1921. Plus haut7, le Seigneur a promis l'Esprit Saint consolateur. Mais parce que les Apôtres ne s'appliquaient pas beaucoup à connaître l'Esprit Saint et restaient fixés sur la présence du Christ, une consolation de cette sorte leur paraissait petite ; et pour cette raison, dans cette partie, il leur promet en premier lieu son retour et ensuite ses dons [n° 1952].
Il leur promet d'abord une nouvelle venue puis il leur en donne la raison [n° 1931] ; enfin, il exclut le doute du disciple [n° 1938].
La promesse d'une nouvelle venue.
JE NE VOUS LAISSERAI PAS ORPHELINS : JE VIENDRAI VERS VOUS. ENCORE UN PEU DE TEMPS, ET LE MONDE NE ME VERRA PLUS. MAIS VOUS, VOUS ME VERREZ, PARCE QUE MOI JE VIS ET QUE VOUS, VOUS VIVREZ. EN CE JOUR-LÀ VOUS CONNAÎTREZ QUE MOI
1. 1 Co 2, 12.
2. 2 Co 4, 18.
3. Ps 142, 10.
4. Sg 12, 1.
5. Saint Thomas emploie le mot inhabitatio pour désigner la présence des personnes divines dans les créatures spirituelles par la grâce (voir Somme théol., I, q. 43, a. 3, c. et a. 6, c, et I-II, q. 114, a. 3, ad 3). Voir aussi Ad 1 Cor. lect., III, nos 172-173.
6. Ez 11, 19.
7. Cf. n° 1848.
JE SUIS DANS MON PÈRE, ET VOUS EN MOI, ET MOI EN VOUS. (14, 18-20)
Le Seigneur commence par leur promettre son retour ; il manifeste ensuite la manière dont il reviendra [n° 1924], et en dernier lieu il annonce déjà le fruit de ce retour [n° 1926].
JE NE VOUS LAISSERAI PAS ORPHELINS : JE VIENDRAI VERS VOUS.
Au sujet du premier point, il montre premièrement la nécessité de revenir, puis il promet son retour [n° 1923].
JE NE VOUS LAISSERAI PAS ORPHELINS.
1922. Il est nécessaire qu'il revienne pour que les disciples ne demeurent pas orphelins. En effet, en grec les orphelins sont ceux qu'on appelle pupilles en latinl ; et de ces petits privés de père, il est dit selon ce passage des Lamentations : Nous sommes devenus comme des orphelins (pupilli) sans père, et nos mères sont comme des veuves2.
Or il faut considérer qu'un homme peut avoir un père de trois manières. À savoir : le père de son origine charnelle - Nous avons eu les pères de notre chair pour nous corriger (...) 3. Et encore, le père par une imitation faussée - Vous, vous êtes issus du diable, votre père4. Enfin, le père par une adoption gratuite - Vous avez reçu l'esprit d'adoption des fils5. Mais ceux qui imitent leur père le diable, Dieu ne les adopte pas comme fils puisqu'il n'y a pas d'accord entre la lumière et les ténèbres, comme il est dit dans la deuxième épître aux Corinthiens6. Et de manière semblable, il n'adopte pas non plus ceux qui sont attachés d'une façon trop sensible à leurs parents car il est dit en Matthieu : Qui aime son père ou sa mère plus que moi n'est pas digne de moi7. Celui donc qui sera devenu orphelin, c'est-à-dire qui aura quitté son attachement au péché et abandonnera un attachement sensible à l'égard de ses parents, celui-là Dieu l'adopte comme son fils - Parce que mon père et ma mère m'ont abandonné, le Seigneur, lui, m'a recueilli8. Et encore beaucoup plus celui qui les quitte - Oublie ton peuple et la maison de ton père, et le roi désirera ta beauté9. Mais il faut noter que le Christ se présente à ses disciples comme un père 10 – en effet, quoique ce nom de père, pris d'une manière personnelle, soit propre à la personne du Père, cependant, pris d'une manière essentielle, il convient à toute la Trinité. Voilà pourquoi il leur a dit plus haut : Petits enfants, pour peu de temps encore je suis avec vous11.
1. Cf. saint Augustin, Tract, in Io., LXXV, 1, BA 74A, p. 331-333.
2. Lm 5, 3.
3. He 12, 9.
4. Jn 8, 44.
5. Rm 8, 15. Voir vol. I, n° 1461, note 6.
6. Voir 2 Co 6, 15.
7. Mt 10, 37.
JE VIENDRAI VERS VOUS.
1923. Il leur promet sa venue en disant : JE VIENDRAI VERS VOUS. Le Christ était déjà venu vers eux en assumant la chair - Le Christ est venu en ce monde12. Il restait donc trois de ses venues, dont deux sont corporelles : l'une après la Résurrection et avant l'Ascension, c'est-à-dire quand, s'étant éloigné d'eux par sa mort, Jésus vint après sa Résurrection et se tint au milieu des disciples, comme il est dit plus loin 13. L'autre qui aura lieu à la fin du monde - Il viendra de la même manière que vous l'avez vu allant au ciel14. — Ils verront le Fils de l'homme venir dans une nuée avec grande puissance et majesté15. Mais la troisième est spirituelle et invisible : à savoir quand il vient vers ceux qui ont foi en lui, par la grâce, dans la vie ou dans la mort - S'il vient à moi, je ne le verrai pas 1.
8. Ps 26, 10.
9. Ps 44, 11-12.
10. Cette remarque vient de saint Augustin {Tract, in Io., LXXV, 1, BA 74A, p. 331-333) qui l'illustre aussitôt par une affirmation de Jésus différente de celle que saint Thomas rapporte : Viendront des jours où l'époux leur sera enlevé, et alors ils jeûneront (Mt 9, 15).
