SERMON XII.
L'importance du salut éternel.
Misit eos in vineam suam Matth. 20. 2.
Il les envoya travailler à sa vigne.
La vigne du Seigneur, c'est notre âme, qui nous a été donnée à cultiver par les bonnes œuvres, afin qu'un jour elle puisse être admise à la gloire éternelle. Mais, chose étonnante ! dit Salvien, comment se fait-il que les chrétiens, croyant à l'avenir qui les attend, ne s'en soucient guère ? Quid causée est, ut christianus, si futura crédit, futura non timeat ? Adv. Avar. l. 3. Ils croient à la mort, au jugement, à l'enfer, au paradis ; et cependant ils vivent comme s'ils n'y croyaient pas, comme si ces vérités de foi étaient des fables inventées par de beaux esprits. Bien des gens vivent comme s'ils ne devaient jamais mourir, ou comme s'ils n'avaient pas à rendre à Dieu compte de leur vie, et comme s'il n'y avait ni enfer ni paradis ; est-ce qu'ils ne croient pas à ces vérités ? Ils y croient, mais ils n'y pensent pas, et ainsi ils se perdent. Ils donnent tout leur soin aux affaires de ce monde, et ils ne s'occupent point de leur âme.
C'est là ce qui m'engage à vous faire considérer aujourd'hui que l'affaire du salut de l'âme est la plus importante de toutes les affaires : — premièrement, parce que, l'âme perdue, tout est perdu ; — secondement, parce que, l'âme une fois perdue, elle est perdue pour toujours.
1. L'âme perdue, tout est perdu.
L'Apôtre nous exhorte à faire notre affaire Rogamus autem vos, fratres,.,. ut vestrum negotium agatis. T. thess. 4. 10. La plupart des gens du monde appliquent toute leur attention aux choses de la terre : que ne fait-on pas pour gagner un procès, pour obtenir un emploi, pour arriver à un mariage, etc. ; que de moyens, que de mesures ne prend-on pas ! on ne mange plus, on ne dort plus ! Et pour sauver son âme, que fait-on ? Chacun aurait honte de s'entendre dire qu'il néglige les intérêts de sa maison, et l'on en voit tant qui n'ont pas honte de négliger le salut de leur âme ! — Mes frères, dit saint Paul, ce que je demande de vous, c'est que vous vous appliquiez surtout à faire votre affaire, c'est-à-dire, votre salut éternel : Ut vestrum negotium agatis.
Saint Bernard dit : Les folies des enfants sont appelées folies, bagatelles, frivolités ; Nugse puerorum, nugse vocantur ; nugse raajorum, negotia vocantur. les folies des grands se nomment affaires ; et pour ces frivolités, beaucoup perdent leur âme. Si l'on éprouve une perte dans une affaire, on peut la réparer dans une autre ; mais, si, en mourant dans la disgrâce de Dieu, on perd son âme, comment pourra-t-on jamais réparer une telle perte ? Que peut-on donner pour racheter son âme ? Quam dabit bomo commutationem pro anima sua ? Matth. Ï6. 26. Saint Eucher, s'adressant à un chrétien qui néglige son âme, lui dit : Si vous ne comprenez pas le prix de votre âme en en croyant Dieu, qui l'a créée à son image, croyez-en Jésus-Christ, qui l'a rachetée par son propre sang : Quam preliosus sis, si Factorera non credis, intcrroga Redemptorem. De S'/mb. hom. 2. Ce n'est pas avec des choses corruptibles, avec de l'or ou de l'argent, écrit saint Pierre, que vous fûtes rachetés, mais avec le précieux sang de cet Agneau sans tache qui est Jésus-Christ Non corruptiltilibus auro vel argento redempti estis..., sed pretio » o sanguine quasi Agni immaculati Christi. /. Pet. i. iS.
Voilà jusqu'à quel point Dieu estime votre âme. Le démon aussi l'estime tant, que, pour s'en rendre maître, il ne dort point ; sans cesse il rôde autour d'elle, cherchant à s'en emparer ; c'est pourquoi saint Augustin s'écrie : vigilat hostis, dormis tu ! Ton ennemi veille toujours pour te surprendre, et tu dors ? — Un prince sollicitait, auprès de Benoît XII, une faveur que le Pape ne pouvait accorder sans blesser sa conscience ; il répondit à l'ambassadeur :
« Dites à votre souverain que, si j'avais deux âmes, je pourrais en sacrifier une pour lui plaire ; mais que, n'en ayant qu'une seule, je ne puis la perdre. » Il refusa ainsi la grâce demandée.
Mes chers frères, faites-y bien attention, si vous sauvez votre âme, peu importe tout le reste en ce monde ; en vous sauvant, vous serez pleinement heureux pour toute l'éternité. Si, au contraire, vous perdez votre âme, à quoi vous servira d'avoir eu en cette vie des richesses, des honneurs, des plaisirs ? En perdant votre âme, vous aurez tout perdu, quand vous auriez possédé le monde entier : De quoi sert à l'homme, demande le Seigneur, de gagner l'univers, si avec cela il perd son âme ? Quid prodest homini, si mundum universum lucretur. animae vero suœ detrinientum patialur ? Maith. i6. 26. C'est par cette maxime que saint Ignace de Loyola sut attirer à Dieu bien des âmes, et spécialement celle de saint François Xavier, qui, étant à Paris, cherchait à se procurer des biens terrestres :
François, lui dit un jour le saint, qui servez-vous ? Vous servez le monde, un traître, qui promet, et ne tient pas. et quand même il vous satisferait, quelle durée peuvent avoir les biens qu'il vous promet ? Peuvent-ils durer plus que votre vie ? Et après la mort, à quoi vous serviront-ils, si vous n'êtes pas sauvé ? » Et alors, saint Ignace lui rappela la sentence de l'Évangile : Qui prodest, etc. : que sert à un homme de gagner tout l'univers, s'il perd son âme ?
Une seule chose est nécessaire Unum est necessarium. Lue. 10. 42. Il n'est point nécessaire qu'on devienne riche en ce monde, ou qu'on y acquière des honneurs et des dignités ; mais il est nécessaire qu'on sauve son âme ; car, si nous n'allons pas en paradis, nous serons condamnés à l'enfer. Il n'y a pas de milieu : ou sauvés, ou damnés. Dieu ne nous a point créés pour cette terre, et il ne nous conserve point la vie pour que nous l'employions à nous enrichir ou à nous divertir ; il nous a créés, et il nous fait vivre, pour que nous acquérions la vie éternelle. Finem vero vitam seternam. Rom. G. 22.
