1420. Plus haut, le Seigneur a repoussé ceux qui calomniaient son enseignement et sa vie ; mais ici, il repousse ceux qui rabaissent ses miracles. Premièrement, un miracle est présenté ; deuxièmement, la perversité de ceux qui [le] rabaissent ; troisièmement, leur réfutation. Le second point [se trouve] en cet endroit : ET TOUTES [LES FOULES] ÉTAIENT FRAPPÉES DE STUPEUR, etc. [12, 23] ; le troisième, en cet endroit : MAIS JÉSUS, etc. [12, 25].
1421. Au sujet du miracle, deux choses sont présentées : premièrement, une maladie multiple est présentée [12, 22] ; deuxièmement, la guérison totale, en cet endroit : ET IL LE GUÉRIT, SI BIEN QUE LE MUET POUVAIT PARLER ET VOIR.
1422. [Matthieu] dit donc : ALORS, ON LUI PRÉSENTA UN DÉMONIAQUE. Il est question de cela en Lc 11, 14 en d’autres termes. Mais cela n’est pas incorrect que ce qui est exprimé chez l’un soit tu chez l’autre. Par [ce malade], les Gentils sont signifiés ou le pécheur, qui est habité par un démon en étant esclave, car celui qui commet le péché est l’esclave du péché, Jn 8, 34. Celui-ci est un aveugle privé de la lumière de la grâce. Ainsi Is 59, 10 : Nous avons tâté le mur comme des aveugles, et nous avons titubé comme si nous n’avions pas d’yeux, etc. De même, il est un muet pour ce qui est de la confession de la foi, Ps 38[39], 3 : Je me suis tu et j’ai gardé silence parmi les bons, etc. Et ailleurs : Parce que je me suis tu, ils ont affaibli mes os.
1423. Vient ensuite la guérison totale : ET IL LE GUÉRIT, en chassant son incapacité de parler, SI BIEN QU’IL POUVAIT PARLER ; et en chassant sa cécité, [SI BIEN QU’]IL POUVAIT VOIR. Ainsi donc, une santé parfaite lui est donnée. Ps 102[103], 3 : Lui qui pardonne toutes mes iniquités, qui guérit toutes mes infirmités. [Le Seigneur] ne le renvoya donc pas aveugle ni muet.
1424. Vient ensuite l’effet du miracle, à savoir, l’étonnement des foules : ET TOUTES LES FOULES ÉTAIENT FRAPPÉES DE STUPEUR, etc. Et aussi leur confession : ET ELLES DISAIENT, c’est-à-dire qu’elles confessaient : CELUI-LÀ N’EST-IL PAS LE FILS DE DAVID ? Il avait été promis par les prophètes que le Christ naîtrait de la semence de David, Jr 23, 5 : Je susciterai pour David une descendance juste. Mais ceci paraît s’être réalisé, car il a été dit plus haut, 11, 25 : Tu as caché ces choses aux sages et aux prudents, et tu les as révélées aux petits, etc. Les foules confessaient donc.
1425. MAIS LES PHARISIENS, ENTENDANT CELA, DIRENT : « CELUI-CI N’EXPULSE LES DÉMONS QUE PAR BÉELZÉBOUL », le dieu d’Éqrôn, comme on le voit en 4 R [2 R] 1, 16, qui est appelé le dieu des mouches en raison du rite honteux du sang de la victime, alors qu’une multitude de mouches se rassemblaient. On croyait donc que ce démon était le prince des démons. C’est pourquoi on croyait que par son pouvoir les démons pouvaient être chassés. Jr 5, 5 : J’irai auprès des grands et je leur parlerai. Et, un peu plus loin : Et voici que ceux-ci rejetèrent le joug d’un même mouvement, et ils enlevèrent leurs liens.
1426. MAIS JÉSUS, CONNAISSANT LEURS PENSÉES, etc. Dans cette section, le Seigneur repousse ceux qui le rabaissent. Premièrement, il réfute ce qui est dit ; deuxièmement, ceux qui le disent, en cet endroit : AUSSI, JE VOUS LE DIS [12, 31].
1427. [Le Seigneur] réfute ce qui est dit par un quadruple argument. Le deuxième, en cet endroit : SI SATAN [EXPULSE] SATAN, etc. [12, 26] ; le troisième, en cet endroit : COMMENT DONC, etc. [12, 29] ; le quatrième, en cet endroit : QUI N’EST PAS AVEC MOI, etc. [12, 30].
1428. Le premier [argument] est présenté de la manière la plus explicite : TOUT ROYAUME DIVISÉ CONTRE LUI-MÊME COURRA À LA RUINE.
1429. En premier lieu, [le Seigneur] présente la majeure, lorsqu’il dit : TOUT ROYAUME, etc. Il existe une triple communauté : celle du ménage ou de la famille, celle de la cité et celle du royaume. Le ménage est la communauté composée de ceux qui posent des actes qui leur sont communs. Elle comporte donc un triple lien : celui du père et du fils, celui du mari et de l’épouse, et celui du seigneur et du serviteur. La communauté de la cité contient tout ce qui est nécessaire à la vie de l’homme ; elle est donc une communauté parfaite pour ce qui est du strict nécessaire. La troisième communauté est celle du royaume, qui est la communauté achevée. En effet, si l’on craignait des ennemis, une seule cité ne pourrait à elle seule subsister. C’est pourquoi, à cause de la crainte des ennemis, une communauté de plusieurs cités est nécessaire, qui constitue un seul royaume. Ainsi, ce qu’est la vie pour chaque homme, la paix l’est pour le royaume. Et, de même que la santé n’est rien d’autre que l’équilibre des humeurs, de même la paix vient de ce que chacun reste dans son ordre. Et de même que, par le retrait de la santé, l’homme s’oriente vers la mort, s’il se soustrait au royaume, il s’oriente vers la mort. C’est pourquoi le but ultime qu’on recherche est la paix. Le Philosophe écrit ainsi : « Ce qu’est le médecin par rapport à la santé, le défenseur de la communauté l’est par rapport à la paix. » C’est pourquoi [le Seigneur] dit : TOUT ROYAUME DIVISÉ CONTRE LUI-MÊME COURRA À LA RUINE. Is 3, 5 : Le jeune s’agitera contre le vieillard, et le manant contre le noble.