11. Jn 13, 33.
12. 1 Tm 1,15. Saint Thomas commente : « Le fait qu'il soit venu dans le monde exprime sa double nature : celle de sa divinité, dans laquelle il était avant que le monde apparût - Je suis sorti du Père et venu dans le monde (Jn 16, 28) -, et celle de son humanité, dans laquelle il est apparu. Et, parce qu'il est Dieu, il emplit le ciel et la terre [cf. Jr 23, 24], c'est pourquoi il ne lui convient pas selon sa nature divine d'être dans un certain lieu, mais cela lui convient selon sa nature humaine - Il était dans le monde (Jn 1, 10). - Il est venu chez les siens (Jn 1, 11) » (Ad 1 Tim. lect., I, n° 39).
13. Cf. Jn 20, 19.
14. Ac 1, 11. 15. 1x21, 27.
Il dit donc : JE VIENDRAI VERS VOUS, après la Résurrection quant à sa première venue - Mais je vous verrai de nouveau2. De même à la fin du monde - Le Seigneur viendra pour le jugement3. Et encore dans la mort pour vous prendre auprès de moi - Je viendrai vers vous et je vous emporterai près de moi4. Enfin, JE VIENDRAI VERS VOUS en vous visitant spirituellement - Nous viendrons à lui, et nous ferons chez lui notre demeure5.
II
ENCORE UN PEU DE TEMPS, ET LE MONDE NE ME VERRA PLUS. MAIS VOUS, VOUS ME VERREZ, PARCE QUE MOI JE VIS ET QUE VOUS, VOUS VIVREZ.
1924. Le Seigneur expose ici le mode de sa venue en montrant que cette venue doit être manifestée uniquement aux Apôtres. Et parce qu'ils pouvaient croire qu'il reviendrait encore vers eux selon une existence mortelle, il exclut ensuite cela en disant : ENCORE UN PEU DE TEMPS, ET LE MONDE NE ME VERRA PLUS.
En expliquant cela premièrement en fonction de son retour après la Résurrection, le sens est : ENCORE UN PEU DE TEMPS, c'est-à-dire : je suis avec vous pour un peu de temps dans cette chair mortelle, et ensuite je serai crucifié, mais après, LE MONDE NE ME VERRA PLUS. Et cela parce qu'après la Résurrection il ne s'est pas manifesté à tous, mais à des témoins fixés d'avance par Dieu6, à savoir ses disciples ; voilà pourquoi il dit : MAIS VOUS, VOUS ME VERREZ, c'est-à-dire glorifié dans mon corps et immorte1.
De cela il leur donne la raison en disant : PARCE QUE MOI JE VIS ET QUE VOUS, VOUS VIVREZ. Par là, il écarte le doute. En effet, les disciples pourraient dire : Comment te verrons-nous, puisque tu vas mourir ? Est-ce que nous aussi nous mourrons avec toi ? Et c'est pourquoi il dit qu'il n'en sera pas ainsi, puisque MOI JE VIS, c'est-à-dire je vivrai après ma Résurrection - Je fus mort et me voici vivant pour les siècles des siècles7 -, ET QUE VOUS, VOUS VIVREZ, parce que vous ne serez pas tués tout de suite avec moi - Si c'est moi que vous cherchez, laissez partir ceux-là8. Ou bien : MOI JE VIS, par ma Résurrection, et VOUS, VOUS VIVREZ, c'est-à-dire, vous vous en réjouirez, puisque les disciples se réjouirent à la vue du Seigneur9.
C'est de cette manière que le mot vivre est pris dans ce passage de la Genèse : Quand Jacob eut entendu [que Joseph régnait en terre d'Égypte] (...) son esprit reprit vie10, à savoir à cause de la joie n.
1925. Mais Augustin12 fait une objection à cette explication : parce que de ce que dit le Seigneur - ENCORE UN PEU DE TEMPS, ET LE MONDE NE ME VERRA PLUS -, il s'ensuit que les hommes de ce monde ne le verront jamais, ce qui est faux puisqu'ils le verront au jugement - Tout œil le verra 13. À cela, on pourrait dire qu'il est vrai que les hommes de ce monde ne le verront plus : ENCORE UN PEU DE TEMPS ET LE MONDE NE [LE] VERRA PLUS dans cette chair mortelle ; et à cause de cela, Augustin explique ce ENCORE UN PEU DE TEMPS en se référant au second avènement, où il viendra pour juger.
1. Jb 9, 11.
2. Jn 16, 22.
3. Is 3, 14.
4. Jn 14, 3.
5. Jn 14, 23.
6. Ac 10, 41.
7. Ap 1, 18.
8. Jn 18, 8.
9. Jn 20, 20.
10. Gn 45, 26-27.
11. Le lien de cause à effet entre la joie et le renouveau de la vie provient du commentaire de Théophylacte sur ce verset (Enarr. in Ev. S. Ioannis. In h. loc, PG 124, col. 182 C-D).
