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SERMON LI.
POUR LE VINGT-DEIX1F.ME DIMANCHE APRES LA PENTECOTE.
Angoisses et tourmenis des moribonds.
Reddite ergo quæ sunt Cœsaris, Cœsari, et quœ sunt Dei, Deo Matth. 22. 21.
Rendez donc à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu.
Un jour, les pharisiens, dans l'intention perfide de surprendre Jésus-Christ dans ses discours, afin de pouvoir l'accuser ensuite, lui envoyèrent demander s'il était permis de payer le tribut à César. Notre-Seigneur, leur faisant regarder la pièce de monnaie qui servait au paiement, les interrogea en ces termes : « De qui est cette image et celte inscription ? « Ils répondirent : « De César. » Alors, le divin maître leur dit : Reddite ergo, qnae sunt Cœsaris, Cœsari, et quœ sunt Dei, Deo : Rendez donc à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu. — Par ces paroles, il a voulu nous enseigner que nous devons donner aux hommes ce qui leur est dû ; mais, quant à l'amour de notre cœur, il le veut tout pour lui-même ; car c'est à cette fin qu'il nous a créés, et c'est ce qu'il nous a ordonné par un précepte formel : Vous aimerez le Seigneur votre Dieu de tout votre cœur Diliges Dominum Deum tuum ex toto corde tuo. —
Malheur à celui qui, au moment de la mort, verra qu'il a aimé les créatures, qu'il a aimé ses goûts, et qu'il n'a point aimé Dieu ! Alors, il cherchera la paix, et il ne pourra la trouver, parce que beaucoup d'angoisses fondront sur lui Angustia superveniente, requirent pacem, et non erit. Ezech.7. 25.
Quelles seront ces angoisses ? Les voici : le malheureux se dira dans sa détresse :
— 1. Hélas ! je pouvais me sanctifier, et je ne l'ai point fait !
— 2. Si j'avais encore le temps de remédier au mal qui est fait ! mais le temps est à sa fin !
— 3. Que ne puis-je au moins profiter du peu de temps qui me reste ! mais ce temps n'est pas propre à réparer mon malheur !
1. Hélas ! je pouvais me sanctifier, et je ne lai point fait !
Les justes, n'ayant pensé dans toute leur vie qu'à plaire à Dieu et à se sanctifier, vont avec une grande confiance au devant de la mort, qui les délivre des misères et des dangers de la vie présente, et les unit parfaitement à Dieu. Mais celui qui n'a songé qu'à se satisfaire lui-même, vivant à son aise, sans se recommander à Dieu, et sans s'occuper des comptes qu'il devra lui rendre un jour, comment pourra-t-il voir arriver la mort avec confiance ? Les malheureux pécheurs éloignent le souvenir de la mort, quand il se présente à leur esprit, et ils ne pensent qu'à vivre agréablement, comme s'ils ne devaient jamais mourir ; mais il est certain qu'un jour la fin doit venir pour chacun de nous Finis venit, venit finis. Ezech. 7. 2. et quand cette fin arrivera, chacun devra recueillir ce qu'il aura semé Quae enim seminaverit homo, hsec et metet. Gal. 6. 5. Si l'on a semé des œuvres saintes, on recueillera des récompenses et une vie éternelle ; mais, si l'on a semé des œuvres mauvaises, on recueillera des châtiments et une mort éternelle.
Le premier objet qui se présentera aux yeux du moribond, quand il saura qu'il va mourir, ce sera le tableau de sa vie passée ; et alors, les choses lui paraîtront bien différentes de ce qu'elles lui semblaient auparavant : ces vengeances qu'il regardait comme licites, ces scandales dont il faisait peu de compte, cette liberté de parler en matière obscène ou contre la réputation du prochain, ces plaisirs qui passaient pour innocents, ces injustices qu'il prétendait lui être permises, tous ces actes lui paraîtront alors tels qu'ils étaient en vérité, savoir, des péchés, des offenses graves envers Dieu, dont chacune méritait l'enfer. Ah ! ces aveugles volontaires qui, pendant leur vie, ferment les yeux à la lumière verront à leur confusion, au moment de la mort, tout le mal qu'ils ont fait : Alors s'ouvriront les yeux des aveugles Tunc aperientur oculi caecorum. Is. 35. 5. A la lueur du flambeau de la mort, le pécheur verra et comprendra ses torts avec douleur Peccator videbit, et irascetur, Ps. 11.10
Videbit : Il verra tous les désordres de sa vie : Sacrements, confessions sans vrai repentir et sans bon propos, contrats faits avec remords de conscience, dommages causés au prochain dans ses biens ou sa réputation, railleries offensantes, rancunes conservées, pensées de vengeance.
Videbit : II verra les bons exemples donnés par ceux qui ont la crainte de Dieu, et qu'il a tournés en dérision, en les traitant de bigots, de faux dévots, et en taxant d'hypocrisie leurs actes de vertu et de piété.
Videbit : Il verra les lumières et les invitations réitérées qu'il a reçues de Dieu, les nombreux avis des pères spirituels, ainsi que les résolutions prises et les promesses faites bien des fois, mais toujours négligées.
