SERMON XIX.
POUR LE DIMANCHE DE LA PASSION.
Combien l'état de tiédeur est dangereux pour notre âme.
Jesus autem abscondit se. (Jean VIII. 59.)
Mais Jésus se cacha
Jésus-Christ est la vraie lumière qui éclaire tous les hommes. Lux vera quœ illuminat omnem hominem. (Jean, i. 9.) Il les éclaire tous, mais non cependant ceux qui ferment volontairement les yeux à la lumière : à ceux-là le Sauveur se cache ; et comment alors, restant dans les ténèbres et marchant sans y voir, pourront-ils éviter les dangers de damnation qui remplissent la vie présente, qui est le chemin où Dien nous a placés pour arriver à la vie éternelle ? Je veux aujourd'hui faire voir le péril imminent où la tiédeur met une âme; car alors le Seigneur lui cache sa lumière et retire la main qui répandait ses grâces, et lui prêtait ses secours, sans lesquels il est si difficile d'achever le voyage de la vie sans se précipiter dans quelque abîme, c'est-à-dire sans tomber dans quelque péché mortel.
I. Il ne faut pas entendre par une âme tiède, celle qui vit sans la grâce de Dieu, et non plus celle qui commet quelque péché véniel, mais par pure fragilité et sans une pleine volonté, car aucun homme ne peut être exempt de telles fautes, à cause du funeste effet de la tache originelle, qui rend impossible, sans une grâce spéciale, qui n'a été accordée qu'à la Mère de Dieu, d'éviter toute la vie, la plus légère faute; c'est pourquoi St.-Jean a écrit : Si dixerimus quoniam peccatum non habemus, ipsi nos seducimus et Veritas in nobis non est. (1. Jean. 2. 8.) Dieu permet ces taches même dans les saints pour les maintenir dans l'humilité et leur faire entendre que si, malgré leurs bonnes dispositions et leurs promesses, ils tombent dans de pareilles fautes, de même ils tomberaient dans de plus graves, sans le soutien de sa main divine. Aussi, quand nous avons ainsi failli, nous devons nous humilier, et, reconnaissant notre faiblesse, nous recommander continuellement à Dieu, pour qu'il veille sur nous, qu'il nous préserve de fautes plus graves, et nous délivre des présentes.
II. Que faut-il donc entendre par une âme tiède? C'est celle qui commet souvent des péchés véniels volontairement et avec détermination, comme des mensonges délibérés, des actes d'impatience, des imprécations et autres semblables. Toutes ces fautes peuvent être évitées avec l'aide de Dieu, par une âme résolue à mourir, plutôt que de commettre volontairement un péché véniel. Ste.-Thérèse pensait qu'un seul péché véniel nous cause plus de dommages que tous les démons de l'enfer; aussi disait-elle à ses reliligieuses : Mes filles, que Dieu vous préserve de tout péché volontaire, pour si léger qu'il soit. Plusieurs personnes se plaignent de ce que le Seigneur les laisse dans un état de sécheresse et d'aridité qui n'admet aucune consolation spirituelle. Mais comment voulons-nous que Dieu soit libéral de ses faveurs envers nous, quand nous faisons si peu pour lui? Nous savons bien que ces mensonges, ces imprécations, ces injures contre le prochain, ces murmures, quoique n'étant pas des fautes graves, déplaisent néanmoins à Dieu, et nous ne nous en abstenons pas, et nous voulons que Dieu nous.prodigue des consolations!
III. Mais, me dira-t-on, les péchés véniels quels qu'ils soient ne me priveront pas de la grâce de Dieu; ils ne m'empêcheront pas de me sauver; il me suffit de me sauver :Il me suffit de me sauver, dites-vous? Mais écoutez St.-Augustiu : Ubi dixisti sufficit . ibi peristi. Dès que vous dites : Assez, là vous décidez votre perte. Pour bien entendre cette parole de St.-Augustin et juger du péril où la tiédeur jette ceux qui tombent habituellement dans des péchés véniels volontaires, sans s'en occuper, sans penser même à s'amender, il faut considérer que l'habitude des fautes légères conduit insensiblement au relâchement pour les graves. Par exemple, l'habitude de garder de petites haines, conduit à en concevoir de fortes ; l'habitude des petits larcins conduit au vol ; l'habitude de céder aux affections vénielles envers une personne de sexe différent conduit aux attachements coupables. St.-Grégoire a écrit : Numquam mea anima, quô cadit, jacet. (Moral. Lib. 21.) L'âme n'en reste pas à une première chute; mais elle se précipite toujours plus avant. Les maladies mortelles ne commencent pas le plus souvent par des désordres graves, mais elles viennent de dérangements légers et multipliés. De même la chute des âmes, dans le péché mortel, est pour un grand nombre amenée par l'habitude des péchés véniels; parce que ceux-ci énervent l'âme, au point que lorsqu'il survient une forte tentation elle ne peut y résister et tombe.
IV. Plusieurs ont la bonne intention de ne pas se séparer de Dieu par un péché mortel; mais ils se contentent de le suivre de loin, ne tenant point de compte des péchés véniels; ils courent le risque de faillir comme St.-Pierre. Quand Jésus-Christ fut pris par les soldats, au jardin des Oliviers, St. -Pierre ne voulut point l'abandonner, mais il le suivit de loin : Petrus autem sequebatur eum à longé. (Mat th. xxsx. 58.) Mais arrivé à la maison de Caïphe, à peine l'accusa-t-on d'être un des disciples de Jésus-Christ, que, saisi de peur, il le renia trois fois. Le St.-Esprit a dit : Qui spernit modica, paulatim decidet. ( Eccl. xix. 21.) Qui méprise les petites chutes se laissera facilement un jour cheoir dans un précipice; parce que, prenant l'habitude, comme je l'ai dit, de commettre des fautes légères, qui déplaisent à Dieu, il ira à la fin jusqu'à l’offenser gravement.
V. Le Seigneur a dit : Capite nobis vulpes paradas, que demoliuntur vituas. (Cant. ii. 13.) Il ne dit pas: prenez les lions, les ours; mais prenez les petits renards: Les lions, les ours épouvantent et chacun se tient en garde pour n'en pas être dévoré ; mais les renards ne sont pas redoutés et cependant ils font périr la vigne, en creusant leurs terriers qui découvrent et sèchent les racines. Le péché mortel épouvante une âme qui a la crainte de Dieu; mais si elle s'abandonne à l'habitude des péchés véniels, commis sciemment, sans désir de s'amender, ces péchés sont les renards qui feront sécher les racines, c'est-à-dire les remords de la conscience, la crainte de déplaire à Dieu, les bons mouvements pour s'avancer dans le saint amour; il ne sera pas difficile alors que l'âme ainsi attiédie ne soit portée par quelque passion, jusqu'à perdre la grâce.