12. Tract, in Io., LXXV, 3, BA 74A, p. 335.
13. Ap 1, 7.
Et on dit que ce temps jusqu'au jugement est court, en considération de l'éternité - Car mille ans, devant tes yeux, sont comme le jour d'hier qui est passé 1. Et c'est de cette manière que l'Apôtre, dans l'épître aux Hébreux, appelle ce temps « court », en expliquant ce verset d'Aggée : Encore un peu de temps, et moi j'ébranlerai le ciel et la terre 2. ET LE MONDE NE ME VERRA PLUS, puisque après le jugement les hommes qui aiment le monde et qui sont mauvais ne le verront plus, eux qui iront dans le feu éternel3. Voilà pourquoi, selon une autre lecture d'Isaïe : Que l'impie soit supprimé, afin qu'il ne voie pas la gloire de Dieu4. Mais vous, qui m'avez suivi et qui êtes demeurés avec moi dans mes épreuves, vous me verrez pour toujours dans l'éternité - Tes yeux verront le roi dans sa beauté5. - Nous serons avec le Seigneur toujours 6. Et cela PARCE QUE MOI JE VIS ET QUE VOUS, VOUS VIVREZ ; comme pour dire : De même que moi j'ai une vie glorieuse dans mon âme et dans mon corps, ainsi vous aussi - Il réformera le corps de notre misère en le configurant à son corps de gloire7. Et il dit cela parce que notre vie glorieuse est créée à partir de la vie glorieuse du Christ : De même que tous meurent en Adam, ainsi tous revivront dans le Christ8. Mais, de lui, il dit au présent : JE VIS, parce que sa Résurrection ne devait pas tarder après sa mort, mais la suivre aussitôt - Je me lèverai au point du jour9 - puisque, comme il est dit dans le psaume : Tu ne laisseras pas ton Saint voir la corruption 10. Mais des disciples il dit : VOUS VIVREZ, au futur, parce que la résurrection de leur corps devait être différée jusqu'à la fin du monde - Tes morts vivront, ceux qui m'ont été tués ressusciteront11.
1. Ps 89, 4.
2. Ag2, 7. Cf. He 12, 26.
3. Cf. Mt 25, 41.
4. Is 26, 10. La Vulgate dit : Ayons pitié de l'impie, et il n'apprendra pas la justice : dans la terre des saints il fit le mal, et il ne verra pas la gloire de Dieu.
5. Is 33, 17. Voir vol. I, n° 1393, note 2.
6. 1 Th 4, 16.
7. Ph3, 21.
8. 1 Co 15, 22.
9. Ps 107, 3.
III
EN CE JOUR-LÀ VOUS CONNAÎTREZ QUE MOI JE SUIS DANS MON PÈRE, ET VOUS EN MOI, ET MOI EN VOUS.
1926. Ici est montré le fruit de cette venue, qui est la connaissance de ce que les Apôtres ignoraient. En effet, comme il a été dit plus haut12, Pierre ignorait où allait le Christ, c'est pourquoi il disait : Seigneur, où vas-tu ? Cela, Thomas également l'ignorait, ainsi que le chemin par lequel il allait ; c'est pourquoi il disait : Nous ne savons pas où tu vas. Et comment pouvons-nous savoir le chemin ?13 Philippe, quant à lui, ignorait le Père ; c'est pourquoi il demandait : Seigneur, montre-nous le Père, et cela nous suffit14. Et tout cela était causé par leur ignorance d'une seule chose, à savoir comment le Père est dans le Fils et le Fils dans le Père ; c'est aussi pourquoi le Christ dit à Philippe : Ne crois-tu pas que moi je suis dans le Père et que le Père est en moi ?15 Il leur en promet donc la connaissance, disant ici : EN CE JOUR-LÀ VOUS CONNAÎTREZ QUE MOI JE SUIS DANS MON PÈRE, ET VOUS EN MOI, ET MOI EN VOUS. Et par le fait même tout doute se trouve exclu des cœurs des disciples.
1927. Or cela peut être expliqué de sa venue au moment de la Résurrection, et de sa venue pour le jugement. Mais il faut distinguer une double connaissance des mystères de la divinité. L'une est imparfaite, qui est reçue par la foi ; l'autre parfaite, qui est reçue par la vision (per speciem) ; de ces deux connaissances il est dit : Nous voyons maintenant à travers un miroir, en énigme, quant à la première, mais alors nous verrons face à face1, quant à la seconde.
10. Ps 15, 10. Voir ci-dessus, n° 1829 et note 2.
11. Is 26, 19. Voir vol. I, n° 1513, note 3, où saint Thomas lit interfecti tui, ceux qui t'ont été tués.
12. Jn 13, 36.
13. Jn 14, 5.
14. Jn 14, 8.
15. Jn 14, 10.
Il dit donc : EN CE JOUR-LÀ, après ma Résurrection, VOUS CONNAÎTREZ QUE MOI JE SUIS DANS MON PÈRE, et cela par la connaissance de la foi, puisque alors, en voyant qu'il était ressuscité et qu'il était avec eux, ils eurent de lui la foi la plus certaine, surtout ceux qui reçurent l'Esprit Saint qui leur enseignait tout2. Ou bien : EN CE JOUR-LÀ, de l'ultime résurrection lors du jugement, vous CONNAÎTREZ, c'est-à-dire clairement par vision (per speciem) - Alors je connaîtrai comme je suis connu3.
1928. Mais que connaîtront-ils ? Deux choses dont il parle plus haut : l'une, que le Père demeurant en moi fait lui-même les œuvres4 ; et quant à cela il dit : QUE MOI JE SUIS DANS MON PÈRE, c'est-à-dire par la consubstantialité de nature. L'autre, qu'il fera des œuvres par ses disciples, quand il dit : Qui croit en moi fera lui-même aussi les œuvres que moi je fais5 ; et par rapport à cela il dit : ET VOUS EN MOI, ET MOI EN VOUS.
