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SERMON IV.
POUR LE QUATRIÈME DIMANCHE DE I/AVENT.
Sur l'amour que nous porte Jésus-Christ et sur l'obligation où nous sommes de l'aimer.
Et videbit omnis caro salutare Dei Luc. 3. 6
Et tout homme verra le Sauveur envoyé de Dieu.
Ce Sauveur du monde dont le prophète Isaïe prédisait en ces termes l'apparition aux yeux des hommes ici-bas (Is. 40. 5.), le voilà qui est venu, et nous l'avons vu, non seulement vivre parmi les hommes, mais encore souffrir et mourir pour notre amour. Appliquons - nous donc en ce moment à considérer l'amour que nous devons avoir pour Jésus-Christ, tout au moins en reconnaissance de l'amour qu'il nous porte.
Nous verrons :
— dans le premier point, combien est grand l'amour que Jésus-Christ nous a témoigné,
— et dans le second, combien nous sommes obligés à l'aimer en retour.
1. Combien est grand l'amour que Jésus-Christ nous a témoigné.
Jésus-Christ est venu pour faire connaître aux hommes combien Dieu les aime ; c'est l'enseignement de saint Augustin Propterea Christus advenit, ut cognosceret homo quantum eum diligat Deus. De catech. rud. c. 4. Il est donc venu parmi nous, et, pour nous montrer l'amour immense qu'il nous porte, il s'est donné lui-même entièrement à nous, se soumettant, d'abord à toutes les peines de cette vie, et puis aux fouets, aux épines, enfin, à toutes les douleurs et à tous les outrages qu'il souffrit dans sa passion, jusqu'à mourir abandonné de tous sur le bois infâme de la croix : Il nous a aimes, dit l’Apôtre, et s'est livré lui-même pour nous Dilexit nos, et tradidit semetipsum pro nobis. Bphes. S. 2.
Jésus-Christ pouvait bien nous sauver sans mourir sur la croix et sans souffrir. Pour nous racheter, c'était assez d'une seule goutte de son sang, assez même d'une simple prière offerte par lui au Père éternel ; car, étant d'une valeur infinie à raison de sa divinité, elle suffisait pour racheter le monde et mille mondes ; mais non, remarque saint Jean Chrysostome ou un autre auteur ancien : « Ce qui suffisait pour notre rédemption, ne suffisait pas au grand amour qu'il nous portait Quod sufficiebat redemptioni, non sulciebat amori. « Il a donc voulu, pour nous montrer combien il nous aimait, répandre, non pas une goutte de sang, mais tout son sang à force de tourments. C'est ce que signifient ces paroles qu'il prononça la veille de sa mort : Ceci est mon sang, le sang de la nouvelle alliance, qui sera versé pour plusieurs Hic est enim sanguis meus novi testament !, qui pro multis effundetur. Matth. 26. 28. Le mot Effundetur (sera versé), exprime que, dans sa passion, le sang de Jésus-Christ fut répandu entièrement, jusqu'à la dernière goutte ; et en effet, après sa mort, quand son côté fut ouvert par la lance de Longin, il en sortit du sang et de l'eau, pour constater que c'étaient les dernières gouttes de sang qui lui restaient. Ainsi, pouvant nous sauver sans souffrir, Jésus-Christ a voulu embrasser une vie toute remplie de peines, et puis la mort cruelle et ignominieuse de la croix : Il s'est abaissé^ ayant obéi jusqu'à la mort et la mort en croix Humiliavit semetipsum, factus obediens usque ad mortem, mortem autem crucis. Phil. 2. 8.
Que pouvait faire de plus le Fils de Dieu, pour nous prouver son amour, que de mourir pour nous ? La plus grande preuve d'amour qu'on puisse donner à ceux qu'on aime, a dit Jésus lui-même, c'est de livrer sa vie pour eux Majorera hac dilectionem nemo babet, ut animam suam ponat quis pro amicis suis. Jo. 15. 13. Dites-moi, mon cher frère : si un serviteur, ou même l'homme le plus vil de la terre, avait fait pour vous ce qu'a fait Jésus-Christ, en mourant de douleur sur une croix, pourriez-vous penser à lui sans l'aimer ?
Saint François d'Assise ne pouvait presque penser à autre chose qu'à la passion de Jésus-Christ ; en y pensant, il pleurait continuellement ; il versa tant de ces pieuses larmes, qu'il en devint presque aveugle. Un jour, il fut trouvé ainsi tout en pleurs, soupirant et gémissant à haute voix, au pied du Crucifix ; on lui demanda pourquoi il se lamentait de la sorte, et il répondit : « Je pleure sur les douleurs et les ignominies de mon Sauveur ; et ce qui me fait surtout pleurer, c'est que les hommes, pour qui il a tant souffert, vivent sans penser à lui. »
Chrétien ! si jamais tu doutes de l'amour de Jésus-Christ envers toi, lève les yeux, et regarde-le suspendu à cette croix. Ah ! s'écrie saint Thomas de Villeneuve, ce sont des témoins bien sûrs de son amour pour toi, que cette croix sur laquelle il est cloué, ces douleurs intérieures et extérieures qu'il souffre, et cette mort amère qu'il supporte pour toi Testis crux, testes dolores, testis amara mors, quam pro te sustinuit. N'entends-tu pas, disait saint Bernard, la voix de cette croix, de ces plaies, qui crient pour te faire comprendre qu'il l'a réellement aime ? Clamât crux, clamât vulnus, quod ipse vere dilexit.
Selon saint Paul, ce qui doit nous porter à aimer Jésus-Christ, ce ne sont pas tant ses cruels tourments, comme la flagellation, le couronnement d'épines, le voyage douloureux au Calvaire, l'agonie de trois heures sur la croix, ainsi que les coups, les souffrances, les crachats au visage, et toutes les autres peines de sa passion ; mais c'est surtout l'amour qu'il nous a témoigné, en voulant tant souffrir pour nous : cet amour, dit l'Apôtre, non seulement nous oblige, mais nous force en quelque sorte et nous contraint d'aimer un Dieu qui nous a tant aimé : La charité de Jésus-Christ nous presse Charitas enim Christi urget nos. II. Cor. 5. 14. Ce texte est ainsi commenté par saint François de sales : « Sachant que Jésus-Christ, vrai Dieu, nous a aimés jusqu'à souffrir pour nous la mort, et la mort de la croix, n'est-ce pas cela avoir nos cœurs sous le pressoir, et les sentir presser de force, et en sentir exprimer de l'amour par une contrainte d'autant plus violente, qu'elle est tout aimable ? (Ara. de D. 1. 7. ch. 8.)
