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SERMON XLIX.
POUR LE VINGTIÈME DIMANCHE A PR ES LA PENTECOTE.
De la passion dominante.
Incipiebat enim mori.... Domine, descende priusquam moriatur filius meus Jo.4. 47
Il était près de mourir.... Seigneur, venez avant que mon fils meure.
Les passions, par elles-mêmes, ne sont pas mauvaises ni nuisibles ; quand elles sont réglées selon la raison et la prudence, loin de nuire, elles profilent à l'âme. Quand, au contraire, elles sont désordonnées, elles causent des dommages irréparables à celui qui les suit ; car, lorsque la passion s'empare du cœur, elle obscurcit la vérité, et ne laisse plus voir ce qui est bien ni ce qui est mal. C'est pourquoi l’Ecclésiastique priait Dieu de le préserver de tout esprit passionné Animae irreverenti et infrunitre ne tradas me. Eccl. 93. 6. Gardons-nous donc de nous lais.ser dominer par quelque mauvaise passion.
On lit dans l'Évangile de ce jour, qu'un officier, à Capharnaüm, avait un fils près de mourir : Incipiebat enim mori. Ayant appris que Jésus-Christ arrivait en Galilée, il alla au devant de lui, et le pria de venir guérir son fils : Descende priusquam moriatur filim meus. On peut dire la même chose de celui qui commence à se laisser dominer par quelque passion. Incipit mori : Il est près de mourir de la mort de l'âme, qui est bien plus à craindre que celle du corps ; en sorte que, s'il veut rester en vie, il doit prier le Seigneur de le délivrer au plus tôt de cette passion : Domine, descende priusquam moriatur anima mea. Sinon, il périra misérablement.
Voilà ce que je veux vous montrer aujourd'hui, savoir : le grand danger où l'on est de se perdre, quand on se laisse dominer par une mauvaise passion.
Salomon a dit : Dieu a créé l'homme droit, c'est-à-dire, juste quant à l'âme ; mais l'homme, en prêtant l'oreille au serpent, s'est exposé aux combats Solummodo hoc inveni, quod fecerit Deus hominera rectum, et ipse 36 infinitis miscuerit quaestionibus. Eccl. t. 30. et a été vaincu par lui ; et après qu'il se fut révolté contre Dieu, ses passions se révoltèrent contre lui-même. — C'est de ces passions rebelles que parle saint Paul, quand il dit qu'une guerre continuelle règne entre la chair et l'esprit Caro enim concupiscit adversus spiritum, spiritus autem ad versus carnem. Gal. 5. 1 7. Cependant l'homme, aidé de la grâce de Dieu, peut bien résister à ses passions, et ne pas se laisser dominer par elles ; il peut même s'en rendre maître, et les soumettre à la raison, comme le Seigneur l'a dit à Caïn Sed sub te erit appetitus ejus, et tu dominaberis illius. Gcn. 4. 7. Quels que soient les assauts de la chair et du démon pour nous faire dévier de la voie de Dieu, Jésus-Christ a déclaré que le royaume de Dieu est au dedans de nous Ecce enira regnum Dei intra vos est. Lc. 11. 21. Dans ce royaume, la volonté est la reine : elle doit dominer sur tous les sens et sur toutes les passions. Or, quel plus précieux avantage et quel plus grand honneur peut avoir un homme, que d'être maître de ses passions ?
C'est là proprement la mortification intérieure, tant recommandée par les maîtres de la vie spirituelle : elle consiste à bien régler les mouvements de l'esprit : Regere motus animi ; et c'est ce qui constitue la santé de l'âme. La santé du corps dépend du maintien des humeurs dans un rapport convenable ; quand il en est une qui excède l'ordre, elle cause la mort. La santé de l'âme dépend du bon gouvernement des passions par la raison ; quand une passion domine la raison, elle s'empare de l'âme, la rend son esclave, et finit par la tuer.
Plusieurs mettent toute leur étude à composer leur extérieur de manière à paraître modestes et respectueux ; mais ils conservent dans le cœur de mauvais sentiments contre la justice, la charité, l'humilité ou la chasteté. Notre Sauveur leur réserve le châtiment dont il a menacé les scribes et les pharisiens, qui étaient attentifs à tenir bien pur ce qui paraissait au dehors, et qui au dedans nourrissaient des pensées injustes et immondes : Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites, parce que vous nettoyez- le dehors de la coupe et du plat ; mais à l'intérieur vous c-tes pleins de rapine et d'impureté Vae vobis, scribse et pharisœi hypocriioe, quia muadatis quod deforis est calicis et paropsidis, intus autem pleni esiis rapiaa et immunditia. Matth. 23. 25. Le Prophète-Roi dit que toute la gloire d'une âme qui est une vraie fille de Dieu, vient du dedans, de la bonne volonté Omnis gloria ejus filite Régis ab intus. Ps. 44. 14. A quoi sert donc, demande saint Jérôme, de s'abstenir de nourriture, et de tenir son cœur rempli d'orgueil ? A quoi bon se priver de vin, et s'enivrer de colère ? Quid prodest tenuari abstiaentia corpus, si animus intumescat iperbia ? Quid vinum non bibere, et odio inebriari ? Ep. ad Celant. Ceux qui agissent ainsi, au lieu de se défaire de leurs vices, les recouvrent du manteau de la dévotion.
