Plus haut, l’enseignement évangélique a été proposé et les adversaires ont été réfutés. Ici, [Matthieu] montre la puissance de l’enseignement évangélique : premièrement, par la parole ; deuxièmement, par les gestes, au chapitre XIV.
1506. À propos du premier point, sont d’abord présentées les circonstances de l’enseignement ; deuxièmement, l’enseignement du Christ ; troisièmement, ses effets. Le second point [se trouve] en cet endroit : VOICI QUE LE SEMEUR EST SORTI POUR SEMER [13, 3] ; le troisième, en cet endroit : AVEZ-VOUS COMPRIS TOUT CELA ? [13, 51].
1507. Premièrement, [Matthieu] présente quatre circonstances : le lieu, le temps, l’attitude des auditeurs et l’attitude de celui qui parle.
1508. Il aborde le temps lorsqu’il dit : EN CE JOUR-LÀ. Par cela, il laisse entendre qu’il aborde l’ordre de ce qui est arrivé. En effet, on ne pourrait comprendre autrement que le mot JOUR ne soit pas considéré comme le temps. Ensuite, la circonstance du lieu est abordée : [JÉSUS] S’ASSIT AU BORD DE LA MER, etc. Et cela peut être interprété selon une interprétation littérale et [selon une interprétation] mystique. Chrysostome aborde [l’interprétation] littérale. En effet, [Matthieu] avait dit plus haut que, en parlant aux foules, [Jésus] disait : VOICI TA MÈRE, etc. À cette occasion, Chrysostome avait expliqué qu’ils avaient éprouvé quelque chose d’humain ; c’est pourquoi le Seigneur voulut sortir afin de réprimer leur malice, à savoir, celle de ses frères. Et il était aussi sorti afin de manifester du respect envers sa mère. Ainsi, Ex 20, 12 : Honore ton père et ta mère.
1509. Au sens mystique, la Judée est signifiée par la maison, de laquelle il est sorti en raison de [son] infidélité pour aller vers la mer, à savoir, vers les païens, qui étaient tourmentés par l’infidélité, plus loin, 23, 38 : Voilà que votre maison sera désertée ; comme dans Jr 12, 7 : J’ai abandonné ma maison, j’ai rejeté mon héritage, j’ai livré ma bien-aimée aux mains de mes ennemis. La mer signifie le monde, Ps 103[104], 25 : Cette mer est grande et large ; en elle se trouvent des reptiles sans nombre, etc. Ou bien, autre interprétation : la maison signifie l’esprit intérieur. Sg 8, 16 : Entrant dans ma maison, je me reposerai avec elle. Ainsi, [l’esprit intérieur] sort parfois du secret de la contemplation pour aller vers le public de l’enseignement.
1510. ET DES FOULES NOMBREUSES S’ASSEMBLAIENT AUPRÈS DE LUI. Ici, [Matthieu] présente les auditeurs. En effet, lorsque l’esprit sort pour aller vers le public de l’enseignement, beaucoup peuvent alors entendre et en profiter. Si 51, 31 : Approchez-vous de moi, vous qui êtes ignorants, et rassemblez-vous dans la maison de l’enseignement.
1511. Ensuite sont présentées les dispositions de celui qui enseigne et des auditeurs. [Matthieu] dit donc : SI BIEN QU’IL MONTA DANS UNE BARQUE ET S’ASSIT. Et pourquoi DANS UNE BARQUE ? Il peut y avoir une raison littérale, car les auditeurs étaient nombreux ; [Jésus] voulait donc les avoir face à lui pour qu’ils comprennent mieux. En effet, toutes choses sont devant lui. Jb 13, 1 : Voilà que mes yeux voient tout. Il y a une autre raison mystique, car, par la barque, est signifiée l’Église rassemblée parmi les païens, [barque] dans laquelle elle est assise par la foi et enseigne ceux qui sont sur le rivage, c’est-à-dire les catéchumènes, qui sont prêts à croire. Ou bien, autre interprétation : Jésus se trouve sur la mer, mais les auditeurs sur le rivage ; il donne par cela un exemple aux prédicateurs, à savoir, qu’ils n’exposent pas ceux qui leur sont soumis à des dangers. Et cela est signifié en Ex 13, 17s : lorsque Moïse conduisit son peuple, il ne lui fit pas traverser le pays des Philistins, pensant qu’ils pourraient regretter et retourner en Égypte. C’est la raison pour laquelle Jésus s’assit au milieu de la tempête [Mt 8, 25], mais renvoya les autres. C’est la raison pour laquelle il est dit : ET TOUTE LA FOULE SE TENAIT SUR LE RIVAGE.
1512. ET IL LEUR PARLA DE BEAUCOUP DE CHOSES EN PARABOLES. La raison [de ceci] est double. L’une est que, par ces paraboles, les choses sacrées sont cachées aux infidèles pour éviter qu’ils ne blasphèment. En effet, il est dit plus haut : Ne donnez pas les choses saintes aux chiens [Mt 7, 6]. Parce que beaucoup blasphémaient, [le Seigneur] a donc voulu parler en paraboles. Ainsi, Lc 8, 10 : Il vous a été donné de connaître le mystère du royaume de Dieu, mais aux autres [il n’est connu] qu’en paraboles. La seconde raison est que, par ces paraboles, les gens sans instruction sont mieux enseignés. Ainsi, lorsque les choses divines sont expliquées sous forme de comparaisons, les gens sans instruction [les] saisissent et les retiennent mieux. C’est pourquoi le Seigneur a voulu parler en paraboles afin que [celles-ci] soient mieux mémorisées. En effet, parce qu’il savait que ceux qui en étaient dignes accueilleraient son enseignement, il voulut le livrer ainsi afin qu’ils le mémorisent mieux. Ps 77[78], 2 : Je parlerai en paraboles. Et pourquoi [le Seigneur] a-t-il proposé plusieurs paraboles ? Une raison est que, parmi la multitude des hommes, les uns sont touchés différemment des autres ; il a donc dû diversifier [ses paraboles] afin que celles-ci conviennent à toutes les dispositions. Une autre raison est que les choses spirituelles sont toujours cachées ; elles ne peuvent donc pas être pleinement manifestées par des choses temporelles. Elles doivent donc être manifestées diversement. Jb 11, 5 : Si seulement Dieu voulait parler et ouvrir ses lèvres pour toi, afin de te montrer les secrets de la sagesse.
1513. IL DISAIT : « VOICI QUE LE SEMEUR EST SORTI POUR SEMER, etc. » Ici est présenté l’enseignement sous forme de paraboles. [Le Seigneur] vise trois buts : premièrement, il présente un empêchement à l’enseignement évangélique ; deuxièmement, [son] développement ; troisièmement, [sa] dignité. Le second point [se trouve] en cet endroit : LE ROYAUME DES CIEUX EST SEMBLABLE À DU LEVAIN, etc. [13, 33] ; le troisième, en cet endroit : LE ROYAUME DES CIEUX EST SEMBLABLE À UN HOMME EN QUÊTE DE PERLES FINES, etc. [13, 45].
