1220. Plus haut, le Seigneur a instruit [les apôtres] sur leur fonction et sur ce qui [leur] était nécessaire pour vivre. Maintenant, il les instruit de dangers imminents. À ce sujet, il fait deux choses : premièrement, l’enseignement est présenté sous forme imagée [10, 16] ; deuxièmement, [le Seigneur] explique cette image en cet endroit : MÉFIEZ-VOUS DES HOMMES [10, 17].
1221. À propos du premier point, il annonce d’abord les dangers [10, 16] ; deuxièmement, [il enseigne] comment [les apôtres] doivent se comporter au milieu des dangers, en cet endroit : SOYEZ PRUDENTS COMME DES SERPENTS ET SIMPLES COMME DES COLOMBES [10, 16].
1222. [Le Seigneur] dit donc : VOICI QUE JE VOUS ENVOIE. Parce qu’il avait dit : DANS TOUTES LES VILLES OÙ VOUS ENTREREZ, etc., puis : L’OUVRIER MÉRITE D’ÊTRE NOURRI, on aurait pu croire que tous devaient les accueillir. C’est pourquoi il écarte cela, comme s’il disait : « Il n’en sera pas ainsi. VOICI QUE JE VOUS ENVOIE AU MILIEU DES LOUPS. Je vous envoie donc au-devant de dangers. » Et il dit cela pour deux raisons : afin qu’on n’attribue pas à l’ignorance ou à l’impuissance qu’il ne pouvait pas les protéger. De même, il leur dit [cela] afin qu’ils ne croient pas qu’ils ont été trompés. Et il les compare à des brebis en raison de la douceur ; [il compare] les persécuteurs à des loups en raison de leur rapacité. En effet, le Christ lui-même fut une brebis, dont parle Is 53, 7 : Il sera mené à l’abattoir comme une brebis. Et les disciples sont des brebis, Ps 94[95], 7 : Nous sommes son peuple et les brebis de son bercail. Mais pour que vous ne croyiez pas que cela arrive contre ma volonté, JE VOUS ENVOIE AU MILIEU DES LOUPS. Jn 20, 21 : Comme mon Père m’a envoyé, moi aussi je vous envoie. Et pourquoi Dieu a-t-il voulu [les] envoyer ainsi au-devant des dangers ? C’était en vue de la manifestation de sa puissance, car s’il les avait envoyés armés, cela aurait été imputé à une violence de sa part, et non à la puissance de Dieu. C’est pourquoi il a envoyé des pauvres. En effet, ce fut une grande chose qu’un si grand nombre ait été converti par des pauvres, des méprisés et des gens sans armes, comme le dit l’Apôtre en 1 Co 1, 26 : Dieu n’a pas choisi des gens très puissants et nobles, mais Dieu a choisi ce qu’il y a de fou dans le monde, etc.
1223. SOYEZ DONC PRUDENTS COMME DES SERPENTS ET SIMPLES COMME DES COLOMBES. Ici, [le Seigneur] montre comment ils doivent se comporter. Et parce que deux maux pouvaient leur advenir – si les apôtres étaient d’accord avec eux, un mal pouvait leur advenir ; s’ils les contredisaient, il en était de même –, il leur donne donc un avertissement sur deux points : la prudence et la simplicité. Sur la prudence, afin qu’ils évitent les maux qui leur seraient faits ; sur la simplicité, afin qu’ils ne fassent pas de mal. Ainsi, parce que je vous envoie, SOYEZ PRUDENTS. [Le Seigneur] veut qu’ils aient la prudence du serpent. La prudence du serpent consiste en ce que le serpent cherche à défendre sa tête. La tête est le Christ, qu’il ordonne de protéger. Ainsi, en 2 Tm 4, 7 : J’ai mené le bon combat, j’ai achevé ma course, j’ai conservé la foi. De même, doivent-ils protéger la tête, 1 Co 11, 3, qui est le principe du tout. Pr 4, 23 : Garde ton cœur avec toute ta vigilance. Il existe aussi une autre prudence du serpent, car lorsqu’il vieillit, il passe par une ouverture étroite et se dépouille de son vêtement ou de sa peau. De même, devons-nous agir dans notre comportement. L’Apôtre dit, Col 3, 9 : Nous dépouillant du vieil homme et de ses actes, etc. De même, devons-nous avoir la prudence du serpent dans la prédication, car, comme on le lit en Gn 3, 1s, le genre humain a été perdu par l’astuce du serpent, qui s’en est pris au sexe faible ; de même, [le serpent] lui montra-t-il un arbre. Ainsi, les prédicateurs doivent-ils convertir les pécheurs par le truchement des plus capables. De même, doivent-ils convaincre du bois de la croix, de sorte que, comme [le serpent] a tiré profit de l’arbre pour le mal, ceux-ci [en] tirent profit pour le bien.
1224. ET SIMPLES COMME DES COLOMBES. [Le Seigneur] les avait comparés à une brebis parce que celle-ci ne proteste pas, et aussi parce qu’elle ne fait pas de mal. Ici, il [les] compare à une colombe parce que celle-ci n’a pas de colère dans son cœur. De même, SOYEZ SIMPLES, par opposition à la tromperie, qui propose une chose dans le cœur et une autre dans la bouche, selon ce que dit Ps 37[38], 3 : Ils parlent de paix avec leur prochain, mais ils ont le mal dans leur cœur. [Le Seigneur leur enseigne] à être patients et simples dans les souffrances. Pr 11, 3 : La simplicité des justes les guidera.
1225. Ensuite, il explique les dangers en disant : MÉFIEZ-VOUS DES HOMMES, etc. Et d’abord, d’une manière générale [10, 17] ; deuxièmement, d’une manière particulière.
1226. Parce que ceux-ci étaient simples, ils auraient pu croire que [le Seigneur] les envoyait au milieu des loups au sens littéral. C’est pourquoi il explique : MÉFIEZ-VOUS DES HOMMES. En effet, tout doit être désigné selon ce qui y est le principal. Il faut ainsi voir ce qui est le principal moteur chez l’homme : si c’est la raison, il est un homme ; si c’est la colère, il est un ours ou un lion ; si c’est la concupiscence, il n’est plus désormais un homme, mais un porc ou un chien. Ainsi, bien qu’ils soient des hommes par nature, ils sont cependant des loups par le désir, selon Ps 48[49], 13 : L’homme, lorsqu’il était dans les honneurs, ne comprenait pas ; il ressemble aux bêtes sans raison et il leur devient semblable, etc. Et ailleurs, Ps 31[32], 9 : Ne devenez pas comme le cheval ou l’âne, chez qui ne se trouve aucune intelligence.
1227. ILS VOUS LIVRERONT, etc. Premièrement, il aborde ceux à qui ils seront livrés [10, 17s] ; deuxièmement, ceux par qui ils seront livrés, en cet endroit : LE FRÈRE LIVRERA LE FRÈRE, etc. [10, 21s].
1228. En premier lieu, il montre ce qui a été dit [10, 17‑18] ; en second lieu, il les encourage, en cet endroit : LORSQU’ILS VOUS LIVRERONT, etc. [10, 19‑20].