Saint Philippe de Neri traitait de fou celui qui ne cherche pas avant toutes choses à sauver son âme. S'il y avait sur la terre deux espèces d'hommes, les uns n'ayant qu'une âme mortelle, et les autres doués d'une immortelle, et que les premiers vissent les seconds tout occupés à se procurer les biens de ce monde, ils leur diraient sans doute : Oh ! insensés que vous êtes ! vous qui pouvez acquérir les biens immenses et éternels du paradis, vous perdez votre temps à rechercher ces biens terrestres, qui ont peu de valeur, et qui finissent bientôt par la mort, et, pour cela, vous vous mettez en danger d'aller souffrir éternellement dans l'enfer !
Laissez-nous rechercher les choses de la terre, nous seulement, malheureux pour qui, à la mort, tout doit finir ! — mais il n'en est pas ainsi ; tous nous avons une âme immortelle, et chacun de nous doit être, dans l'autre vie, ou éternellement heureux, ou éternellement malheureux.
Le malheur du grand nombre, c'est qu'ils ne pensent qu'au présent, et nullement à l'avenir. Que n ont-ils assez de sagesse et d'intelligence, dit l'Esprit-Saint, pour prévoir l'avenir ! Utinam sapèrent et intelligerent, ac novissima providerent ! b(nit. 3i. 29. Ah ! que n'ont-ils la sagesse de se détacher des biens présents, qui durent peu, et de prévoir ce qui doit leur arriver à la mort, et qui est d'être faits ou rois du ciel ou esclaves de l'enfer pour toute l'éternité ! Saint Philippe de Neri, s'entretenant un jour avec un jeune homme de talent, nommé François Zazzera, qui espérait faire fortune dans le monde, lui parla ainsi ; « Bon courage, mon fils ; vous aurez un grand succès : vous serez bon avocat, ensuite prélat, puis peut-être encore cardinal, et, qui sait ? peut-être même pape ; et puis ?... et puis ?... Allez, dit-il en finissant, pensez à ces deux dernières paroles. » Le jeune homme retourna chez lui ; et ayant réfléchi sur ces deux mots : « Et puis ?... et puis ?... » il abandonna les espérances terrestres, et se donnant tout à Dieu, il quitta le monde, et entra dans la congrégation de Saint-Philippe, où il mourut saintement.
La figure de ce monde passe Praeterit enim figura hujus mundi. 1 Cor. 7. 3i. Sur ces paroles, le père Cornélius dit que ce monde est comme un théâtre : Mundus est instar scenœ. La vie présente n'est qu'une scène qui passe et finit bientôt ; heureux celui qui remplit bien son rôle, en sauvant son âme. Autrement, si l'on veut recueillir des richesses et des honneurs mondains, on méritera d'être traité d'insensé, et de subir, à la mort, le reproche adressé dans l'Évangile à certain riche : Insensé ! cette nuit, on te redemande ton âme ; et pour qui sera ce que tu as amassé ? Stulte, hac nôcte animam tuam repetunt a te ; quae autem parasti, cujus erunt ? Luc. 12. 20.
— Voici le commentaire d'un auteur sur les mots : On te redemande ton âme : Cette âme, le Seigneur te l'a confiée en dépôt, pour la garder contre les attaques des ennemis ; ainsi, lorsque tu mourras, les anges viendront te la redemander, pour la présenter au tribunal de Jésus-Christ ; mais, si tu l'as perdue, en l'appliquant seulement à l'acquisition des biens terrestres, ces biens alors ne seront plus à toi, mais passeront à d'autres ; et ton âme, que deviendra-t-elle ?
Pauvres mondains ! de toutes les richesses acquises, de tous les honneurs obtenus sur la terre, que leur restera-t-il au moment de la mort ? Ils ont dormi leur sommeil, et ces hommes opulents n'ont rien trouvé dans leurs mains à leur réveil. Dormierunt somnum suum, et nihil invenerunt omnes viri divitiarum in manibus suis. Ps. 15, 6. Le réveil c'est la mort, qui met fin au songe de la vie présente, et alors ils se trouveront n'avoir rien acquis pour l'éternité. — Demandez à tant de grands de la terre, princes, empereurs, qui dans leur vie ont eu en abondance richesses, honneurs, délices, et qui sont maintenant en enfer ; demandez ce qui leur reste de tant de biens possédés en ce monde. Ces malheureux répondront en gémissant : Hélas ! que peut-il nous en rester ? Rien, rien. — Demandez ce qu'ils retrouvent là de toutes les grandeurs, de tous les plaisirs, de toutes les pompes et de tous les triomphes, dont ils ont joui. Ils répondront avec des hurlements : Rien, rien, rien !
Saint François Xavier avait donc raison de dire que, dans le monde, il n'y a qu'un seul bien et un seul mal : le seul bien est de se sauver ; le seul mal est de se damner. Aussi David disait : Il n'y a qu'une chose que j'ai toujours demandé et que je demanderai toujours à Dieu : c'est qu'il me donne la grâce de sauver mon âme ; Unam petii a Domino, iianc requirara : ut iuhabitem in domo domini. Ps. 26. 4. car, l'âme sauvée, tout sera sauvé ; et l'âme perdue, tout sera perdu ; en outre, le comble du malheur, c'est que, l'âme une fois perdue, elle est perdue pour toujours. — C'est notre second point.
2. Une fois perdue, l'âme est perdue pour toujours.
L'important est qu'on ne meurt qu'une fois. Si l'on mourait deux fois, on pourrait, après avoir perdu son âme à la première, la recouvrer et la sauver à la seconde. Mais il n'en est pas ainsi : on ne meurt qu'une fois ; dès qu'on a fait une mauvaise mort, c'est pour toujours. C'est ce que sainte Thérèse répétait souvent à ses religieuses : « Mes filles, disait-elle, UNE AME, UNE ÉTERNITÉ ! Cela signifie : une âme, si on la perd, tout est perdu ; une éternité, l'âme une fois perdue, elle est perdue pour toujours : Periisse semel, œtermim est.