L'amour dont le tendre cœur de Jésus brûlait pour nous, fut tel , que , non seulement il voulut mourir pour notre salut, mais, durant toute sa vie, il soupirait ardemment après le jour où il devait souffrir la mort pour l'amour de nous ; c'est ce qu'il exprimait en ces termes : Je dois être baptisé, dans ma passion, du baptême de mon propre sang, pour laver les péchés des hommes Baptismo autem habeo baptizari ; et quomodo coarctor usquedum perficiaiurl Luc. ii.50. Oh ! combien je me sens pressé, comme l'explique saint Ambroise, par le désir de voir bientôt arriver ce jour, le jour de ma mort ! — Aussi, la veille de sa passion, il dit : J'ai désiré bien ardemment de manger cette pâque avec vous, avant de souffrir Desiderio desideravi hoc pascha manducare vobiscum, antequam patiar. Luc. Si. 15. Saint Laurent Justinien s'écriait : Nous avons vu le Fils de Dieu, qui est la Sagesse infinie, devenu comme insensé par l'excès de son amour pour les hommes Vidimus Sapientiam amoris nimietate infatuatam. Serin, de nat. Dom. — C'est là précisément ce que disaient les Gentils : quand on leur prêchait la mort que Jésus-Christ a voulu souffrir par amour pour les hommes, ils la regardaient comme une folie qu'on ne pourrait jamais croire ; cela est attesté par saint Paul en ces termes : Nous prêchons le Christ crucifié, scandale pour les Juifs, et pour les gentils, folie. Praedicamus Christura crucifixura, Judgeis quidem scandalum, gentibus autem stultitiam. I. Cor. l. 23. Quoi ! se disaient-ils, qui pourra jamais croire qu'un Dieu, parfaitement heureux en lui-même, ne dépendant d'aucun être, a voulu prendre la chair humaine et mourir pour l'amour des hommes, ses créatures ? Croire cela ce serait croire un Dieu devenu fou par amour pour les hommes. — L'auteur de la vie mourant pour les hommes, c'est là, remarque saint Grégoire, ce qui leur a paru une invention folle Stulturn visum est, ut pro hominibus Auctor vitae moreretur. Mais, quoi qu'en disent et en pensent les infidèles, il est de foi que, pour notre salut, le Fils de Dieu a voulu verser tout son sang, afin d'en faire un bain où nos âmes seraient purgées de tous leurs péchés : Il nous a aimés, dit saint Jean, et nous a lavés de nos péchés dans son sang Dilexit nos, et lavit nos a peccatis nostris in sanguine suo. apoc. 1. 5. Aussi, les saints, en considérant l'amour de Jésus-Christ, restaient muets de stupeur. Saint François de Paule, à la vue du crucifix, ne pouvait faire autre chose que de s'écrier : « amour ! amour ! amour ! »
Et cependant, ce n'est pas tout : Après avoir aimé les siens qui étaient dans le monde, il les aima jusqu'à la fin Cum dilexisset suos qui erant in mundo, in finem dilexit eos. jo. 13. i. Ce bon seigneur ne fut pas content de nous témoigner son amour en mourant pour nous sur la croix ; arrivé à la fin de sa vie, il voulut de plus nous laisser sa propre chair pour nourriture de nos âmes, et s'unir ainsi entièrement à nous : prenez et mangez, nous dit-il alors, ceci est mon corps Accipite et comedite : hoc est corpus meum. Matth. S6. 26. mais pour cet autre don et excès d'amour, nous en parlerons au long une autre fois, quand nous traiterons du très saint sacrement de l'autel. —Passons maintenant au second point.
2. Combien nous sommes obligés d'aimer Jésus-Christ.
Celui qui aime, veut être aimé. En nous aimant, dit saint Bernard, Dieu n'a en vue que de s'attirer notre amour Non ad aliud amat Deus, nisi ut ametur. In Cant. s. 83. Notre Rédempteur lui-même l'avait déjà déclaré : Je suis venu sur la terre, dit-il, pour allumer dans les cœurs des hommes le feu sacré de l'amour divin ; et tout ce que je veux, c'est qu'ils en soient embrasés Ignemveni mittere in terram ; et quid volo, nisi ut accendatur ? luc. 12.49. — Dieu ne demande autre chose de nous, que d'être aimé ; c'est pourquoi la sainte Église nous fait prier ainsi : « Que l'Esprit-Saint nous enflamme de ce feu que le Seigneur Jésus-Christ apporta sur la terre et voulut voir s'y allumer ardemment Illo nos igné, quaesumus Domine , Spiritus inflammet , quem dominus Jésus Christus misit in terram, et voluit vehementer accendi. » embrasés de ce feu, ah ! que n'ont pas fait les saints ! Ils ont tout abandonne, délices, honneurs, pourpre et sceptres, pour se livrer sans réserve à ses bienheureuses ardeurs. — mais, direz-vous, qu'ai-je à faire pour brûler, moi aussi, d'amour envers Jésus-Christ ? — Faites ce que faisait David, qui disait : Dans ma méditation, le feu s'allumera In meditatione mea exardescet ignis. Ps. 38. 4. La méditation est l'heureuse fournaise où s'allume le feu précieux de l'amour divin. Faites l'oraison mentale chaque jour, en pensant à la passion de Jésus-Christ, et ne l'abandonnez pas, et comme ce saint roi, vous serez à votre tour embrasé de cette flamme bienheureuse.
Jésus-Christ, dit saint Paul, a voulu mourir pour nous, afin de se rendre maître de tous nos cœurs. In hoc enim Christus mortuus est et resurrexit, ut et mortuorum et vivorum dominetur. Rom. 14. 9. Il a voulu donner sa vie pour tous les hommes, sans en exclure un seul, ajoute le même Apôtre, afin qu'aucun d'eux ne vive plus pour soi, mais uniquement pour ce Dieu qui est mort pour eux Pro omnibus mortuus est Christus, ut et qui vivunt, jam non sibi vivant, sed ei qui pro ipsis mortuus est. IT, Cor. 5. 15.