1229. En premier lieu, il indique ceux à qui ils doivent être livrés [10, 17] ; en second lieu, ce qui découlera de cette trahison, en cet endroit : ET ILS VOUS FLAGELLERONT DANS LEURS SYNAGOGUES [10, 17].
1230. Sur le premier point, voici [ce qu’il en est]. C’était la coutume chez les Juifs que, si quelqu’un parlait ou agissait contre la loi, il était d’abord convoqué devant le conseil et était réprimandé. La deuxième fois, il était flagellé en même temps que réprimandé. La troisième fois, il était tué, lorsqu’ils en avaient le pouvoir, ou il était livré pour être tué à celui à qui appartenait le pouvoir. Et cela eut lieu, comme il est dit en Ac 4, 1s et 5, 16 : là, en effet, il est raconté que, alors que les apôtres parlaient au peuple, ils furent menacés par eux ; et, par la suite, comme ils parlaient toujours, ils leur firent savoir, en les frappant, qu’ils ne devaient pas parler, et, troisièmement, ils lapidèrent Étienne et livrèrent Jacques à Hérode. Ainsi donc, MÉFIEZ-VOUS, car ILS VOUS LIVRERONT À LEURS CONSEILS. Ps 25[26], 4 : Je n’ai pas siégé au conseil de vanité et je ne m’introduirai pas parmi ceux qui font le mal.
1231. ET VOUS SEREZ TRADUITS DEVANT DES GOUVERNEURS ET DES ROIS, comme devant Hérode et plusieurs autres. Mais vous devez recevoir une grande consolation, car ce sera À CAUSE DE MOI, que vous aimez. Augustin [écrit] : « L’amour rend tout négligeable et irréel. » De même : Bienheureux ceux qui seront persécutés pour la justice, etc., Mt 5, 10. Et qu’en découlera-t-il ? Cela LEUR [SERA] UN TÉMOIGNAGE, à savoir, contre eux, les Juifs et les païens. En effet, parce qu’ils vous auront livrés à leurs conseils, cela sera un témoignage contre eux. De même, parce qu’ils [l’auront fait] devant des rois et des gouverneurs, cela se retournera aussi contre eux. Ainsi, plus loin, 23, 34 : Voici que je vous envoie des sages et des scribes, et vous les tuerez et les flagellerez dans vos synagogues, etc. Ou bien, [autre interprétation] : UN TÉMOIGNAGE CONTRE CEUX-LÀ, à savoir les Juifs, ET CONTRE LES PAÏENS, car je vous envoie vers eux comme des témoins de la foi en moi. Ainsi, « martyr » veut dire la même chose que « témoin », car, par votre passion, vous serez les témoins de ma passion, Ac 1, 8.
1232. LORSQU’ILS VOUS LIVRERONT, NE CHERCHEZ PAS COMMENT PARLER OU QUOI DIRE, etc. Les apôtres auraient pu dire : « Nous sommes de simples pécheurs, nous serons figés. » Et cela n’est pas étonnant, car Moïse, qui connaissait la loi, lorsqu’il reçut l’ordre du Seigneur d’aller voir Pharaon, dit : Je ne suis pas doué pour la parole, Ex 4, 10.
1233. C’est pourquoi, afin d’écarter cela, [le Seigneur] dit : LORSQU’ILS VOUS LIVRERONT, etc. Et il fait trois choses : premièrement, il écarte la stupeur [10, 19] ; deuxièmement, il promet le don de sagesse, en cet endroit : CE QUE VOUS DEVREZ DIRE VOUS SERA DONNÉ SUR LE MOMENT [10, 19] ; troisièmement, [il indique] l’auteur du don, en cet endroit : CAR CE N’EST PAS VOUS QUI PARLEZ, MAIS L’ESPRIT DE VOTRE PÈRE QUI PARLE EN VOUS [10, 20].
1234. NE CHERCHEZ PAS, etc. Et il écarte deux choses : ce qui doit être dit et la manière de parler. La première relève de la sagesse ; la seconde, de l’éloquence. Mais il semble que cela soit contraire à ce que l’apôtre Pierre dit dans sa lettre canonique : Soyez toujours prêts à rendre compte à quiconque vous le demande de la foi et de l’espérance qui sont les vôtres [1 P 3, 15]. Chrysostome donne la solution : « Lorsque quelqu’un doit répondre et a le temps de réfléchir, il ne doit pas compter sur une aide divine. Mais, lorsqu’ils étaient dans la tribulation, les apôtres n’avaient pas le temps ; c’est pourquoi ils devaient s’en remettre au Fils de Dieu. » Ainsi, lorsque quelqu’un en a la possibilité, il doit faire ce qu’il peut ; mais, assurément, s’il n’a pas le temps, il doit s’en remettre au Fils de Dieu. Mais il ne doit pas tenter Dieu s’il a le temps de réfléchir. C’est pourquoi le Seigneur n’a pas dit seulement : NE CHERCHEZ PAS, mais il dit : LORSQU’ILS VOUS LIVRERONT… NE CHERCHEZ PAS, etc.
1235. Et il découle de cette promesse : CE QUE VOUS DEVREZ DIRE VOUS SERA DONNÉ SUR LE MOMENT, car toutes les paroles sont dans la main du Seigneur, Sg 7, 16. Ex 4, 12 : Je serai dans ta bouche et je t’enseignerai ce que te devras dire. Lc 21, 15 : Je vous donnerai la parole et la sagesse.
1236. Et qui est l’auteur ? Assurément, le Saint-Esprit : CAR CE N’EST PAS VOUS QUI PARLEZ, MAIS L’ESPRIT DE VOTRE PÈRE QUI PARLE EN VOUS. Ce qui est dit en 2 Co 13, 3 est semblable : Cherchez-vous une preuve que le Christ parle en moi ? Mais qu’est-ce que cette apparence de possession chez [les apôtres] ? Il faut remarquer que toute action qui est causée par deux choses, dont l’une est l’agent principal et l’autre [l’agent] instrumental, doit être désignée à partir de [l’agent] principal. [Les apôtres] agissaient de manière instrumentale, et l’Esprit Saint de manière principale. Ainsi, toute l’action doit être désignée à partir de l’Esprit Saint. Mais il faut voir que parfois un esprit agit en perturbant la raison, parfois il meut [celle-ci] en l’appuyant. Ainsi, telle est la différence entre un mouvement venu du Diable et [un mouvement venu] de l’Esprit Saint. En effet, l’homme n’est maître que par la raison, par laquelle il est libre. Lors donc que l’homme n’est pas mû selon la raison, il s’agit d’un mouvement de possession. Lorsqu’il [est mû] par la raison, on dit alors que le mouvement [provient] de l’Esprit Saint. En effet, le mouvement du Diable perturbe la raison. Bien qu’ils aient parlé par l’Esprit Saint, la raison était néanmoins à l’œuvre chez [les apôtres]. Et ainsi, ils parlaient aussi par eux-mêmes, et non comme des possédés. [Le Seigneur] les ramène ainsi à la vérité prophétique, comme on le voit en 2 P 1, 19 : Et nous avons une parole prophétique plus ferme.
