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SERMON XV : POUR LE PREMIER DIMANCHE DU CARÊME.
Sur le nombre des péchés.
Non tentabis Dominum Deum tuum Matth. IV 7
Tu ne tenteras point le Seigneur ton Dieu.
Dans l'Évangile de ce jour, on lit que Jésus-Christ, étant allé dans le désert, permit que le démon vînt le tenter. Satan le transporta sur le sommet du temple, et là il lui dit : Si lu es le Fils de Dieu, jette-toi en bas : Si Filius Dei es, mille te deorsum. Il ajouta que les anges le préserveraient de tout mal. Mais Jésus lui répondit qu'il est écrit dans les livres saints : Non tentabis Dominum Deum tuum : Tu ne tenteras point le Seigneur ton Dieu.
Celui qui se livre au péché, sans vouloir résister aux tentations, et sans vouloir au moins se recommander à Dieu pour obtenir la force de résister, espérant que le Seigneur le retirer^ un jour de ce précipice ; celui-là tente Dieu, en lui demandant des miracles, ou en attendant de lui une miséricorde extraordinaire, hors de l'ordre commun. Dieu veut le salut de tous les hommes, comme l'Apôtre nous l'assure Omnes homines vult salvos fieri. 1 Tim. 2. 4. Mais il veut que nous coopérions à notre salut, au moins en prenant les moyens nécessaires pour n'être pas vaincus par l'ennemi, et en obéissant à Dieu, quand il nous appelle à la pénitence. Les pécheurs, après avoir reçu les appels que Dieu leur adresse, les oublient, et continuent de l'offenser ; mais Dieu ne les oublie point : il compte, d'un côté, les grâces qu'il nous dispense, et de l'autre, les péchés que nous commettons ; et lorsqu'arrive le temps qu'il a fixé, il nous prive de ses grâces, et met la main aux châtiments.
C'est là ce que je veux vous démontrer aujourd'hui, savoir : Quand les péchés arrivent à un certain nombre. dieu punit, et ne pardonne plus. — Écoutez-moi bien.
Beaucoup de saints Pères, saint Basile, saint Jérôme, saint Ambroise, saint Jean Chrysostome, saint Augustin, et d'autres, enseignent que, comme Dieu a déterminé, pour chaque homme, le nombre des jours de vie, les degrés de santé ou de talent qu'il veut lui donner, selon ce qu'on lit dans l'Écriture : Vous avez tout disposé avec mesure, avec nombre et avec poids ; Omnia in mensura, et numero, et pondère, disposuisti.^a ;). 11.21. de même, il a fixé, pour chacun, le nombre des péchés qu'il veut lui pardonner : ce nombre rempli, il ne pardonne plus, selon saint Augustin, dont voici les paroles : « Nous devons penser que chaque homme est supporté par la patience divine aussi longtemps qu'il n'a pas rempli la mesure ; mais que celle-ci une fois pleine, il n'est plus de pardon pour lui Illud sentire nos convenit, tamdiu unumquemque a Dei patientia sustentari , quamdiu nondum finera repleverit ; quo consummato, nullam illi veniara reservari. De Vita chr. c. 3. » Eusèbe de Césarée dit la même chose : Dieu patiente jusqu'à un certain nombre de fois, puis il abandonne Deus exspectat usque ad certum numerum, et postea deserit. dern. ev. l. S. c. 2. Ainsi parlent également les autres Pères nommés ci-dessus.
Le Seigneur m'a envoyé, dit Isaïe, pour guérir ceux qui ont le cœur contrit Misit me, ut mederer contritis corde. Is. 61. 1. Dieu est prompt à rétablir dans sa grâce ceux qui ont une bonne volonté de changer de vie ; mais il ne peut avoir compassion des obstinés. Il pardonne les péchés ; mais il ne peut pardonner la volonté de pécher. et nous ne pouvons lui demander pourquoi il pardonne à celui-ci jusqu'à cent péchés, tandis que, pour celui-là, après le troisième ou le quatrième péché, il lui envoie la mort cl le condamne à l'enfer, selon ce qu'il a déclaré par son prophète. Super tribus sceleribus Damasci, et super quatuor non convertam eum. Amos. 1. 3. En cela, il faut adorer les jugements de Dieu, et s'écrier avec l'Apôtre : profondeur des richesses de la sagesse et de la science de Dieu ! Que ses jugements sont incompréhensibles ! que ses voies sont impénétrables ! altitude divitiarum sopientise et scientiae Dei ! Quam incomprehensibilia sunt judicia ejus, et investigabiles viae ejus ! Rom. 11.33. Celui qui obtient le pardon, dit saint Augustin, ne le doit qu'à la miséricorde de Dieu ; celui qui est puni, est justement puni Quibus datur misericordia, gratuita datur ; quibus non datur, justo Dei judicio non datur. Ep. 217. c, 5. E, B,
Combien n'en est-il pas que Dieu a jetés dans l'enfer après leur premier péché ! Saint Grégoire (Dial. l, 4, c, 18) rapporte qu'un enfant de cinq ans, qui avait déjà l'usage de la raison, ayant proféré un blasphème, fut pris par les démons et porté en enfer. La sainte Vierge a révélé à une servante de dieu, Benoîte de Florence, qu'une petite fille de douze ans fut condamnée pour un premier péché. Le même malheur arriva à un enfant de huit ans, qui mourut et se damna au premier péché qu'il commit. — Vous dites : mais je suis jeune ; il y en a tant qui ont plus péché que moi ! — Eh bien ! que s'ensuit-il ? est-ce que Dieu, si vous péchez, est obligé à vous attendre ? On lit dans l'Évangile, que notre Sauveur, trouvant un figuier sans fruit, et c'était la première fois qu'il y en venait chercher, le maudit sur-le-champ en disant : Que jamais plus il ne naisse de fruit de toi ; Nunquam ex te fructus nascatur. Matth. 21. 10. et l'arbre sécha. Cela signifie qu'on doit toujours craindre de commettre un péché mortel, et bien davantage quand on en a déjà commis.