VI. Ajoutons que les péchés véniels, habituels et volontaires, non seulement nous ôtent la force de résister aux tentations, mais encore nous privent des secours particuliers de Dieu, sans lesquels nous tombons dans des fautes graves. Un moment d'attention sur ce point important. Il est certain d'une part que nous n'avons point par nous-mêmes la force suffisante pour vaincre les tentations du démon, de la chair, et du monde ; c'est Dieu seul qui peut empêcher nos ennemis de nous induire en ces tentations auxquelles nous ne pourrions que succomber. Aussi Jésus-Christ nous enseigne-t-il à prier ainsi : Et ne nos inducas in tentationem; c'est-à-dire que Dieu nous délivre de ces tentations qui nous feraient perdre sa grâce. Or les péchés véniels, quand ils sont volontaires ou habituels nous privent des secours particuliers de Dieu, qui nous sont nécessaires pour conserver sa grâce. Je dis nécessaires, car le concile de Trente condamne cette proportion : Que nous ne pouvons persévérer dans la grâce sans un secours particulier de Dieu : Si quis dixerit justificatum, vel sine spécial ! auxilio Dei in accepta justitia perseverare posse, vel cum eo non posse, anathema sit. Sess. 6. can. 22. Ainsi donc, avec le secours ordinaire de Dieu seulement, nous ne pouvons nous empêcher de tomber en faute grave et nous avons besoin pour cela d'un secours spécial ; or, ce secours spécial, Dieu le refuse avec justice aux âmes égarées, qui commettent sans remords des péchés véniels nombreux et volontaires, et ainsi elles cessent malheureusement de persévérer dans la grâce.
VII. Qui est avare envers Dieu, mérite bien que Dieu le soit envers lui: qui parce seminat, parcè et metet. (2. Cor. ix.' 6. ) Qui épargne là semence récolte peu. Le Seigneur ne lui prêtera que l'aide commun qu'il accords à tous; mais il lui refusera ce secours spécial, sans lequel, comme je l'ai dit, l'âme ne peut éviter longtemps de tomber dans des fautes graves. Dieu révéla lui-même au B. Henri Suzon, cette vérité que les âmes tièdés, qui se contentent de fuir le péché mortel, mais s'abandonnent sciemment aux péchés véniels ne peuvent se maintenir dans sa grâce. Le vén. P. Louis de Pont disait : J'ai commis beaucoup de péchés, mais je n'ai pas fait trêve avec le péché. Malheur à ceux qui font trêve avec le péché, et qui ne lui font pas toujours la guerre. St.-Bernard écrit que celui qui pèche, mais déteste sa faute, peut un jour s'amender et revenir dans la bonne voie; mais que si le pécheur ne cherche pas à s'amender, il ira de mal en pis, jusqu'à ce qu'il perde la grâce de Dieu. Aussi St.-Augustin dit-il que l'habitude des péchés.véniels fait sur l'âme l'effet de la gale sur le corps et la rend dégoûtante aux yeux de Dieu, qui l'éloigne de ses embrassements : Sunt velut scabies, et nontrum decus ita extérminant, ut à sporisi amplexibus séparent. (S. Augustin. Hom. l. c. 3.) De là vient que l'âme ne trouvant plus sa nourriture et sa joie dans ses exercices de dévotion, dans l'oraison, la communion, la visite au St.-Sacrement, les abandonne volontiers, et, privée ainsi des moyens de salut, finit par se perdre.
VIII. Ce danger sera encore plus grand pour ceux qui commettent ces péchés véniels nombreux par l'effet de quelque passion, oomme de l'orgueil, ou de l'ambition ; de la haine ou d'une affection désordonnée pour quelque personne. St. - François d'Assises disait que quand le démon attaque quelqu'un ayant la crainte de Dieu, il ne lui présente pas de suite la chaîne de l'esclavage, en le tentant pour lui faire commettre un péché mortel, dont il aurait horreur et s'éloignerait; mais, il l'enlace d'abord avec un cheveu, pour en venir plus facilement à le lier avec un fil, puis avec une ficelle, ensuite avec une corde et finalement avec une chaîne d'enfer qui est le péché mortel et le rend ainsi son esclave. Posons en un exemple: Quelqu'un nourrira une affection pour une femme, et cela d'abord par courtoisie ou par reconnaissance, ou à cause de ses bonnes qualités : puis suivront les cadeaux réciproques, ensuite les paroles tendres et enfin, à uue nouvelle et plus forte impulsion du démon, le malheureux tombera dans le péché mortel; il aura le même sort que ces joueurs qui, après avoir perdu de fortes sommes, entraînés par leur passion, font leur va-tout et perdent tout ce qu'ils possédaient.
IX. Malheureuse l'âme qui se laisse dominer par une passion! St.-Jacques dit : Ecce quamvis ignis magnum silvam incendit. ( Jac. ni. 15. ) Une petite étincelle, si elle n'est pas éteinte assez tôt, embrase toute la forêt ; cela veut dire qu'une passion non combattue entraîne l'âme à sa ruine. La passion nous aveugle; et quand on est aveugle, on tombe facilement dans le précipice au moment où on y pense le moins. On lit dans St.-Ambroise que le démon étudie quelle est la passion qui nous domine, le plaisir qui a pour nous le plus d'attraits, et nous le présentant sans cesse pour éveiller notre concupiscence, il prépare la chaîne qui nous retiendra dans l'esclavage : Tunc maxime insidiatur adversarius, quando videt nobis passiones aliquas generari; tune fomiles motet, laqueos parât.
X. St.-Chrysostôme assure avoir connu plusieurs personnes, douées d'une grande vertu, mais qui, pour avoir négligé leurs fautes légères, étaient enfin tombées dans un abîme d'iniquités. Quand le démon voit qu'il ne peut obtenir tout de nous d'un coup, il se contente de peu à la fois, sachant bien que tous ces peu répétés le conduiront à gagner le tout. Nul, dit St.-Bernard, de bon ne devient de suite méchant ; ceux qui se précipitent dans les plus grands désordres ont commencé d'abord par les plus légers : Nemo repentè fit turrissimus ; dminimis incipiunt, qui in maxima pronjunt. ( St.Bern. trnoî. de Ord. vilae ) Il faut en outre considérer que lorsqu'une âme, après avoir été favorisée des lumières et des grâces spéciales de Dieu, sera tombée en péché mortel, elle n'aura pas fait une simple chute, dont elle puisse facilement se relever, mais qu'elle se trouvera au fond d'un précipice, dont il lui sera trèsdifficile de sortir pour retourner à Dieu.