1929. Il faut remarquer ici que, parce que le Seigneur semble établir un rapport semblable entre lui et son Père et entre lui et ses disciples, les ariens voulaient que, de même que les disciples sont moindres que le Christ et ne lui sont pas consubstantiels, de même le Fils soit moindre que le Père et d'une autre substance que lui. Et c'est pourquoi il faut dire que ce qu'il dit : MOI JE SUIS DANS MON PÈRE, est dit par consubstantialité de nature. Plus haut : Moi et le Père nous sommes un6 et le Verbe était auprès de Dieu \
ET VOUS EN MOI, ET MOI EN VOUS
1930. Cela se comprend d'une première manière, c'est-à-dire en tant que les disciples sont dans le Christ. En effet, on dit que ce qui est protégé par quelqu'un est en lui, comme le contenu dans ce qui le contient : et de cette façon, on dit que les choses qui sont dans le royaume sont dans le roi. Et à cause de cela il est dit dans les Actes des Apôtres : C'est en lui que nous vivons et que nous nous mouvons, et que nous sommes91. ET MOI je suis EN VOUS, en vous dirigeant de l'intérieur, en œuvrant et en habitant en vous par la grâce - Que le Christ habite dans vos cœurs par la foi9. - Voulez-vous une preuve de celui qui parle en moi, le Christ ?I0
D'une autre manière, selon Hilaire11. VOUS EN MOI, sous-entendu : vous êtes en moi par votre nature, que j'ai assumée : car en assumant notre nature, il nous a tous assumés - Car nulle part il ne prend des anges, mais c'est la race d'Abraham qu'il prend12. ET MOI je suis EN VOUS, par le fait que vous preniez mon sacrement : car celui qui prend le corps du Christ, le Christ est en lui - Qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi et moi en lui13.
D'une autre manière : VOUS EN MOI, ET MOI EN VOUS, sous-entendu : nous le sommes, par un amour mutuel, car il est dit : Dieu est charité : et qui demeure dans la charité demeure en Dieu et Dieu en lui14. Et ces choses étaient inconnues de vous, mais en ce jour-là vous les connaîtrez.
1. 1 Co 13, 12.
2. Cf. saint Jean Chrysostome, In Ioannem hom., LXXV, 2, PG 59, col. 406.
3. 1 Co 13, 12.
4. Jn 14, 10.
5. Jn 14, 12.
6. Jn 10, 30.
7. Jn 1, 1.
8. Ac 17, 28.
9. Ep 3, 17.
10. 2 Co 13, 3.
11. La Trinité, VIII, 15, SC 448, p. 401.
12. He 2, 16.
13. Jn 6, 57.
14. 1 Jn 4, 16.
La raison de cette nouvelle venue.
QUI A MES COMMANDEMENTS ET LES GARDE, C'EST CELUI-LÀ QUI M'AIME. OR CELUI QUI M'AIME SERA AIMÉ DE MON PÈRE ; ET MOI JE L'AIMERAI, ET JE ME MANIFESTERAI MOI-MÊME À LUI – (14, 21)
1931. Le Seigneur donne une double raison pour laquelle il doit être vu de ceux qui croient en lui et non du monde. La première, c'est leur amour’ véritable pour Dieu ; la seconde, l'amour véritable de Dieu pour eux [n° 1934].
I
QUI A MES COMMANDEMENTS ET LES GARDE, C'EST CELUI-LÀ QUI M'AIME.
1932. Ici, il faut remarquer que l'amour véritable est celui qui se montre et se prouve dans une œuvre ; car c'est par la réalisation d'une œuvre que l'amour est manifesté 2. Puisqu'en effet aimer quelqu'un c'est lui vouloir du bien et désirer ce que lui-même veut3, celui qui ne fait pas la volonté de l'aimé, et n'accomplit pas ce qu'il sait que l'ami veut, ne semble pas aimer vraiment. Celui donc qui ne fait pas la volonté de Dieu ne semble pas l'aimer vraiment ; et c'est pourquoi il dit : QUI A MES COMMANDEMENTS ET LES GARDE, C'EST CELUI-LÀ QUI M'AIME, c'est-à-dire qui a un amour véritable envers moi.
1933. Mais remarque bien qu'un homme a d'abord les commandements de Dieu dans son cœur par la mémoire et la méditation continuelle - Dans mon cœur j'ai caché tes paroles*. Mais cela ne suffit pas, s'il ne les garde pas dans une œuvre - Le commencement de la sagesse est la crainte du Seigneur. La bonne intelligence est à tous ceux qui agissent conformément à cette crainte5. Certains les ont dans leur bouche, en enseignant et exhortant - Que tes paroles sont douces à mon palais Ie Et ceux-là aussi doivent les accomplir par une œuvre car celui qui les accomplira et les enseignera, celui-là sera appelé grand dans le royaume des deux7. Voilà pourquoi ceux qui disent et ne font pas sont blâmés par le Seigneur8.
1. Amour traduit ici dilectio.
2. Cf. Saint Grégoire le Grand, XL hom. in Évang., II, hom. 30, 1, PL 76, col. 1220 C.
3. Sur l'amour d'amitié, voir vol. I, n° 1475, note 7, p. 611, et ci-dessus, n° 1837, note 2.
4. Ps 118, 11.
Certains, d'autre part, les ont dans l'oreille, en les écoutant volontiers et avec attention - Celui qui est de Dieu écoute les paroles de Dieu9. Mais cela ne suffit pas, s'ils ne les gardent pas, car ce ne sont pas les auditeurs de la Loi mais ceux qui l'accomplissent qui seront justifiés10. - Travaillez non pas en vue de la nourriture qui périt, mais en vue de celle qui demeure pour la vie éternelle n.
Celui donc qui a ainsi les commandements de Dieu les garde d'une certaine manière, mais il lui est encore imposé de les garder en persévérant. C'est pourquoi Augustin dit : « Celui qui les a dans sa mémoire et qui les garde dans sa vie, celui qui les a dans ses paroles et les garde dans ses œuvres, celui qui les a par son écoute et qui les garde par son agir, ou celui qui les a par son agir et qui les garde par sa persévérance, c'est celui-là qui m'aime 12. »
5. Ps 110, 10.
6. Ps 118, 103.
7. Mt 5, 19.
8. Cf. Mt 23, 3.
9. Jn 8, 47.
10. Rm 2, 13.
11. Jn 6, 27.
12. Tract, in Io., LXXV, 5, BA 74A, p. 339.
II
OR CELUI QUI M'AIME SERA AIMÉ DE MON PÈRE ; ET MOI JE L'AIMERAI, ET JE ME MANIFESTERAI MOI-MÊME À LUI.