Ne sois pas sans crainte sur les péchés pardonnes, dit le Seigneur, et garde-toi d'ajouter péché à péché De propitiato peccato noli esse sine metu ; neque adjicias peccatum super peecatum. Eccl. 5. 5. Ne dites donc pas : Comme Dieu m'a pardonné les autres péchés, il me pardonnera de même celui-ci, si je le commets. Ne dites pas cela ; car, si à un péché pardonné vous en ajoutez un autre, vous avez à craindre que ce nouveau péché ne s'unisse au premier, et qu'ainsi, le nombre étant rempli, vous ne soyez abandonné de Dieu. Voici comment cette vérité est plus clairement exposée dans un autre passage de l'Écriture : Le Seigneur attend patiemment afin de punir au jour de son jugement, quand la mesure des péchés sera comble Dominas patienter exspectat, ut..., cum judicii dies advenerit, in plenitudine peccatorum puniat. II. Mach. 6. 14. Vous entendez : Dieu attend avec patience jusqu'à certain point ; mais, la mesure des péchés une fois remplie, il n'attend plus, et il punit. — Et Job disait : Seigneur, vous avez mis tous mes péchés comme dans un sac cacheté Signasti quasi in sacculo delicta raea. Job. 14. 11. les pécheurs ne tiennent pas compte de leurs péchés ; mais dieu les compte bien, pour frapper, quand la moisson est mûre, c'est-à-dire, quand le nombre est complet Mittite falces, quoniam raaiuravit messis. Joël. 3. 13
C'est de quoi l'on trouve beaucoup d'exemples dans les divines Écritures. — Dans un endroit, parlant des Israélites, le Seigneur dit : Ils ont provoque ma colère jusqu'à dix fois. Voilà comment il compte les péchés. Puis, il ajoute : ils ne verront point la terre promise Tentaverunt me jam per decem vices. — Non videbunt terram. Num. 14. 22. Voilà comment, le nombre étant rempli, il punit. — Ailleurs, parlant des Amorrhéens, il dit qu'il diffère leur châtiment, parce que le nombre de leurs iniquités n'est pas encore rempli Necdum enim completae sunt iniquitates Amorrhaeorum. Gen. 15. 16. — ailleurs encore, nous avons l'exemple de Saül, qui, ayant désobéi à Dieu pour la seconde fois, en fut abandonné ; de sorte qu'il pria en vain Samuel d'intercéder pour lui. Samuel sachant que Dieu l'avait abandonné, répondit par un refus :
« Tu as méprisé les ordres du Seigneur et le Seigneur t'a rejeté » Porta, quaeso, peccatum meum, et revertere mecum, ut adorem dominum. — Non revertar tecum, quia projecisti sermonem Domini, et projecit te Dominus. I. Reg. 15. 25. — On a aussi l'exemple de Balthazar, qui, étant à table avec ses femmes, et profanant les vases du Temple, vit une main écrire sur le mur : Mane, Thecel, Phares, Daniel, mandé pour expliquer le sens de ces paroles, dit au roi que le mot Thecel signifiait : Vous avez été pesé dans la balance, et vous avez été trouvé trop léger. Il lui fit entendre par là que le poids des ses péchés avait fait pencher la balance de la justice divine ; et en effet, cette nuit-là même, Balthazar fut tué Appensus es in statera, et inventus es minus habens. — Eadem nocte interfeclus est Baltassar, rex chaldseus. Dan. 5. 27.
Hélas ! combien n'en est-il pas à qui le même malheur arrive ! ils continuent à offenser Dieu ; quand leurs péchés sont parvenus à un certain nombre, la mort les frappe et les envoie en enfer Ducunt in bonis dies suos, et in puncto ad inferna descendunt. Job. 21. 13. Vous avez donc bien à craindre, mon cher frère, que, si vous commettez encore un péché mortel, Dieu ne vous condamne à l'enfer.
Si Dieu punissait sur-le-champ celui qui l'offense, il ne se verrait certainement pas outrage comme il l'est actuellement ; mais parce qu'il ne frappe pas aussitôt, et que, dans sa miséricorde, il attend et diffère le châtiment, les pécheurs s'enhardissent à continuer leur mauvaise vie, dit le Sage Quia non profertur cito contra malos sententia, absque timoré ullo filii hominum perpétrant mala. Eccl. 8. 11. cependant il faut se persuader que, si Dieu attend et supporte, il n'attend et ne supporte pas toujours. Samson, tout en continuant ses relations avec Dalila, espérait bien se délivrer des mains des Philistins, comme il avait fait auparavant Egrediar sicut ante feci, et me excutiam. Jud. 16. 20. Mais cette fois il demeura pris, et il perdit les yeux. Le Seigneur lui-même nous donne cet avertissement : ne dites point : J'ai commis tant de péchés, et Dieu ne m'a jamais puni Ne dicas : Peccavi, et quid accidit mihi triste ? — Altissimus enim est patiens redditor. Eccli. 5. 4. Dieu use de patience jusqu'à un certain terme, après lequel il punit les premiers péchés et les derniers. Un jour vient, dit le proverbe, et on paie tout. Et plus la patience de Dieu aura été grande, plus grande sera sa vengeance.
Aussi, d'après saint Jean Chrysostome, il y a plus à craindre, quand Dieu attend, que lorsqu'il punit sur-le-champ Plus timendum est, cum tolérât, quam cum festinanter punit. et cela, pourquoi ? Parce que, dit saint Grégoire, ceux que dieu attend avec plus de miséricorde, et qui ne cessent pas de pécher, sont punis avec plus de rigueur Quos diu tolérât, durius damnât. In Evang. hom. 13. Le même saint ajoute que souvent ces obstinés sont frappés de mort subite, sans avoir le temps de se convertir Saepe, qui diu tolerati sunt, subita morte rapiuntur, ut nec flere ante mortem liceat. Mor. I. 15. c. 19. Et plus vive est la lumière que le pécheur reçoit de Dieu pour s'amender, plus profond sera son aveuglement, son obstination dans le péché. il vaudrait mieux pour eux, dit saint Pierre, avoir toujours ignoré la voie de la justice, que de retourner en arrière après l'avoir connue Melius enim erat illis non cognoscere viam justitise, quam post agnitionem retrorsum converti. II. Pet. 2. 21. Malheur à ceux qui, après avoir reçu la lumière d'en haut, retournent à leur vomissement ; car saint Paul affirme qu'il est impossible, moralement parlant, que ceux-là se convertissent de nouveau Impossibile est enim eos, qui semel sunt illuminati, gustaverunt etiam donum cœleste..., et prolapsi sunt, rursus renovari ad pœnitentiam. Heb. 6. 4.
