267. Plus haut, l’évangéliste a traité de l’entrée du Christ dans le monde ; maintenant il traite de son parcours, à laquelle il faut porter attention selon la progression de son enseignement, car c’est pour cela qu’il est venu, Jn 18, 37.
268. À propos de son enseignement, deux choses sont considérées : d’abord est présentée la préparation à l’enseignement [Mt 3] ; deuxièmement, l’enseignement lui-même est présenté, au chapitre 5. Or, du docteur de l’enseignement évangélique, deux choses sont requises : premièrement, qu’il soit enveloppé dans les saints mystères ; deuxièmement, qu’il soit de vertu éprouvée. Et ainsi deux choses sont mises avant l’enseignement [du Christ] : son baptême et sa tentation, chapitre 4.
269. À propos du premier point, [Matthieu] fait deux choses : d’abord est introduit le baptême de Jean, en cet endroit : JÉRUSALEM SORTAIT VERS LUI [3, 5] ; deuxièmement, l’instruction des baptisés, en cet endroit : VOYANT BEAUCOUP DE GENS [3, 7]. Ils sont invités par Jean de deux façons : par la parole et par l’exemple. Le second point [se trouve] en cet endroit : JEAN LUI-MÊME AVAIT UN VÊTEMENT EN POILS DE CHAMEAU etc. [3, 4].
270. À propos de l’enseignement de Jean, [Matthieu] fait trois choses. D’abord, la personne du docteur est introduite ; deuxièmement, est abordé l’enseignement ; troisièmement, la confirmation. Le deuxième point [se trouve] en cet endroit : FAITES PÉNITENCE [3, 2] ; le troisième, en cet endroit : C’EST DE LUI QU’IL A ÉTÉ DIT [3, 3].
271. À propos de la personne, cinq choses sont abordées : premièrement, le temps ; deuxièmement, la personne ; troisièmement, la fonction ; quatrièmement, l’application, et, cinquièmement, le lieu.
272. Le premier point [se trouve] en cet endroit : EN CES JOURS-LÀ etc. [3, 1] Et il faut noter que Luc décrit l’époque de la prédication à partir des gouvernants de l’État et des Juifs. Donc, ce que dit Luc est exprimé ici quand [Matthieu] dit : EN CES JOURS-LÀ. Et cela ne doit pas se rapporter aux jours dont il a été fait mention, c’est-à-dire au temps de l’enfance du Christ, car il ne faut pas comprendre que cela s’est passé en ces jours-là où le Christ est revenu d’Égypte. Mais cela est exprimé ainsi parce que le Christ a habité d’une manière continue à Nazareth, Lc 2, 40 : L’enfant grandissait et se fortifiait, plein de sagesse, et la grâce de Dieu était en lui.
273. En deuxième lieu, est mise la personne, en cet endroit : JEAN VINT. Il vint, c’est-à-dire il apparut, lui qui d’abord avait été caché. C’est de lui que parle Jn 1, 7 : Il est venu pour le témoignage, pour témoigner de la lumière. Mais pourquoi le Christ voulut-il son témoignage, alors qu’il avait le témoignage de [ses] œuvres ?
274. Il faut dire que c’est pour trois raisons. D’abord, à cause de nous, qui sommes conduits à la connaissance des choses spirituelles par ce qui est semblable à nous. Jn 1, 7 : Il est venu pour témoigner de la lumière. Et pourquoi ? Pour que par lui tous croient. Deuxièmement, à cause de la méchanceté des Juifs, parce que non seulement le Christ se rend témoignage selon ce qu’eux-mêmes disaient, Jn 8, 13 : Tu te rends témoignage à toi-même, mais un autre aussi [lui rend témoignage], Jn 5, 33 : Vous avez envoyé à Jean des messagers et il a rendu témoignage à la vérité. Troisièmement, pour montrer l’égalité du Christ envers son Père, parce que de même que son Père a eu des messagers avant-coureurs, à savoir les prophètes, de même le Christ, Lc 1, 76 : Toi, enfant, tu seras appelé prophète du Très-Haut, tu iras devant le visage du Seigneur pour préparer ses voies.
275. En troisième lieu, est mise la fonction de baptiser. Ce fut la fonction spéciale [de Jean] parce qu’il fut le premier à baptiser. Il fut celui qui mit au point ce baptême en vue du baptême du Christ, parce que si le Christ avait ajouté un nouveau rite, les hommes auraient pu aussitôt être scandalisés. C’est pourquoi Jean vint en précurseur, pour préparer les hommes au baptême, Jn 1, 31 : Pour qu’il soit manifesté en Israël.
276. En quatrième lieu, est mise l’application, parce qu’il est venu pour prêcher consciencieusement. Et c’est EN PRÊCHANT LE BAPTÊME. Le Christ, dans l’intention de baptiser, ajouta ceci, plus loin, 28, 19 : Allez, enseignez toutes les nations, les baptisant au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit. Jean dans les deux cas a préparé la voie. Et il est à noter que Jean a fait cela dans sa trentième année, à l’âge où David devint roi et où Joseph prit les rênes du pouvoir en Égypte, Gn 41, 46. Par quoi est donné à entendre que personne ne doit être mis dans une fonction avant l’âge mûr.