Il faut donc que l'homme se dépouille de toutes les passions mauvaises ; autrement, loin de gouverner ses affections, il sera leur esclave, et en lui régnera le péché, contrairement à ce que l'Apôtre nous recommande : Que le péché, dit-il, ne règne point dans votre corps mortel, en sorte que vous obéissiez à ses convoitises Non ergo regnet peccatum in vestro mortali corpore, ut obediatis concupiscentiis ejus. Rom. 6. 12. — Selon saint Thomas, l'homme n'est maître de lui-même que lorsqu'il gouverne par la raison son corps et ses affections charnelles Rex ost ipsa ratio, quiatotum corpus hominis per eam regitur, et affectas hominis ab ea dirigitur et iuformatur. In Jo. 4. Icct. 7. Quand il se laisse dominer par ses vices, dit saint Jérôme, il perd l'honneur de régner : Perdit honorent regni, quando anima vitiis servit. Et suivant la parole du divin Maître, il devient esclave de sou péché Qui facit peccatum, servus est peccati. Jo. 8. 34.
Saint Jacques nous avertit que nous devons nous servir de notre corps et de ses appétits, comme nous nous servons des chevaux ; or, pour les chevaux, en leur mettant le mors à la bouche, nous les conduisons où nous voulons Equis frena in ora mittimus ad consentiendura nobis, et omne corpus illorum circuinferimus. Jac. 3. 3. Ainsi, quand nous sentons en nous quelque passion qui nous presse de la satisfaire, il est nécessaire de la soumettre au frein de la raison ; car, si nous voulons faire ce qu'elle demande, elle nous rendra semblables aux bêtes, qui ne vont pas où la raison les guide, mais où les pousse leur brutal appétit Homo, cum in honore esset, non intellexit ; comparatus est jumentis insipientibus, et similis factus est illis. Ps. 48. 13. Être assimilé aux brutes, dit saint Jean Chrysostome, c'est quelque chose de pire que d'être né brute ; car on peut supporter d'être privé de raison par sa propre nature Pejus est comparari jumentis, quam nasci jumentum ; nam naturaliter non habere rationem, tolerabile est. Mais être né homme, doué de raison, et puis vivre en brute, en suivant les appétits de la chair, sans tenir compte de la raison, cela est intolérable ; c'est se rendre pire qu'une bête qui agit en bête. Que diriez-vous d'un homme qui par goût habiterait dans les écuries avec les chevaux, se nourrissant comme eux d'avoine et de foin, et dormant sur la litière ? On fait encore plus mal devant Dieu, quand on se laisse entraîner par la passion.
C'est ainsi que vivaient les païens, qui, tenant leur esprit dans les ténèbres, sans distinguer le bien du mal, allaient où leurs sens les portaient ; saint Paul nous exhorte à éviter une telle conduite. Il ajoute que ces malheureux, renonçant à l'espoir du salut, s'étaient rendus esclaves de leurs vices, surtout de l'impudicité et de l'avarice, obéissant aveuglément à tout ce que la passion exigeait d'eux Non ambuletis sicut et (rentes ambulant, in vanitate sensus sui, tenebris obscuratum habentes intellectum. — Qui, desperantes, semetipsos tradiderunt impudicitiœ, in operationem imraunditiœ omnis, in avaritiam. Ephes. 4. 17. Voilà l'état misérable où se réduisent aussi les chrétiens qui, méprisant la raison et Dieu, font ce que leur dicte la passion qui les domine ; alors, en punition de leur péché, Dieu les abandonne à leurs mauvais désirs, comme il abandonna les païens Propter quod tradidit illos Deus in desideria oordis eorum. rom. i. 24. C'est le plus grand de tous les châtiments.
Saint Augustin dit qu'il y a deux cités qui peuvent être établies en nous, l'une par l'amour de Dieu, l'autre par l'amour-propre ; en sorte que, si l'amour de Dieu règne en nous, nous nous mépriserons nous-mêmes ; et si c'est l'amour-propre qui règne, nous mépriserons Dieu Fecerunt civitates duas amores duo : terrenam, amor sui usque ad contemptum Dei ; cœlestem, amor Dei usque ad contemptum sui. de Civ. D. l. 14. c. 28. Mais ce n'est que par la victoire sur nous-mêmes, que nous obtiendrons la couronne de la gloire éternelle ; aussi, telle était la grande maxime que saint François Xavier ne cessait d'inculquer à ses disciples : Vince teipsum : Il faut se vaincre soi-même. — Tous les sens et toutes les pensées de l'homme, a dit le Seigneur, inclinent au mal dès sa jeunesse Sensus enim et cogitatio humani cordis in malum prona sunt ab adolescentia sua. Gen. 8. 21. Il faut donc que, dans toute notre vie, nous tâchions de combattre et de vaincre les mauvaises inclinations, qui naissent continuellement en nous comme les mauvaises herbes dans les jardins. — Mais, dira quelqu'un, comment puis-je me délivrer des mauvaises passions, et les empêcher de naître en moi ? — Saint Grégoire répond : Autre chose est de voir hors de nous ces bêtes-là — c'est ainsi que le saint appelle les mauvaises passions, — et autre chose de les recevoir dans notre cœur Aliud est bas bestias in campo aspicere, aliud intra cordis caveam tenere. Mor. l. 6. c. 22. Tant qu'elles sont hors de nous, elles ne peuvent nous nuire ; mais, quand nous leur donnons entrée dans notre cœur, elles nous dévorent.
