[1, 6]
53. Une fois présentée la suite de la généalogie des pères qui parcourt les patriarches, [Matthieu] présente ici [1, 6-11] la suite des pères selon la lignée des rois, et elle se divise en deux. D’abord, sont présentés les rois qui sont nés en Israël sans mélange avec une semence étrangère [1, 6-8] ; ensuite, sont présentés les rois qui sont issus de rapports avec des étrangers, à cet endroit : JORAM ENGENDRA OZIAS [1, 8-11].
54. Ici se pose une double question. Luc, en comptant la génération du Christ, remonte en passant par l’intermédiaire de Nathan. Mais Matthieu, en descendant, passe de David au Christ par l’intermédiaire de Salomon. Il semble ainsi y avoir une contradiction. Mais, comme on l’a dit, il faut dire que Luc, dans la généalogie du Christ, présente plusieurs pères qui ne furent pas pères par reproduction selon une origine charnelle, mais selon une adoption légale ; mais Matthieu n’en présente aucun qui ne soit un père charnel. Et il est vrai que, selon la chair, le Seigneur descend de David par l’intermédiaire de Salomon, et non pas de Nathan ; cependant, selon Augustin, ne laisse pas d’être mystérieux le fait que Matthieu descende jusqu’au Christ à partir de David par l’intermédiaire de Salomon, et que Luc remonte depuis le Christ jusqu’à David par l’intermédiaire de Nathan. En effet, Matthieu avait entrepris d’écrire la génération charnelle du Christ selon laquelle le Christ s’abaissa jusqu’à ressembler à la chair de péché [Rm 8, 3] ; c’est donc à juste titre que, dans sa génération, il descend de David par l’intermédiaire de Salomon, avec la mère duquel David lui-même a péché. Mais Luc, qui veut surtout mettre en relief dans le Christ la dignité sacerdotale, par laquelle se réalisa l’expiation des péchés, remonte à juste titre, en passant par Nathan, jusqu’à David, qui fut un homme juste. À noter cependant que, selon le même Augustin, dans le livre des Rétractations, il ne faut pas comprendre que Nathan le prophète, qui fit des reproches [à David], était le même que le fils qu’il engendra : ils ne se ressemblaient que par le nom.
55. En second lieu, on se demande pourquoi Bersabée n’est pas désignée par son nom, comme Thamar, Rahab et Ruth. Et il faut dire que les autres, bien qu’elles aient été pécheresses pendant un certain temps, se convertirent toutefois par la suite et firent pénitence ; mais celle-ci commit d’une manière honteuse le crime d’adultère et consentit à un homicide. C’est pourquoi son nom est passé sous silence par pudeur. À noter cependant que, dans l’Écriture, les péchés des grands sont racontés, comme c’est le cas pour David et pour d’autres, et cela, parce que le Diable n’a pas terrassé que les petits et les inférieurs, mais aussi les grands. Il est en effet notre adversaire. Et c’est par précaution que [les péchés des grands] sont racontés, afin que celui qui est debout prenne garde de tomber [1 Co 10, 12]. Une autre raison est qu’on ne doit pas penser que [les grands] sont plus que des hommes. En effet, si l’on ne voyait en eux que la perfection, on pourrait s’égarer par idolâtrie ; mais lorsqu’on les voit tomber par le péché, on ne croit pas qu’il y a en eux plus que de l’homme. À noter aussi, selon Grégoire, que parfois ce qui est fait au sens littéral est mal et ce qui est signifié est bon ; mais parfois, ce qui est fait est bon et ce qui est signifié est mal. En effet, Urie était un homme bon et juste, et personne dans l’Écriture ne lui fait de reproches ; cependant, il signifie le Diable. Mais Bersabée fut une pécheresse, et cependant elle signifie une réalité bonne, à savoir, l’Église, comme le note la Glose sur 2 R [2 S] 12, et aussi la Glose dont on dit qu’elle explique la figure selon le sens allégorique. En effet, Urie veut dire « Dieu est ma lumière », et signifie le Diable, qui a désiré la lumière de Dieu, Is 14, 14 : Je serai semblable au Très-Haut. Bersabée veut dire « sept puits » ou « puits de la communauté », et elle signifie l’Église des Gentils en raison de la grâce baptismale septiforme. Le Diable l’avait d’abord épousée, mais David, c’est-à-dire le Christ, la lui enleva, s’unit à elle et tua le Diable lui-même. Autre [interprétation] : Bersabée signifie la loi, sur les chemins de laquelle a été entraîné le peuple qui ne veut pas entrer dans la maison par l’intelligence spirituelle ; ainsi, il emporte les lettres qui le condamnent à mort, car la lettre tue, 2 Co 3, 6. Mais David, c’est-à-dire le Christ, enleva la loi aux Juifs, lorsqu’il enseigna qu’elle devait être interprétée spirituellement.
56. SALOMON ENGENDRA ROBOAM. De même que David veut dire « bras fort » ou « désirable au regard », de même Salomon veut dire « pacifique ». Et ceci est correct, car la paix de la conscience vient de la force d’une bonne action, Ps 118[119], 165 : Grande paix pour ceux qui aiment ta loi. Or, il arrive que, pour la paix de sa conscience, un homme veuille que d’autres fassent le bien. Ainsi, SALOMON ENGENDRA ROBOAM, qui veut dire « élan », car il est mû par l’élan de la prédication, en possédant la paix de la conscience en vue de diffuser le nom du Christ, comme on lit à propos des apôtres, Is 27, 6 : Ils rejoindront Jacob par leur élan, Israël fleurira et germera, et ils rempliront la surface de la terre. Or, les deux signifient le Christ, car lui-même est la paix. De même, Roboam qui convertit le peuple par l’élan de la prédication.
57. ROBOAM ENGENDRA ABIA, qui veut dire « Dieu père », car, par le fait qu’un homme s’applique au progrès spirituel des autres ou à leur [progrès] corporel par les œuvres de miséricorde, il est rendu digne de la paternité de Dieu, comme [on le voit] plus loin, 5, 44 : Faites du bien à ceux qui vous haïssent, afin d’être les fils de votre Père qui est au ciel, etc. Et Lc 6, 36 : Soyez miséricordieux. Cela convient aussi au Christ, à qui il est dit : Je serai pour lui un Père, et il sera pour moi un Fils [He 1, 5].
58. ABIA ENGENDRA ASA, qui veut dire « s’élevant », car parfois l’homme, du fait qu’il devient père et supérieur à d’autres, encourt une certaine négligence de sa sécurité. Ainsi, ABIA ENGENDRA ASA, à savoir, afin que l’homme soit en progrès continuel et s’élève toujours vers des réalités plus grandes. Cela aussi convient au Christ, dont on dit qu’il « s’élève », c’est-à-dire, « croît », Lc 2, 40 : Or, l’enfant croissait. Ou encore, [on dit qu’il] « enlève », parce qu’il a enlevé les péchés du monde.
59. ASA ENGENDRA JOSAPHAT, qui veut dire « judicieux », car, par le fait que grandit continuellement l’homme spirituel, il devient judicieux, 1 Co 2, 15 : L’homme spirituel juge de tout. Et cela convient au Christ, car le Père a confié tout jugement au Fils [Jn 5, 22].
60. JOSAPHAT ENGENDRA JORAM, qui veut dire « habitant dans les hauteurs », car celui qui est établi comme juge doit habiter dans les hauteurs, Is 33, 16 : Celui-ci habitera dans les hauteurs. Comment cela se réalise, l’Apôtre le dit : Notre demeure est dans les cieux [Ph 3, 20]. Et ceci convient au Christ, car le Seigneur règne sur toutes les nations, Ps 112[113], 4.
61. JORAM ENGENDRA OZIAS. Ici se pose une question à propos de la lettre. Car, en 1 Ch 3, 11, on dit que Joram engendra Ochozias. Or, Ochozias engendra Joram, et Joram engendra Amasias, qui porte aussi le nom d’Azarias. Et Amasias engendra Ozias. Ainsi donc, l’évangéliste semble avoir erré sur deux points dans la suite de la généalogie : premièrement, parce que Joram n’a pas engendré Ozias, mais Amasias ; deuxièmement, parce qu’il a omis trois générations.
62. Sur le premier point, il faut dire qu’on peut comprendre de deux façons le fait d’engendrer quelqu’un : de manière médiate ou immédiate. De manière immédiate, comme lorsque le père charnel engendre un fils sans intermédiaire, et ainsi Joram n’a pas engendré Ozias. D’une autre façon, comme lorsque nous sommes appelés les fils d’Adam, et ainsi on peut dire d’un fils qu’il est engendré par un grand-père ou un arrière-grand-père, parce qu’il descend de lui d’une manière médiate.