Certes, pour répondre dignement à l'amour de notre Dieu, il faudrait qu'un autre Dieu mourût pour lui, comme il est mort pour nous. Mais on est forcé de s'écrier : ingratitude ! un Dieu a voulu donner sa vie pour le salut des hommes, et les hommes ne veulent pas même y penser ! Ah ! si nous pensions souvent à la passion de notre Rédempteur, et à l'amour qu'il nous y a témoigné, comment pourrions nous ne pas l'aimer de tout notre cœur ? Dès que quelqu'un, avec une foi vive, regarde Jésus attaché par trois clous sur un gibet infâme, chaque plaie de Jésus lui parle, et lui dit : diliges Dominum Deum tuum : Aime, ô homme ! aime ton seigneur et ton Dieu, qui t'a aimé tant ! — Et à des paroles si tendres, qui pourrait jamais résister ? Saint Bonaventure dit que les plaies de Jésus-Christ sont des blessures qui blessent les cœurs les plus durs, et qui enflamment les âmes les plus froides. Vulnera, corda saxea vulnerantia, et mentes congelatas inflarnmantia. Slim. div. am. p. I. c. 1
Oh ! si scires mysterium crucis ! si tu savais le mystère de la croix, disait l'Apôtre saint André au tyran qui cherchait à lui faire renier Jésus-Christ : tyran ! voulait-il dire, si tu connaissais l'amour que l'a porté ton Dieu, lui qui a daigné mourir sur une croix pour te sauver, au lieu de te donner tant de peines pour me séduire, tu abandonnerais tous les biens de ce monde, pour te donner entièrement à l'amour de Jésus-Christ.
Je termine, mes très chers auditeurs, en vous recommandant de méditer désormais tous les jours la passion de Jésus-Christ ; il me suffit que vous y employiez chaque jour un quart d'heure. Au moins, que chacun de vous se procure une belle image de Jésus crucifié, la tienne dans sa chambre, et lui donne de temps en temps un regard, en disant : mon Jésus ! vous êtes mort pour moi, et je ne vous aime point !
S'il arrive à quelqu'un de souffrir des injures et des violences pour une personne qu'il aime, il lui est très agréable que cette personne s'en souvienne, y pense, et en parle avec reconnaissance ; si, au contraire, elle ne veut pas y penser ni en entendre parler, cela lui déplaît beaucoup. de même, il est très agréable à Jésus-Christ que nous pensions souvent à sa passion, et il lui déplaît beaucoup que nous ne voulions pas y penser.
Oh ! que les souffrances et la mort de Jésus-Christ nous consoleront au dernier moment, si pendant notre vie nous les avons souvent méditées avec amour ! N'attendons pas qu'on nous mette le crucifix en main à l'heure de la mort, et qu'on nous rappelle alors ce que Jésus-Christ a souffert pour nous ; embrassons-le dès maintenant, et tenons-le toujours étroitement uni à nous, afin que nous puissions vivre et mourir unis à lui. En outre, celui qui est dévot à la passion de Jésus, ne peut manquer de l'être aussi aux douleurs de Marie, dont le souvenir nous consolera aussi beaucoup à la mort.
Oh ! la belle méditation, que de méditer Jésus en croix ! oh ! la belle mort, que de mourir entre les bras de Jésus crucifié, en mourant volontiers pour l'amour de ce Dieu qui est mort pour notre amour !


SERMON V.
POUR LE DIMANCHE DANS L’OCTAVE DE NOËL
En quoi consiste la vraie sagesse.
Positus est hic in ruinam et in resurrectionem multorum (Luc, II. 34.)
Voici qu’il est placé pour la chute et le relèvement d’un grand nombre
Ainsi parla le vieillard Siméon, au moment où il avait la consolation de tenir dans ses bras l'enfant Jésus. Au nombre des prophéties qui sortirent alors de sa bouché, fut celle-ci : Positus est hic in ruinant et in resurrectionem multorum. C'est ainsi qu'il se réjouit du sort des saints, qui, après leur mort, ressusciteront à la vie éternelle dans le royaume des élus; et qu'il déplore le malheur des pécheurs, qui, pour quelques plaisirs courts et misérables, encourent la ruine de leur âme et leur damnation éternelle. Et ces malheureux, qui ne pensent qu'à jouir des biens présents, traitent de fous les saints qui ne demandent qu'à vivre pauvres, humiliés et dans la mortification. Mais viendra le jour ou ils reconnaîtront leur erreur, et diront : Nos insensati vitam illorum estimabamus instiam. Nos insensati, voilà comment ils confesseront leur démence. Examinons en quoi consiste la vraie sagesse et nous verrons :
Dans le Ier point, que les pécheurs sont les vrais insensés.
Dans le IIème point, que les saints sont les vrais sages
PREMIER POINT.
Les pécheurs sont les vrais insensés.
