1952. Ici le Seigneur promet aux disciples ses dons. Il leur avait promis l'Esprit Saint et lui-même, et c'est pourquoi il leur montre d'abord les dons qui proviennent de la venue de l'Esprit Saint, puis les dons qui proviennent de lui-même : Je vous laisse la paix5 [n° 1961].
Les dons qui proviennent de la venue de l'Esprit Saint.
JE VOUS AI DIT CELA, DEMEURANT AUPRÈS DE VOUS ; MAIS LE PARACLET, L'ESPRIT SAINT QUE LE PÈRE ENVERRA EN MON NOM, CELUI-LÀ VOUS ENSEIGNERA TOUT, ET VOUS RAPPELLERA TOUT CE QUE JE VOUS AURAI DIT. (14, 25-26)
De la venue de l'Esprit Saint proviennent de grands dons, à savoir l'intelligence de toutes les paroles du Christ. Et c'est pourquoi à ce sujet il commence par leur rappeler ses enseignements, puis il leur en promet l'intelligence [n° 1954].
JE VOUS AI DIT CELA, DEMEURANT AUPRÈS DE VOUS.
1953. Il dit donc, quant au premier point : CELA, que j'ai dit, JE VOUS L'AI DIT par l'instrument de mon humanité, DEMEURANT AUPRÈS DE VOUS d'une présence corporelle. Et certes, c'est un très grand bienfait que le Fils lui-même nous parle et nous enseigne - Après avoir à bien des reprises et de bien des manières parlé jadis à nos pères par les prophètes, Dieu, en ces temps qui sont les derniers, nous a parlé par le Fils6. - Quelle est toute chair pour qu'elle entende son Seigneur ?7
1. Cf. saint Jean Chrysostome, In Ioannem hom., LXXV, 3, PG 59, col. 407.
2. Jn7, 16.
3. Jn 14, 10.
4. Tract, in Io., LXXVI, 5, BA 74A, p. 353-355.
5. Jn 14, 27.
6. He 1, 1.
7. Dt 5, 26.
MAIS LE PARACLET, L'ESPRIT SAINT QUE LE PÈRE ENVERRA EN MON NOM, CELUI-LÀ VOUS ENSEIGNERA TOUT, ET VOUS RAPPELLERA TOUT CE QUE JE VOUS AURAI DIT. (14, 26)
1954. L'intelligence de ses enseignements, il la leur promet par l'Esprit Saint qu'il leur donnera. Et concernant l'Esprit Saint il fait ici trois choses : d'abord il le présente, puis il décrit sa mission [n° 1956], et enfin son effet [n° 1958].
MAIS LE PARACLET, L'ESPRIT SAINT
1955. Le Seigneur présente l'Esprit Saint de plusieurs manières : comme Paraclet, comme Esprit et comme Saint. Il est le Paraclet parce qu'il nous console quant aux tristesses provenant des perturbations de ce monde - Au-dehors, des luttes ; au-dedans, des craintes 1. - Lui qui nous console dans toute notre tribulation2. Et il fait cela en tant qu'il est Amour, nous faisant aimer Dieu et reconnaître sa grandeur, et c'est pourquoi nous souffrons les outrages avec joie - Les Apôtres s'en allèrent tout joyeux de devant le grand conseil, parce qu'ils avaient été jugés dignes de souffrir des outrages pour le nom de Jésus3. - Réjouissez-vous et exultez, car votre récompense est grande dans les deux4.
De même il nous console des tristesses des péchés passés, dont il est dit : Bienheureux ceux qui pleurent5. Et cela il le fait en tant qu'il nous donne l'espérance de son pardon6 - Recevez l'Esprit Saint ; les péchés seront remis à ceux à qui vous les remettrez1. — Pour que je donne la consolation à ceux qui pleurent en Sion8.
1. 2 Co 7, 5.
2. 2 Co 1, 4.