1934. Mais cela, au premier regard, semble absurde. En effet, est-ce que le Seigneur nous aime parce que nous l'aimons ? Loin de là ! Car il est dit : Ce n'est pas nous qui avons aimé Dieu, mais lui-même qui nous a aimés le premier1. C'est pourquoi il faut dire que nous en avons l'intelligence à partir de ce qui a été dit auparavant : QUI A MES COMMANDEMENTS ET LES GARDE, C'EST CELUI-LÀ QUI M'AIME.
En effet, il ne dit pas là qu'il aime parce qu'il garde les commandements ; mais que parce qu'il aime, il accomplit les commandements. Et ainsi il faut dire ici que si quelqu'un aime le Christ, c'est parce qu'il est aimé par le Père, et non pas qu'il est aimé parce qu'il aime. Nous aimons donc le Fils parce que le Père nous aime. Car le propre du véritable amour, c'est qu'il entraîne ceux qui sont aimés à l'amour de celui qui les aime - D'un amour éternel je t'ai aimé, c'est pourquoi je t'ai attiré, ayant pitié de toi2.
1935. Mais parce que l'amour du Père n'est pas sans l'amour du Fils, l'amour de l'un et de l'autre étant le même - Car tout ce que le Père fait, cela le Fils aussi le fait pareillement3 -, il ajoute : ET MOI JE L'AIMERAI – Mais puisque le Père et le Fils aiment toutes choses de toute éternité, pourquoi dit-il JE L'AIMERAI, au futur ?
Il faut donc dire que l'amour, en tant qu'il est dans la volonté divine, est éternel ; mais que, en tant qu'il est manifesté dans la réalisation d'une œuvre et d'un effet, il est tempore1. Et c'est pourquoi le sens est : ET MOI JE L'AIMERAI, c'est-à-dire : je montrerai l'effet de mon amour (dilectio), puisque de fait JE ME MANIFESTERAI MOI-MÊME À LUI, « c'est-à-dire je l'aimerai pour me manifester4 ».
1936. Or il faut savoir que l'amour de quelqu'un pour un autre est tantôt relatif à quelque chose, tantôt absolu5 – relatif à quelque chose quand il veut pour lui quelque bien particulier, et absolu quand il veut pour lui le bien tout entier. Or Dieu aime toutes les réalités causées d'une manière relative puisqu'il veut un certain bien pour toute créature, même pour les démons, à savoir qu'ils vivent, qu'ils pensent et qu'ils soient - et ce sont des biens. Mais il aime d'une manière absolue ceux pour qui il veut le bien tout entier, c'est-à-dire qu'ils possèdent Dieu lui-même, ce qui est posséder la vérité, puisque Dieu est la Vérité. Or la vérité est possédée quand elle est connue. Dieu aime donc véritablement et d'une manière absolue ceux à qui il se manifeste lui-même, lui qui est la Vérité. Et c'est ce qu'il dit : JE ME MANIFESTERAI MOI-MÊME À LUI, c'est-à-dire dans le futur par la gloire, qui est l'effet ultime de la béatitude future - Il annonce à son ami que la lumière est son partage6. - La sagesse prévient ceux qui la désirent''.
1937. Mais quelqu'un pourrait dire : le Père ne se manifestera-t-il pas ? Si : et le Père, et le Fils ; car le Fils manifeste en même temps et le Père et lui-même, puisqu'il est son Verbe - Nul ne connaît le Père si ce n'est le Fils et celui à qui le Fils veut le révéler1. Cependant si, pour un temps, le Fils se manifeste à quelqu'un d'une manière particulière, c'est un signe de l'amour divin. Cela peut donc être la raison pour laquelle le monde ne le verra pas : il ne se manifestera pas à lui, et cela parce que le monde ne l'aime pas.
1. 1 Jn 4, 10.
2. Jr 31, 3.
3. Jn 5, 19.
4. Saint Augustin, Tract, in 7o.,. LXXV, 5, BA 74A, p. 341.
5. Cette distinction entre ce qui est relatif, secundum quid, et ce qui est absolu, simpliciter, est souvent employée par saint Thomas. Il s'en sert pour mettre en lumière la réalité qui, découverte comme principe, absolu, n'est jamais choisie pour autre chose, mais au contraire pour elle-même car elle est première et source de ses effets qui sont relatifs. Ainsi, elle lui permet ici de distinguer l'amour du bien-fin, c'est-à-dire l'amour de Dieu, de l'amour des biens relatifs, utiles, l'amour des biens particuliers, des moyens.
6. Jb 36, 33 (propre à la Vulgate). Voir ci-dessus, n° 1807, note 5.
7. Sg 6, 14.
Le Christ écarte le doute de son disciple.
1938. Plus haut le Seigneur a promis sa venue à ses disciples [n° 1921] ; ici il écarte le doute du disciple. L'Évangéliste expose d'abord le doute du disciple, puis la réponse du Christ [n° 1940].