1237. Mais les apôtres auraient pu dire : « Qui nous livrera ? Nous n’avons pas d’ennemis. » [Le Seigneur] montre donc, en premier lieu, par qui ils seront livrés [10, 21] ; en second lieu, il apporte une consolation, en cet endroit : CELUI QUI PERSÉVÉRERA JUSQU’À LA FIN SERA SAUVÉ [10, 22].
1238. Quelqu’un peut à tort se méfier d’une persécution qui lui est annoncée d’une manière générale ; c’est pourquoi [le Seigneur] l’annonce d’une manière particulière. Et, à propos du premier point, il dit deux choses. LE FRÈRE LIVRERA LE FRÈRE. À la lettre, il arrive parfois que le père livre le fils et, en sens contraire, le frère, le frère, soit par crainte, soit par haine ; car la puissance de la foi est telle que, parmi les hommes qui ne sont pas de la même foi, il existe rarement d’amitié solide. C’est ce que dit [le Seigneur] : LE FRÈRE LIVRERA LE FRÈRE, etc. Ainsi, il est dit en Jr 9 4 : Que personne n’ait confiance dans son frère. Pour cette raison, il est nécessaire qu’ils se méfient, en raison de la blessure qu’un homme peut recevoir et en raison de la perte de l’amitié, Ps 54[55], 13 : Si mon ennemi m’a maudit, je l’ai supporté.
1230. D’autant plus que vous n’irez pas vers des proches, mais vers des gens de l’extérieur. Et cela n’aura pas d’importance, car VOUS SEREZ HAÏS DE TOUS. Ainsi, en Jn 16, 2 : L’heure vient où tous ceux qui vous tueront auront la conviction de rendre hommage à Dieu. Mais cela eut-il vraiment lieu ? N’y en a-t-il pas eu beaucoup qui les accueillaient ? C’est pourquoi [le Seigneur] dit : LES HOMMES, ceux qui vivaient de manière humaine. Mais les autres, qui étaient de Dieu, les accueillaient. Et la cause de cela est indiquée en Jn 15, 18 : Si vous étiez du monde, le monde aimerait ce qui lui appartient ; mais, comme vous n’êtes pas du monde, le monde vous hait.
1231. De même, le Seigneur promit une consolation, car [cela aura lieu] À CAUSE DE MON NOM. Il dit qu’il est doux pour vous de souffrir à cause de mon nom, comme on le lit en 1 P 4, 14 : Si vous êtes outragés à cause de mon nom, heureux serez-vous ! Il les réconforte aussi pour une autre raison, car leur tribulation devait produire beaucoup de fruit. En effet, comme il prévoit que beaucoup tomberont, il les avertit d’être persévérants, car CELUI QUI AURA PERSÉVÉRÉ JUSQU’À LA FIN, CELUI-LÀ SERA SAUVÉ. Ainsi, 2 Tm 4, 7 : J’ai livré un bon combat, j’ai achevé ma course, j’ai gardé la foi ; pour le reste, une couronne de justice m’est réservée, que le Seigneur, le juste juge, me rendra ce jour-là. C’est pourquoi il est dit dans le Lévitique que la queue était offerte, à savoir la fin.
1232. Plus haut, [le Seigneur] a donné son enseignement sur les dangers, dans lequel il a exposé ce qu’il avait dit : VOICI QUE JE VOUS ENVOIE, etc. Maintenant, il enseigne comment ils doivent se comporter. Et cette partie est divisée, car, en premier lieu, il enseigne à éviter les maux et le danger par la prudence [10, 23-25] ; en second lieu, il enseigne à avoir l’égalité d’âme au milieu des dangers, en cet endroit : NE CRAIGNEZ DONC PAS [10, 26].
1233. À propos du premier point, il enseigne en premier lieu à éviter le danger corporel [10, 23] ; en second lieu, le [danger] spirituel, en cet endroit : LE DISCIPLE N’EST PAS PLUS GRAND QUE LE MAÎTRE [10, 24].
1234. À propos du premier point, il fait deux choses : premièrement, il insinue le mal que sont les dangers [10, 23] ; deuxièmement, il répond à une objection tacite, en cet endroit : EN VÉRITÉ, JE VOUS LE DIS, etc. [10, 23].
1235. [Le Seigneur] dit donc : « Il a donc été dit que CELUI QUI AURA PERSÉVÉRÉ JUSQU’À LA FIN, CELUI-LÀ SERA SAUVÉ. Mais n’allez pas vous exposer pour cela aux tentations ; bien plutôt, SI VOUS ÊTES POURCHASSÉS DANS UNE VILLE, FUYEZ DANS UNE AUTRE. » Et cela convient à ceux qui sont faibles, afin qu’ils ne viennent pas à manquer en s’exposant imprudemment. Pr 14, 15 : L’homme prudent pèse ses pas, le sot continuera avec confiance. Mais [le Seigneur] enseigne aussi aux parfaits, sinon pour eux-mêmes, du moins pour le salut des autres, comme on le voit en Ph 1, 24 : Il m’est nécessaire de rester dans la chair à cause de vous. Or, le Seigneur montre cela lorsqu’il fuit en Égypte à cause d’Hérode, comme on le trouve en [Mt] 2, 14. De même, c’est ce qu’ont fait les disciples, comme on le voit en Ac 8, 1. Mais à cela s’oppose ce qu’on trouve en Jn 10, 12 : Le mercenaire s’enfuit et abandonne les brebis. Il semble donc que cela ne les concerne pas, mais [plutôt] les mercenaires. Augustin répond que la persécution, ou bien menace de près une personne en particulier, et alors il faut que ceux par qui le salut se réalise s’en écartent et s’en éloignent ; mais si elle concerne toute l’Église, il faut que toute l’Église fuie vers des endroits plus sûrs, ou que certains fuient et d’autres demeurent fermes, ou que le pasteur reste avec son troupeau.
1236. Vient ensuite : EN VÉRITÉ, JE VOUS LE DIS : VOUS N’AUREZ PAS ACHEVÉ DE PARCOURIR LES VILLES D’ISRAËL AVANT QUE NE VIENNE LE FILS DE L’HOMME. Il répond à une objection tacite. [Les apôtres] pourraient dire : « Tu nous envoies en Judée ; si on nous chasse, où irons-nous ? » « Je dis que, si on vous chasse d’une ville, FUYEZ DANS UNE AUTRE, et vous ne pourrez parcourir les villes de Judée, AVANT QUE NE VIENNE LE FILS DE L’HOMME, c’est-à-dire avant qu’il ne ressuscite des morts, et alors il vous enverra vers les païens », comme on le voit en [Mt] 28, 19 : Allez, enseignez à toutes les nations.
1237. Hilaire donne une autre interprétation. En effet, il dit que [le Seigneur] parle de la seconde mission, lorsqu’il dit : Lorsqu’ils vous pourchasseront, fuyez la Judée pour [aller chez] les païens, comme on le trouve en Ac 13, 46 : Il fallait que le royaume de Dieu soit d’abord annoncé à vous ; mais comme vous le rejetez et que vous vous estimez indignes de la vie éternelle, nous nous tournons donc vers les païens.