3. Ac 5,41.
4. Mt 5, 12.
5. Mt 5, 5. Saint Thomas commente : « À trois types de pleurs répondent trois sortes de consolations. Pour les pleurs dus au péché, la rémission des péchés nous est donnée, celle que réclamait David - Rends-moi la joie de ton salut (Ps 50, 14). À l'attente de la patrie céleste et à la misère de notre état présent répond la consolation de la vie éternelle — Je changerai leurs pleurs en cris de joie ; et je les consolerai, je les réjouirai après leur peine (Jr 31, 13). - Dans Jérusalem vous serez consolés (Is 66, 13). Aux troisièmes pleurs répond la consolation de l'amour divin : en effet, quand quelqu'un souffre de l'absence de la réalité aimée, il est consolé s'il reçoit une autre réalité davantage aimée. C'est pourquoi les hommes sont consolés quand à la place des réalités temporelles ils reçoivent des réalités spirituelles et éternelles, et c'est cela, recevoir l'Esprit Saint ; c'est pourquoi il est appelé Paraclet (cf. Jn 15, 26). En effet, par l'Esprit Saint qui est l'amour divin, les hommes se réjouissent - Votre tristesse se changera en joie (Jn 16, 20) » (Super Matth, lect., V, n° 423).
Il est l'Esprit parce qu'il meut nos cœurs à obéir à Dieu - Quand il sera venu comme un fleuve impétueux que l'Esprit du Seigneur agite9. - Ceux qui sont conduits par l'Esprit de Dieu, ceux-là sont fils de Dieu10.
Il est Saint parce qu'il nous consacre à Dieu et que tout ce qui est consacré à Dieu est appelé saint - Ne savez-vous pas que nos corps sont le temple de l'Esprit Saint ?11 - L'impétuosité du fleuve réjouit la cité de Dieu : le Très-Haut a sanctifié son tabernacle 12.
QUE LE PÈRE ENVERRA EN MON NOM
1956. Il parle ensuite de sa mission : QUE LE PÈRE ENVERRA EN MON NOM. Là, ne comprenons pas qu'il vient vers nous par un mouvement local, mais qu'il doit être en nous d'une manière nouvelle, autre que celle selon laquelle il était en nous auparavant - Envoie ton Esprit et ils seront créés13 -, c'est-à-dire dans un exister (esse) spiritue1.
Mais remarque ici que l'Esprit Saint est envoyé par le Père et le Fils, et qu'en vue de montrer cela le Christ dit parfois, comme ici, que le Père envoie l'Esprit Saint, et parfois que c'est lui-même qui l'envoie - Que moi je vous enverrai (...) 14 Mais jamais il ne dit que l'Esprit Saint est envoyé par le Père sans faire mention de lui-même ; aussi dit-il ici : QUE LE PÈRE ENVERRA EN MON NOM. Et il ne dit pas non plus qu'il est envoyé par lui, le Fils, sans mentionner le Père, et c'est pourquoi il dit : Que moi je vous enverrai d'auprès du Père1.
6. Cf. saint Grégoire le Grand, XL hom. in Évang., II, hom. 30, 3, PL 76, col. 1221 D.
7. Jn 20, 23.
8. Is 61, 3.
9. Is 59, 19.
10. Rm 8, 14.
11. 1 Co 6, 19.
12. Ps 45, 5. Voir vol. I, n° 1090, note 4.
13. Ps 103, 30.
14. Jn 15, 26.
1957. Mais pourquoi dit-il : EN MON NOM ? L'Esprit Saint sera-t-il nommé Fils ? On pourrait dire que l'Esprit Saint était donné aux fidèles à l'invocation du nom du Christ, mais il vaut mieux dire que, de même que le Fils vient au nom du Père - Moi je suis venu au nom de mon Père2 -, de même l'Esprit Saint vient au nom du Fils. Or le Fils est venu au nom du Père, non qu'il fût le Père mais parce qu'il était le Fils du Père, et de même (similiter) l'Esprit Saint est venu au nom du Fils, non qu'il fût dit Fils, mais parce qu'il était l'Esprit du Fils - Si quelqu'un n'a pas l'Esprit du Christ, il ne lui appartient pas3. — Dieu a envoyé dans vos cœurs l'Esprit de son Fils4. - Il les a prédestinés à être conformes à l'image de son Fils5, et cela à cause de la consubstantialité du Fils à l'égard du Père et de l'Esprit Saint à l'égard du Fils. De même, comme le Fils venant au nom du Père a soumis au Père ceux qui croient en lui - Tu as fait de nous pour notre Dieu un royaume et des prêtres6 -, de même l'Esprit Saint nous configure au Fils en tant qu'il nous adopte comme fils de Dieu7 - Vous avez reçu un Esprit d'adoption dans lequel nous crions : Abba, Père !8 - Dieu a envoyé dans vos cœurs l'Esprit de son Fils qui crie : Abba, Père !9