I. Et quelle plus grande folie, pouvant vivre ami de Dieu, que de le vouloir pour ennemi ; de se faire par là une existence malheureuse, et encourir en outre, en se damnant, un malheur éternel! St.-Augustin raconte que deux courtisans de l'empereur, s'étant rencontrés dans un couvent de solitaires, l'un d'eux se mit à lire la vie de St.-Antoine, abbé. Legebat (écrit le Saint) et exuebatur mimdo vor ejus. Il lisait, et à mesure qu'il avançait, il se sentait détaché des affections mondaines. Etant allé retrouver son compagnon, il lui dit : Quid guœrimus? major ne esse potest spes riostra, tum quod amici imperatoris simus ? et per quot periclita ad inajus periculum pervenitur ? Et quandià hoc erit? Ami, lui dit-il, nous sommes des insensés : que cherchons-nous ? Que pouvons-nous espérer de plus, en servant l'empereur, que d'obtenir son amitié ? après bien des périls pour arriver à ce but, nous serons encore exposés à un plus grand danger, celui du salut éternel; et puis, quand deviendrons-nous les amis de César? il finit par conclure : Amiens autem Dei,si voluero, ecce nnnc fio. Si je veux être l'ami de Dieu, je puis le devenir sur-le-champ en me réconciliant avec lui; la grâce divine est ce trésor infini, qui nous rend dignes de son amitié : Infinitus enim thesaurus est hominibus, quo qui usi sunt, participes facti sunt amicitiœ Del. ( Sap. vu. 14- )
II. Les gentils regardaient comme impossible que la créature pût jamais obtenir de se lier d'amitié avec Dieu, parce que l'amitié rend les amis égaux entre eux, comme dit St.-Jérôme : Amicitia rares ncci: pares facit. Nonobstant Cela, Jésus-Christ lui-même a dit que, si nous observons ses préceptes, nous serons ses amis : Vos amici mei estis, si fereritis quœ prœcipia vobis. (Jean. xv. 14. )
III. Or, je le répète, quelle folie c'est aux pécheurs, pouvant jouir de l'amitié de Dieu, que de préférer vivre dans sa haine ! Le Seigneur ne hait aucune de ses créatures, il ne hait ni le tigre, ni la vipère, ni les crapauds; Diligis omnia quae fecisti, et nihil odiiti eorum quœ fecisti. (Sap. xi. 25.) Au contraire, Dieu ne peut pas ne pas haïr les pécheurs : Odiiti omnes qui operantar iniquitatem. ( Ps. v. 7. ) Puisque Dieu ne peut pas ne pas détester le péché, comme son ennemi, contraire en tout à sa volonté, détestant le péché, il doit aussi détester le pécheur, qui ne fait qu'un avec le péché : Similiter autem odio sunt Deo impius et impietas ejus. ( Sap. xiv. 9. )
IV. Une autre folie du pécheur, c'est de mener une vie opposée au but que Dieu s'est proposé en le créant. Dieu ne nous a point faits et ne nous conserve pas l'existence pour que nous l'employons à amasser des richesses, à conquérir les honneurs de la terre, et à nous abandonner aux plaisirs, mais bien pour que nous l'aimions et le servions dans ce monde, pour aller l'aimer et nous réjouir éternellement dans l'autre : Finem tero vitam œternam, écrit l'Apôtre (Rom. vi. 22.) Ainsi cette vie, comme dit St.-Grégoire, nous est donnée comme un chemin qui nous conduit à notre patrie, qui est le ciel : In prœsenti vitâ quasi in niâ sumus, quâ adpatriam pergi-mus. (St.-Grég. Homel. 11, in Evang. )
V. Mais le malheur de la plupart des hommes est de vivre dans l'égarement ; puisque au lieu de suivre la voie de leur salut, ils choisissent celle de leur damnation. Les insensés! l'un pour les plaisirs des sens, et pour un vil intérêt, perd les jouissances infinies du paradis: L'autre, pour quelques honneurs et un peu de fumée, perd la chance de devenir roi du ciel ; celui-là, pour quelques instants de volupté et de plaisirs périssables, perd la grâce de Dieu, et se condamne à brûler à jamais dans les prisons de l'enfer. Pauvres aveugles ! si à chaque péché ils devaient avoir la main brûlée avec un fer ardent, ou bien être enfermés pour dix ans dans une chambre obscure, certainement ils s'en abstiendraient ; ils ne savent donc pas les malheureux, qu'en péchant, ils seront condamnés à être ensevelis dans les profondeurs de l'enfer, où leur corps sera la proie des flammes pendant toute l'éternité ? Quelques-uns, écrit St.-Chrysostome (Homel. derecup. laps.) sacrifient leur âme à leur corps; mais ne voient-ils pas qu'en perdant leur âme, ils perdent aussi leur corps, qui sera condamné à des tourments sans fin! Si animant negligimus, non corpus salvare poterimus.
VI. En somme, les pécheurs tombent dans un tel égarement, qu'ils deviennent semblables aux brutes, et, obéissant à l'instinct des sens, ils se jettent dans les plaisirs de la chair, s'inquiétant peu de ce qui est licite ou défendu. Mais ce n'est pas là, dit St.-Jean Chrysostome, se comporter en homme, c'est agir en brute : Hominem illum dicimiu ( écri* le saint ), qui imaginem hominis salvam retinet : qum autem est imago hominis ? ra.twna.lem esse. Être homme, emporte nécessairement la qualité d'être raisonnable, obéissant, non à l'appétit des sens, mais à la raison. Si Dieu accordait à une brute l'usage de la raison, et que celle-ci agît en conséquence, on dirait qu'elle se conduit comme un homme : Et quand l'homme suit ses sens, agit toujours contre la raison, que doit-on dire ? Qu'il se ravale au niveau de la brute. Celui qui vit en homme, suivant les lois de la raison, pense à l'avenir. Utinam saperent et inteltigerent,et novissima prœtiderent. ( Deut. ixxn. 29. ) Il pense à l'avenir, c'est-à-dire à ce qui doit arriver à la fin de la vie, au compte qu'il aura à rendre au moment de sa mort, après laquelle il sera irrévocablement réservé à l'enfer ou au paradis, selon ses mérites.
VII. Les pécheurs ne s'occupent que du présent, peu soucieux du but pour lequel ils ont été créés. Mais qu'importent leurs succès dans tout le reste, s'ils ne peuvent atteindre la fin qui seule peut les rendre heureux? Porro unum est necessarium. (Luc. x. 42.) Arriver à ce but doit être notre unique affaire, celle-la manquée, tout est perdu avec elle. Et quel est ce but : Obtenir la vie éternelle : Finem verô vitam œlernam. Les pécheurs vivent sans s'inquiéter nullement de la conquérir; en attendant, la mort approche et l'éternité s'avance, et ils ne savent où ils vont. Si, interrogé sur la route qu'il fait, et sur sa destination, le pilote d'un navire répondait qu'il n'en sait rien, qui ne dirait point, écrit St.-Augustin, que cet homme va faire perdre le vaisseau : Fac hominem perdidhse quô tendit, et dicatur ei : fuô is ? et dicat, nescio; nonne iste navem ad naufragitim perducet ? Et le saint en conclut : Talisïst qui currii prœter viam. Telle est cette fausse sagesse du monde, qui n'est propre qu'à nous damner, qui nous conduit aux honneurs, nous comble de vaines jouissances, mais ne peut rien pour le salut de notre âme. Pauvre Epulon ! il sut acquérir des trésors, et vivre au sein de la splendeur, mais il mourut et fut précipité dans les gouffres de l'enfer! Pauvre Alexandre-le-grand qui sut conquérir tant de royaumes, mais qui fut, après sa mort, condamné à des tourments éternels! Pauvre Henri Arrigo VIII, qui, après avoir trahi Jésus-Christ et l'Eglise, sentant à l'agonie que son âme allait être damnée, s'écria désespéré : Jmieit perdidimus omnia ! ô Dieu! et bien d'autres gémissent également dans l'enfer et crient : Quid profuit nobis superbia, aut diiitiarum jactantia? transierunt omnia. illa tanqudm umbra. (Sap. v. 8.) Vorci. disent ils, que dans le monde nous faisions une belle figure, nous étions comblés de richesses et d'honneurs, mais aujourd'hui tout cela a passé comme une ombre, et il ne nous reste plus que des peines et des tourments éternels.