63. Pourquoi [Matthieu] a omis trois rois, on en donne trois raisons. La première [est donnée] par Jérôme, qui dit, comme il est écrit en Ex 20, 5 : Le Seigneur visite les fautes des pères jusqu’à la troisième et à la quatrième génération pour ceux qui imitent les fautes de leurs pères. Or, Joram a pris comme épouse la fille de Jézabel, c’est-à-dire Athalie, qui l’entraîna vers l’idolâtrie. Ochozias aussi s’adonna à l’idolâtrie plus que son père. Et de même Joram, qui, en plus du péché d’idolâtrie, tua aussi Zacharie, fils de Ioiadas. Ainsi, ces trois sont écartés de la génération du Christ parce qu’ils étaient indignes. Chrysostome donne une autre raison. En effet, le Seigneur a ordonné à Jéhu, fils de Nansi, en 4[2] R 9, d’extirper lui-même la maison d’Achab ; il se montra empressé à accomplir ce précepte, et cependant il ne s’écarta pas du culte des dieux, puisqu’il adora des veaux en métal. Et parce qu’il accomplit avec empressement l’ordre du Seigneur en détruisant la maison d’Achab, il lui fut dit que ses fils siégeraient sur le trône de la maison d’Israël jusqu’à la quatrième génération. Ainsi, de même que Jéhu mérita le royaume d’Israël jusqu’à la troisième ou quatrième génération, de même, en sens contraire, Joram, qui s’unit à des femmes de Gentils et transmit l’iniquité de la maison d’Israël à la maison de Juda, dut-il perdre le nom de sa postérité dans la généalogie du Christ jusqu’à la quatrième génération pour expier son péché. Augustin, dans ses Questions sur le Nouveau et l’Ancien Testament, donne une autre raison. Il dit en effet que certains furent bons et eurent des pères bons, comme Isaac et Jacob ; mais certains furent mauvais et eurent cependant des pères bons, comme Salomon, qui fut pécheur, mais eut cependant comme père David, un homme juste et bon. Mais certains ne furent pas bons et n’eurent pas non plus des pères bons, tels ces trois, comme il est clair par ce qui a déjà été dit. Joram pécha et son péché se poursuivit jusqu’en Ozias, qui ne fit presque rien de mal, si ce n’est de faire brûler de l’encens. Or, la continuation de la faute est la cause ou la raison de la destruction. Et c’est pourquoi ces trois, qui demeurèrent dans l’idolâtrie, sont exclus de la généalogie du Christ.
64. Au sens mystique, la raison est donnée par rapport aux trois groupes de quatorze selon lesquels Matthieu entend décrire la généalogie du Christ. Car Ozias veut dire « le fort du Seigneur », et signifie le Christ, dont il est dit en Ps 117[118], 14 : Ma force et ma louange, c’est le Seigneur ; il fut pour moi le salut, etc. Au sens mystique, JORAM ENGENDRA OZIAS, parce que ceux qui habitent dans les hauteurs doivent agir avec force. À noter que c’est sous cet Ozias qu’Isaïe a prophétisé, Is 1, 1. En effet, en raison du péché des dirigeants, des rois et même du peuple, Dieu avait fait disparaître la prophétie et l’enseignement ; c’est pourquoi, sous un roi bon, la prophétie a commencé à nouveau à se manifester.
65. OZIAS ENGENDRA JOATHAM, qui veut dire « celui qui progresse », et signifie le Christ, par lequel l’Église progresse chaque jour. Et ainsi, Joatham a à juste titre engendré Joatham, parce que ceux qui agissent avec force progressent continuellement, Ps 83[84], 8 : Ils iront de vertu en vertu.
66. JOATHAM ENGENDRA ACHAZ, qui signifie « celui qui comprend » ; car, en progressant continuellement dans les vertus, l’homme parvient à la connaissance de Dieu, Ps 108[109], 104 : Par tes commandements, j’ai compris ; pour cette raison, j’ai haï tout ce qui mène à l’injustice ; Ps 63[64], 10 : Ils ont annoncé les œuvres du Seigneur, et ses actions, ils les ont comprises. Pour cette raison, Paul dit aux Philippiens, 3, 12 : Je poursuis ma course pour tâcher de comprendre, ayant été moi-même saisi par le Christ Jésus. Et cela convient au Christ, qui seul comprend parfaitement la divinité, Lc 10, 22 : Personne ne connaît le Père sinon le Fils.
67. ACHAZ ENGENDRA ÉZÉCHIAS, c’est-à-dire, « le Seigneur fort », car celui-ci tient sa force du Seigneur, 2 R [2 S] 22, 2 : Le Seigneur est ma force et ma forteresse. Et cela convient au Christ, qui est fort au combat.
68. ÉZÉCHIAS ENGENDRA MANASSÉ, qui veut dire « oubli », car, celui qui connaît déjà Dieu parfaitement oublie les réalités temporelles, Ps 44[45], 11 : Oublie ton peuple et la maison de ton père ; Gn 41, 51 : Dieu m’a fait oublier toutes mes souffrances. Et cela convient au Christ, dont il est dit en Ez 18, 21 : Si l’impie se repent de tous les péchés qu’il a faits, de toutes les iniquités qu’il a faites, je ne me souviendrai plus.
69. MANASSÉ ENGENDRA AMON, qui veut dire « fidèle » et « nourrissant », car celui-là est vraiment fidèle qui méprise les réalités temporelles. En effet, selon Grégoire, la mauvaise foi est fille de l’avarice ; c’est pourquoi celui qui méprise totalement les réalités temporelles ne porte déjà plus attention à l’infidélité. Ainsi, Manassé a à juste titre engendré Amon. Cela peut aussi signifier « nourrissant », car celui qui méprise les réalités temporelles doit en conséquence nourrir les pauvres par miséricorde, plus loin, 19, 21 : Si tu veux être parfait, va et vends tout ce que tu possèdes, voilà le mépris [des réalités temporelles], et donne-le aux pauvres, voilà la nourriture. Or, cela convient au Christ qui est vraiment fidèle, Ps 144[145], 13 : Le Seigneur est fidèle en toutes ses œuvres ; [il est] aussi nourricier, Os 11, 3 : Moi qui ai nourri Éphraïm, je les portais dans mes bras, et ils n’ont pas reconnu que je prenais soin d’eux ; plus loin [Mt] 23, 37 : Combien de fois ai-je voulu rassembler tes fils comme les poules rassemblent leurs poussins sous leurs ailes, et tu n’as pas voulu ?
70. AMON ENGENDRA JOSIAS, qui veut dire « salut du Seigneur » ou « encens », car l’homme obtient le salut par le fait qu’il oublie aussi les choses temporelles et les dispense ou distribue. Ou bien, « encens ». Cela convient au Christ, Ps 73[74], 12 : Celui qui a réalisé le salut au milieu de la terre, et s’est offert à Dieu en sacrifice d’agréable odeur, Ep 5, 2.
71. JOSIAS ENGENDRA JÉCHONIAS ET SES FRÈRES, qui veut dire « préparation du Seigneur » ou « résurrection » ; et il signifie le Christ, qui nous a préparé un endroit, Jn 14, 2, et qui dit en Jn 11, 25 : Je suis la résurrection et la vie, et par celle-ci nous parvenons à la résurrection.
72. Ici se pose une triple question à propos de la lettre. Premièrement, on se demande comment on peut dire que Josias a engendré Jéchonias, et pourtant ce n’est pas lui qu’il a engendré, mais son père, Joachim. À cela il y a une double réponse. En effet, selon Chrysostome, avec qui Augustin est d’accord, le nom de Joachim est complètement laissé de côté, et cela parce qu’il n’a pas régné sur l’ordre de Dieu, mais par la puissance de Pharaon, qui l’imposa comme roi, après avoir incarcéré son frère premier-né, Joathan, qui avait régné avant lui. À ce sujet, [il faut] remarquer l’histoire en 4[2] R 22 et 2 Ch 36, 1s. Or, Josias eut trois fils : Joathan, Joachim, qui est aussi appelé Éliacin, et Sédéchias. Si, comme le dit Augustin, ces trois rois sont écartés de la généalogie parce qu’ils ont été corrompus par l’idolâtrie, à bien plus forte raison celui qui a été établi roi, non pas par Dieu ou par une prophétie, mais par la décision d’un païen, [n’aurait-il pas dû être écarté] ? La réponse est non, selon ce que dit Jérôme et ce qu’entend Ambroise, qui est d’accord avec cela : les deux sont appelés Joachim, celui qui est placé à la fin du [deuxième] groupe de quatorze et celui qui est placé au début du troisième groupe de quatorze, et les deux Jéchonias et Joachim sont le même personnage. Aussi faut-il remarquer que Josias a eu trois fils : Joachim, qui est aussi Éliacin, Joathan et Sédécias. Lorsque Josias mourut, Joathan régna à sa place, à titre de fils intermédiaire ; lorsque celui-ci fut capturé par Pharaon, le roi d’Égypte, [celui-ci] établit comme roi son frère premier-né, Joachim, en lui imposant un tribut. Par la suite, Nabuchodonosor, le roi de Babylone, l’ayant emporté sur le roi d’Égypte, assiégea Jérusalem et captura Joachim, qu’il renvoya à Jérusalem en échange d’un tribut. Par la suite, lorsque Joachim voulut se rebeller contre le roi de Babylone, en comptant sur l’aide du roi d’Égypte, Nabuchodonosor monta à Jérusalem, le captura et le tua, et le remplaça par son fils, Joachim, qu’il appela Jéchonias, du nom de son père. Cela fait, Nabuchodonosor, craignant que celui-ci, se rappelant la mort de son père, ne s’allie au roi d’Égypte, revint à Jérusalem et l’assiégea ; et Jéchonias, ou ce Joachim, le fils de l’autre, se livra au roi Nabuchodonosor, ainsi que son épouse et ses fils, sur le conseil de Jérémie. Et c’est de ceux-ci dont on dit qu’ils ont à proprement parler été déportés lors de la déportation. Mais Nabuchodonosor établit comme roi Sédécias, le frère de son père, et amena Joachim lui-même à Babylone. Et c’est de lui dont il est dit plus loin : Et après la déportation [Mt 1, 12]. Mais pourquoi a-t-il été appelé Jéchonias, alors que son nom était Joachim ? Il faut dire que ce nom lui avait été donné par le prophète, à savoir, Jérémie, Jr 22, 24 : Voici ce que dit le Seigneur : Si Jéchonias, fils de Joachim, roi de Juda, était un anneau dans ma main droite, je l’arracherais ; et plus loin [Jr 22, 28] : Est-ce que ce Jéchonias n’est pas un vase d’argile brisé ? C’est pourquoi l’évangéliste lui donne plutôt ce nom, afin de montrer que l’évangéliste est d’accord avec le prophète. Il faut remarquer aussi que, bien que le nom soit le même, il est écrit différemment. Le nom du premier Joachim est écrit avec un k, et on semble le prononcer Joakim ; mais le nom du second est écrit avec un ghimel, de sorte qu’il est prononcé Joachim. Ils ont ainsi une interprétation différente. Le premier veut dire « résurrection », mais le second [veut dire] « préparation du Seigneur ».