Selon la remarque de saint Euclier, il n'y a pas de mal plus grand, que de négliger l'affaire du salut éternel Sane supra oranem errorem est dissimulare negotium salutis tuae. De Cont. mundi. C'est un mal au-dessus de tout autre, parce qu'il est irréparable. les autres maux peuvent être réparés : si l'on perd un avantage par une voie, on peut le regagner par une autre ; si l'on perd une place, une dignité, on peut la recouvrer dans la suite ; quand même on perdrait la vie, si l'on se sauve, tout est réparé ; mais pour celui qui se damne, qui perd son âme, il n'y a pas de remède. Et c'est là ce qui fait gémir les malheureux damnés, c'est de penser que le temps d'opérer leur salut est fini pour eux, et qu'ainsi il ne leur reste plus aucun espoir de remède à leur ruine éternelle : Il est passé le temps de la moisson, et nous ne sommes pas sauvés Finita est sestas, et nos salvati non sumus. Jer. 8. 20. Cette pensée les fait pleurer, et ils pleureront éternellement, sans consolation, en disant : Nous nous sommes écartés de la voie de la vérité, et la lumière de la justice n'a point lui pour nous ! Ergo erravimus a via veritatis , et justitiae lumen non luxit nobis. Sap. 5. 6. — Mais à quoi leur servira de reconnaître ainsi leur tort, quand il n'y a plus moyen de le réparer ?
La plus grande peine des damnés, c'est de penser qu'ils ont perdu leur âme, et qu'ils l'ont perdue par leur propre faute : Ta perte, Israël, est ton ouvrage ; quant à moi, je ne voulais que ton bien Perditio tua, Israël ; tantummodo in me auxilium tuum. Os. 13. 9. Voilà ce que Dieu dit au damné : Malheureux ! c'est toi-même qui, en péchant, as été la cause de ta damnation, tandis que j'étais prêt à te sauver, si tu avais voulu travailler à ton salut. — Sainte Thérèse remarque que si quelqu'un perd par sa négligence un habit, un anneau, une bagatelle, il ne mange plus, ne dort plus, ne trouve plus de repos, en pensant qu'il a fait cette perte par sa propre faute ; ô Ciel ! quelle sera donc la peine du damné, à son entrée dans l'enfer, de penser qu'il a perdu son âme, qu'il a tout perdu, et cela pour toujours, et par sa faute !
Il faut donc que dorénavant nous mettions tout notre soin à sauver notre âme. Il ne s'agit pas, dit saint Jean Chrysostome, de la perte de quelque bien terrestre, dont la mort, après tout, doit nous dépouiller un jour ; il s'agit de perdre le paradis, et d'aller souffrir pour toujours en enfer De immortalibus suppliciis, de cœlestis regni amissione res agitur. In Matth. hom. 25. Il faut que nous ayons une grande crainte de nous damner ; ainsi nous pourrons arriver au salut éternel : Travaillez à votre salut, dit saint Paul, avec crainte et tremblement Cum metu et tremore vestram salutera operamini. Phil. 2. 12. Car, si nous voulons nous sauver, nous devons nous faire violence, pour fuir les occasions, résister aux tentations, et fréquenter les sacrements. Le ciel ne s'acquiert pas sans peine : Ce sont les violents qui s'en emparent Violenti rapiunt illud. Matti. 11. 12. Les saints tremblent à la pensée de l'éternité. Saint André d'Avellin pleurait, en disant : « Qui sait si je serai sauvé ou damné ? » Saint Louis Bertrand tremblait, en disant : « Qu'en sera-t-il de moi dans l'autre monde ? » Et nous, ne tremblerons-nous pas ?
Prions Jésus-Christ et sa très sainte Mère de nous aider à sauver notre âme ; car c'est pour nous l'affaire la plus importante : si elle réussit, nous serons heureux pour toujours ; si elle est manquée, nous serons pour toujours malheureux.
SERMON XIII
Vin malheureuse du pécbeur, et vie heureuse de celui qui aime Dieu.
Quod autem in spinas cecidit, hi sunt qui audierunt, et a sollicitudinibus, et divitiis, et voluptalibus vitae, euntes suffocantur, et non referunt fructum. (Lc VIII, 14)
Ce qui est tombé dans les épines, ce sont ceux qui ont entendu, mais vont et se laissent étouffer par les sollicitudes, les richesses et les plaisirs de la vie, et ils n’arrivent point à maturité
Ce qui est tombé dans les épines, désigne ceux qui ont écouté la parole, mais en qui elle est ensuite étouffée par les sollicitudes, les richesses et les plaisirs de la vie ; de sorte qu'ils ne produisent point de fruit.
Dans la parabole de l'Évangile de ce jour, il est dit que, le cultivateur étant allé ensemencer son champ, une partie de la semence tomba parmi les épines. Notre Sauveur explique ensuite que la semence représente la parole de Dieu, et que les épines désignent les attachements qu'ont les hommes pour les richesses et les plaisirs terrestres, épines qui leur font perdre le fruit de la parole de Dieu, non seulement dans la vie future, mais encore dans la vie présente. Oh ! misère des pauvres pécheurs ! Par leurs fautes, non seulement ils se condamnent à souffrir éternellement dans l'autre vie, mais encore ils mènent en ce monde une vie malheureuse ; c'est ce que je veux vous montrer dans ce discours.
Nous parlerons :
— d'abord de la vie malheureuse que mènent les pécheurs,
— et ensuite, de la vie heureuse de ceux qui aiment Dieu.
1. Vie malheureuse que mènent les pécheurs.
Le démon trompe les hommes, en leur faisant croire que, s'ils satisfont leurs appétits sensuels, ils mèneront une vie contente, et ils trouveront la paix ; mais il n'y a point de paix pour ceux qui offensent Dieu Non est pax impiis, dicit Dominus. Ls. 48. 22. Le Seigneur dit que tous ses ennemis ont eu une existence malheureuse, et n'ont pas même connu le chemin de la paix Contritio et infelicitas in viis eorum, et viam pacis non cognoverunt. Ps. 13. 3.
Les animaux, qui sont créés pour cette terre, trouvent leur satisfaction dans les jouissances sensuelles : donnez à un chien un os à ronger, et le voilà pleinement satisfait ; donnez une botte d'herbe à une bête de somme, et elle trouve là son contentement, elle ne désire plus rien. Mais l'homme, qui est créé pour Dieu, pour aimer Dieu et être uni à Dieu, ne peut être contenté que par Dieu, et nullement par le monde, celui-ci le combla-t-il de tous ses biens. A quoi se réduisent tous les biens d'ici-bas ? Aux plaisirs sensuels, aux richesses et aux honneurs, répond saint Jean Omne quod est in mundo, concupiscentia carnis est, et concupiscentia oculorum, et superbia vitse. 1. Jo. 2. 16.
