2519. Plus haut, le Seigneur a proposé la parabole du jugement, dans laquelle des reproches sont adressés à celui qui ne conserve pas un bien spirituel reçu intérieurement ; ici, [le Seigneur] présente une parabole dans laquelle quelqu’un ne fait pas fructifier les biens reçus. Elle se divise donc : premièrement, il est question de la distribution des dons ; deuxièmement, de l’usage qui en est fait ; troisièmement, du jugement de ceux qui en font usage. Le second point [se trouve] en cet endroit : CELUI QUI AVAIT REÇU CINQ TALENTS S’EN ALLA, etc. [25, 16] ; le troisième, en cet endroit : APRÈS UN LONG TEMPS, etc. [25, 19].
2520. À propos du premier point, [le Seigneur] fait trois choses : premièrement, il présente la nécessité de distribuer ; deuxièmement, la distribution ; troisièmement, le départ de celui qui distribue.
Il montre la nécessité par ce qu’il dit : C’EST COMME UN HOMME, QUI PARTANT EN VOYAGE, APPELA SES SERVITEURS ET LEUR REMIT SES BIENS. Vous devez remarquer ici que cet homme est le Christ. Nous pouvons dire qu’il est parti en voyage de trois manières : parce qu’il se dirigeait vers un endroit où, bien que [celui-ci] lui appartînt en propre par [sa] divinité, à savoir, le ciel, il se rendait comme pèlerin selon [sa] chair, car aucune chair n’y était montée. Ainsi, Jn 3, 13 : Personne ne monte au ciel que celui qui descend du ciel, le Fils de l’homme qui est au ciel. De même, il partait vers le ciel puisque, pèlerin dans le monde, il partait vers le ciel. Jr 14, 8 : Pourquoi es-tu comme un étranger sur la terre et comme un voyageur qui refuse de rester ? On peut aussi l’entendre spirituellement : maintenant, il s’éloigne de nous parce que nous nous éloignons de lui. 2 Co 5, 6 : Alors que nous sommes dans notre corps, nous cheminons loin du Seigneur. Mais lorsque nous le verrons, alors nous ne serons plus comme des pèlerins, mais comme des citoyens et des familiers de Dieu.
2521. Et il faut remarquer que, comme le dit Origène, là où on dit COMME, il faut ajouter quelque chose, pour que cela soit une comparaison, tel qu’on le lit plus haut, 24, 27 : Comme l’éclair surgit de l’orient, de même en sera-t-il de l’avènement du Fils de Dieu. Mais ici, cela n’est pas présenté comme une comparaison et, par la suite, rien d’autre n’est présenté. Pour cette raison, il faut le lire ainsi : un homme, partant en voyage en tant qu’homme, car le Christ est Dieu et homme. De sorte que, en tant que Dieu, il ne part pas en voyage, car tout est à nu et accessible à ses yeux, He 4, 13. Mais il part en voyage en tant qu’homme. Jn 1, 14 : Nous l’avons vu, le Fils unique issu du Père, c’est-à-dire comme un Fils unique issu du Père.
2522. Et parce qu’il partait en voyage, il lui était nécessaire de confier ses biens. Il fait cela lorsqu’il dit : IL APPELA SES SERVITEURS ET LEUR REMIT SES BIENS. Premièrement, la générosité du donateur est abordée ; deuxièmement, la diversité des biens, ainsi que la liberté de donner.
2523. La générosité de celui qui donne est abordée sous deux aspects : il prend les devants auprès de ceux à qui il donne ; de même, il donne avec largesse. Il prend les devants, car celui qui attend pour donner, diminue sa générosité. Mais le Seigneur n’agit pas ainsi. Ps 20[21], 4 : Seigneur, tu es allé au-devant de lui par tes douces bénédictions. IL APPELA DONC SES SERVITEURS : ce ne sont pas eux qui l’ont [appelé]. Ainsi, en Jn 15, 16 : Vous ne m’avez pas choisi, mais moi je vous ai choisis. Rm 8, 29 : Ceux qu’il a connus à l’avance, il les a aussi prédestinés. Sa générosité est aussi abordée, car [il remet] ce qui lui appartient : IL LEUR REMIT SES BIENS, et non pas ceux d’un autre. Certains sont généreux avec les biens des autres, mais non avec les leurs ; lui l’est avec ce qui lui appartient. On peut ainsi entendre de lui ce qui est dit en Ps 67[68], 19 : Tu as gravi les hauteurs, pris des captifs, tu as donné des dons aux hommes.
2524. Ensuite, la diversité des dons est présentée : À L’UN IL DONNA CINQ TALENTS, À UN AUTRE DEUX, À UN TROISIÈME UN SEUL. Il distribue ceux-ci en trois : le trentième, le soixantième et le centième, car toute multitude se répartit entre ce qui est meilleur, ce qui est moins bon et ce qui est moyen. Ces talents sont les divers dons des grâces : en effet, de même qu’un certain poids de métal est appelé talent, de même la grâce est-elle un poids qui fait pencher l’âme elle-même. C’est ainsi que l’amour est le poids de l’âme. L’Apôtre [dit] en 1 Co 12, 4 : Les grâces sont réparties. Ces dons sont donc répartis, de sorte qu’ils ne sont pas donnés également à tous. Ep 4, 7 : À chacun de nous la grâce a été donnée en proportion du don du Christ. Et c’est ce qu’il dit : À L’UN IL DONNA CINQ TALENTS, À UN AUTRE DEUX, À UN TROISIÈME UN SEUL.
2525. Quelle est la raison de ce nombre ? Nous pouvons dire que quelqu’un [bénéficie] d’une telle surabondance qu’il reçoit le double, mais un autre, plus du double. De sorte que celui qui reçoit deux [talents] est, par rapport à celui qui en reçoit un seul, dans une proportion du double ; mais celui qui en reçoit cinq, dans une proportion qui dépasse le double. [Le Seigneur] veut donc dire que celui-là en reçoit cinq qui en reçoit dans une mesure incomparable. Nous pouvons aussi dire que ces dons sont les paroles de Dieu, des paroles de sagesse. En effet, la sagesse est fréquemment comparée aux richesses. Is 33, 6 : La sagesse, c’est la richesse du salut.