1238. Mais [les apôtres] pourraient dire : « Pourquoi veux-tu que nous écartions les nôtres ? » Parce que vous ne pourrez aller jusqu’au bout, les fils d’Israël seront rejetés. Le sens mystique est le suivant : lorsque les hérétiques vous pourchasseront avec leurs autorités, repoussez-les par des autorités ; en effet, ils ne seront pas rejetés avant que la vérité n’éclate.
1239. En effet, LE DISCIPLE N’EST PAS PLUS GRAND QUE SON MAÎTRE. Ici, [le Seigneur] les prévient de ne pas faire défection : premièrement, en faisant appel à l’exemple [10, 24] ; deuxièmement, à la récompense, en cet endroit : NE CRAIGNEZ DONC PAS [10, 26] ; troisièmement, au jugement divin, en cet endroit : NE CRAIGNEZ DONC PAS CEUX QUI TUENT LE CORPS [10, 28].
1241. Premièrement, il les exhorte par l’exemple à ne pas faire défection : en premier lieu, il propose une comparaison [10, 24] ; en second lieu, il l’applique à ce qui est en cause [10, 25].
1242. Premièrement, il signale ce qui ne convient pas [10, 24] ; deuxièmement, ce qui est parfait [10, 25].
1243. [Le Seigneur] dit donc : LE DISCIPLE N’EST PAS PLUS GRAND QUE SON MAÎTRE. En effet, [les apôtres] pourraient dire : « Tu dis que tous les hommes nous haïront ; comment pourrons-nous supporter une telle haine ? » Le Seigneur leur avait donné une grande sagesse et une grande puissance. Or, la sagesse doit être honorée et la puissance respectée. C’est pourquoi le Seigneur se donne en exemple sur les deux points. LE DISCIPLE N’EST PAS PLUS GRAND QUE LE MAÎTRE, en tant qu’il est disciple ; ainsi, s’ils ne m’ont pas manifesté l’honneur qui est dû à un maître, [ils ne le feront pas] non plus pour vous. Et aussi : LE SERVITEUR N’EST PAS PLUS GRAND QUE SON MAÎTRE, et cela par rapport au maître. Ainsi, en Jn 13, 13 : Vous m’appelez Maître et Seigneur, et vous avez raison : je le suis en effet, etc.
1244. Car chacun doit se glorifier d’être comme son Seigneur ou son maître. C’est pourquoi il ajoute : IL SUFFIT POUR LE DISCIPLE DE RESSEMBLER À SON MAÎTRE. En effet, de même que quelqu’un est vraiment parfait lorsqu’il peut en engendrer un autre qui lui est semblable, de même le disciple est-il parfait lorsqu’il est semblable au maître ; de même en est-il pour le serviteur. C’est pourquoi cela ne doit pas être pour vous un fardeau d’être semblable à moi. On lit ainsi en 1 P 2, 1 : Le Christ a souffert pour nous, vous laissant ainsi un exemple afin que vous suiviez ses traces. Et Qo 2, 12 : Qui pourra suivre son maître ?
1245. Ensuite, [le Seigneur] les appelle ses familiers : S’ILS ONT APPELÉ BÉELZÉBOUL LE MAÎTRE DE LA MAISON, QUE NE DIRONT-ILS PAS DE SA MAISONNÉE ? Et il les appelle des membres de sa maisonnée en raison d’une plus grande familiarité. C’est donc un grand don de souffrir pour le Christ, comme on le lit en Jc 1, 2 : Frères, tenez pour une grande joie d’être soumis à toutes sortes d’épreuves, en sachant que la mise à l’épreuve de votre foi produit la constance. Et Ac 5, 41 : Les apôtres allaient en se réjouissant à la vue du conseil, car ils avaient été dignes de subir des outrages pour le nom de Jésus. Ce n’est donc pas grand-chose pour un familier de souffrir pour un ami, Ep 2, 19 : Vous êtes les concitoyens des saints et de la maison de Dieu. Ainsi, S’ILS APPELLENT BÉELZÉBOUL LE MAÎTRE DE LA MAISON, il n’est pas étonnant qu’ils vous adressent des insultes.
1246. Mais pourquoi est-il appelé Béelzéboul ? Il faut savoir que Ninus veut dire « fils de Béli » ; ainsi, il fit honorer l’image de son père, qu’il appela Bel. Ensuite, cela fut traduit en une autre langue, et il fut appelé Béelzéboul. Zéboul, c’est-à-dire « mouche » : en effet, ceux-ci offraient des sacrifices très sanglants, autour desquels s’attroupaient de nombreuses mouches.
1247. NE LES CRAIGNEZ DONC PAS, etc. Ici, il les exhorte, en vue de la récompense, à ne pas faire défection au milieu des tribulations. Premièrement, il les encourage [10, 26] ; deuxièmement, il fait appel à une image [10, 26] ; troisièmement, il l’applique à ce qui est en cause [10, 27].
1248. [Le Seigneur] dit donc : ILS VOUS PERSÉCUTERONT, MAIS NE CRAIGNEZ PAS, car vous ne devez craindre que le mal ; mais c’est un grand bien de supporter ce que le Seigneur a supporté. Ainsi, Paul [écrit] dans Ga 6, 17 : Je porte dans ma chair les marques du Christ.
1249. IL N’Y A RIEN DE CACHÉ QUI NE SERA RÉVÉLÉ. Cela peut se rapporter à ce qui précède ou à ce qui suit. À ce qui précède, dans le sens suivant : ils vous appelleront Béelzéboul, mais il ne faut pas y prendre garde, car, à la fin, leur malice sera révélée. Ainsi, ne craignez pas, car IL N’Y A RIEN DE CACHÉ QUI NE SERA RÉVÉLÉ, comme on le lit en 1 Co 4, 5 : Ne jugez pas avant le moment où viendra le Seigneur, qui révélera ce qui est caché dans les ténèbres et mettra à nu les desseins des cœurs. [RIEN DE] SECRET. Il y a une différence entre ce qui est caché et ce qui est secret, car ce qui est secret signifie quelque chose qui n’est pas manifeste, comme ce qu’un autre a dans le cœur, selon ce qui est dit plus haut, [Mt] 9, 4 : Pourquoi entretenez-vous de mauvaises pensées dans vos cœurs ? Mais ce qui est caché est quelque chose qui, même s’il est manifeste, est occulté par quelque chose d’autre. Ou bien on peut donner l’interprétation suivante : NE CRAIGNEZ PAS, car, même si votre véracité ne se révèle pas immédiatement, elle se révélera toutefois par la suite.