1430. ET SI SATAN EXPULSE SATAN, IL EST DIVISÉ CONTRE LUI-MÊME. L’expulsion comporte une action violente. C’est pourquoi il est inévitable que, là où il y a contradiction, il y ait division, car il y a toujours des conflits entre les orgueilleux, Pr 13, 10. Toutefois, on pourrait dire : « Ce n’est pas une expulsion puisque [le démon] sort volontairement. » Or, ce n’est pas ce qui arrive, car une telle sortie n’est pas une expulsion, mais elle s’est accomplie par obéissance à un autre qui ordonnait. Elle serait donc une sortie volontaire. Mais le fait que [les démons] soient sortis involontairement apparaît par ce qui a été dit plus haut [8, 29], [à savoir] qu’ils se mirent à gémir et à crier : QUE NOUS VEUX-TU, FILS DE DIEU ? TU ES VENU AVANT L’HEURE POUR NOUS METTRE À LA TORTURE. Il y a donc division. COMMENT DONC SON ROYAUME SE MAINTIENDRA-T-IL ? Comme s’il disait : « Le royaume du Diable se maintient dans les pécheurs jusqu’au jour du jugement, car alors il sera vidé de tout pouvoir. » Ainsi, si tel était le cas, ce serait déjà la fin du monde. Raban [commente] ainsi : « COMMENT DONC SON ROYAUME SE MAINTIENDRA-T-IL ? S’il combat contre lui, il est en chute ; vous ne devez donc pas lui porter attention. » Hilaire [commente] : « COMMENT SON ROYAUME SE MAINTIENDRA-T-IL ? Comme s’il disait : « Il est de mon pouvoir que je fasse en sorte que l’un expulse l’autre. Je détruis donc le royaume du Diable et pour cette raison, vous devez vous rallier à moi. »
1431. ET SI MOI, C’EST PAR BÉELZÉBOUL. Ici est présentée la seconde raison : « Je chasse [les démons] : je fais cela par la puissance du Démon ou par la puissance du Saint-Esprit, lequel des deux ? Vous ne devez pas me dénigrer. » Et d’abord, il continue à parler de la première [affirmation] [12, 27], puis, en second lieu, de la deuxième, en cet endroit : MAIS SI C’EST PAR L’ESPRIT DE DIEU QUE JE CHASSE LES DÉMONS, etc. [12, 28].
1432. [Le Seigneur] dit donc : SI C’EST PAR BÉELZÉBOUL QUE JE CHASSE LES DÉMONS, PAR QUI VOS FILS LES EXPULSENT-ILS ? Jérôme interprète [ceci] de deux façons : premièrement, à propos des exorcistes, dont il est question en Ac 19, 13, où des exorcistes chassaient les démons au nom de Jésus, le Christ. Ainsi, SI C’EST PAR BÉELZÉBOUL QUE JE CHASSE LES DÉMONS, PAR QUI VOS FILS LES EXPULSENT-ILS ? Comme s’il disait : « Vos fils chassent [les démons]. Si vous ne les calomniez pas, vous ne devez pas non plus me calomnier. Vous faites donc acception de personne. » AUSSI SERONT-ILS VOS JUGES. « Parce que moi je chasse [les démons] par la puissance de Dieu, ceux-ci [vous] jugeront », comme il est question plus loin que la reine du Midi jugera. Ou bien cela peut s’interpréter des apôtres. VOS FILS, c’est-à-dire les apôtres. [Le Seigneur] appelle ceux-ci leurs fils, et non [leurs] disciples, afin qu’ils soient davantage attirés vers eux. De même, afin que, après les avoir diminués, ils se réfutent eux-mêmes, car si ceux-là, qui sont vos fils, chassent [les démons], vous ferez la même chose si vous vous [y] préparez. Ainsi donc, parce que ceux-ci savent que je fais cela par le pouvoir qui m’a été confié, ils ne seront donc pas vos juges par Béelzéboul, non seulement en vertu de la comparaison, mais en vertu de l’autorité, comme on trouve plus loin, 19, 28 : Vous siégerez sur douze trônes pour juger les douze tribus d’Israël.
1433. MAIS SI C’EST PAR L’ESPRIT DE DIEU QUE JE CHASSE LES DÉMONS, C’EST DONC QUE LE ROYAUME DE DIEU EST ARRIVÉ JUSQU’À VOUS. Comme s’il disait : « Celui qui écarte de lui ce qui lui arrive de bien est insensé ; mais cela, chasser les démons, tourne à votre bien. Vous pouvez donc en conclure que [cela arrive] dans l’Esprit Saint, car le doigt de Dieu, c’est l’Esprit Saint, comme [sa] main est le Fils. » Et il n’y a en cela aucune invocation, mais cela est fait par la seule autorité. Ainsi, SI JE CHASSE LES DÉMONS, etc.