JUDAS, NON CELUI APPELÉ L'ISCARIOTE, LUI DIT : « SEIGNEUR, QU'EST-IL ADVENU, QUE TU DOIVES TE MANIFESTER TOI-MÊME À NOUS ET NON AU MONDE ? » (14, 22)
1939. Il faut savoir à ce propos que c'est une habitude des saints et des humbles, quand ils entendent de grandes choses à leur sujet, d'être stupéfaits et de s'étonner. Or les disciples avaient entendu le Seigneur dire : Encore un peu de temps, et le monde ne me verra plus. Mais vous, vous me verrez, parce que moi je vis et que vous, vous vivrez2. En cela il semblait préférer les Apôtres au monde entier : et c'est pourquoi Judas, le frère de Jacques dont l'épître fait partie des écrits canoniques, en état d'étonnement et de stupéfaction, dit : SEIGNEUR, QU'EST-IL ADVENU, QUE TU DOIVES TE MANIFESTER TOI-MÊME À NOUS ? Comme pour dire : Quelle en sera la cause ? Sommes-nous au-dessus du monde tout entier ? David a dit quelque chose de semblable : Qui suis-je, moi, et quelle est ma maison ?3 Dans Matthieu, les justes disent : Seigneur, quand t'avons-nous vu ayant faim et t'avons-nous rassasié ? 4
1. Mt 11, 27 ; Le 10, 22. Saint Thomas commente : « Le Fils connaît par compréhension. Parce qu'il connaît parfaitement et qu'il est connaissable, il a donc le pouvoir de révéler comme le Père. C'est pourquoi il dit : Et celui à qui le Fils veut le révéler. En effet, la manifestation se fait par le Verbe - Père, j'ai manifesté ton nom aux hommes Gn 17, 6). - Personne n'a jamais vu Dieu (Jn 1, 18), mais lui le connaît. Donc il a pu manifester. Ce qu'il avait donc dit du Père, il se 1 attribue. Il avait dit en effet : Tu as caché ces choses aux sages et aux prudents, tu les as révélées aux tout-petits (Mt 11, 25). Cela aussi le Fils le peut, du fait qu'il a le même pouvoir » (Super Matth. lect., XI) n° 966). Voir aussi ci-dessus, n° 1830, note 8.
2. Jn 14, 19.
1940. Le Christ commence par donner la cause de sa manifestation aux disciples et non au monde, puis il manifeste ce qu'il vient de dire [n° 1950].
JÉSUS RÉPONDIT ET LUI DIT : « SI QUELQU'UN M'AIME, IL GARDERA MA PAROLE. ET MON PÈRE L'AIMERA ET NOUS VIENDRONS À LUI, ET NOUS FERONS CHEZ LUI NOTRE DEMEURE. CELUI QUI NE M'AIME PAS NE GARDE PAS MES PAROLES. » (14, 23-24)
II montre d'abord pourquoi il va se manifester aux disciples ; ensuite pourquoi il ne va pas se manifester au monde [n° 1949].
En premier lieu est montrée la capacité qu'avaient les disciples de recevoir une manifestation du Christ, et en second lieu, le déroulement de cette manifestation et son ordre [n° 1943]. Au sujet du premier point, il indique deux choses qui rendent l'homme capable de recevoir une manifestation de Dieu : la première est la charité ; la seconde, l'obéissance [n° 1942].
SI QUELQU'UN M'AIME
1941. Quant à la première, il dit : SI QUELQU'UN M'AIME. Trois choses, en effet, sont nécessaires à l'homme qui veut voir Dieu. Premièrement, qu'il s'approche de Dieu - Ceux qui s'approchent de ses pieds recevront de sa doctrine1. Deuxièmement, qu'il élève les yeux pour le voir - Levez vos yeux en haut et voyez qui a créé ces choses2. Troisièmement, qu'il vaque à cette vision : car les réalités spirituelles ne peuvent être vues si l'on ne se vide pas de celles de la terre - Vaquez et voyez que je suis Dieu3. Et c'est la charité qui réalise ces trois choses. En effet, c'est elle qui unit l'âme de l'homme à Dieu - Celui qui demeure dans la charité demeure en Dieu et Dieu en lui4. C'est elle qui élève le regard vers Dieu - Là où est ton trésor, là aussi est ton cœur5. Voilà pourquoi on dit : « Là où est ton amour, là sont tes yeux6. » C'est elle encore qui fait qu'on se vide des réalités de ce monde - Celui qui aime le monde, la charité parfaite de Dieu n’est pas en lui7. Par conséquent, au contraire, celui qui aime Dieu parfaitement, l'amour du monde n'est pas en lui.
3. 2 S 7, 18.
4. Mt 25, 37.
IL GARDERA MA PAROLE.
1942. Or de la charité découle l'obéissance ; c'est pourquoi il dit : IL GARDERA MA PAROLE. Comme le dit Grégoire8 – « La preuve de l'amour, c'est la réalisation d'une œuvre. (...) L'amour de Dieu n'est jamais oisif ; en effet, si c'est l'amour, il opère de grandes choses, mais s'il a refusé d'œuvrer, ce n'est pas l'amour. » Car la volonté, et surtout celle qui regarde la fin, meut toutes les autres puissances vers leurs actes : en effet, l'homme ne se repose pas s'il ne fait pas ce par quoi il peut parvenir à la fin vers laquelle il tend, en particulier si sa volonté est tendue vers cette fin. Quand donc la volonté de l'homme est tendue vers Dieu, qui est sa fin, elle meut toutes ses forces à faire tout ce qui conduit vers lui. Or c'est par la charité qu'elle est tendue vers Dieu ; et voilà pourquoi c'est la charité qui nous fait garder les commandements - La charité du Christ nous presse9. - Ses lampes sont des lampes de feu et de flammes10.
1. Dt 33, 3.
2. Is 40, 26.
3. Ps 45, 11 – Vacate et videte quoniam ego sunt Deus. « Vaquer à » et « se vider de » traduisent ici le même verbe latin vacare. Saint Jean de la Croix cite ce verset pour montrer que si elle acceptait « de se bien purifier et évacuer de toutes les formes et images appréhensibles, (...) l'âme, désormais simple et pure, se transformerait en la simple et pure Sagesse, qui est le Fils de Dieu », et il ajoute : « C'est ce que Notre-Seigneur nous demande par David, disant : Apprenez à vous évacuer de toutes choses (à savoir intérieurement) et vous verrez que je suis Dieu ! » (La Montée du Carmel, II, ch. 15 et 32, Œuvres complètes, DDB 1967, p. 174 et 328).
4. 1 Jn 4, 16.