2526. Que veut-il dire lorsqu’il dit : À L’UN IL DONNA CINQ TALENTS, À UN AUTRE DEUX, À UN TROISIÈME UN SEUL ? Origène dit qu’il a donné cinq talents à celui qui met en rapport avec l’intelligence spirituelle tout ce qui est dit dans l’Écriture ; comme il y a cinq sens corporels, il y a aussi cinq [sens] spirituels. Ainsi le Seigneur a-t-il donné aux apôtres. En Lc 24, 45, il est dit qu’il leur ouvrit l’intelligence afin qu’ils comprennent les Écritures. Et en Dn 1, 17, il est dit que Dieu donna aux enfants de comprendre toute l’Écriture.
2527. Qui sont ceux qui reçoivent deux [talents] ? Selon Origène, la dualité est le nombre de la matière. Ainsi tout nombre est composé de deux et d’un. De sorte que la matière est attribuée au nombre deux, et la forme à l’unité. On dit donc que ceux-là en reçoivent deux qui reçoivent moins, car ils ne savent pas se conduire en tout, mais ils sont experts en quelque chose : ils sont de bons constructeurs ou quelque chose de ce genre. Ainsi, selon Origène, celui qui en reçoit un reçoit davantage que celui qui en reçoit deux. Selon Grégoire et Jérôme, c’est l’inverse, car, par les cinq talents, les cinq sens sont signifiés. De sorte que celui-là reçoit cinq talents qui reçoit une grâce de Dieu se rapportant aux choses temporelles, sur lesquelles porte l’action des sens. Par les deux [talents], on entend les sens et l’intelligence. Par un seul [talent], seule l’intelligence est soulignée. Celui-là donc reçoit un seul talent qui reçoit une grâce pour comprendre, et non pour agir. Selon Hilaire, celui-là reçoit cinq [talents] qui trouve le Christ dans les cinq livres de Moïse ; [en reçoit] deux celui qui vénère la grâce du Nouveau et de l’Ancien Testament, et qui vénère dans le Christ la nature divine et [la nature] humaine ; [en reçoit] un seul le Juif, qui trouve sa gloire dans les seules [dispositions] de la loi.
2528. Vient ensuite la raison : À CHACUN SELON SES CAPACITÉS. Si cela est en rapport avec le fait que les talents sont les paroles [de Dieu], l’interprétation est claire, car elles doivent être données en proportion de la plus grande capacité. Jn 16, 12 : Toutefois, j’ai beaucoup de choses à vous dire, que vous ne pouvez pas porter maintenant. Et l’Apôtre [dit] en 1 Co 3, 2 : Comme à des petits enfants, je vous ai donné à boire du lait, et non de la nourriture solide. Il a donc donné aux plus déliés des [dons] plus subtils.
2529. Mais si nous mettons ceci en rapport avec les biens des grâces, il faut savoir que certains ont dit que [le Seigneur] donnerait des biens gratuits en proportion des biens naturels, de sorte que l’homme qui a plus de biens naturels a aussi davantage de biens gratuits. Cela a été vrai pour les anges, mais ne l’est pas pour les hommes. Et pour quelle raison ? Parce que, chez les anges, il n’existe que la seule nature spirituelle ; ils sont mus selon la totalité de leur puissance vers ce vers quoi ils sont mus. Ainsi, ils reçoivent autant que le permet leur capacité. Mais l’homme est constitué de deux natures contraires, dont l’une est éloignée de l’autre par son corps. De sorte qu’il ne lui est donné que dans la mesure où l’homme s’applique à ce bien naturel.
2530. Il y a eu aussi une autre erreur : elle disait que l’amorce de la grâce venait de nous. À cela s’oppose Augustin conformément à la parole de l’Apôtre, 2 Co 3, 5, qui dit que nous ne sommes pas capables de penser à quelque chose de nous comme si cela venait de nous. Or, y a-t-il un principe antérieur à la pensée ? Et si la pensée ne vient pas de nous, l’action non plus [ne vient] donc pas [de nous]. De sorte que plus on fait d’effort, plus on a de grâce, mais plus on fait d’effort, plus on a besoin d’une cause supérieure. Lm 5, 21 : Convertis-nous à toi, et nous serons convertis. Mais si tu te demandes pourquoi l’un a plus de grâce qu’un autre, je dis qu’il y a à cela une cause prochaine et une cause première : [la cause] prochaine est l’effort plus grand de l’un plutôt que de l’autre ; la cause première est l’élection divine. Si 33, 7 : Pourquoi un jour dépasse-t-il l’autre, une lumière une autre, une année une autre, et un soleil un autre soleil ? Ils ont été répartis par la connaissance du Seigneur. Et quelle en est la raison ? Voyez comme il en va autrement d’un agent universel et [d’un agent] particulier. L’agent particulier suppose qu’il y a quelque chose avant lui et, sous cet aspect, il agit diversement, comme lorsqu’un artisan donne une forme à une matière et une autre à une autre. Mais s’il pouvait faire la matière, on dirait qu’un tel a fait telle matière, de sorte qu’il produirait la forme conformément à sa volonté. Ainsi le Seigneur, puisqu’il est le créateur de toutes choses, a créé celui-ci pour le faire tel. On comprend donc que la capacité de la nature s’entend en tenant compte de l’effort.