1514. À propos du premier point, [le Seigneur] présente d’abord les empêchements intérieurs ; en second lieu, [les empêchements] extérieurs, dans la parabole suivante.
1515. La première [partie se divise] en trois : car, en premier lieu, la parabole est présentée ; en deuxième lieu, elle est appliquée ; en troisième lieu, elle est expliquée. Le second point [se trouve] en cet endroit : LES DISCIPLES S’APPROCHANT, etc. [13, 10] ; le troisième point, en cet endroit : VOUS, ÉCOUTEZ DONC LA PARABOLE DU SEMEUR [13, 18].
1516. Dans la première [partie], [le Seigneur] fait trois choses. Premièrement, l’effort du semeur est décrit ; deuxièmement, l’obstacle à la semence ; troisièmement, le fruit. La seconde [partie se trouve] en cet endroit : ET COMME IL SEMAIT, DES GRAINS SONT TOMBÉS AU BORD DU CHEMIN, etc. [13, 4] ; la troisième, en cet endroit : D’AUTRES SONT TOMBÉS SUR LA BONNE TERRE, etc. [13, 8].
1517. [Le Seigneur] dit donc : VOICI QUE LE SEMEUR EST SORTI POUR SEMER. Celui qui sort est le Christ. En effet, il sort de trois façons : du secret du Père, sans changer de lieu ; de la Judée, pour aller vers les païens ; de la profondeur de la sagesse vers le public de son enseignement. VOICI donc QUE LE SEMEUR, à savoir, de la semence de l’enseignement. Ainsi, le Christ sème en baptisant, comme on lit en Jn 4. En effet, la semence est le principe du fruit. De sorte que toute bonne action vient de Dieu. Ph 1, 6 : Celui qui a commencé à réaliser en nous le bien l’achèvera, etc. Et, par cela, est écartée l’erreur de ceux qui disent que l’amorce du bien vient de nous, ce qui est faux. Grégoire [écrit] donc : « C’est en vain que travaille le prédicateur, si la grâce intérieure du Sauveur n’est pas présente. » [Le Seigneur] dit donc : VOICI QUE LE SEMEUR EST SORTI POUR SEMER, etc. Il semble embrouiller ces mots, mais il ne les embrouille pas, car parfois le semeur sort pour semer, et parfois pour moissonner. Ainsi, au départ, le Christ sort pour semer. Pr 11, 18 : À qui sème la justice, la récompense est assurée. VOICI donc QUE LE SEMEUR EST SORTI POUR SEMER. [Pour semer] quoi ? SA SEMENCE. En effet, certains sortent pour semer l’iniquité. Jb 4, 8 : J’ai vu ceux qui font l’iniquité : ils sèment les souffrances et les récoltent. Mais celui-ci sort pour semer sa semence. Cette semence est le Verbe de Dieu, qui procède selon l’essence. Il est donc le Verbe du Père. Si 1, 5 : La parole de Dieu est la source de la sagesse. Mais que fait-il ? [Il en fait] de semblables à Celui de qui il procède, car il fait des fils de Dieu. Ps 81[82], 6 : J’ai dit : « Vous êtes des dieux et tous des fils du Très-Haut. » Jn 10, 35 : Il a appelé dieux ceux à qui la parole de Dieu a été adressée ; et, chez le même, 1, 12 : Il leur a donné le pouvoir de devenir fils de Dieu. IL SORT, donc, etc.
1518. Mais voyons l’obstacle à la semence. Celle-ci rencontre un triple obstacle, car trois choses sont nécessaires. En effet, il est nécessaire qu’elle soit conservée par la mémoire ; ainsi, Pr 6, 21 : Fixe-les solidement dans ton cœur. En deuxième lieu, il est nécessaire qu’elle prenne racine par l’amour. Ps 118[119], 140 : Ta parole est puissamment enflammée, et ton serviteur l’a aimée. Troisièmement, il est nécessaire d’en prendre soin. 1 Tm 6, 11 : Adonnez-vous à la justice, à la piété, à la foi, à la charité, à la patience, à la douceur, etc. Ces trois réalités sont écartées par trois choses : la mémoire, par la vanité ; l’amour, c’est-à-dire la charité, par la dureté ; l’application, par le bourgeonnement des vices. C’est pourquoi [le Seigneur] dit : ET COMME IL SEMAIT, DES GRAINS SONT TOMBÉS AU BORD DU CHEMIN. Le chemin est accessible à tous ceux qui sont en route ; ainsi en est-il du cœur qui est ouvert à toute pensée. Ez 16, 25 : Au départ de chaque chemin, tu as établi un signalement de ta prostitution, et tu as rendu ta parure abominable. Ainsi, lorsque la parole de Dieu tombe dans un cœur vain et instable, elle tombe sur le bord du chemin et rencontre un double danger. Mais Matthieu n’en présente qu’un, à savoir : LES OISEAUX SONT VENUS LA MANGER. Mais Luc en présente deux, à savoir qu’elle est foulée aux pieds et aussi volée par les oiseaux. Ainsi, lorsque ceux qui sont vains reçoivent la parole de Dieu, celle-ci est foulée aux pieds par de vaines pensées ou par de mauvaises fréquentations. C’est pourquoi le Diable éprouve une grande joie lorsqu’il peut enlever cette semence et la fouler aux pieds. Ha 1, 13 : Pourquoi regardes-tu ceux qui méprisent et te tais-tu devant l’impie qui foule aux pieds un plus juste que lui ?
1519. Le deuxième [obstacle] est la dureté de cœur. Jb 41, 15[16] : Son cœur deviendra dur comme la pierre et résistera comme l’enclume du forgeron. Et cela s’oppose à la charité, car c’est le propre de l’amour de faire fondre. Ct 5, 6 : Mon âme a fondu alors que mon bien-aimé parlait, etc. En effet, est dur ce qui est refermé sur soi et ramené à ses propres limites. L’amour fait passer celui qui aime dans celui qui est aimé ; ainsi il se répand. [Le Seigneur] dit donc : D’AUTRES SONT TOMBÉS SUR LES ENDROITS ROCHEUX, etc. Ez 36, 26 : J’enlèverai votre cœur de pierre et je vous donnerai un cœur de chair. En effet, certains ont un cœur tellement privé d’amour qu’ils manquent totalement de chair. Mais d’autres ont des sentiments bons, mais faibles. Celui-là donc a un amour profond qui aime tout à cause de Dieu et ne place rien au-dessus de l’amour de Dieu. Ainsi, certains se délectent bien en Dieu, mais davantage dans d’autres choses ; ceux-là ne fondent pas et N’ONT PAS BEAUCOUP DE TERRE. Par TERRE est signifiée la sensibilité. Cela veut donc dire un esprit endurci.
