SI VOUS M'AIMEZ, GARDEZ MES COMMANDEMENTS ; ET MOI JE PRIERAI LE PÈRE ET IL VOUS DONNERA UN AUTRE PARACLET AFIN QU'IL DEMEURE AVEC VOUS ÉTERNELLEMENT, L'ESPRIT DE VÉRITÉ QUE LE MONDE NE PEUT PAS RECEVOIR PARCE QU'IL NE LE VOIT PAS NI NE LE CONNAÎT. MAIS VOUS, VOUS LE CONNAÎTREZ, PARCE QU'IL DEMEURERA AUPRÈS DE VOUS ET QU'IL SERA EN VOUS. (14, 15-17)
1907. Plus haut le Seigneur a consolé ses disciples de son départ en leur promettant l'accès auprès du Père3 [n° 1848], mais parce qu'il pouvait leur sembler long [d'attendre] d'avoir accès auprès de lui et d'avoir à souffrir, pendant ce temps, d'être sans maître, il les console en leur promettant l'Esprit Saint. Et là il commence par préparer ses disciples à recevoir l'Esprit Saint, puis il leur promet le don de l'Esprit Saint [n° 1911], et en troisième lieu il leur explique la promesse de l'Esprit Saint [n° 1913].
SI VOUS M'AIMEZ, GARDEZ MES COMMANDEMENTS ; ET MOI JE PRIERAI LE PÈRE.
Cette préparation en vue de recevoir l'Esprit Saint était nécessaire, d'une part du côté des disciples, d'autre part du côté du Christ [n° 1910].
SI VOUS M'AIMEZ, GARDEZ MES COMMANDEMENTS.
1908. Pour les disciples, une double préparation était nécessaire, à savoir l'amour du cœur et l'obéissance des œuvres. Le Seigneur suppose qu'ils ont déjà l'une de ces deux choses, et quant à cela il dit : SI VOUS M'AIMEZ, c'est-à-dire parce que vous m'aimez, ce qui est clair puisque vous vous attristez de mon départ - Vous m'avez aimé4, et vous aussi vous rendrez témoignage, parce que vous êtes avec moi depuis le commencement5. Mais l'autre, il la commande pour le futur ; et quant à cela il dit : GARDEZ MES COMMANDEMENTS, autrement dit : Ne montrez pas l'amour que vous avez pour moi en pleurant mais en obéissant à mes commandements : car c'est cela, le signe manifeste de l'amour - Si quelqu'un m'aime, il gardera ma parole6.
Ces deux choses, donc, préparent à recevoir l'Esprit Saint. En effet, puisqu'il est amour, l'Esprit Saint n'est donné qu'à ceux qui aiment - J'aime ceux qui m'aiment7. De même, il est donné à ceux qui obéissent - Nous, nous sommes témoins de cette chose, nous et l'Esprit Saint que Dieu a donné à tous ceux qui lui obéissent1. - Sur lui repose mon Esprit2.
1. Jn8, 50.
2. 1 Co 10, 31.
3. Voir Ep 2, 18 ; He 10, 19.
4. Jn 16, 27.
5. Jn 15, 27.
6. Jn 14, 23.
7. Pr8, 17.
1909. Mais l'obéissance des disciples et leur amour à l'égard du Christ les préparent-ils au Saint-Esprit ? Il semble que non, puisque l'amour3 dont nous aimons Dieu est par (per) l'Esprit Saint - La chanté de Dieu est répandue dans nos cœurs par l'Esprit Saint qui nous a été donné 4. Quant à l'obéissance, elle est à nous par l'Esprit Saint : Ceux qui sont menés par l'Esprit de Dieu, ceux-là sont fils de Dieu5. - J'ai couru sur la voie de tes commandements quand tu as dilaté mon cœur6.