Écoutez donc, pécheur, ce que Dieu vous dit : Mon fils, as-tu péché ? n'ajoute pas de nouvelles offenses à celles que tu m'a faites ; mais aie soin de prier pour obtenir le pardon de tes fautes passées ; Fili, peccasti ? non adjicias iterum ; sed et de pristinis deprecare, ut tibi dimittantur. Eccli. 21. 1. car il peut arriver facilement qu'un péché grave de plus te ferme la porte des divines miséricordes et que tu restes perdu. — Ainsi, mon frère, quand l'ennemi vous tente de commettre encore un péché, dites en vous-même : Et si Dieu ne me pardonne plus, qu'en sera-t-il de moi pour toute l'éternité ? — Puis, au démon qui vous dit : Ne craignez rien ; Dieu est plein de miséricorde ;
— répondez : Mais quelle assurance ou quelle probabilité puis-je avoir, si je pèche de nouveau, que Dieu usera de miséricorde envers moi, et me pardonnera ? — Voici la menace du Seigneur à l'adresse de ceux qui méprisent ses divines invitations ; Je vous ai appelé et vous avez refusé de vous rendre à ma voix ; eh bien ! à votre mort, moi aussi, je me rirai de vous Vocavi, et renuistis... ; ego quoque, in interitu vestro, ridebo et subsannabo. Prov. 1. 24. Cela signifie que, comme le pécheur se sera moqué de Dieu, en se confessant, en promettant et en trahissant toujours, de même le Seigneur s'en moquera à son tour ; car il ne permet pas qu'on se joue de lui, assure saint Paul Deus non irridetur. Gal 6. 7. Le Sage dit en outre : Comme le chien qui retourne à son vomissement, ainsi l'imprudent qui retombe dans sa folie Sicut canis qui revertilur ad vomitura suum, sic imprudens qui itérât stultitiam suam. Prov. 26. 1 1. Denis le Chartreux donne une excellente explication de ce texte ; il dit que, comme on sent de l'horreur et du dégoût pour un chien qui reprend ce qu'il a vomi, ainsi se rend odieux à Dieu celui qui retourne aux péchés qu'il avait détestés en confession Sicut id, quod per vomitum est ejectum, resumere, est valde aborainabile ac turpe, sic peccata pœnitendo deleta reiterare. Enarr. in II. Pet. 2.
Chose étonnante ! si vous achetez une maison, vous ne négligez aucune précaution pour assurer votre affaire, et ne pas perdre votre argent ; si vous prenez une médecine, vous voulez être bien sûr qu'elle ne peut vous nuire ; si vous passez une rivière, vous tâchez d'éviter tout danger d'y tomber ; — et puis, pour une misérable satisfaction, pour un acte de vengeance, pour un plaisir brutal qui ne fait que passer, vous voulez exposer votre salut éternel, en disant : après, je m'en confesserai ! — Mais je vous le demande : quand vous en confesserez-vous ? Demain ? Et qui vous promet ce jour de demain ? Qui vous assure que vous aurez ce temps, et que Dieu ne vous fera pas mourir dans l'acte du péché, comme il est arrivé à tant d'autres ? Vous ne pouvez pas compter sur une heure de vie, dit saint Augustin, et vous avez la confiance que vous vous confesserez demain ? Diera tenes, qui horam non tenes ? Écoutez ce que dit aussi saint Grégoire : Dieu a promis le pardon à celui qui se repent ; mais il n'a point promis d'attendre jusqu'au lendemain celui qui l'offense Qui pœnitenti veniam spopondit, peccanti diem crastinum non promisit. Evang. hom. 12. Peut-être vous donnera-t-il le temps de vous repentir ; mais s'il ne vous le donne pas, que deviendra votre âme ? Du reste, pour un indigne plaisir, vous vous perdez, et vous risquez de demeurer perdu éternellement !
Feriez-vous, pour celte courte satisfaction, un enjeu de tout ce que vous possédez, argent, maison, terres, liberté et vie ? Non, sans doute. Comment donc, pour ce vil plaisir, voulez-vous, en un instant, perdre tout, votre âme, le paradis et Dieu ? Dites-moi : croyez- vous que le paradis, l'enfer, l'éternité, sont des vérités de foi ? croyez- vous que, si la mort vous surprend en état de péché, vous serez perdu pour toujours ? Quelle témérité, quelle folie, que de vous condamner vous-même à une éternité de peines, en disant : J'espère réparer cela plus tard ! Saint Augustin dit : « Nul ne voudrait être malade avec l'espoir de guérir ; Nemo vult sub spe salutis segrotare. De Fid. ad Peir. c. 3 » Non, il ne se trouve personne d'assez fou pour prendre du poison, en disant : Après, j'emploierai des remèdes, et je me guérirai ;
— et vous, vous voulez vous condamner à l'enfer, en disant ; après, je m'en délivrerai ! — folie, qui a emporté et qui emporte toujours tant d'âmes en enfer, selon la menace du seigneur : Tu as eu confiance en la malice ; tu as péché en comptant témérairement sur la divine miséricorde ; le châtiment viendra sur toi à l'improviste, sans que tu saches d'où il vient ! Fiduciam habuisti in malitia tua... ; veniet super te malum, et nescies ortum ejus. Is. 41. 10,
Eh bien ! mes chers frères, que pensez-vous ? que décidez-vous ? Ceux qui, à ce sermon, ne prennent pas une ferme résolution de se donner à Dieu, je les plains, comme si déjà ils étaient damnés.


SERMON XVI.
POUR LE DEUXIÈME DIMANCHE DE CARÊME.
Sur le paradis.
Domine, bonum est nos hic esse Matth 11. 4
Seigneur, il nous est bon d'être ici.
Dans l'Évangile de ce jour, on lit que notre Sauveur, voulant donner à ses disciples une idée de la beauté du paradis, et les encourager à travailler pour la gloire de Dieu, se transfigura, et leur fit voir la beauté de son visage. Alors, saint Pierre, transporté par la douceur et la joie qu'il en éprouvait, s'écria : Domine, bonum est nos hic esse : Seigneur, fixons notre demeure en ce lieu, ne le quittons plus ; car le seul bonheur de vous voir surpasse toutes les délices de la terre.
Mes chers frères, durant le temps qu'il nous reste à vivre, efforçons-nous de gagner le paradis. Le paradis est un bien si grand, que Jésus-Christ a voulu sacrifier sa vie sur la croix, pour nous le gagner. Sachez que la peine qui tourmente le plus en enfer les malheureux damnés, c'est le regret d'avoir perdu le paradis par leur faute. Les biens du paradis, ses délices, ses joies, ses douceurs, peuvent s'acquérir, mais ne peuvent être expliqués ni compris que par les âmes qui ont le bonheur d'en jouir ; toutefois, exposons le peu que nous en pouvons dire ici-bas en prenant pour guide la sainte Écriture.