Toutes les mauvaises passions naissent de l'amour-propre ; il est notre principal ennemi, et nous devons le vaincre en renonçant à nous-mêmes, comme Jésus-Christ l'enseigne à ceux qui veulent le suivre Si quis vult post me venire, abneget semetipsum. Matth. 16. 24. On lit dans Thomas A-Kempis : non intrat in te amor Dei, nisi exulet amor tui : Si nous ne bannissons de notre cœur l'amour-propre, l'amour de dieu ne peut y entrer. La bienheureuse Angèle de Foligno disait qu'elle craignait plus l'amour-propre que le démon, parce que l'amour-propre a plus de force que le démon pour nous faire tomber. Sainte Marie-Madeleine de Pazzi disait pareillement : « Le traître que nous avons le plus à craindre, c'est l'amour-propre, qui, comme Judas, nous trahit par un baiser. Celui qui en triomphe, triomphe de tout. » Elle ajoutait : « Si on ne peut le tuer d'un coup, qu'on l'empoisonne. » Par ces derniers mots, la sainte nous fait comprendre que, ne pouvant détruire entièrement en nous l'amour-propre, puisque ce maudit ennemi, comme dit saint François de Sales, ne meurt qu'après notre mort, nous devons au moins tâcher de l'affaiblir autant que nous le pouvons ; car, lorsqu'il est fort, il nous tue. La récompense que donne l'amour-propre à quiconque le suit, dit saint Basile, c'est la mort Stipendium araoris proprii mors est, initium omnis mali. L'amour-propre ne cherche point ce qui est juste et honnête, mais seulement ce qui plaît aux sens ; c'est pourquoi Jésus-Christ a dit : Celui qui s'aime lui-même, en suivant son inclination naturelle ou sa propre volonté, se perdra Qui uiiiat animam suam, perdei euni. Jo. 12, 25. Ainsi, celui qui s'aime lui-même véritablement, et veut se sauver, doit refuser à ses sens tout ce que Dieu a défendu ; autrement, il perdra Dieu, et se perdra lui-même.
Il y a deux passions principales qui règnent le plus en nous : la concupiscible et l'irascible, c'est-à-dire, l'amour et la haine. J'ai dit que ce font les deux passions principales, parce que chacune d'elles, quand elle est vicieuse, entraîne à sa suite d'autres passions vicieuses : la concupiscible amène avec elle la témérité, l'ambition, la gourmandise, l'avarice, la jalousie, le scandale ; l'irascible amène la vengeance, l'injustice, la détraction, l'envie. — Saint augustin enseigne que, dans le combat contre les passions, nous ne devons pas entreprendre de les abattre toutes ensemble, dans un seul conflit ; il dit : Il faut fouler aux pieds la passion que nous avons terrassée, jusqu'à ce qu'elle n'ait plus la force de nous combattre ; après cela, nous devons tâcher d'abattre la seconde qui résiste Calca jaceiiiein, contiige cura resistente. Serm. 156. E. B.
Mais nous devons surtout examiner quelle est la passion qui domine en nous. Celui qui parvient à vaincre sa passion dominante, surmonte tout ; celui qui se laisse vaincre par elle, se perdra. Dieu avait ordonné à Saül de détruire tous les Amalécites, avec tous leurs animaux et tous leurs biens ; mais Saül, après avoir détruit ce qu'il y avait de plus vil, fit grâce de la vie au roi Agag, et conserva les objets précieux Pepercit Saul, et populus, Agag... et universis quae pulchra erant... ; quidquid vero vile fuit et reprobum, hoc demoliti sunt. 7, reg. 15. 9. Saül fut depuis imité en cela par les scribes et les pharisiens, auxquels Notre-Seigneur a dit que, tout en ayant soin de payer la dîme des moindres choses, ils négligeaient les points les plus importants de la loi, comme la justice, la charité envers le prochain, et la foi en Dieu Vae vobis, scribau et pharissei hypocritse, qui decimatis mentham, et anethum, et cyminuin, et reliquistis quse graviora sunt legis, judieium, et miseiicordiam, et fidem ! Matth. 23. 23. C'est ainsi que plusieurs se conduisent : tout en s'abstenant de certaines fautes de moindre importance, ils se laissent dominer par la passion qui prévaut en eux ; mais, s'ils ne donnent pas la mort à cette passion, ils n'obtiendront jamais la victoire qui doit les sauver. Le roi de Syrie, dans un combat, donna ordre à ses officiers de ne chercher à tuer que le roi d'Israël, sans s'occuper des autres Ne pugnetis contra minimum aut contra maximum, nisi contra solum regem Israël. II. Par. 18. 30. Le roi Achab fut tué, et les Syriens remportèrent la victoire. C'est là ce qui se passe en nous ; si nous ne tuons pas le roi, c'est-à-dire le vice dominant, nous ne pourrons jamais obtenir le salut.