1250. Ensuite, le Seigneur les instruit comme un avoué est instruit, car celui-ci est d’abord instruit de ce qu’il doit alléguer avant de l’exprimer devant d’autres. Le Seigneur avait ainsi choisi ses disciples pour qu’ils sèment sa parole chez tout le peuple ; c’est pourquoi il voulait d’abord les instruire en disant : CE QUE JE VOUS DIS DANS LES TÉNÈBRES, DITES-LE AU GRAND JOUR. Il y a deux sens qui contribuent à l’enseignement : l’ouïe et la vue. Ce qui est dit dans les ténèbres est secret ; de même en est-il de ce qui est dit à l’oreille. CE QUE JE VOUS DIS DANS LES TÉNÈBRES, DITES-LE AU GRAND JOUR, car tout devient clair au grand jour. De même, ce qui est entendu par l’oreille est secret ; c’est pourquoi il dit : ET CE QUE VOUS ENTENDEZ À L’OREILLE, ANNONCEZ-LE SUR LES TOITS. Mais ce qui est dit en Jn 18, 20 est contraire à cela : Je n’ai rien dit en secret. Il faut comprendre cela de la manière suivante : « Je n’ai rien dit dans le secret qui ne puisse être dit en clair. » Ou de la manière suivante : CE QUE JE VOUS DIS DANS LES TÉNÈBRES, c’est-à-dire parmi les Juifs, qui sont ténèbres. Ainsi, Ep 5, 8 : Vous étiez autrefois ténèbres. Ou bien : CE QUE JE DIS À VOUS, qui êtes ténèbres, DITES-LE AU GRAND JOUR. 1 Co 4, 5 : Lui qui éclairera les profondeurs des ténèbres et mettra à nu les desseins des cœurs.
1251. ET CE QUE VOUS ENTENDEZ À L’OREILLE, ANNONCEZ-LE SUR LES TOITS. Pr 10, 14 : Les sages cachent la sagesse ; et Jb 5, 27 : Ce qui a été entendu en y portant attention. SUR LES TOITS, car dans certains pays, c’est la coutume que les toits soient plats, de sorte qu’on puisse y parler en s’adressant à tous. Au sens mystique, celui-là prêche sur les toits, qui, en soumettant sa chair, prêche aux autres.
1252. [Le Seigneur] a montré plus haut qu’ils ne devaient pas s’écarter de la confession de la vérité tant par l’exemple qu’en vue de la récompense ; maintenant, il montre qu’ils ne doivent pas s’écarter du jugement divin, car les actes sont soumis à la justice divine.
1253. Ou bien on peut établir la séquence suivante. Il a enseigné comment les persécutions doivent être évitées ; maintenant, il leur enseigne de ne pas s’écarter de l’accomplissement de leur fonction pour une quelconque raison. Car trois choses pouvaient l’empêcher : les outrages, la crainte de la mort et l’affection charnelle. Il a donc enseigné qu’ils ne s’en écartent pas en raison des outrages ; mais, maintenant, [qu’ils ne s’en écartent pas] par crainte de la mort ; ensuite, [qu’ils ne s’en écartent pas] en raison d’une affection charnelle, en cet endroit : NE PENSEZ PAS QUE JE SOIS VENU APPORTER LA PAIX SUR LA TERRE [10, 34].
1254. Dans cette ligne, il enseigne, en premier lieu, QU’IL NE FAUT PAS CRAINDRE CEUX QUI TUENT LE CORPS [10, 28], afin que la prédication de la vérité ne soit pas écartée ; en deuxième lieu, qu’il ne faut pas les craindre, parce qu’ils sont peu de chose, en cet endroit : MAIS ILS NE PEUVENT TUER L’ÂME [10, 28] ; troisièmement, il montre quels sont ceux qui doivent être craints parce qu’ils peuvent beaucoup de choses.
1255. [Le Seigneur] dit donc en premier lieu : NE CRAIGNEZ PAS CEUX QUI TUENT LE CORPS. Et pourquoi ? Parce que le corps possède en lui-même la nécessité de la mort. Il ne fait donc pas en sorte que [celle-ci] ne surviendra pas à l’avenir. Rm 8, 10 : Si le Christ est en vous, le corps est mort au péché. Aussi, parce que la mort donnée au corps en vue de la gloire est souhaitable ; ainsi Rm 7, 24 : Qui me délivrera de ce corps de mort ? De même, parce que [la mort] est brève et momentanée, 2 Co 4, 11 : Nous qui vivons, nous sommes toujours livrés à la mort. C’est pourquoi, NE CRAIGNEZ PAS. Is 51, 12 : Qui es-tu pour craindre un homme mortel et un fils d’homme, qui se dessèche comme l’herbe ?
1256. MAIS ILS NE PEUVENT TUER L’ÂME. Ici, [le Seigneur] indique qu’ils peuvent peu de chose, puisqu’ils ne peuvent tuer l’âme. Ainsi l’esprit est toujours vivant, Si 15, 18 : La vie et la mort sont proposées à l’homme, le bien et le mal : il lui sera donné ce qui lui plaît. En effet, comme le corps vit par l’âme, l’âme vit par Dieu. Ainsi, Dieu est la vie de l’âme.
1257. NE LES CRAIGNEZ DONC PAS, car ils peuvent peu de chose, MAIS CRAIGNEZ PLUTÔT QUI PEUT PERDRE ET LE CORPS ET L’ÂME DANS LA GÉHENNE. Si vous dites qu’il faut craindre ceux qui tuent le corps, à plus forte raison faut-il craindre celui qui peut perdre l’âme. Il faut remarquer que le mot GÉHENNE, comme le dit Jérôme, ne se trouve pas dans l’Écriture ; il est cependant emprunté par le Sauveur à Jr 19, 6 : Voici que viennent des jours où cet endroit ne sera plus appelé la vallée des fils d’Ennon, mais la vallée de la mort. Ainsi, la vallée d’Ennon était au pied de la montagne de Jérusalem, qui était une vallée de grande abondance, et elle était appelée la vallée d’Ennon. Mais il arriva que cet endroit fut consacré à une idole. C’est pourquoi, après qu’ils se furent convertis aux plaisirs, le Seigneur les a menacés de mort et l’endroit ne fut plus appelé Ennon, mais « coriandre », c’est-à-dire « sépulcre des morts ». Il appelle donc cet endroit la géhenne. Il dit donc : NE CRAIGNEZ PAS SEULEMENT CEUX QUI TUENT LE CORPS, MAIS PLUTÔT CELUI QUI PEUT PERDRE LE CORPS ET L’ÂME DANS LA GÉHENNE, car on ne peut servir Dieu par crainte de la peine, mais par amour de la justice, comme on le lit en Rm 8, 15 : En effet, vous n’avez pas reçu un Esprit d’esclavage pour [vivre dans la] crainte, mais vous avez reçu l’Esprit d’adoption des fils de Dieu.
1258. Il faut remarquer qu’il écarte ici deux erreurs. En effet, certains disaient que l’âme, une fois le corps mort, mourait. Il détruit cela lorsqu’il dit : CELUI QUI PEUT PERDRE L’ÂME DANS LA GÉHENNE. Il est donc clair que [l’âme] demeure après le corps. Il y avait aussi la position de ceux [qui disaient] qu’il n’y aura pas de résurrection, comme on le trouve en 1 Co 15, 12. Et il écarte cela, car si le corps et l’âme sont envoyés dans la géhenne, il est clair qu’il y aura une résurrection. Et on lit ceci en Ap 20, 10 : Ils seront envoyés lors de la résurrection dans l’étang de feu et de soufre.