1. Idem.
2. Jn 5, 43.
3. Rm 8, 9. Saint Thomas commente : « II faut cependant noter que l'Esprit du Christ et l'Esprit de Dieu le Père sont un même Esprit ; mais on dit l'Esprit de Dieu le Père en tant qu'il procède du Père, et l'Esprit du Christ en tant qu'il procède du Fils. Aussi le Seigneur attribue-t-il partout cet Esprit à lui-même comme à son Père : Le Paraclet, l'Esprit Saint que le Père enverra en mon nom, celui-là vous enseignera tout, et vous rappellera tout ce que je vous aurai dit (Jn 14, 26) ; et encore : Lorsque sera venu le Paraclet que moi je vous enverrai d'auprès du Père, l'Esprit de vérité qui procède du Père, il rendra témoignage de moi (]n 15, 26) » (Ad Rom. lect., VIII, n° 627).
4. Ga 4, 6.
5. Rm 8, 29.
6. Ap 5, 10.
7. Cf. Didyme l'Aveugle, Traité du Saint-Esprit, § 139, SC 386, P· 273-275. Dans son Commentaire des Sentences, saint Thomas précise : « Par le Saint-Esprit qui est donné aux hommes, ceux-ci sont dit adoptés » (III Sent., d. 10, q. 2, a. 2b, sed contra 1). Sur l'adoption des fils de Dieu, voir aussi Somme théol, III, q. 45, a. 4.
CELUI-LÀ VOUS ENSEIGNERA TOUT.
1958. Le Seigneur parle ensuite de l'effet de l'Esprit Saint.
Car, comme l'effet de la mission du Fils fut de conduire au Père, ainsi l'effet de la mission de l'Esprit Saint est de conduire les croyants au Fils. Or le Fils, étant la Sagesse engendrée, est la Vérité elle-même - Moi je suis le Chemin, la Vérité et la Vie10 -, et c'est pourquoi l'effet de sa mission est de rendre les hommes participants de la sagesse divine et de leur donner la connaissance de la vérité. Le Fils donc nous transmet son enseignement, puisqu'il est le Verbe, mais l'Esprit Saint nous rend capables de le recevoir11.
Il dit donc CELUI-LÀ VOUS ENSEIGNERA TOUT parce que, quoi que l'homme enseigne au-dehors, si l'Esprit Saint n'en donne de l'intérieur l'intelligence, c'est en vain qu'il travaille : car si l'Esprit Saint n'est pas présent au cœur de celui qui écoute, la parole de celui qui enseigne sera inutile - L'inspiration du Tout-Puissant donne l'intelligence 12 ; à tel point que même le Fils, parlant par l'instrument de son humanité, ne peut rien s'il n'est lui-même mû de l'intérieur par l'Esprit Saint13.
1959. Mais remarque que plus haut il dit : Quiconque s'est mis à l'écoute du Père et à son école vient à moi1. Ici le Seigneur parle de l'enseignement que l'homme a reçu, et qu'il ne reçoit qu'en étant enseigné par l'Esprit Saint ; autrement dit, celui qui reçoit du Père et du Fils l'Esprit Saint, celui-là connaît le Père et le Fils et il vient à eux. Or l'Esprit Saint nous fait connaître toutes choses en nous inspirant de l'intérieur, en nous dirigeant, et en nous élevant vers les réalités spirituelles. En effet, de même que celui qui a le goût infecté n'a pas la vraie connaissance des saveurs, de même aussi celui qui est infecté par l'amour du monde ne peut goûter les réalités divines2 - L'homme charnel (animalis) ne perçoit pas ce qui est de l'Esprit de Dieu3.
8. Rm 8, 15.
9. Ga 4, 6.
10. Jn 14, 6.
11. Voir / Sent., à. 18, q. 1, a. 3, ad 3 – « Bien que l'Esprit Saint ne soit pas principe du Fils, il est cependant principe de l'effet selon lequel le Fils est dit être donné ou envoyé, et c'est pourquoi le Fils lui-même est donné par le don qui est l'Esprit Saint ».