1434. Mais pourquoi dit-on que les démons sont chassés par l’Esprit Saint ? Parce que l’amour et la bonté lui sont appropriés. C’est pourquoi chasser les démons ne convient aussi bien à nulle autre qu’à la personne de l’Esprit Saint. [LE ROYAUME DE DIEU] EST ARRIVÉ JUSQU’À VOUS. Lc 17, 21 : Le royaume de Dieu est parmi vous. Et qu’il arrive par le Christ, vous pouvez le savoir, et cela est votre bien. C’est pourquoi il dit : JUSQU’À VOUS. Ou bien, autre [interprétation] : LE ROYAUME DE DIEU, c’est-à-dire le pouvoir de Dieu sur les hommes, 1 Co 15, 25 : Mais il faut qu’il règne jusqu’à ce qu’il ait placé ses ennemis sous ses pieds. Si donc les démons commencent à être contrôlés, c’est que le règne et le pouvoir de Dieu sont déjà parvenus jusqu’à vous.
1435. OU ALORS, COMMENT QUELQU’UN PEUT-IL PÉNÉTRER DANS LA MAISON D’UN HOMME FORT, etc. ? Ici est présentée la troisième raison par laquelle le Seigneur entend réfuter ce que disent les Pharisiens, et il s’agit d’un argument emprunté à ce qui arrive chez les hommes. Car, lorsque quelqu’un est fort dans sa maison, il ne peut en être expulsé et ses vases ne peuvent être fracassés, à moins qu’un plus fort ne survienne. Mais le Christ enlève les vases du Diable en le chassant des hommes, chez qui il demeure comme dans ses propres vases. Le Christ est donc plus fort que lui. Et [le Seigneur] donne cette raison dans ces paroles.
1437. FORT : celui-ci est le Diable, qui est dit fort en raison de sa puissance. Jb 41, 24 : Il n’existe pas de puissance qui puisse lui être comparée. Et il devient plus fort par le consentement, car celui qui consent donne des forces à plus grand que lui. Is 19, 2 : L’homme combattra son frère, la cité une autre cité, et je livrerai l’Égypte aux mains de maîtres cruels. Cette demeure est le monde ou le rassemblement des pécheurs, non pas parce que [le Diable] a créé le monde, mais parce que celui-ci lui a obéi par consentement. Ainsi, il est dit en Jn 12, 31 : Le prince de ce monde. Les vases sont les hommes. On entend vase en deux sens. On parle du vase de quelqu’un lorsqu’il [en] est rempli, comme on dit un vase d’eau, parce qu’il est rempli d’eau, ou un vase d’huile, parce qu’il est rempli d’huile. Ainsi certains sont-ils des vases du Diable parce qu’ils sont remplis du Diable dans leur corps, comme les possédés du Diable, ou dans leur âme, comme ceux dont les cœurs sont entièrement en la volonté du Diable, comme on le dit de Judas. Parfois, on appelle vases tous les instruments réservés à une fonction. Ainsi, on appelle vase du Diable celui qui donne aux autres une occasion de pécher. Quelle que soit la façon dont on l’entende, le Christ enlève les vases du Diable, Col 2, 15 : Il a dépouillé les Principautés et les Puissances et les a données en spectacle en les traînant avec lui, etc. Mais cela ne suffit pas, s’il ne lie pas l’homme fort. Ainsi, S’IL N’A PAS D’ABORD LIÉ CET HOMME FORT. En quoi consiste cette action de lier ? Dans le fait que le pouvoir de nuire, que [le Diable] a en lui-même, est enrayé par Dieu. Ainsi, par la puissance de sa nature, il peut faire beaucoup de choses, mais il est enrayé par la puissance de Dieu, comme un homme attaché est empêché de faire ce qu’il veut. Ainsi, Ps 149[150], 8 : Pour attacher leurs rois par des entraves. ET ALORS IL PILLERA SA MAISON, car, après que celui-ci a été attaché, les hommes qui étaient attachés sont libérés, Is 49, 25 : Le fort sera libéré, et ce qui aura été enlevé au fort sera sauvé.
1438. Ici est présentée la quatrième raison et elle renforce toutes les autres. En effet, quelqu’un pourrait dire : « Si tu enlevais par la victoire, la raison serait valable ; mais tu ne [le] fais pas par la violence, mais par la passion. Ainsi, ce n’est pas un signe que tu [l’]as lié. » C’est pourquoi [le Seigneur] présente une quatrième raison. Elle est la suivante : ceux qui s’entendent sur une chose agissent de la même manière. Ainsi, ceux qui agissent de la même manière ne se font pas obstacle les uns aux autres. Mais moi, j’agis contrairement à eux. C’est pourquoi, CELUI QUI N’EST PAS AVEC MOI EST CONTRE MOI. En premier lieu, il présente la raison d’une manière générale ; en second lieu, d’une manière particulière.
1439. [Le Seigneur] dit donc : CELUI QUI N’EST PAS AVEC MOI, etc. Et il est clair que le Diable n’est pas avec moi, car il s’oppose à ce que je fais, 2 Co 6, 15 : Qu’y a-t-il de commun entre le Christ et Bélial ? Qu’il lui soit opposé, on le trouve en Si 33, 15 : La mort s’oppose à la vie, et le pécheur à l’homme juste. Ainsi le Diable agit-il contre l’homme, lui qui est le père du péché. Mais en quoi s’oppose-t-il [au Seigneur] ? ET QUI N’AMASSE PAS AVEC MOI DISSIPE. En effet, le Seigneur rassemble, Is 40, 11 : Il rassemblera les agneaux dans ses bras et il les soulèvera contre sa poitrine ; il portera les brebis qui ont mis bas. Mais le Diable dissipe ; ainsi, Jn 10, 12 : Le loup s’en empare et les disperse.