5. Mt 6, 21.
6. On retrouve souvent dans l'Écriture des expressions qui associent le cœur et les yeux. Voir par exemple Qo 11, 9 ; Jn 12, 40 ; 1 Jn 2, 16.
7. 1 Jn 2, 15. La Vulgate dit : Si quelqu'un aime le monde, la charité du Père n'est pas en lui.
8. XL hom. in Évang., II, nom. 30 (pour le jour de la Pentecôte), 1-2, PL 76, col. 1220 C et 1221 Β (voir ci-dessus vol. I, n° 477, note 4).
Et par l'obéissance, l'homme est rendu capable de voir Dieu : Par tes commandements - sous-entendu gardés par moi -j'ai eu l'intelligence 11. Et encore : J'ai été plus intelligent que les vieillards12.
ET MON PÈRE L'AIMERA.
1943. Le Seigneur expose ensuite le déroulement et l'ordre de cette manifestation. Or il y a trois choses par lesquelles une manifestation divine est faite à un homme.
La première est l'amour divin ; et quant à cela il dit : MON PÈRE L'AIMERA. Plus haut [n° 1935] on a expliqué pourquoi il dit AIMERA au futur, quant à l'effet de l'amour du Père, qui cependant a aimé de toute éternité quant à sa volonté de faire du bien - J'ai aimé Jacob13. Et il ne dit pas : MOI JE L'AIMERAI, parce que cela leur a déjà été montré clairement auparavant - J'aime ceux qui m'aiment14. Il restait donc à leur faire comprendre que le Père les aimait - II a aimé les peuples ; tous les saints sont dans sa main15.
9. 2 Co 5, 14.
10. Ct 8, 6.
11. Ps 118, 104.
12. Ps 118, 100.
13. Ml 1, 2.
14. Pr 8, 17.
15. Dt 33, 3.
ET NOUS VIENDRONS À LUI.
1944. La deuxième est la Visitation divine ; et à ce sujet il dit : ET NOUS VIENDRONS À LUI – Mais on objecte : venir signifie un changement de lieu, mais Dieu ne change pas. Donc...
Je réponds : on dit que Dieu vient vers nous, non que lui-même soit mû vers nous, mais parce que nous, nous sommes mus vers lui. En effet, on dit que quelque chose vient dans un lieu où il n'était pas auparavant ; or cela ne convient pas à Dieu, puisqu'il est partout - Moi je remplis le ciel et la terre1. On dit encore que quelque chose vient en un lieu dans la mesure où il y est d'une manière nouvelle selon laquelle il n'y avait pas été auparavant, c'est-à-dire par l'effet de la grâce ; et par cet effet de la grâce il nous fait accéder à lui.
1945. Mais il faut remarquer, selon Augustin2, que c'est de trois manières que Dieu vient vers nous et que nous, nous allons vers lui.
Premièrement, il vient vers nous en nous remplissant de ses effets, et nous, nous allons vers lui en les recevant - Venez à moi, vous tous qui me désirez, et remplissez-vous de tout ce qui vient de moi3. Deuxièmement, il vient vers nous en nous illuminant et nous, nous allons vers lui en le considérant - Approchez-vous de lui, et vous serez illuminés4. Troisièmement, il vient vers nous en nous aidant et nous vers lui en lui obéissant, car nous ne pouvons pas obéir si nous ne sommes pas aidés par le Christ - Venez, montons à la montagne du Seigneur5.
1946. Mais pourquoi n'a-t-il pas fait mention de l'Esprit Saint ?
Selon Augustin6, il n'est pas dit que l'Esprit Saint doive être exclu lors de la venue du Père et du Fils puisqu'il est dit plus haut : Afin qu’il demeure avec vous éternellement7. Mais comme il y a deux aspects dans la Trinité - à savoir la distinction des personnes et l'unité d'essence8 -, tantôt il est fait mention de trois personnes pour signifier la distinction des personnes, tantôt il fait mention de deux personnes sans la troisième, pour signifier l'unité d'essence.
Ou bien il faut dire que puisque l'Esprit Saint n'est rien d'autre que l'amour du Père et du Fils, dès qu'on parle du Père et du Fils, on sous-entend l'Esprit Saint.
ET NOUS FERONS CHEZ LUI NOTRE DEMEURE.
1947. La troisième chose nécessaire à la manifestation de Dieu est la persévérance dans l'amour de Dieu et dans son habitation en nous (visitatio) ; et par rapport à cela il dit : ET NOUS FERONS CHEZ LUI NOTRE DEMEURE - par là il touche deux choses.
D'abord la fermeté de l'adhésion à Dieu, quand il dit NOTRE DEMEURE. Car Dieu vient vers certains par la foi mais ne demeure pas avec eux parce qu'ils croient pour un temps, et au temps de la tentation ils se retirent9. Il vient vers certains par le regret10 du péché mais ne demeure pourtant pas avec eux parce qu'ils retournent à leurs péchés 11 - Comme le chien qui retourne à son vomissement, ainsi est l'imprudent qui réitère sa folie12. Mais dans ses prédestinés il demeure toujours - Voici que je suis avec vous tous les jours jusqu’à la consommation du siècle1.
1. Jr23, 24.
2. Tract, in Io., LXXVI, 4, BA 74A, p. 351.
3. Si 24, 26.
4. Ps 33, 6. Voir vol. I, n° 1089, note 6.
5. Is 2, 3.
6. La Trinité, I, IX, 19, BA 15, p. 141.
7. Jn 14, 16.
8. Sur les processions, les relations et la distinction des personnes dans la Trinité, voir ci-dessus, n° 1911 et note 7.