2531. Puis, le départ de celui qui donne est présenté, lorsque [le Seigneur] dit : ET IL PARTIT AUSSITÔT. On peut comprendre que celui-ci est parti en voyage, car, lorsqu’il eut dit aux apôtres : Recevez le Saint-Esprit, Jn 21, 22, et à Pierre, Jn 21, 17 : Pais mes brebis, il partit immédiatement. C’est pourquoi il disait, Jn 13, 33 : Mes petits enfants, je suis avec vous pour un peu de temps encore, et il monta [au ciel] immédiatement. Ou bien, on peut dire qu’il partit sans se retirer, parce qu’il les livra à leur libre arbitre, car il ne les force pas à utiliser les dons qu’il a donnés.
2532. CELUI QUI AVAIT REÇU CINQ TALENTS, etc. Ici est présentée l’utilisation des dons et cela, pour les trois serviteurs : premièrement, pour le premier ; deuxièmement, pour le deuxième, troisièmement, pour le troisième.
Il dit donc : CELUI QUI AVAIT REÇU CINQ TALENTS PARTIT. Le progrès de la vertu est indiqué ici. Ps 83[84], 8 : Ils iront de vertu en vertu. Et on lit cela en Gn 26, 13 : Il allait croissant et se développant. En effet, la vertu se développe par l’exercice de l’acte, car si l’on n’agit pas, elle s’éteint. C’est pourquoi il dit : IL [LEUR] FIT PRODUIRE. On dit ainsi en Pr 13, 4 : L’âme de ceux qui agissent se développe.
2533. IL EN GAGNA CINQ AUTRES. Et comment ? On profite de deux façons : d’une manière, pour soi-même ; d’une autre manière, pour un autre. Pour soi-même, si on a l’intelligence des Écritures, de sorte qu’on profite ; si [on a] la charité, de sorte qu’on soit utile aux autres. Celui-là a fait en sorte de profiter à un autre en communiquant ce qu’il a reçu. 1 P 4, 10 : Chacun mettant au service les uns des autres la grâce qu’il a reçue. Ainsi, si tu communiques ce que tu as reçu, tu en gagnes autant. C’est pourquoi [le Seigneur] dit : IL EN GAGNA CINQ AUTRES, car il est rare que quelqu’un apporte à un autre ce qu’il n’a pas. 1 Co 11, 23 : Moi, j’ai reçu du Seigneur ce que je vous ai transmis. Il fait un profit à partir de ce qu’il a. L’Apôtre dit : Sa grâce n’a pas été vaine en moi. Selon Hilaire, celui-là en a gagné cinq qui progresse dans les cinq livres de Moïse, afin de gagner le Christ.
2534. DE MÊME, CELUI QUI EN AVAIT REÇU DEUX, à savoir, qui progresse en intelligence et en action, EN GAGNA-T-IL DEUX AUTRES, à savoir, un supplément par rapport aux deux choses. Ou bien, DEUX, parce qu’il n’a pas seulement fait fructifier en prêchant aux hommes, mais aussi aux femmes, selon Grégoire. Selon Origène, ce qu’il avait reçu selon la raison naturelle se rapporte à l’intelligence.
2535. MAIS CELUI QUI N’EN AVAIT REÇU QU’UN S’EN ALLA CREUSER UN TROU DANS LA TERRE, etc. Qu’est-ce que CREUSER DANS LA TERRE ? Cela s’interprète de trois façons, selon Grégoire. Celui-là cache le trésor qui cache le don reçu dans les péchés de la chair ou dans ce qui est temporel. Ainsi, celui qui peut progresser dans les choses temporelles et se tourne vers les réalités terrestres cache l’argent de son maître dans la terre. C’est d’eux que parle le Ps 16[17], 11 : Ils ont décidé de porter leurs yeux vers la terre. Selon Origène, quelqu’un possède le don d’intelligence, mais veut vivre religieusement et vivre seulement pour lui-même, alors qu’il pourrait être utile à un grand nombre. Celui-ci cache dans la terre. Tb 12, 7 : C’est un honneur de révéler et de confesser les œuvres de Dieu. En effet, cet argent est destiné à être multiplié, non à être caché. Hilaire [dit] : « Qui sont ceux qui n’en reçoivent qu’un ? Les Juifs, qui n’acceptent que le seul sens littéral. » Ceux-là cachent l’argent dans la terre, c’est-à-dire dans la chair du Christ, qui, à cause de la chair, ne peuvent croire qu’il est lui-même Dieu. Ainsi, l’Apôtre [dit], 1 Co 1, 23 : Mais nous, nous annonçons le Christ Jésus, scandale pour les Juifs et folie pour les Gentils.
2536. LONGTEMPS APRÈS, LE MAÎTRE DE CES SERVITEURS REVINT. Ici, il s’agit du jugement. Premièrement, la raison de l’avènement du jugement est présentée ; deuxièmement, [il est question] du jugement, en cet endroit : ET IL DÉCIDA DE RÉGLER SES COMPTES AVEC EUX [25, 19].
Il faut remarquer que nous devons rendre compte de nos œuvres et de nos dons à Dieu, plus haut, 12, 36 : De toute parole que vous aurez dite, vous devrez rendre compte. Et plus haut, 18, 23 : Le royaume des cieux est semblable à un homme qui voulut régler ses comptes avec ses serviteurs.
2537. Premièrement, cela est présenté d’une manière particulière : ET IL DÉCIDA DE RÉGLER SES COMPTES AVEC EUX, car chacun est tenu de rendre compte d’abord lors de sa mort, et, en second lieu, au jour du jugement, lorsque nous devrons nous tenir devant le tribunal du Christ. Lorsque [le Seigneur] dit : LONGTEMPS APRÈS, LE MAÎTRE REVINT, cela peut être mis en rapport avec les deux. En effet, si on le met en rapport avec le jour du jugement, on laisse entendre qu’il y a un long intervalle entre l’avènement du Christ et le jour du jugement, à l’encontre de ce que certains ont cru à l’époque de l’Apôtre, 2 Th 2, 2 : Ne vous laissez pas effrayer comme si le jour du Seigneur était déjà là.