Videbit : Il verra spécialement les mauvaises maximes qu'il a tenues dans sa vie : « Il faut se faire estimer, et conserver son honneur. » Mais, est-ce en foulant aux pieds l'honneur de Dieu ? « Il faut prendre le plaisir, quand il vient. » mais, est-ce même en offensant Dieu ? « Que fait au monde celui qui est pauvre, et n'a point d'argent ? » Mais, voulez-vous gagner de l'argent, et perdre votre âme ? — Un tel répond : « N'importe. Que faire ? nous sommes dans le monde ; peut-on y paraître autrement ? » — Ainsi parlent les mondains dans le cours de la vie ; mais à la mort, ils changent de langage, et reconnaissent la vérité de cette maxime de Jésus-Christ : Que sert-il à l'homme de gagner tout l'univers, s'il perd son âme ? Quid enim prodest homini, si mundum universum lucretur, animse vero suée detrimentum patiatur ? Matth. 16. 26. Malheureux que je suis, se dit alors le malade, j'ai eu tant de temps pour mettre ma conscience en ordre, et voici que j'arrive à la mort dans un état si misérable ! Que m'en coûtait-il de me détacher de telle affection, de me confesser chaque semaine, de fuir telle occasion ? et eût-il dû m'en coûter beaucoup, je devais faire tout pour sauver mon âme ; ce qui importe par-dessus tout. — Mais, hélas ! les sentiments de ces moribonds, qui ont négligé leur conscience, ressemblent à ceux des damnés, qui, dans l'enfer, regrettent leurs péchés comme la cause de leur perte, mais sans fruit !
Au moment de la mort, on ne retire aucune consolation des divertissements dont on a joui, des pompes déployées, des succès obtenus, des vengeances exercées ; toutes ces choses, alors, deviennent autant de glaives qui percent le cœur Virum injustum mala capient in interitu. Ps. 139. 12. Les amis du monde, perdant leur vie, aiment à faire des banquets, à danser, à jouer, à rire et à se réjouir ; mais à l'heure de la mort, ces ris et ces joies se changeront en pleurs et eu tristesse, selon ce que dit saint Jacques Risus vester in lucium convertaïur, et gaudium in mœrorem. Jac. 4. 0. C'est ce qu'on voit souvent arriver. Ce jeune homme folâtre, qui entretenait la conversation par ses mots piquants, ses facéties impudiques, est atteint d'une maladie grave ; ses amis vont le visiter, et le trouvent tout afflige, tout triste : il ne badine plus, il ne rit plus, il ne parle plus ; et s'il profère quelque mot, il ne fait qu'exprimer la terreur et le désespoir. On lui dit : Qu'est-ce que cela signifie ? D'où vient cette grande tristesse ? Soyez tranquille, ce ne sera rien. — « Soyez tranquille ! » cela est facile à dire ; mais, comment peut-il être tranquille, ce pauvre malade dont la conscience se trouve chargée de beaucoup de péchés, quand il voit que dans peu il devra comparaître au tribunal de Jésus-Christ pour rendre compte de tout, et qu'il a bien raison de craindre la sentence de mort éternelle ? Il dit alors : insensé que j'ai été ! si j'avais aimé Dieu, je ne me trouverais pas maintenant dans ces angoisses ! — Il dit encore : Ah ! si j'avais le temps de remédier aux désordres de ma conscience ! — C'est le sujet du second point.
2. Si j’avais encore le temps de remédier au mal qui est fait ! Mais le temps est à sa fin.
Ah ! dira le malheureux moribond, si j'avais encore le temps ! — Mais, quand dira-t-il cela ? Lorsque déjà l'huile de sa lampe sera à la fin, et qu'il sera près d'entrer dans l'éternité. Une des plus grandes angoisses qu'on éprouve à l'heure de la mort, c'est de voir les mauvais usages qu'on a fait du temps, dans lequel, au lieu d'acquérir des mérites pour le ciel, on s'est accumulé des mérites pour l'enfer. — Ah ! si j'avais encore le temps ! — Quoi ! vous demandez du temps ? vous avez perdu tant de nuits à jouer, tant d'années à satisfaire vos désirs, sans penser à votre âme, et maintenant vous demandez du temps ? Mais il n'en reste plus Tempus non erit amplius. Ajaoc. 10. 6. Les prédicateurs ne vous ont-ils pas averti de vous tenir prêt pour la mort, parce que, suivant la parole du Seigneur, elle vous arriverait quand vous y penseriez le moins Estote parati ; quia, qua hora non putatis, Filius hominis veniet. luc. 12. 40. Vous avez méprisé ces avertissements, vous avez voulu perdre le temps que la bonté de Dieu vous accordait, sans que vous l'eussiez mérité, et maintenant le temps est fini pour vous. Écoutez la voix du prêtre qui vous assiste ; il vous ordonne de quitter ce monde : Proficiscere, anima christiana, de hoc mundo. Et où faut-il aller ? Dans l'éternité, dans l'éternité ! La mort n'épargne personne, ni les pauvres ni les monarques ; et quand son heure est venue, elle n'attend pas un instant : vous lui avez marqué des limites qu'il ne pourra dépasser Constituisti termines ejus, qui praeteriri non poterunt. Job. 14,5. Oh ! quelle sera la terreur du moribond, quand il entendra parler de sa fin prochaine, et qu'il dira en lui-même : Ce matin, je suis encore en vie ; ce soir, je serai mort ! Aujourd'hui, je suis dans cette maison ; demain, je serai dans une fosse ! Et mon âme, où sera-t-elle ? — Son épouvante augmentera, quand il verra préparer le cierge pour sa mort, et qu'il entendra le confesseur ordonner aux parents de sortir de la chambre, et de ne plus y entrer. Elle augmentera encore, quand le confesseur lui mettra entre les mains le crucifix, en disant : « Embrassez Jésus-Christ, et ne pensez plus au monde. » Il prend le Crucifix, et il le baise ; mais, en le baisant, il tremble au souvenir de tant d'injures qu'il lui a faites ! Il voudrait alors avoir un vrai repentir de ses fautes ; mais il voit que son repentir est forcé par la nécessité de la mort imminente, selon ce qu'enseigne saint Augustin : Celui qui est abandonné par ses péchés avant d'y renoncer, ce n'est pas librement, mais comme de force qu'il les désavoue* Qui prius a peccatis relinquitur, quam ipse relinquat, ea non libère, sed quasi necessitate coudemnat. De Vera Pœn. c. 17.