Quand la passion domine l'homme, elle commence par l'aveugler, et l'empêche de voir le danger où il se trouve. Or, comment un aveugle peut-il éviter de tomber dans quelque précipice, s'il se laisse guider par un autre aveugle, tel que la passion qui, au lieu d'obéir à la raison, ne suit que l'attrait des sens et du plaisir ? Si un aveugle conduit un autre aveugle, tous deux tombent dans ta fosse Caecus autem si caeco ducatum praestet, ambo infoveam cadunt. Matth. 15. 14. Saint Grégoire (Mor. l. 29. c. 14.) dit que la ruse du démon est d'enflammer de plus en plus la passion qui prédomine en nous et qu'il porte ainsi beaucoup d'âmes à d'horribles excès. Hérode, pousse par la passion de régner, alla jusqu'à faire massacrer une multitude d'enfants innocents. Henri VIII, par affection envers une femme, se jeta dans un abîme de maux spirituels ; il ôta la vie à des personnes du caractère le plus digne, et finit par perdre la foi. Mais, qu'y a-t-il d'étonnant, si celui qui est dominé par la passion, ne voit plus ? C'est pour cela qu'il ne tient plus compte de rien, ni des réprimandes, ni des excommunications, ni même de sa damnation ; il ne songe qu'à satisfaire sa passion, sans s'inquiéter des suites ; et comme une vertu éminente est accompagnée d'autres vertus, de même un vice éminent est suivi d'autres vices, qui forment une chaîne d'iniquité, dit saint Laurent Justinien In una malignitatis catena fœderata sunt viiia. De Vita solit. c. 4.
Il est donc nécessaire, lorsque nous voyons qu'une passion commence à régner en nous, de l'abattre au plus tôt, avant qu'elle se fortifie, suivant l'avis de saint Augustin Cupiditas nequaquam robur accipiat ; cum parvula est, elidc illam. In Ps. 136. Saint Ephrem a dit de même : Quand on néglige de fermer une plaie, elle devient bientôt un ulcère incurable Nisi citius passiones sustuleris, ulcus elliciunt. De Perf. mon. — Voici un exemple qui prouve cette vérité. Un ancien moine, comme le rapporte saint Dorothée (Doctr. il.) ordonna à un de ses disciples d'arracher de terre un jeune cyprès, et le disciple le fil aussitôt : il lui dit ensuite d'en arracher un plus grand, lequel lui coûta plus de peine ; enfin, il lui ordonna d'en arracher un qui avait de profondes racines, et cette fois le disciple ne put en venir à bout. Alors, le moine lui dit :
« Il en est ainsi de nos passions : quand elles ont pris racine dans le cœur, on ne sait plus les extirper. » — Mes chers auditeurs, ayez toujours devant les yeux cette maxime : il faut que l'âme subjugue la chair, ou la chair subjuguera l'âme.
Cassien (Collât. 12. c. 5) donne sur cette matière une excellente règle : faisons en sorte, dit-il, que nos passions changent d'objet, et ainsi, de vicieuses, elles deviendront saintes. Quelqu'un est enclin à s'irriter contre tous ceux qui lui manquent de respect ; qu'il change d'objet, en tournant son indignation contre le péché, qui peut lui faire plus de mal que tous les démons de l'enfer. Un autre est enclin à aimer les personnes douées de quelque belle qualité ; qu'il tourne son amour vers Dieu, qui a toutes les belles qualités pour se faire aimer.
Mais le meilleur remède contre les passions, c'est la prière, c'est de nous recommander à Dieu, afin qu'il nous en délivre ; et quand la passion nous moleste davantage, nous devons redoubler nos prières. Alors, il sert peu de faire des raisonnements et des réflexions, parce que la passion obscurcit tout ; et même, plus on réfléchit, plus l'objet de la passion semble séduisant. Il n'y a donc pas d'autre moyen que de recourir à Jésus et à Marie, en les suppliant avec des larmes et des soupirs : Domine, salva nos, perimus : seigneur, sauvez-nous, nous périssons. Ne permittas me separari a te : Ne permettez pas que je me sépare de vous. Sub tuum prœsidium confugimus, sancta Dei Genitrix ! Nous nous réfugions sous votre protection, ô sainte Mère de Dieu !
Courage donc, âmes créées pour aimer Dieu ! élevons-nous au-dessus de la terre, détachons nos pensées el nos affections des choses méprisables de ce monde, cessons d'aimer la fange, la fumée et la pourriture, et employons toutes nos forces à aimer le souverain Bien, notre Dieu infiniment aimable, qui nous a créés pour lui-même, et qui nous attend dans le ciel, pour nous rendre heureux et nous faire jouir de sa propre gloire durant toute l'éternité.


SERMON L.
POUR LE VINGT-UNIÈME DIMANCHE APRES LA PENTECÔTE.