2538. Mais si [cela est mis en rapport] avec le jour de la mort, Origène dit : « Voyez comme celui qui a peu vécu a été à peine utile à l’Église. » Pierre montre cela, à qui le Seigneur a dit, Jn 21, 18 : Lorsque tu auras pris de l’âge, tu étendras ta main et un autre t’attachera. De même [en a-t-il été] de Paul, qui était adolescent lors de sa conversion, puis a vieilli ; il dit ainsi à Philémon, 9 : Paul, âgé, etc. Lorsqu’il est dit : LONGTEMPS APRÈS, il faut donc comprendre que le Seigneur a laissé une longue période de temps pour qu’on agisse bien. C’est de cela que parle Pr 3, 2 : Il t’apportera de longs jours et de nombreuses années de vie, ainsi que la paix.
2539. CELUI QUI AVAIT REÇU CINQ TALENTS S’APPROCHA ET EN OFFRIT CINQ AUTRES, etc. Il est question ici des trois serviteurs : premièrement, du premier ; deuxièmement, du deuxième ; troisièmement, du troisième.
En premier lieu, la reddition des comptes est présentée ; en second lieu, la récompense due, en cet endroit : SON MAÎTRE LUI DIT, etc. [25, 21].
2540. Pour ce qui est de ce premier [serviteur], [le Seigneur] fait état de son assurance, de sa fidélité, de son humilité, de ses efforts ou de son application. Il aborde son assurance, car il ne s’attendait pas à ce que le maître l’appelât, mais il alla au-devant [de lui]. C’est pourquoi [le Seigneur] dit : IL S’APPROCHA. Paul avait cette assurance par le sang du Christ. He 10, 19 : Ayant l’assurance d’entrer avec les saints dans le sang du Christ. 2 Co 3, 12 : Possédant une telle espérance, nous faisons preuve d’une grande assurance. Sa fidélité est aussi soulignée, car IL [LUI] EN OFFRIT CINQ AUTRES. Celui-là serait infidèle qui s’attribuerait quelque chose des biens du Seigneur. Aussi celui-ci en offrit-il la totalité au maître. Ainsi donc, si tu fais quelque chose de bien, si tu convertis quelqu’un et te l’attribues, et non à Dieu, tu n’es pas fidèle. 1 Ch 29, 14 : Tout t’appartient, et ce que nous avons reçu de ta main, nous te l’avons donné. De même, l’humilité de sa reconnaissance du don est signalée, car il reconnaissait qu’il avait reçu de lui. 1 Co 4, 7 : Qu’as-tu que tu n’aies reçu ? Celui-ci confesse donc le don : MAÎTRE, TU M’AS REMIS CINQ TALENTS, etc. De même, il aborde son effort ou son application : VOICI CINQ AUTRES TALENTS QUE J’AI GAGNÉS. Il disait donc à juste titre avec l’Apôtre : La grâce de Dieu n’a pas été vaine en moi [1 Co 15, 10].
2541. Vient ensuite la récompense appropriée, et, à propos de celle-ci, [le Seigneur] fait quatre choses. Premièrement, [le maître] félicite [ce serviteur] ; deuxièmement, il fait l’éloge de [ses] mérites ; troisièmement, l’équité du jugement [est présentée] ; quatrièmement, la grandeur de la récompense.
[Le maître] félicite [ce serviteur] lorsqu’il dit : LE MAÎTRE LUI DIT : « C’EST BIEN, SERVITEUR BON ET FIDÈLE, etc. » Ainsi est-il dit en Is 62, 5 : Voici que l’époux se réjouira à cause de l’épouse et que le Seigneur se réjouira à cause de toi. Aussi l’accueille-t-il avec exultation, lorsqu’il dit : C’EST BIEN ! C’est là une expression d’exultation.
2542. Vient ensuite l’éloge. Premièrement, [le maître] loue l’humilité, lorsqu’il dit : SERVITEUR, parce qu’il reconnaissait qu’il était son serviteur. Lc 17, 10 : Lorsque vous aurez tout bien accompli, dites : « Nous sommes des serviteurs inutiles. » Il loue aussi [sa] bonté par le fait de dire : BON, car le bien à proprement parler se diffuse lui-même. Ainsi, celui qui était bon a multiplié le bien. Il loue aussi [sa] fidélité, car il n’a rien retenu pour lui-même, mais a tout offert au maître. [Celui-ci] dit donc : [SERVITEUR] FIDÈLE. 1 Co 4, 2 : Déjà cherche-t-on parmi les dispensateurs s’il s’en trouve un qui soit fidèle. Et, plus haut, 24, 45 : Qui penses-tu est le serviteur fidèle et sage ? [Le maître] l’approuve donc en disant : FIDÈLE. En effet, ce n’est pas celui qui se recommande lui-même qui est un homme éprouvé ; c’est celui que le Seigneur recommande, 2 Co 10, 18.
2543. [Le maître] présente ensuite l’équité afin de montrer l’équité du jugement, lorsqu’il dit : TU AS ÉTÉ FIDÈLE EN PEU DE CHOSES ; JE T’ÉTABLIRAI SUR BEAUCOUP. Ce peu de choses est tout ce qui fait partie de la vie présente, car cela n’est pour ainsi dire rien en comparaison des réalités célestes. Il veut donc dire : « Parce que tu as été fidèle à rendre compte des biens qui font partie de la vie présente, JE T’ÉTABLIRAI SUR BEAUCOUP, c’est-à-dire que je te donnerai [les biens] spirituels, qui dépassent tous ces biens. » Lc 16, 10 : Celui qui est fidèle pour la plus petite chose est fidèle pour une plus grande.