Saint Bernard dit que l'homme peut être gorgé des biens du monde, mais sans jamais être rassasié et content : Inflari potest, satiari non potest. En effet, comment un homme pourrait-il se rassasier avec de la terre, du vent ou des immondices ? Au sujet de ces paroles de saint Pierre : Voici que nous avons quitté toutes choses, Ecce nos reliquimus omnia. Matlh. 19. 27. Le même saint dit qu'il a observé dans le monde des fous qui souffraient tous d'une grande faim, et cherchaient à se rassasier de diverses manières : les uns mangeaient de la terre, ce sont les avares ; d'autres aspiraient de l'air, ce sont les ambitieux, avides d'honneurs et de louanges ; d'autres se tenaient près d'une fournaise, et recevaient dans la bouche les étincelles qui en jaillissaient, ce sont les colériques et les vindicatifs ; d'autres enfin, au bord d'une mare infecte, s'abreuvaient d'eaux corrompues, et ce sont les impudiques. Ensuite, s'adressant à eux, il s'écrie : insensés ! ne voyez-vous pas que ces choses, loin d'apaiser votre faim, ne font que l'accroître ? Magis famem haec provocant, quam exstingunt. De Vita Cler. c. 25. Un bel exemple de cette vérité est celui d'Alexandre le Grand, qui, après avoir soumis à sa domination tant d'États, gémissait de ce qu'il ne se voyait pas encore maître de toute la terre.
Bien des gens espèrent trouver la paix dans l'accumulation des richesses ; mais comment pourrait-on se rassasier avec de la terre ? Selon saint Augustin, la grande quantité de l'argent ne ferme point le gosier de l'avarice, mais le dilate ; Major pecunia fauces avaritiae non claudit, sed extendit. Serm.50. E. B c'est-à-dire que l'avidité, loin de calmer la faim, ne fait que l'exciter. Tu es descendue jusqu'à l'enfer, dit le prophète, tu t'es fatiguée dans la multitude de tes voies ; tu n'as pas dit : Je me reposerai Humiliata es usque ad inferos ; in multitudine viœ tuae laborasti ; non dixisti : Quiescam. 7s. 51. 9. Pauvres mondains ! ils travaillent, se fatiguent sans cesse, pour acquérir plus d'argent, plus de biens ; mais ils ne trouvent jamais de repos ; plus ils amassent de richesses, plus ils sont inquiets et affligés.
Les riches se sont vus dans l'indigence, ont souffert la faim ; mais ceux qui cherchent le Seigneur ne manquent d'aucun bien Divites eguerunt et esurierunt ; inquirentes autem Dominum non minuentur omni bono. Ps. 33. il. Les riches du monde sont les plus misérables de tous les hommes ; car, plus ils ont, plus ils désirent ; et comme ils ne peuvent avoir tout ce qu'ils désirent, ils sont beaucoup plus pauvres que les hommes de bien qui ne cherchent que Dieu : ceux-ci sont les vrais riches, parce qu'ils vivent contents de leur état, trouvant en Dieu tous les biens : Inquirentes Dominum non minuentur omni homo. Parce qu'ils possèdent Dieu, rien ne leur manque ; tandis qu'aux riches du monde qui sont privés de Dieu , tout manque, parce qu'ils n'ont point la paix. C'est donc à juste titre que l'Évangile taxe de folie ce riche qui, ayant fait une bonne récolte dans ses champs, disait à son âme que désormais elle pouvait se reposer et faire bonne chère : Mon âme, disait-il, tu as beaucoup de biens amassés pour une longue suite d'années ; repose-toi, mange, bois, livre-toi à la joie des festins Anima, habes multa bona posita in annos plurimos ; requiesce, comede, bibe, epulare. Luc. 12. 16. Il est traité d'insensé, Stulte ; pourquoi ? Parce que, ces biens lui permettant de vivre dans la bonne chère, il croyait trouver en cela le contentement et la paix. Aussi, saint Basile lui adresse ce reproche : Namquid animam porcinam habes ? Crois-tu donc avoir l'âme d'un pourceau, que tu prétends la contenter par le manger et le boire ?
Ceux qui ambitionnent les honneurs terrestres, s'ils les obtiennent, se trouvent-ils contents ? On sait que tous les honneurs du monde ne sont que fumée et vent : Ephraim pascit ventum. Os. 12. 1. et comment la fumée et le vent peuvent-ils jamais rassasier ? David dit ; leur orgueil monte toujours plus haut Superbia eorum... ascendit semper. Ps. 73. 23. Les honneurs qu'obtiennent les ambitieux, ne les satisfont jamais ; leur ambition et leur orgueil n'en font que grandir de plus en plus, et multiplier en eux les inquiétudes, les envies et les craintes. et ceux qui vivent plongés dans la fange du vice honteux, de quoi se nourrissent-ils, si ce n'est de fumier, comme parle Jérémie : Ceux qui se plongeaient dans la volupté n'ont embrassé que des immondices Qui vescebantur voluptuose..., amplexati sunt stercora. Thren.4.5. Comment le fumier pourrait-il rassasier et donner la paix à l'âme ?
Ah ! quelle paix, quelle paix les pécheurs peuvent-ils goûter, étant éloignés de Dieu ? Ces biens, ces honneurs, ces plaisirs qu'ils cherchent, les malheureux, ils les auront peut-être ; mais ils n'auront jamais de paix ; car la parole de dieu ne peut manquer de se vérifier, et il déclare qu'il n'y a point de paix pour ses ennemis Non est pax impiis. Is. 48. 22. Les misérables pécheurs, dit saint Jean Chrysostome, portent toujours avec eux le bourreau, ou leur mauvaise conscience, qui les tourmente Peccator conscientiam quasi carnificem circumgestat. In Gen. hom. 20. et saint Isidore assure qu'il n'y a point de peine plus cruelle que la mauvaise conscience ; à quoi il ajoute que celui qui vit bien, n'est jamais triste Nulla pœna gravior pœna conscientise ; si vis nunquara tristis esse, bene vive. Synon. aut Solil. l. 2. c. il.