1259. Ainsi, on a dit QU’IL NE FALLAIT PAS CRAINDRE CEUX QUI NE PEUVENT, etc. De même, ne faut-il pas [les] craindre, car le peu qu’ils peuvent, ils ne le peuvent que par la providence divine. En premier lieu, il montre la providence divine par rapport aux oiseaux [10, 29] ; en deuxième lieu, par rapport aux hommes, en cet endroit : LES CHEVEUX DE VOTRE TÊTE SONT TOUS COMPTÉS [10, 30] ; en troisième lieu, il leur signifie de se sentir en sécurité : SOYEZ DONC SANS CRAINTE, etc. [10, 31].
1260. [Le Seigneur] dit donc : [NE VEND-ON PAS] DEUX PASSEREAUX POUR UN AS ? Par passereaux, il donne à entendre tous les petits oiseaux. Par cela, il indique leur caractère négligeable, puisqu’ils sont vendus pour un as, car, de même que l’unité est le nombre le plus petit, de même en est-il de l’as pour ce qui est du poids. Mais il faut remarquer que, selon Augustin, on dit que quelque chose a une valeur de deux façons : soit selon la dignité de sa nature, et ainsi un passereau est plus digne qu’un denier ; soit qu’on le mette en rapport avec l’usage que nous en faisons, et ainsi le denier est plus digne. Mais on peut objecter que Lc 12, 6 indique cinq passereaux et deux as. Il faut dire qu’il y a peu de différence : si deux [passereaux] sont obtenus pour un as et cinq pour deux, il n’y a pas une grande différence.
1261. ET PAS UN D’ENTRE EUX NE TOMBERA AU SOL À L’INSU DE VOTRE PÈRE, [c’est-à-dire à l’insu] de la providence de votre Père. Et pourquoi dit-il cela ? Parce que cette parole est conforme à la parole de la Loi, Lv 14, selon laquelle, lorsqu’on était guéri de la lèpre, on offrait deux passereaux, dont l’un était immolé et l’autre était plongé dans le sang de celui qui avait été tué, avec du bois de cèdre et de l’hysope, et l’on aspergeait celui qui devait être purifié, avant qu’il ne soit relâché vivant. [La loi] veut donc que l’on en prenne deux et que l’un d’eux ne soit pas tué, et cela n’arrive pas à l’insu de la providence de Dieu. Hilaire donne l’interprétation suivante : « Par les deux passereaux, on comprend le corps et l’âme, et ils sont vendus pour un as, c’est-à-dire pour un petit plaisir. » Is 1, 1 : Voilà que vous avez été vendus à cause de vos iniquités, et j’ai renvoyé votre mère à cause de ses crimes. Et [de ces deux], un seul tombe au sol, à savoir, le corps, mais l’âme se tourne vers le jugement.
1262. Mais on objecte : « Dieu ne s’occupe pas des bœufs. Il ne s’occupe donc pas des passereaux. » Il faut dire que Dieu prend soin de toutes les [choses], comme on le lit en Sg 12, 13 : Il n’y a pas d’autre Dieu que toi, qui prends soin de toutes choses. Mais il faut savoir qu’il s’occupe de toutes les choses selon le mode de leur nature. Or, il existe une diversité dans les choses créées, selon laquelle certaines sont libres, et d’autres ne le sont pas. Une créature est dite libre lorsqu’elle a le pouvoir de faire ce qu’elle veut ; n’est pas libre celle qui n’a pas ce [pouvoir]. Ainsi, [Dieu] prend soin des [créatures] raisonnables selon qu’elles sont libres, mais Il prend soin des autres selon qu’elles sont des servantes, de la même manière que le maître de maison prend soin de ses enfants d’une autre manière que de ses serviteurs : il prend soin de ses enfants pour eux-mêmes, mais [il prend soin] de ses serviteurs selon qu’ils sont au service des maîtres, et même selon que chacun est plus apte à rendre service. Ainsi, la miséricorde divine pourvoit aux [créatures] raisonnables pour elles-mêmes, parce que tout est fait en fonction de leur bien ou de leur mal. En conséquence, tout est pour elles récompense ou peine en fonction de leurs mérites. Ce qui arrive aux [créatures] non raisonnables arrive soit pour le salut des hommes, soit pour l’achèvement de l’univers, comme on lit en 3 R [1 R] 13 qu’un prophète fut tué par un lion, et cela en raison de sa faute. La souris est tuée par le chat pour le bien de l’univers. En effet, tel est l’ordre de l’univers qu’un animal vive d’un autre.
1263. Ainsi donc, [le Seigneur] montre que [le Père] prend soin des hommes et des animaux sans raison d’une manière différente, lorsqu’il dit : MAIS LES CHEVEUX DE VOTRE TÊTE SONT TOUS COMPTÉS. Il montre qu’il y a une différence dans la providence par laquelle Dieu prend soin de diverses manières. Il avait dit qu’un seul des passereaux ne tombait au sol sans que le Père [ne le veuille] ; mais ici, il dit que « non seulement vous ne tomberez pas, mais pas même vos cheveux [ne tomberont] ». Et ici, il signale que la providence s’occupe des actes les plus infimes, car tout ce qu’il y a en eux est ordonné à eux, et le Seigneur prend soin de ceux-ci. Mais il faut remarquer qu’il dit : SONT COMPTÉS. La raison en est que, d’habitude, ce que quelqu’un veut conserver pour lui, il le compte ; ce qu’il veut distribuer, il le donne aux autres. Ainsi, la différence entre la providence pour les [créatures] raisonnables et pour les autres est que [la créature raisonnable] est ordonnée par Dieu de manière immédiate, parce qu’une telle créature est capable de Dieu, mais que les autres ne le sont pas. De même, ce que nous comptons, nous voulons le conserver pour nous. C’est pourquoi il n’a pas dit plus haut que les passereaux étaient comptés, car ils ne durent pas toujours ; mais les hommes le sont afin de durer éternellement, car l’âme a une durée perpétuelle.
1264. Mais ici se pose une question : si les cheveux sont comptés, tout ce qui a été coupé des cheveux ne sera-t-il pas rétabli lors de la résurrection ? Et si tel est le cas, leur longueur sera indécente. Certains disent que la matière ne périt pas, mais qu’elle sera superflue sous un aspect, et déficiente sous l’autre. Mais étant donné que rien n’aura été éliminé, qu’est-ce que cela sera devenu ? Il faut donc comprendre qu’il y a eu à ce sujet trois opinions. Certains ont dit que ne ressuscitera que ce qui appartient à la vérité de la nature humaine. D’autres, que ne ressuscitera que ce qui s’est ajouté depuis Adam et s’est ainsi multiplié d’une manière aussi considérable. Mais d’autres, [que ressuscitera] non seulement ce qui s’est ajouté depuis Adam, mais aussi ce qui s’est ajouté depuis un proche parent. Ainsi, tout ce qui a été ajouté, et qui appartient à la vérité de la nature humaine, ressuscitera ; mais ce qui relève de la quantité des parties ne ressuscitera pas. Mais à cela semble s’opposer que la chaleur qui agit sur l’élément nutritif humide agit aussi sur ce qui est dans les racines, et ainsi l’homme ne consomme pas l’un sans consommer l’autre, puisqu’ils sont mélangés. C’est pourquoi il semble qu’il faille dire autre chose, à savoir que tout ce qui appartient à la vérité [de la nature humaine] ne demeurera que dans la mesure où cela se rapporte à l’achèvement. Or, j’appelle ce qui appartient à la vérité de la nature humaine la chair selon son espèce ; le reste, la chair selon la matière. La chair selon son espèce ressuscitera, mais non [la chair] selon la matière. Mais qu’est-ce que cela veut dire : la chair selon son espèce ? Il faut dire que les parties de l’homme peuvent être considérées soit selon la forme, soit selon la matière. Selon la forme, elles durent toujours. Mais si nous considérons la matière qui est sous-jacente, [elle] évolue dans un sens et dans l’autre, comme on le voit par le feu. Car si on ajoute du bois au feu, le feu demeure le même selon son espèce ; toutefois, la matière évolue selon que le bois diminue. Ainsi, ressuscitera ce qui est plus parfait. C’est pourquoi [le Seigneur] ne dit pas : « Vos cheveux ont été pesés », mais ONT ÉTÉ COMPTÉS. Ils ne ressusciteront donc pas quant à leurs poids, mais quant à leur forme.