2544. Vient ensuite la grandeur de la récompense : ENTRE DANS LA JOIE DE TON MAÎTRE. En effet, la joie est une récompense. Jn 16, 22 : Je vous verrai, et votre cœur se réjouira. Quelqu’un pourrait dire : « La vision n’est-elle pas la récompense, ou quelque autre bien ? » Je dis que, si quelque chose d’autre est la récompense, la joie est cependant la récompense finale. Comme je pourrais dire que le lieu inférieur est la fin de ce qui est lourd, de même en est-il du fait de reposer dans ce lieu, et cela est encore plus important. Ainsi la joie n’est rien d’autre que le repos de l’âme dans le bien obtenu, de sorte qu’on parle de joie en raison de la fin. Et pourquoi [le maître] dit-il : ENTRE DANS LA JOIE ? Il faut dire qu’il existe une double joie : [celle qui porte] sur les biens extérieurs, et [celle qui porte] sur les biens intérieurs. Celui qui se réjouit des biens extérieurs n’entre pas dans la joie, mais la joie entre en lui ; mais celui qui se réjouit des biens spirituels entre dans la joie. Ct 1, 5 : Le roi m’a introduit dans sa chambre.
2545. Ou bien, autre [interprétation] : ce qui existe dans un autre est contenu par celui-ci, et ce qui contient est plus grand. Ainsi donc, lorsque la joie porte sur quelque chose qui est plus petit que ton cœur, alors la joie entre dans ton cœur. Mais Dieu est plus grand que le cœur. Ainsi, celui qui se réjouit à propos de Dieu entre dans la joie. De même, il entre DANS LA JOIE DU SEIGNEUR, c’est-à-dire à propos du Seigneur, car le Seigneur est vérité. De sorte que la béatitude n’est rien d’autre que la joie de la vérité. Ou bien, [autre interprétation] : ENTRE DANS LA JOIE DE TON MAÎTRE, c’est-à-dire réjouis-toi de ce qu’il se réjouit et de ce dont se réjouit ton maître, à savoir, de la jouissance de lui-même. L’homme se réjouit donc comme le Seigneur lorsqu’il possède la jouissance du Seigneur. C’est ainsi que le Seigneur dit aux apôtres : J’ai établi que vous boirez et mangerez à ma table dans mon royaume, c’est-à-dire que vous serez heureux de cela même dont je suis heureux.
2546. VINT ENSUITE CELUI QUI AVAIT REÇU DEUX TALENTS. Plus haut, il a été question du jugement concernant le premier serviteur qui avait reçu cinq talents ; ici, il est question du jugement concernant le deuxième serviteur qui avait reçu deux talents.
Pour le sens littéral, il ne diffère en rien du premier et il n’y a rien d’autre à dire que ce qui a été dit du premier. Il n’est donc pas nécessaire de le répéter, car ce [deuxième serviteur] reçoit les mêmes éloges et la même récompense que celui qui avait reçu cinq talents. Par cela il faut comprendre, selon Origène, que celui qui a reçu un petit don de Dieu et en fait bon usage selon ses capacités, reçoit et mérite autant que [celui qui en a reçu] un grand. En effet, le Seigneur exige seulement de tout homme qu’il le serve de tout son cœur, comme on le lit en Dt 6, 5.
2547. Mais de ceci on peut douter. Supposons que quelqu’un possède une large mesure de biens, et un autre, une petite. Si ce dernier agit selon le peu de charité qu’il a reçue, il méritera autant que celui qui en a davantage reçu, ce qui semble ne pouvoir exister, car ainsi celui qui a moins de charité mérite autant ou plus que celui qui en a davantage. Il faut donc faire une distinction : certaines choses sont bonnes, qui donnent la perfection, suscitent et inclinent l’acte de la volonté ; certaines ne le font pas. Le don qui incline la volonté et suscite l’acte est la charité. Il ne peut donc arriver que quelqu’un ait davantage de charité sans en faire un usage plus grand et meilleur. Mais il existe d’autres dons dont quelqu’un peut faire usage selon une charité plus ou moins grande, comme la science et les choses de ce genre. Pour ces dons, celui qui fait usage d’un plus grand effort mérite davantage une récompense. C’est ainsi qu’il est dit en Lc 21, 3s, qu’une pauvre femme a déposé davantage dans le trésor que ceux qui y avaient déposé plus, car elle en a fait usage selon tout ce qu’elle pouvait.
2548. VINT ENFIN CELUI QUI N’AVAIT REÇU QU’UN SEUL TALENT, ET IL DIT. Ici est précisé le jugement du mauvais serviteur. Premièrement, une justification est présentée ; deuxièmement, la condamnation qu’il reçoit, en cet endroit : MAIS SON MAÎTRE LUI RÉPONDIT [25, 26].
2549. [Ce serviteur] a présenté une justification étonnante. En effet, il a d’abord exprimé un blasphème ; à cause de cela, il est tombé dans la négligence ; troisièmement, il en conclut à son innocence. Mais un tel syllogisme n’était pas valable. [Il exprime] un blasphème lorsqu’il dit : MAÎTRE, JE SAIS QUE TU ES UN HOMME DUR. [Il est tombé dans] la négligence lorsqu’il dit : JE SUIS ALLÉ CACHER TON TALENT, etc. [Il conclut à] son innocence lorsqu’il dit : VOICI CE QUI T’APPARTIENT. Remarquons que [le Seigneur] dit qu’IL S’APPROCHA. Il a été dit plus haut de celui qui avait reçu cinq talents qu’il s’approcha, c’est-à-dire qu’il avait confiance. Mais celui-ci ne s’est pas approché avec confiance, mais avec violence. Ou bien, [autre interprétation] : certains, lorsqu’ils agissent mal, semblent en tirer profit. Pr 26, 16 : Le paresseux semble plus sage à ses propres yeux que sept hommes qui parlent avec sagesse. Il lui avait donc semblé qu’il avait bien agi. Selon Origène, il semble qu’il s’agisse de celui qui pense que Dieu est dur comme un homme dur, en raison de quoi il s’en éloigne à cause de la dureté. Si 9, 18 : Reste loin de l’homme qui a le pouvoir de tuer. De même donc que celui qui sait qu’un homme est dur ne veut pas le servir, de même certains pensent-ils de Dieu qu’il est un homme dur.