" L'Esprit-Saint décrit l'état déplorable des pécheurs, en disant qu'ils sont comme une mer orageuse, qui n'a point de repos Impii autem quasi mare fervens, quod quiescere non potest. 7s.57. 20. Une vague s'en va, et une vague arrive ; mais ce sont autant de flots d'amertume et d'irritation, parce que tout obstacle, toute contrariété, les trouble et les met en tempête. Si l'on se trouvait à une fête quelconque, un bal, un concert, et qu'on y fût suspendu par les pieds, la tête en bas, pourrait-on prendre plaisir au divertissement ? Tel est celui qui vit dans la disgrâce de Dieu ; son âme est sens dessus dessous, tournée à l'envers : au lieu d'être unie à Dieu et détachée des créatures, elle est unie aux créatures et détachée de Dieu. Mais les créatures, dit saint Vincent Ferrier, restent en dehors ; elles n'entrent point pour contenter notre cœur, que Dieu seul peut contenter : a Ce sont des eaux qui ne pénètrent pas là où est la soif. Sunt aquae, quse non intrant illuc, ubi est sitia. » Le pécheur est semblable à un homme qui brûle de soif au milieu d'une fontaine ; il est entouré d'eau, et il ne peut en avaler une goutte pour étancher sa soif ; en sorte qu'il s'y trouve plus altéré qu'auparavant.
Le roi David, expliquant la vie malheureuse qu'il menait quand il était en état de péché, dit que ses larmes lui servaient de nourriture, tandis qu'il s'entendait toujours reprocher son éloignement de Dieu.- Il avait beau demander du soulagement aux maisons de plaisance, aux jardins, aux charmes de la musique et aux autres délices royales ; ces créatures lui disaient : David, tu veux être soulagé par nous ; mais tu es dans l'erreur. Où est ton Dieu ? Va, cherche ton dieu, que tu as perdu ; lui seul peut te rendre la paix. — c'est pourquoi David confessait qu'au milieu des richesses de la royauté, il ne trouvait point de repos, et il pleurait jour et nuit Fuerunt mihi lacrymae meae panes die ac nocte, dura dicitur mihi quotidie : Ubi est Deus tuus ? Ps. 41. 4.
Écoutons maintenant son fils Salomon : il avouait n'avoir rien refusé à ses sens ; Et omnia qute desideraverunt oculi mei, non negavi eis. Eccl.2. 10. mais après cela, il s'écriait : Tout n'est que vanité et affliction d'esprit Et ecce universa, vanitas et afflictio spiritus. Eccl. i. 14. Remarquez-le bien : il ne dit pas seulement que toutes les choses de ce monde sont vaines, mais que, de plus, elles affligent l'esprit ; et cela est bien prouvé par l'expérience ; car le péché apporte avec soi la crainte de la vengeance divine. Celui qui a un ennemi puissant, ne peut jamais dormir tranquille ; et celui qui a Dieu pour ennemi, peut-il être en paix ? Le pire est pour ceux qui font le mal Pavor his qui operantur malum. Prov. 10. 29. dit l'Apôtre. Aussitôt qu'on a commis un péché mortel, on se trouve saisi d'une grande frayeur ; la moindre feuille qui s'agite, épouvante le pécheur. Des bruits effrayants retentissent toujours à son oreille Sonitus terroris semper in auribus illius. Joh. 15. Si. Il semble toujours chercher à fuir, bien que personne ne le poursuive Fugit impius, nemine persequente. Prov. 28. 1. Il n'est point poursuivi par les hommes, mais il l'est par son péché même, ainsi qu'il est arrivé à Gain, qui, après avoir tué son frère Abel, disait, dans sa frayeur, que tout le monde cherchait à lui ôter la vie. Le Seigneur lui donna l'assurance qu'on ne lui ferait aucun mal. Malgré cela, toujours poursuivi par son péché, Caïn, comme l'atteste l'Écriture, ne fit plus qu'errer en fugitif sur la terre Omnis igitur qui invenerit me, occidet me. — Dixitque ei dominus : Nequaquam ita fiet. — Habitavit profugus in terra. Gen. 4. 14.
En outre, le péché fait naître le remords de la conscience, ce ver impitoyable qui ronge sans cesse et ne meurt point Vermis eorum non moritur. /5. 66. 24. Le pécheur veut aller au spectacle, au bal, à un banquet ; mais, là même, sa conscience le poursuit sans cesse de ses reproches, en lui disant : Malheureux ! tu as perdu Dieu ; si tu meurs, où iras-tu ? — Le remords de la conscience, même dans la vie présente, est un tourment si insupportable, que plusieurs, pour s'en délivrer, se sont donné la mort ; c'est ce que fit Judas, qui se pendit de désespoir. Un homme, après avoir tué un enfant, en ressentit un tel remords, qu'il ne pouvait se calmer ; pour s'en délivrer, il se renferma dans un monastère ; mais, n'y trouvant pas encore la paix qu'il cherchait, il alla se présenter au juge, confessa son crime, et se fit condamner à mort.
Dieu se plaint de l'injure que lui font les pécheurs en l'abandonnant, lui qui est la source de toutes les consolations, pour se jeter dans des citernes fétides et crevées, qui ne peuvent leur fournir une seule goutte d'eau salutaire Duo enim mala fecit populus meus : me dereliquerunt, fontem aquse vivse, et foderutit sibi cisternas, cisternas dissipatas, quae continere noa valent aquas. Jcr. 2. 13. Tu n'as point voulu, dit le Seigneur, me servir dans la paix et la joie, moi qui suis ton Dieu ; eh bien, malheureux ! tu serviras ton ennemi en souffrant la faim, la soif, la nudité et la disette de toutes choses. Eo quod non servieris Domino Deo tuo in gaudio..., servies inimico tuo... in famé, et siti, et nuditate, et omni penuria. Deut. 28. 47. » Voilà ce que souffrent les pécheurs. Que ne souffre pas le vindicatif, après s'être vengé par la mort de son ennemi ! il erre çà et là, fuyant les parents de sa victime et les ministres de la justice, pauvre, affligé et abandonné de tout le monde. Que ne souffre pas l'impudique, pour arriver à l'accomplissement de son infâme désir ! Que ne souffre pas l'avare, pour acquérir le bien d'autrui ! Ah ! s'ils souffraient pour Dieu ce qu'ils souffrent pour le péché, ils se feraient de grands mérites pour le paradis, et ils auraient une vie heureuse, tandis que, en restant dans le péché, ils mènent une vie malheureuse en ce monde, pour passer ensuite à une vie bien plus malheureuse encore dans l'éternité ! Et c'est là ce qui fait gémir les damnés en enfer ; ils disent dans cette prison de tourments : Misérables que nous sommes ! nous avons marché dans un chemin semé d'épines, nous nous sommes fatigués, Lassati sumus in via iniquitatis et perditionis, et ambulavimus vias difficiles. Sap. 5. 7. nous avons sué du sang, en menant une vie malheureuse, pleine de fiel et de poison, pourquoi ? pour venir ici, condamnés à subir une vie plus malheureuse dans cet abîme de feu durant toute l'éternité !