VIII. En somme, à tous ceux qui ne prennent aucun soin de leur âme, arrive ce que dit Salomon :
1 xlrema gaudii Inctus occupai. ( Prov. xiv. 13.) Tous leurs plaisirs, leurs honneurs et leurs grandeurs vont aboutir à une douleur et à des larmes sans fin. Dùm adhucordirer, juci»t/<<me.(lsa.x*xviii.l.2.) Au moment qu'ils ourdissent la toile de leurs espérances, et qu'ils s'occupent des moyens de faire leur fortune, vient la mort qui tranche le fil de leur vie, leur enlève tout et les envoie brûler dans l'abîme immense du feu. Et quelle plus grande folie peut-on commettre, que de se faire, d'ami de Dieu, esclave de Lucifer? d'hériter du paradis, devenir, par le péché, la proie de l'enfer ? Car aussitôt que quelqu'un commet un péché, il est immédiatement inscrit au nombre des damnés. St.-François de Sales prétend que si les anges pouvaient pleurer sur le sort d'une âme qui vient de tomber en péché mortel, ils ne feraient jamais autre chose que de gémir.
IX. Mais le comble de l'aveuglement, c'est quand, vivant dans le péché, les méchants mènent une existence malheureuse, car tous les biens de ce monde ne sauraient satisfaire notre cœur, qui fut créé pour aimer Dieu, et qui ne peut trouver qu'en Dieu seul la paix dont il a besoin. Que sont toutes les grandeurs et toutes les délices du monde vanitas vanitatum ? (Eccl.i. 2. ) vanitas et affliclio spiritâs ? ( Ibid. iv. 16. ) Vanité des vanités, rien que vanités, erreurs et frivolités. Voilà comme en parle Salomon, qui en avait fait l'expérience. Et afflictio spiritûs, ajoute-t-il : de pareils biens non seulement ne contentent point notre âme, mais encore ils l'affligent; et son affliction s'accroît en raison de leur nombre. Les pécheurs espèrent trouver la paix dans le péché, mais quelle paix, grand Dieu! Quelle paix ! Non est pax impiis, dicit Dominas. (Isa .xlviii. 22. ) Je n'en dirai pas davantage sur les maux qui poursuivent le pécheur même dès cette vie, me proposant d'en parler ailleurs plus au long. Qu'il me suffise pour le moment de vous apprendre que la paix est un don de Dieu qu'il répand sur les âmes qui l'aiment et non sur celles qui le méprisent, et préfèrent à son assistance le joug du démon, tyran sans miséricorde, qui ne cesse de les tourmenter. Crudelis est et non miserebitur. ( Jer. vi. 23. ) Et s'il nous promet quelques jouissances, gardons-nous de croire, dit St.-Cyprien, que ce soit dans notre intérêt, ce n'est que pour nous associer à son châtiment, et nous précipiter avec lui dans l'enfer, ut habeat socios pœnœ, socios gehennœ.
DEUXIÈME POINT.
Les Saints sont les vrais sages.
X. Soyons bien convaincus que les vrais sages sont ceux qui savent aimer Dieu et conquérir le ciel. Heureux ceux auxquels le Seigneur accorde la science des saints! Dedit Mis scientiam sanctorum. ( Sap. x. 10. ) Oh ! la belle science que de savoir aimer Dieu et sauver son âme ! Il doit s'estimer heureux, dit St.-Augustin, celui qui ai Deum novit, etsi alla nescit. Celui qui sait aimer Dieu et lui porter tout l'amour que nous lui devons, peu importe qu'il ignore tout le reste ; il est au-dessus de tous les savants, dont l'érudition est vaste, mais qui ne savent point aimer Dieu. Eloy, frère de l'ordre de St.Francois, dit un jour à St.-Bonaventure : «Que vous êtes heureux, vous qui savez tant de belles choses, et pouvez par-là vous élever en sainteté au-dessus de moi, qui ne suis qu'un pauvre ignorant! » « Apprends, lui répliqua le Saint, qu'il n'est pas de bonne vieille, tant soit-elle ignorante, qui ne me surpasse en science et en sainteté.. si elle sait aimer Dieu plus que moi » Sur quoi Eloy se mit à s'écrier : « O bonne vieille, bonne vieille, entends ce que dit Bonaventure; tu peux le surpasser en sainteté, si tu sais aimer Dieu plus que lui.
II. C'est à cela qu'aspirait St.-Augustin, et c'est aussi ce qui le faisait rougir de lui-même : Surgunt indocti et rapiunt cœlum  Malheureux que je suis, s'écriait-il, les ignorants se lèvent et gagnent le ciel ; et nous, savants du monde, que ferons-nous?» En effet, combien d'ignorants, qui ne savent même pas lire, mais savent aimer Dieu, font leur salut; et combien de sages de la terre se damnent éternellement ? Oh ! sans doute, ce furent de bien grands sages, qu'un St.Jean-de-Dieu, un St.-Félix, un St.-Pascal, pauvres frères franciscains, étrangers à toutes les sciences humaines, mais profonds dans la science des Saints! Mais ce qu'il y a de plus surprenant, c'est que les mondains, bien qu'ils connaissent cette vérité et vénèrent ceux qui se détachent du monde pour ne vivre que pour Dieu seul, font tout le contraire, quand il s'agit de la mettre en pratique.