L'erreur commune des mondains pendant leur vie, c'est que les choses de la terre leur semblent grandes, tandis que celles du ciel leur semblent petites et incertaines, comme des choses qu'on voit de loin ; les tribulations leur paraissent insupportables ; les péchés graves sont à leurs yeux comme des choses qui n'ont pas beaucoup d'importance. Ces malheureux se trouvent comme enfermés dans un lieu rempli de fumée, où ils ne peuvent discerner les objets. Mais à l'heure de la mort, ces ténèbres se dissipent, et l'âme voit les choses comme elles sont : tout ce qui est temporel, se lais.se voir ici qu'il est, vanité, mensonge, illusion ; et ce qui est éternel se montre grand, comme il est en effet. Ah ! que le jugement, l'enfer, l'éternité, dont on fait peu de compte dans la vie, paraîtront de grandes choses au moment de la mort ! Et à mesure que ces choses se découvriront telles qu'elles sont, les terreurs du moribond ne feront qu'augmenter, dit saint Grégoire. Plus la sentence du Juge approche, plus se fait sentir la crainte de la condamnation lu morte fit tanto timor acrior, quanto et retributio aeterna vicinior ; et quanto magis districtura judicium quasi tangitur, tanto vehementius formidntur, Mor. l. 24. c. il. — Aussi le malade s'écrie-t-il alors en soupirant : Oh ! comme je meurs désolé ! que je suis misérable ! Oh ! si j'avais su que m'attendait une mort si malheureuse ! — Eh quoi ! ne l'avez-vous pas su ? mais vous deviez le prévoir ; car vous saviez qu'une mauvaise vie ne peut se terminer par une bonne mort. — Il continue : Mais, puisque dans peu je dois mourir, que ne puis-je au moins en ce moment tranquilliser ma conscience ! — nous arrivons ici au troisième point.
3, Que ne puis-je au moins profiter du peu de temps qui me reste ! mais ce temps n'est pas propre à réparer mon malheur !
Les derniers moments des moribonds qui ont négligé le soin de leur âme, ne sont pas propres à remédier aux désordres de leur conscience, et cela pour deux raisons : la première, c'est que le temps qui reste, est fort court ; car, lorsque la maladie devient grave, on ne s'occupe que des médecins, des remèdes, du testament à faire ; d'ailleurs, alors, les parents, les amis, et même les médecins ne font que tenir le malade dans l'illusion, en lui donnant l'espoir qu'il ne mourra pas de cette maladie ; en sorte que, trompé par la confiance qu'on lui inspire, il sera loin de se persuader que sa fin approche. Quand donc commencera-t-il à s'en persuader ? Lorsqu'il sera près de mourir ; et c'est la seconde des raisons pour lesquelles ce temps n'est pas propre à remédier aux maux de l'âme. Alors, comme le corps est malade, l'esprit l'est aussi : les oppressions de poitrine, les douleurs de tête, les évanouissements, les délires, accablent tellement le malade, qu'il se trouve incapable de s'appliquer à concevoir une vraie détestation de ses péchés, et à réparer les désordres de sa vie passée, en sorte qu'il ait la conscience tranquille. La seule nouvelle qu'on lui donne de sa mort prochaine, le trouble au point qu'il ne vit plus qu'à demi.
Lorsqu'on souffre d'une forte migraine, tellement qu'on a dû passer deux ou trois nuits sans dormir, on ne saurait même dicter une simple lettre de cérémonie ; comment donc, au moment de la mort, réparer une conscience en désordre depuis trente ou quarante années, quand, dans les douleurs de la maladie, on entend peu, on comprend peu, et on ne voit qu'un amas confus de choses qui toutes épouvantent et troublent l'esprit ? Alors se vérifie ce qu'on lit dans l'Evangile, touchant la nuit, où l'on ne peut plus agir Venit nox, quantlo nemo potest operari. Jo. 9. 4. xi Jani enim non poteris villicare. Luc. 16. 2. Alors, on entend intérieurement cette voix qui dit : Maintenant, il n'est plus temps de travailler ; ce qui est fait, est fait.- Dans ce triste état, les angoisses ne font que se multiplier Anguslia superveniente..., conturbatio super conturbatiouem veniet. Ezech. 7. 25.
On entend dire souvent : Cet homme a mené une mauvaise vie, mais il a fait une belle mort, au milieu des regrets, des gémissements. — Écoutons saint Augustin : Ce qui fait pleurer ces pécheurs, dit-il, c'est la crainte de la mort imminente, et non le repentir de leurs péchés Morientes, non delicti pœnitentia, sed mortis urgentis admonitio compellit. Ils ont horreur, non du péché, mais du feu, ajoute-t-il ailleurs Non peccare metuit, sed ardere. Epist. 145. E. B. Jusqu'ici, le moribond a aimé certains objets coupables, et maintenant, les détestera-t-il ? Peut-être même les aimera-t-il encore plus ; car les objets aimés, quand on craint de les perdre, en deviennent plus chers. On connaît l'histoire de ce docteur de paris, maître de saint Bruno : il mourut avec des signes de pénitence ; mais ensuite, son corps étant sur la bière, il déclara qu'il était damné. *" Si, au moment de la mort, même les personnes saintes se plaignent d'avoir la tête si faible, qu'elles ne peuvent guère penser à Dieu et appliquer leur esprit à produire de bons actes, comment celui qui n'en a pas eu l'habitude de le faire durant sa vie, le fera-t-il à sa mort ? cependant, dira-t-on, les paroles du moribond semblaient exprimer un vrai repentir de sa mauvaise vie ; mais le point est de savoir s'il a réellement eu un vrai repentir : alors, le démon trompe, en faisant prendre pour un vrai repentir la velléité d'avoir le repentir (Bollani. G. oct.) — Le pécheur dit : Je me repens », je regrette de tout mon cœur, etc. — Mais ces paroles sortent d'un cœur de pierre De medio petrarum dabunt voces. Ps. 103. 12. — On allègue qu'il s'est confessé plusieurs fois, qu'il a reçu tous les sacrements. — Mais, demanderai-je, est-il sauvé ? Dieu sait comment il a fait ces confessions, comment il a reçu les sacrements. — On ajoute qu'il est mort tout résigné. — « Résigné ? » Le condamné qu'on mène à l'échafaud, semble aussi se résigner ; mais pourquoi ? Parce qu'il ne peut s'échapper des mains des exécuteurs, qui le tiennent enchaîné.