12. Jb 32, 9.
13. Cf. saint Grégoire : LE Grand, XL hom. in Évang., II, hom. 30, 3, PL 76, col. 1222A.
1960. Mais parce qu'il appartient aux inférieurs de rappeler les choses à d'autres, par exemple aux acolytes dans les services divins, va-t-on dire que l'Esprit Saint, qui nous rappelle tout, est inférieur à nous ? Là il faut répondre, selon Grégoire4, que s'il est dit que l'Esprit Saint rappelle, ce n'est pas qu'il mette en nous radicalement la science, mais que dans le secret il procure des forces pour connaître, qu'il enseigne en tant qu'il nous fait participer à la sagesse du Fils. Il rappelle en tant qu'il nous meut, étant l'amour. Ou bien [IL] VOUS RAPPELLERA TOUT, c'est-à-dire il vous le remettra en mémoire - Ils se souviendront du Seigneur et se convertiront à lui, tous les confins de la terre5.
Il faut savoir en effet que parmi les choses que le Christ a dites à ses disciples, il y en a que ceux-ci n'ont pas comprises, et d'autres dont ils ne se souvenaient pas. Le Seigneur dit donc : CELUI-LÀ VOUS ENSEIGNERA TOUT ce que vous ne pouvez pas comprendre maintenant, et VOUS RAPPELLERA TOUT ce dont vous ne pouvez pas vous souvenir. En effet, comment l'Évangéliste Jean, quarante ans après, aurait-il pu avoir le souvenir de toutes les paroles du Christ qu'il a écrites dans son Évangile, si l'Esprit Saint ne les lui avait rappelées ?
Les dons qui proviennent du Christ lui-même.
JE VOUS LAISSE LA PAIX, JE VOUS DONNE MA PAIX. MOI, JE NE VOUS LA DONNE PAS COMME LE MONDE LA DONNE. (14, 27)
1961. Plus haut, le Seigneur a promis à ses disciples quelque chose qu'ils allaient obtenir grâce à la présence de l'Esprit Saint ; or ici il promet un don qu'ils allaient obtenir par sa venue et sa présence.
Cependant, il faut savoir que si l'on considère la propriété des personnes, à savoir du Fils et de l'Esprit Saint, le Seigneur semble alterner les dons. En effet, puisque le Fils est le Verbe, il semble que le don de la sagesse et de la connaissance lui appartienne en propre. Mais à l'Esprit Saint est appropriée la paix, puisqu'il est l'amour qui est cause de paix. Mais cependant, parce que l'Esprit Saint est celui du Fils, et que ce que donne l'Esprit Saint, il le tient du Fils, il attribue ce don de la connaissance à l'Esprit Saint, quand il dit : CELUI-LÀ VOUS ENSEIGNERA TOUT, ET VOUS RAPPELLERA TOUT CE QUE JE VOUS AURAI DIT, ce qui est cependant approprié au Fils. Mais parce que l'Esprit Saint procède du Fils, ce que l'Esprit Saint fait en propre est attribué au Fils. Et selon ce mode, le Christ s'attribue à lui-même la paix, disant : JE VOUS LAISSE LA PAIX. En premier lieu, il promet le don de la paix qu'il laisse, en second lieu il distingue cette paix de la paix du monde [n° 1964].
1. Jn 6, 45.
2. Cf. ci-dessus n° 1919.
3. 1 Co 2, 14. Pour la traduction du mot animalis, voir vol. I, n° 138, note 6.
4. XL hom. in Évang., II, hom. 30, 3, PL 76, col. 1222 B.
5. Ps 21, 28.
JE VOUS LAISSE LA PAIX.
1962. Il faut savoir que la paix n'est rien d'autre que la tranquillité de l'ordre * : en effet on dit que des choses sont dans la paix quand leur ordre demeure non troublé. Or dans l'homme il y a un ordre triple : de l'homme vers lui-même, de l'homme vers Dieu, et de l'homme vers le prochain ; et ainsi il y a dans l'homme une triple paix. Une certaine paix intrinsèque selon laquelle il est pacifié en lui-même sans trouble de ses puissances - Paix abondante pour ceux qui aiment ta loi2. Une autre par laquelle l'homme est en paix avec Dieu, totalement soumis à son ordre - Étant donc justifiés par la foi, ayons la paix avec Dieu3. La troisième paix est à l'égard du prochain - Recherchez la paix avec tous les saints et la sainteté sans laquelle nul ne verra Dieu 4.