2. Vie heureuse de ceux, qui aiment Dieu.
Dans toute âme où réside la justice, réside aussi la paix. David dit encore : La justice et la paix se sont embrassées Justitia et pax osculatae sunt. Ps. 84. 11. Mettez vos délices dans le Seigneur, et il vous donnera ce que demande votre cœur Delectare in Domino, et dabit tibi petitiones cordis tui. Ps. 36. 4. — Pour bien entendre ces paroles, il faut se représenter l'homme mondain, qui prétend satisfaire les appétits de son cœur avec les biens du monde ; mais, comme ces biens ne peuvent le contenter, son cœur fait toujours de nouvelles demandes ; et quelque grande abondance qu'il en obtienne, il n'est jamais content. C'est pourquoi le prophète lui fait cette exhortation : Mettez vos délices dans le Seigneur, et il vous donnera ce que votre cœur demande ; oui, laissez là les créatures, cherchez votre bonheur en Dieu, et Dieu contentera pleinement les désirs de votre cœur.
C'est là précisément ce qui est arrivé à saint Augustin : tant qu'il chercha son plaisir dans les créatures, il ne trouva jamais la paix qu'il désirait ; mais, quand il s'en fut détaché, pour mettre en Dieu tout son amour, il s'écria : Toutes choses sont affligeantes, le repos n'est qu'en vous ; Dura sunt omnia, et tu solus requies. Conf. l. 6. c. 16. c'est-à-dire : Ah ! Seigneur ! je reconnais ma folie : je voulais trouver mon bonheur dans les plaisirs terrestres ; mais je sais maintenant qu'ils ne sont que des vanités et une source de peines, et que vous seul êtes la paix et la joie de nos cœurs.
L'apôtre nous enseigne que la paix que le Seigneur fait goûter à ceux dont il est aimé, surpasse toutes les jouissances sensuelles de ce monde Pax Dei, quae exsuperat omnem sensum. Phil. 4. 7. — Demandez-le à un saint François d'Assise, qui goûtait sur la terre un paradis anticipé, en disant : Deus meus, et omnia : Mon Dieu et mon Tout ! — demandez-le à un saint François Xavier, qui, en travaillant pour Jésus-Christ dans les Indes, était si rempli de divines consolations, qu'il allait jusqu'à s'écrier : Sat est, Domine, sat est : Assez, Seigneur ! assez. — Or, s'est-il jamais trouvé parmi les mondains une personne qui, dans l'abondance des biens terrestres, ait dit : C'est assez, ô monde ! c'est assez ; je ne veux pas avoir plus de richesses, plus d'honneurs, plus de louanges, plus de plaisirs... ? — Au contraire, les gens du siècle sont toujours occupés à chercher de nouveaux honneurs, de nouvelles richesses, de nouveaux plaisirs ; et plus ils en ont, plus ils en sont affamés et inquiets.
Enfin, il faut se pénétrer de cette vérité, que Dieu seul rend l'homme content. Les mondains ne veulent pas s'en laisser persuader, dans la crainte que, s'ils se donnent à dieu, ils n'aient une vie trop désagréable, trop triste ; mais je leur dis avec le prophète : Goûtez, et voyez combien le Seigneur est doux Gustate, et videte quoniam svavis est Dominus. Ps. 33. 9. Pourquoi méprisez-vous et appelez-vous malheureuse cette vie que vous ne connaissez pas encore ? commencez par en faire l'expérience : entendez la messe tous les jours, faites la méditation, la visite au saint Sacrement, communiez au moins chaque semaine, fuyez les mauvaises conversations, soyez toujours bien avec Dieu, et, en vous conduisant ainsi, vous verrez que le Seigneur vous fera goûter les consolations et la paix que jusqu'ici le monde n'a pas su vous donner, malgré toutes les jouissances qu'il vous a prodiguées.
SERMON XIV. POUR LE DIMANCHE DE LA QUINQUAGESIME
Erreurs du pécheur.
Domine, ut videam Luc. XVIII. 41.
Seigneur, faîtes que je voie !
Le démon conduit les pécheurs en enfer, non avec les yeux ouverts, mais avec les yeux fermés : il commence par les aveugler, et puis il les emmène avec lui au supplice éternel. Il faut donc, si nous voulons nous sauver, prier dieu continuellement, en répétant avec l'aveugle dont il est parlé dans l'Évangile de ce jour : Domine ut videam : Seigneur, éclairez-moi ; faites-moi voir le chemin que je dois suivre pour me sauver, et ne me pas laisser tromper par l'ennemi de mon salut.
Je veux donc aujourd'hui, mes chers auditeurs, vous mettre sous les yeux les illusions par lesquelles le démon porte les hommes à pécher et à persister dans le péché, afin que vous sachiez vous en préserver dans les occasions.
1. Pour mieux comprendre ces illusions, figurons-nous le cas d'un jeune homme qui, dominé par quelque passion, vit dans le péché, esclave du démon, et ne pense plus à son salut éternel. — Mon fils, lui dis-je, quelle vie est la vôtre ? En continuant de vivre ainsi, comment pouvez-vous vous sauver ? ne voyez-vous pas que vous allez à l'enfer ? — Mais voici le démon qui lui dit de son côté : Pourquoi donc serais-tu damne ? Satisfais-toi maintenant, après, lu t'en confesseras, et tout sera réparé. — Tel est le filet à l'aide duquel le démon entraîne bien des âmes en enfer : Satisfais-toi ; Après, tu t'en confesseras. — Mais en attendant, lui répondrai-je, vous perdez votre âme. Dites-moi : si vous aviez en main une pierre précieuse valant mille écus, la jetteriez-vous dans un fleuve avec l'espoir de la retrouver ensuite ? Et si vous ne la retrouvez plus... ? Eh bien ! vous tenez en main cette pierre précieuse de votre âme, que Jésus-Christ a rachetée de son propre sang, et vous voulez la jeter dans l'enfer, puisque, selon la justice présente, pour tout péché mortel, vous êtes inscrit au nombre des damnés ; puis, vous dites : J'espère la recouvrer plus tard, en faisant une bonne confession ! — Mais, si vous n'arrivez pas à la recouvrer... ? Pour faire une bonne confession, il faut un vrai repentir du péché, et ce repentir est un don de Dieu ; si Dieu ne vous donne point ce repentir, ne serez-vous pas perdu pour toujours ?