2550. Sur ce point, ce serviteur partageait trois opinions inexactes au sujet de Dieu : la première, que Dieu n’est pas miséricordieux ; la deuxième, qu’on pourrait lui ajouter quelque chose par nos biens ; la troisième, que tout ne vient pas de Dieu. Et toutes ces opinions inexactes venaient d’une seule source mauvaise : il pensait que Dieu était comme un homme. Cela est indiqué lorsqu’il dit : JE SAIS QUE TU ES UN HOMME DUR, c’est-à-dire : « Je pense que tu es un homme », ce qui n’est pas vrai, comme on le lit en Nb 23, 19 : Dieu n’est pas comme l’homme. Is 55, 9 : Comme les cieux sont supérieurs à la terre, ainsi mes sentiers dépassent-ils vos sentiers. Et [le serviteur] dit DUR, parce qu’un homme dur ne plie pas. Jb 41, 15 en dit : Son cœur s’endurcira comme l’enclume sous les coups du marteau. Mais le Seigneur n’est pas ainsi, car le Seigneur fait miséricorde et il est miséricordieux, Ps 110[111], 4.
2551. La dureté vient habituellement de l’avarice. Pr 29, 4 : Le roi juste relève le pays, [le roi] avare le détruira. [Le serviteur] estime donc que [le maître] est dur, et donc avare. Il lui attribue donc ce qui est le propre de l’avare : TU MOISSONNES OÙ TU N’AS PAS SEMÉ, ET TU RÉCOLTES OÙ TU N’AS PAS RÉPANDU, c’est-à-dire que « tu es si dur que tu ne cesses de prendre ce qui appartient à un autre ». Toutefois, cela est faux. Jb 35, 7 : Au surplus, si tu agis justement, que lui donneras-tu ou que recevra-t-il de ta main ? Et en Ps 15[16], 2 : Tu n’as pas besoin de mes biens. Il disait donc de Dieu qu’Il avait besoin de nos biens.
2552. La troisième [opinion] était qu’il existait un bien qui ne venait pas de Dieu, comme certains disent qu’ils ne tiennent pas de Dieu ce qu’ils possèdent comme patrimoine ou par suite de leurs efforts. C’est ce qu’il dit : LÀ OÙ TU N’AS PAS SEMÉ. S’oppose à cela Jc 1, 17 : Tout don excellent, ton don parfait vient d’en-haut et provient du Père des lumières. De même, certains, estimant qu’Il est dur, se retirent de son service. De sorte que certains, qui peuvent apporter beaucoup, disent : « Si j’entendais les confessions et prêchais, peut-être que cela tournerait mal pour moi. » Ceux-là disent que Dieu est dur. De même, certains disent : « Si j’entrais en religion, peut-être que je pécherais et serais plus mauvais. » Ceux-ci disent de Dieu qu’il est dur, qui croient que, s’ils s’attachaient à Dieu, Il leur ferait défaut. Ceux-là sont semblables à ceux qui désespèrent de la miséricorde de Dieu. C’est ce qu’alléguait ce serviteur.
2553. Et cependant, ces choses sont vraies et s’appuient sur une autorité. En effet, [Dieu] est dur envers les pécheurs et tendre avec ceux qui recourent à Lui. Sg 11, 11 : Comme un père qui avertit, tu as mis ceux-ci à l’épreuve ; comme un roi dur qui interroge, tu as condamné ceux-là. Lm 3, 25 : Le Seigneur est bon pour l’âme qui le cherche. 2 Ch 30, 18 : Le Seigneur dans sa bonté exaucera tous ceux qui cherchent de tout leur cœur le Seigneur, le Dieu de leurs pères. Il est donc dur envers les pécheurs et miséricordieux envers les bons. Et il n’est pas douteux qu’il doive être craint, de peur qu’on ne le méprise. Ainsi, He 10, 31 : Il est terrible de tomber entre les mains du Dieu vivant. Mais, comme il est miséricordieux, nous devons espérer que, si quelqu’un se donne à son service, il ne tombera pas, et s’il tombe, il se relèvera. De même, lorsque [le serviteur] dit : TU MOISSONNES OÙ TU N’AS PAS SEMÉ, bien que cela soit faux, cela peut être vrai en un certain sens, car il n’exige pas pour lui-même, mais pour notre utilité. Il moissonne sa propre gloire qu’il n’a pas semée. De même, TU RÉCOLTES OÙ TU N’AS PAS RÉPANDU. En effet, celui qui moissonne prend largement ; mais celui qui récolte reçoit de plusieurs. Ainsi le Seigneur veut-il que sa gloire soit accrue par divers hommes. Aussi l’Apôtre [dit-il], 2 Co 1, 14 : Nous sommes votre gloire, comme vous êtes la nôtre, au jour de notre Seigneur Jésus, le Christ.
2554. De même, lorsqu’il dit : TU MOISSONNES OÙ TU N’AS PAS SEMÉ, cela est vrai dans une certaine mesure, car l’homme sème et Dieu récolte. Jn 4, 37 : Autre est celui qui sème, autre celui moissonne. Je vous ai envoyés moissonner là où vous n’avez pas travaillé. En effet, l’homme sème ses œuvres, et Dieu récolte sa gloire. Ga 6, 8 : Ce que l’homme sème, il le récolte. Et le Seigneur dit, Jn 14, 3 : Je viendrai et je vous prendrai avec moi. En effet, si tu fais l’aumône, tu sèmes, et le Seigneur moissonne, car il considère peut-être que cela lui appartient. Aussi lui-même dit-il, plus loin dans ce chapitre : Ce que vous avez fait à l’un des plus petits des miens, c’est à moi que vous l’avez fait [Mt 25, 40]. De même, comme il a été dit plus haut : La semence est la parole de Dieu. Ainsi, Dieu recueille parfois les fruits d’une bonne œuvre là où la prédication n’a pas été semée. Rm 2, 14 : Les hommes qui n’ont pas de loi sont une loi pour eux-mêmes.