1520. Vient ensuite : ET AUSSITÔT ILS ONT LEVÉ, etc. Car ceux qui pensent profondément, pensent longuement ; mais ceux qui ne [pensent] pas profondément, se précipitent aussitôt vers l’action. Ils sortent donc rapidement. Is 18, 5 : Car, avant la moisson, quand la floraison est achevée. En effet, tout a fleuri avant la moisson, et un fruit inachevé a poussé. Ils écoutent donc aussitôt, mais ils ne s’enracinent pas en elle, parce qu’ils n’ont pas une épaisseur de terre d’amour et de charité. Ep 3, 17 : Enracinés et fondés dans la charité, etc.
1521. En troisième lieu, [est présentée] la destruction du fruit, car celui qui aime davantage les richesses, lorsque vient le temps de la tribulation, reçoit ce qu’il aime davantage. Ainsi, UNE FOIS LE SOLEIL LEVÉ, ILS ONT ÉTÉ BRÛLÉS, etc., à savoir, par l’impuissance. Ap 13, 10 : Celui qui aura tué par le glaive, il faut qu’il soit tué par le glaive : telle est la patience des justes. ET PARCE QU’ILS N’AVAIENT PAS DE RACINE, ILS SE SONT DESSÉCHÉS, parce que Dieu n’était pas la racine. Ps 21[22], 16 : Ma puissance s’est desséchée comme la terre cuite. Parfois, dans l’Écriture, la pierre est considérée comme quelque chose de bon, parfois, comme quelque de mauvais. De même en est-il pour la terre et pour le soleil. Certains ont ainsi de bons sentiments, mais par la suite se comportent négligemment. Il n’en était pas ainsi de Paul, qui disait : Je châtie mon corps et je le réduis en esclavage, etc. [1 Co 9, 27].
1522. D’AUTRES SONT TOMBÉS SUR LES ÉPINES. Les épines sont les préoccupations, les colères, les chicanes et les choses de ce genre. Jr 4, 3 : Ne semez pas dans les épines. Pr 24, 30 : J’ai traversé le champ d’un paresseux ; vient ensuite : Et les épines en avaient recouvert la surface. ET LES ÉPINES ONT POUSSÉ ET LES ONT ÉTOUFFÉS. Mais on pourrait dire : « C’est à cause de la stupidité du semeur. » On peut dire que, si cela est dit d’une terre sensible, cela serait vrai ; mais on parle d’une [terre] spirituelle. Cela n’est donc pas valable parce qu’on répond à des questions différentes.
1523. Une fois présentés les obstacles, il est question du fruit de la semence : D’AUTRES SONT TOMBÉS DANS LA BONNE TERRE ET ONT DONNÉ DU FRUIT. Un sol qui n’est pas en-dehors du chemin, qui n’est pas rocailleux, qui n’est pas couvert d’épines est une bonne terre, et si on y sème, elle donne du fruit. Ps 84[85], 13 : Le Seigneur donnera sa bonté et notre terre donnera son fruit. Mais quel [fruit] ? L’UN CENT, L’AUTRE SOIXANTE, L’AUTRE TRENTE. Certains répliquent que cela [se rapporte] à la récompense du ciel, car [la récompense] de certains [sera multipliée] par cent, etc. Sg 3, 15 : Le fruit des lèvres bonnes est glorieux. D’autres répliquent que le fruit [multiplié] par trente [se rapporte] à la foi en la Trinité, par soixante, au fruit d’une bonne action, et par cent, à la contemplation des réalités célestes. Mais cela ne peut pas être le cas, car c’est l’auditeur qui porte du fruit. De même, [c’est lui] qui reçoit la récompense.
1524. Il faut donc répondre que [cela se rapporte] à la perfection de la justice. Le fruit est donc ce qui à proprement parler est attendu en dernier d’un arbre ; de même [en est-il] du fruit de la justice qui s’obtient par la prédication. Et celui-ci est cent fois [plus grand], etc., car il existe une triple perfection : une petite, une moyenne et une grande, de sorte que [cent fois plus grande] est celle des martyrs, soixante fois celle des vierges et trente fois celle des gens mariés. Et pourquoi ? QUE [CELUI QUI A DES OREILLES ENTENDE !]. Mais la perfection des vierges est soixante fois [plus grande] parce qu’elles doivent alors s’abstenir du mal ; c’est là la perfection des vierges et de ceux qui sont au repos, qui sont séparés du monde. La perfection des militants [est multipliée] par trente en cette vie parce que ceux-ci sont prêts au combat. D’autres l’attribuent au calcul sur la main, etc., comme on le trouve dans la Glose.
1525. Vous pouvez [l’interpréter] autrement selon un nombre de nombres. En effet, la semence fructifie dans la perfection. Voyez donc que la semence est le commandement de Dieu ; le nombre trente est composé du nombre trois et du nombre dix, soixante du [nombre] six et du [nombre] dix, [le nombre] cent de la multiplication du [nombre] dix par lui-même. Trois est un nombre complet et possède une perfection commune ; de même six est un nombre parfait parce que rien ne lui manque : en effet, [il possède] la perfection de l’intégrité ; dix est un nombre parfait parce qu’il est la première limite des nombres, ce pour quoi il possède la perfection de la fin. Il y a ainsi une triple perfection. Une justice commune : c’est la perfection du nombre trois, qui se trouve dans le nombre trois cents. Mais lorsque la [perfection] commune est dépassée, on dit alors que le fruit est multiplié par soixante. Mais lorsqu’on est parfait, on goûte par anticipation la douceur et on atteint alors à un fruit [multiplié par] cent.
1526. Ou bien, autre [explication], selon Augustin, selon que les hommes ont un triple rapport avec les tentations. En effet, certains sont gravement tentés, mais résistent avec force, et ceux-là portent un fruit [multiplié par] trente. Certains sont peu tentés, mais se tiennent debout, et ceux-là portent un fruit [multiplié par] soixante. Ceux-là portent un fruit [multiplié par] cent qui sont établis dans une paix tranquille.
1527. Et parce que ceci est dit en parabole, [le Seigneur] ajoute : QUE CELUI QUI A DES OREILLES, à savoir, à l’intérieur du cœur, ENTENDE, par l’intelligence.
1528. LES DISCIPLES S’APPROCHANT DE LUI, etc. Plus haut a été présentée la parabole ; ici, l’explication en est donnée et, à ce propos, deux choses sont présentées ici : premièrement, l’interrogation des disciples est présentée ; deuxièmement, la réponse, en cet endroit : LEUR RÉPONDANT, etc. [13, 11].