1440. Mais, en Lc 9, 50, on lit : Celui qui n’est pas contre vous est avec vous, etc. Il semble donc qu’on dise ici le contraire. Chrysostome dit que les deux choses ont été dites dans un sens particulier. On n’interprète donc pas dans un sens général, mais en fonction d’une situation particulière et d’une manière spéciale, que celui qui n’a pas d’entente avec moi est contre moi. C’est pourquoi [le Seigneur] parlait là des disciples, et ici du Diable. Ou bien nous pouvons dire autrement qu’il en va différemment de Dieu et de l’homme. Il est clair que Dieu est la fin naturelle vers laquelle tous tendent. C’est pourquoi celui qui n’est pas avec Dieu doit nécessairement être séparé de Lui. Ainsi, 3 R [1 R] 18, 21 : Pourquoi boitez-vous des deux jambes ? Si le Seigneur est Dieu, suivez-le. Mais il n’en est pas de même des rapports d’un homme avec un autre homme, car celui qui n’est pas avec moi n’est pas pour cette raison contre moi.
1441. AUSSI JE VOUS LE DIS : TOUT PÉCHÉ ET BLASPHÈME SERA REMIS AUX HOMMES, etc. Après avoir réfuté leurs paroles, [le Seigneur] s’élève ici contre eux. Premièrement, en raison de la gravité de [leur] péché ; deuxièmement, de leur mauvaise intention ; troisièmement, du jugement à venir. Le second point [se trouve] en cet endroit : PRENEZ UN ARBRE BON, etc. [12, 33] ; le troisième, en cet endroit : OR, JE VOUS LE DIS, etc. [12, 36].
1442. À propos du premier point, [le Seigneur] fait deux choses. Premièrement, il présente d’abord des idées générales ; deuxièmement, il explique, en cet endroit : QUICONQUE AURA DIT UNE PAROLE CONTRE LE FILS DE L’HOMME, etc. [12, 32].
1443. [Le Seigneur] dit donc : « Il est arrivé ce que vous dites ; AUSSI JE VOUS LE DIS, etc. » Et il présente deux idées. Premièrement, au sujet de la rémission du péché d’une manière générale : JE VOUS DIS : TOUT PÉCHÉ, à savoir, en action, ET TOUT BLASPHÈME, à savoir, en paroles, SERA REMIS AUX HOMMES, à savoir, s’ils font pénitence. Ainsi, Ps 102[103], 3 : Lui qui pardonne toutes tes fautes et qui guérit toutes tes maladies. Et ailleurs, Ps 31[32], 1 : Bienheureux ceux dont les fautes sont remises et dont les péchés sont acquittés. Et, par cela, l’opinion de Novatien est détruite, qui disait que tous les péchés ne sont pas rémissibles ; ici, il est dit que tout péché est rémissible. Deuxièmement, [le Seigneur] présente quelque chose de particulier qui n’est pas remis, lorsqu’il dit : MAIS L’ESPRIT DE BLASPHÈME NE SERA PAS REMIS, c’est-à-dire la volonté de blasphémer, à savoir, lorsqu’on blasphème avec une malice certaine. Et ces choses ont été dites d’une manière générale.
1444. Ensuite, [le Seigneur] en vient à une chose particulière, et il l’explique. Premièrement, il explique la première chose qu’il a dite. « Il a donc été dit : TOUT PÉCHÉ, etc. Et que cela soit vrai, je le montre par le fait que le blasphème contre le Fils est rémissible. » Ainsi, QUICONQUE AURA PARLÉ CONTRE LE FILS DE L’HOMME, CELA LUI SERA REMIS, à savoir, s’il fait pénitence. MAIS QUICONQUE AURA DIT une parole CONTRE L’ESPRIT SAINT, CELA NE LUI SERA REMIS NI EN CE SIÈCLE NI DANS LE SIÈCLE À VENIR. Et, comme le dit Augustin, « ces paroles sont tellement difficiles qu’il n’y a pas de paroles plus fortes dans l’évangile ».
1445. Il faut donc dire qu’il y a une triple manière de les interpréter. Certains les interprètent à la lettre, car [les Juifs] le voyaient accomplir des miracles et les œuvres de l’Esprit Saint, et disaient qu’il avait un esprit impur. Ils blasphémaient donc contre l’Esprit. Et, sur ce point, les interprétations divergent. Certains disent que les deux choses doivent être mises en rapport avec la personne du Fils. Mais, dans le Fils, il existe une double nature, la divine et l’humaine. Selon [la nature] divine, il est esprit et il est saint. Le Fils est donc appelé un esprit saint, mais pas selon ce qu’on entend par cette seule expression ; c’est là l’interprétation d’Hilaire. La position [est donc la suivante] : quiconque aura dit un mot contre le Fils et contre [sa] nature humaine, parce qu’il était influencé par l’infirmité [de celle-ci], a une excuse ; mais quiconque aura parlé contre [sa nature] divine, celui-là n’a pas de raison d’être pardonné.
1446. D’autres l’interprètent de l’Esprit Saint, selon que celui-ci est la troisième personne de la Trinité. Ainsi, quiconque aura parlé contre le Fils de l’Homme, à savoir, contre [sa] nature humaine, sera pardonné ; mais quiconque [aura parlé] contre le Saint-Esprit à l’œuvre, celui-là n’est pas pardonné. Cette [interprétation] semble être une interprétation complète et le texte semble la formuler. Mais Augustin fait l’objection suivante : il est clair que tous les païens blasphèment, parce qu’ils ne croient pas que l’Esprit Saint est dans l’Église. Il y a aussi beaucoup d’hérétiques, et pourtant le chemin de la vie ne leur pas fermé. De même, il y a beaucoup de Juifs, etc. Mais on pourrait dire : il faut l’entendre [de la situation qui existe] après l’accueil de la foi. Cependant, on répond : s’il en est ainsi, la pénitence ne lui est-elle pas refusée, s’il se repent ? [Le Seigneur] ne dit pas non plus : « chrétien », mais, d’une manière générale, QUICONQUE.
