Ainsi parlent les âmes qui aiment dieu du fond du cœur ; c'est un signe qu'on l'aime peu, quand on n'a pas le désir d'aller au plus tôt jouir de sa présence.
Quelqu'un dira peut-être : J'ai bien le désir d'aller voir dieu ; mais je crains la mort, je crains les combats que j'aurai alors avec l'enfer. On rapporte que les saints eux-mêmes ont tremblé devant la mort ; combien plus n'ai-je pas à trembler, moi ! — Je réponds : Il est vrai que l'enfer ne laisse pas d'attaquer même les saints à la mort ; mais il est vrai aussi que Dieu ne manque point d'assister ses fidèles serviteurs en ce moment ; et plus le danger devient grand, plus il augmente ses secours, dit saint Ambroise Ibi plus auxilii, ubi plus periculi. De Jos. patr. c. 5. Grande lut la terreur du serviteur d'Élisée, quand il vit la ville entièrement investie par les ennemis ; mais le Prophète releva son courage, en disant : Ne crains point ; il y en a plus avec nous qu'avec eux Noli timere ; plures enim nobiscum sunt, quara cum illis. IV. reg. 6. 16. Ensuite, il lui montra une multitude d'anges, envoyés de Dieu pour leur défense.
Sans doute, l'enfer redoublera d'efforts contre le moribond ; mais alors viendra son ange gardien pour le fortifier ; alors viendront ses saints patrons ; alors viendra saint Michel, que Dieu a chargé de défendre ses fidèles serviteurs dans cette dernière lutte contre les démons ; alors viendra la Mère de Dieu, pour assister l'âme qui lui est dévouée ; alors enfin viendra Jésus-Christ lui-même, pour protéger contre les assauts de l'enfer sa brebis chérie, pour laquelle il est mort sur la croix : il lui donnera la confiance et la force de résister ; et toute pleine de courage, elle s'écriera : le Seigneur est avec moi ; qu'ai-je à redouter ? Dominus, illuminatio mea et salus mea ; quem timebo ? Ps. 26. 1. — Origène a bien dit que Dieu attache plus de prix à notre salut, que le démon à notre perte : car Dieu nous aime beaucoup plus que le démon ne nous hait Major illi cura est ut nos ad salutem pertrahat, quara diabolo ut nos ad damnationera irapellat. In Num. hom. 20.
Dieu est fidèle ; il ne permettra jamais que nous soyons tentés au delà de nos forces Fidelis autem Deus est, qui non patietur vos tentari supra id quod potestis. I. Cor. iO. 13. Il est vrai que quelques saints ont éprouvé de grandes craintes à l'heure de la mort ; mais ils sont en petit nombre : selon Vincent de Beauvais, le Seigneur a permis qu'ils souffrissent cette peine, afin de lei purifier de certain défaut Justi quandoque dure raoriendo purgantur in hoc mundo. Spec. mor. h 2. p. i. d.3. Du reste, communément parlant, on sait que les serviteurs de Dieu sont morts le sourire sur les lèvres. On demandait au père Joseph Scamacca, homme d'une vie sainte, s'il mourait avec confiance : « Eh quoi ! répondit-il, ai-je donc servi Mahomet, pour avoir maintenant des doutes sur la bonté de mon Dieu et sur sa volonté de me sauver ? »
Ah ! le Seigneur sait bien consoler ses serviteurs à leur dernier moment. Au milieu même des douleurs de lu mort, il leur fait éprouver de grandes douceurs, comme un avant-goût du paradis, où il veut les introduire bientôt.
Ceux qui meurent dans le péché, commencent sur leur lit même à sentir certains tourments de l'enfer, des frayeurs extraordinaires, des remords et des éclairs de désespoir ; les justes, au contraire, par les actes fervents d'amour qu'ils produisent alors envers Dieu, par la confiance et le désir qu'ils éprouvent de le voir bientôt, commencent, déjà avant de mourir, à goûter cette paix dont ils jouiront pleinement dans le ciel.
Le père Suarez mourut dans une si grande paix, qu'il dit en expirant : « Je n'aurais jamais pu m'imaginer qu'il fût si doux de mourir. » — Le cardinal Baronius, à qui le médecin recommandait de ne pas tant penser à la mort, répondit : « Pourquoi donc ? est-ce de peur que la crainte de la mort n'abrège ma vie ? Mais, loin de craindre la mort, je l'aime et la désire. » — Au rapport de Saunders, le cardinal Fisher, allant mourir pour la foi, condamné par Henri VIII, se revêtit de ses meilleurs habits, en disant qu'il allait aux noces. Lorsqu'ensuite il aperçut l'instrument du supplice, il jeta son bâton, et s'écria : Allez, mes pieds, marchez vite ; nous ne sommes plus loin du paradis : Ite, pedes ; parum a paradiso distamiis. Avant de mourir, il entonna le Te Deum, pour remercier Dieu de la grâce qu'il lui faisait de mourir pour la foi ; et ainsi, tout plein de joie, il posa sa tête sous la hache. — Saint François d'Assise chantait en mourant ; le frère Elle lui dit : « Mon père, à la mort, on doit pleurer, et non chanter. — Mais, moi, répondit le saint, je ne puis m'abstenir de chanter, en voyant que dans peu je vais jouir de Dieu. « — Une religieuse de sainte Thérèse, étant près de mourir, et voyant ses compagnes pleurer autour d'elle, leur dit : « Pourquoi donc pleurez-vous ? Je vais trouver Jésus-Christ, l'objet de mon amour ; réjouissez-vous avec moi, si vous m'aimez. »
— Henri Gran rapporte qu'un chasseur trouva dans un bois un ermite qui, étendu par terre, se mourait, et chantait. « Comment, lui dit-il, pouvez-vous chanter dans cet état ? » L'ermite répondit : « Mon frère, entre Dieu et moi il n'y a plus que ce mur de mon corps : je le vois tomber en ruine, ma prison se démolit, et je vais jouir de la vue de Dieu ; voilà ce qui me console et me fait chanter. «
— Cet ardent désir de voir Dieu faisait dire à saint Ignace martyr, que, si les bêtes féroces ne venaient pas le dévorer, il les provoquerait lui-même : Ego vim faciam, ut dévorer.
— Sainte Catherine de Gênes s'étonnait qu'on regardât la mort comme un malheur, et elle s'écriait : « mort chérie ! que tu es mal appréciée ! pourquoi ne viens-tu pas à moi, qui t'appelle jour et nuit ? »
Oh ! quelle heureuse mort font tout spécialement ceux qui sont dévots à la Mère de Dieu ! Le père Binet rapporte qu'un pieux serviteur de la sainte Vierge disait en mourant :
« Si vous saviez quel contentement on sent en son âme, au moment de la mort, d'avoir essayé de bien servir la très sainte Mère de Dieu durant le cours de sa vie, vous en seriez étonné et consolé ; je ne saurais dire la joie que je ressens en mon cœur à l'heure où vous me voyez. » — et quelle joie aussi pour celui qui aime Jésus-Christ, de le voir venir à lui en Viatique ! Heureux qui peut dire alors, comme saint Philippe de Neri : « Voici mon amour, voici mon amour ; donnez-moi mon amour ! » Mais, pour parler ainsi, il faut avoir aimé beaucoup Jésus-Christ pendant sa vie.