73. En second lieu, on se demande pourquoi on dit : JÉCHONIAS ET SES FRÈRES. En effet, nombreux ont été les rois qui ont eu des frères, mais on ne dit jamais ou on ne mentionne jamais qu’ils avaient des frères. Il faut dire, selon Ambroise, que partout où l’on mentionne des frères, comme lorsqu’on dit : Juda et ses frères, et : Pharès et Zara, fils de Thamar, cela signifie qu’ils étaient égaux en sainteté ou en malice. Or, ces trois sont mauvais. Ou l’on peut dire que parce que l’un de ces frères a régné, comme il est clair par ce qui a été dit, il n’en fut pas ainsi des frères des autres rois.
74. En troisième lieu, on se pose une question sur le fait qu’on dise : LORS DE LA DÉPORTATION. Cela semble faux, car Josias n’a pas été déporté. Il faut dire que ceci est considéré du point de vue de la prescience divine, selon laquelle il avait été ordonné que ceux qu’il engendrait alors devaient être déportés. Ou bien on peut dire que LORS DE LA DÉPORTATION est la même chose que près de la déportation, c’est-à-dire, alors que la déportation était imminente.
75. Ici est présenté le troisième groupe de quatorze de la généalogie du Christ, qui se déroule selon les personnes privées. À propos de ce Jéchonias, comme on l’a dit plus haut, deux opinions ont été exprimées. En effet, Jérôme et Ambroise veulent que le second ait été celui qui est présenté à la fin du deuxième groupe de quatorze et ait été appelé Joakim, l’autre, celui qui est appelé Joachim. Mais, pour Augustin, [on verra] ce qui a été dit plus haut. En effet, cette déportation des fils d’Israël signifie le passage de la foi aux Gentils, Ac 13, 46 : Il fallait que la parole de Dieu fût d’abord adressée à vous. Dans cette déportation, les Juifs se reflètent d’une certaine manière dans les Gentils. De sorte qu’apparaît une sorte d’angle. Et c’est pourquoi ce Jéchonias signifie le Christ, qui est devenu la pierre d’angle [Ep 2, 20 ; 1 P 2, 6], en unissant en lui-même les deux peuples, les Juifs et les Gentils, Ps 117[118], 22 : La pierre que les constructeurs avaient écartée est devenue la pierre d’angle.
76. Mais ici on se pose une question. En Jr 22, 30, il est dit : Écris que cet homme est un homme stérile, qui ne se multipliera pas au cours de sa vie ; en effet, personne parmi sa descendance ne siégera sur le trône de David. Comment donc peut-on dire que le Christ est issu de David par l’intermédiaire de Sédécias, puisque Isaïe a écrit au sujet du Christ, Is 9, 2 : Il s’assoira sur le trône de David et régnera sur son royaume ? Selon Ambroise, il faut dire que lorsqu’on dit que le Christ s’assoit sur le trône, il faut l’entendre d’un royaume spirituel, et non pas corporel, sinon dans la mesure où le royaume corporel de David signifie le [royaume] spirituel.
77. SALATHIEL ENGENDRA ZOROBABEL. À l’encontre de [cette affirmation], on dit en 1 Ch 3, 17 que les fils de Jéchonias furent Asir, Salathiel, Melchiram et Phadaia. Or, Phadaia eut comme fils Zarobabel et Semel ; par la suite, il n’y est fait aucune mention d’Abioud [Mt 1, 13]. Il semble donc que l’évangéliste dit à tort que Salathiel engendra Zarobabel, et que Zorobabel engendra Abioud. À cela, la Glose apporte une triple réponse. Une réponse est que, dans le livre des Chroniques, beaucoup de passages ont été corrompus en raison de la défaillance des scribes, principalement lorsqu’il s’agit des nombres et des noms. De sorte que l’Apôtre interdit de trop s’arrêter à ces générations corrompues, qui soulèvent davantage de questions qu’elles ne sont utiles, 1 Tm 1, 4. Une autre réponse est que Salathiel a porté deux noms : en effet, il était appelé Salathiel et Caphadra. C’est pourquoi le livre des Chroniques dit que Zorobabel est le fils de Capha, alors que l’évangéliste dit qu’il était le fils de Salathiel [Lc 3, 27]. Il n’y a donc pas d’opposition. Une troisième réponse, et la plus vraie, est que Salathiel et Caphadra étaient des frères, comme le dit le livre des Chroniques. Or, Caphadra engendra un fils à qui il donna le même nom, à savoir, Zorobabel, et celui-ci engendra Abioud. Il faut dire aussi que le livre des Chroniques raconte la généalogie de Capha lui-même, et l’évangéliste, la génération de Salathiel, parce que de lui devait naître le Christ.
78. Or, il faut noter que, de ceux qui vécurent depuis Abioud jusqu’à Joseph [Mt 1, 13‑16], aucune mention n’est faite dans la Sainte Écriture, mais qu’ils ont été tirés des annales des Hébreux, qu’Hérode a fait brûler pour une grande part afin de cacher la bassesse de sa naissance.
79. Le sens de la lettre est clair. Recherchons le sens mystique. À noter donc que, dans cette partie de la généalogie, sont présentés trois ordres. Le premier est l’ordre des docteurs, et il comporte quatre générations. En effet, avant la prière, une préparation est nécessaire, selon Si 18, 23 : Avant de prier, prépare ton âme. C’est pourquoi de Jéchonias, qui veut dire « préparation du Seigneur », est issu Salathiel, qui veut dire « ma demande » ; et ils désignent le Christ, qui a en tout été écouté en raison de sa piété, He 5, 7. Or, la prière doit précéder l’enseignement, selon Ep 6, 19 : Priez afin qu’il me soit donné d’ouvrir la bouche pour parler ; et ainsi, Salathiel suit Zorobabel, qui veut dire « maître de Babel », c’est-à-dire de la confusion. Car, par l’enseignement et la prédication des apôtres, les nations ont été rappelées au vrai Dieu, et cela, pour la confusion de l’idolâtrie. Et cela convient principalement au Christ, qui dit : Vous m’appelez Maître et Seigneur, et vous avez raison, Jn 13, 13. Or, par l’enseignement et la prédication, l’homme acquiert la dignité de père. C’est ainsi que [les prédicateurs] sont appelés les pères de ceux qu’ils instruisent spirituellement, 1 Co 4, 15 : Auriez-vous en effet des milliers de pédagogues dans le Christ, vous n’auriez pas plusieurs pères : en effet, c’est par l’évangile que nous sommes fils dans le Christ Jésus. Et c’est ainsi que suit : ZOROBABEL ENGENDRA ABIOUD, qui veut dire « celui-ci est mon père » ; et cela convient au Christ, Ps 88[89], 27 : Celui-ci m’invoquera : « Tu es mon père. »
80. ABIOUD ENGENDRA ÉLIACIN. Ici est désigné l’ordre des débutants, c’est-à-dire des auditeurs. En premier lieu, ce qui est réalisé par la prédication chez l’auditeur et ce que doit viser le prédicateur, c’est qu’il sorte des vices [pour se diriger] vers les vertus, selon Ep 5, 4 : Réveille-toi, toi qui dors ; et c’est pourquoi ABIOUD ENGENDRA ÉLIACIN, qui veut dire « résurrection ». Et cela convient au Christ, qui dit, Jn 11, 26 : Tous ceux qui croient en moi ont la vie éternelle. Or, celui qui se réveille ne peut parvenir à l’état de justice que par l’aide de Dieu ; et ainsi, après qu’il est ressuscité, l’homme a besoin de l’aide de Dieu, selon Ps 120[121], 2 : Le Seigneur me vient en aide. On poursuit alors : ÉLIACIN ENGENDRA AZOR, qui veut dire « aidé ». Et ceci convient au Christ, dont il est dit en Ps 26[27], 9 : Viens à mon aide, Seigneur.