1447. Quelle sera donc la solution ? Augustin donne une double solution. L’une est l’interprétation qu’il donne du sermon sur la montagne, et il la rétracte. Il présente l’autre dans le Livre sur les paroles du Seigneur. Vous devez donc comprendre que le péché contre l’Esprit Saint ne s’appelle pas blasphème contre l’Esprit Saint, mais s’entend de la manière de pécher. La bonté, la charité et l’amour sont attribués à l’Esprit Saint. À la bonté répond la malice, à la charité, l’envie. Ainsi donc, si quelqu’un qui connaît la vérité déroge à la vérité par malice, il pèche contre l’Esprit Saint. De même, si quelqu’un voit les œuvres de la sainteté chez un autre et s’en écarte par envie, car l’envie de la sainteté, et non de la personne, est un péché irrémissible, non pas parce qu’il est impossible qu’il soit remis, mais parce que la chute [de ce] péché est telle que la justice divine fait que [ce pécheur] ne se repent pas. Ainsi, ceux qui disaient que [Jésus] chassait les démons par Béelzéboul ne péchaient pas contre l’Esprit, comme le dit Augustin, parce qu’ils n’avaient pas atteint une malice profonde, etc. Mais [le Seigneur] a commencé à en parler, non pas parce qu’ils l’avaient commis, mais afin que ceux qui avaient commencé évitent d’en venir à cet état.
1448. Augustin rejette ce sens et se rétracte, car il y aurait ainsi un état pour lequel il ne faudrait pas prier, ce qui n’est pas vrai pendant qu’on est en chemin. C’est pourquoi il donne une autre interprétation dans le Livre sur les paroles du Seigneur, et c’est la suivante. Veuillez remarquer que [le Seigneur] n’a pas dit : « Quiconque a dit une parole blasphématoire », mais : « [Quiconque] a dit une parole », de manière indéfinie. Mais ce qui est ainsi présenté de manière indéfinie ne s’applique pas universellement, mais parfois de manière particulière, comme en Jn 15, 22 : Si je n’étais pas venu et ne leur avais pas parlé, ils n’auraient pas péché, non pas simplement ou de manière universelle, mais ils n’auraient pas commis le péché d’infidélité. De même en est-il lorsqu’il dit : « [Quiconque] a parlé. » Il ne s’agit pas de n’importe quelle parole, mais d’une parole qui, si elle est prononcée, est irrémissible. Quelle est cette parole, Augustin le dit. L’Esprit Saint est la charité par laquelle les membres de l’Église sont unis au Christ tête, et tout péché est remis par l’Esprit Saint. Même si c’est toute la Trinité qui remet, cela est néanmoins approprié à l’Esprit Saint en raison de l’amour. Celui qui a un cœur impénitent parle donc contre l’Esprit Saint, de sorte que l’impénitence elle-même s’oppose à la charité de l’Esprit Saint. Ainsi donc, il ne s’agit pas de quiconque aurait prononcé une parole, mais cette parole, à savoir, une parole d’impénitence : celle-là est irrémissible. Et [le Seigneur] dit : UNE PAROLE, et non pas des paroles, parce que c’est la coutume, dans l’Écriture, de parler de plusieurs paroles comme d’une parole. Ainsi, dans Isaïe, le Seigneur dit souvent : Tu diras ma parole, bien qu’Il lui dise plusieurs paroles. Il n’y a donc pas de contradiction avec ce qui a été dit plus haut, en cet endroit : JE VOUS LE DIS : TOUT PÉCHÉ ET TOUT BLASPHÈME, etc., parce que celui qui aura dit une parole contre l’Esprit Saint blasphème. De sorte qu’un maître interrogé sur ce qu’était le péché contre l’Esprit Saint, a dit : « L’impénitence s’attire la colère. »
1449. Mais que veut-il dire lorsqu’il dit : CELA NE LUI SERA PAS REMIS NI EN CE MONDE NI DANS LE MONDE À VENIR ? Est-ce que certains péchés seront remis dans le monde à venir ? Augustin dit que non. On ne dit donc pas que certaines choses seront remises en ce monde et d’autres dans le monde à venir, mais que le péché est remis ici de telle manière que cela vaut pour le monde à venir. Ou bien, autre interprétation : certains péchés, à savoir, [les péchés] mortels, sont remis dans le monde présent, mais d’autres, à savoir, les véniels, dans le monde à venir, comme lorsque quelqu’un meurt avec un péché véniel, il est clair qu’il lui sera remis. Il y aura donc une certaine miséricorde dans le monde à venir, parce que [cette personne] sera encore en chemin.
1450. Chrysostome donne une interprétation très claire en disant qu’ici, [le Seigneur] parle d’un double blasphème : contre le Fils de l’Homme et contre l’Esprit Saint. Ceux-ci blasphémaient contre le Fils de l’Homme parce qu’ils disaient qu’il était un buveur de vin. De même, ils blasphémaient encore d’une autre façon contre l’Esprit Saint parce qu’ils disaient qu’il chassait les démons par un esprit démoniaque. Ils étaient excusés pour le premier [blasphème], parce qu’ils ne savaient pas ; mais ils n’avaient pas d’excuse d’avoir parlé contre l’Esprit Saint, parce qu’ils savaient par les Écritures, et donc cela ne leur sera pas remis.