Mais quelqu'un pourrait dire que par l'amour du Fils nous méritons le Saint-Esprit et que, l'ayant reçu, nous aimons le Père ; mais c'est contradictoire, puisque l'amour du Père et du Fils est le même. C'est pourquoi il faut plutôt dire7 qu'il y a ceci de particulier dans les dons de Dieu, que celui qui utilise bien le don qui lui a été accordé mérite de recevoir une grâce et un don plus grands ; et qu'à celui qui l'utilise mal, cela même qu'il a reçu est enlevé. Car, comme on le lit en Matthieu8, au serviteur paresseux a été retiré le talent qu'il avait reçu de son maître parce qu'il ne l'a pas bien utilisé, et ce même talent a été donné à celui qui en avait reçu cinq grâce auxquels il en avait gagné cinq autres. Il en va de même du don du Saint-Esprit. Nul, en effet, ne peut aimer Dieu s'il n'a le Saint-Esprit : car ce n'est pas nous qui devançons la grâce de Dieu, mais c'est elle-même qui nous devance9. Car lui-même nous a aimés le premier10. C'est pourquoi il faut dire que les Apôtres ont d'abord reçu le Saint-Esprit pour aimer Dieu et obéir à ses commandements, mais que, en vue de recevoir le Saint-Esprit avec une plus grande plénitude, il leur était nécessaire de bien utiliser, en aimant et en obéissant, le don du Saint-Esprit qu'ils avaient d'abord reçu. Et le sens est alors : SI VOUS M'AIMEZ, par le Saint-Esprit que vous avez, et si vous obéissez à mes commandements, vous recevrez le Saint-Esprit dans une plus grande plénitude.
1. Ac 5, 32.
2. Is 11, 2 et 42, 1.
3. Saint Thomas emploie le mot dilectio. Sur le sens de ce mot, voir vol. I, n° 1475, note 4, p. 612.
4. Rm 5, 5. Voir vol. I, n° 1234, note 8.
5. Rm 8, 14. Saint Thomas commente : « On peut comprendre : Tous ceux qui sont menés par l'Esprit de Dieu en ce sens qu'ils sont menés par quelqu'un qui les conduit et les dirige, ce que l'Esprit fait assurément en nous, en tant qu'il nous illumine intérieurement sur ce que nous devons faire - Ton bon Esprit me conduira (Ps 142, 10). Mais parce que celui qui est conduit n'opère pas par lui-même, l'homme spirituel n'est pas seulement instruit par l'Esprit Saint de ce qu'il doit faire, mais son cœur aussi est mû par l'Esprit Saint, c'est pourquoi il y a plus à comprendre dans l'expression : Tous ceux qui sont menés par l'Esprit de Dieu. En effet, de ceux qui sont menés par un instinct supérieur, on dit qu'ils sont mus. C'est pourquoi nous disons des bêtes sauvages qu'elles n'agissent pas mais qu'elles sont menées, parce qu'elles sont mues par leur nature et non par leur propre mouvement commandant leurs actions. Semblablement l'homme spirituel est incliné à faire quelque chose non principalement par le mouvement de sa propre volonté mais par l'instinct de l'Esprit Saint - Car il viendra comme un fleuve violent que l'Esprit de Dieu pousse devant lui (Is 59, 19). Et Luc (4, 1) dit que le Christ était mené par l'Esprit au désert. Cependant cela n'exclut pas le fait que les hommes spirituels agissent par leur propre volonté et leur libre arbitre puisque l'Esprit Saint est source en eux du mouvement même de leur volonté et de leur libre arbitre - C'est Dieu qui opère en nous et le vouloir et le faire selon son bon plaisir (Ph 2, 13) » (Ad Rom. lect., VIII, n° 635).
6. Ps 118, 32.
7. Saint Thomas intègre de nouveau ici une de ces remarques dont saint Augustin a le génie, à la fois pleine de réalisme et riche de sens théologique (voir Tract, in Io., LXXIV, 1-2, ΒA 74A, p. 319-321).
ET MOI JE PRIERAI LE PÈRE.
1910. Une autre préparation était nécessaire, et cette fois de la part du Christ : ET MOI JE PRIERAI LE PÈRE. Ici, il faut savoir que Notre-Seigneur Jésus Christ, en tant qu'homme, est médiateur entre Dieu et les hommes1. De là vient qu'en tant qu'homme, en allant vers Dieu il nous obtient les dons célestes, et en venant vers nous il nous élève et nous ramène à Dieu. Donc, puisqu'il était déjà venu vers nous, et qu'en nous donnant les commandements de Dieu il avait ramené à lui les croyants, il lui restait à retourner vers le Père et à obtenir les dons spirituels - S'approchant par lui-même de Dieu, il peut sauver de façon définitive2. Et il fait cela en priant le Père, comme il le dit lui-même : ET MOI JE PRIERAI LE PÈRE - Montant dans les hauteurs il a fait captive la captivité, il a donné des dons aux hommes3.