De l'éternité de l'enfer.
Tradidit eum tortoribus, quoadusque redderet universum debitum Matth. 18. 34.
Il le livra aux bourreaux, jusqu'à ce qu'il rendit tout ce qu'il devait.
On lit dans l'Évangile de ce jour, qu'un serviteur, ayant mal administré les biens de son maître, se trouva, en rendant ses comptes, débiteur de dix mille talents, c'est-à-dire, d'une somme énorme ; et le maître voulant être payé, ce serviteur le supplia de prendre patience et lui promit de rendre tout : Patientiam habe in me, et omnia reddam tibi. Alors le maître, touché de compassion, lui remit toute sa dette. Or, c »même serviteur était créancier d'un de ses compagnons pour la petite somme de cent deniers ; celui-ci, n'ayant pas de quoi payer pour le moment, le pria d'attendre ; mais il refusa sans pitié, et le fit mettre en prison. quand le maître fut instruit de cette conduite, il le fit venir en sa présence, et lui dit : Méchant serviteur, je t'ai remis dix mille talents, et toi, pour cent deniers, tu n'as pas eu pitié de ton compagnon ! — Après ce reproche, il livra le coupable aux agents de la justice, pour en être tourmenté jusqu'à ce qu'il eût payé toute sa dette : Tradidit eum tortoribus, quoadusque redderet universum debitum.
Dans ces dernières paroles, mes chers auditeurs, vous voyez la condamnation des pécheurs à la mort éternelle qui les attend. En mourant dans l'état de péché, ils meurent débiteurs envers Dieu de toutes leurs iniquités ; et comme, dans l'autre vie, ils ne peuvent plus satisfaire Dieu pour les fautes commises, ils en resteront éternellement redevables à sa justice, et ils devront souffrir éternellement les peines de l'enfer. C'est de cette éternité malheureuse que je veux vous parler aujourd'hui ; écoutez-moi avec attention.
« La grande pensée ! » c'est ainsi que saint Augustin appelait la pensée de l'éternité : Magna cogitatio. Il dit, que Dieu nous a faits chrétiens, et nous a instruits des vérités de la foi, afin que nous pensions toujours à l'éternité Ideo chrisliani facti siimus, ut semper de luturo saeculo cogi temus. Serm. 266. E. B. app. Cette pensée a fait quitter le monde à tant de grands de la terre, qui, se dépouillant de leurs richesses, sont allés s'enfermer dans un cloître, pour y vivre pauvres et pénitents. Cette pensée a porté tant de jeunes gens à se retirer dans les grottes, au fond des déserts, et tant de martyrs à se livrer aux tourments et à la mort, afin de sauver leur âme dans l'éternité ; car nous n'avons point ici une cité permanente, dit saint Paul Non enim liabemvis hic mancntem civitatem, sed fuluram inquirimus. Hcb. 13. 14. Non, chrétiens mes frères, ce n'est pas la terre qui est notre patrie ; elle n'est pour nous qu'un lieu de passage, par lequel nous devons arriver sous peu à la demeure de l'éternité Ibit homo in domum .Tternitalis suée. Ec.cl. 12. 5. Mais, dans cette éternité, la demeure des justes est bien différente de celle des pécheurs : la première est un palais de délices, la seconde une prison de tourments. C'est dans une de ces deux demeures que chacun de nous doit aller nécessairement, dit saint Ambroise In liane vel in illam seternitat »«nn cadam. necesse est.
Et où chacun entrera, il y demeurera à jamais ; l'arbre reste où il est une fois tombe. ^ Or, quand on abat un arbre, où tombe-t-il ? Il tombe où il penche. Et vous, mon cher frère, où tomberez-vous, quand l'arbre de votre vie sera déraciné par la mort ? Vous tomberez où vous pencherez : si vous penchez vers le midi, c'est-à-dire, si vous êtes dans la grâce de Dieu, vous serez toujours heureux ; mais si vous tombez vers le nord, vous serez à jamais malheureux. Il n'y a pas de milieu : ou toujours heureux dans le ciel, ou toujours désespéré dans l'enfer. Il est donc nécessaire de mourir, dit saint Bernard ou un autre auteur ; mais, après la mort, nous ne savons laquelle de ces deux éternités nous reviendra : Necesse mori ; post hoc autem, dubia œternitas.