1451. Mais que veut dire : NI EN CE MONDE NI DANS LE MONDE À VENIR ? Cela est dit parce qu’un certain péché est pardonné en ce monde, un autre dans l’autre, et un autre en ce monde et dans l’autre. L’un est pardonné seulement en ce monde, comme cela est manifeste chez les pénitents. L’autre dans le monde à venir seulement, comme ceux dont il est question en Jb 21, 13 : Ils passent leur vie à faire le bien, et subitement ils descendent en enfer. [Le péché qui ne sera pardonné] ni dans ce monde ni dans l’autre, c’est le péché contre l’Esprit Saint. IL NE SERA donc REMIS NI EN CE MONDE NI DANS LE MONDE À VENIR, non pas parce qu’il existe une rémission dans le monde à venir, mais parce que la peine surviendra dans le monde à venir. Le sens est donc que [ce péché] ne sera pas remis sans qu’une peine ait été subie en ce monde et dans le monde à venir.
1452. Ainsi parlent les saints de ce péché. Mais il faut remarquer que le maître [Pierre Lombard], dans Sentences, d. 43, l. 2, fait une distinction et précise six espèces de péchés contre l’Esprit Saint : le désespoir, la présomption, l’impénitence, l’obstination, la résistance à une vérité connue et l’envie de la grâce d’un frère. Ainsi, on dit que pèchent contre l’Esprit Saint ceux qui pèchent contre ce qui est approprié au Saint-Esprit. Au Père, on approprie la puissance, au Fils la sagesse, à l’Esprit Saint la bonté. On dit donc que pèche contre le Père celui qui pèche par faiblesse ; contre le Fils, celui [qui pèche] par ignorance ; contre l’Esprit Saint, celui [qui pèche] par malice. Mais il faut savoir que pécher par malice, c’est pécher volontairement, ce qui vient d’une malice avérée, et cela d’une double façon : ou parce qu’on a une inclination au péché, ou parce qu’on n’en a pas. En effet, lorsqu’un homme commet de nombreux péchés, il reste en lui une habitude de pécher ; il pèche ainsi par choix. De même, quelqu’un pèche parce que lui est enlevé ce qui le retenait de pécher. Or, il est retenu de pécher par l’espérance de la vie éternelle. Ainsi, celui qui n’espère pas dans la vie éternelle pèche avec une malice avérée, Ep 4, 19 : Ceux qui n’ont pas d’espérance se sont livrés à l’impureté. De sorte que celui qui pèche par inclination pèche contre l’Esprit Saint, à savoir, par le fait qu’il s’écarte de ce qui le retient du péché. Or, cela arrive de six manières. En effet, la miséricorde et la justice existent en Dieu. Le désespoir vient du mépris de la miséricorde [de Dieu] ; la présomption, du mépris de la justice [de Dieu]. Il en est de même pour ce qui est de la conversion, car il se tourne vers un bien fragile, et ainsi apparaît l’obstination. De même, pour ce qui est de se détourner, car il ne se propose pas de revenir à Dieu, et ainsi apparaît l’impénitence. De même, pour ce qui est du remède, à savoir, l’espérance et la charité, [et ainsi] apparaissent la résistance à la vérité connue et l’envie de l’amour fraternel. Tels sont les péchés contre l’Esprit Saint. S’il existe donc une impénitence réelle, elle n’est donc pas remise, non pas parce qu’elle n’est d’aucune manière remise, mais parce qu’elle n’est pas facilement remise, puisqu’il n’existe pas de raison de la remettre, mais que cela vient de la seule grâce de Dieu, comme si quelqu’un avait une fièvre tierce, il peut être guéri, mais s’il a une maladie incurable [imimetrion], il ne peut être guéri par lui-même, puisqu’il ne peut être guéri que par l’aide divine.
1453. Vient ensuite : OBSERVEZ UN ARBRE BON : SON FRUIT SERA BON ; OBSERVEZ UN ARBRE GÂTÉ : SON FRUIT SERA GÂTÉ. Plus haut, le Seigneur a réfuté les rites des Pharisiens parce qu’ils étaient en contradiction avec leur manière d’agir, et il a montré la gravité de leur péché. Maintenant, [il s’élève] contre eux parce qu’ils disent que son enseignement est mauvais.
1454. Premièrement, il présente une comparaison ; deuxièmement, il applique [celle-ci] ; troisièmement, il en donne l’explication. Le second point [se trouve] en cet endroit : ENGEANCE DE VIPÈRES, etc. [12, 34] ; le troisième point, en cet endroit : CAR LA BOUCHE PARLE DU TROP-PLEIN DU CŒUR, etc. [12, 34].
1455. À propos du premier point, [le Seigneur] fait deux choses : premièrement, il présente la comparaison ; deuxièmement, il amène la démonstration, en cet endroit : C’EST AU FRUIT QU’ON RECONNAÎT L’ARBRE [12, 33].
1456. [Le Seigneur] dit donc : OBSERVEZ UN ARBRE BON, etc. Ceci s’interprète de deux façons : une interprétation vient de Chrysostome et de Jérôme ; l’autre, d’Augustin. Selon Jean Chrysostome, l’interprétation est la suivante. [Le Seigneur] veut montrer que leur blâme est déraisonnable. Il compare donc l’acte à la vie, comme le fruit à l’arbre. Si quelqu’un voit un bon fruit, il juge que l’arbre est bon. Il en est de même, en sens contraire, [s’il voit] un mauvais [fruit]. Ceux-ci voyaient les actes du Christ, par exemple, l’expulsion des démons, et cela était bon. « Ce que vous dites est donc tout à fait déraisonnable. » Et il passe admirablement de l’effet à la cause, comme dit l’Apôtre, Rm 1, 20 : Ce qu’il y a d’invisible depuis la création du monde se laisse voir à l’intelligence à travers ses œuvres, etc.