XII. Dans quelle classe voulez-vous vous ranger, mes chers frères, est-ce dans celle des sages selon le monde, ou dans celle des sages selon Dieu ? Proficiscamur ad srpulchra, suivons ce conseil de St.-Jean Chrysostome, et nous sommes sûrs de faire un bon choix. Quelle plus belle école que la sépulture des morts, pour nous démontrer toute la vanité des biens de ce monde, et nous initier à la science des saints ! Pour moi, dit le Saint, nihil video, nui putredinem ossa et termes. Ce qui signifie : Au milieu de ces cadavres, il m'est impossible de distinguer qui fut noble, riche ou savant; je ne vois qu'ossements et pourriture, la mort les a tous confondus, faisant disparaître comme un songe leurs grandeurs et leurs triomphes.
XIII. Que nous reste-t-il donc à faire ? Écoutez le conseil de St.-Paul : Hoc itaque dico, fratres : tempus brève et reliquum est, ut nui utuntur hocmundo, tanmquam non utantur ; prœterit enim figura. hujus mundi. (I. Corinth. vu. 29 et 31. ) Ce monde n'est qu'une scène qui passe et dure peu, tempus breve est. Etudions-nous, pendant le peu de jours qu'il nous reste à passer sur cette terre, étudions-nous à vivre en sages, non plus selon le monde, mais selon Dieu ; faisons tous nos efforts pour opérer notre salut et mettons en œuvre les moyens d'y parvenir ; fuyant avec soin les occasions dangereuses, nous adonnant à l'oraison, fréquentant la congrégation et les sacrements, nous livrant chaque jour à quelque lecture pieuse, entendant, autant que possible, chaque jour la sainte messe, ou du moins allant visiter Jésus-Christ dans le St. Sacrement de l'autel, ou faire quelques dévotions. Par là nous acquerrons la vraie sagesse, et nous trouverons le repos de cette vie et le bonheur de l'éternité.


SERMON VI.
POUR LE PREMIER DIMANCHE APRÈS L'EPIPHANIE.
De la malice du péché mortel
Ego et pater tuas dolentes quœrebamus te. (Luc. II. 48.)
« ton père et moi, nous vous cherchions tout affligés »
Marie ayant perdu, pendant l'espace de trois jours, son fils Jésus, ne pouvait se consoler de ne pas le voir, et ne cessa de le chercher jusqu'à ce qu'elle l'eût retrouvé. Comment peut-il se faire qu'après avoir perdu non seulement la vue de Jésus-Christ, mais encore sa grâce ineffable, tant de pécheurs ne gémissent point, et dorment en paix, peu soucieux de la recouvrer ? Cela vient de ce qu'ils ne comprennent point que pécher ou perdre Dieu n'est qu'une seule et même chose. On se dit : je commets ce péché, non pour perdre Dieu, mais pour me procurer tel plaisir, pour dérober telle chose à autrui, pour satisfaire cette vengeance. Raisonner ainsi, c'est montrer qu'on ne connaît point toute l'étendue du péché mortel. Qu'est-ce que le péché mortel ?
Point I : C'est un grand mépris que l'on a pour Dieu.
Point II : C'est un grand déplaisir que l'on cause à Dieu.
PREMIER POINT.
Le péché mortel est un grand mépris que l'on a pour Dieu.
I. Le Seigneur soulève le ciel et la terre contre l'ingratitude dont se rendent coupables envers lui les hommes qui pèchent mortellement, lui qui les a créés, nourris de son sang, et élevés jusqu'à en faire les enfants de son adoption : Audite cœli et auribus percipe terra : filios enutriti, et exaltavi, ipsi autem spreverunt me. Isai Quel est ce Dieu que méprisent les pécheurs ? C'est une majesté infinie devant laquelle tous les rois de la terre et tous les bienheureux du ciel sont moins qu'une goutte d'eau, moins qu'un grain de sable. Quasi stilla situlœ, pulvis exiguus. ( Isa. Xl. 15. ) En somme, Dieu est un être ineffable, aux yeux duquel toutes les créatures sont si petites, qu’elles sont comme si elles n'étaient point : Omnes gentes quasi non sint, sic iunt cordm eo. ( Isa. Xl. 17. ) Et l'homme qui l'offense, qu'est-il ? Saccus vermium, cibus vermium, répond St. Bernard, un ver, l'aliment des vers qui le dévoreront dans le tombeau. Miser, et pauper, et cœcus, et nudus. Malheureux, car il ne peut rien, aveugle car il ne sait rien connaître, nu, car il ne possède rien. Et ce vermisseau a la hardiesse de mépriser Dieu et de braver sa colère ! Tam terribilem majestatem audet vilis pulviscatus irritare ! dit encore St.-Bernard. C'est donc avec raison que St.-Thomas, le docteur angélique, avance que le péché mortel renferme une malice infinie : Peccatum habet qu.antda.nt in finit ai em malitiae ex infinitate divinœ Majestatis. ( St.-Thom. p. ni. q. 2. a. ii ad. 2.) Et St.-Augustin appelle le péché un mal infini. C'est pourquoi l'enfer et mille enfers ne sauraient suffire au châtiment d'un seul péché mortel.
II. Les théologiens définissent ordinairement le péché mortel : Aversio ab incommutabili bono. (S. l'iioni. par. 1. q. 24. a. 4- ) Aversio, ce qui veut dire tourner le dos au souverain bien. C'est ce dont Dieu se plaint envers le pécheur par ces paroles : tu rellquisli me, dicit Dominas, retrorsùm abiisti. (Serm, xv. 6.) Ingrat, dit Dieu, je ne me serais jamais séparé de toi, et tu as été le premier à m'abandonner; retrorsum abiisti tu m'as tourné le dos.