Cette incertitude des deux éternités était la pensée continuelle de David, pensée qui éloignait le sommeil de ses yeux, et le tenait toujours atterré Anticipaverunt vigilias oculi mei ; turbatus sum, et non sum locutus : cogitavi dies antiques, et annos aeternos in mente babui. ps. 76. 5. Saint Cyprien demande ce qui inspirait à tant de saints de se livrer à un genre de vie qui était un martyre de tous les instants, à cause des continuelles rigueurs qu'ils exerçaient sur eux-mêmes ; il répond que c'était la pensée de l'éternité. Un moine s'enferma dans une fosse, où il ne faisait que s'écrier : « éternité ! éternité ! » La fameuse pécheresse convertie par l'abbé Paphnuce avait toujours l'éternité devant les yeux, et elle disait : « Qui m'assure que j'arriverai à l'éternité bienheureuse, et non à la malheureuse éternité ? » La même crainte occupa jusqu'à la mort saint André d'Avellin ; il tremblait et gémissait continuellement, demandant à chaque personne qu'il rencontrait : « Qu'en dites-vous : serai-je sauvé ou damné dans l'éternité ? »
Ah ! plût au Ciel que, nous aussi, nous eussions toujours devant les yeux l’éternité ! certainement, nous ne serions pas si attachés aux choses de ce monde ! Voici une belle réflexion de saint Grégoire : Celui qui fixe sa pensée sur l'éternité, ne s'enfle point dans la prospérité, et ne s'attriste point dans l'adversité ; car, n'ayant rien à désirer en ce inonde, il n'a rien à craindre : il ne désire que l'éternité bienheureuse, et il ne craint que l'éternité malheureuse Quisquis iu solo seterniiatis desiiierio figitur, nec prosperitate atlollitur, nec adversitate quassatur ; dum nil habet in raundo quod appelât, nihil est quod de mundo pertimescat. Mor. l. 10. c. 22. — une dame était fort attachée aux vanités du monde ; elle alla un jour se confesser au vénérable Jean d'Avila, qui lui imposa de retourner chez elle, et d'y considérer ces deux mots : « Toujours ! Jamais ! » Ayant obéi, elle se détacha du inonde, pour s'attacher à Dieu seul. — D'après saint Augustin, celui qui pense à l'éternité, et ne se convertit pas à Dieu, n'a pas la foi, ou a perdu le bon sens aeternitas ! qui te cogitât, nec pœnitet, aut certo fîdem non habet, aut, si habet, cor non habet. Saint Jean Chrysostome confirme cette vérité, quand il rapporte que les païens accusaient les chrétiens d'être ou des menteurs ou des insensés : menteurs, s'ils disaient qu'ils croyaient ce qu'ils ne croyaient pas ; insensés, s'ils croyaient à l'éternité, et commettaient des péchés Exprobrabant gentiles, aut mendaces aut stultos esse christianos : mendaces, si non crcderent, quod credere dicebant ; stultos, si credebant, et peccabant.
Malheur aux pécheurs ! s'écrie saint Césaire d'Arles ; ils entrent dans l'éternité, sans l'avoir connue ! et deux fois malheur : quand ils y seront entrés, ils n'en pourront plus sortir ! peccatoribus : incognitam ingrediuntur seternitatem ! sed. vse duplex : ingrediuntur, et non egrediuntur ! La porte de l'enfer s'ouvre pour y entrer ; mais elle ne s'ouvre point pour en sortir. C'est Dieu lui-même qui tient les clefs de l’enfer ; Et habeo claves mortis et inferni. Apoc. 1. 13. cela nous fait entendre que celui qui a le malheur d'y entrer, est privé de tout espoir d'en sortir. Saint Jean Chrysostome dit que la sentence des réprouvés est gravée sur la colonne de l'éternité, en sorte qu'il n'arrivera jamais qu'elle soit révoquée.
Dans l'enfer, il n'y a plus de calendrier ; on n'y compte plus même les années. Si un damné, dit saint Antonin, recevait la nouvelle qu'il doit un jour sortir de l'enfer, mais seulement après y avoir passé autant de millions d'années qu'ils y a de gouttes d'eau dans la mer et de grains de sable sur la terre, il éprouverait une plus grande joie qu'un condamné à la potence, auquel on annoncerait qu'il est délivré de son supplice et proclamé souverain du monde entier. mais, hélas ! tous ces millions d'années, aussi nombreux que les gouttes d'eau de la mer et les grains de sable de la terre, s'écouleront en effet, et l'enfer du damné ne sera pas plus avancé qu'au commencement ! Tous ces millions d'années se multiplieront à l'infini, et l'enfer ne fera jamais que de commencer ! Mais, dit saint Hilaire, à quoi bon vouloir compter des années dans l'éternité ? c'est un commencement sans fin : Ubi putas finem invenire, ibi incipit. Il ne peut y avoir de comparaison, ajoute saint Augustin, entre l'éternité et ce qui finit Quae finem habent, cum seternitate comparari non possunt. I)i ps. 36. s. 2. Tout damné consentirait volontiers à faire ce pacte avec Dieu : Seigneur, augmentez mes peines autant qu'il vous plaît, et fixez-en le terme aussi loin que vous le voulez ; pourvu que vous y mettiez un terme, je suis content. — Mais non, ce terme n'arrivera jamais ; il n'y en a plus pour moi, dit le malheureux damné Periit finis métis. Thren. 3. JS. Non : la trompette de la divine Justice, qui retentit sans cesse dans les abîmes de l'enfer, rappelle continuellement aux damnés que leur supplice doit toujours durer, toujours, et ne jamais finir, jamais !