1457. Il veut donc dire : « Ou bien VOUS, c’est-à-dire les Pharisiens, OBSERVEZ, c’est-à-dire, concédez, que, SI LE FRUIT EST BON, L’ARBRE EST BON ; ou bien vous PORTEZ ATTENTION, c’est-à-dire, vous dites que LE FRUIT EST MAUVAIS, ET ainsi L’ARBRE EST MAUVAIS. Et vous ne pouvez pas dire cela. » Mais Augustin s’en rapporte à l’intention. Ceux-ci disaient qu’il chassait les démons par Béelzéboul. Il veut donc montrer de quelle source [le comportement des Pharisiens] provenait, la malice du cœur. C’est pourquoi il dit : OBSERVEZ. Ici, deux choses sont présentées : l’une méritoire, l’action, « OBSERVEZ, etc., et portez soin et attention à être un arbre bon, ce que l’homme ne peut être sans préparation. Ainsi, faites en sorte d’être un arbre bon, et alors [votre] fruit sera bon et [vos] actions bonnes. » Ce qui suit [a été dit] afin qu’ils prennent garde, à savoir : « OBSERVEZ COMMENT UN ARBRE MAUVAIS PORTERA UN FRUIT GÂTÉ. Vous vous appliquerez à la malice, et vous serez ainsi un arbre mauvais et [votre] fruit [sera] mauvais », Jr 2, 21 : Je t’ai plantée comme ma vigne de prédilection ; comment es-tu devenue pour moi une vigne mauvaise et étrangère ?
1458. Selon les deux interprétations, la démonstration qui suit est probante : CAR C’EST AU FRUIT QU’ON RECONNAÎT L’ARBRE, etc., car au fruit bon [est reconnu] l’arbre bon, et au mauvais, le mauvais.
1459. ENGEANCE DE VIPÈRES, etc. Et cela s’articule différemment à ce qui a été dit selon les diverses interprétations. Selon Augustin, il s’agit d’une application à la question en cause de la manière suivante. Il a été dit : « OBSERVEZ, etc. ; et vous agissez mal. Vous êtes un arbre mauvais, vous agissez mal, parce que vous ne pouvez pas tenir un bon langage. » Selon l’interprétation des autres, [le Seigneur] montre d’où vient cette malice, et il appelle les Pharisiens « engeance de vipères », parce que ceux qui ont de la malice depuis leur enfance la conservent plus fermement. C’est pourquoi il est dit que leur malice est une malice de vipère. Pr 22, 6 : L’adolescent qui suit son chemin ne s’en écartera pas lorsqu’il vieillira. C’est pourquoi nombreux sont ceux qui sont davantage portés au mal parce qu’ils ont de mauvais parents. Jr 14, 20 : Nous avons connu les iniquités de nos pères. Il est donc bon qu’un homme s’oblige à bien agir par habitude. De même, il est de la nature des serpents qu’en émettant du venin par leur langue, ils en rendent d’autres mauvais. Jb 20, 16 : La langue de vipère le tue. Et Ps 139[140], 4 : Ils ont aiguisé leurs langues comme des serpents.
1460. [Le Seigneur] dit donc : COMMENT POURRIEZ-VOUS TENIR UN BON LANGAGE ? Il ne dit pas : « faire le bien », mais « tenir un bon langage », parce que vous êtes des fils de vipère, qui fait du mal par sa langue. Ainsi, comme vous êtes les imitateurs de vos pères par vos scélératesses, comment pourriez-vous tenir un bon langage ? Comme s’il disait : « Vous ne [le] pouvez pas. » Et il en donne la raison, d’abord, d’une manière générale, et, en second lieu, d’une manière particulière en cet endroit : L’HOMME BON TIRE DE BONNES CHOSES DE SON TRÉSOR, etc. [12, 35].
1461. Il dit donc : « Vous ne pouvez parler ainsi. » D’où cela vient-il ? Parce que vous êtes mauvais. Pourquoi ? PARCE QUE LA BOUCHE PARLE DU TROP-PLEIN DU CŒUR, car la voix est le signe de l’intellect. Il dit : DU TROP-PLEIN DU CŒUR, car, selon Chrysostome, lorsque quelqu’un parle par malice, c’est le signe qu’il y a une plus grande malice dans son cœur, car il ne craint personne en raison de ce qu’il garde à l’intérieur. Ainsi donc, lorsque quelqu’un s’exprime par malice, c’est le signe qu’il en a davantage à l’intérieur, qu’il n’ose exprimer. C’est pourquoi il dit : [LA BOUCHE] PARLE DU TROP-PLEIN DU CŒUR. Et la bouche parle du trop-plein de malice à l’intérieur, et cela pour le bien ou pour le mal. Ainsi, Jr 20, 9 : La parole de Dieu devint comme un feu en moi, etc. De même, semblablement, pour le mal, car certains conçoivent quelque chose par malice, qu’ils ne peuvent pas garder à l’intérieur. Jb 32, 18 : Mon esprit est oppressé en mon sein, etc.
1462. L’HOMME BON TIRE DE BONNES CHOSES DE SON TRÉSOR. Ce qu’il avait dit : LA BOUCHE PARLE DU TROP-PLEIN DU CŒUR, il l’explique d’une manière particulière. La parole, qui est issue de la pensée, est comme un don qui est tiré d’un trésor. De sorte que, si la pensée est bonne, la parole est bonne, et inversement. Le bon trésor est la science de la vérité et la crainte du Seigneur, Is 33, 6 : Les richesses qui sauvent sont la sagesse et la science ; la crainte du Seigneur est elle-même un trésor. De même, le mauvais trésor est la pensée mauvaise, et d’elle ne vient que le mal. Pr 10, 2 : Les trésors d’impiété ne donneront rien.