momentum, a quo pendet œternitas ! moment d'où dépend une éternité ! L'approche du dernier moment faisait trembler les saints ; ils s'écriaient : « Mon Dieu ! dans peu d'heures, où serai-je ? » Saint Grégoire observe que la crainte de la vengeance divine va parfois jusqu'à troubler même l'âme du juste Nonnunquam terrore vindictae etiam justi anima turbatur. Mor. l. 24. c. 18. Que sera-ce donc de celui qui s'est peu occupé de Dieu, quand il verra se dresser l'échafaud où il doit être supplicié ? Il verra de ses yeux la mort qui va frapper son âme, et il commencera dès lors à éprouver la colère de Dieu Videbunt oculi ejus interfectionem suara, et de furore Omnipotentis bibet. Job. 21. 20. Le Viatique qu'il doit recevoir, l'Extrême-onction qui lui est donnée, le Crucifix qu'on lui met en main, la recommandation de l'âme que récite le prêtre, le cierge bénit qui est allumé, formeront l'échafaud de la divine justice. Le malade s'aperçoit que déjà il se couvre d'une sueur froide, qu'il ne peut plus se mouvoir, qu'il ne peut plus parler, que déjà la respiration lui manque, en un mot, que le moment de sa mort est proche ; il voit son âme souillée de péchés, le Juge qui l'attend, l'enfer qui brûle sous ses pieds ; et c'est au milieu de cette confusion de ténèbres et de craintes qu'il entrera dans l'éternité !
Puissent les hommes avoir la sagesse de comprendre et de prévoir ce qui doit leur arriver à la fin ! Utinam sapèrent, et intelligerent, ac novissima providerent ! Deut. 32. 29. — Voilà, mes chers auditeurs, comment l'Esprit-Saint nous avertit de prévenir dès maintenant ces terribles angoisses qui nous attendent à l'heure de la mort. Tâchons donc au plus tôt de mettre en ordre les comptes que nous devons rendre à Dieu, car, alors, il nous sera impossible de le faire de manière que notre âme soit sauvée.
Mon Jésus crucifié ! je ne veux pas attendre la mort pour m'unir à vous ; je vous embrasse dès à présent. Je vous aime par-dessus toutes choses, et, parce que je vous aime, je me repens de tout mon cœur de vous avoir offensé et méprisé, vous qui êtes une bonté infinie. Je suis résolu et j'espère, avec votre grâce, de vous aimer toujours désormais et de ne plus vous offenser ; aidez-moi par les mérites de votre passion.


SERMON LII.
POUR LE VINGT-TROISIÈME DIMANCHE APRÈS LA PENTECÔTE.
De l'impénitence
Domine, filia mea modo defuncta est Matth. 9, 18.
Seigneur, ma fille vient de mourir.
Que Dieu est bon ! Pour obtenir d'un homme le pardon d'un déplaisir que nous lui avons causé, combien de peines ne devons-nous pas nous donner ! Il n'en est pas de même de dieu : quand un pécheur s'humilie et tombe à ses pieds, se repentant de l'avoir offensé, aussitôt il lui pardonne et il l'embrasse. Pécheurs, dit le Seigneur, je me suis détourné de vous, parce que vous vous étiez détournés de moi ; retournez-vous vers moi, et je me retournerai vers vous Convertimini ad me, ait Dominus exercituum, et convertar ad vos. Zach. i. 3. et je vous embrasserai. — En effet, lorsque David fut repris de son péché par le prophète Nathan, il rentra en lui-même et dit : j'ai péché, j'ai offensé Dieu : Peccavi Domino. Et au même instant, le Prophète lui déclara que Dieu lui avait pardonné Dominus quoque transtulit peccatum tuum. II. Rtg. i2. 13.
Venons à l'Évangile du jour, où il est dit qu'un chef de synagogue, dont la fille était morte, recourut aussitôt à Jésus-Christ, afin qu'il vînt lui rendre la vie, en posant sa main sur elle Domine, filia mea modo defuncta est ; sed veni, impone manum tuam super eam, et vivet. Saint Bonaventure, au sujet de ce texte, s'adresse au pécheur, et lui dit : Mon frère, cette fille, c'est votre âme : le péché lui a donné la mort ; hâtez-vous de vous convertir à Dieu Filia tua est anima : per culpam modo defuncta est ; festina conversionem. Faites-le bien vite ; car, si vous tardez, si vous différez de jour en jour, la colère de Dieu viendra vous surprendre, et vous jettera dans l'enfer, comme l'Esprit-Saint vous en avertit Non tardes converti ad Dominum, et ne différas de die in diem ; subito enim veniet ira illius, et in tempère vindictse disperdet te. eccli. 5. 8.
Ce sera là le sujet de ce sermon, où je vous ferai voir :
— dans le premier point, le danger que court celui qui se trouve en état de péché, et qui diffère sa conversion,
— et dans le second, le remède à employer par celui qui se trouve en étal de péché, et qui veut se sauver.