8. Voir Mt 25, 24 sq.
9. Saint Thomas précise que la grâce sanctifiante peut se diviser d'une manière convenable en grâce prévenante (qui devance) et grâce subséquente (qui suit) : « II y a cinq effets de la grâce en nous le premier est que notre âme est guérie. Le second est qu'elle veut le bien, le troisième, qu'elle réalise avec efficacité ce bien, le quatrième, qu'elle persévère dans ce bien et enfin le cinquième qu'elle parvient à la gloire. La grâce selon qu'elle cause en nous le premier effet est appelée prévenante à l'égard du second effet, et selon qu'elle cause en nous le second effet, elle est appelée subséquente à l'égard du premier effet » (Somme théol., I-II, q. 111, a. 3 a). La grâce prévenante manifeste cette présence de Dieu qui nous aime le premier et nous devance dans tout ce que nous faisons. La grâce subséquente nous montre combien Dieu nous relève et nous entraîne toujours à aller plus loin.
10. 1 Jn 4, 10.
Mais ici sois attentif : c'est le même qui demande que le Paraclet soit donné, et qui le donne. Il demande en tant qu'homme, il donne en tant que Dieu. Et il dit : ET MOI JE PRIERAI, pour chasser leur tristesse concernant son départ, puisque c'est ce départ lui-même qui est la raison pour laquelle ils vont recevoir le Saint-Esprit.
ET IL VOUS DONNERA UN AUTRE PARACLET.
1911. Le Christ maintenant promet l'Esprit Saint. Mais remarque que le mot « Paraclet » est grec et signifie soit le consolateur, soit celui qui intercède ; et c'est pourquoi il a dit : IL - à savoir le Père, mais cependant pas sans le Fils - VOUS DONNERA UN AUTRE PARACLET, c'est-à-dire l'Esprit Saint, qui est le consolateur, puisqu'il est l'Esprit d'amour et que l'amour réalise la consolation et la joie spirituelles4 - Le fruit de l'Esprit est chanté, joie (...) 5 -, et qui est aussi celui qui intercède : En effet, nous ne savons ce qu'il convient de demander dans nos prières ; mais l'Esprit lui-même demande pour nous avec des gémissements inénarrables 6.
1. Voir 1 Tm 2, 5. Et He 8, 6 ; 9, 15 ; 12, 24.
2. He 7, 25. Saint Thomas cite ce verset autrement que la Vulgate, qui lit ici : II peut même sauver de façon définitive ceux qui par son entremise s'approchent de Dieu. Et il commente : « On pourrait objecter que celui qui accède à quelqu'un en est distant. Or le Christ n'est pas distant de Dieu. À cela il faut répondre que l'Apôtre par ces mots montre la double nature du Christ, c'est-à-dire la nature humaine selon laquelle il lui convient d'accéder, puisqu'en elle il est distant de Dieu - certes, il n'accède pas d'un état de faute à un état de grâce, mais par la contemplation de l'intelligence portée par l'amour, et l'acquisition de la gloire ; et la nature divine, du fait qu'il dit que c'est par lui-même qu'il a accès à Dieu. En effet, s'il n'était qu'homme il ne pourrait pas par lui-même accéder à Dieu - Nul ne peut venir à moi si le Père qui m'a envoyé ne l'attire (Jn 6, 44). C'est pourquoi, en disant que le Christ a accès par lui-même, l'Apôtre montre sa puissance - Il marche dans la grandeur de sa puissance (Is 63, 1) » (Ad Heb. lect, VII, n° 371).
3. Ep 4, 8 (cf. Ps 67, 19). Dans la Somme théologique, saint Thomas commente : « Ceux qui avaient été faits captifs par le démon, il les a emmenés avec lui au Ciel, comme en un lieu étranger à la nature humaine, captifs d'une bonne captivité, puisqu'il les avait acquis par sa victoire » (III, q. 57, a. 6, a).
Et s'il a dit : UN AUTRE, c'est pour désigner une distinction personnelle7 dans les personnes divines, contrairement à ce qu'a prétendu Sabellius’.