2. Vous répliquez : Mais je suis jeune ; Dieu a compassion de la jeunesse ; plus tard, je me donnerai à Dieu. — C'est la seconde illusion. Vous êtes jeune ! mais, ne savez-vous pas que Dieu compte, non les années, mais les péchés de chacun ? Vous êtes jeune ! mais combien de péchés avez-vous commis ? Il y aura peut-être bien des vieillards qui n'auront pas fait le quart des péchés dont vous êtes coupable. ignorez-vous que Dieu a fixé le nombre des péchés qu'il consent à pardonner à chacun ? Le Seigneur attend patiemment, pour punir au jour du jugement, quand la mesure des péchés sera pleine Dominus patienter exspectat, ut..., cum judicii dies advenerit, in plenitudine peccatorum puniat. IT. Mach. 6 Ce texte signifie que Dieu prend patience, et qu'il attend jusqu'à un certain point ; mais, une fois remplie la mesure des péchés qu'il a résolu de pardonner, il ne pardonne plus et il punit le pécheur, soit en le faisant mourir subitement dans l'état malheureux où il se trouve, soit en l'abandonnant dans son péché, suivant la menace faite par le Prophète : J'arracherai la haie de ma vigne, et elle sera livrée au pillage Auferam sepem ejus, et erit in direptionem. 1. 5. 5. Quelqu'un possède un terrain qu'il a cultivé pendant plusieurs années , après l'avoir entouré d'une haie pour le défendre et y avoir fait beaucoup de dépenses ; si, malgré cela, il n'en obtient aucun fruit, que fait-il ? [1 enlève la haie, et laisse ce terrain à l'abandon, ouvert à qui veut y entrer, hommes et bêtes. Craignez que dieu n'agisse ainsi avec vous : si vous ne quittez le péché, vous irez perdant de plus en plus le sentiment du remords et la crainte du châtiment divin ; c'est la haie qui est enlevée, c'est l'abandon de Dieu, châtiment pire que la mort même.
3. Vous dites encore : Maintenant, je ne saurais résister a cette passion. — Troisième illusion : le démon vous persuade qu'en ce moment vous n'avez pas la force de surmonter la tentation. Mais saint Paul nous assure que Dieu est fidèle, et qu'il ne permet jamais que nous soyons tentés au delà de nos forces Fidelis autem Deus est, qui non patietur vos tentari supra id quod potestis, 1 Cor. 10. 13 Je vous demande : Si vous ne pouvez maintenant résister à la tentation, comment le pourrez-vous plus tard ? Après votre chute, le démon sera devenu plus fort contre vous, et vous serez plus faible ; si vous ne savez pas maintenant étouffer cotte flamme de votre passion, comment saurez-vous le faire ensuite, quand elle sera devenue plus grande ? Vous me répondez que Dieu vous donnera son secours. Mais, ce secours, Dieu est prêt à vous le donner à présent, si vous le lui demandez ; pourquoi ne le demandez-vous pas ? Espérez-vous que plus tard, sans que vous vous donniez maintenant la peine de le prier, le Seigneur multipliera en votre faveur ses secours et ses grâces, quand vous aurez multiplié vos péchés ? Doutez-vous peut-être de la fidélité de Dieu, qui a promis d'accorder tout ce qu'on lui demande : Demandez et il vous sera donné Petite, et dabitur vobis. Matth. 7. 7. Dieu ne peut manquer à ses promesses : Dieu n'est pas comme l'homme, il ne ment pas, ni comme les enfants des hommes, il ne change point. Il a donné sa parole : ne l'accomplira-t-il pas ?" Non est Deus quasi homo, ut mentiatur ; nec ut filius hominis, ut mutetur. Dixit ergo, et non faciet ? yum. i3. 19. Recourez à lui, et il vous donnera la force dont vous avez besoin pour résister. Dieu vous commande de résister, et vous dites que vous n'en avez pas la force ; Dieu commande-t-il donc une chose impossible ? Non, répond le concile de trente : « Dieu ne commande pas des choses impossibles ; mais en commandant il nous avertit de faire ce que nous pouvons, et de demander ce que nous ne pouvons pas ; et il nous aide afin de nous le rendre possible Deus impossibilia non jubet : sed jubendo monet, et facere quod possis, et petere quod non possis ; et adjuvat ut posais. Sess. 6. cap. 11 » Quand vous ne vous voyez pas en force de résister à la tentation avec le secours ordinaire de Dieu, demandez-lui le secours plus grand dont vous avez besoin, et il vous le donnera ; ainsi, vous pourrez vaincre toutes les tentations, pour grandes qu'elles soient.
4. Mais vous ne voulez point prier ; vous dites que vous voulez faire ce péché, et qu'ensuite vous le confesserez. Et moi je vous réponds : Comment savez- vous qu'après ce péché, dieu vous donnera le temps de vous confesser ? Il ne se passera pas une semaine, dites-vous, que je ne m’en sois confessé.
Mais, qui vous promet cette semaine de temps ? Eh bien, ajoutez-vous, je m'en confesserai demain. Encore, qui vous promet ce jour de demain ? Écoutez cet avis de saint Augustin : Ce jour de demain, Dieu ne vous l'a point promis ; peut-être vous le donnera-t-il, et peut-être vous le refusera-t-il, comme il l'a refusé à tant d'autres Crastinum Deus non promisit ; fortasse dabit, et fortasse non dabit. Combien qui le soir se sont couchés pleins de vie, et qui le matin ont été trouvés morts subitement ! Et combien que Dieu a frappés de mort dans l'acte même du péché, et qu'il a ainsi précipités en enfer ! Si cela vous arrive à vous-même, quel remède trouverez- vous à votre ruine éternelle ? Fais ce péché ; ensuite, tu t'en confesseras. Au moyen de cette illusion, le démon a conduit bien des milliers de chrétiens en enfer : car on en trouve difficilement un si désespéré, qu'il veuille proprement se damner ; quand ils pèchent, ils le font tous avec l'espoir de se confesser ; c'est ce qui a été la cause de la damnation de tant de malheureux, qui aujourd'hui sont perdus sans retour.