1. Le danger de celui qui se trouve en état de péché, et qui diffère sa conversion.
Saint Augustin considère trois sortes de chrétiens : les premiers sont ceux qui, après le baptême, ont toujours conservé l'innocence ; les seconds, ceux qui, après avoir péché, se sont convertis, et ont ensuite persévéré dans la grâce de Dieu ; les troisièmes, ceux qui toujours sont tombés et retombés, et que la mort a trouvés dans ce malheureux état. Quant aux premiers et aux seconds, le saint Docteur les donne pour assurés de leur salut ; mais quant aux troisièmes, il ne dit pas qu'ils se sauvent, il ne le présume pas, il ne le promet pas Non dico, non praesumo, non proraitto. Serm. 293. E. B. ; paroles qui dénotent son sentiment : c'est-à-dire qu'il est fort difficile que de tels pécheurs se sauvent. Saint Thomas (i. 2. q. 75. a. 4) enseigne que celui qui est en état de péché mortel, ne peut y rester sans commettre un nouveau péché. C'est ce qu'a dit avant lui saint Grégoire : Le péché qui n'est pas expié par la pénitence, entraîne par son propre poids l'âme à un autre péché ; de sorte que le péché est cause d'un autre péché Peccatum quod pœnitentia non diluit, ipso suo pondère mox ad aliud trahit ; unde fit ut non solum peccatum sit, sed et cauaa peccati. mor. l. 25. c. 12. Un péché est cause d'un autre péché ; cela vient de ce que la raison dans le pécheur, étant désordonnée, le porte au mal, en sorte qu'il ne peut résister longtemps à la tentation, comme l'explique saint Anselme Quando quis manet in peccato, ratio jam est deordinata ; et ideo, veniente tentatione, faciet id quod est facilius agere. c'est pourquoi, selon saint Antonin, quoique le pécheur connaisse le bien, qui est d'être dans la grâce de Dieu, se trouvant néanmoins privé de la grâce, quelque effort qu'il fasse pour éviter de tomber, il retombe toujours Par peccatum non potest prosequi bonum quod cognoscit ; conatur, et labitur. C'est qu'en effet, suivant la parole de Notre-Seigneur, une branche séparée de la vigne ne peut porter de fruit Sicut palmes non potest ferre fructum a semetipso, nisi manserit in vite ; sic nec vos, nisi in me manseritis. Jo. 15. 4.
Mais moi, dit un jeune homme, plus tard, je me donnerai à Dieu. — Telle est la fausse espérance qui porte les pécheurs à demeurer dans le péché jusqu'à la mort, et à passer de la mort à l'enfer. Comment pouvez-vous dire que vous vous donnerez à Dieu plus tard ? Qui vous promet que vous en aurez le temps, et qu'une mort imprévue ne viendra pas vous enlever du monde, avant que vous vous soyez donné à Dieu ? Écoutez cet avis de saint Grégoire : Le Seigneur a promis le pardon à celui qui se repent de ses fautes ; mais il n'a pas promis de donner, à celui qui veut persister dans le péché, le temps de se convertir Qui pœnitentiae veniam spopondit, peccanti diem crastinum non promisit. /n Evang. hom. 12, — Vous dites : « Plus tard. » Mais Jésus-Christ déclare que le temps n'est pas en notre pouvoir, que Dieu se l'est réservé Non est vestrum nosse tempora vel momenta, quse Pater posuit in sua potestate. Act. 1. 7. Il nous donne en outre l'exemple d'un figuier qui était resté trois années sans porter de fruit ; le maître, le trouvant inutile, ordonna de l'abattre Ecce anni très sunt, ex quo venio quasrens fructum in ficulnea hac, et non iuvenio ; succide ergo illam : ut quid etiain terram occupât ? Luc. 13. 7. — Vous qui dites : « Plus tard, je me donnerai à Dieu ; » écoutez cette question : Pourquoi le Seigneur vous conserve-t-il la vie ? est-ce afin que vous continuiez à pécher ? non, certes : il vous donne la vie, afin que vous quittiez le péché, et que vous vous corrigiez : Ne savez-vous pas, demande saint Paul, que la bonté de Dieu vous veut amener à la pénitence ? Ignoras quoniara benignitas Dei ad pœnitentiam te adducit ? rotn. S. 4. Si, au lieu d'avoir la volonté de vous corriger, vous dites : « Plus tard, on en parlera » alors, Dieu dira : Succide ergo illum : ut quid etiam terram occupât ? Pourquoi cet indigne pécheur reste-t-il sur la terre ? pour continuer à m'offenser ? Vite, qu'on abatte cet arbre qui ne donne pas de fruit, et qu'on le jette au feu Omnis ergo arbor quse non facit fructum bonum, excidetur, et in ignera mittetur. Matlh. 3. 10.
Mais, supposons que plus tard le Seigneur vous donne le temps de vous convertir ; si vous ne vous convertissez pas maintenant, vous convertirez- vous plus tard ? Les péchés sont comme autant de chaînes qui lient le pécheur Funibus peccatorum suorum constringitur. Prov. 5. 22. Mon frère, si vous ne savez pas rompre les chaînes qui vous lient maintenant, comment pourrez-vous les rompre plus tard, quand elles seront redoublées par les nouveaux péchés que vous aurez commis ? C'est ce que le Seigneur a daigné montrer un jour à saint Arsène, comme Rosweide le rapporte dans les Vies des Pères : pour lui donner à entendre jusqu'où va la folie des pécheurs impénitents, il lui fit voir un éthiopien qui, trouvant un fagot trop pesant, ne faisait qu'y ajouter d'autres morceaux de bois, et se rendait ainsi de plus en plus impuissant à l'emporter ; ensuite, il lui dit :
« Voilà ce que font les pécheurs ; ils voudraient se décharger des péchés qu'ils ont commis, et ils en commettent de nouveaux. » En outre, ces nouveaux péchés les entraînent à d'autres excès plus nombreux et plus coupables. Ainsi Caïn, après avoir péché par envie contre son frère, en vint à le haïr, puis à le tuer, et finit par désespérer de la miséricorde de Dieu, en disant que son iniquité était trop grande, pour qu'il pût en obtenir le pardon Major est iniquitas mea, quam ut veniam merear. Gen. 4. 13. De même Judas, ayant d'abord péché par avarice, trahit Jésus-Christ, et puis se donna la mort. On le voit, les péchés entraînent le pécheur, et le rendent tellement leur esclave, que le malheureux connaît sa ruine, et qu'il la veut Iniquitatts suae capiunt impium. Prov. 5. 22.