L'Apôtre dit que les biens immenses préparés par la bonté de Dieu pour les âmes dont il est aimé, ne peuvent être compris par aucun homme vivant en ce monde : L'œil n'a point vu, ni l'oreille ouï, ni le cœur de l'homme deviné les choses que Dieu a préparées à ceux qui l'aiment Oculus non vidit, nec auris audivit, nec in cor hominis ascendit, quae prseparavit Deus iis qui diligunt illum. I. Cor. 2. 9. Sur la terre, nous ne pouvons avoir d'idée que des biens temporels dont nous y jouissons par le moyen des sens. Nous penserons peut-être que la beauté du paradis ressemble à celle d'une campagne dans les jours du printemps, avec des arbres fleuris, et des oiseaux qui volent et chantent alentour, ou bien à celle d'un jardin rempli de fleurs et de fruits, avec des sources délicieuses qui l'entourent de leurs eaux. A la vue de ce beau site, on s'écrie : Oh ! quel paradis ! — Mais combien plus grandes sont les beautés du paradis ! Saint Bernard dit à ce sujet : homme ! si tu veux te faire une idée de ce qu'il y a en paradis, sache que, dans cette heureuse patrie, il ne se trouve rien qui puisse te déplaire, et il se trouve tout ce que tu peux désirer Nihil quod nolis sit, totura sit quod velis. De Divers, s. 16.
Ici-bas, s'il y a des choses qui plaisent à nos sens, combien n'en est-il pas qui nous affligent ! La lumière du jour nous réjouit ; mais l'obscurité de la nuit nous attriste. Nous avons la douce température du printemps et de l'automne ; mais nous souffrons du froid en hiver et de la chaleur en été. ajoutons les douleurs de la maladie, les vexations des hommes, les incommodités de la pauvreté, puis encore les peines intérieures, les craintes, les tentations du démon, les scrupules de conscience, l'incertitude du salut éternel.
Mais, dès leur entrée en paradis, les bienheureux n'auront plus rien qui les afflige : Dieu essuiera les larmes que leurs yeux ont répandues sur la terre. En paradis, il n'y a plus ni mort ni crainte de mourir ; il n'y a plus ni douleur, ni maladie, ni pauvreté, ni incommodité, ni vicissitude de jours et
(le nuits, de froid et de chaud ; c'est un jour perpétuel, toujours serein, un printemps perpétuel, toujours fleuri Absterget Deus omnem lacrymam ab oculis eorum. —Et mors ultra non erit ; neque luctus, neque clamor, neque dolor erit ultra ; quia prima abierunt. Et dixit, qui sedebat in throno -. Ecce nova facio omnia. Apoc. SI. 4. Là, plus de vexations, plus de jalousies ; car tous s'entr'aiment tendrement, et chacun est heureux du bonheur des autres comme du sien propre. Il n'y a plus de craintes pour le salut ; car l'âme, confirmée dans la grâce, ne peut plus pécher ni perdre Dieu.
Totum sit quod velis : En paradis, on a tout ce qu'on peut désirer. Ecce nova facio omnia : Là, tout est nouveau : beautés nouvelles, délices nouvelles, joies nouvelles. Tous les désirs sont satisfaits. Les yeux sont ravis à la vue de cette cité parfaite. Qu'on serait émerveillé de voir une ville dont les rues seraient pavées de cristal, et dont les maisons seraient autant de palais d'argent, avec des fenêtres d'or, toutes ornées de fleurs charmantes ! Mais combien plus belle encore est la cité céleste ! En outre, sa beauté est rehaussée par celle de ses habitants, qui sont tous vêtus avec une pompe royale, puisque tous sont rois, comme le dit saint Augustin Quot cives, tôt reges. Et quel bonheur d'y voir la grande reine, Marie, dont la beauté surpasse celle de tous les habitants du paradis ! Quel bonheur d'y voir la beauté de Jésus-Christ ! Sainte Thérèse vit un jour une des mains de Jésus-Christ ; elle fut comme ravie hors d'elle-même à l'aspect d'une telle beauté. L'odorat est charmé par des odeurs suaves, des odeurs de paradis. L'oreille écoute avec transport les harmonies célestes. Un ange fit un jour entendre à saint François un son de viole, et le saint pensa en mourir de plaisir. Que sera-ce d'entendre les saints et les anges chanter les louanges de Dieu ! In saecula saeculorum laudabunt te, Ps. 83. 5. Que sera-ce d'entendre Marie célébrer les gloires du Très-Haut ! la voix de Marie est dans le ciel, dit saint François de sales, ce qu'est dans un bois celle du rossignol, dont le chant surpasse celui de tous les autres oiseaux. En un mot, le paradis est la réunion de toutes les jouissances qui puissent être désirées.
Mais ces ineffables délices, considérées jusqu'ici, ne sont que les moindres biens du paradis. Ce qui fait le paradis, c'est de voir Dieu face à face et de l'aimer. Saint Augustin dit : Le bien que nous attendons peut s'exprimer en un seul mot : Dieu ! Totum quod exspectamus, duae syllabae sunt : Deus, In I. Jo. tr. 4. La récompense que le Seigneur nous promet ne consiste pas seulement dans les beautés, les harmonies, et les autres charmes de la cité bienheureuse ; la récompense principale, celle qui fait le paradis, c'est Dieu lui-même, qui se donne à voir aux élus, selon sa promesse faite à Abraham : Je serai moi-même ta récompense, une récompense d'un prix infini Ego... merces tua magna nimis. Gen. 15. 1. — Saint Augustin assure que, si Dieu faisait voir aux damnés la splendeur de sa face, l'enfer même deviendrait un paradis de délices. Et il ajoute que, si une âme, au sortir de cette vie, avait le choix, ou de voir Dieu en restant dans les peines de l'enfer, ou d'être à la fois délivrée de l'enfer et privée de la vue de Dieu, elle préférerait la première condition Continuo infernus in amsenura converteretur paradisum. — eligeret potius videre Dominura, et esse in illis pœnis. De Tripl. habit, c. 4.