XI. Le Seigneur, parlant dans l'Apocalypse de celui qui vit dans la tiédeur, dit : Utinam frigidus esses ! sed quia tepidns es, neque frigidus es, neque calidus, incipiam te vomere ex ore meo. (Apoc. ut- 15. ) Utinam frigidus esses, dit-il, c'est-à-dire mieux vaudrait pour toi que tu fusses privé de ma grâce, parce qu'alors l'amendement ne serait plus attendu de ta part; mais la tiédeur ou tu vis sans désir de t'amender fait que incipiam te vomere, je commencerai à te vomir, c'est-à-dire à t'abandonner comme cet aliment rejeté de la bouche qu'on aurait horreur d'avaler de nouveau.
XII. Un auteur compare la tiédeur à un fièvre étique qui d'abord n'épouvante guère, parce qu'à peine se sent-elle ; mais qui est cependant si maligne que presque personne n'en guérit. Cette comparaison est fort juste, car la tiédeur rend l'âme insensible aux remords de la conscience: d'où il arrive qu'après être ainsi devenue insensible aux remords des péchés véniels elle le devient plus tard à ceux du péché mortel.
XIII. Venons maintenant au remède. C'est la chose difficile entre toutes que la guérison de l'âme tiède; il est cependant des remèdes pour qui veut bien les employer. Et quels sont-ils? Il faut premièrement que l'âme tiède désire sortir de cet état misérable et si dangereux comme nous l'avons vu ; car si elle n'a pas véritablement ce désir elle ne s'efforcera pas à prendre les moyens nécessaires. Il faut secondement, se résoudre à fuir les occasions qui nous font pécher, sans quoi nous tomberons toujours dans les mêmes fautes. Troisièmement, on doit prier instamment le Seigneur de nous relever de cet état. Celui qui y est tombé ne pourra rien par ses propres forces, mais il pourra tout avec l'assistance de Dieu, qui a promis d'exaucer celui qui le prie. Petite, et accipistis, quœrite, et invenietis. (Luc. xi. 9.) Il faut prier et prier sans cesse ; si nous cessons de prier, nous serons de nouveau vaiucus; mais si nous prions constamment nous obtiendrons enfin la victoire.
SERMON XX.
POUR LE DIMANCHE DES RAMEAUX.
De l'habitude du péché.
Ite in castellum quod contra vos est, et statim invenietis asinam alligatam Mt XXI, 2
Allez au village qui est devant vous, et vous y trouverez une ânesse attachée.
En ce jour, notre divin Sauveur voulant faire son entrée solennelle à Jérusalem, afin d'y être reconnu et confessé pour le, vrai Messie, promis et envoyé de Dieu pour sauver le monde, ordonna à ses disciples d'aller dans un village voisin où ils trouveraient une ânesse attachée, de la délier et de la lui amener. Suivant l'explication de saint Bonaventure, cette ânesse ainsi liée est la figure du pécheur Asina alligata dénotât peccatorem. Et cela d'après ce qu'a dit le Sage : « L'impie est tenu par les liens de ses péchés mômes Iniquitates suse capiunt impium, et funibus peccatorum suorura constringitur. Prov. 5. 22. » — Or, comme Jésus-Christ ne pouvait monter sur l'ânesse avant qu'elle fût déliée, de même il ne peut habiter dans une âme liée par ses péchés. Si donc, mes chers auditeurs, il se trouve parmi vous une âme liée par quelque mauvaise habitude, qu'elle entende aujourd'hui ces paroles que le Sauveur lui adresse :
« Dégage-loi, ma fille, de celte chaîne de péchés, qui te rend esclave du démon ; Solve vincula colli tui, captiva filia Sion. Is. 52. 2. hâte-toi de t'en délivrer, avant que la mauvaise habitude prenne sur toi assez d'empire pour te mettre dans l'impossibilité morale de te corriger, et pour te conduire ainsi à ta perte éternelle.
C'est afin de vous prémunir contre un tel danger, que je veux aujourd'hui vous montrer, en trois points, les grands dommages que nous cause la mauvaise habitude, savoir :
— premièrement, elle aveugle l'esprit ; — secondement, elle endurcit le cœur ; — et troisièmement, elle diminue les forces.
1. La mauvaise habitude aveugle l'esprit.
Selon saint Augustin, la mauvaise habitude ôte la vue aux pécheurs, en sorte qu'ils ne voient plus quel mal ils font, ni à quelle ruine ce mal les entraîne Ita ut ipsa consuetudo mali non eos sinat videre quia malum est. serm. 98. E. B. Ils vivent ainsi dans l'aveuglement, comme s'il n'y avait ni Dieu, ni paradis, ni enfer, ni éternité. Les péchés les plus énormes, ajoute le saint Docteur, quand ils sont devenus habituels, paraissent légers, ou même ne semblent plus être des péchés Peccata, quamvis horrenda, cum in consuetudinera venerint, aut parva aut nulla esse videntur. Enchir. c. 80. Comment donc pourra-t-on les éviter, si l'on n'en connaît plus la laideur, et si l'on n'en voit plus les suites funestes ?
Saint Jérôme dit que les pécheurs d'habitude vont jusqu'à perdre toute honte Ne pudorem quidem habent in delictis. Une mauvaise action est naturellement accompagnée d'une certaine honte ; mais l'habitude la fait disparaître. Aussi saint Pierre compare ces misérables à l'animal qui ne fait que se vautrer dans le fumier Sus Iota in volutabro luti. IL Pet. 2. 22. La fange même de leurs désordres leur couvre les yeux et les aveugle, en sorte que, au lieu de s'attrister et de rougir à la vue de leurs souillures, ils s'en réjouissent et s'en vantent. L'insensé commet le crime comme en se jouant Quasi per risum stultus operatur scelas. Prov, 10. 23. dit le Sage ; et encore : ils se réjouissent quand ils ont fait le mal Laetantur, cum malefecerint. Prov. 2. 14. C'est pourquoi les saints demandent continuellement à Dieu la lumière de sa grâce, sachant que, sans cette lumière, tout homme peut devenir le plus coupable du monde. Et comment tant de chrétiens, assurés par la foi qu'il existe un enfer et un Dieu juste, qui ne peut manquer de punir le mal, continuent-ils à vivre dans le péché jusqu'à la mort et se damnent-ils ? Le péché leur a ôté la vue Excaecavit enim illos malitia eorum. Sap. 2. 21. et, ainsi aveuglés, ils se perdent ! nous lisons dans Job que le pécheur d'habitude se remplit de vices Ossa ejus implebuntur vitiis. Job. 20. 11. Tout péché produit l'obscurité dans l'esprit ; en sorte que, plus les péchés se multiplient par la mauvaise habitude, plus profond devient l'aveuglement. La lumière du soleil ne peut entrer dans un vase rempli de terre ; de même, quand un cœur est rempli de vices, la lumière de dieu ne peut y entrer, pour lui faire voir l'abîme où il va se précipiter. Le pécheur d'habitude, privé de cette lumière, va de péché en péché, sans penser à s'amender In circuitu impii ambulant. Ps. 11. 9. Plongé dans l'abîme ténébreux de la mauvaise habitude, le malheureux ne pense plus qu'à pécher, et ne parle plus que de péchés, et ne sait plus quel mal est le péché. Il devient, en un mot, comme un animal sans raison, ne cherchant et ne désirant que ce qui plaît aux sens. Et l'homme tant honoré par Dieu, ne l'a pas compris ; il est comparable aux brutes stupides, et il leur ressemble Et homo, cum in honore esset, non intellesit ; comparatus est jumentis insipientibus, et similis factus est illis. Ps. 48. 13. Alors arrive ce qu'a dit le sage : Quand le pervers est descendu au plus profond des péchés, il méprise Impius, cum in profundura venerit peccatorum, contemnit. prov. 18. 3. Saint Jean Chrysostome applique justement ce texte au pécheur d'habitude, lequel, enfoncé dans cet abîme de ténèbres, méprise tout, sermons, invitations divines, corrections, censures, enfer et Dieu même ; il devient semblable au vautour, qui se laisse tuer par les chasseurs sur la charogne dont il se repaît, plutôt que de s'en éloigner.