De plus, les péchés pèsent tellement sur la tête du pécheur, qu'ils ne lui laissent plus voir le ciel ni le salut éternel, ainsi que David le confessait de lui-même en gémissant : Mes iniquités se sont élevées jusqu'au-dessus de ma tête, et comme un fardeau accablant elles se sont appesanties sur moi Iniquitates meœ supergressae sunt caput meum, et sicut onus grave, gravatse sunt super me. Ps. 37. 5 En sorte que le malheureux perd la raison, ne regarde plus que les biens terrestres, et oublie les jugements de Dieu Et everterunt sensum suum, et declinaverunt oculos suos, ut non vidèrent cœlum, neque recordarentur judiciorum justorum . dan. 13. 9. Il va jusqu'à haïr la lumière, craignant qu'elle ne le trouble dans ses indignes plaisirs : Celui qui fait mal, hait la lumière Qui male agit, odit lucem. Jo. 3. 20, dit Jésus. Ainsi plongé dans l'aveuglement, il ne fait que tourner au milieu du mal, allant d'un péché à un autre In circuitu impii ambulant. Ps. il. 9. Et il méprise tout, avertissements, inspirations divines, enfer, paradis et Dieu : Quand l'impie est arrive au fond de l’abime des péchés, il méprise tout Impius, cum in prolundum venerit peccatorum, contemnit. prov. 18. 3.
Job disait : Il m'a brisé, en me faisant plaie sur plaie, il est venu fondre sur moi comme un géant Concidit me vulnere super vulnus, irruit in me quasi gigas. Joh. 16. 15. Quand on surmonte une tentation, on acquiert plus de force pour vaincre les autres à l'avenir, et la force du démon diminue ; quand, au contraire, on cède à la tentation, le démon devient un géant, et l'on se trouve si faible, qu'on n'a presque plus la force de lui résister. Si quelqu'un reçoit une blessure de son ennemi, il perd de ses forces ; et si, après cela, il reçoit encore d'autres blessures, il sera tellement affaibli, qu'il ne pourra plus se défendre. C'est ce qui arrive à ces insensés qui disent : « Plus tard, je me donnerai à Dieu ; » comme s'ils pouvaient résister au démon, quand ils ont perdu leurs forces, et que leurs plaies se sont gangrenées Putruerunt et corruptEe sunî cicatrices meœ, a facie insipientise meae. Ps. 31. 6. Les plaies peuvent se guérir facilement, quand on se hâte d'y remédier ; mais quand elles sont gangrenées, la guérison devient très difficile ; il faut alors y appliquer le feu, et bien souvent, malgré le feu , on ne parvient pas à les guérir.
Mais on objectera : Saint Paul assure que Dieu veut le salut de tous les hommes Omnes homines vult salvos fieri. I. Tim. 2. 4. Et Jésus-Christ est venu sur la terre pour sauver les pécheurs Christus Jésus venit in hune mundum peccatores salvos facere. Tim. 1. 15. — Je réponds : Dieu veut le salut de tous les hommes, sans aucun doute ; mais cela s'entend de ceux qui veulent se sauver, non de ceux qui veulent se perdre, Jésus-Christ est venu pour sauver les pécheurs, mais non les obstinés. Pour nous sauver, deux choses sont nécessaires : premièrement, la grâce de Dieu, et secondement, notre coopération. C'est pourquoi le Seigneur nous avertit qu'il frappe sans cesse à la porte de notre cœur, prêt à y entrer, si nous voulons le recevoir Ecce sto ad ostium, et pulso ; si quis audierit vocem meara, et aperuerit mihi januam, intrabo ad illum. Apoc. 3. 20. Ainsi, pour que Dieu entre en nous par sa grâce, il est nécessaire que nous prêtions l'oreille à sa voix, et que nous lui ouvrions notre cœur. De même, l'Apôtre nous engage à opérer notre salut avec crainte et tremblement Cum metu et tremore vestram salutem operamini. Phil.2. 12. II dit : opérez : Operamini ; nous devons donc, de notre côté, y coopérer par les bonnes œuvres ; sans quoi, le Seigneur nous donnera seulement la grâce suffisante, avec laquelle, tant qu'elle reste suffisante, et ne devient pas efficace, comme l'expliquent les théologiens, nous pourrons nous sauver, mais certainement nous ne nous sauverons pas. en voici la raison : celui qui est en état de péché, et qui continue à pécher s'attache à la chair et s'éloigne de Dieu de plus en plus ; or, comment Dieu peut-il se rapprocher de nous par sa grâce, quand nous ne faisons que nous éloigner de lui de plus en plus ? Alors aussi, il se retire, et sa main cesse de répandre sur nous ses faveurs : Je délaisserai
(cette vigne stérile), et je défendrai aux nuages d'y laisser tomber la pluie Et pouam eam desertam... ; et nubibus mandabo, ne pluant super eam imbrem. Is. 5. 6. Quand une âme continue à offenser Dieu, le Seigneur l'abandonne et la prive de ses secours : alors, elle ne sentira plus le remords de la conscience, elle ne verra plus la lumière qui doit la diriger, et ainsi s'augmenteront en elle l’aveuglement de l'esprit et l’endurcissement du cœur ; en sorte qu'elle restera insensible aux avertissements divins, aux maximes de la foi et aux funestes exemples des autres âmes sur elles, qui sont allées finir leurs désordres dans l'enfer.
Mais, qui sait ? dit un obstiné ; Dieu aura peut-être pitié de moi, comme il a eu pitié de certains grands pécheurs.