81. Et par cette aide, on parvient à la justice, d’où : AZOR ENGENDRA SADOCH, qui veut dire « juste », Rm 3, 22 : La justice de Dieu par la foi destinée à tous et pour tous ceux qui croient en lui. Or, la consommation de la justice ou sa fin est la charité : La fin de la justice, c’est le Christ ; la fin de la loi est la charité, 1 Tm 1, 5. Il n’y a que deux préceptes, à savoir, l’amour de Dieu et du prochain, 1 Jn 4, 21 : Et nous tenons ce commandement de Dieu, que celui qui aime Dieu doit aussi aimer son frère.
82. Et c’est pourquoi SADOCH suit ACHIM, et ACHIM, ÉLIOUD. Achim veut dire « mon frère » ; il désigne donc l’amour du prochain, Ps 132, 1 : Comme il est bon, comme il est agréable d’habiter ensemble comme des frères. Cela convient au Christ, qui est notre chair et notre frère. Et parce qu’il ne peut pas y avoir d’amour du prochain sans amour de Dieu, il en découle que Achim a engendré Élioud. Élioud veut dire « mon Dieu », Ps 17[18], 2 : Je t’aimerai, Seigneur. Et cela convient au Christ, Ps 30[31], 15 : Tu es mon Dieu.
83. ÉLIOUD [corr. : Achim/Élioud] ENGENDRA ÉLÉAZAR. Ici est désigné l’ordre de ceux qui progressent. On ne peut en effet progresser sans l’aide divine. Ainsi, ce qui est d’abord requis pour progresser est l’aide divine ; c’est pourquoi Éléazar suit à juste titre Élioud, qui veut dire « Dieu est mon secours », Ps 83[84], 6 : Bienheureux l’homme dont le secours vient de toi. Mais, alors que Dieu peut aider au salut de plusieurs manières, comme par l’enlèvement des empêchements et en donnant des occasions, son aide la plus puissante se fait par le don de sa grâce, 1 Co 15, 10 : C’est par la grâce de Dieu que je suis ce que je suis. Et ainsi, ÉLÉAZAR ENTRAÎNE MATHAN, qui veut dire « don », à savoir, de la grâce de Dieu. Et cela convient au Christ, qui est aussi le donateur, Jn 3, 16 : Dieu a tellement aimé le monde qu’il lui a donné son Fils unique ; Ep 4, 8 : Il a donné des dons aux hommes. Mais parce que l’homme pourrait s’en remettre seulement au don de la grâce au point de tomber dans la négligence en ne coopérant pas à la grâce par son libre arbitre, c’est pourquoi suit Jacob, qui veut dire « lutteur » ; pour cette raison, [on trouve] en 1 Co 15, 10 : C’est par la grâce de Dieu que je suis ce que je suis, et on poursuit : Et la grâce n’a pas été vaine en moi ; 2 Co 6, 1 : Nous vous exhortons à ne pas recevoir en vain la grâce de Dieu.
84. Et maintenant vient Joseph, c’est-à-dire « accroissement », car par la grâce et l’effort du libre arbitre, l’homme en vient à la croissance, Pr 4, 8 : Le sentier des justes se déroule comme une lumière resplendissante et monte jusqu’au plein jour. Ainsi, JACOB ENGENDRA JOSEPH, L’ÉPOUX DE MARIE.
85. Mais ici se pose une double question. Premièrement, on s’interroge en effet sur la divergence qui semble exister entre Luc et Matthieu. Car, Luc dit que Joseph était le fils d’Héli, le fils de Mathat ; mais Matthieu dit qu’il était le fils de Jacob. Il semble donc y avoir une divergence entre eux. Mais, sur ce point, il faut dire que les deux étaient de la même lignée, mais non de la même famille, à savoir, Mathan et Mathat. En effet, ils étaient de la lignée de David, mais l’un descendait de la lignée de David par Salomon, à savoir, Mathan ; l’autre, par Nathan, à savoir, Mathat. Mathan prit donc une épouse qui portait le nom de Hesta, de laquelle il engendra Jacob ; mais après la mort de Mathan, comme la loi n’interdisait pas d’épouser une veuve, elle épousa le frère de celui-ci, Mathat, qui engendra d’elle Héli. Ainsi, Jacob et Héli étaient frères par la même mère, mais non par le même père. Héli prit une épouse et mourut sans enfants, de sorte que Jacob, afin de donner une descendance à son frère, la prit comme épouse et engendra Joseph. Ainsi Joseph était fils de Jacob selon la chair, mais fils d’Héli par adoption. Et c’est pourquoi Matthieu, qui ne présente dans la généalogie du Christ que les pères charnels, dit que Joseph était le fils de Jacob ; mais Luc, qui en présente plusieurs qui n’étaient pas des pères charnels, dit qu’il était le fils d’Héli. La raison de cette différence a été donnée plus haut. Mais il faut remarquer que lorsqu’un frère prenait l’épouse de son frère afin de lui donner une descendance, il ne faut pas comprendre que le fils qui était engendré était nommé du nom du défunt : en effet, Booz, qui a pris Ruth afin de donner une descendance à Élimélech, engendra un fils, qu’il n’appela pas Élimélech, mais Obed. Mais on dit qu’il donne une descendance à son frère dans la mesure où ce fils lui était imputé selon la loi. Et ceci n’est pas inconvenant, car, comme il est dit dans l’histoire ecclésiastique, les apôtres et les évangélistes eux-mêmes ont été instruits de la généalogie du Christ par les proches parents du Christ, qui la conservaient en partie dans leur cœur par la mémoire et en partie par ce qui est écrit dans les livres des Chroniques.
86. La seconde question est [la suivante] : Matthieu voulait écrire la généalogie du Christ. Or, comme le Christ n’était pas le fils de Joseph, mais [celui] de Marie seulement, pourquoi était-il nécessaire d’étendre la généalogie du Christ depuis Abraham jusqu’à Joseph ? Sur ce point, il faut dire que c’était la coutume, chez les Juifs, et ce l’est encore jusqu’à aujourd’hui, de prendre une épouse à l’intérieur de sa tribu ; ainsi, en Nb 36, 6s, il est dit que chacun prenne une épouse de sa tribu et de son clan. Et bien que ceci n’ait pas été nécessairement respecté, cela était respecté de manière coutumière. Ainsi, Joseph prit Marie comme épouse parce qu’elle lui était la plus proche. Et parce qu’ils étaient de la même lignée, afin que soit montré que Joseph descendait de David, il est aussi montré que Marie et le Christ étaient de la descendance de David.
87. Mais d’où peut-on tirer que Joseph et Marie étaient de la même tribu ? Cela s’éclaire par ce qui est dit en Lc 2, 4, car, lorsqu’on dut faire un recensement, Joseph lui-même et Marie montèrent vers la ville de David, qui est Bethléem. Ainsi, par le fait qu’il l’amena avec lui, il est clair qu’ils étaient de la même famille. Mais on se demande pourquoi il ne montre pas que le Christ descend de David à travers Marie. Il faut dire que ce n’est pas la coutume chez les Hébreux, pas davantage que chez les Gentils, de décrire une généalogie par les femmes. De sorte que le Christ, qui venait pour le salut des hommes, voulut imiter ou respecter sur ce point les habitudes des hommes. Et ainsi, sa généalogie n’est pas décrite selon les femmes, surtout que sa généalogie pouvait être connue selon les hommes sans risque pour la vérité.
88. L’ÉPOUX DE MARIE. Jérôme [commente] : « Lorsque tu entends “ époux ”, ne mets pas en doute qu’il s’agisse d’un mariage. » En sens contraire, ne s’agissait-il pas d’un vrai mariage ? Il faut dire qu’il en était bien ainsi, car là se trouvent les trois biens du mariage : la descendance, Dieu lui-même ; la fidélité, car il n’y a pas adultère ; et le sacrement, car existe l’indivisible union des âmes. Que faut-il donc dire ? [La question qui se pose] concerne l’accomplissement du mariage, qui se réalise par l’union charnelle. Ainsi donc, comme le dit Augustin, [Joseph] est appelé « époux » de Marie afin qu’il soit montré que le mariage existe entre deux [personnes] continentes, qui veulent également l’être. Mais comment cela fut-il un mariage ? Car un vœu empêche de contracter mariage et annule celui qui a été contracté. Or, comme la bienheureuse Vierge avait fait vœu de virginité, il ne semble avoir existé aucun mariage. De plus, s’il y eut mariage, elle a consenti à l’union charnelle. Mais il faut dire que la bienheureuse Vierge était préoccupée par deux choses : d’une part, elle était préoccupée par la malédiction de la loi à laquelle était soumise la femme stérile ; d’autre part, elle était préoccupée par son propos de conserver la chasteté. C’est pourquoi elle se proposait de demeurer vierge, à moins que le Seigneur n’en dispose autrement ; elle s’en remit donc à la décision divine. À propos de ce qui est dit, à savoir qu’elle a consenti à l’union charnelle, [il faut dire] que non ; mais [elle a consenti] de manière directe au mariage, et à l’union charnelle de manière implicite, si Dieu le voulait.