1463. Voyez : ce qui est dit ici des paroles s’entend aussi des actions. Comme la pensée est la source de la parole, l’intention [est la source] de l’action. C’est pourquoi, si l’intention est bonne, l’action est bonne. C’est la raison pour laquelle la Glose dit en cet endroit : « Tu agis comme tu en as l’intention. » Il semble exister une sorte d’application au bien. À supposer que quelqu’un veuille voler pour faire l’aumône, l’acte est mauvais et l’intention est bonne. Par conséquent, etc. L’intention et la volonté sont parfois distinguées, à savoir, lorsque chez l’unique et même personne la volonté et l’intention sont différentes. La volonté porte sur l’objet voulu, l’intention, sur la fin. La volonté, c’est comme si je veux aller à une fenêtre afin de voir les passants – ceci est l’intention, comme une impulsion vers quelque chose d’extérieur. Il faut donc que la volonté et l’intention soient une seule chose. En un sens large, nous pouvons donc considérer [comme une seule chose] l’intention et la volonté, et tel est le cas ici. Si la volonté est mauvaise, l’acte est mauvais. Toutefois, si on fait une distinction et si on l’entend au sens propre, cela n’est pas vrai.
1464. Mais, à supposer que l’intention et l’acte de la volonté soient une seule chose, qu’en résulte-t-il ? Il faut dire que l’essentiel du mérite consiste dans la charité, et, de manière dérivée, dans le mérite des autres vertus. En effet, le mérite concerne la récompense essentielle, qui est affaire de charité. Ainsi, toute action qui est faite avec une plus grande charité possède un plus grand mérite. Seule la charité a Dieu comme objet et comme fin, de sorte que le mérite de la charité correspond à la récompense essentielle, et le mérite des autres vertus au mérite accidentel. Ainsi donc, parce que la charité donne sa forme à l’intention, plus quelqu’un a l’intention de quelque chose avec une plus grande charité, plus [le mérite] est grand ; mais il n’en est pas de même de la récompense accidentelle.
1465. OR, JE VOUS LE DIS, etc. Le Seigneur les a repris en raison de la gravité de leur péché et de leur malice ; maintenant, [il le fait] en raison du jugement futur, auquel nous croyons. En effet, il est dit en Jb 19, 29 : Fuyez devant le glaive, car le glaive est le vengeur des iniquités, et sachez qu’il y aura un jugement ; Qo 12, 14 : Tout ce qui est fait, le Seigneur le fera venir en jugement, que ce soit bon ou mauvais. De même, 1 Co 5, 10 : Il faut que nous soyons présentés devant le tribunal du Christ afin qu’il rende à chacun ce qui lui revient, soit en bien, soit en mal. Ainsi, il y aura alors une mise en examen, car chacun rendra compte de ses actes. C’est pourquoi [le Seigneur] parle aussi des paroles, en disant : OR, JE VOUS LE DIS : DE TOUTE PAROLE VAINE QUE LES HOMMES AURONT PRONONCÉE, ILS RENDRONT COMPTE AU JOUR DU JUGEMENT. Et cela est dit dans Sg 1, 8 : Celui qui dit des choses iniques, il ne pourra pas se cacher.
1466. Vient ensuite : La parole secrète ne demeurera pas secrète. Mais que veut dire ce qu’il dit : PAROLE VAINE ? Une parole vaine s’entend en deux sens. En un sens, toute parole mauvaise est vaine, car on appelle vain ce qui ne poursuit pas une fin, comme lorsque quelqu’un en cherche un autre et ne le trouve pas, on dit qu’il a cherché en vain. Car la parole est donnée pour renseigner. Lorsqu’elle sert à quelque chose, elle n’est pas vaine. Ep 4, 29 : Qu’aucune parole mauvaise ne sorte de votre bouche ; mais si quelqu’un a quelque chose [à dire] pour l’édification de la foi et pour le bien des auditeurs, etc. Selon Chrysostome, cela concerne le sujet en cause, parce qu’ils avaient dit qu’[IL CHASSAIT LES DÉMONS] PAR BÉELZÉBOUL, etc. « Cette parole était pernicieuse, et donc aussi vaine », selon Jérôme. Toutefois, il y a une différence entre être pernicieux et être vain, parce qu’est pernicieux ce qui cherche à nuire, mais est vain ce qui n’apporte rien d’utile. Grégoire dit qu’ » est vain ce qui ne se soucie pas d’une pieuse utilité ou de la nécessité. Ainsi, toute parole qui est exprimée avec légèreté est dite vaine, à moins qu’elle n’ait une pieuse utilité ou une pieuse nécessité ». Mais il est clair que ceux-ci avaient exprimé une parole pernicieuse. Pourquoi donc [le Seigneur] ne mentionne-t-il que [la parole] vaine ? Parce qu’il raisonne a minori, car, s’il faut rendre compte de [la parole] vaine, à bien plus forte raison de [la parole] pernicieuse.
1467. Ensuite, [le Seigneur] donne l’explication : CAR C’EST D’APRÈS TES PAROLES QUE TU SERAS JUSTIFIÉ, etc. Dans un jugement du monde, parfois les innocents sont punis et les méchants libérés, parce que le jugement est porté selon ce que disent les témoins ; dans le jugement de Dieu, [le jugement est porté] selon l’homme qui s’accuse lui-même, à savoir, selon ce qu’il confesse à son propre sujet. Ainsi, pour qu’on ne croie pas que tu seras jugé par ce que les autres diront à ton sujet, mais par ce que tu diras de toi, [le Seigneur] dit : CAR D’EST D’APRÈS TES PAROLES QUE TU SERAS JUSTIFIÉ ET C’EST D’APRÈS TES PAROLES QUE TU SERAS CONDAMNÉ. Comme en Lc 19, 22 : Je te juge d’après ce que tu dis, mauvais serviteur.