— Saint Jean Chrysostome lui répond : Vous dites : « Dieu me donnera peut-être la grâce du salut ; » pourquoi dites-vous : « Peut-être ? » Parce que ce cas est quelquefois arrivé ; mais, pensez qu'il s'agit de votre âme, qui, une fois perdue, est perdue pour toujours « Portasse dabit, - iiiquis ; cur dicis : - Fortasse ? r Contigit aliquando ; sed cogita quod de anima délibéras. In II. Cor. hom. 22. — Telle est la réponse du saint Docteur ; je reprends et j'ajoute : Oui, il est vrai que Dieu, par certaines grâces extraordinaires, a sauvé quelques pécheurs énormément coupables ; mais ce sont là des cas très rares, ce sont des prodiges, des miracles de la grâce, par lesquels Dieu a voulu montrer jusqu'où va sa miséricorde. Ordinairement, pour les pécheurs qui ne veulent pas en finir, Dieu met fin à leur conduite en les condamnant à l'enfer, suivant ses menaces si multipliées dans les saintes Écritures. Il dit aux pécheurs impénitents : vous avez méprisé tous mes conseils, vous n'avez tenu aucun compte de mes remontrances ; eh bien, moi à mon tour, quand je vous verrai périr, je me moquerai de vous et vous tournerai en dérision Despexislls omne consilium meum, et increputiones meas neglexistis ; ego quoque in interitu vestro ridebo et subsarmabo. prov. 1. 25. — Il ajoute : Alors, ils m'invoqueront, et je ne les écouterai point Tune invocabunt me, et non exaudiam. Ibid. 28. Je les ai appelés plusieurs fois et ils n'ont point voulu m'entendre ; Et non audierunt, nec inclinaverunt aurem suam ; sed induraverunt cervicem suam, ne audirent me. Jer. il. 2  Maintenant qu'ils m'appellent, il est Juste que je ne les entende point. — Dieu supporte, mais il ne supporte pas toujours ; quand arrive le temps du châtiment, il punit les fautes passées et les fautes présentes Altissimus enim est patiens redditor. Eccll. 5. 4. Et plus il a mis de patience à attendre le pécheur, dit saint Augustin, plus il mettra de sévérité à le punir de sa négligence Quanto diutius exspectat ut emendetis, tanto gravius vindicabit, si neglexeritis. De Redit, cath. conv. n. 2i. Celui qui promet de se convertir, et néglige de le faire, se rend indigne de la grâce d'une vraie conversion.
Mais, dira-t-on, Dieu est plein de miséricorde. — Il est plein de miséricorde, mais il n'agit point sans raison : user de miséricorde envers celui qui veut continuer à l'offenser, ce ne serait pas bonté, mais stupidité. Est-ce parce que je suis bon, dit le Seigneur, que vous voulez être méchant ? An oculus tuus nequam est, quia ego bonus sum ? Matth. 20. 15. Dieu est bon, mais aussi il est juste ; c'est pourquoi il nous engage à observer sa loi, si nous voulons nous sauver Si autem vis ad vitam ingredi, serva mandata. Matth. 19. 17 Si Dieu était miséricordieux envers les méchants comme envers les bons, et donnait à tous la grâce de se convertir avant la mort, ce serait, même pour les bons, une grande tentation de pécher ; mais non : quand le terme de ses miséricordes est arrivé, il punit, et ne pardonne plus El non parcel oculus meus super te, et non miserebor. Ezech. 7. 4 Aussi, il nous donne cet avis : Priez, afin que votre fuite n'ait pas lieu en hiver ni le jour du sabbat Orate autem, ut non fiât fuga vestra in hieme vel sabbato. matth. 24. 20. On ne peut travailler en hiver à cause du froid, ni le jour du sabbat à cause de la loi ; cela signifie que, pour les pécheurs impénitents, un temps viendra où ils voudront se donner à Dieu, et s'en verront empêchés par leurs mauvaises habitudes. Les exemples d'un tel malheur sont innombrables ; nous citons les deux suivants.
Cataneo, dans ses sermons sur la bonne mort, rapporte qu'un jeune débauché, exhorté à changer de conduite, répondait : « J'ai une sainte qui est toute-puissante ; c'est la miséricorde de Dieu. » Voyant venir la mort, ce misérable demanda un confesseur ; et comme il voulait se préparer à la confession, le démon lui mit devant les yeux le tableau de tous ses péchés. A cette vue, rempli de terreur, il s'écria : « Hélas ! quelle longue liste de péchés ! » Et il expira ainsi, avant d'avoir pu se confesser.
De plus, Campadelli, dans sa Dominicale, rapporte qu'un jeune noble, plongé dans des péchés sensuels, fut averti par dieu même et par les hommes de se corriger, et qu'il méprisa tout. Étant ensuite tombé dangereusement malade, il se confessa, et promit de changer de vie ; mais, dès qu'il fut guéri, il retourna au vice. Voici le châtiment que Dieu lui infligea : se trouvant un jour dans un champ où se faisait la vendange, il fut pris de la fièvre, rentra chez lui, et envoya aussitôt chercher un religieux qui était dans le voisinage, parce que le mal empirait ; le religieux arrive, entre dans la chambre, et salue le malade ; mais il le voit avec une figure horrible, les yeux ouverts et la bouche béante, et le corps noir comme le charbon ; il veut lui parler, et il le trouve mort.
Mes chers auditeurs, ne soyez pas vous-mêmes de malheureux exemples de la justice de Dieu ; quittez le péché, et quittez-le sur-le-champ ; car, si vous tardez, le même châtiment qu'ont subi tant d'autres, tombera aussi sur vous.
— Venons au remède.