4. Cf. saint Jean Chrysostome, In Ioannem hom., LXXV, 1, PG 59, col. 403.
5. Ga 5, 22.
6. Rm 8, 26.
7. Dieu révèle son mystère trinitaire dans l'Écriture et dans le cœur des hommes à qui il donne la foi. Dans la Somme théologique, saint Thomas précise que les deux processions révélées sont la génération du Verbe - Au commencement était le Verbe, et le Verbe était auprès de Dieu, et le Verbe était Dieu (Jn 1, 1) - et la procession de l'Amour - Je prierai le Père et il vous donnera un autre Paraclet (Jn 14, 16) (Voir I, q. 27, a. 3). Chaque procession implique des relations personnelles, qui sont donc au nombre de quatre : la paternité et la filiation, qui proviennent de la procession du Verbe, la spiration et la procession, qui proviennent de la procession de l'Amour (q. 28, a. 4). Saint Thomas explicite aussi le lien entre les relations et les personnes divines. « En Dieu, nous l'avons dit [q. 28, a. 3], il n'y a de distinction que par les relations d'origine. Et la relation en Dieu n'est pas comme un accident inhérent à un sujet, elle est l'essence divine elle-même. Elle est donc subsistante, comme l'essence divine. De même donc que la déité est Dieu, de même aussi la paternité divine est Dieu le Père, qui est une personne divine. Ainsi la personne divine signifie la relation en tant que subsistante » (q. 29, a. 4, c). « Comme on l'a montré plus haut [q. 29, a. 4], le nom de personne signifie en Dieu la relation comme réalité subsistante dans la nature divine. Or en Dieu il y a plusieurs relations réelles [q. 28, a. 1, a. 3 et a. 4], c'est pourquoi plusieurs réalités subsistantes existent en Dieu. Il y a donc plusieurs personnes en Dieu » (q. 30, a. 1, c). « Les trois relations de paternité, filiation et procession sont qualifiées de propriétés personnelles, comme constituant les personnes : la paternité est la personne du Père, la filiation est la personne du Fils, la procession est la personne de l'Esprit Saint » (q. 30, a. 2, ad 1). Voir aussi saint Augustin, De Trinitate, VII – Voir aussi le Symbole Quicumque, qui fut longtemps attribué à saint Athanase d'Alexandrie, in : H. Denzinger, Symboles et définitions de la foi catholique, éd. du Cerf 1996, nos 75-76, p. 27-29. Sur le mystère de la Très Sainte Trinité, voir aussi ci-dessous, nos 1971 et 2063-2065.
1912. À cela on objectera : puisque ce qui est dit « Paraclet » exprime l'action de l'Esprit Saint, en disant UN AUTRE PARACLET il semble désigner une altérité de nature ; car l'altérité d'opération désigne une altérité de nature. L'Esprit Saint est donc d'une autre nature que le Fils.
Je réponds : il faut dire que l'Esprit Saint est consolateur2 et avocat, et de même le Fils. Qu'il soit avocat, cela est dit dans la première épître de Jean : Nous avons un avocat auprès du Père, Jésus Christ, le Juste3. Et qu'il soit consolateur, cela est dit dans Isaïe : L'Esprit du Seigneur (...) m'a envoyé (...) consoler ceux qui ont pris le deuil dans Sion 4.
1. Sur Sabellius et le sabellianisme, voir vol. I, n° 64 et note 3.
2. Saint Thomas, en parlant de chacune des personnes de la Très Sainte Trinité, en se fondant sur l'Écriture, cherche quels sont les noms et les propriétés qui peuvent lui convenir, qui sont les plus propres à exprimer son mystère. Au sujet de la troisième personne de la Trinité, il dit : « Dans le monde corporel, le terme spiritus paraît signifier une impulsion et une motion. On donne ce nom de spiritus au souffle et au vent. Or le propre de l'amour est de mouvoir et de pousser la volonté de l'aimant vers l'aimé. Quant à la sainteté, on l'attribue aux choses qui sont ordonnées à Dieu. Donc puisqu'il y a une personne divine qui procède par mode d'amour, de l'amour dont Dieu s'aime, il convient qu'on l'appelle l'Esprit Saint » (Somme théol., I, q. 36, a. 1, c). Saint Thomas montre ensuite qu'amour et don sont aussi des noms appropriés convenablement à l'Esprit Saint. « On dit que l'Esprit Saint est le nœud (nexus) du Père et du Fils, en tant qu'il est l'Amour. Le Père s'aime lui-même et aime le Fils par une dilection unique, et réciproquement, aussi dans l'Esprit Saint qui est Amour y a-t-il un rapport réciproque entre le Père et le Fils, de celui qui aime à celui qui est aimé. Mais du fait que le Père et le Fils s'aiment mutuellement, il faut que leur amour mutuel qui est l'Esprit Saint procède des deux. Selon l'origine, l'Esprit Saint n'est pas au milieu