III. Mépriser sa loi, c'est mépriser Dieu, lorsque l'on sait que le mépris de sa loi entraine la perte de sa grâce. Per prœvaricationem legis, dit l'Apôtre, Deum inhonoras. (Rom. n. 23.) Dieu est le maître de toutes choses, puisque c'est lui qui a tout créé. m ditione tuâ_cnncla iu.nt posita; tu enim creasti omnia. (Esther, xni. 9.) Aussi toutes les choses inanimées, les vents, la mer, le feu, les images, lui obéissent-ils : Venti et mare obediu.nl ei. ( M allli. vm. 27.) Ignis, grando, nia;, glacies faciunt verbum ejus. (Psalm. Cxlviii. 8.) Quant à l'homme, pécher c'est dire à Dieu : Seigneur, vous êtes mon maître, mais moi je ne veux point vous obéir : vous m'ordonnez de pardonner cette injure, mais moi je veux m'en venger ; vous m'ordonnez de ne point envier le bien d'autrui, mais moi je veux m'en emparer, vous me commandez de m'abstenir de ce péché déshonnête, mais moi je veux m'y livrer. Confregisti, dit Dieu, jugum meum ; dixisti : non serviam. ( Jer. 11. 20.) En somme, enfreindre ses préceptes, c'est dire à Dieu : je ne vous reconnais point pour mon maître ; c'est répondre comme Pharaon, quand Moïse lui enjoignit au nom de Dieu de mettre son peuple eu liberté. Quis est Dominus, ut andiam vocem cjus ? nescio Dominum ? ( Exod. v. 2. )
IV. Ce qui ajoute encore à l'outrage fait à Dieu, c’est le péché, c'est le néant des biens pour lesquels le pécheur l'offense : Propter quod irritavit implus Deum? ( Psalm. x. 13. ) Pourquoi tant de personnes affectent-elles Dieu ? par un peu de fumée, pour satisfaire un mouvement de colère, pour une sensualité brutale : Fiolabant me propter pugiUum hordei et fragmen punis. (Ezech. xin. 19.) On outrage Dieu pour une poignée d'orge, pour un morceau de pain. Oh! Dieu ! Comment se fait-il que nous nous laissions si facilement séduire par le démon ? In manu ejus statera dolosa, dit le Prophète Osée, (xh. 7.) c'est parce que, au lieu de peser les choses dans la balance de Dieu, qui ne peut nous tromper, nous préférons les peser dans la balance du diable, qui ne cesse de nous tendre des pièges pour nous faire tomber avec lui dans l'enfer. Domine, quis similis tibi? disait David. (Psalm. xxiiv. 10.) Dieu est un bien infini ; aussi, quand il se voit comparé par les pécheurs à ce peu de bien, à ces misérables plaisirs, a-t-il bien raison de s'en plaindre et de leur dire par la voix d'Isaïe : Cui assimitiastis me et adœquastis me ? diclt sanctus. ( Isa. Xl. 25. ) Il était donc d'un plus grand prix que ma grâce, ce plaisir, puisque tu me l'as préféré ? Projecisti me post corpus tuum. (Ezech. xxni. 35.) Ainsi, ajoute Salvien, Dots solus in comparatione omnium tibi vilis fuit? tu as regardé Dieu comme une chose méprisable, puisque tu l'as dédaigné pour les biens périssables de cette terre.
V. Le tyran, ayant fait étaler sous les yeux de St. Clément un monceau d'or, d'argent et de pierres précieuses, lui offrant de les lui donner, s'il renonçait à la foi de Jésus-Christ ; le saint se mit à pousser un profond soupir en pensant à l'aveuglement des hommes qui mettent un peu de terre en comparaison avec Dieu. Combien de pécheurs perdent, pour bien moins encore, la grâce divine! Pour s'attacher à quelques misérables plaisirs, ils abandonnent Dieu, qui est un bien infini et qui seul peut les rendre heureux. C'est cet aveuglement que le Seigneur déplore par la bouche de Jérémie, lorsqu'il dit au ciel de tomber dans la stupéfaction et à ses portes de se briser d'horreur : Obstupescite, cœli, super hoc, et portœ ejus desolamini iehementer ; puis, il ajoute : Duo enim matajecit poputus meus; me dereliquerunt fontem aquœ vivœ et foderunt sibi cistei-vas, cisternas aissipatas, quœ continere non valent aquas. (Jerem. n. xn. 13.) Nous nous étonnons de l'injustice dont les Juifs se rendirent coupables envers Jésus-Christ, lorsque Pilate leur ayant demandé lequel ils voulaient mettre en liberté de Jésus ou de Barrabas, ils répondirent : non hunc, sed Barrabas. (Joan. xvm. 40) Mais les pécheurs font bien pis, car, lorsqu'interrogés par le démon lequel ils veulent choisir, de ce désir de vengeance, de ce plaisir honteux, ou de Jésus-Christ, ils répondent : non hanc, sed Barmtiam; c'est-à-dire le péché. »
VI. Nora erit in te Deus revens, dit Dieu. (Psalm.LXXx. 10.) Je ne veux point que tu m'abandonnes, moi ton vrai Dieu, pour te faire un Dieu nouveau et te mettre à son service. Ce que l'homme préfère à Dieu, dit St.-Cyprien, il en fait son Dieu, il en fait l'objet de ses vœux et de sa fin, tandis que nous ne devons nous proposer d'autre but et d'autre fin que Dieu seul. Quidquid homo Deo anteponit, Deum sibi facit. De plus, nous lisons dans St. Jérôme (in Psal. 80.) Unusquisque quod cupit, si veneratur, hoc illi Deus est. Vitium in corde, est idotam in altari. La créature que nous préférons à Dieu, devient elle-même notre Dieu; ce qui fait dire au St.-docteur que, semblables à qui adoraient les idoles sur les autels, les méchants adorent le péché dans leurs cœurs. Le roi Jéroboam, quand il se fut révolté contre Dieu, essaya de forcer le peuple à encenser avec lui les idoles, et les faisant placer un jour devant lui : Ecce. Dei lui, Israël, (m. Reg. xn. 28.) lui, dit-il. Ainsi fait le démon; il met le plaisir sous les yeux du pécheur, et lui dit : Que veux-tu faire de Dieu ? Le voici ton Dieu ; c'est cette jouissance, c'est cette vengeance, c'est cet or : prends-les et laisse-là Dieu. C'est là ce que fait le pécheur, lorsqu'il se laisse aller à la tentation; il abandonne Dieu, et élève dans son cœur un autel à ses désirs : Vitium in corde est idulam in altari.