1529. [Matthieu] dit donc : LES DISCIPLES S’APPROCHANT DE LUI DIRENT. Une question sur le texte surgit, car [le Seigneur] était dans la barque ; comment donc s’approchèrent-ils de lui ? Il faut savoir qu’ils étaient dans la barque avec le Christ. Mais ils s’approchèrent donc par l’attention de [leur] esprit ou même corporellement, car, puisqu’ils étaient peu éloignés de lui, ils se rapprochèrent. Ou bien comme ils étaient à l’extérieur, ils vinrent vers lui. Ainsi, si nous voulons nous approcher de lui, serons-nous éclairés. Ps 33, 6 : Approchez-vous de lui et vous serez illuminés. Et on relève deux choses. Premièrement, un exemple est donné de ne pas interroger de manière importune ; ainsi, alors qu’il enseignait les foules, ils ne l’ont pas interrogé. Qo 3, 7 : Il y a un temps pour se taire, et un temps pour parler. « POURQUOI LEUR PARLES-TU EN PARABOLES ? » Il faut aussi considérer qu’il faut toujours faire ce qui est favorable au salut des hommes.
1530. La réponse vient donc ensuite : LEUR RÉPONDANT, IL LEUR DIT. Et d’abord, l’ordre voulu par Dieu est présenté ; deuxièmement, une certaine explication en est donnée. [Le Seigneur] dit donc : « Je dis donc que je parle en paraboles PARCE QU’À VOUS IL A ÉTÉ DONNÉ DE CONNAÎTRE LE MYSTÈRE DU ROYAUME DES CIEUX, TANDIS QU’À EUX CELA N’A PAS ÉTÉ DONNÉ. »
1531. Dans ces paroles, trois choses sont présentées. Premièrement, que certains comprennent, et d’autres non ; et cela ne doit pas être attribué à quiconque, car c’est Dieu qui l’a voulu. Ainsi, cela vous a été donné, mais pas à d’autres. Il s’agit donc d’un ordre voulu par Dieu. De même, cela est d’une grande utilité, car il s’agit d’une certaine annonce de la béatitude : cela est donc très utile, dans la mesure où cela vous donne une connaissance des mystères divins. Jr 9, 12 : Qui est le sage qui comprend cela et à qui la parole est-elle adressée pour annoncer cela ? C’est aussi un signe de l’amour divin. Jn 15, 15 : Je vous ai appelés mes amis parce que tout ce que j’ai entendu de la part de mon Père, je vous l’ai fait connaître. De même, cela est le résultat d’un don, et non du mérite. Ph 1, 29 : Car cela vous a été donné en vue du Christ, non seulement que vous ayez la foi, mais aussi que vous souffriez pour lui. Et cela est LE MYSTÈRE DU ROYAUME DES CIEUX de Dieu, et cela vient de Dieu, 1 Co 4, 7 : Qu’as-tu que tu n’aies reçu ?
1532. CAR À CELUI QUI A, ON DONNERA ET IL AURA DU SURPLUS. Il y a en effet quelque chose que possède l’homme à qui on donne.
1533. Et qu’est-ce que cela ? Il faut dire qu’il y a quatre choses préparatoires à ce que quelque chose soit donné. Premièrement, il y a le désir. Ainsi, si tu veux avoir la science, il y a d’abord le désir de l’avoir. Sg 6, 21 : Le désir de la sagesse conduit au royaume perpétuel. Et, plus haut, 7, 7 : Demandez et vous recevrez. Ainsi, À CELUI QUI A le désir, ON DONNERA ET IL AURA DU SURPLUS, car [Dieu] lui-même donne à tous généreusement, et sans récriminer, Jc 1, 5. MAIS À CELUI QUI N’A PAS, et s’il semble avoir quelque aptitude à la sagesse ou à la justice, mais qu’il est tiède, ce qu’il semble avoir, sans l’avoir, ON LE LUI ENLÈVERA. Chrysostome [écrit] ainsi : « Si tu vois quelqu’un qui est tiède, tu dois l’avertir de cesser ; et s’il ne veut pas, renvoie-le. » Ap 3, 16 : Puisses-tu être chaud ou froid, mais parce que tu es tiède, et ni froid ni chaud, je commencerai à te vomir de ma bouche.
1534. La seconde chose requise est l’effort, et telle est l’explication de Rémi. Ainsi, celui qui a un bon talent mais n’étudie pas, ne fera pas de progrès. Mais celui qui étudie recevra la sagesse et AURA DU SURPLUS. Pr 2, 4 : Si tu la cherches comme de l’argent et si tu la fouilles comme un trésor, tu comprendras la crainte de Dieu et tu trouveras la connaissance de Dieu. MAIS CELUI QUI N’A PAS d’application, ce qu’il semble avoir, à savoir, un talent naturel, ne progressera pas, mais lui sera enlevé.
1535. La troisième chose requise est la charité, car la charité est la racine de toutes les vertus et de toutes les bonnes actions. L’Apôtre [écrit] dans Ep 3, 17 : Enracinés et fondés dans la charité. Ainsi, si tu l’as, à savoir, la charité, tu t’élanceras vers toutes sortes de bonnes œuvres. L’Apôtre [écrit] dans 1 Co 13, 4 : La charité est patiente, elle est douce. Mais si tu ne la possèdes pas, tout est desséché. De sorte que tout ce qu’un homme possède sans la charité n’est rien, car celui qui n’aime pas demeure dans la mort, 1 Jn 3, 14.
1536. La quatrième chose requise est la foi, car pour ceux qui n’ont pas la foi, les autres biens valent peu de chose, Sg 1, 2 : Il apparaît à ceux qui ont foi en lui. Et Rm 10, 10 : Il croit en son cœur en vue de la justice, et il confesse de bouche en vue du salut. Et celui qui n’a pas la justice de la foi, ce qu’il semble avoir, que ce soit de naturel ou de moral, lui sera enlevé. L’Apôtre [écrit] dans Rm 14, 23 : Tout ce qui ne vient pas de la foi est péché. Je dis donc que cela vous a été donné parce que vous avez la foi, mais aux autres cela n’a pas été donné.
1537. Mais ici il faut prendre garde à une erreur, car il semble que, par l’effort et les bonnes œuvres, nous puissions acquérir la gloire éternelle. Mais Paul dit : Qu’as-tu que tu n’aies reçu ? [1 Co 4, 7]. Ainsi, le désir, l’effort, la charité et la foi, tout cela vient de Dieu.