Mais il faut remarquer qu'en nous, trois choses doivent être mises en ordre, à savoir l'intelligence, la volonté et l'appétit sensible : la volonté doit être dirigée selon l'esprit, ou la raison ; et l'appétit sensible selon l'intelligence et la volonté. Et c'est pourquoi Augustin dans le livre Des paroles du Seigneur, définissant la paix des saints, dit : « La paix est la sérénité de l'esprit, la tranquillité de l'âme, la simplicité du cœur, le lien de l'amour, la communion de la charité5. » La sérénité de l'esprit se rapporte ainsi à la raison, qui doit être libre, non pas liée ou absorbée par quelque affection désordonnée ; la tranquillité de l'âme se rapporte à la puissance sensible, qui doit se reposer du tracas des passions ; la simplicité du cœur se rapporte à la volonté, qui doit être totalement portée vers Dieu, son objet ; le lien de l'amour se rapporte au prochain et la communion de la charité à Dieu.
1. Cf. saint Augustin, La Cité de Dieu, XIX, xin, 1, BA 37, p. 111 – « La paix de toutes choses, c'est la tranquillité de l'ordre ». Voir Somme théol, II-II, q. 29, a. 1, c. et ad 1. Et pour saint Thomas la paix est la béatitude qui relève du don de sagesse parce que le propre du sage est d'ordonner (voir loc. cit., q. 45, a. 6, c).
2. Ps 118, 165.
3. Rm 5, 1. Saint Thomas commente : « Étant donc justifiés par la foi, à savoir, en tant que par la foi en la Résurrection nous participons à son effet, ayons la paix avec Dieu, en nous soumettant à lui et en lui obéissant - Soumets-toi donc à Dieu, et tu auras la paix (Jb 22, 21). Et : Qui lui a résisté et a eu la paix ? (Jb 9, 4). Et cela par notre Seigneur Jésus Christ qui nous a conduits jusqu'à cette paix - C'est lui « w » est notre paix (Ep 2, 14) » (Ad Rom. lect., V, n° 382).
4. He 12, 14.
Cette paix, les saints l'ont ici-bas et ils l'auront dans le futur ; mais ici-bas imparfaitement, parce que ni envers nous-mêmes, ni envers Dieu, ni envers le prochain, nous ne pouvons avoir la paix sans quelque perturbation ; mais dans le futur nous l'aurons parfaitement, quand nous régnerons sans ennemi : là, jamais nous ne pourrons être en désaccord6.
Et ici le Seigneur nous promet l'une et l'autre. La première quand il dit : JE VOUS LAISSE LA PAIX, à savoir dans ce siècle, afin que vous vainquiez l'ennemi, et afin que vous vous aimiez les uns les autres, ce qui est comme le testament établi pour nous par le Christ pour que nous le gardions - II a fait avec lui une alliance de paix, et il l'a fait prince7. Comme dit Augustin8, ne pourra pas parvenir à l'héritage du Seigneur celui qui n'aura pas voulu observer son testament, et celui qui aura voulu être en désaccord avec le chrétien ne peut avoir de concorde avec le Christ. Et le Seigneur nous promet la seconde quand il dit : JE VOUS DONNE MA PAIX, à savoir dans le futur - Je ferai couler sur elle, à savoir la Jérusalem céleste, comme un fleuve de paix9.
1963. Mais puisque, soit dans le monde, soit dans la Patrie, toute la paix des saints leur parvient par le Christ - En moi vous aurez la paix’ -, pourquoi le Seigneur ne dit-il pas JE VOUS DONNE MA PAIX quand il parle de la paix des saints qui sont en chemin, mais seulement quand il parle de la paix des saints dans la Patrie ?
5. Serm. de Scr. (ou de Verbis Domini), Appendix, 97, PL 39, col. 1932.
6. Cf. saint Augustin, Tract, in Io., LXXVII, 3, BA 74A, p. 363.
7. Si 45, 30 [BJ45, 24].
8. Serm. de Scr., Appendix, 97, PL 39, col. 1932.
9. Is 66, 12.
À cela il faut dire que l'une et l'autre paix, à savoir la présente et la future, sont celles du Christ ; mais la présente est du Christ en tant qu'il en est seulement l'auteur, tandis que la paix future est de lui en tant qu'il en est l'auteur et le possesseur car il a toujours eu cette paix, ayant toujours été sans contradiction. Or la paix présente existe avec une certaine contradiction, comme il a été dit : et c'est pourquoi, bien que ce soit lui qui la réalise, cependant il ne la possède pas.