VII. Ce qui aggrave bien plus encore l'outrage fait à Dieu par le pécheur, c'est qu'il l'offense en sa présence. St.-Cyrille de Jérusalem (Cath. 4). rapporte que certains peuples avaient choisi le soleil pour leur Dieu, persuadés que la nuit, en l'absence de cet astre, ils pouvaient impunément s'abandonner à leurs désirs : AIu solem ponebant Deum, ut accidente sole, sine Deo essent. Ces malheureux aveugles n'en étaient pas moins coupables ; mais ils avaient du moins la pudeur d'éviter les regards de leur Dieu. Mais les chrétiens, eux, qui savent que Dieu est partout, qu'il voit tout, comme il le dit lui-même par l'organe de Jérémie. (xxtn. 24.) Cœlum et terram ego impleo, ne laissent pas néanmoins de pécher et de l'offenser et de braver sa colère sous ses propres yeux. Ad lrncu.ndia.m provocant me antè faciem meam. ( Isa. Lxv. 3. ) Le pécheur, poursuit Dieu, en se rendant coupable en présence de son juge, le fait par là témoin de son crime : Egosam judea; et testis ( Jer. xxix. 23. ) Exciuatione caret, qui faciwa ipvo judice teste committit, dit St-Pierre Chrysologue. Celui qui commet un délit en présence même du juge, n'a pas d'excuse qui puisse le justifier. Cette pensée d'avoir offensé Dieu sous ses propres yeux, était ce qu'il y avait de plus poignant pour David, aussi disait-il : Tibi soli peccavi, et malum cordam te feci. ( Psalm. t. 3. ) Mais passons au second point, où nous verrons surtout combien est grande la malice du péché mortel.
DEUXIÈME POINT.
Le péché mortel est un grand déplaisir que l’on cause à Dieu.
VIII. Il n'y a point de déplaisir plus amer que de se voir maltraité par une personne que l'on aime et à laquelle on veut du bien. Quel est celui que méprise le pécheur? Il méprise un Dieu qui l'a comblé de tant de bienfaits, et l'a aimé jusqu'à mourir pour lui sur la croix. L'homme, en commettant un péché mortel, le bannit de son âme. Un cœur qui aime Dieu est aimé de Dieu, et Dieu lui-même vient habiter en lui : Si quis diligit me, pater meus dillget eum, et ad eum r.eniemus et mansionemapui l eum faciemus. (Jean, xiv. 23.) Le Seigneur n'abandonne point cette âme, à moins qu'elle ne le repousse elle-même, encore bien qu'il sache qu'elle doit bientôt le bannir : Non .deserlt niû deseratur, selon le concile de Trente.
IX. En se laissant aller au péché mortel, l'âme dit à Dieu : Seigneur, éloignez-vous de moi. Impi dixerunt secum, recede a nobis. ( Job. xxi. l/i. ) Ce n'est point la langue qui parle, mais l'acte, comme le remarque S t.-Grégoire : Recede, non verbis, sed moribus. Le pécheur n'ignore pas que Dieu ne peut habiter avec le péché ; qu'aussi, du moment où il se rend coupable, Dieu doit l'abandonner; aussi semble-t-il lui dire: Vous ne pouvez plus rester avec nous ; bon voyage. Et la même porte, par laquelle Dieu sort de l'âme, s'ouvre pour le démon, qui s'en empare. Quand le prêtre baptise un enfant, il ordonne au démon de sortir de cette âme : E.ei abeo, immundespiritus, et da locum spiritui sancto, comme dit le Rituel, mais lorsque l'homme se livre au péché, il dit à Dieu : Exi à me, Domine, da locum diabolo. Sortez de moi, Seigneur, et faites place au démon ; c'est lui que je veux servir.
X. On lit dans St.-Bernard que le péché mortel est si odieux à Dieu, que si la mort pouvait l'atteindre., il suffirait pour le faire mourir : Peccatum, quantùm in se est, Deum permit. Ce qui fait dire à Job que l'homme, quand il commet un péché mortel, se raidit contre Dieu et lève la main contre lui : Tetendit enim adnersih Deum manum suam, et contrâ omnipotente m roboratus est. ( Job, xv. 25. )
XI. Le pécheur sait fort bien qu'aussitôt qu'il commet un péché, Dieu le condamne à l'enfer, d'où il suit que lorsqu'il se résout à pécher, il voudrait que Dieu n'existât point, et par conséquent pouvoir lui arracher la vie, afin qu'il ne pût plus le punir. Cucurrit ( poursuit Job, v. 26. ) advenus eum erecto collo, etpingui cervice animatus est. Alors il dresse la tête d'orgueil, et court offenser Dieu ; et comme il va se mesurer avec une grande puissance, il s'arme, et de quelles armes ? Il s'arme d’ignorance ! L'embonpoint est le symbole de l'ignorance, d'où il suit qu'il s'arme d'ignorance en disant : « Ce n'est point un grand péché ; Dieu est plein de miséricorde, ta chair est faible, le Seigneur a pitié de nous. Erreur funeste, qui peuple l'enfer de tant de damnés!
XII. En outre, commettre un péché mortel, c'est affecter le cœur de Dieu. Ipsi autem ad iracandiam provocaverunt, et afflixerunt spiritum sanction «/««.(Isa. ixm. 10. ) Quel chagrin ne ressentiriez-vous pas, si vous veniez à apprendre qu'une personne que vous chérissez et à laquelle vous faites du bien, a tenté de vous priver de la vie ? Dieu est au-dessus de la douleur, mais s'il pouvait l'éprouver, un seul péché mortel suffirait pour le faire mourir de tristesse, comme le dit le P. Médina : Peccatum mortate, si possibile met, destrueret ipsum Deum, eo quod causa esset tristitiœ in Deo in finit œ. Ainsi donc, mon Cher frère, quand vous avez commis un péché mortel, si Dieu pouvait mourir, vous l'auriez déjà fait mourir de douleur, navré de voir que vous l'outragez et lui tournez le dos après tous les bienfaits qu'il vous a prodigués, jusqu'à donner tout son sang et sa vie pour l'amour de vous. Acte de contrition.

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