89. DE LAQUELLE EST NÉ JÉSUS, QUE L’ON APPELLE CHRIST. Ici, une double erreur est écartée. L’une qui dit que le Christ était le fils de Joseph, et cela est exclu par le fait qu’on dise : DE LAQUELLE. En effet, s’il avait été le fils de Joseph, [Matthieu] aurait dit : duquel, ou tout au moins : desquels. Une autre erreur est exclue, à savoir celle de Valentin, qui dit que le Christ ne tient pas son corps de la bienheureuse Vierge, mais l’a apporté du ciel, et que celui-ci est passé par la bienheureuse Vierge comme par un canal. À cela s’oppose le fait que [Matthieu] dise : DE LAQUELLE. En effet, s’il en était comme [Valentin] le dit, l’évangéliste aurait dit non pas : de laquelle, mais : par l’intermédiaire de laquelle, ou : par l’action de laquelle, ou : à partir de laquelle, ou quelque chose du genre. Car cette préposition « de » [de] indique toujours la consubstantialité, mais non la préposition « à partir de » [ex]. Ainsi, on peut dire : « Le jour vient du matin », et « L’arche vient de l’artisan », mais on ne dit jamais : « [L’arche est faite de] l’artisan. » Ainsi, par le fait que [Matthieu] dise DE [LAQUELLE], il indique que le corps du Christ a été formé à même le corps de la bienheureuse Vierge, Ga 4, 4 : Dieu a envoyé son Fils, né d’une femme, placé sous la loi.
90. Ici, il faut éviter l’erreur de Nestorius, qui affirmait qu’il y avait deux personnes dans le Christ ; il ne reconnaissait donc pas que Dieu était né ou avait souffert, et il n’attribuait pas à l’homme [qu’était le Christ] les autres choses qui appartiennent à Dieu, comme d’être éternel ou d’avoir créé les étoiles. Ainsi, dans une de ses lettres, il cite ce texte pour appuyer son erreur : « De laquelle est né Jésus. [L’évangéliste] ne dit pas : Dieu, mais : Jésus, qui est un nom d’homme, et le Christ. » Mais, si l’on suivait cela, il n’y aurait pas d’union dans le Christ, et on ne dirait pas que le Christ est un. Il faut remarquer, donc, que, dans le Christ, parce que se réalise l’union de deux natures en une seule personne, se fait la communication des idiomes, de sorte que ce qui appartient à Dieu est attribué à l’homme, et inversement. Et on peut donner comme un certain exemple deux accidents dans un sujet, comme lorsqu’on dit d’un fruit qu’il est blanc et savoureux : on peut dire que ce qui est savoureux est blanc, en raison de quoi le fruit est blanc, et inversement.
91. QU’ON APPELLE CHRIST. Il faut remarquer qu’on dit simplement « Christ », sans ajout, pour montrer qu’il était oint d’une huile invisible, et non matérielle, comme les rois ou les prophètes sous la loi, Ps 44[45], 8 : Dieu t’a oint, ton Dieu, d’une huile de joie, plus que tous tes parents.
92. Après avoir présenté la généalogie du Christ, [Matthieu] conclut ainsi le nombre des générations, et il les divise en trois groupes de quatorze. Le premier groupe de quatorze va d’Abraham à David inclusivement, à savoir que David est compté dans ce premier groupe de quatorze. Ainsi : TOUTES LES GÉNÉRATIONS. Le deuxième groupe de quatorze se déploie à partir de David exclusivement, à savoir que David n’est pas compté, mais qu’on débute par Salomon, et il se termine à la déportation à Babylone. Ainsi : DE DAVID À LA DÉPORTATION DE BABYLONE. Le troisième débute par la déportation de Babylone et se termine au Christ, de sorte que le Christ est le quatorzième.
93. Mais on se demande pourquoi l’évangéliste a réparti avec autant de soin et d’attention la généalogie du Christ en trois groupes de quatorze. Chrysostome en donne une raison : parce que, dans ces trois groupes de quatorze, s’est toujours produit un certain changement dans le peuple d’Israël. En effet, dans le premier groupe de quatorze, il était sous la direction de chefs ; dans le second, sous la direction de rois ; dans le troisième, sous celle de prêtres. Et le Christ lui-même est chef, roi et prêtre, Is 33, 22 : Le Seigneur est notre juge, le Seigneur est notre législateur, le Seigneur est notre roi. À propos de son sacerdoce, il est dit en Ps 109, 4 : Tu es prêtre pour l’éternité selon l’ordre de Melchisédech.
94. Le même [Chrysostome] donne une autre raison, à savoir que soit montrée la nécessité de la venue du Christ. En effet, dans le premier groupe de quatorze, [le peuple] demanda des rois contre la volonté de Dieu, et il a transgressé la loi. Dans le second, ils ont été emmenés en exil en raison de leurs péchés. Mais, dans le troisième, nous sommes libérés de toute faute, de la misère et de la servitude spirituelle du péché.
95. Jérôme donne une troisième raison, à savoir que par ces [groupes] sont indiquées trois époques que traverse la vie de tous les hommes. En effet, par le premier, est indiqué le temps avant la loi, parce que, dans celui-ci, sont présentés certains pères antérieurs à la loi ; par le deuxième, le temps sous la loi, parce que tous ceux qui y sont présentés vécurent sous la loi ; mais, par le troisième, le temps de la grâce, car il se termine par le Christ, par lequel la grâce et la vérité sont apparues, Jn 1, 17.
96. Cette distinction est aussi conforme au mystère, car le groupe de quatorze est un nombre composé de quatre et de dix. Par dix s’entend donc l’Ancien Testament, qui a été donné dans les dix commandements. Mais par quatre, l’évangile, qui est réparti en quatre livres. Par ailleurs, les trois groupes de quatorze désignent la foi en la Trinité. De sorte que par le fait que Matthieu divise la généalogie en trois groupes de quatorze, est indiqué le fait que l’on parvient au Christ par le Nouveau et l’Ancien Testaments dans la foi en la Trinité.
97. Cependant, au sujet des générations, il existe une double opinion. En effet, selon Jérôme, qui dit que le Jéchonias de la fin du premier groupe de quatorze est différent de celui du début du deuxième groupe, il existe quarante-deux générations : tel est, en effet, la somme de trois groupes de quatorze. Mais, selon Augustin, il n’y a que quarante et une générations, et le Christ compte pour une. Et ceci est conforme au mystère. En effet, le nombre quarante vient de la multiplication de quatre par dix, et inversement. Or, selon les platoniciens, quatre est le nombre des corps, car le corps est composé de quatre éléments. Mais dix est le nombre qui vient de l’addition de nombres en série : en effet, un, deux, trois et quatre donnent dix. Et parce que Matthieu entend manifester comment le Christ est descendu jusqu’à nous par une lignée, le Christ est ainsi venu jusqu’à nous par quarante générations. Mais Luc, qui veut mettre en relief la dignité sacerdotale dans le Christ, à qui revient l’expiation des péchés, plus loin, 18, 22 : Je ne te dis pas sept fois, mais soixante dix-sept fois sept fois, etc., présente soixante-dix-sept générations : en effet, ce nombre provient de la multiplication de sept par onze, car sept fois onze donnent soixante-dix-sept. Par onze, s’entend donc la transgression du décalogue ; par sept, la grâce septiforme, par laquelle se réalise la rémission des péchés. Mais que, selon Jérôme, il y ait quarante-deux générations n’est pas non plus dépourvu de mystère, parce que, par ces deux, s’entendent les deux préceptes de la charité, ou les deux testaments, le Nouveau et l’Ancien.
98. Une fois présentée la généalogie du Christ d’une manière générale, ici est décrite sa génération d’une manière particulière ; et elle se divise en trois parties : premièrement, [Matthieu] donne un titre [1, 18] ; deuxièmement, l’évangéliste décrit le mode de la génération, en cet endroit : ALORS QUE SA MÈRE, MARIE, ÉTAIT FIANCÉE À JOSEPH [1, 18] ; troisièmement, il démontre le mode de la génération, en cet endroit : OR, JOSEPH, SON ÉPOUX [1, 19].
99. [Matthieu] dit donc : OR, TELLE FUT LA GÉNÉRATION DU CHRIST [1, 18]. Ceci se lit de deux façons. En effet, selon Chrysostome, il s’agit pour ainsi dire d’un prologue à ce qui va être dit ; mais, selon Rémi, il s’agit pour ainsi dire d’un épilogue à ce qui a été dit. Selon la première manière, on lit donc : « On a ainsi dit à propos de la génération du Christ comment Abraham engendra Isaac, etc. par l’union charnelle, mais la génération du Christ s’est faite ainsi », en ajoutant : « comme il est dit dans ce qui suit ». Selon la seconde façon, on y lit l’épilogue de ce qui précède : « Ainsi, Abraham, etc., jusqu’au Christ : Telle fut la génération du Christ », en ajoutant : « comme, depuis Abraham en passant par David et les autres, elle s’étend jusqu’au Christ ».
100. Ensuite, [Matthieu] décrit le mode de la génération. En premier lieu, il décrit la personne qui engendre, lorsqu’il dit : ALORS QU’ELLE ÉTAIT FIANCÉE ; en second lieu, la génération même du Christ, lorsqu’il dit : AVANT QU’ILS EUSSENT COHABITÉ, ELLE SE TROUVA ENCEINTE ; troisièmement, l’auteur de la génération : DU SAINT-ESPRIT.