2555. Troisièmement, certaines choses mauvaises sont faites par l’homme, comme [les actions] mauvaises de la chair, dont le mal sera récolté. À ce propos, Ga 6, 8 [dit] : Celui qui sème dans la chair, récolte de la chair la corruption. Cependant, Dieu fait tourner cela en un certain bien, comme le bien de la justice, de l’humilité ou des choses de ce genre.
2556. Ce serviteur a donc d’abord été un blasphémateur. Ensuite, sa négligence est abordée : PRIS DE PEUR, JE SUIS ALLÉ. Ps 13[14], 5 : Ils ont tremblé de peur, alors qu’il n’y avait rien à craindre. Il est vrai qu’il faut craindre Dieu afin d’éviter le péché, selon ce qu’on lit en Jb 31, 23 : En effet, j’ai toujours craint Dieu, comme si les flots s’agitaient au-dessus de moi. Mais ne pas pécher, l’homme doit faire cela par amour, et non par crainte. Vient donc ensuite : J’AI CACHÉ TON TALENT DANS LA TERRE, par crainte, car la crainte servile fait beaucoup de mal.
Il conclut alors : VOICI CE QUI T’APPARTIENT. Il a donc conservé la science et ne l’a pas multipliée. Et cela ne suffit pas, car il faut la multiplier. 1 Co 9, 16 : Si je n’évangélise pas, ce n’est pas une gloire pour moi.
2557. MAIS SON MAÎTRE LUI RÉPONDIT ET LUI DIT. Ici est présentée la condamnation du serviteur. Comme, pour les autres serviteurs, [le Seigneur] avait d’abord fait leur éloge, avait précisé l’équité du jugement, puis la récompense, de même, pour celui-ci, lui fait-il d’abord des reproches, puis lui indique, en deuxième lieu, l’équité du jugement, et, en troisième lieu, la condamnation. Le second point [se trouve] en cet endroit : MAUVAIS SERVITEUR, TU SAVAIS QUE JE MOISSONNE OÙ JE NE SÈME PAS, etc. [25, 26] ; le troisième, en cet endroit : ENLEVEZ-LUI DONC LE TALENT [25, 28].
2558. [Le maître] dit donc : SERVITEUR MAUVAIS ET PARESSEUX. Il l’appelle SERVITEUR, car il avait mis de côté par crainte, et c’est le propre des serviteurs de craindre d’une manière servile. C’est pourquoi [il est dit] en Rm 8, 15 : Vous n’avez pas reçu un Esprit de servitude pour retomber dans la crainte. De même, il l’appelle MAUVAIS parce qu’il avait mal parlé de son maître, plus haut, 12, 35 : L’homme mauvais tire le mal du mauvais trésor de son cœur. De même, l’appelle-t-il aussi PARESSEUX, parce qu’il n’a pas voulu travailler. Pr 20, 4 : Le paresseux n’a pas voulu labourer à cause du froid. À cause du froid, c’est-à-dire de la crainte.
2559. TU SAVAIS QUE JE MOISSONNE OÙ JE NE SÈME PAS, etc. Maintenant, [le maître] le reprend pour sa faute : premièrement, il présente ce qu’il savait ; deuxièmement, ce qu’il fallait faire ; troisièmement, ce qui en découlerait.
Il dit donc : « TU SAVAIS QUE JE MOISSONNE OÙ JE NE SÈME PAS, et cependant, tu ne faisais rien », bien qu’on dise en Lc 12, 47 : Le serviteur qui connaît la volonté de son maître et ne la fait pas sera roué de coups. De même, [le serviteur] avait dit que [le maître] était dur et qu’il récoltait là où il n’avait pas semé. Le Seigneur reconnaît bien qu’il moissonne ce qu’il n’a pas semé, mais il ne reconnaît pas qu’il soit dur, car ce qu’il exige de l’homme, il ne le demande pas par dureté, mais par miséricorde, afin que son bien soit multiplié.
2560. TU AURAIS PLACÉ MON ARGENT CHEZ LES BANQUIERS. Puis vient ensuite : « Tu dis que je moissonne où je n’ai pas semé et que je récolte où je n’ai pas répandu. Mais parce que j’agis ainsi, je veux bien davantage que mon argent se multiplie. » Il parle selon la comparaison qu’on utilise : on confie de l’argent [à un banquier] afin qu’il se multiplie. Cet argent, ce sont les paroles de Dieu. C’est pourquoi, en grec, on lit argyria : en effet, par l’argent, qui produit un son, est indiquée la parole de Dieu. Ps 11[12], 7 : Les paroles du Seigneur sont des paroles sincères, comme de l’argent épuré au feu.
2561. On peut entendre les banquiers de deux manières, en raison de leur double fonction, car ils ont la fonction de vérifier que l’argent est bon, et aussi celle de gagner l’argent qui est présenté. Selon la première [fonction], les banquiers sont les auditeurs qui doivent éprouver ce qu’ils entendent. Jb 12, 11 : Est-ce que l’oreille ne juge pas des paroles ? De même, [ce sont] ceux qui multiplient, comme les apôtres, qui ont donné aux autres le don de l’Esprit Saint et établissent des évêques, etc. Tt 1, 5 : Je t’ai envoyé en Crète afin que tu établisses des anciens dans les villes, etc.