mais la troisième personne de la Sainte Trinité. Mais selon ce rapport réciproque, il est le nœud qui les unit, procédant de chacun d'eux » (I, q. 37, a. 1, ad 3). Saint Thomas, en assumant la pensée des Pères de l'Église, dira que l'Esprit Saint est aussi usus, « l'usage dans lequel le Père et le Fils jouissent l'un de l'autre », connexio, l'union, qui est l'unité du Père et du Fils, bonitas, la bonté « qui est la raison et l'objet de l'amour et qui a donc une similitude avec l'Esprit divin ». Et enfin l'expression en lui est appropriée à l'Esprit Saint (cf. I, q. 39, a. 8, c). C'est dans le Contra Gentiles, IV, XXII, que saint Thomas parle de l'Esprit Saint comme le Paraclet, le consolateur : « C'est le propre de l'amitié que de se réjouir de la présence de l'ami, de trouver sa joie dans ses paroles et dans ses gestes, de trouver en lui une consolation face à toutes les angoisses. Et dans les tristesses aussi, nous trouvons refuge chez nos amis pour être consolés. Or c'est l'Esprit Saint qui fait de nous des amis de Dieu, et qui le fait habiter en nous, et nous en lui. Il s'ensuit que par l'Esprit Saint nous avons la joie de Dieu et la consolation contre toutes les oppositions et les assauts du monde - Rends-moi la joie de ton salut et soutiens-moi par l'Esprit souverain (Ps 50, 14). - Le royaume de Dieu, c'est la justice, la paix et la joie dans l'Esprit Saint (Rm 14, 17). - L'Église avait la paix, elle se développait et marchait dans la crainte de Dieu, remplie de la consolation de l'Esprit Saint (Ac 9, 31). Et c'est pourquoi le Seigneur appelle l'Esprit Saint, Paraclet, c'est-à-dire consolateur : Le consolateur, l'Esprit Saint... (Jn 14, 26) ». Voir aussi Super Matth. lect., V, n° 423. À part ces quelques textes, saint Thomas parle peu de l'Esprit Saint comme Paraclet. Le lieu où il en parle le plus reste son Commentaire sur l'Évangile de saint Jean.
Cependant, le Fils et l'Esprit Saint sont consolateur et avocat pour des raisons différentes5, si nous entendons cela selon ce qui est propre aux personnes : en effet, le Christ est dit avocat en tant que, comme homme, il intercède pour nous auprès du Père, et l'Esprit Saint en tant qu'il nous fait demander. De même, l'Esprit Saint est dit consolateur en tant qu'il est l'Amour, formellement ; et le Fils en tant qu'il est le Verbe. Et cela de deux manières : par son enseignement, et en tant qu'il est le Fils, il donne l'Esprit Saint et fait brûler l'amour dans nos cœurs. Ainsi le mot UN AUTRE ne désigne pas une altérité de nature entre le Fils et l'Esprit Saint, mais le mode différent selon lequel l'un et l'autre sont consolateur et avocat.
3. 1 Jn 2, 1.
4. Is 61, 1.
5. Saint Thomas évoque peu le Christ comme le premier Paraclet, le Consolateur. Ce passage du Commentaire sur l'Évangile de saint Jean est sans doute l'un des plus précis dans les œuvres de saint Thomas. Voir aussi Catena aurea in Ioannem, XIV, n° 5 – « Paraclet en latin veut dire avocat. Et on le dit du Christ : Nous avons un avocat auprès du Père, Jésus Christ, le Juste (1 Jn 2, 1), ou le Paraclet, c'est-à-dire le Consolateur. Ils avaient en effet un unique consolateur qui avait l'habitude de relever et de réconforter par la douceur des miracles et par la prédication. Il nomma l'Esprit Saint un autre Paraclet Qn 14, 16), non à cause de sa nature différente, mais à cause d'une diversité d'opération ».
AFIN QU'IL DEMEURE AVEC VOUS ÉTERNELLEMENT, L'ESPRIT DE VÉRITÉ QUE LE MONDE NE PEUT PAS RECEVOIR PARCE QU'IL NE LE VOIT PAS NI NE LE CONNAÎT. MAIS VOUS, VOUS LE CONNAÎTREZ, PARCE QU'IL DEMEURERA AUPRÈS DE VOUS ET QU'IL SERA EN VOUS. (14, 16-17)
1913. Le Christ explique ici la promesse : premièrement quant à l'action même de donner, deuxièmement quant au don lui-même [n° 1916] et troisièmement quant à ceux qui reçoivent le don [n° 1917].
I
1914. La donation est vraie, puisqu'elle est perpétuelle ; voilà pourquoi il dit : AFIN QU'IL DEMEURE AVEC VOUS ÉTERNELLEMENT.
En effet, quand quelque chose est donné à quelqu'un pour un temps seulement, ce n'est pas une vraie donation ; mais celle-ci est vraie quand c'est donné pour être possédé à jamais ; et puisqu'il est donné pour demeurer avec eux à jamais, l'Esprit Saint est vraiment donné : ici-bas en éclairant, en enseignant et en suggérant, et plus tard en introduisant à [la réalité] qui va être vue - L'Esprit du Seigneur descendit sur David dès ce jour-là et à jamais1.