1265. Ici, [le Seigneur] indique la sécurité venant du fait que [les adversaires des apôtres] ne peuvent faire que peu de chose ; et ce qu’ils peuvent, ils ne le peuvent que par la providence de Dieu. NE CRAIGNEZ DONC PAS : VOUS VALEZ PLUS QU’UN GRAND NOMBRE DE PASSEREAUX. Tu as tout soumis à leurs pieds, tous les bœufs et les brebis, et tous les animaux des champs, comme on le lit dans Ps 8, 8. Et Gn 1, 26 : Faisons l’homme à notre image et à notre ressemblance ; vient ensuite : Qu’il domine sur les oiseaux du ciel, les poissons de la mer et les bêtes de toute la terre, de même que sur tout reptile qui rampe sur la terre.
1266. QUICONQUE TÉMOIGNERA POUR MOI DEVANT LES HOMMES, JE TÉMOIGNERAI POUR LUI DEVANT MON PÈRE. Ici, [le Seigneur] aborde ce qui se rappporte au témoignage qui lui est rendu [10, 32] ; en second lieu, le dommage qui provient de son reniement, en cet endroit : CELUI QUI M’AURA RENIÉ DEVANT LES HOMMES, JE LE RENIERAI DEVANT MON PÈRE [10, 33]. Il dit donc : « Je veux donc que vous mouriez et que vous souffriez. Et pourquoi ? Assurément, pour votre bien. » Car CELUI QUI TÉMOIGNERA POUR MOI DEVANT LES HOMMES, etc. Il écarte ainsi l’erreur de celui qui disait qu’il n’était pas nécessaire de confesser la foi, sauf aux yeux de Dieu en son cœur, et non de bouche devant les hommes, ce qui apparaît ici faux, car c’est par le cœur qu’on croit en vue de la justice, mais c’est par la bouche qu’on confesse en vue du salut, Rm 10, 10.
1267. JE TÉMOIGNERAI EN SA FAVEUR DEVANT MON PÈRE, à savoir, lorsque j’aurai accès à mon Père, alors qu’il dira : Venez, les bénis de mon père, etc. [Mt 25, 34]. Mais [les apôtres] pourraient alors dire : « Tu es sur terre, cela ne peut pas être de grande valeur. » Il ajoute donc : QUI EST AUX CIEUX, et celui-là a la puissance.
1268. MAIS CELUI QUI M’AURA RENIÉ en paroles, comme Pierre, ou en actes, comme ceux dont il est question en Tt 1, 16 : Certains confessent qu’ils connaissent Dieu, mais le nient par leurs actes. JE LE RENIERAI, lorsqu’il dira, comme on le lit plus haut, 7, 23 : Je ne vous ai jamais connus, c’est-à-dire, je ne vous ai jamais reconnus.
1269. NE CROYEZ PAS QUE JE SOIS VENU APPORTER LA PAIX SUR LA TERRE, etc. Plus haut, [le Seigneur] a averti ses disciples de ne renoncer à la prédication de la vérité ni à cause des outrages, ni par crainte de la mort. Maintenant, il les avertit de ne pas y renoncer en raison d’une affection charnelle. En premier lieu, il montre qu’une séparation de l’affection charnelle est sur le point de se produire [10, 34s] ; en second lieu, comment ils doivent se comporter, en cet endroit : CELUI QUI AIME SON PÈRE ET SA MÈRE PLUS QUE MOI N’EST PAS DIGNE DE MOI [10, 37s].
1270. À propos du premier point, il fait trois choses. Premièrement, il écarte une intention qu’on lui attribuerait [10, 34] ; deuxièmement, il met de l’avant son intention ; troisièmement, il l’explique. La deuxième [partie se trouve] en cet endroit : JE NE SUIS PAS VENU APPORTER LA PAIX [10, 34] ; la troisième, en cet endroit : JE SUIS VENU OPPOSER L’HOMME À SON PÈRE, etc. [10, 35-36].
1271. [Le Seigneur] dit donc : « On pourrait se demander pourquoi, Seigneur, tant de choses nous arrivent. Nous croyions que, par ta venue, nous aurions la paix. » C’est pourquoi il dit : NE CROYEZ PAS, etc. Mais que veut-il dire ? Ne trouve-t-on pas en Lc 2, 14 que, après la naissance du Seigneur, les anges annoncèrent : Gloire à Dieu au plus haut des cieux et paix sur la terre aux hommes de bonne volonté ? Et l’évêque lui-même, lorsqu’il se tourne pour la première fois vers le peuple, ne dit-il : « La paix soit avec vous », et, plus haut, le Seigneur n’a-t-il pas annoncé la paix ?
1272. C’est pourquoi il faut dire qu’il existe une double paix, à savoir, une bonne et une mauvaise. Le mot « paix » signifie la concorde. Il est question de la mauvaise paix en Sg 14, 22 : Alors que l’ignorance les fait vivre en pleine guerre, ils donnent à de tels maux le nom de paix. Cette paix est celle des affections charnelles. « Je ne suis pas venu établir celle-ci. » Ainsi, en Ap 6, 14 : Il lui a été donné d’enlever la paix de la terre. Mais il y a une bonne paix, dont il est question en Ep 2, 14 : Celui-là est notre paix qui des deux n’a fait qu’un. Et c’est pourquoi les anges ont annoncé, Lc 2, 14 : …et sur la terre aux hommes de bonne volonté. Ainsi, JE NE SUIS PAS VENU APPORTER LA PAIX, MAIS LE GLAIVE. Il est de la nature du glaive de diviser. Ce glaive est la parole de Dieu, He 4, 12 : La parole de Dieu est vivante et efficace, et plus incisive qu’un glaive à deux tranchants. Et encore : Le glaive de l’Esprit, qui est la parole de Dieu, Ep 6, 17. Ce glaive a été envoyé sur terre. Certains ont cru, d’autres non. C’est pourquoi il y a guerre, comme on trouve en Ga 4, 9 : Comment vous êtes-vous convertis de nouveau aux éléments sans force et sans valeur, auxquels vous voulez de nouveau vous asservir ? Ainsi, [le Seigneur] est venu ouvrir cette division. Il est donc VENU APPORTER LE GLAIVE, etc., à savoir, la parole, mais, pour une part, parce que certains ont cru, et cela est son œuvre, et certains [n’ont pas cru], et cela est le fait de leur malice. Cependant, cela aussi est causé par lui, car il l’a permis, comme on le trouve en Rm 1, 26 : Pour cette raison, Dieu les a abandonnés à leurs passions honteuses.