Mes frères, tremblons comme David, lorsqu'il priait Dieu en ces termes : Que l'abîme ne m'engourdisse pas, et que la bouche du puits ne se referme pas sur moi Neque absorbeat me profundum, neque urgeat super me puteus os suum. Ps. 68. 16. Tant que la bouche du puits reste ouverte, celui qui y est tombé peut espérer d'en sortir ; mais, si elle vient à être fermée, il est tout à fait perdu ; voilà ce qui arrive à celui qui tombe dans la mauvaise habitude : à mesure que croissent le nombre et la malice de ses péchés, la bouche du puits se resserre sur lui ; et quand elle se trouve fermée, il demeure abandonné de dieu. Si donc vous avez contracté l'habitude de quelque péché, hâtez-vous de sortir de ce puits d'enfer, avant que la bouche en soit fermée, je veux dire, avant que Dieu vous prive entièrement de sa lumière et vous abandonne ; car, s'il vous abandonne en vous retirant sa lumière, ce sera fait de vous et vous serez damnés.
2. La mauvaise habitude endurcit le cœur.
La mauvaise habitude n'aveugle pas seulement l'esprit, elle endurcit encore le cœur du pécheur Cor ejus indurabitur tamquam lapis, et stringetur quasi malleatoris incus. Joh. 41. 15. Par l'effet de la mauvaise habitude, le cœur devient comme une pierre, et, au lieu d'être attendri par les divines inspirations, par les sermons, en entendant parler du jugement de Dieu, des peines des damnés, de la passion de Jésus-Christ, il s'endurcit davantage, comme l'enclume sous les coups de marteau. Le cœur endurci résiste à la pluie de la grâce, dit saint Augustin, et ne peut ainsi porter aucun fruit Cor eorum fit durum adversus imbrem gratise, ne fructum ferat. Les divines invitations, les remords de la conscience, les craintes de la justice de Dieu, sont une pluie de la grâce ; mais quand le pécheur d'habitude, au lieu de profiter de ces bienfaits de la divine miséricorde pour pleurer ses iniquités et se corriger, persiste à pécher, son cœur devient encore plus dur ; et c'est là un signe certain de damnation, comme dit saint Thomas de Villeneuve Induratio, damnationis indicium. Fer. 6. p. Dom. 1. Quadr. En effet, le pécheur, ayant l'esprit aveuglé et le cœur endurci, demeurera obstiné jusqu'à la mort, suivant cette terrible sentence de l'Esprit-Saint : Le cœur dur aura une fin malheureuse Cor durum habebit male in novissimo. Eccli. 3. 21.
A quoi servent les confessions, si bientôt après on retombe dans les mêmes fautes ? Voici ce qu'en dit saint Augustin : Qui tundit pectus, et non corrigitur, solidat peccata, non tollit. de Biscipl. Chr. c. 10. se frapper la poitrine devant le confesseur et négliger ensuite de se corriger et d'ôter l'occasion, ce n'est pas effacer ses péchés, mais les rendre plus affermis et plus durables ; c'est-à-dire qu'on devient plus obstiné. Les impies marchent dans un cercle In circuitu impii ambulant. Ps. 11. 9. Telle est la vie malheureuse des pécheurs d'habitude : ils vont toujours en tournant d'un péché à un autre ; et si parfois ils s'en abstiennent quelque peu, bientôt après, à la première occasion, ils y retournent. Saint Bernard tient pour certaine leur damnation : Malheur, dit-il, à l'homme qui tourne dans ce cercle ! Vae homini qui sequitur hune circuitum ! In Ps. 90. s. 12. Il n'en sera pas ainsi de moi, dit ce jeune homme : je veux me corriger plus tard, et me donner sincèrement à Dieu. — Cependant si la mauvaise habitude prend empire sur vous, quand vous corrigerez-vous ? L'Esprit-Saint déclare que le jeune homme habitué au mal, ne quittera pas sa mauvaise vie dans la vieillesse Adolescens juxta viam suam, etiam cum senuerit, non recedet ab ea. Prov. 22. 6. On a vu des gens habitués à quelque vice, commettre en face de la mort les mêmes péchés qu'auparavant. Le père Recupito parle d'un condamné à mort qui, en allant à la potence, leva les yeux, vit une jeune fille, et consentit à une mauvaise pensée. Et au rapport du père Gisolfo, la même chose arriva à un blasphémateur pareillement condamné à la potence : quand le bourreau le repoussa de l'échelle, sentant sa gorge serrée par la corde, il proféra un blasphème, et mourut ainsi.
Dieu use de miséricorde jusqu'à un certain point, et ensuite il endurcit le cœur du pécheur, selon ce mot de l'Apôtre : Il fait miséricorde à qui il veut, et endurcit qui il veut Cujus vult, miseretur, et quem vult, indurat. Rom. 9. 18. Comment l'endurcit-il ? saint Augustin l'explique ainsi :
« Cet endurcissement consiste à refuser sa miséricorde. Obduratio Dei est nolle misereri. De Div. Qufps(. ad Simpl. n. 15. » ce n'est pas que Dieu endurcisse proprement le pécheur d'habitude ; mais en punition de l'ingratitude dont il a paye ses bienfaits, le Seigneur lui retire ses grâces ; privé de ces secours, le .cœur du malheureux devient dur et insensible comme la pierre. Dieu n'endurcit pas le cœur en y versant la malice de l'obstination, mais en lui refusant sa miséricorde, c'est-à-dire, la grâce efficace dont il a besoin pour se convertir Non obdurat Deus impertiendo malitiam, sed non impertiendo misericordiam. Epist. 194. c. 3. E. B. Ainsi le soleil, en s'éloignant de la terre, endurcit l'eau et la change en glace.