Judas, lui, a reçu l'Esprit Saint et cependant l'Esprit Saint n'est pas demeuré toujours avec lui car Judas ne l'a pas reçu pour qu'il demeurât avec lui à jamais, mais seulement selon la justice présente.
Selon Chrysostome2, on peut dire que le Seigneur dit cela pour exclure un soupçon trop humain de la part des disciples. Ils auraient pu en effet soupçonner que ce Paraclet qui leur avait été donné se retirerait d'eux ensuite par la Passion, comme le Christ ; c'est pourquoi il exclut cela en disant : AFIN QU'IL DEMEURE AVEC VOUS ÉTERNELLEMENT, comme pour dire : II ne souffrira pas la mort comme moi, ni ne s'éloignera de vous.
1915. Mais à cela s'oppose ce qui a été dit plus haut à Jean Baptiste : Celui sur qui tu verras l'Esprit descendre et demeurer, c'est lui qui baptise3 ; car à partir de là il semble que le fait que l'Esprit Saint demeure toujours avec lui soit propre au Christ, ce qui n'est pas vrai s'il demeure éternellement avec les disciples.
Je réponds : selon Grégoire4, il faut dire que le Saint-Esprit demeure en nous par ses dons. Or certains dons du Saint-Esprit sont nécessaires au salut : et ceux-là sont communs à tous les saints et demeurent toujours en nous, comme la charité, qui ne passe jamais (ainsi que le dit la première épître aux Corinthiens5) puisqu'elle existera même dans le futur. Alors que d'autres ne sont pas nécessaires au salut, mais sont donnés aux fidèles en vue d'une manifestation de l'Esprit - À chacun la manifestation de l'Esprit est donnée pour le bien des autres6. Ainsi donc, quant aux premiers dons, l'Esprit Saint demeure avec les disciples et les saints pour l'éternité ; mais quant aux seconds dons, il est propre au Christ que l'Esprit Saint demeure toujours avec lui, parce qu'il possède toujours en plénitude le pouvoir de faire des miracles, et de prophétiser, et de réaliser d'autres choses de cette sorte \ Mais il n'en est pas ainsi des autres parce que, comme le dit Grégoire, les esprits des prophètes ne sont pas soumis aux prophètes.
1. 1 S 16, 13.
2. In Ioannem hom., LXXV, 1, PG 59, col. 405.
3. Jn 1, 33.
4. L'éd. Marietti met saint Jean Chrysostome, mais tout ce passage provient en réalité de saint Grégoire le Grand, Morales sur Job, II, lvi, 90-92, SC 32bis, p. 389-393.
5. 1 Co 13, 8.
6. 1 Co 12, 7. Saint Thomas parle ici des charismes qui sont donnés pour le bien des autres. Il les distingue des dons qui proviennent de la grâce sanctifiante et qui sont nécessaires au salut, à la sanctification personnelle. Voir Somme théol, I-II, q. 111, a. 1 sq.
II
L'ESPRIT DE VÉRITÉ
1916. Ce don est le plus excellent, puisque c'est l'ESPRIT DE VÉRITÉ. Le Christ dit ESPRIT pour manifester la subtilité de sa nature. En effet, est appelé « esprit » ce qui est caché et invisible, et c'est pourquoi ce qui est invisible est habituellement appelé esprit. Ainsi l'Esprit Saint lui aussi est caché et invisible - L'Esprit souffle où il veut, et tu entends sa voix, mais tu ne sais d'où il vient ni où il va2. C'est également pour montrer sa puissance, puisqu'il nous meut à bien agir et opérer. L'Esprit, en effet, donne une certaine impulsion, et c'est pour cela que nous appelons aussi le vent « esprit » [« souffle »] - Ceux qui sont mus par l'Esprit de Dieu, ceux-là sont fils de Dieu3. - Ton Esprit qui est bon me conduira dans une terre droite4.
Et il ajoute DE VÉRITÉ, parce que l'Esprit Saint procède de la Vérité et conduit à la Vérité. En effet, l'Esprit Saint n'est rien d'autre que l'Amour de Dieu. Or la première chose qui pousse à aimer, c'est l'amour. Quand donc quelqu'un est poussé à aimer les réalités terrestres et le monde, il est alors poussé par l'esprit du monde - Or nous n'avons pas reçu l'esprit de ce monde, mais l'Esprit qui est de Dieu5. Quand il est poussé à des œuvres de la chair, il n'est pas poussé par l'Esprit Saint - Malheur aux prophètes insensés qui suivent leur esprit0.