1273. Mais quelqu’un pourrait dire : « Tu es venu séparer. Mais qui es-tu venu [séparer] ? Ne sont-ce pas ceux qui sont différents et étrangers ? » Et il montre que tel n’est pas le cas, mais [qu’il est venu séparer] ceux qui sont les plus unis. Car JE SUIS VENU OPPOSER L’HOMME À SON PÈRE, etc. En effet, il existe une double union très étroite : l’union naturelle et l’union domestique ou économique. Ainsi donc, c’est contre les deux qu’il porte le glaive. L’amitié naturelle est fondée sur un acte naturel, et celui-ci est la génération ; l’union de l’homme et de la femme, domestique ou économique, [est fondée] sur la parenté par alliance. Ainsi donc, contre la première, JE SUIS VENU OPPOSER L’HOMME À SON PÈRE.
1274. Mais une question se pose. Il a été dit plus haut : Je ne suis pas venu abolir la loi, mais l’accomplir [Mt 5, 17]. Or, la loi enseigne : Honore ton père et ta mère, etc. [Ex 20, 12 ; Dt 5, 16 ; Mt 19, 19 ; Ep 6, 2]. La solution [est la suivante]. Je dis que tu dois obéir à qui ne se soustrait pas à l’amour de Dieu ; mais lorsqu’il s’y soustrait, tu n’es pas tenu d’obéir. ET LA FILLE À SA MÈRE, et cela, par rapport à la génération. ET LA BRU À SA BELLE-MÈRE. Et la loi nouvelle a ceci en commun avec la loi ancienne, Ex 32, où il est dit : Si quelqu’un appartient au Seigneur, qu’il se joigne à moi. Et tous les fils de Lévi se rassemblèrent autour de lui, et il leur dit : « Que l’homme place son épée sur sa cuisse. » Vient ensuite : Que chacun tue son frère et son ami. Et cela est considéré comme glorieux pour les lévites, comme on le lit en Dt 33, 8, où il est dit : Et Lévi dit : « Ta perfection et ton enseignement [sont ceux] d’un saint homme. »
1275. Vient ensuite : CELUI QUI A DIT À SON PÈRE ET À SA MÈRE : « JE NE VOUS CONNAIS PAS », ET À SES FRÈRES : « JE VOUS IGNORE », ET [CEUX QUI] N’ONT PAS RECONNU LEURS FILS. Mais ici se pose une question, car il énumère ici six personnes ; mais, en Lc 12, 53, il n’y en a que trois qui sont énumérées. Et il faut dire que c’est la même chose aux deux endroits, car la mère et la belle-mère de sa femme sont la même personne.
1276. De même, il aborde ce qui concerne les liens familiaux, là où il dit : ET ON AURA POUR ENNEMIS LES GENS DE SA FAMILLE, etc. Et on trouve en Jr 20, 10 : Et j’ai entendu les outrages d’un grand nombre, et les menaces de mon entourage : « Persécutez ! Persécutons-le ! », de la part de ceux qui étaient en paix avec moi. Et voyez comment tout cela se trouve en Mi 7, 6 : Le fils outrage le père, et le fils s’élève contre sa mère, la bru contre sa belle-mère, et chacun a pour ennemis les membres de sa maison.
1277. Ici, [le Seigneur] montre comment, dans cette division, [les apôtres] doivent se comporter. Si tu veux recevoir le glaive du Seigneur, il faut que tu te sépares de ceux qu’il a mentionnés. Mais on pourrait dire : « Je ne veux pas être séparé de mon père », et ainsi de suite. C’est pourquoi il dit : CELUI QUI AIME SON PÈRE ET SA MÈRE PLUS QUE MOI N’EST PAS DIGNE DE MOI.
1278. Le Seigneur exhorte à le placer au-dessus de tout amour charnel. D’abord, il présente l’exhortation [10, 37] ; en second lieu, le bien qui en découle, en cet endroit : QUI VOUS ACCUEILLE M’ACCUEILLE [10, 40]. Et il présente trois degrés. En effet, il est naturel qu’un homme aime son père, mais il est plus naturel qu’un père aime son fils ; de même est-il plus naturel qu’il s’aime lui-même. Pourquoi un père aime-t-il davantage son fils que l’inverse ? Certains donnent la raison que le père en connaît plus sur le fils, puisqu’il est [lui-même] fils, que le fils sur le père. De même, plus longtemps quelqu’un est lié à un autre, plus il s’enracine dans l’amour qu’il a pour lui. Il y a aussi une autre raison : chacun s’aime davantage qu’un autre. Mais le fils est une partie séparée [du père], alors que le père n’est pas une partie du fils. De même, il est naturel que chacun aime ce qu’il a fait. Mais il existe une différence selon certains, car le fils aime davantage le père sous un certain aspect : en effet, le père descend d’une certaine manière dans le fils, et cependant le fils est soumis au père. C’est pourquoi le père aime naturellement son fils, et même un père spirituel, comme on le lit en 1 Co 4, 14 : Ce n’est pas pour vous confondre que j’écris cela, mais je vous avertis comme des fils très chers. Or, les fils sont naturellement soumis à leur père. C’est pourquoi ils honorent leur père, ils s’irritent davantage de l’injure faite à leur père qu’à eux-mêmes et désirent davantage la gloire pour leur père que pour eux-mêmes, Pr 17, 6 : Les pères sont la gloire des fils. Ainsi, QUI AIME SON PÈRE OU SA MÈRE PLUS QUE MOI, car [le Seigneur] est lui-même Dieu. Or, Dieu doit être aimé plus que tout. Jb 32, 21 : Je ne prendrai la place de personne et je n’égalerai pas Dieu à un homme. En effet, Dieu est la bonté même ; c’est pourquoi il doit être aimé davantage.
1279. CELUI QUI AIME SON PÈRE ET SA MÈRE PLUS QUE MOI N’EST DONC PAS DIGNE DE MOI. QUI AIME SON FILS OU SA FILLE, etc. Pourquoi le fils aime-t-il le père ? Il faut dire que tout ce que le fils a, il le tient du père. En effet, il reçoit du père la nourriture et l’enseignement. Et le fils ne peut pas donner cela à son père. Mais ce que le fils reçoit de son père, il le reçoit plus abondamment de Dieu. En effet, Lui-même nous enseigne, comme on le lit en Jb 35, 11 : Lui qui nous enseigne plus que les animaux de la terre et nous instruit plus que les oiseaux du ciel, etc. De même, il nous paît, comme il est dit de Jacob dans la Genèse. De même, il nous conserve à jamais. Et cela, l’homme le tient davantage de Dieu que de son père. Ainsi donc, Dieu doit toujours être davantage aimé. Je sais que mon sauveur est vivant et que je ressusciterai au dernier jour, et que je serai revêtu de ma peau et que je verrai mon Dieu dans ma chair, Jb 19, 25.