En outre , d'après saint Bernard, l'endurcissement du cœur, ou l'obstination, ne se produit pas tout d'un coup, mais peu à peu ; le cœur devient ainsi tellement dur, qu'il résiste aux divines menaces, et que les châtiments le rendent encore plus obstiné Paulatim in cordis duritiam itur ; cor durum minis non cedit, flagellis duratur. De Consid. l. î. c. 2. Il arrive donc aux pécheurs d'habitude ce que dit David : Par vos châtiments, Dieu de Jacob, ils se sont endormis Ab increpatione tua, Deus Jacob, dormitaverunt, Ps. 15. 7. Les effets même de la colère de Dieu, comme les tremblements de terre, les coups de foudre, les morts imprévues, ne les effraient pas ; au lieu de les réveiller et de leur ouvrir les yeux sur leur misérable état, tout cela semble les plonger plus profondément dans leur sommeil mortel, où ils restent perdus.
3. La mauvaise habitude diminue les forces.
On lit dans Job : Il m'a déchiré, il m’a fait plaie sur plaie, il est venu fondre sur moi comme un géant Concidit me vulnere super vulnus, irruit in me qunsi gigas. Job. 16. i5. — Sur ce texte, saint Grégoire (Mor. l. 13. c. 10.) fait la réflexion suivante : Si l'on est attaqué par un ennemi, après la première blessure, on est peut-être encore capable de se défendre ; mais, si l'on en reçoit une seconde, puis une troisième, on perd tellement ses forces, qu'on finit par être tué. Voilà ce que fait le péché : après une chute ou deux, il reste encore au pécheur quelque force, toujours bien entendu, moyennant le secours de la grâce ; mais ensuite, s'il continue à faillir, le péché, par l'habitude, devient comme un géant : Irruit quasi gigas ; en sorte que l'âme, alors, n'a plus assez de force pour résister. — Selon saint Augustin, il est aussi difficile à un pécheur d'habitude de se relever, qu'à celui qui serait étendu sous une grande pierre, qu'il n'a pas la force de remuer Difficile surgit, quem moles malse consuetudinis premit. In Jo. tr. 49. C'est aussi ce que dit encore saint Grégoire Lapis superpositus, cum consuetudine mens in peccato demoratur, ut, etsi velit exsurgere, jam non possit, quia moles desuper premit.
Saint Thomas de Villeneuve assure que l'âme privée de la grâce de Dieu ne peut rester longtemps sans commettre de nouveaux péchés Anima a gratia destituta diu evadere ulteriora peccata non potest. Conc. in Dom. 4. Quadr. Et saint Grégoire (Mor. l. 16. c. 30) sur ce passage de David : Pone illos ut rotam, et sicut stipulam ante faciem venti, Ps. s2. 14. Voyez, dit-il, avec quelle facilité une paille est soulevée par le moindre vent ; c'est ainsi qu'un pécheur, qui d'abord résistait quelque temps, une fois la mauvaise habitude contractée, cède aussitôt à toute tentation, et fait chute sur chute.
— Selon la remarque de saint Jean Chrysostome, les pécheurs d'habitude deviennent si faibles pour résister aux attaques du démon, que parfois ils sont contraints à pécher contre leur volonté, entraînés par la mauvaise habitude contractée Dura res, consuctudo, quae nonnunquara nolentes committere cogit illicita. Hom. ad baptiz. Il en est ainsi, parce que, selon saint Augustin, la mauvaise habitude devient avec le temps une certaine nécessité de pécher Dum consuetudini non resistitur, facta est nécessitas. Conf.. 8. c. 5. Saint Bernardin de Sienne ajoute que la mauvaise habitude se tourne en une seconde nature Usus vertitur in naturam. T. HT. s. 15. En sorte que, comme la respiration est nécessaire à l'homme, de même, pour les pécheurs d'habitude, le péché semble devenu nécessaire ; ils sont ainsi rendus esclaves du péché. Je dis qu'ils sont esclaves ; car les serviteurs sont payés de leurs services, tandis que les esclaves servent par force, sans aucun salaire ; c'est à cet état d'esclavage que les pécheurs d'habitude se trouvent réduits : ils pèchent quelquefois sans plaisir, et quelquefois même sans avoir occasion de pécher, étant devenus esclaves du démon, qui en dispose à son gré. Saint Bernardin les compare à des moulins à vent, qui continuent à faire tourner la meule alors même qu'il n'y a rien à moudre ; c'est-à-dire que, sans occasion présente, ces malheureux continuent à pécher, au moins par de mauvaises pensées. Privés du secours de Dieu, dit saint Jean Chrysostome, ils ne font plus ce qu'ils veulent, mais ce que veut le démon Homo, perdito Dei auxilio, non quod vult, agit, sed quod vult diabolus.