1. La plénitude des charismes dans le Christ a pour origine sa plénitude de grâce et sa mission d'annoncer la Bonne Nouvelle. « II est donc manifeste que le Christ a dû, comme premier et principal Docteur de la foi, posséder excellemment tous les charismes » {Somme théol, III, q. 7, a. 7, c).
2. Jn 3, 8. Sur le sens du mot spiritus, voir vol. I, n° 449, note 3.
3. Rm 8, 14.
4. Ps 142, 10.
5. 1 Co 2, 12.
Mais cet Esprit conduit à la connaissance de la vérité, puisqu'il procède de la Vérité qui dit plus haut : Moi, je suis le Chemin, la Vérité et la Vie7. Car, comme en nous c'est de la vérité conçue et considérée que découle l'amour de la vérité elle-même, de même en Dieu l'Amour procède de la Vérité conçue qui est le Fils. Et comme il procède d'elle, ainsi il conduit à sa connaissance. Plus loin : Lui me glorifiera car il prendra de ce qui est mien8. Et c'est pourquoi Ambroise9 dit que toute vérité, dite par qui que ce soit, est de l'Esprit Saint - Personne ne peut dire « Seigneur Jésus » que dans l'Esprit Saint10. - Lorsque sera venu le Paraclet que moi je vous enverrai d'auprès du Père, l'Esprit de vérité qui procède du Père, c'est lui qui rendra témoignage de moi11. Or manifester la vérité convient à la propriété de l'Esprit Saint. En effet, c'est l'amour qui réalise la révélation des secretsI2 - Je vous ai appelés amis, parce que tout ce que j'ai entendu de mon Père, je vous l'ai fait connaître13. - Il annonce à son ami que la lumière (à savoir la vérité) est son partage14.
6. Ez 13, 3.
7. Jn 14, 6.
8. Jn 16, 14.
9. Voir vol. I, n° 103, note 8.
10. 1 Co 12, 3.
11. Jn 15, 26.
12. Voir Contra Gentiles, IV, XXi : « C'est le propre de l'amitié que l'ami révèle ses secrets à son ami. En effet, puisque l'amitié unit les affections, et fait de deux cœurs comme un seul cœur, celui qui révèle quelque chose à un ami ne semble pas le sortir de son propre cœur. C'est pourquoi le Seigneur dit à ses disciples : Je ne vous appellerai plus serviteurs mais mes amis, car tout ce que j'ai entendu de mon Père je vous l'ai fait connaître (Jn 15, 15). Donc, puisque par l'Esprit Saint nous devenons des amis de Dieu, il convient de dire que c'est par l'Esprit Saint que les mystères divins sont révélés aux hommes - Il est écrit que l'œil n'a pas vu, ni l'oreille entendu, ni qu'il soit monté au cœur de l'homme, ce que Dieu a préparé pour ceux qui l'aiment ; mais Dieu nous l'a révélé par son Esprit Saint (1 Co 2, 9-10) ».
13. Jn 15, 15.
14. Jb 36, 33 (verset propre à la Vulgate). Voir ci-dessus, n° 1807, note 5.
III
1917. Or ce sont les croyants qui reçoivent l'Esprit Saint, et à ce sujet il dit : QUE LE MONDE NE PEUT PAS RECEVOIR. Et il commence par montrer qui sont ceux à qui il n'est pas donné, puis ceux à qui il est donné [n° 1920].
Il montre d'abord que l'Esprit Saint n'est pas donné au monde, puis il donne la cause pour laquelle il n'est pas donné [n° 1919].
QUE LE MONDE NE PEUT PAS RECEVOIR.
1918. Ici le Seigneur appelle « monde » ceux qui aiment le monde. Ceux-là, aussi longtemps qu'ils aiment le monde, ne peuvent recevoir l'Esprit Saint, car il est l'Amour de Dieu’ : or on ne peut pas aimer à la fois Dieu et le monde d'un amour2 qui finalise - Si quelqu'un aime le monde, la charité du Père n'est pas en lui3. En effet, comme le dit Grégoire : « Le Saint-Esprit enflamme chacun de ceux qu'il a remplis pour qu'ils désirent les réalités invisibles. Et puisque les cœurs mondains n'aiment que les réalités visibles, le monde ne reçoit pas l'Esprit Saint, car il ne s'élève pas à l'amour des réalités invisibles. Et, de fait, plus les esprits profanes se répandent au-dehors par leurs désirs, plus ils diminuent la capacité qu'a leur cœur de le recevoir4 » - L'Esprit Saint qui nous éduque fuira le mensonge5.