9. Le 8, 13. Cf. Le 19, 44 – Tu n'as pas connu le temps où tu fus visitée !
10. Saint Thomas emploie le mot compunctio. Sur le sens de ce mot, voir ci-dessus, n° 1702, note 13.
11. Cf. saint Grégoire le Grand, XL hom. in Évang., II, hom. 30, 2, PL 76, col. 1221 A.
12. Pr 26, 11.
Puis il montre la familiarité2 du Christ à l'égard des hommes : NOUS FERONS NOTRE DEMEURE CHEZ LUI, c'est-à-dire chez celui qui aime et qui obéit, en tant qu'il se réjouit avec nous et nous fait nous réjouir en lui - Mes délices sont d'être avec les fils des hommes^". - Tu feras l'allégresse de ton Dieu4.
1948. Chrysostome5, rapportant cela à une autre intention, dit que Judas (non pas l'Iscariote), en entendant : Je ne vous laisserai pas orphelins : je viendrai vers vous. Encore un peu de temps, et le monde ne me verra plus. Mais vous, vous me verrez, parce que moi je vis et que vous, vous vivrez6, a pensé que le Christ viendrait vers eux après sa mort comme les morts viennent vers nous dans notre sommeil ; c'est pourquoi il demande : QU'EST-IL ADVENU, QUE TU DOIVES TE MANIFESTER TOI-MÊME À NOUS ET NON AU MONDE ?, comme pour dire : Malheur à nous, puisque tu seras mort et que c'est comme mort que tu dois te présenter à nous. Donc pour exclure cela, il dit : Moi et le Père NOUS VIENDRONS À LUI, c'est-à-dire, de même que le Père se manifeste, de même moi aussi, ET NOUS FERONS CHEZ LUI NOTRE DEMEURE : or cela ne relève pas des rêves, où il n'y a aucun retard.
CELUI QUI NE M'AIME PAS NE GARDE PAS MES PAROLES.
1949. Le Seigneur expose ici la cause pour laquelle il ne va pas se manifester au monde : cette cause est la suppression de ce pour quoi il se manifestera aux hommes.
Car une fois la cause supprimée, son effet est supprimé ; or ils n'ont pas en eux la cause qui pourrait leur susciter une manifestation divine, donc Dieu ne va pas se manifester au monde ni aux hommes de ce monde.
Qu'ils n'aient pas en eux la cause, cela est clair, « puisque le monde ne m'aime pas » ; et à propos de cela il dit : CELUI QUI NE M'AIME PAS. Et de plus il ne m'obéit pas, c'est pourquoi il dit : NE GARDE PAS MES PAROLES. En effet, comme le dit Grégoire7 – « Quand il s'agit de l'amour du Créateur, la langue, l'esprit et la vie sont requis. » La cause pour laquelle il va se manifester aux siens et non aux étrangers est donc évidente : c'est parce qu'assurément ceux-là aiment. Et de fait, l'amour sépare les saints du monde - À ceux qu'enfle la démesure, c'est-à-dire aux orgueilleux, il cache sa lumière ; et il annonce à son ami que la lumière est son partage 8. - L'abîme dit : Elle [la Sagesse] n'est pas en moi ; et la mer, c'est-à-dire celui qui est agité : Elle n'est pas avec moi9.
ET LA PAROLE QUE VOUS AVEZ ENTENDUE N'EST PAS LA MIENNE MAIS CELLE DU PÈRE QUI M'A ENVOYÉ. (14, 24)
1950. Le Christ met ensuite en lumière ce qu'il a dit plus haut : Si quelqu'un m'aime, il gardera ma parole. Et mon Père l'aimera... On pourrait dire en effet que ce qui a été dit n'a aucune signification (ratio) 10 et qu'il eût dit d'une manière plus raisonnable : Moi je l'aimerai et je viendrai à lui. Et c'est pourquoi il exclut cela en disant : ET LA PAROLE QUE VOUS AVEZ ENTENDUE N'EST PAS LA MIENNE, c'est-à-dire elle n'est pas à moi de moi-même, mais d'un autre, à savoir du Père (a Patre) qui m'a envoyé. Comme pour dire1 – Celui qui n'écoute pas cette parole, ce n'est pas seulement moi qu'il n'aime pas, mais aussi le Père. Et voilà pourquoi celui qui l'aime et qui aime le Père mérite une manifestation de l'un et de l'autre. Il dit donc : ET LA PAROLE QUE VOUS AVEZ ENTENDUE, que j'ai proférée en tant qu'homme, est bien la mienne dans la mesure où je la prononce, et elle N'EST PAS LA MIENNE, dans la mesure où elle est d'un autre - Mon enseignement n'est pas le mien2. - Les paroles que moi je vous dis, je ne les dis pas de moi-même 3.
1. Mt 28, 20.
2. Sur le sens du mot familiaritas, voir vol. I, n° 1475, note 5.
3. Pr 8, 31.
4. Is 62, 5.
5. In Ioannem hom., LXXV, 3, PG 59, col. 406-407.
6. Jn 14, 18-19.
7. XL hom. in Évang., II, hom. 30, 2, PL 76, col. 1221 B. 8. Jb 36, 32-33 (verset propre à la Vulgate). Voir ci-dessus, n° 1807, note 5. 9. Jb 28, 14. 10. Sur le sens du mot ratio, voir vol. I, Préface, p. 18, note 4.
1951. Mais remarque, selon Augustin4, que lorsque le Seigneur parle de ses paroles, il dit au pluriel : Mes paroles ; mais quand il parle de la parole du Père, il parle au singulier, disant : ET LA PAROLE QUE VOUS AVEZ ENTENDUE N'EST PAS LA MIENNE, parce qu'il a voulu être compris lui-même à travers le Verbe du Père, qui est son unique Verbe. Aussi ne dit-il pas qu'il est à lui-même mais qu'il est au Père, puisqu'il n'est ni sa propre image ni son propre Fils, mais ceux du Père. Or toutes les paroles qui sont dans nos cœurs proviennent de l'unique Verbe du Père.