1538. C’EST POUR CELA QUE JE LEUR PARLE EN PARABOLES, etc. Ici, [le Seigneur] applique [la parabole] à ce qui est en cause. Et il fait deux choses : premièrement, il l’applique aux Juifs ; deuxièmement, aux apôtres, en cet endroit : QUANT À VOUS, HEUREUX SONT VOS YEUX PARCE QU’ILS VOIENT, etc. [13, 16].
1539. Et à propos du premier point, il fait deux choses : premièrement, il l’applique de manière à ce qu’il ne semble pas dire cela par l’effet de la haine ; deuxièmement, il apporte une autorité, en cet endroit : ET CE QUE DIT LE PROPHÈTE ISAÏE S’ACCOMPLIT EN EUX [13, 14].
1540. Remarquez qu’en donnant un avertissement en vue du salut, il manifeste son enseignement par ses actes. Ainsi, en Ac 1, 1 : Jésus commença à agir et à enseigner. Et Jn 15, 24 : Si je n’avais pas fait des œuvres que personne d’autre n’a faites, ils n’auraient pas de péché. De même : Si je ne leur avais pas parlé, ils n’auraient pas de péché. Ainsi, auparavant, il leur a parlé sans paraboles, mais maintenant, après avoir accompli des miracles, JE LEUR PARLE EN PARABOLES, PARCE QU’ILS VOIENT SANS VOIR. Ils voient les miracles, mais ne voient pas leur effet. Ou bien l’interprétation suivante : ILS VOIENT, à savoir, à l’extérieur, mais ne voient pas à l’intérieur. Is 43, 8 : Chasse le peuple aveugle, mais qui a des yeux, [le peuple] sourd, mais qui a des oreilles, etc. ET ILS ENTENDENT SANS ENTENDRE NI COMPRENDRE. Ils entendent les paroles par lesquelles ils devraient être incités au bien, et cependant ils n’entendent pas, c’est-à-dire qu’ils ne leur donnent pas suite. Ez 2, 7 : S’ils pouvaient écouter et s’apaiser. Et, chez le même, 33, 31 : [Mon peuple] écoute les paroles de sa bouche, mais il ne les met pas en pratique. Et qu’est-ce qu’ils ne voient pas ? ILS NE COMPRENNENT PAS. Ps 81[82], 5 : Ils ne savent pas, ils ne comprennent pas, ils marchent dans les ténèbres.
1541. Ensuite, [le Seigneur] apporte une autorité du prophète Isaïe : ET CE QUE DIT LE PROPHÈTE ISAÏE S’ACCOMPLIT EN EUX : « VOUS AUREZ BEAU ENTENDRE, VOUS NE COMPRENDREZ PAS, etc. », qui se trouve en Is 6, 9 ; mais là, cela est dit sous forme impérative, ici, sous forme d’annonce, en cet endroit : Écoutez, mais ne comprenez pas, regardez, mais ne voyez pas !
1542. Et [le Seigneur] aborde trois choses : premièrement, l’endurcissement des Juifs ; deuxièmement, sa cause ; troisièmement, l’effet de la cause. Le second point se trouve en cet endroit : EN EFFET, LE CŒUR DE CE PEUPLE S’EST ENDURCI [13, 15] ; le troisième, en cet endroit : DE PEUR QUE LEURS YEUX NE VOIENT, etc. [13, 15].
1543. Et parce qu’il avait parlé de deux choses, de l’audition et de la vue, il dit deux choses : VOUS ENTENDREZ, à savoir, d’une audition extérieure, VOUS ENTENDREZ l’enseignement du Christ, MAIS VOUS NE COMPRENDREZ PAS les mystères. Ps 35, 4 : Il n’a pas voulu comprendre afin de bien agir ; Os 4, 6 : Parce que tu as rejeté la connaissance, je te rejetterai de mon sacerdoce. VOUS VERREZ, MAIS VOUS NE COMPRENDREZ PAS sa puissance. Nous avons tâté le mur comme des aveugles et nous avons avancé comme si nous n’avions pas d’yeux, etc., Is 49, 10.
1544. Vient ensuite la raison : LE CŒUR DE CE PEUPLE S’EST ENDURCI, etc. En effet, parce qu’il avait mentionné l’ouïe et que c’est le propre de l’esprit de comprendre, [il dit] : LE CŒUR DE CE PEUPLE, c’est-à-dire, [son] esprit, S’EST ENDURCI, c’est-à-dire, a été aveuglé. Pourquoi ? Parce que, de même que la pureté est nécessaire pour la vision corporelle, de même [en est-il] pour [la vision] spirituelle. Aussi l’intelligence est-elle appelée une puissance supérieure, parce qu’elle est tout à fait spirituelle. L’intelligence s’appesantit lorsqu’elle s’applique à des choses grossières et terrestres, mais lorsqu’elle s’abstrait, elle devient plus déliée, comme chez les apôtres. 2 Co 4, 18 : Alors que nous contemplons non pas les choses visibles, mais les invisibles. Ainsi, ceux-là ne considéraient que les choses terrestres. L’homme [en tant qu’il est] animal ne perçoit pas ce qui vient de l’Esprit de Dieu, [comme le dit] l’Apôtre, 1 Co 2, 14. Dt 32, 1 : Endurci, engraissé, dispersé, il a abandonné Dieu, son créateur et s’est éloigné de Dieu, son sauveur. Il faut aussi savoir que lorsque l’homme entend des choses qui ne lui plaisent pas, il ne peut pas comprendre facilement. Ceux-là, donc, comprenaient mal, parce que les paroles [du Seigneur] ne leur plaisaient pas. C’est pourquoi il est dit : ILS SE SONT BOUCHÉ LES OREILLES. Jn 6, 61 : Cette parole est dure, et qui peut l’entendre ? ILS ONT FERMÉ LES YEUX, etc. Il arrive que quelqu’un ait des yeux et ne voie pas parce qu’il ferme les yeux ; il se met donc lui-même un obstacle. Mais certaines choses sont à ce point cachées qu’on ne peut les voir à moins de les regarder avec intensité. Mais si les choses se présentent d’elles-mêmes, comme un mur, un homme ne peut pas ne pas les voir à moins de se fermer les yeux. Ainsi, si le Seigneur n’avait pas ouvertement fait des miracles, il ne serait pas étonnant qu’ils ne croient pas ; mais il [en] a fait très ouvertement, de sorte que ceux-là devaient les connaître, à moins de se fermer les yeux. Dn 13, 9 : Ils ont détourné les yeux pour ne pas voir le ciel, etc. Il faut donc remarquer que, dans cet endurcissement, la cause directe est l’homme, mais que Dieu n’endurcit qu’en ne donnant pas la grâce. Dieu endurcit donc parce qu’Il ne donne pas la grâce, mais l’homme parce qu’il place un obstacle entre lui et la lumière. C’est pourquoi il leur est imputé d’avoir fermé les yeux.