2. Le remède à employer par celui qui se trouve en état de péché, et qui veut se sauver.
On demanda un jour à Jésus-Christ s'il y en a peu qui se sauvent Domine, si pauci sunt, qui salvantur ? Luc. 13. 23 Il répondit : Efforcez-vous d'entrer par la porte étroite ; car, je vous le dis, plusieurs chercheront à entrer, et ne le pourront pas Contendite intrare per augustara portam, quia multi, dico vobis, quserent intrare, et non poterunt. Le Seigneur dit que plusieurs cherchent à entrer dans le ciel, mais sans y parvenir ; pourquoi ? parce qu'ils veulent y entrer, mais sans se gêner, sans se faire violence pour s'abstenir des plaisirs illicites. La porte du ciel est étroite ; il faut se donner de la peine, faire des efforts, pour y entrer : Contendite intrare per angustam portam. Et nous devons être persuadés que, ce que nous pouvons faire aujourd'hui, nous ne pourrons pas toujours le faire plus tard : illusion qui cause la perte de bien des âmes ; car, plus tard, comme nous l'avons expliqué dans le premier point, l'âme se trouvera plus faible, plus obscurcie, plus endurcie, et les secours divins lui manqueront ; elle restera ainsi jusqu'à la mort dans son péché. — Vous dites : « Plus tard, je le ferai » vous reconnaissez donc que, pour vous sauver, vous devez quitter le péché ; et puisqu'il faut quitter le péché, pourquoi ne le faites-vous pas maintenant que Dieu vous y invite ? C'est ce que disait saint Augustin : Si vous voulez le faire un jour, pourquoi pas aujourd'hui ? Si aliquando, quare non modo ? Possid. c. 27 Le temps favorable que vous avez à présent, plus tard, vous ne l'aurez plus ; et la miséricorde dont Dieu use maintenant envers vous, plus lard, il n'en usera plus ; si donc vous voulez vous sauver, ce que vous avez à faire pour cela, faites-le promptement : confessez-vous le plus tôt possible, et craignez que le moindre retard ne fasse la ruine éternelle de votre âme.
On ne doit pas, dit saint Fulgence, rester plus longtemps en état de péché dans l'espoir d'obtenir miséricorde, alors qu'on ne voudrait pas rester plus longtemps malade dans l'espoir de guérir Nullus homiiiura débet sub spe raisericordiae Dei in suis diutius remanere peccatis, cum in corpore nemo velit sub spe salutis diutius aegrotare. De Fide, ad Pelr. c. 3. Si vous étiez malade, et que le médecin vous offrît un remède sûr pour vous guérir, diriez-vous : Je ne veux pas me guérir maintenant, parce que j'espère me guérir plus tard ? — Et quand il s'agit du salut de votre âme, vous voulez rester dans le péché, en disant : J'espère que plus tard Dieu me fera encore miséricorde ? — Et si le Seigneur, selon ses justes jugements, ne veut pas vous faire miséricorde, qu'en sera-t-il de vous ? ne serez-vous pas damné ? faisons donc le bien, dit l'apôtre, maintenant que nous avons le temps de le faire Ergo, dum tempns habemus, operemur bonum. Gai. 6. 10. car, plus tard, ce temps nous manquera peut-être. Aussi, le Seigneur nous recommande de veiller à la garde de notre âme, parce que nous ignorons quand il doit venir pour nous demander compte de notre vie Vigilate itaque, quia nescitis diem neque horam. Matth. 95. 13
Mon âme, dit le Psalmiste, est toujours entre mes mains Anima mea in manibus meis semper. Ps. liS. i09. celui qui porte au doigt un anneau avec un diamant de grande valeur, le regarde sans cesse pour voir si le diamant s'y trouve ; c'est ainsi que nous devons veiller sur notre âme ; et si malheureusement nous la voyons perdue par quelque péché, nous devons aussitôt employer tous les moyens pour la recouvrer, en recourant à Jésus-Christ, notre Sauveur : telle fut la conduite de Marie-Madeleine, qui, sans perdre un moment, Ut cognovit (Luc. 7. 57.) courut se jeter aux pieds de Jésus-Christ, et, par ses larmes, obtint son pardon. Déjà la hache est à la racine des arbres Jam enim securis ad radicem arborum posita est, Luc, 3, 9. disait saint Jean-Baptiste : la hache de la justice divine est proche de celui qui se trouve en état de péché, pour lui ôter la vie, quand arrive le temps de la vengeance. — Courage donc, âme chrétienne ; si vous vous trouvez sous le joug de quelque mauvaise habitude, hâtez-vous de rompre vos liens, cessez d'être esclave du démon. Débarrasse ton cou de ses chaînes, pauvre captive, fille de Sion Solve vincula colli tui, captiva filia Sion. 7s. 52. 2 Écoutez saint Ambroise : Vous avez posé le pied sur le bord du gouffre, en vous livrant au péché, qui est comme la gueule de l'enfer ; retirez-le, revenez en arrière ; autrement, vous tomberez dans le précipice, et votre perte sera irréparable Posuisti vestigium supra voraginem culpse ; cito aiifer pedem. in Ps. i.
Mais moi, dira peut-être quelqu'un, je suis retenu par la mauvaise habitude. — Eh bien ! si vous voulez renoncer au mal, rien ne vous force de pécher. Avec la grâce de Dieu, on surmonte toutes les mauvaises habitudes et toutes les tentations ; recommandez-vous de bon cœur à Jésus-Christ, et il vous donnera la force de vaincre. Mais, si vous vous trouvez dans quelque occasion prochaine de péché, il faut que vous la retranchiez à l'instant ; sinon, vous retomberez. Voici l'avis de saint Jérôme : Ne vous arrêtez pas à dénouer ce lien peu à peu, coupez-le aussitôt d'un seul coup Magis prsescinde, quam aolve. Ad Paulin. ; le démon cherche à gagner du temps. Allez trouver un bon confesseur ; il vous dira ce que vous avez à faire ; et si par la suite vous avez le malheur de tomber dans quelque péché mortel, allez vous en confesser au plus tôt, le même jour, si vous le pouvez, la même nuit.
Écoutez, mes chers frères, ce que je vous dis maintenant pour finir : Dieu est prêt à vous secourir ; il dépend de vous de vous sauver, si vous le voulez. Tremblez que ces paroles que je viens de vous adresser, si vous n'en tenez pas compte, ne soient autant de glaives qui vous déchireront le cœur dans l'enfer durant toute l'éternité.

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