Écoutez ce qui est arrivé dans une ville d'Italie, comme un auteur le raconte à ce sujet. Un jeune homme avait contracté une mauvaise habitude ; en vain Dieu l'avait sollicité à changer de vie, en vain d'autres personnes l'avaient averti ; il continuait de vivre dans son péché. Pour le ramener, le seigneur frappa de mort subite en sa présence l'une de ses sœurs ; alors, il trembla pendant quelque temps ; mais à peine fut-elle ensevelie, qu'il cessa d'y penser, et il retourna à son vomissement. Deux mois après la mort de sa sœur, il fut retenu au lit par une fièvre lente ; il fit alors appeler un prêtre, et il se confessa ; mais, malgré cela, on l'entendit un jour s'écrier : « Hélas ! je connais bien tard la rigueur de la justice divine ! « Puis, il dit au médecin : « Cessez de me tourmenter avec vos remèdes ; car mon mal est incurable ; je sais avec certitude qu'il me conduit au tombeau. » ensuite, s'adressant à ceux qui l'entouraient, il leur dit :
« Sachez que, comme il n'y a plus de remède pour la vie de mon corps, de même il n'y en a plus pour la vie de ma pauvre âme ; je suis destiné à une mort éternelle. Dieu m'a abandonné ; je le vois à la dureté de mon cœur. » Des amis, des religieux vinrent pour l'encourager à se confier en la miséricorde de Dieu, et il ne faisait que répondre : « Dieu m'a abandonné. » Celui qui rapporte ce fait, ajoute que, se trouvant lui-même seul avec le malheureux jeune homme, il lui dit : « Prenez courage ; unissez-vous à Dieu, en recevant le Saint-Viatique. » Et voici quelle fut sa réponse : a Mon ami, vous parlez à une pierre ; la confession que j'ai faite, a été nulle, sans contrition. Je ne veux pas de confesseur, je ne veux pas de sacrements, et ne m'apportez pas le viatique ; car je ferais des choses horribles. » Ayant entendu ces paroles, l'ami se retira tout affligé. Le lendemain, il revint encore pour visiter le malade ; mais les parents lui dirent qu'il avait expiré pendant la nuit, sans être assisté d'aucun prêtre ; et ils ajoutèrent que, au moment de sa mort, on avait entendu près de sa chambre des hurlements épouvantables. telle est la fin qui attend les pécheurs d'habitude. Mes chers frères, si vous avez le malheur de vous trouver dans les liens de quelque habitude coupable, hâtez-vous de faire une confession générale ; car les confessions que vous avez faites en cet état, ne peuvent guère avoir été bonnes. Sortez au plus tôt de l'esclavage du démon ; écoutez cet avis que vous donne l'Esprit-Saint : Ne livrez pas vos années à un être cruel ; Ne des... annos tuos crudeli. Prov. 5. 9. c'est-à-dire ; Pourquoi voulez-vous servir un maître si cruel, tel qu'est le démon, votre ennemi, qui rend votre vie malheureuse sur la terre, pour vous faire subir ensuite une vie plus malheureuse dans l'enfer durant toute l'éternité ? Lazare, sortez de là ! Lazare, veni foras, Jo. il. 43. Vous qui êtes comme enfouis dans cette fosse du péché, hâtez-vous d'en sortir, pour vous donner à Dieu, qui vous appelle, prêt à vous embrasser, si vous revenez à ses pieds ; et tremblez que cet appel ne soit le dernier pour vous, et que, si vous n'y répondez pas, vous ne soyez damnés.
SERMON XXI.
POUR LE DIMANCHE DE PÂQUES.
Du malheureux état de rechute.
Nolite expavescere : Jesum quœritis Nazarenum crucifixum ; surrexit, non est hic Marc. 16. 6
Ne craignez point : vous cherchez Jésus de Nazareth, qui a été crucifié ; il est ressuscité, il n'est point ici.
J'ai la confiance, chrétiens mes frères, qu'en ce saint jour de Pâques, où Jésus-Christ est ressuscité, vous êtes tous aussi ressuscites par une bonne confession. Mais remarquez ce que dit saint Jérôme : II en est beaucoup qui commencent bien, et il en est peu qui persévèrent Incipere multorum est, perseverare paucorum. Cont. Jovin. 1. 1. Or, Notre-Seigneur a déclaré que, pour être sauvé, il ne suffit pas de commencer à vivre bien, mais qu'il faut persévérer dans cette bonne vie jusqu'à la mort Qui autem perseveraverit usque in finem, hic salvus erit. Matth. 24. 13. La couronne du paradis est promise à ceux qui commencent, dit saint Bernard ; mais elle n'est donnée qu'à ceux qui persévèrent Inchoantibus prœmium promittitur, sed perseverantibus datur. de Modo bene viv. s, 6.
Maintenant donc, mes chers frères, puisque vous êtes résolus à vous donner à Dieu, écoutez cet avis de l’Esprit Saint : Mon fils, puisque tu veux embrasser le service de Dieu, sois constant dans la justice et la crainte du Seigneur, et prépare ton âme à la tentation Fili, accedens ad servitutera Dei, sta in justitia et timoré, et prsepara animam tuam ad tentationem. Eccli. 2. 1. Ne pensez pas que les tentations soient finies pour vous ; au contraire, préparez-vous à les combattre, et gardez-vous de retomber dans les péchés dont vous vous êtes confessés ; car, si vous perdez de nouveau la grâce de Dieu, il vous sera difficile de la recouvrer. c'est ce dont je veux vous convaincre aujourd'hui, en vous montrant l'état misérable des récidifs, c'est-à-dire de ceux qui, après la confession, ont le malheur de retomber dans les mêmes péchés qu'auparavant.
Maintenant que vous avez reçu l'absolution de vos fautes, chrétiens mes frères, Jésus-Christ dit à chacun de vous, comme au paralytique : Vous voilà guéri ; ne péchez plus à l'avenir, de peur qu'il ne vous arrive quelque chose de pire Ecce sanus factus es ; jam noli peccare, ne detérius tibi aliquid contingat. J. 5. 14.
— Par la confession que vous avez faite, votre âme est guérie, mais elle n'est pas encore sauvée ; car, si vous retournez au péché, vous la perdrez de nouveau ; or, la rechute est un mal beaucoup plus grand que les premières chutes, ainsi que l'observe saint Bernard Audis recidere, quam incidere, esse deterius. In Cant. s. 54. Si, après avoir été guéri d'une maladie mortelle, on vient à y retomber, les forces naturelles se trouvent tellement épuisées, qu'il devient impossible de se rétablir. Il en est ainsi de ceux qui retombent dans le péché : retournant à leur vomissement, c'est-à-dire, reprenant les péchés qu'ils avaient comme vomis dans la confession, ils se trouvent réduits à une telle faiblesse, qu'ils deviennent le jouet du démon. Selon saint Anselme, cet ennemi acquiert sur les récidifs un tel empire, qu'il les fait tomber et retomber comme il veut ; en sorte que ces malheureux ressemblent à des oiseaux qui servent de jouet aux enfants : ceux-ci, de temps en temps, leur permettent de s'élever déterre ; mais, les tenant liés, ils les font retomber quand ils veulent. Voilà, dit le saint, comment agit le démon avec les récidifs Ab hoste tenentur, volantes in eadera vitia dejiciuntur. Eadm. vit. Sancti. l. 2. c. 3.
Saint Paul nous avertit que nous n'avons pas à combattre contre des hommes de chair et de sang comme nous, mais contre les princes de l'enfer Non est nobis conuctatio adversus carnem et sanguinem, sed adversus principes et potestates. Ephes. 6. 12. L'Apôtre veut ainsi nous prévenir que, de nous-mêmes, nous n'avons pas la force de résister aux puissances infernales ; pour cela, le secours divin nous est absolument nécessaire ; sans ce secours nous serons toujours vaincus ; et si, au contraire. Dieu nous aide, nous vaincrons sûrement, et nous dirons avec le même Apôtre : Je puis tout en Celui qui me fortifie Omnia possura in eo qui me confortât. Phil. 4. 13. Mais ce secours, Dieu ne l'accorde qu'à ceux qui le demandent par la prière ; demandez et l'on vous donnera, cherchez et vous trouverez Petite, et dabitur vobis ; quaerite, et invenietis. Matth. 7. 7. Celui qui ne le demande pas, ne l'obtient pas. Ne nous fions donc pas à nos résolutions ; si nous y mettons notre confiance, nous nous perdrons : toute notre confiance, quand nous sommes tentés de retomber, nous devons la mettre dans le secours de Dieu, qui exauce certainement celui qui le prie.