Les jouissances de l'esprit surpassent immensément les plaisirs des sens. Les attraits de l'amour divin sont tels, que, même sur la terre, il va parfois jusqu'à soulever, non pas seulement les âmes, mais aussi les corps des saints. Un jour, saint Pierre d'Alcantara eut une extase d'amour si forte, qu'il déracina et tira avec lui dans l'air un arbre qu'il avait saisi entre ses bras. Tel est le charme du divin amour, que les saints martyrs, en proie aux tortures, y paraissaient insensibles et se réjouissaient. Saint Augustin, parlant de saint Laurent étendu sur le gril, dit que l'ardeur de l'amour divin ne lui laissait pas sentir l'ardeur du feu Hoc igné accensus, flammarura non sentit incendia. Serm. 206. e. B. app. Même les pécheurs, quand ils déplorent leurs fautes, Dieu les remplit d'une si douce consolation, qu'elle surpasse tous les plaisirs terrestres ; ce qui fait dire à saint Bernard : s'il est si doux de pleurer pour l'amour de vous, ô mon Dieu ! que sera-ce de jouir de vous ? Si adeo dulce est flere pro te, quara dulce erit gaudere de te ! seal, claustr. c. 6.
Et quelle suavité éprouve une âme à laquelle Dieu, par un rayon de lumière dans l'oraison, découvre sa bonté, les miséricordes qu'il lui a faites, et spécialement l'amour que Jésus-Christ lui a témoigné dans sa passion ! Elle se sent alors tout embrasée d'amour, au point de tomber en défaillance. Cependant, ici-bas, nous ne voyons pas Dieu tel qu'il est ; il ne se révèle que dans une certaine obscurité. Nous le voyons maintenant par un miroir, dit saint Paul, et comme en énigme ; mais alors, ce sera face à face Videmus nunc per spéculum in aenigmate, tune autem facie ad faciem. 1. Cor. 13. 12. A présent, le seigneur ne se montre point à nos regards, il se lient caché derrière le voile de la foi ; que sera-ce, quand ce voile sera levé, et que nous verrons Dieu face à face ? Nous verrons combien il est beau, combien il est grand, combien il est parfait, combien il est aimable et combien il aime nos âmes !
Sur la terre, la plus grande peine dont souffrent les âmes qui aiment Dieu, c'est la crainte de ne pas l'aimer et de n'en être pas aimées ; elles ne savent si elles méritent son amour ou sa haine Nescit homo, utrum amore an odio dignus sit. Eccl. 9. i comme dit le Sage. Mais en paradis, l'âme est assurée qu'elle aime Dieu, et qu'elle est aimée de dieu : elle voit que le Seigneur la tient embrassée avec un grand amour, et que cette amoureuse union est à jamais indissoluble. Alors, son amour sera augmenté par les connaissances plus parfaites qu'elle acquerra. Elle comprendra mieux combien Jésus-Christ l'a aimée, en s'immolant pour elle sur la croix, et en se faisant sa nourriture dans le sacrement de l'autel. Elle verra distinctement toutes les grâces que Dieu lui a faites, et tous les secours qu'il lui a donnés, pour la préserver de tomber dans le péché, et pour l'attirer à son amour. Elle verra que ses tribulations, pauvreté, maladies, persécutions, qu'elle regardait comme des disgrâces, n'ont été que dès traits d'amour et des moyens providentiels pour la conduire en paradis. Elle verra toutes les lumières, les tendres invitations et les miséricordes, que dieu lui a prodiguées, après avoir été offensé par ses péchés. elle verra, du haut de cette heureuse montagne du paradis, tant d'âmes condamnées à l'enfer pour moins de péchés qu'elle n'en a commis, tandis qu'elle se trouvera sauvée, avec l'assurance de ne pouvoir plus perdre Dieu.
Les biens de ce monde ne satisfont point nos désirs ; si d'abord ils flattent les sens, dans la suite, avec le temps, l'habitude d'en user les rend insipides, et ils ne contentent plus. Mais les biens du ciel rassasient et contentent toujours le cœur : Quand m apparaîtra votre gloire, chante le psalmiste, alors je serai rassasié Satiabor, cum apparuerit gloria tua. Ps. 16, 15. Ils rassasient, et néanmoins ils paraissent toujours nouveaux : toujours on en jouit, et toujours on les désire ; toujours on les désire, et toujours on les obtient. Saint Grégoire dit que le désir et la satiété vont ensemble Desideriura satietas comitatur. Mor. l. 18. c. 3S. Ainsi, le désir des bienheureux n'a rien de pénible, puisqu'il est toujours rassasié ; et la satiété ne produit point le dégoût, puisqu'elle est toujours accompagnée du désir ; en sorte que l'âme sera toujours rassasiée et toujours affamée, toujours affamée et toujours rassasiée. de là vient que, comme les réprouvés sont des vases pleins de colère et de peine, selon l'Apôtre Vasa irae, apta in interitum. Rom. 9. 22. Ainsi les bienheureux sont des vases pleins de miséricorde et de joie, où il ne reste rien à désirer. Ils seront enivrés de l'abondance de votre maison Inebriabuntur ab ubertate domus tuae. Ps. 35. 9. Alors, il arrivera que l'âme, à la vue de la beauté de Dieu, sera tellement enflammée et enivrée d'amour, qu'elle restera heureusement perdue en Dieu ; c'est-à-dire qu'elle s'oubliera complètement elle-même, et ne pensera plus désormais qu'à aimer et à louer cet immense bien qu'elle possède et possédera éternellement, sans crainte de pouvoir encore le perdre. Ici-bas, les âmes saintes aiment dieu, mais elles ne peuvent l'aimer de toutes leurs forces, ni l'aimer toujours actuellement ; saint Thomas dit que cet amour parfait n'est donné qu'aux habitants du ciel, lesquels aiment Dieu de tout leur cœur, et ne cessent jamais de l'aimer actuellement Ut totum cor hominis semper actualiter in Deum feratur, ista est perfectio patrise. 2. 2. q. 44. a. 4.