Si l'enfer n'était pas éternel, il ne serait pas ce terrible châtiment qu'il est. Toute peine qui finit, dit Thomas a Kempis, n'est pas un grand mal : Modicum est et brève, omne quod transit cum tempore. Qu'à un malade on perce un abcès, on brûle un ulcère ; la douleur est grande, mais elle est supportable, parce qu'elle finit bientôt après. Mais, quand la souffrance dure longtemps, comme si un mal de dents se fait sentir durant trois mois continus, cela devient insupportable. Et même, si l'on devait rester dans un bon lit, mais toujours couché sur un côté pendant six mois, ou qu'on dût entendre nuit et jour la même musique, la même comédie, pendant une année entière, on en serait désespéré. pauvres pécheurs ! quel est leur aveuglement ! quand on les menace de l'enfer, ils répondent : Si j'y vais, patience !
— Mais ils ne parleront pas ainsi, quand ils seront en enfer, où la souffrance ne consiste pas à entendre toujours une musique, une comédie, ni à rester dans un lit toujours sur un côté, ni à sentir un mal de dents, mais à subir tous les tourments et tous les maux ; Congregabo super eos mala. Deut. 32. 23. et toutes ces peines ne doivent jamais finir !
Non, ces peines ne doivent jamais finir, ni jamais diminuer en quoi que ce soit ; le réprouvé doit toujours souffrir le même feu, la même privation de Dieu, la même tristesse, le même désespoir ; car dans l'éternité, dit saint Cyprien, il n'y a point de changement, le décret étant immuable. Et cette pensée augmentera immensément sa peine, en lui faisant sentir par anticipation et à chaque instant tout ce qu'il doit endurer à jamais. Le prophète Daniel, décrivant le bonheur des élus et la misère des réprouvés, dit que ceux-ci verront toujours leur éternité malheureuse Evigilabuiit, alii in vitam œternam, et alii in opprobrium, ut videant semper. Dan. 12. S. De sorte que l'éternité afflige le damné, non seulement par le poids de sa peine présente, mais encore par tout le poids de sa peine future, qui est éternelle.
Ce ne sont pas là des opinions controversées entre les docteurs ; ce sont des vérités de foi, clairement exprimées dans les saintes Écritures. — Mais, objecte un hérétique, on lit dans l'Écriture que le damné est envoyé au feu éternel ; Discedite a me, maledicti, in igaem seternum. Matth. 25. 41. c'est donc le feu qui est éternel, et non la peine du damné. — Ainsi parle l'incrédule, mais trop inconsidérément. A quelle fin Dieu aurait-il créé ce feu éternel, s'il ne devait servir au châtiment éternel des réprouvés ? Du reste, pour ôter toute ombre de doute, plusieurs autres passages de l'Écriture déclarent que ce n'est pas seulement le feu qui est éternel, mais aussi la peine du damné. On y lit que son supplice est éternel liDunt hi in supplicium Eeternum. Ibid. 46. Ailleurs, que le ver qui le ronge, ne meurt point Verrais eorumnon moritur, etignisnonexstinguitur. Marc. 9.43. Ailleurs encore, que ses tourments dureront toujours. Et enfin, en propres termes, que ses peines seront éternelles Fumus tormentorum eorum ascendet in sœcula sseculorum.
Mais, dit un autre incrédule, comment Dieu peut-il punir justement d'une peine éternelle un péché qui ne dure qu'un moment ? — On répond que la gravité d'une faute ne se mesure pas à la durée du temps, mais à la grandeur de la malice ; Penas dabunt in-interitu aeternas. 1Thess. i, 9. or, la malice du péché mortel étant infinie, ainsi que l'enseigne saint Thomas, "^ le coupable mériterait une peine infinie ; mais, ajoute le même Docteur, comme la créature n'est pas capable d'une peine infinie en intensité. dieu rend sa peine infinie en durée, ou éternelle. En outre, tant que le pécheur persiste dans son péché, il est juste que la peine qu'il mérite, ne cesse point ; de là, comme dans le ciel la vertu des bienheureux, parce qu'elle dure toujours, est toujours récompensée ; de même dans l'enfer le péché des damnés, parce qu'il dure toujours, est toujours puni. Eusèbe d'Emèse dit que, la cause, ou la volonté perverse, ne cessant pas d'exister, le châtiment n'aura jamais de fin Quia non recipit causa remedium, carebit fine supplicium. Ad monach. hom. I. le damné est tellement obstiné dans son péché, que, si dieu lui en offrait le pardon, il le refuserait, à cause de la haine qu'il garde envers Dieu. Ces paroles de Jérémie s'appliquent bien au réprouvé : Quare fadus est dolor meus perpetiius, et plaga mea desperabilis renuit curari ? (Jer. 15. ÎS.) Il dit : ma plaie est incurable, parce que je ne veux pas être guéri.