Et selon ce qui a été dit plus haut, l'explication traite de la paix de ce siècle et de la paix de l'éternité. Mais, selon Augustin2, l'une et l'autre chose peuvent être expliquées de la paix de ce siècle ; et il dit : JE VOUS LAISSE LA PAIX par l'exemple, mais : JE VOUS DONNE MA PAIX par la puissance et la force.
MOI, JE NE VOUS LA DONNE PAS COMME LE MONDE LA DONNE.
1964. Ensuite, il distingue cette paix-là de la paix du monde. Or on distingue la paix des saints de la paix du monde quant à trois choses. Premièrement quant à l'intention : car la paix du monde est ordonnée à la jouissance calme et paisible des choses qui ne durent qu'un temps, ce qui entraîne qu'elle coopère parfois avec les hommes pour qu'ils pèchent - Vivant dans une grande lutte causée par l'ignorance, ils appellent paix tant de maux, et de si grands maux3. Mais la paix des saints est ordonnée aux biens éternels. Le sens est donc : MOI, JE NE VOUS LA DONNE PAS COMME LE MONDE LA DONNE, c'est-à-dire ce n'est pas en vue de la même fin, parce que le monde donne de posséder en toute tranquillité des choses extérieures, alors que moi je donne ce qui concerne l'acquisition des biens éternels.
En second lieu on la distingue quant à l'apparence et la vérité, parce que la paix du monde est fausse, étant seulement extérieure - Ils parlent de paix avec leur prochain et ont le mal dans leurs cœurs4. Mais la paix du Christ est vraie parce qu'elle est intérieure et extérieure. Et ainsi le sens est : Ce n'est pas COMME LE MONDE LA DONNE, c'est-à-dire ce n'est pas une apparence de paix que je donne, comme le monde, mais la vraie paix.
En troisième lieu on la distingue quant à la perfection : parce que la paix du monde est imparfaite puisqu'elle est seulement liée au repos de l'homme extérieur et non pas de l'homme intérieur - Il n'est pas de paix pour les impies, dit le Seigneur5 ; mais la paix du Christ donne le repos intérieurement et extérieurement - Paix abondante pour ceux qui aiment ta loi0. Et le sens est : PAS COMME LE MONDE LA DONNE, c'est-à-dire qu'il ne s'agit pas d'une paix imparfaite.
1. Jn 16, 33.
2. Nous n'avons pu retrouver la source de cette interprétation ni chez saint Augustin, ni chez saint Jean Chrysostome, Théophylacte ou Alcuin.
3. Sg 14, 22.
4. Ps 27, 3 – Ne m'entraîne pas en compagnie des pécheurs, et ne me perds pas avec ceux qui opèrent l'iniquité : qui parlent de paix avec leur prochain et ont le mal dans leurs cœurs. Saint Thomas commente : « À propos de la fraude il dit qui parlent de paix avec leur prochain, et il mentionne deux choses : les douces paroles qu'ils ont dans la bouche - Par de douces paroles et des flatteries, ils séduisent les cœurs des innocents (Rm 16, 18). - L'homme qui parle à son ami en des termes flatteurs et déguisés tend un filet sous ses pas (Pr 29, 5). Cependant ils ont autre chose dans leur cœur ; d'où ce qui suit : et qui ont le mal dans leurs cœurs, c'est-à-dire ce qu'ils préparent pour leurs propres ennemis : chacun en sa bouche parle de paix avec son ami, et en cachette il lui tend des pièges (Jr 9, 8). Toutes ces choses peuvent être appliquées au Christ, qui sur la Croix a été compté parmi les scélérats (Is 53, 12). Mais le psalmiste demande de ne pas être entraîné en même temps, c'est-à-dire pour la même cause, à savoir de ne pas être crucifié avec eux, car leur passion ou condamnation eut lieu à cause de leur propre péché, tandis que la Passion du Christ eut lieu à cause de notre iniquité. De même, ne me livre pas à la même fin que les pécheurs impies, c'est-à-dire dans l'intention qu'ils avaient d'effacer le nom du Christ. Et tels sont ceux qui parlaient de paix avec leur prochain, et à l'égard du Christ lorsqu'ils tentaient de le surprendre dans sa parole ; mais ils ont le mal dans leur cœur, c'est-à-dire l'intention mauvaise : car c'était afin de le saisir, dans le but de pouvoir le blâmer » (Exp. in Psalmos, 27, n° 3).
5. Is 57, 21.
6. Ps 118, 165.