101. [Matthieu] décrit la personne qui engendre par trois points : en premier lieu, par sa condition, lorsqu’il dit : FIANCÉE… JOSEPH ; deuxièmement, par sa dignité : SA MÈRE ; troisièmement, par son nom propre : MARIE.
102. [Matthieu] dit donc : ALORS QUE SA MÈRE, MARIE, ÉTAIT FIANCÉE À JOSEPH [1, 18]. Mais aussitôt surgit une question. Puisque le Christ a voulu naître d’une vierge, pourquoi a-t-il voulu que sa mère soit fiancée ? Une triple raison est donnée par Jérôme. La première, pour que le témoignage rendu à sa virginité apparaisse plus crédible. En effet, si elle n’avait pas été fiancée et avait dit qu’elle était vierge, alors qu’elle était enceinte, elle n’aurait pas semblé faire autre chose que cacher une faute d’adultère. Mais, comme elle était fiancée, il ne lui était pas nécessaire de mentir. Ainsi, il serait plus facile qu’on la croie, Ps 92[93], 5 : Tes témoignages sont rendus plus crédibles. Une autre raison était qu’elle eût la protection d’un homme, lorsqu’elle s’enfuirait en Égypte ou lorsqu’elle en reviendrait. Une troisième, pour que son enfantement soit caché au Diable, de crainte que, si celui-ci le connaissait, il empêche la passion [de Jésus] et le fruit de notre rédemption, 1 Co 2, 8 : S’ils l’avaient su, jamais ils n’auraient crucifié le Seigneur de gloire. [Ce passage] est expliqué comme s’appliquant au Démon, à savoir qu’il n’aurait pas permis qu’il soit crucifié.
103. Mais, en sens contraire, est-ce que celui-ci ne savait pas qu’elle était vierge ? En effet, sa virginité consistait en ce que sa chair n’était pas corrompue. Le Diable pouvait donc savoir qu’elle était vierge. Mais il faut dire, selon Ambroise, qui donne aussi cette raison, que les diables peuvent agir par une certaine subtilité de nature, mais non pas cependant sans une permission divine. Ainsi, le Diable aura connu la virginité [de Marie], à moins que, par un dessein divin attentif, il n’en ait été empêché par Dieu.
104. Selon Ambroise, une triple raison est donnée. Le Seigneur ne voulait pas que les hommes doutent de sa naissance, pas plus que de la chasteté de sa mère. Aussi voulut-il qu’elle soit fiancée afin que soit écarté le soupçon d’adultère : en effet, il était venu accomplir la loi, et non l’abolir, Mt 5, 17 : Je ne suis pas venu abolir, mais accomplir. Il est dit en Ex 20, 2 : Honore ton père et ta mère. Autre raison : afin que, pour les vierges reconnues, l’excuse de l’adultère soit écartée. En effet, si la mère du Seigneur n’avait pas été fiancée et était pourtant enceinte, [celles-ci] pourraient de cette manière prendre excuse sur elle, Ps 140[141], 4 : N’incline pas ton cœur à des paroles malicieuses pour te justifier de tes péchés. Troisième raison : parce que le Christ a pris l’Église comme fiancée, car elle est vierge, 2 Co 11, 2 : Je vous ai fiancés. C’est pourquoi il a voulu naître d’une vierge fiancée en signe qu’il avait épousé l’Église.
105. ALORS QU’ELLE ÉTAIT FIANCÉE. Mais à qui ? À Joseph. Selon Chrysostome, Joseph était menuisier, et il désigne le Christ, qui par le bois de la croix a tout rétabli, les choses célestes et les terrestres, etc. [Ep 1, 10].
106. SA MÈRE. Ici est montrée la dignité [de celle-ci] : en effet, à aucune autre créature, ni à un homme ni à un ange, n’a été accordé d’être le père ou la mère de Dieu, mais ceci fut le privilège d’une grâce singulière qu’elle devienne mère non seulement d’un homme, mais de Dieu. C’est pourquoi, en Ap 12, 1, il est dit : Une femme revêtue du soleil, comme si elle était remplie de la divinité. Ce que Nestorius niait, et cela, parce que la divinité n’avait pas été accueillie par une vierge. Contre lui, le martyr Ignace emploie un bel exemple pour montrer qu’elle était la mère de Dieu. « Il est clair, dit-il, que, dans la génération des hommes ordinaires, une femme est appelée mère, et cependant cette femme ne donne pas l’âme raisonnable, qui vient de Dieu, mais fournit la substance pour la formation du corps. Pour cette raison, la femme est appelée mère de tout l’homme, parce que ce qui vient d’elle est uni à l’âme raisonnable. De même, puisque l’humanité du Christ provient de la bienheureuse Vierge, en raison de l’union à la divinité, la bienheureuse Vierge est appelée non seulement mère d’un homme, mais aussi mère de Dieu, bien que la divinité ne vienne pas d’elle, comme chez les autres, l’âme raisonnable ne vient pas de la mère. »
107. MARIE, un nom propre. Il veut dire « étoile de la mer » ou « illuminatrice » et, dans sa langue, « maîtresse ». Ainsi, en Ap 12, 1, elle est décrite avec la lune sous ses pieds.
108. AVANT QU’ILS EUSSENT COHABITÉ, etc. Ici, Elvidius fait une objection : si [cela se passa] avant qu’ils eussent cohabité, ils cohabitèrent donc à un certain moment. Il concluait en niant la virginité de la mère du Christ : elle fut connue par un homme, non pas avant la naissance, ni durant la naissance, mais après la naissance. Et Jérôme répond que, sans aucun doute, le fait de dire « avant » se rapporte toujours au futur. Mais ceci peut se faire de deux façons : soit en raison du motif, soit selon la perception par l’intelligence. En effet, si on dit : « Avant de manger dans le port de Rome, j’ai navigué vers l’Afrique », cela ne veut pas dire qu’après avoir navigué vers l’Afrique, j’ai mangé, mais que, alors que je me proposais de manger, empêché par la navigation, je n’ai pas mangé. Il en est de même ici. Il ne faut donc pas entendre que, par la suite, ils ont effectivement cohabité, comme le dit cet impie ; mais, par le fait même qu’elle lui était fiancée selon l’opinion commune, il leur était permis de cohabiter à un certain moment, bien qu’ils n’aient jamais cohabité. Rémi donne une autre explication : que ceci s’entende de la célébration solennelle des noces. En effet, les fiançailles existaient et se faisaient quelques jours avant et, entre-temps, la fiancée n’était pas sous la garde de l’homme ; la célébration solennelle des noces avait lieu après, et [la fiancée] était alors conduite à la maison de son mari. Ici, l’évangéliste parle de ces noces. Et, de ce fait, l’objection d’Elvidius ne tient pas.
109. Il faut remarquer la justesse du mot : en effet, on dit à proprement parler que quelque chose a été « trouvé » lorsque cela n’était pas attendu ou qu’on n’y pensait pas ; et cependant, Joseph avait une si grande opinion de la chasteté de Marie, qu’il fut dépassé de la trouver enceinte.
110. ENCEINTE. Il faut ajouter : Joseph [la trouva enceinte], lui qui, comme le dit Jérôme, « en raison de ce qu’autorisait le mariage, connaissait presque tous ses secrets ».
111. PAR LE FAIT DE L’ESPRIT SAINT. Ici est mentionné l’auteur de la conception. Mais il faut lire cela séparément de ce qui précède. En effet, il ne faut pas entendre que Joseph trouva qu’elle était enceinte de l’Esprit Saint, mais seulement qu’il la trouva enceinte. Et pour que ne surgisse pas entre-temps chez les auditeurs un soupçon d’adultère, il ajoute : PAR LE FAIT DE L’ESPRIT SAINT, c’est-à-dire par la puissance du Saint-Esprit, et non de la substance [de celui-ci], afin qu’on ne croie pas que [l’enfant] était le fils du Saint-Esprit, Lc 1, 35 : L’Esprit Saint se posera sur toi et l’ombre du Très-Haut t’a recouverte. Or, bien que, selon Augustin, les opérations de la Trinité soient indivisibles, et donc que non seulement le Saint-Esprit, mais aussi le Père et le Fils aient réalisé la conception, cependant, en vertu d’une certaine appropriation, elle est attribuée à l’Esprit Saint. Et cela, pour trois raisons. La première raison est que le Saint-Esprit est amour. Or, cela fut le signe de l’amour le plus grand que Dieu veuille que son Fils s’incarne, Jn 3, 16 : Dieu a tellement aimé le monde qu’il lui a donné son Fils unique. La deuxième [raison est] que la grâce est attribuée au Saint-Esprit, 1 Co 12, 4 : Les grâces sont réparties, mais l’Esprit est le même ; et cela fut la plus grande grâce. La troisième raison est donnée dans les actes du concile de Nicée. Elle consiste en ce qu’en nous, il y a un double verbe : le verbe du cœur et le verbe de la parole. Le verbe du cœur est la conception même de l’intelligence, qui est cachée aux hommes, à moins qu’elle ne soit exprimée par la parole ou par le verbe de la parole. Or, le Verbe éternel avant l’incarnation se compare au verbe du cœur, alors qu’Il était auprès du Père [Jn 1, 1] et nous était caché ; mais le Verbe incarné, qui est apparu parmi nous, se compare au verbe de la parole. Puis, il est exprimé. Mais le verbe du cœur n’est uni à la parole que par l’intermédiaire de l’esprit ; et ainsi, c’est à juste titre que l’incarnation du Verbe, par laquelle celui-ci nous est apparu visiblement, s’est réalisée par l’intervention du Saint-Esprit.