1545. DE PEUR QUE LEURS YEUX NE VOIENT. Ici est présenté le dommage qu’ils encourent. On peut donc l’entendre de deux manières. De manière que l’expression DE PEUR se rapporte à tout ce qui suit et que le sens soit : ILS ONT FERMÉ LES YEUX DE PEUR QUE, etc., et, de cette manière, on comprend que c’est à cause de leur malice. En effet, certains pèchent par faiblesse, certains par exprès ou par une malice incontestable. Ainsi, en constatant [ces choses], ceux-là ont fermé les yeux pour ne pas comprendre. Leur malice est donc sous-entendue. [DE PEUR] QU’ILS NE SE CONVERTISSENT ET QUE JE NE LES GUÉRISSE, à savoir, s’ils se convertissent. Jr 3, 14 : Convertissez-vous, fils rebelles, etc. Et cette interprétation est celle de Chrysostome. Et trois choses sont présentées : [DE PEUR] QU’ILS NE VOIENT, QU’ILS N’ENTENDENT ET QUE LEURS CŒURS NE COMPRENNENT, et elles correspondent aux trois choses dites plus haut.
1546. Augustin l’interprète autrement en disant : DE CRAINTE QU’ILS NE VOIENT, puisqu’ils ne voient pas de leurs yeux, ET N’ENTENDENT DE LEURS OREILLES, ET NE SE CONVERTISSENT ET QUE JE LES GUÉRISSE. Augustin dit donc que ces paroles pourraient avoir un double sens, car parfois DE CRAINTE est employé pour indiquer ce qui peut arriver, comme on le lit en 2 Tm 2, 25 : De crainte que Dieu ne leur donne de se repentir et de connaître la vérité. Mais parfois il est employé pour indiquer ce qui ne peut pas arriver, à savoir que cela n’arriverait que si nous supposions, etc.
1547. Et que signifie donc : [LEUR CŒUR] S’EST ENDURCI ? Augustin donne la solution qu’il arrive parfois que l’homme soit orgueilleux et que cela lui semble être très bon ; et le Seigneur permet qu’il tombe dans d’autres péchés pour le guérir de son orgueil. Tels sont les présomptueux, dont il est question en Rm 10, 3 : Ignorant la justice de Dieu et essayant d’affirmer la leur, ils ne sont pas soumis à la justice de Dieu. Ainsi donc, parce que ceux-là étaient orgueilleux, j’ai donc permis qu’ils soient aveuglés, afin qu’ils voient et entendent, et que je les guérisse. Et cette interprétation est tirée du texte même de Mc 4, 12. Mais le texte de Jn 12, 40 va en sens contraire, car il dit en cet endroit : Ils ne pouvaient pas croire pour la raison que donne Isaïe : « Il a aveuglé leurs yeux et endurci leurs cœurs afin qu’ils ne voient pas et ne comprennent pas, et ne se convertissent pas afin que je les guérisse. » Ils n’ont donc pas été aveuglés afin qu’ils croient, mais afin qu’ils ne croient pas.
1548. Mais, selon Augustin, c’est là une question sérieuse qu’ils aient été aveuglés afin qu’ils ne croient pas. Cela ne peut donc leur être imputé. Augustin donne la solution : nous pouvons dire que le fait qu’ils aient été aveuglés, ils l’ont mérité par leurs péchés antérieurs. Rm 1, 21 : Leur cœur insensé s’est obscurci ; en effet, alors qu’ils se disaient sages, ils sont devenus insensés, puis suit : Pour cette raison, Dieu les a livrés, etc. Il les a donc endurcis à cause de leur péchés et Il a puni leurs oreilles, non pas en les endurcissant, mais en ne leur accordant pas la grâce à cause de leurs péchés. Et nous pouvons parler autrement, selon Augustin : LE CŒUR DE CE PEUPLE S’EST ENDURCI, de sorte qu’ils ne voient pas et ne se convertissent pas, à savoir, immédiatement, mais que, persistant [dans leur endurcissement], ils crucifient le Christ et, par la suite, voyant les miracles, se convertissent. Et Augustin dit qu’il semble que cette opinion soit forcée, si nous ne voyons pas qu’elle se réalise dans les faits. En effet, certains ne sont ramenés à l’humilité que s’ils tombent dans un péché gave ; c’est ce que le Seigneur leur a fait.
1549. MAIS VOUS, HEUREUX SONT VOS YEUX PARCE QU’ILS VOIENT, ET VOS OREILLES PARCE QU’ELLES ENTENDENT, etc. Plus haut, le Seigneur a montré la misère des Juifs qui regardaient sans voir ; ici, il montre le bonheur des apôtres qui voyaient et entendaient. Premièrement, il montre leur bonheur ; deuxièmement, il donne un signe, en cet endroit : EN VÉRITÉ, JE VOUS LE DIS, etc. [13, 17].
1550. [Le Seigneur] dit donc que [les Juifs] regardaient sans voir, MAIS HEUREUX SONT VOS YEUX. Mais si cela se rapporte aux yeux et aux oreilles extérieurs, les yeux des Juifs sont dits heureux aussi bien que ceux des apôtres. C’est pourquoi Jérôme dit qu’il faut comprendre les deux genres d’yeux : extérieurs, avec lesquels tous voient, et [Jésus] ne parle pas de ceux-ci ; ou intérieurs, avec lesquels seuls les apôtres voyaient. Ep 1, 17 : Qu’Il vous donne l’esprit de sagesse et de révélation et des yeux du cœur éclairés par la connaissance. De même y a-t-il des oreilles extérieures et [des oreilles] intérieures, dont [il est dit] plus haut : Que celui qui a des oreilles entende ! [Mt 13, 9]. Is 1, 5 : Le Seigneur m’a ouvert l’oreille, je ne m’opposerai pas, je ne retournerai pas en arrière. Il accorde le bonheur par la vision, parce que cette béatitude en cours de route ne consiste que dans la participation à la béatitude éternelle, qui consiste dans la vision : en effet, la gloire de l’homme est dans la vision de Dieu. Jr 9, 23 : Que le sage ne se glorifie pas de sa sagesse ; puis vient ensuite : Mais que celui qui se glorifie se glorifie d’avoir de l’intelligence et de me connaître.