Que celui qui se croit debout, prenne garde de tomber Qui se existimat stare, videat ne cadat. 1. Cor. 10. 12. dit saint Paul ; c'est-à-dire : que celui qui se trouve en état de grâce soit attentif à ne point tomber dans le péché ; et cela surtout, si auparavant il était déjà tombé dans des péchés mortels ; car la rechute d'un pécheur converti le met dans un état pire qu'après une première chute. L'état de cet homme, dit Jésus, devient pire qu'auparavant Et fiunt novissima hominis illius pejora prioribus. Luc. 11. 26.
On lit dans l'Écriture que l'ennemi sacrifie tout à son filet, et qu'il a une proie de choix Sacrificabit reti suo ;... et cibus ejus electus, Hàbac. 1. 16. Saint Jérôme, expliquant ce passage, dit que le démon cherche à prendre tous les hommes dans ses filets, pour les sacrifier à la justice divine par leur damnation ; et quant aux pécheurs, qui sont déjà dans ses filets, il tâche de les charger de nouvelles chaînes, en leur faisant commettre de nouveaux péchés ; mais la proie de son choix, le morceau le plus de son goût, ce sont ceux qui se trouvent dans l'amitié de Dieu ; à ceux-ci, il tend des pièges plus forts, pour les rendre ses esclaves et leur faire perdre tout le bien qu'ils ont acquis. — Denis le Chartreux fait cette remarque : Plus un fidèle s'unit à Dieu et s'efforce de le servir, plus l'ennemi s'arme de rage et cherche à rentrer dans son âme, d'où il a été chassé Quanto quis fortius nititur Deo servira, tanto acrius contra eum saevit adversarius. Du reste, c'est là ce que Notre-Seigneur nous enseigne lui-même : Quand l'esprit impur est sorti d'un homme, il s'en va par des lieux sans eau, cherchant du repos ; et n'en trouvant point, il dit : je retournerai dans ma maison, d'où je suis sorti Cum immundus spiritus exierit de bomine, ambulat per loca inaquosa, quœrens requiem ; et non inveniens, dicit : Revertar in domum meam, unde exivi. Luc. II. 24. De plus, ajoute le divin Maître, quand l'esprit immonde parvient à rentrer ainsi dans une âme, il n'est pas seul ; il a pris des auxiliaires, pour assurer sa conquête et s'y fortifier ; ce qui rend la seconde ruine de cette malheureuse plus grande que la première. Alors il s'en va prendre avec lui sept autres esprits plus méchants que lui-même ; ils entrent dans cette âme et y font leur demeure. Et l'état de cet homme devient pire que le premier Tunc vadit et assurait septem alios spiritus secum, nequiores se ; et ingressi, habitant ibi. Et fiunt novissima hominis illius pejora prioribus.
D'un autre côté, Dieu voit avec un vif déplaisir la rechute d'un ingrat, qui, appelé par lui et pardonné avec tant d'amour, oublie les miséricordes dont il a été l'objet, lui tourne le dos de nouveau, et renonce à sa grâce. « Si j'avais été offensé par un ennemi, lui dit-il par la bouche du prophète, je l'aurais supporté avec moins de peine ; mais, voir que tu te révoltes contre moi, après que je t'ai rendu mon amitié, et que je t'ai fait asseoir à ma table, pour t'y nourrir de ma propre chair, cela soulève mon indignation et me porte à te punir Si inimicus meus maledixisset mihi, sustinuissem utique... ; tu vero, homo unanimis, dux meus, et notus meus, qui simul mecum dulces capiebas cibos. Ps. 54. 13. — Malheur à celui qui, d'ami de Dieu, comblé de ses grâces, se déclare son ennemi ! qu'il tremble ! car le glaive de la vengeance divine s'apprête à le frapper : celui, dit le Sage, qui renonce à la justice pour se livrer au péché, Dieu le réserve aux coups de son épée Et qui transgreditur a justiiia ad peccatum, Deus paravit eum ad rhomphœam. Eccli. 26. 27
Mais, dira quelqu'un, si je retombe, je me relèverai promptement ; car je veux m'en confesser aussitôt. — A qui parle ainsi, il arrivera ce qui est arrivé à Samson. Trompé par Dalila, il s'était endormi, la tête sur les genoux de cette perfide, qui lui fit couper les cheveux où résidait sa force ; réveillé tout à coup, et voyant les Philistins, il se disait en lui-même : Je me tirerai du péril, comme j'ai fait tant de fois, et j'échapperai à leurs pièges ; mais il ne savait pas, ajoute l'Écriture, que le Seigneur s'était retiré de lui Diiit in animo suo : Egrediar sicut ante feci, et me excutiam ; — nesciens quod recessisset ab eo Dominus. Judic. 16. 20. Samson comptait donc se délivrer comme par le passé, des mains de ses ennemis ; mais, privé de sa force, il fut pris par eux ; ils lui crevèrent les yeux, le chargèrent de chaînes et l'enfermèrent dans une prison. Le pécheur, après sa rechute, perd la force de résister aux tentations, parce que le Seigneur se retire de lui, en le privant de son secours efficace, nécessaire pour résister ; et ainsi, le malheureux reste aveuglé, abandonné dans son péché.
Un homme, quel qu'il soit, qui met la main à la charrue et regarde en arrière, n'est point propice au royaume de Dieu Nemo mittens manum suam ad aratrum, et respiciens rétro, aptus est regno Dei. Lc. 9. 62 — Voilà le portrait du pécheur qui retombe. Qu'on remarque cette expression, quel qu'il soit : Jésus-Christ veut dire : Aucun de ceux qui se mettent à mon service et puis retournent en arrière, n'est apte à entrer en paradis. — ajouter un nouveau péché au péché commis, dit Origène, c'est ajouter à une blessure une nouvelle blessure Cum peccatum peccato adjicitur, sicut vulnus vulneri. Si l'un de nos membres vient à être blessé, il perd certainement de sa vigueur ; mais si ensuite il reçoit une seconde blessure, il perdra toute force, tout mouvement, il ne restera plus d'espoir de le guérir. Tel est le grand mal que cause la rechute dans le péché : l'âme devient si faible, qu'elle ne peut plus guère résister aux tentations ; car, dit saint thomas, tout péché, bien que pardonné, laisse toujours la blessure faite par la faute commise ; Remissa culpa, rémanent dispositiones ex prœcedentibus actibus causatae. P. 3. q. 86. a. 5. et si ensuite, à la blessure ancienne, il s'en ajoute une nouvelle, celle-ci affaiblit l'âme à tel point, que, sans une grâce spéciale et extraordinaire, il lui est impossible de surmonter les tentations.