112. Il faut remarquer ici les quatre raisons pour lesquelles le Christ a voulu naître d’une vierge.
113. La première de celles-ci est que la descendance contracte le péché originel par le fait de l’union de l’homme et de la femme ; de sorte que, si le Christ était né d’une union conjugale, il aurait contracté le péché originel. Mais cela aurait été inconvenant, puisqu’il était venu dans le monde afin d’enlever nos péchés. Il ne devait donc pas être atteint par la contagion du péché. La deuxième [raison] est que le Christ a été le principal docteur de la chasteté, plus loin, 19, 12 : Il y a des eunuques qui se sont castrés en vue du royaume des cieux. Troisième [raison], en raison de la pureté et de la clarté : La sagesse ne pénètrera pas une âme mal disposée, Sg 1, 4. Il convenait donc que le ventre de sa mère n’ait été atteint d’aucune corruption. Quatrième [raison], en raison de la propriété du verbe : car, de même que le verbe émane du cœur sans corruption, de même le Christ a voulu naître d’une vierge, et il fallait que ce fût sans corruption.
114. Après avoir présenté le mode de la génération, [Matthieu] le confirme ici par un témoignage. En effet, comme l’évangéliste avait dit plus haut que la mère de Jésus fut trouvée enceinte et que cela était le fait de l’Esprit Saint, on pourrait croire que l’évangéliste avait ajouté cela pour plaire au maître. C’est pourquoi, ici, l’évangéliste confirme le mode de la génération déjà mentionné. En premier lieu, [il le confirme] par l’annonce prophétique : CECI ADVINT [1, 22] ; en second lieu, par la révélation angélique, en cet endroit : SE LEVANT, JOSEPH [1, 24].
115. Dans la première partie, on trouve trois choses. D’abord, est présentée la personne à qui la révélation a été faite [1, 19] ; en deuxième lieu, la personne qui révèle, en cet endroit : ALORS QU’IL PENSAIT À CELA, VOICI QUE L’ANGE DU SEIGNEUR APPARUT [1, 20] ; en troisième lieu, les paroles de la révélation, en cet endroit : JOSEPH, FILS DE DAVID [1, 20s].
116. La personne à qui la révélation est faite est mise en évidence sous deux aspects, à savoir, d’abord, par le fait que [Joseph] était juste, et donc ne mentait pas ; ensuite, par le fait qu’il était l’époux, ou l’homme, et pour cette raison ne supporterait pas de faute chez elle, Pr 6, 34 : La jalousie et la colère frapperont sans merci au jour de la vengeance. [Matthieu] dit donc : ELLE FUT TROUVÉE par Joseph ENCEINTE, mais COMME JOSEPH, SON ÉPOUX, ÉTAIT UN HOMME JUSTE ET NE VOULAIT PAS LA DÉNONCER [1, 19].
117. Sur ce point, il y a deux opinions chez les saints, à savoir, Ambroise et Augustin. En effet, Augustin veut que Joseph, qui n’était pas présent lorsque fut faite l’annonce angélique, la trouvant enceinte à son retour, soupçonna un adultère. Mais alors, la question surgit aussitôt : comment était-il juste, s’il ne voulait pas dénoncer celle qu’il soupçonnait d’adultère, c’est-à-dire rendre sa faute publique ? En effet, il semblait par cela consentir à son péché, et en Rm 1, 32, on dit : Non seulement ceux qui agissent, mais aussi ceux qui sont de mèche avec ceux qui agissent sont dignes de mort.
118. Mais à cela, il y a une triple réponse. La première est que, selon Chrysostome, il y a une double justice. En effet, il existe une justice qui est une vertu cardinale, et qui est appelée spéciale ; l’autre justice est [la justice] selon la loi, qui inclut toutes les vertus, y compris la piété, la clémence, et les choses de ce genre. Ainsi, lorsqu’on dit que Joseph était un homme juste, il faut l’entendre de la justice générale, de sorte que la justice s’entende de la piété. Ainsi, parce qu’il était juste, et d’autant plus [qu’il l’était], il ne voulut pas la dénoncer.
119. Une deuxième réponse est celle d’Augustin, qui dit qu’il existe un double péché : le péché occulte et le péché manifeste. En effet, le péché occulte ne doit pas être discuté en public, mais il faut lui apporter un autre remède. Ainsi donc, le soupçon d’adultère qu’eut Joseph était le soupçon d’un péché occulte, et non pas manifeste, parce qu’il était le seul à le connaître ; de plus, si d’autres savaient qu’elle était enceinte, ils ne pourraient penser autrement que c’était de son fait. C’est pourquoi il ne devait pas rendre sa faute publique.
120. La troisième réponse est celle de Raban : que Joseph était juste et pieux. En effet, parce qu’il était pieux, il ne voulait pas rendre la faute publique ; mais du fait qu’il voulait la renvoyer, il paraissait juste : il savait en effet que celui dont la femme est adultère est stupide et insensé, Pr 18, 22. Mais, selon Jérôme et Origène, il ne soupçonna pas l’adultère. Joseph connaissait en réalité la chasteté de Marie ; il avait lu dans l’Écriture qu’une vierge concevrait, Is 7, 14 et 11, 1 : Un rejeton sortira de la souche de Jessé, et un surgeon poussera de ses racines, etc. Il savait aussi que Marie descendait de la lignée de David. Il lui était donc plus facile de croire que cela s’accomplissait en elle que [de croire] qu’elle avait forniqué. Et ainsi, s’estimant indigne de cohabiter avec une telle sainteté, il voulut la renvoyer secrètement, comme Pierre dit : Loin de moi, Seigneur, parce que je suis un pécheur, Lc 5, 8. Il ne voulait donc pas la traduire [en justice], c’est-à-dire [selon l’étymologie de traducere] l’attirer à lui et la prendre comme épouse, s’en estimant indigne. Ou, selon l’opinion de certains autres, ignorant la fin, [il ne voulait pas] être considéré comme coupable s’il la cachait et la prenait avec lui.
121. ALORS QU’IL PENSAIT À CELA. Ici est présentée la personne qui révèle. Trois points sont abordés : en effet, on aborde en premier lieu le temps ; en second lieu, la personne qui révèle est présentée : VOICI QUE L’ANGE ; en troisième lieu, le mode de la révélation est exprimé : APPARUT EN SONGE.
122. [Matthieu] dit donc : ALORS QU’IL PENSAIT À CELA, c’est-à-dire, alors qu’il retournait cela dans son esprit, VOICI QUE L’ANGE DU SEIGNEUR APPARUT. Il faut remarquer que deux choses sont mises en évidence à propos de Joseph, à savoir, sa sagesse et sa clémence. La sagesse, par le fait qu’avant d’agir, il délibéra, Pr 4, 25 : Que ton regard précède tes pas, c’est-à-dire, ne fais rien sans le jugement et la délibération de la raison. Et la clémence ou la piété, par le fait qu’il ne rendit pas la condition [de Marie] publique, à l’opposé de ceux, nombreux, qui veulent publier aussitôt à l’extérieur ce qu’ils ont dans le cœur, Pr 25, 28 : Comme une ville puissante qui n’est pas entourée de murailles, ainsi l’homme qui ne peut maîtriser son esprit en parlant. C’est pourquoi, il mérita d’être renseigné et consolé. D’où ce qui suit : VOICI QUE L’ANGE DU SEIGNEUR APPARUT, comme si l’aide de Dieu survenait promptement, Ps 9, 10 : Mon secours dans les difficultés et dans la détresse ; Ps 53[54], 6 : Voici que Dieu vint à mon aide et que le Seigneur accueillit mon âme.
123. L’ANGE DU SEIGNEUR. En effet, personne ne peut mieux disculper que celui qui est conscient de la préservation de la virginité. On croit donc que le même ange qui a été envoyé à Marie, Lc 1, 6, a été envoyé à Joseph, Ps 33[34], 8 : L’ange du Seigneur viendra autour de ceux qui le craignent, c’est-à-dire Marie et Joseph, afin de la libérer de l’infamie et de ne pas abandonner Joseph à son trouble.
124. Mais ici on se demande pourquoi la révélation ne fut pas faite dès le début à Joseph, avant qu’il ne soit ainsi troublé. De plus, pourquoi Marie ne lui révéla-t-elle pas l’annonce angélique qui lui avait été faite. Sur le premier point, il faut dire que cela arriva afin que le témoignage [de Joseph] soit plus crédible. En effet, de même que le Seigneur permit que l’apôtre Thomas doute de sa résurrection, afin qu’il touche en doutant et croie en touchant [Jn 20, 24‑29], et en croyant enlève en nous la blessure de l’incroyance, de même le Seigneur permit que Joseph doute de la chasteté de Marie, afin qu’en doutant, il reçoive la révélation de l’ange et, en la recevant, croie plus fermement.