1551. Ensuite, [le Seigneur] donne un signe : EN VÉRITÉ, JE VOUS LE DIS, etc. Augustin dit : « Bienheureux celui qui possède tout ce qu’il veut. Sont donc bienheureux ceux à qui est donné tout ce que les anciens voulaient, à savoir, les prophètes et les justes. » En effet, quiconque est juste est roi, comme on lit en Pr 20, 8 : Le roi qui siège sur son trône fait disparaître tout mal. Et cela, parce QU’ILS ONT DÉSIRÉ VOIR CE QUE vous avez déjà reçu : une certaine participation à la béatitude. Mais que veut-il dire lorsqu’il dit : ET ILS NE L’ONT PAS VU ? Ne lit-on pas en Jn 8, 56 : Abraham a désiré voir mon jour ; il l’a vu et s’est réjoui ? De même, en Is 6, 1 : Il vit le Seigneur assis sur un trône haut et élevé. Et le même, lorsqu’il parle de la passion, 53, 2 : Nous l’avons vu et il n’avait pas l’aspect…Une solution est que certains ont vu et d’autres, non. Mais, comme le dit Jérôme, il est dangereux de dire cela. Autre interprétation : ils ont vu, mais pas aussi clairement. Ep 3, 5 : Ce qui n’a pas été connu des fils des hommes au cours des autres générations, comme cela a maintenant été révélé aux saints apôtres. Ou bien, autre interprétation : [il faut] mettre tout en rapport avec la vision et l’audition de la présence corporelle, car les justes avaient désiré le voir dans la chair. On en a un exemple dans Siméon, Lc 2, 10. Ainsi, HEUREUX SONT VOS YEUX QUI VOIENT, etc. Et les Juifs n’ont-ils pas vu ? Je dis à leur sujet qu’ils ne voient pas, parce qu’ils ne voient que l’extérieur. Mais on lit le contraire en Jn 20, 29, où il est dit : Bienheureux ceux qui n’ont pas vu et qui ont cru. Il faut dire qu’il y a la béatitude effective, qui s’obtient par la participation, et la béatitude de l’espérance, qui s’obtient par le mérite. Ainsi, bienheureux de la béatitude de l’espérance ou du mérite sont ceux qui n’ont pas vu, et bienheureux de la béatitude effective ou par participation ceux qui voient ! C’est ainsi qu’il est dit d’Abraham, Jn 8, 56 : Il s’est réjoui de voir mon jour ; il l’a vu et s’est réjoui.
1552. ÉCOUTEZ DONC, VOUS, LA PARABOLE DU SEMEUR, etc. Ici est présentée l’explication. Premièrement, [le Seigneur] conclut sur le fait qu’ils étaient dignes ; deuxièmement, il explique.
1553. Il dit donc : « ÉCOUTEZ DONC, etc., car vous, vous êtes dignes d’entendre, et non seulement d’entendre, mais de l’entendre de moi. » Pr 1, 5 : Celui qui écoute avec sagesse deviendra plus sage.
1555. CELUI QUI ENTEND LA PAROLE DU ROYAUME, etc. Ici, [le Seigneur] explique. Et parce qu’il avait mentionné une double terre, il explique d’abord ce qu’il avait dit de la mauvaise terre et, en second lieu, de la bonne terre, en cet endroit : ET CELUI QUI A ÉTÉ SEMÉ DANS LA BONNE TERRE, etc. [13, 23]. De même, il avait précisé trois différences pour la mauvaise terre, car [des grains] sont tombés en dehors du chemin, certains [dans une terre] épineuse. Et il explique cela. Pour le comprendre, vous devez savoir qu’écouter la parole de Dieu ne doit avoir qu’un seul effet : qu’elle pénètre le cœur. Ainsi : Bienheureux celui qui médite sur la loi du Seigneur nuit et jour, Ps 1, 2. Ailleurs : J’ai caché tes paroles dans mon cœur afin de ne pas pécher contre toi. De même, un autre effet est qu’elle soit mise en pratique.
1556. Effectivement, chez certains, le premier effet est empêché, chez d’autres, le second. Le premier est présenté. Il faut savoir que le texte comporte une inversion et doit se comprendre ainsi : QUICONQUE ENTEND LA PAROLE DU ROYAUME SANS LA COMPRENDRE, ARRIVE LE MAUVAIS QUI S’EMPARE DE CE QUI A ÉTÉ SEMÉ DANS SON CŒUR. C’est là CELUI QUI A ÉTÉ SEMÉ AU BORD DU CHEMIN. Et pourquoi n’a-t-il pas compris ? Parce qu’UN HOMME MAUVAIS EST VENU, etc. Ainsi, QUICONQUE ENTEND LA PAROLE DU ROYAUME, c’est-à-dire, du Christ prêchant le royaume des cieux, car le Christ n’a annoncé que le royaume de Dieu. En effet, Moïse avait annoncé un royaume terrestre. Ainsi, Pierre [dit-il] en Jn 6, 69 : Seigneur, vers qui irions-nous ? Tu possèdes les paroles de la vie éternelle. Certains, comme les infidèles, n’entendent pas. Is 65, 12 : J’ai parlé, et vous n’avez pas écouté, etc. Certains entendent : Bienheureux ceux qui entendent la parole de Dieu, Lc 11, 28. MAIS IL N’A PAS ENTENDU. La Glose [dit] : « Parce qu’il a entendu sans y mettre son cœur ; il ne l’a donc pas gardée dans son cœur ». Ps 35, 4 : Il n’a pas voulu entendre afin de bien agir. Et que lui arrivera-t-il ? Il est enlevé par les voleurs, parce que son esprit est retenu par des pensées, et il est ainsi enlevé. C’est ce qu’il veut dire lorsqu’il dit : VIENT LE MAUVAIS, à savoir, le Diable, car il est mauvais non par nature, mais par sa perversité. ET IL ENLÈVE, à savoir, de manière occulte, en séduisant et en suscitant une pensée vaine, CE QUI A ÉTÉ SEMÉ DANS SON CŒUR, c’est-à-dire, le grain. TEL EST CELUI QUI A ÉTÉ SEMÉ AU BORD DU CHEMIN. Être semé désigne parfois ce qui est semé, et parfois le champ qui est ensemencé. Ainsi, lorsqu’il dit : CE QUI A ÉTÉ SEMÉ, on l’entend de la semence ; mais lorsqu’il dit : CELUI QUI A ÉTÉ SEMÉ, on entend du champ. En effet, l’homme est appelé champ, champ dont il est question en Pr 24, 27 : Occupe-toi avec soin de ton champ, etc. Et comment [est-il semé] au bord du chemin ? Parce qu’il n’est pas protégé, contrairement à ce que dit Pr 4, 23 : Garde ton cœur avec grand soin, car la vie vient de lui. On dit donc qu’un homme est ensemencé en dehors de la route parce qu’il a accueilli la parole, mais ne l’a pas gardée.