5. Mais Dieu est plein de miséricorde. — Encore une illusion commune, par laquelle le démon encourage les pécheurs à persister dans leur mauvaise vie. Un auteur dit que la miséricorde de Dieu envoie plus d'âmes en enfer, que sa justice ; cela vient de ce que ces aveugles, comptant sur la miséricorde, ne cessent de pécher, et vont ainsi à leur perte. dieu est plein de miséricorde ; qui le nie ? Cependant, combien n'en est-il pas que, chaque jour. Dieu condamne à l'enfer ! Il est miséricordieux, mais aussi il est juste, et c'est ce qui l'oblige à punir celui qui l'offense. Il use de miséricorde envers les pécheurs, mais seulement envers ceux qui, après l'avoir offensé, en sont affligés, et craignent de l'offenser de nouveau, comme la divine Mère le déclare dans son cantique : Sa miséricorde est pour ceux qui le craignent Et misericordia ejus.,. timentibus eum. Luc. 1, 50. Quant à ceux qui abusent de sa miséricorde pour l'outrager davantage, le Seigneur les traite selon sa justice. Il pardonne les péchés, mais il ne peut pardonner la volonté de pécher. Saint Augustin dit que celui qui pèche avec le dessein de s'en repentir ensuite, n'est pas un pénitent, mais un homme qui veut se moquer de Dieu Irrisor est, non pœnitens. Ad Frair. in er. s. II. Or, l'Apôtre nous prévient que Dieu ne permet pas qu'on se joue de lui Nolite errare, Deus non irridetur. Gai. 6. 7. Ce serait se jouer de Dieu, que de prétendre l'offenser comme on veut et autant qu'on veut, et aller ensuite en paradis.
6. Vous dites encore : Comme Dieu m'a fait tant de fois miséricorde par le passé, j'espère qu'il me traitera de même à l'avenir. — Voilà une illusion de plus. Ainsi, parce que Dieu ne vous a point puni jusqu'à présent, vous pensez qu'il ne vous punira jamais ? Détrompez-vous : plus il a usé de miséricorde envers vous, plus vous avez à craindre qu'il ne vous pardonne plus, et qu'il ne vous punisse, si vous l'offensez de nouveau. Voici comment l'Esprit-Saint vous en avertit : Ne dixeris : Ne dites pas : J'ai péché, et il ne m'est arrivé aucun mal ; — car Dieu supporte, mais il ne supporte pas toujours Peccavi, et quid mihi accidit triste ? — Altissimus enim est patiens redditor. Eccli. 5. 4. Il attend jusqu'à un certain terme ; mais, ce terme arrivé, il punit le coupable^ pour tous les péchés qu'il a commis ; et plus il l'a attendu à la pénitence, plus il le punit avec sévérité, selon saint Grégoire Quos diu tolérât, durius damnât. In Evang. hom. 13. Par conséquent, mon cher frère, sachant que vous avez offensé Dieu plusieurs fois en matière grave, sans qu'il vous ait envoyé en enfer, vous devez dire : C'est grâce aux miséricordes du Seigneur que nous n'avons pas été consumés Misericordiœ Domini, quia non sumus consumpti. Thren. 3. 22. Seigneur ! je vous remercie de ne m'avoir pas condamné à l'enfer, que j'ai tant de fois mérité. — Et puis, vous devez vous donner entièrement à Dieu, au moins par reconnaissance, en pensant que bien d'autres, qui ont commis moins de péchés que vous, sont plongés dans cet abîme de feu, sans espérance d'en pouvoir jamais sortir. La patience avec laquelle Dieu vous a supporté, doit vous exciter, non pas à l'offenser encore, mais à le servir et à l'aimer avec plus de ferveur, et à réparer, par des pénitences et d'autres bonnes œuvres, les offenses que vous lui avez faites, puisque vous voyez qu'il a eu pour vous tant de miséricordes qu'il n'a pas eues pour les autres Non fecit taliter omni nationi. Ps. 141. 20. Et c'est là ce qui doit vous faire craindre justement que, si vous commettez encore un seul péché mortel, vous ne soyez abandonné de Dieu et damné.
7. Nous en sommes à la dernière illusion. Vous dites : Il est vrai que, par ce péché, je perds la grâce de Dieu ; mais
IL PEUT ENCORE SE FAIRE QUE, MALGRÉ CE PÉCHÉ, JE ME SAUVE.
Oui, PEUT-ÊTRE que VOUS VOUS sauverez encore ; mais vous ne pouvez me nier que, après tant de péchés commis, et après tant de grâces reçues de Dieu, si vous l'offensez de nouveau, il ne soit bien facile que vous vous perdiez. Écoutez les saintes Écritures : Le cœur obstiné se trouvera mal au moment de la mort Cor durum habebit maie in novissimo. Eccli. 3. 27. Les méchants seront, à la fin, exterminés par la justice divine Qui malignantur, exterminabuntur, Ps. 36. 9. Chacun récolte ce qu'il a semé Quae enim seminaverit homo, bsec et metet. Gai. 6. 8. Celui qui sème des péchés, ne recueillera que des tourments éternels. . je vous ai appelés, dit le Seigneur, et vous avez fermé l'oreille, vous vous êtes moqué de moi ; à voire mort, moi aussi, je me moquerai de vous Vocavi, et renuistis... ; ego quoque, ininteritu vestro, ridebo et subsannabo. Prov. 1. 24. C'est à moi qu'appartient la vengeance des crimes, et je l'exercerai, quand le temps sera venu Mea est ultio, et ego retribuam in tempore. Deut. 32. 35. L'homme qui méprise obstinément celui qui le corrige sera puni par une mort imprévue, et il n'y aura pour lui aucun espoir de salut. Viro qui oorripientem dura cervice contemnit, repentinus ei superveniet interitus, et eum sanitas non sequetur. Prov. 29. 1.
Maintenant que vous avez entendu ces menaces de Dieu contre les pécheurs, que pensez-vous, mon cher frère ? vous sera-t-il facile ou bien très difficile de vous sauver, si, après tant d'invitations et tant de miséricordes que le Seigneur vous a faites, vous continuez de l'offenser ? Vous dites : peut-être que, malgré tout cela, je me sauverai. — Mais je réponds : quelle folie de fonder son salut éternel sur un peut-être si difficile ! Il en est tant qui, avec ce peut-être, se trouvent maintenant en enfer ; est-ce que vous voulez devenir leur malheureux compagnon ? Rentrez en vous-même, chrétien mon frère, et craignez que le sermon de ce jour ne soit la dernière miséricorde de Dieu à votre égard.