2562. ET, À MON RETOUR, J’AURAIS RETROUVÉ MON BIEN ET PLUS. Ce bien en aurait donc découlé. Et quel est ce bien ? Il est triple. Comme le Seigneur te donne l’intelligence et que tu t’efforces d’agir, tu multiplies. Jc 1, 22 : Mettez la parole en pratique et ne vous limitez pas à l’écouter. De même, comme le Seigneur [te] donne une capacité et que tu t’efforces de bien l’utiliser. 1 P 2, 2 : Comme des enfants nouveau-nés, désirez le lait non frelaté de la parole, afin que, par lui, vous croissiez en vue du salut. De même, ce que tu as en toi-même, efforce-toi de le communiquer aux autres.
2563. Ensuite il présente la peine et, à ce sujet, il fait deux choses : premièrement, il présente la peine du dam ; deuxièmement, [la peine] du sens.
À propos du premier point, il présente d’abord la peine du dam ; en second lieu, la sentence générale, en cet endroit : CAR À TOUT HOMME QUI A, L’ON DONNERA, ET IL AURA DU SURPLUS [25, 29].
2564. Il dit donc : ENLEVEZ-LUI SON TALENT ET DONNEZ-LE À CELUI QUI A LES DIX TALENTS. Comme dit Grégoire, « celui qui avait reçu cinq talents est celui qui possède la science des choses terrestres, qui sont soumises aux cinq sens ; celui qui en a un seul est celui qui possède l’intelligence sans l’action. Il arrive donc que celui qui a l’intelligence s’y exerce ». Ps 118[119], 104 : J’ai compris tes commandements ; c’est pourquoi j’ai haï le chemin de l’injustice. En sens inverse, il arrive parfois que quelqu’un ait le don d’intelligence, mais s’adonne aux choses terrestres et le perde totalement. Ap 3, 11 : Garde bien ce que tu as, de crainte qu’un autre ne reçoive ce que tu as. Ou bien, on peut dire que celui qui reçoit cinq talents a reçu davantage et que, plus il a travaillé, plus il a reçu. L’un a donc reçu le talent de l’autre, parce que l’homme saint ne se réjouira pas seulement de ses biens, mais de tous ceux qui ont été faits par tous, et ainsi il recevra la couronne de l’autre et son talent.
2565. Ensuite est présentée la sentence générale : CAR À TOUT HOMME QUI A, L’ON DONNERA, ET IL AURA DU SURPLUS.
Cela peut être interprété de quatre manières. Première [interprétation] : selon Grégoire, on ne peut enlever à quelqu’un ce qu’il n’a pas. Mais il arrive que quelqu’un possède des dons gratuits et n’ait pas la charité. Ainsi, tout lui sera enlevé, car il ne possède pas pour son bien. 1 Co 13, 1 : Quand je posséderais les langues des hommes et des anges, si je n’ai pas la charité, je deviens comme l’airain qui sonne et la cymbale qui retentit. Ainsi, si l’homme possède la charité, beaucoup de dons lui sont donnés, car il recevra le bien d’un autre, puisqu’il se réjouira du bien de l’autre comme du sien propre.
2566. Chrysostome interprète cela de l’enseignement : celui qui possède la grâce de l’enseignement et ne s’y exerce pas, la perd. Un autre qui ne la possède pas mais s’y exerce, l’acquiert, au point de devenir docteur.
Jérôme donne l’interprétation suivante : quelqu’un qui a du talent et se livre à l’oisiveté devient inculte et engourdi ; quelqu’un qui n’a pas de talent mais s’y exerce acquiert le talent. Et ainsi, la science et le talent sont donnés à celui qui étudie ; et même ce qu’il possède, à savoir, le talent, sera enlevé à celui qui ne l’a pas. De même, selon Jérôme, on interprète cela de la foi, car, à celui qui a la foi, la grâce est donnée. Ep 2, 8 : Vous êtes sauvés par la grâce en vertu de la foi. De sorte que celui qui n’aurait pas la foi, même s’il possédait d’autres choses, celles-ci ne vaudraient rien sans la foi.
Mais Hilaire l’interprète du peuple des Juifs et de Gentils, car les Juifs paraissaient posséder la loi de Dieu et n’ont pas voulu obéir ; ils sont donc devenus des étrangers. Mais le peuple des Gentils a reçu ce qu’il n’avait pas et a partagé la bénédiction de l’olivier.
2567. Ensuite, il est question de la peine du sens. Il y a deux sens : la vue et le toucher. [Le Seigneur] présente donc d’abord la peine de la vue ; en second lieu, [celle] du toucher, lorsqu’il dit : JETEZ DANS LES TÉNÈBRES EXTÉRIEURES CE SERVITEUR INUTILE.
Remarquez qu’il n’est pas puni à cause du mal qu’il a fait, mais à cause du bien qu’il a omis [de faire]. Ainsi, plus haut, 7, 19 : Tout arbre qui ne produit pas de bons fruits sera coupé. Et ailleurs, Jb 15, 2 : Il enlèvera tout palmier qui ne porte pas de fruit. Il est appelé SERVITEUR INUTILE parce que le bien qu’il possède, il ne le dépense pas pour le bien des autres : il aura eu l’intelligence et ne l’aura pas dépensée pour un bon usage en enseignant aux autres ; il aura eu de l’argent, et n’aura pas fait d’œuvres de miséricorde.
2568. JETEZ-LE DANS LES TÉNÈBRES EXTÉRIEURES. Origène dit que certains avant lui ont dit que les damnés seront jetés complètement hors du monde. Ils disent donc que l’enfer se trouve à l’extérieur de l’ensemble du monde. Ils s’appuyaient sur ce qu’a dit Jb 18, 18 : Dieu les enlève du monde. [Origène] lui-même donne l’interprétation suivante : DANS LES TÉNÈBRES, car ils sont dans l’ignorance. Ps 81[82], 5 : Ils n’ont pas su ni compris, ils marchent dans les ténèbres
Puis suit la peine du toucher : LÀ SERONT LES PLEURS ET LES GRINCEMENTS DE DENTS. Cela a été expliqué plus haut, [Mt] 24.