Saint Augustin a donc raison de dire que, pour acquérir la gloire éternelle du paradis, on devrait se soumettre volontiers à un labeur éternel Pro aeterna requie , aeternus labor subeundus esset. Li Ps.30. s. 2. David a dit : Pro nihilo salvos faciès illos Ps. 55. 8. Les saints ont fait peu de chose [Pro nihilo) pour gagner le paradis : c'est peu de chose, ce qu'ont fait tant de rois, en quittant leurs royaumes pour aller s'enfermer dans un cloître ; c'est peu de chose, ce qu'ont fait tant d'anachorètes, en allant se cacher dans une grotte ; c'est peu de chose, ce qu'ont fait tant de martyrs, en subissant de bon cœur les tourments, les ongles de fer, les lames ardentes. Les peines de cette vie, dit saint Paul, n'ont nulle proportion avec la gloire future dont elles sont le prix Non sunt condignae passiones hujus temporis ad futuram gloriam. Rom. 8. 18. Souffrir toutes les peines de cette vie pour gagner le paradis, c'est toujours peu de chose.
Animons-nous donc, mes chers frères, à supporter avec patience ce que nous aurons à souffrir dans les jours qu'il nous reste à vivre ; tout est peu de chose, et même rien, quand il s'agit d'obtenir le paradis. Courage ! toutes ces peines, ces douleurs, ces persécutions finiront un jour, et deviendront pour nous, si nous nous sauvons, autant de sujets de joie et de contentement éternel : Votre tristesse, dit Jésus, se changera en joie Tristitia vestra vertetur in gaudium. Jo. 16. 20. Ainsi, quand les croix de cette vie nous affligent, levons les yeux vers le ciel, et fortifions-nous par l'espérance du paradis. L'abbé Zosime demanda à sainte Marie d'Égypte, qui était à la fin de sa vie, comment elle avait pu supporter quarante-sept années d'existence au milieu de ce désert où elle allait mourir ; elle répondit : « Par l'espérance du paradis. » Suivons son exemple, et nous ne sentirons pas non plus les tribulations de ce monde. Allons, du courage ! aimons Dieu, gagnons le paradis ; là nous attendent les saints, là nous attend Marie, là nous attend Jésus-Christ, tenant en main la couronne qu'il nous destine dans ce royaume éternel.


SERMON XVIII.
POUR LE Ql'ATRIEME DIMANCHE LE CARÊ1UE.
De la tendre compassion de Jéeus-Christ pour les pécheur».
Facite hommes discumhere Jo. 6. 10.
Faites asseoir ces hommes.
Nous lisons dans l'Évangile de ce jour, que noire Sauveur se trouvait sur une montagne avec ses disciples et une multitude d'environ cinq mille personnes, qui l'avaient suivi à la vue des miracles qu'il faisait sur les malades. jésus dit alors à saint Philippe : « Où achèterons-nous assez de pains, pour donner à manger à ces pauvres gens ? » saint Philippe répond : a Seigneur, pour acheter tant de pains, ce n'est pas assez de deux cents deniers. » Alors, saint André dit : « Il y a ici un jeune homme qui a cinq pains d'orge et deux poissons ; mais qu'est-ce que cela pour tant de monde ? » Néanmoins, Jésus ordonna à ses disciples de faire asseoir tous les assistants, et de leur distribuer ces pains et ces poissons, qui suffirent à les rassasier tous ; de plus, on recueillit ensuite les restes du pain, et l'on en remplit douze corbeilles.
Notre-Seigneur a fait ce grand miracle par compassion pour ceux qu'il voyait souffrir des besoins du corps ; mais bien plus grande est sa compassion pour ceux qui souffrent des besoins de l'âme, comme les pécheurs, qui sont prives de la grâce de Dieu. Tel sera donc le sujet du présent sermon, savoir : la tendre compassion de Jésus-Christ pour les pécheurs.
Notre très aimant Rédempteur, poussé par les entrailles de sa miséricorde envers les hommes, qui gémissaient misérablement sous l'esclavage du péché et du démon, a voulu descendre du ciel sur la terre pour les racheter et les sauver de la mort éternelle par sa propre mort ; c'est ce que saint Zacharie exprima dans son Cantique, lorsqu'il reçut la visite de la bienheureuse Vierge Marie, déjà Mère du Verbe incarné Per viscera misericordiae Dei nostri, in quibus visitavit nos oriens ex alto. Luc. 1. 78.
Après cela, Jésus-Christ a déclaré lui-même qu'il était le bon Pasteur, venu sur la terre pour procurer le salut, ou la vie de la grâce, à nous ses brebis : Je suis venu pour qu'elles aient la vie, et l'aient plus abondante Ego veni, ut vitam habeant, et abundantius habeant. Jo. iO. 10. Remarquez le mot plus abondante ; il signifie que notre Sauveur est venu, non seulement pour nous faire recouvrer la vie de la grâce, que nous avions perdue, mais encore pour nous donner une vie plus abondante et meilleure que celle que le péché nous avait fait perdre. En effet, dit saint Léon, Jésus-Christ nous a procuré plus de bien par sa mort, que le démon ne nous avait causé de dommage par le péché Ampliora adepti sumus per Christi gratiam, quam per diaboli amiseramus invidiara. C'est ce que l'Apôtre aussi a bien fait entendre, quand il a dit que la grâce avait surpassé le péché Ubi abundavit delictum, superabundavit et gratia. Rom. 5. 20
Mais, Seigneur mon Dieu ! lorsque vous avez daigné prendre la nature humaine, une seule prière de votre part suffisait pour racheter tous les hommes ; pourquoi donc avez-vous encore voulu mener une vie si pauvre et si méprisée durant trente-trois années, et subir une mort si amère et si ignominieuse, en expirant de douleur sur un bois infâme, en répandant tout votre sang par la violence des tourments ?
— Oui, répond notre bon Sauveur, je sais bien qu'une seule goutte de mon sang, une simple prière de ma part, suffisait pour sauver le monde ; mais cela ne suffisait pas pour montrer l'amour que je porte aux hommes. J'ai donc voulu tant souffrir, et mourir d'une mort si cruelle, pour être aimé des hommes, après qu'ils m'auraient vu mort ainsi pour leur amour. Tel doit être un bon pasteur. Et moi je suis le bon pasteur. Le bon Pasteur donne sa vie pour ses brebis Ego sum Pastor bonus. Bonus Pastor animam suam dat pro ovibus suis. Jo. 10. 11.