PARCE QU'IL NE LE VOIT PAS NI NE LE CONNAÎT.
1919. Les dons spirituels ne sont pas reçus s'ils ne sont pas désirés - Elle, la sagesse divine, prévient ceux qui la désirent6 ; et ils ne sont pas désirés s'ils ne sont pas connus de quelque manière7.
Or s'ils ne sont pas connus, cela vient soit de ce que l'homme n'a pas l'intention de les connaître, soit du fait qu'il ne peut pas être capable de cette connaissance. Or les gens du monde n'en ont ni l'intention ni la capacité. En effet, ils n'ont pas l'intention de désirer les dons spirituels, et par rapport à cela il dit : PARCE QU'IL NE LE VOIT PAS, c'est-à-dire : il n'a pas l'intention de le connaître - Ils ont résolu d'incliner leurs yeux vers la terre8. Et, de plus, ils ne peuvent pas connaître les dons spirituels, et c'est pourquoi il dit : NI NE LE CONNAÎT : car, comme le dit Augustin, « l'amour du monde n'a pas ces yeux invisibles par lesquels l'Esprit Saint ne peut être vu qu'invisiblement9 » - L'homme charnel ne perçoit pas ce qui est de l'Esprit de Dieu 10. De même que la langue infectée ne goûte pas la bonne saveur à cause de la corruption de son humeur, de même l'âme infectée par la corruption du monde ne goûte pas la douceur des choses célestes 11.
Ou bien, selon Chrysostome 12, je dis qu'IL VOUS DONNERA UN AUTRE PARACLET, L'ESPRIT DE VÉRITÉ ; mais celui-ci n'assumera pas la chair, parce que LE MONDE NE LE VOIT PAS NI NE LE CONNAÎT, c'est-à-dire : il ne le recevra pas ; c'est vous seuls qui le recevrez.
MAIS VOUS, VOUS LE CONNAÎTREZ, PARCE QU'IL DEMEURERA AUPRÈS DE VOUS ET QU'IL SERA EN VOUS.
1. Cf. saint Augustin, Tract, in Io., LXXIV, 4, BA 74A, p. 327.
2. Saint Thomas emploie ici le mot dilectio.
3. 1 Jn2, 15.
4. Moralium libri, V, XXvIII, 50, PL 75, col. 706 A. Saint Grégoire emploie l'expression sinum cordis, littéralement : « le sein de leur cœur ».
5. Sg 1, 5.
6. Sg 6, 14.
7. Saint Thomas rappelle ici que l'amour et le désir présupposent toujours la connaissance. Je ne peux pas aimer ou désirer un bien si je ne le connais pas. Les biens sensibles réclament la connaissance sensible, et les biens spirituels la connaissance de l'esprit. Mais la connaissance ne détermine pas l'amour ; elle en est une condition nécessaire, et c'est le bien qui le détermine.
8. Ps 16, 11.
9. Tract, in Io., LXXIV, 4, BA 74A, p. 327.
10. 1 Co 2, 14. La Vulgate dit homo animalis. Voir ci-dessous, n° 2356, note 4.
11. Cf. ci-dessous, n° 1959.
12. In Ioannem hom., LXXV, 1, PG 59, col. 404-5.
1920. Ici le Seigneur commence par montrer ceux à qui l'Esprit Saint est donné, puis il en donne la raison.
C'est aux fidèles qu'il est donné, et c'est pourquoi il dit : MAIS VOUS, qui êtes mus par l'Esprit Saint, VOUS LE CONNAÎTREZ - Or nous, nous n'avons pas reçu l'esprit du monde, mais l'Esprit qui est de Dieu1 -, et cela parce que vous méprisez le monde - Nous ne contemplons pas ce qui se voit mais ce qui ne se voit pas2.
Or la raison de cela, c'est PARCE QU'IL DEMEURERA AUPRÈS DE VOUS. Là, note d'abord la familiarité de l'Esprit Saint à l'égard des Apôtres, PARCE QU'IL DEMEURERA AUPRÈS DE VOUS, c'est-à-dire pour votre bien - Ton Esprit qui est bon me conduira sur une voie droite3. - Qu'il est bon, ton Esprit, Seigneur, en toutes choses !4 Note ensuite son inhabitation5 intime, puisqu'il sera en nous, c'est-à-dire au plus intime de notre cœur - Et je mettrai dans leurs entrailles un esprit nouveau 6.