— Or, comment Dieu peut-il guérir la plaie de sa mauvaise volonté, quand il est disposé à refuser même le remède qui lui serait offert ? Voilà pourquoi le châtiment des réprouvés est appelé un glaive, une vengeance, qui est irrévocable Ego Dominus oduxi gladium meum de vagina sua irrevocabilem. Ezech. SI. 5. il arrive de là que la mort, si redoutée sur la terre, est désirée des damnés en enfer, mais sans qu'ils puissent jamais la trouver. En ces jours-là les hommes chercheront la mort, et ils ne la trouveront point ; et ils désireront mourir, et la mort fuira loin d'eux In diebus illis, quuprent homines mortem, et non inventent eam ; et dcsidorabunt mori, et fugiet mors ab eis. Apoc. 9. 6. Ils voudraient, pour sortir de leur malheur éternel, être exterminés et anéantis ; mais ils ne peuvent y parvenir Non est in illis medicamentum exterminii, Sap. Si un condamné à la potence est déjà précipité de l'échelle, et que le bourreau ne se hâte pas de le faire mourir, il excite la compassion du peuple. Les malheureux damnés vivent en mourant continuellement au milieu de leurs tortures ; mais ils n'ont de la mort que le tourment, elle ne leur ôte point la vie. La première mort, dit saint Augustin, arrache l'âme du corps du pécheur qui voudrait ne point mourir ; mais la seconde mort, ou la mort éternelle, retient dans le corps l'âme qui voudrait mourir Prima mors animara nolentem pellit e corpore ; secunda mors animam nolentem tenet in corpore. De Civ. D. l. 21. c. S. David dit que les damnés sont jetés dans l'enfer comme des brebis, pour y être la pâture de la mort Sicut oves in inferno positi sunt ; mors depascet eos. Ps.48. 15. La brebis, en paissant l'herbe, arrache les feuilles, et laisse la racine, qui fait que l'herbe ne meurt point et repousse toujours ; c'est ainsi que la mort agit sur les damnés : elle les tourmente par la peine, mais ne leur ôte point la vie, qui est comme la racine de la peine.
Mais, puisqu'il n'y a plus, pour ces malheureux, aucun espoir de sortir de l'enfer, ne pourraient-ils pas au moins se tromper eux-mêmes, et se faire illusion, en se disant : qui sait ? un jour peut-être. Dieu aura pitié de nous, et nous délivrera de ces peines ? — Hélas ! non : dans l'enfer, il n'y a pas d'illusion, il n'y a pas de Qui sait ? Le damné est certain, comme il est certain de l'existence de Dieu, que son enfer ne doit jamais finir. Il aura toujours devant les yeux ses péchés et la sentence de sa damnation éternelle Arguam te, et statuam contra faciem tuara. Ps. 49. 21.
Concluons. Ainsi, mes très chers frères, l'affaire de notre salut éternel est la seule qui doive nous préoccuper, selon ce que dit saint Eucher : Le but de nos efforts, c'est l'éternité Negotium pro quo contendimus, seternitas est. Il s'agit d'une éternité heureuse ou malheureuse : si nous nous sauvons, nous serons toujours heureux dans une mer de délices ; si nous nous damnons, nous serons toujours malheureux dans un abîme de tourments. Ce n'est pas là une affaire de peu d'importance ; elle embrasse tous nos intérêts pour toute l'éternité. Lorsque Thomas Morus fut condamné à mort par Henri VIII, Louise, sa femme, vint l'engager à consentir aux volontés du tyran ; mais il lui fit cette question : « Dites-moi, Louise : à mon âge avancé, combien d'années pourrais-je vivre encore ? » Sa femme lui répondit : « Vous pourriez bien vivre encore vingt ans.
« Pauvre marchande ! s'écria Thomas ; quoi ! pour vingt années de plus à passer sur cette terre, vous voulez que je perde une éternité de bonheur, et que je me condamne à une éternité de peines ? »
Ciel ! on croit à l'enfer, et on pèche ! Mes chers auditeurs, gardons-nous d'être un jour du nombre de tant d'insensés qui pleurent maintenant dans l'enfer. Les malheureux ! que leur reste-t-il des plaisirs qu'ils se sont donnés sur la terre ? Saint Jean Chrysostome, considérant le sort du mauvais riche et celui du pauvre Lazare, s'écrie : malheureux bonheur de ce monde, qui a conduit le riche au malheur éternel ! heureux malheur qui a conduit le pauvre au bonheur sans fin ! infelix félicitas, quw divitera ad seternam infelicitatem traxit ! lelix infelicitas, quae pauperem ad aeternitatis felicitatem perduxit ! serm. . 45 Les saints se sont ensevelis vivants dans la vie présente, pour ne pas se trouver, après la mort, ensevelis dans l'enfer pour toute l'éternité. Si l'éternité était une chose douteuse, encore devrions-nous faire tous nos efforts pour éviter une éternité de peines ; mais elle n'est point douteuse : c'est une vérité de foi, que chacun de nous, après cette vie, doit entrer dans l'éternité, pour y être à jamais heureux ou malheureux. Sainte Thérèse dit que c'est par manque de foi, que tant de chrétiens se damnent ; ranimons donc en nous la foi, quand nous lisons ces paroles du Symbole : Je crois la vie éternelle : credo vitam œternam. Souvenons-nous qu'après cette vie il y a une autre vie qui ne finira jamais, et prenons tous les moyens pour assurer notre salut éternel ; faisons tout, renonçons à tout ; s'il faut quitter le monde, quittons-le ; car on ne saurait prendre trop d'assurances, dit saint Bernard, quand il s'agit de l'éternité : Nulla nimia securiias, uhi periditatur œternitas.

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