Ô hommes ! quelle plus grande preuve d'affection pouvait nous donner le Fils de Dieu, que de sacrifier sa vie pour nous, ses brebis ? C'est ainsi, dit saint Jean, qu'il nous a fait connaître son amour In hoc cognovimus charitatem Dei, quoniam ille animam suam pro nobis posuit. 7. Jo. 3. 16. Personne ne peut, a dit notre Sauveur lui-même, témoigner un plus grand amour qu'en donnant sa vie pour ses amis Majorera hac dilectionem nemo habet, ut animam suam ponat quis pro amicis suis. Jo. 15. 13. Mais vous, Seigneur, vous êtes mort, non pas seulement pour des amis, mais pour nous, qui, par nos péchés, étions devenus vos ennemis Cum inimici essemus, reconciliati sumus Deo per mortem Filii ejus. Rom. 5. 10. comme le remarque l'Apôtre. amour immense de notre Dieu ! s'écrie saint Bernard ; pour nous pardonner, à nous serviteurs rebelles, le Père n'a pas voulu pardonner à son Fils, et le Fils n'a pas voulu se pardonner à lui-même Ut servum redimeret, nec Pater Filio, nec sibi Filius ipse pepercit. Serm. de Pass. D. n. 4. Il a satisfait par sa mort à la justice divine pour les péchés que nous avons commis !
Aux approches du temps de sa passion, Jésus-Christ voulut un jour s'arrêter dans un bourg des Samaritains ; mais ils refusèrent de le recevoir. Alors, saint Jacques et saint Jean, indignés contre ces Samaritains pour un tel affront fait à leur divin Maître, se présentèrent à lui, en disant : Seigneur, voulez-vous que nous fassions descendre le feu du ciel, pour punir ces téméraires ? Mais Jésus, qui était plein de douceur, même envers ceux qui le méprisaient, que répondit-il ? Il les reprit fortement, en disant : Quel est donc l'esprit qui vous anime ? Cet esprit n'est pas le mien : mon esprit est un esprit de patience et de compassion envers les pécheurs ; car je suis venu, non pour perdre les âmes, mais pour les sauver ; et vous parlez de feu, de punition et de vengeance ? Domine, vis dicimus, ut ignis descendat de ccelo, et consumât illos ? — Et conversus increpavit illos, dicens : Nescitis cujus spiritus estis. Filius hominis non venit animas perdere, sed salvare. Luc. 9. 54.
— De même, dans une autre occasion, il dit à ses disciples : apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur Discite a me, quia mitis sum et humilis corde. Math. il. 29. Je ne veux pas que vous appreniez de moi à punir, mais à être doux, à supporter et à pardonner les injures.
Ce bon Maître a bien fait voir la tendresse de son cœur envers les pécheurs, quand il a dit : « Si quelqu'un a cent brebis, et qu'il en perde une, il laisse les quatre-vingt-dix-neuf autres, et va à la recherche de sa brebis perdue, jusqu'à ce qu'il la retrouve. » — Ensuite il ajoute : « Et quand il l'a retrouvée, pour ne plus la perdre, il la met sur ses épaules ; puis, il invite ses amis et ses voisins à se réjouir avec lui de ce qu'il a retrouvé sa brebis perdue. — Mais, seigneur, la joie ne doit pas être tant de votre côté, que de celui de la brebis, qui a le bonheur de vous avoir retrouvé, vous son Pasteur et son Dieu ! — Il est vrai, répond Jésus, que la brebis est heureuse de me retrouver, moi son Pasteur ; mais plus grand est le contentement que j'éprouve en retrouvant ma brebis perdue. — Enfin il conclut ainsi : Il y a plus de joie dans le ciel pour un seul pécheur qui se convertit, que pour quatre-vingt-dix-neuf justes qui conservent leur innocence (Quis ex vobis homo qui habet centum oves ; et si perdiderit unam ex illis, nonne dimittit nonaginta novem in deserto, et vadit ad illam quse perierat, donec inveniat eam ? — Et cum invenerit eam, imponit in humeros suos gaudens ; et veniens domum, convocat amicos et vicinos, dicens illis : Congratulamini mihi, quia inveni ovem meam quse perierat. — Dico vobis quod ita gaudium erit in cœlo super une peccatore pœnitentiam agente, quam super nonaginta novem justis, qui non indigent pœnitentia. Luc. 15. 4.)— Quel sera donc le pécheur qui, entendant cela, et sachant avec quel amour Jésus-Christ l'attend pour l'embrasser et le prendre sur ses épaules, sera assez endurci pour ne vouloir pas aller aussitôt se jeter à ses pieds.
Le Seigneur nous a pareillement dépeint sa tendresse envers les pécheurs repentants dans la parabole de l'enfant prodigue. Il y dit qu'un jeune homme, voulant s'affranchir de l'autorité paternelle, pour aller vivre à sa fantaisie, demanda la portion d'héritage qui devait lui revenir. Son père la lui donna avec regret, en déplorant sa perte. Ce jeune homme s'éloigna de la maison de son père, et peu de temps après, ayant dissipé tout son avoir, il tomba dans une telle misère, que, pour vivre, il fut réduit à garder les pourceaux. — Tout cela nous représente bien le pécheur, qui, en f^'éloignant de Dieu et en perdant la grâce, perd tous les mérites acquis, et se réduit à mener une vie misérable sous l'esclavage du démon. — Ensuite, le jeune malheureux, se voyant tombé dans un si triste état, résolut de retourner auprès de son père ; et ce bon père, qui est la figure de Jésus-Christ, quand il vit son fils revenir à ses pieds, fut aussitôt ému de compassion. Aussi fut-il bien loin de repousser cet ingrat comme il le méritait. Il courut à lui, les bras ouverts, se jeta à son cou avec tendresse, et le consola par ses baisers. Puis il dit à ses serviteurs : Apportez la robe la plus belle, et l'en revêtez. — Cette robe désigne la grâce sanctifiante, que Dieu restitue au pécheur pénitent avec le pardon qu'il lui accorde, en y ajoutant de nouveaux dons célestes, comme l'expliquent saint Jérôme et saint Augustin. — Mettez-lui un anneau au doigt. — C'est l'anneau de l'épouse ; car l'âme, en recouvrant la grâce de Dieu, redevient l'épouse de Jésus-Christ. — Amenez le veau gras, et tuez-le ; et mangeons, et livrons-nous à la joie du festin. — Le veau gras représente Jésus-Christ dans l'Eucharistie : il est mystiquement immolé sur l'autel, puis distribué à la sainte Table. — Mais, ô mon bon Père ! pourquoi tant de réjouissances pour le retour d'un fils si ingrat ? — C'est, répond-il, parce que ce fils était mort pour moi, et le voilà ressuscité ; il était perdu pour moi, et le voilà retrouvé Vidit illum pater ipsius, et misericordia motus est. — Accurrens, ceoidit super collum ejus, et osculatus est eum. — Cito proferte stolam primam, et induite illum. — Et date annulum in manum ejus. — Et adducite vitulum saginatum, et occidite ; et manducemus, et epulemur. — Quia hic filius meus mortuus erat, et revixit ; perierat, et inventus est.