Craignons donc, mes chers frères, tremblons de retomber dans le péché, et ne nous prévalons pas de la miséricorde de dieu pour continuer à l'offenser. Saint Augustin dit : Il est vrai que Dieu a promis le pardon à celui qui se repent de son péché ; Qui pœnitenti veniara promisit, nulli pœnitentiam promisit. mais il n'a promis à personne la grâce de se repentir da péché commis. La contrition est un pur don de Dieu ; s'il vous la refuse, comment vous repentirez-vous ? Et sans vous repentir, comment pouvez-vous obtenir le pardon de vos fautes ? Ah ! sachez que le Seigneur ne souffre pas qu'on se moque de lui Nolite errare : Deus non irridetur. Gai. 6. 7. Saint Isidore dit que, commettre de nouveau le péché qu'on a détesté, et vouloir être pénitent, c'est se moquer de Dieu Irrisor est, non pœnitens, qui adhuc agit, quod pœnitet. Sentent, l. 2. c. 16. En outre, Tertullien disait avec raison que là où l'on ne voit pas d'amendement, c'est un signe qu'il n'y a pas eu de vrai repentir Ubi emendatio nulla, pœnitentia vana. De Pœnit. initio.
Saint Pierre exhortait ses auditeurs à faire pénitence, et à se convertir, pour que leurs péchés fussent effacés Pœnitemini, et convertimini, ut deleantur peccata vestra. Act.3. 19. Plusieurs se repentent, mais ils ne se convertissent pas ; ils ont un certain regret de leur vie déréglée, mais ils ne reviennent pas réellement à Dieu ; ils se confessent, se frappent la poitrine, promettent de se corriger, mais ils ne prennent pas une ferme résolution de changer de vie. Celui qui se résout fermement à changer de vie, persévère, ou du moins, se maintient pendant longtemps dans la grâce de Dieu ; ceux, au contraire, qui retombent peu de temps après la confession, font voir, selon ce que dit saint Pierre, qu'ils se sont repentis, mais non convertis, et ils finiront par faire une mauvaise mort. D'après saint Grégoire, comme les justes éprouvent souvent des mouvements vers le mal, sans toutefois tomber dans le péché, parce que leur volonté y résiste, de même les pécheurs ont des mouvements vers le bien, mais qui ne suffisent pas pour les porter à une vraie conversion Ita plerumque mali inutiliter compungxmtur ad justitiam, sicut plerumque boni innoxie tentantur ad culpam. Pait. p. 3. adm. 31.
Le Sage nous avertit que, pour obtenir miséricorde auprès de Dieu, ce n'est pas assez de confesser ses péchés, mais qu'il faut les confesser et les quitter Qui autem confessus fuerit (scelera sua), et reliquerit ea, misericordiam consequetur. Prov. 28. 13. Ainsi, celui qui, après la confession, ne quitte point le péché, mais y retourne, n'obtiendra point miséricorde, mais mourra victime de la divine justice, comme il est arrivé à un jeune anglais. Ce malheureux avait l'habitude du vice impur ; il se confessait, et toujours il retombait. Se trouvant à la fin de sa vie, il fit sa dernière confession, et parut mourir avec des signes de salut ; mais, pendant qu'un saint prêtre célébrait ou allait célébrer la messe pour le repos de son âme, le défunt lui apparut et lui dit qu'il était damné ; il ajouta qu'au moment de sa mort, tenté par une mauvaise pensée, il s'était senti presque forcé d'y donner son consentement, et que, l'ayant fait comme par le passé, il s'était ainsi perdu.
Pour ceux qui retombent, n'est-il donc plus de remède ni de salut ? Je ne dis pas cela, mais je dis, en empruntant la maxime des médecins : Aux grands maux, les grands remèdes In magnis morbis, a magnis initium medendi sumere oportet. Les récidifs, pour se sauver, doivent se faire une grande violence, afin de se mettre dans la voie du salut ; à eux spécialement s'applique le mot de l'Évangile ; Le royaume des deux souffre violence, et les violents s'en emparent.'^ surtout au commencement de sa nouvelle vie, le récidif doit se faire violence, pour extirper les mauvaises habitudes qu'il a contractées, et pour en acquérir de bonnes ; une fois la bonne habitude formée, l'observation des divins préceptes lui deviendra facile et même agréable. Parlant un jour à sainte Brigitte Regnum cœlorum vira patitur, et violenti rapiunt illud, Matth. il. 12. {4)Eev.l. 1. c. 15 des premières difficultés à vaincre pour réprimer la révolte des sens, pour fuir les mauvaises occasions ou rompre des relations dangereuses, Notre-Seigneur lui disait que pour ceux qui ont le courage de supporter ces premières épines, elles finissent par se changer en roses.
Mais, pour mettre ce conseil à exécution et tenir une conduite bien réglée, il faut en prendre les moyens ; autrement, on ne fera rien. Voici quels sont ces moyens :
1. Le matin, en se levant, faire les actes chrétiens de remerciement , d'amour envers Dieu , et d'offrande des
œuvres de la journée ; spécialement, renouveler sa résolution de ne pas offenser Dieu, en priant Jésus-Christ et sa sainte Mère, afin d'être préservé de tout péché durant ce jour. Faire ensuite la méditation, et puis entendre la messe.
2. Dans le courant de la journée, faire la lecture spirituelle et la visite au saint Sacrement.
3. Le soir, enfin, réciter le Rosaire et faire l'examen de conscience.
4. Aller à la sainte communion au moins chaque semaine, ou plus souvent, selon l'avis du directeur, que l'on ne doit pas changer.
5. C'est aussi une pratique très utile de faire chaque année les exercices spirituels dans une maison religieuse.
6. Honorer chaque jour la Mère de Dieu par quelque hommage particulier, et le samedi par le jeûne. Marie est appelée la Mère de la persévérance, qu'elle promet à ceux qui la servent Qui operantur in me, non peccabunt. Eccll. 24. 30. C'est la persévérance qu'il faut surtout demander à Dieu et à la bienheureuse Vierge chaque matin, et spécialement dans les tentations, en invoquant alors les noms de jésus et de Marie, tant que la tentation persiste. Heureux celui qui suivra constamment cette pratique, et que Jésus-Christ aura trouvé agissant ainsi, quand il viendra pour le juger ! Beatus ille servus, quera, cum venerit Dominas ejus, invenerit sic facientom. Matth. 24. 46.