125. [L’ANGE] APPARUT EN SONGE. Voilà le mode de la révélation. Il faut remarquer qu’apparaître est de la nature de ce qui est par nature invisible, mais qui a le pouvoir d’être vu, comme Dieu et l’ange. En effet, on ne dit pas des choses qui par leur nature peuvent être vues qu’elles apparaissent. C’est pourquoi on parle d’une apparition divine ou angélique. [Matthieu] dit donc à juste titre : [L’ANGE] APPARUT EN SONGE.
126. Mais on se demande ici pourquoi en songe. La raison en est donnée dans la Glose : Joseph était d’une certaine façon dans le doute, de sorte que, pour ainsi dire, il dormait ; et c’est pourquoi on dit que l’ange lui apparut en songe. Une autre raison, meilleure, peut être donnée : comme le dit en effet l’Apôtre, 1 Co 14, 22 : La prophétie a été donnée pour ceux qui croient, mais les signes pour ceux qui ne croient pas. Car, au sens propre, la révélation qu’on appelle prophétique a lieu en songe, Nb 12, 6 : S’il y a parmi vous un prophète du Seigneur, je lui apparaîtrai ou je lui parlerai en songe. Et c’est pourquoi, parce que Joseph était juste et fidèle, une apparition devait lui être faite qui convienne à un croyant, à savoir, une révélation en quelque sorte prophétique. Or, comme l’apparition corporelle est miraculeuse, une telle apparition ne lui convenait pas, puisqu’il avait la foi et était croyant. Mais alors, on se demande pourquoi une apparition visible s’est produite pour Marie, alors qu’elle était la plus croyante. Il faut dire que le mystère de l’incarnation a été révélé au départ à la Vierge Marie, alors qu’il était plus difficile d’y croire ; c’est pourquoi, il fallait qu’une apparition visible lui advienne. Mais, à Joseph, [le mystère de l’incarnation] ne fut pas révélé dès le départ, mais plutôt alors qu’il était pour une grande part déjà accompli, puisqu’il voyait déjà le ventre [de Marie] se gonfler, afin qu’il pût croire plus facilement. C’est pourquoi il lui suffit d’une apparition qui eut lieu comme en songe.
127. JOSEPH, FILS DE DAVID. Ici sont présentées les paroles de la révélation. Elles se divisent en trois parties, en fonction des trois choses que l’ange fait. En effet, il interdit d’abord le divorce à Marie et à Joseph. En second lieu, il dévoile le mystère de l’incarnation, lorsqu’il dit : CE QUI EST NÉ EN ELLE VIENT DE L’ESPRIT SAINT. En troisième lieu, il annonce à l’avance le service que Joseph allait rendre, c’est-à-dire qu’il rendait à l’enfant : ELLE ENFANTERA UN FILS [1, 21].
128. [L’ange] dit donc : JOSEPH. Il l’appelle afin de le rendre attentif à écouter et pour le rappeler à lui-même. Ceci est courant dans l’Écriture, à savoir que, lorsqu’une apparition est présentée comme venant d’en haut, elle exige de la part de l’auditeur une certaine élévation et attention de l’esprit, Ez 2, 1 : Fils d’homme, lève-toi et je te parlerai, et plus loin : Fils d’homme, écoute comme je t’ai parlé et ne sois pas exaspérant ; Ha 2, 1 : Je me tiendrai sur mes gardes.
129. FILS DE DAVID. Ainsi, il précise la lignée afin d’éviter ce qui est dit en Is 7, 13 : Écoutez, maison de David : est-ce trop peu pour vous de lasser les hommes que vous lassiez aussi mon Dieu, etc. ? En effet, un signe a été donné non pas à une seule personne, mais à toute la tribu ou maison. Ainsi, parce que [l’ange] devait l’informer à ce sujet, il est ordonné [à Joseph], par la mention de sa lignée, de se remémorer l’annonce du prophète.
130. NE CRAINS PAS. Toute apparition, que ce soit celle d’un ange bon ou d’un ange mauvais, provoque une certaine crainte, et cela, parce qu’une telle apparition est inhabituelle et pour ainsi dire étrangère à la nature de l’homme. Elle met ainsi l’homme comme hors de lui-même. Mais il y a une différence sur ce point, car l’apparition d’un ange mauvais frappe de terreur et laisse l’homme dans la terreur, à savoir qu’elle entraîne plus facilement au péché l’homme pour ainsi dire mis hors de lui-même. Mais l’apparition d’un ange bon, bien qu’elle frappe de terreur, est aussitôt menée à sa conclusion et à la consolation qu’elle entraîne, à savoir que l’homme revienne à lui et porte attention à ce qui lui est dit. D’où Lc 1, [11‑13], où il est dit que l’ange apparut à Zacharie, poursuit aussitôt : Ne crains pas, Zacharie, et de même : Ne crains pas, Marie. Ainsi, après l’apparition à Joseph, la consolation suit aussitôt. Celui-ci avait une double crainte, à savoir, de Dieu et aussi du péché, c’est-à-dire de pécher en cohabitant avec Marie parce qu’il était conscient d’un péché. C’est pourquoi NE CRAINS PAS suit, à savoir : ne crains pas de pécher, DE PRENDRE MARIE COMME ÉPOUSE. Il faut remarquer qu’elle est appelée « épouse », non en raison du mariage, mais en raison des fiançailles C’était en effet la coutume, dans l’Écriture, d’appeler les fiancées épouses, et les épouses, fiancées. Mais on se demande comment il ordonne de la prendre, alors qu’il ne l’a pas encore renvoyée. Et il faut dire que, bien qu’il ne l’eût pas renvoyée corporellement, cependant, dans son âme, il l’avait renvoyée. C’est pourquoi il lui est ordonné de la prendre. Ou bien : NE CRAINS PAS DE LA PRENDRE, pour ce qui est de la solennité et de la célébration des noces.
131. CE QUI EST NÉ EN ELLE VIENT DE L’ESPRIT SAINT. Ici, [Matthieu] dévoile le mystère de l’incarnation. Et remarquez que, alors qu’il y avait trois choses : la Vierge même qui conçoit, le Fils de Dieu conçu et la puissance active de l’Esprit Saint, l’ange exprime bien deux choses, à savoir, celle qui conçoit et l’auteur de la conception, mais n’exprime que de manière imprécise la troisième, le Fils même de Dieu conçu : CE QUI EST NÉ EN ELLE, dit-il. C’était afin de signaler que cela même est ineffable et incompréhensible, non seulement pour l’homme, mais aussi pour les anges eux-mêmes. EN EFFET, il dit : CE QUI EST NÉ EN ELLE (il ne dit pas d’elle, parce que naître d’une mère, c’est venir à la lumière ; mais naître en elle est le fait même d’être conçu), VIENT DE L’ESPRIT SAINT.
132. Tel est le témoignage angélique, qui conduit l’évangéliste à prouver ce qu’il avait dit plus haut : ELLE SE TROUVA ENCEINTE DE L’ESPRIT SAINT. Il faut remarquer que, dans la conception des autres femmes, la puissance formative se trouve dans la semence de l’homme, dont le sujet est la semence, et par cette puissance le fœtus est formé et se développe dans le corps de la femme. Le Saint-Esprit a donc remplacé [cette puissance formative]. C’est pourquoi on trouve parfois que les saints disent que l’Esprit Saint joua là le rôle de la semence, mais parfois il est dit qu’il n’y eut pas de semence. Et la raison en est que, dans la semence de l’homme, il y a deux choses, à savoir la substance corrompue elle-même qui provient du corps de l’homme, et la puissance formative. Il faut donc dire que l’Esprit Saint a joué le rôle de la semence pour ce qui était de la puissance formative ; mais il n’y intervint pas en tant que substance corporelle, parce que la chair du Christ, ou sa conception, ne fut pas produite à partir de la substance de l’Esprit Saint. Et ainsi, il est clair que l’Esprit Saint ne peut pas être appelé le père du Christ parce qu’[Il ne l’est] ni selon la nature divine, ni selon la nature humaine. Selon la nature divine, car même si le Christ possède la même gloire que le Saint-Esprit, le Fils, pour ce qui est de la nature divine, ne reçoit rien du Saint-Esprit. C’est pourquoi il ne peut pas être appelé le Fils [de l’Esprit Saint] : en effet, le Fils reçoit quelque chose du Père. De même [ne l’est-il] pas selon [la nature] humaine, parce que le père et le fils doivent se rejoindre par la substance ; or, le Christ, bien qu’il ait été conçu par la puissance du Saint-Esprit, ne [l’a pas été] cependant à partir de la substance du Saint-Esprit.
133. Or, ce qui est dit en Pr 9, 1 : La sagesse construira sa demeure, est contraire à cela. Il semble donc que la Sagesse divine elle-même, à savoir, le Fils de Dieu, s’est unie à la nature humaine, et ainsi n’a pas été produite par la puissance du Saint-Esprit. Mais à cela il y a une double réponse selon Augustin. La première est que cette parole, qui est écrite en Pr 9, 1, s’entend de l’Église, que le Christ a fondée par son sang. L’autre [réponse] est que les œuvres de la Trinité sont indivises. Et ainsi, ce que fait le Fils, le Saint-Esprit le fait aussi, mais cela est cependant attribué par une certaine appropriation à l’Esprit Saint. Et la raison en a été donnée plus haut.