Notre Sauveur donna une touchante preuve de cette tendresse, lorsqu'une femme pécheresse, que saint Grégoire croit avoir été sainte Marie-Madeleine, vint se jeter à ses pieds, et les arrosa de ses larmes. Il daigna la consoler aussitôt, en portant sur elle un regard plein de douceur, et en lui disant : Ma fille, vos péchés vous seront remis ; la confiance que vous avez eue en moi, vous a sauvée ; allez en paix Remittuntur tibi peccata.... Fides tua te salvam fecit ; vade in pace. Luc. 7. 48.
Il en donna une autre preuve à ce pauvre malade qui souffrait depuis trente-huit ans, et qui joignait à l'infirmité du corps celle de l'âme : il le guérit de son mal et lui pardonna ses péchés ; ensuite, il lui dit : Voilà que vous êtes guéri ; désormais, ne péchez plus, de peur qu'il ne vous arrive quelque chose de pire Ecce sanus factus es ; jam noli peccare, ne deterius tibi aliquid contingat. Jo. 5. 14.
Il en donna encore une autre à ce lépreux qui lui disait : seigneur, si vous voulez, vous pouvez me guérir. Jésus lui répondit : Je le veux, soyez guéri Domine, si vis, potes me mundare. — Volo, mundare. — Et confestim mundata est lepra ejus. Matth. 8. -2. car, semblait-il ajouter, je suis venu du ciel pour consoler tous les affligés ; soyez guéri comme vous le désirez. A l'instant même, la lèpre disparut.
Il en donna aussi une preuve bien remarquable à la femme adultère que les scribes et les pharisiens avaient amenée devant lui, en lui disant : « Dans la loi. Moïse a ordonné que de telles femmes soient lapidées. Vous donc, que dites-vous ? » (In lege autem, Moyses mandavit nobis hujusraodi lapidare. Tu ergo, quid dicis ? — Jésus autem, inclinans se deorsum, digito scribebat in terra. — Qui sine peccato est vestrum, primus in illam lapidem mittat. — Nemo te condemnavit ?... Nec ego te condemnabo ; vade, et jam amplius noli peccare, Jo. 8. 5.) Ces hypocrites parlaient ainsi, dit saint Jean, pour le tenter, afin de pouvoir l'accuser de transgresser la loi, s'il répondait qu'on devait laisser cette malheureuse en liberté, ou afin de lui faire perdre sa réputation de douceur, s'il répondait qu'on la devait lapider ; telle est l'explication de saint Augustin Si dicat lapidandam, famam perdet mansuetudinis ; sin dimittendam, transgressas legis accusabitur. Mais que répondit Jésus ? Il ne dit  ni à l'un ni à l'autre ; il se baissa, et se mit à écrire du doigt sur la terre. Ce qu'il traça ainsi sur la terre, ce fut vraisemblablement, selon les interprètes, quelque sentence de l'Écriture, rappelant aux accusateurs leurs propres péchés, qui étaient peut-être plus grands que celui de cette femme. ensuite, il leur dit : « Que celui d'entre vous qui est sans péché, jette contre elle la première pierre. » Là-dessus, comme le rapporte l'Évangéliste, ils se retirèrent les uns après les autres, laissant la femme seule, à laquelle Jésus dit alors : aucun d'eux ne vous a donc condamnée ; eh bien, ne pensez pas que je veuille vous condamner, moi qui ne suis pas venu sur la terre pour condamner les pécheurs, mais pour leur pardonner et les sauver ; allez en paix, et désormais ne commettez plus de péchés.
Oh ! non, Jésus-Christ n'est point venu pour condamner les pécheurs, mais pour les délivrer de l'enfer, dès qu'ils veulent se corriger. Et quand il les voit obstinés à leur perte, il leur dit comme en gémissant par la bouche d'Ézéchiel : Pourquoi vouloir mourir, fils d'Israël, pourquoi, mes enfants, vouloir aller en enfer, quand je suis venu du ciel pour vous délivrer de cet enfer par ma mort ? — par l'organe du même prophète : Vous êtes morts à la grâce divine, mais je ne veux pas votre mort; revenez à moi et je vous rendrai cette vie que vous avez malheureusement perdue. Quia nolo mortem morientis, dicit Dominus Deus, revertimini et vernie. (Ez. xvm. 32.) Mais, dira quelque pécheur tout couvert de souillures : Et qui dit si Jésus-Christ ne me repoussera pas ? Non, lui répond Jésus-Christ lui-même : Eum qui venit ad me non ejiciam forés. (Jean. vi. 37.) Nul homme qui viendra à moi, repentant de ses péchés, ne sera repoussé, ses fautes fussent-elles encore plus nombreuses et plus grandes.
Voici comment, dans un autre endroit, notre Rédempteur nous encourage à nous jeter à ses pieds dans la ferme confiance d'être soulagés et pardonnés: Venite ad me omnes, qui laboratis, et onerati estis, et ego reficium vos. (Matlh. xi. 28.) Venez tous à moi, pauvres pécheurs, qui travaillez si péniblement à vous perdre et gémissez sous le poids de vos iniquités. Venez et je vous délivrerai de toutes vos peines. Et ailleurs il nous dit : venite et arguilt me, dicit Dominus ; si faerint peccata xeslia ut coccinum quasi nix dealbabuntur. (Isa. i. 18.) Venez, repentez-vous de vos fautes et si je ne vous pardonne pas, aguite me: Comme s'il disait, prévalez-vous contre moi, et accusez-moi de mensonge; car je vous promets que quand même vos péchés seraient noirs comme la semence de cramoisi, c'est-à-dire encore qu'ils soient horribles, énormes, votre conscience, que je laverai dans mon sang, deviendra blanche et brillante comme la neige.
Hâtons-nous, pécheurs, mes frères, retournons à Jésus-Christ, si nous l'avons quitté. Hâtons-nous avant que la mort nous surprenne dans le péché et qae nous restions condamnés à l'enfer, où toutes ces miséricordes, que nous prodigue le Seigneur, ne seront plus pour nous, à défaut de pénitence, que des pointes acérées, qui nous perceront le cœur pendant toute l'éternité!

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