1557. Le second effet est de mettre [la parole] en pratique ; ainsi Jc 1, 22 : Mettez la parole en pratique, et n’en soyez pas seulement les auditeurs. Or, cet effet est empêché à la fois par la prospérité et l’adversité. De l’empêchement par la prospérité, [le Seigneur] dit : CELUI QUI A ÉTÉ SEMÉ SUR LES ENDROITS ROCAILLEUX, etc. Il présente donc le principe du bien ; en deuxième lieu, l’occasion de mal, en cet endroit : MAIS ILS N’ONT PAS DE RACINE [13, 21] ; en troisième lieu, le mal, en cet endroit : SURVIENNE UNE TRIBULATION, etc. [13, 21].
1558. La pierre est le cœur mauvais en cela que la parole ne peut le pénétrer, comme UNE TERRE ROCAILLEUSE, sur laquelle il n’y a pas beaucoup de terre. Ainsi, certains présentent un cœur impénétrable. Celui-ci est dit pénétrable lorsqu’il ne place rien au-dessus de la parole, de sorte qu’il ait la parole comme racine principale. Ainsi, Ez 11, 19 : J’enlèverai votre cœur de pierre, etc.
1559. IL ENTEND LA PAROLE ET L’ACCUEILLE AUSSITÔT AVEC JOIE ; c’est pourquoi il se délecte de la justice et est disposé au bien. Ga 3, 5 : Celui qui vous a donné l’Esprit Saint suscite en vous les vertus.
1560. Et ainsi, celui-là se délecte, mais IL NE PEUT ÊTRE BIEN ÉTABLI, PUISQU’IL N’A PAS DE RACINE, car il est semé sur la pierre. En effet, la racine est la charité. Ep 3, 17 : Enracinés et fondés dans la charité, etc. IL EST L’HOMME D’UN MOMENT, et il se réjouit pendant un moment. Si 6, 10 : L’ami partage la table, mais il ne sera pas là quand on aura besoin de lui. Cela est l’occasion : le fait qu’il n’ait pas de racine. Et comment cela se fait-il ? Parce qu’il est mal établi. [Le Seigneur] dit donc : SURVIENNE UNE TRIBULATION OU UNE PERSÉCUTION À CAUSE DE LA PAROLE, etc., comme lorsqu’il y en a qui s’opposent à la foi, ainsi que les tribulations intérieures et extérieures qui surgissent à cause de l’enseignement de la foi ou à cause de la foi, AUSSITÔT ILS TRÉBUCHENT, car ils s’éloignent de la foi. Ps 108[109], 165 : Une grande paix pour ceux qui aiment ta loi, et il n’y a pas d’occasion de chute pour eux. Celui qui persévère est un ami. Et [le Seigneur] dit : AUSSITÔT, car, même s’ils ont la charité, ils pourraient trébucher en raison de nombreuses tribulations. Mais lorsque quelqu’un trébuche aussitôt à l’occasion d’une petite tribulation, il n’est pas enraciné dans la charité ainsi, 1 Co 10, 13 : Dieu est fidèle et il ne permet pas qu’un homme soit tenté au-delà de ses forces, mais il donnera avec la tentation le moyen d’y faire face. Et He 12, 4 : Vous n’avez pas encore résisté jusqu’au sang. Selon Jérôme, [il est dit] AUSSITÔT, car il y a un écart entre celui-ci et l’autre.
1561. Ici est présenté un empêchement à bien fructifier, qui vient parfois de la prospérité, et parfois de l’adversité. [Le Seigneur] dit donc : CELUI QUI A ÉTÉ SEMÉ DANS LES ÉPINES, C’EST CELUI QUI ENTEND LA PAROLE DE DIEU. Ces épines sont les soucis de ce temps. en effet, de même que les épines piquent et ne laissent pas de repos à un homme, de même en est-il de ces soucis. Ainsi donc, ne semez pas dans les épines. LES SOUCIS DE CE TEMPS ET LA SÉDUCTION DES RICHESSES ÉTOUFFENT LA PAROLE. LES SOUCIS, pour ce qui est de l’avenir, LA SÉDUCTION DES RICHESSES, pour ce qui est du présent. Ainsi lorsque les richesses abondent, elles sont trompeuses. 1 Tm 6, 17 : Il ne faut pas donner beaucoup de valeur aux richesses de ce temps ni mettre son espérance dans des richesses incertaines. De même, lorsqu’elles sont désirées, elles ne réussissent pas à satisfaire, parce qu’elles ne comblent pas. De même, elles provoquent l’inquiétude. C’est pourquoi le Seigneur les interdit à ses apôtres : Ne vous préoccupez pas de ce que vous mangerez ni de ce que vous boirez, plus haut, 6, 31. ÉTOUFFENT LA PAROLE. Plus haut, il a dit qu’elle se dessèche ; ici, [il dit] qu’ELLE EST ÉTOUFFÉE. En effet, vous savez qu’une chandelle peut s’éteindre soit par le manque d’humidité, et alors elle se dessèche, soit par l’excès [d’humidité], et alors elle est étouffée. De même la vie naturelle, qui est fondée sur le chaud et l’humide, peut-elle dépérir en raison de l’abondance ou du manque d’humidité. De la même façon, les tribulations enlèvent parfois l’humidité de la consolation présente, et alors [la parole] est rendue instable et se dessèche ; et parfois elles l’augmentent, et alors [la parole] est étouffée. C’est la raison pour laquelle la semence ne donne pas de fruit. [Le Seigneur] dit donc : ET ELLE DEMEURE SANS FRUIT. Rm 6, 21 : Quel fruit avez-vous donc porté de ce dont vous rougissez maintenant ? Vient ensuite : Devenus serviteurs de Dieu, vous portez du fruit par la sanctification. Ep 5, 9 : En effet, les fruits de la lumière sont toutes les formes de bonté, de justice et de vérité.
1562. MAIS CELUI QUI A ÉTÉ SEMÉ DANS LA BONNE TERRE, etc. Après avoir expliqué la triple différence pour ce qui du mal, [le Seigneur] continue pour ce qui est du bien. Il fait une distinction selon trois effets : premièrement, [celui-là] ENTEND, bien plus, IL COMPREND ; de même, IL PORTE DU FRUIT ET PRODUIT TANTÔT CENT, TANTÔT SOIXANTE, TANTÔT TRENTE. L’explication est la même que ci-dessus. Il faut cependant savoir qu’Augustin, La cité de Dieu, II, c. 23, présente l’interprétation de certains qui voulaient donner l’interprétation suivante : « Le jour où le Seigneur viendra pour le jugement, beaucoup de saints prieront pour beaucoup ; et il leur en sera accordé d’autant plus qu’ils seront meilleurs. Ainsi, à certains [saints], il en sera donné trente, à d’autres soixante et à d’autres cent. » Mais cela va contre la foi : en effet, les péchés mortels ne seront pas remis, car ils ne peuvent être remis sans la charité. De sorte que les [péchés] mortels sont contraires à la charité, et les véniels ne le sont pas. C’est pourquoi, etc.