277. Cinquièmement, est indiqué le lieu : DANS LE DÉSERT. Il a prêché dans le désert pour quatre raisons. D’abord, pour qu’ils entendent avec plus de calme : en ville, de nombreux curieux gênants se rassemblaient, mais dans le désert, il ne venait que les gens appliqués, Qo 12, 11 : Les paroles des sages sont comme des aiguillons et comme des piquets fixés profond, qui ont été donnés par un seul pasteur par le conseil des maîtres. Deuxièmement, parce que [le désert] convenait à sa prédication, puisque lui-même prêchait la pénitence. C’est ainsi que doit être un lieu de pénitence, qu’elle soit physique ou morale, Ps 54, 8 : Voici, je me suis enfui au loin, et je suis resté dans la solitude. Troisièmement, pour désigner la condition de l’Église qui est signifiée par le désert : il est donné à entendre que la prédication du salut n’est pas dans la synagogue mais dans l’Église, Is 54, 1 : Réjouis-toi, stérile qui n’enfantes pas, chante sans cesse des louanges, pousse des cris, toi qui n’enfantais pas, car l’abandonnée aura de plus nombreux fils que celle qui a un mari, dit le Seigneur. Quatrièmement, pour désigner la condition de la Judée, qui était déjà délaissée par Dieu, plus loin, 23, 38 : Voici que votre maison sera laissée déserte.
278. Vient ensuite : FAITES PÉNITENCE etc. Jean annonce une nouvelle vie, comme dit Augustin dans son livre Sur la pénitence : « Nul homme qui est établi arbitre de sa volonté ne peut commencer une nouvelle vie s’il ne se repent de son ancienne vie. » Regarde dans la Glose. C’est pourquoi il exhorte d’abord à la pénitence ; deuxièmement, il annonce le salut, en cet endroit : LE ROYAUME DES CIEUX VA S’APPROCHER. De même, FAITES PÉNITENCE, par laquelle est [donnée] la rémission des péchés.
279. Chrysostome [écrit] : « À la naissance du Fils de Dieu, Dieu envoya un crieur public dans le monde ». Et il faut noter que faire pénitence est autre chose que se repentir. Celui qui se repent pleure ses péchés et ne commet pas d’actes qui méritent d’être pleurés. Et il faut savoir que tout se rapporte à une décision de l’esprit, de sorte qu’on dise qu’il ne commet pas d’actes méritant d’être pleurés, c’est-à-dire qu’il se propose de ne pas en commettre : c’est ce que réclame le repentir. Faire pénitence, par contre, c’est donner satisfaction pour ses péchés, Lc 3, 8 : Produisez des fruits dignes de la pénitence.
280. Ici se pose une question : alors que tous les péchés sont remis dans le baptême, pourquoi Jean, annonçant le baptême du Christ, commence-t-il par la pénitence ? Et il est répondu dans la Glose qu’il y a une triple pénitence : avant le baptême, parce qu’il faut qu’on regrette ses péchés quand on s’approche ; après le baptême, [parce qu’il faut qu’on regrette] ses péchés mortels ; [la pénitence pour] ses péchés véniels. Il s’agit ici de la pénitence qui se situe après le baptême. C’est pourquoi Pierre a dit en Ac 2, 38 : Faites pénitence, c’est-à-dire pour être prêts à poursuivre le salut.
281. VA S’APPROCHER. Notez que jamais dans l’Écriture de l’Ancien Testament on ne trouve la promesse du royaume des cieux. Jean est le premier à l’annoncer, ce qui convient à sa dignité.
282. Dans l’Écriture, le royaume des cieux se comprend de quatre façons. Parfois le Christ lui-même est dit habiter en nous par grâce, Lc 17, 21 : Le royaume de Dieu est à l’intérieur de vous. Et on l’appelle royaume des cieux parce que c’est par la grâce qui habite en nous que commence pour nous la voie du royaume céleste. Deuxièmement, [on appelle royaume des cieux] la Sainte Écriture, plus loin, 21, 43 : Le royaume de Dieu sera enlevé de vous, c’est-à-dire la Sainte Écriture. Et on l’appelle royaume parce que sa loi conduit vers le royaume. Troisièmement, on appelle ainsi l’Église militante présente, Mt 13, 47 : Le royaume des cieux est semblable à un filet jeté dans la mer, et rassemblant toutes sortes de poissons etc. Et on l’appelle royaume des cieux parce qu’elle a été instituée à la manière de l’Église céleste. Quatrièmement, on appelle royaume des cieux l’assemblée céleste, Mt 8, 11 : Ils viendront d’orient et d’occident, et ils se coucheront avec Abraham, Isaac et Jacob dans le royaume des cieux.
283. Avant l’époque de Jean, il n’en était pas fait mention, si ce n’est du royaume des Jébuséens, Ex 3, 8, mais désormais le royaume des cieux est promis à son Église.
284. Ensuite il y a confirmation de cette prédiction : c’est lui dont il a été dit par le prophète Isaïe etc. Et comme dit Augustin, cela peut être expliqué de deux façons : d’abord le fait que cela, C’EST LUI DONT IL A été ÉCRIT, ce sont les paroles de l’évangéliste, et alors le sens est assez facile. Deuxièmement, cela est introduit par Matthieu, comme si c’étaient les paroles de Jean faisant pénitence. D’où C’EST LUI, c’est-à-dire « C’est moi », et il parle de lui-même comme de quelqu’un d’autre, comme Jn 1 parle d’un autre comme si c’était lui-même. Mais peu importe de qui sont ces paroles, puisqu’elles ont le même sens.
285. Il est donc celui de qui il est écrit, Is 40, 3 : La voix de celui qui crie dans le désert : « Préparez le chemin du Seigneur, rendez droits les sentiers de notre Dieu dans la solitude. »
286. Il y a trois choses par lesquelles sont confirmées trois prédictions. D’abord est annoncé le lieu de la prédication de Jean, parce que c’est LA VOIX DE CELUI QUI CRIE DANS LE DÉSERT. Deuxièmement, l’arrivée du royaume des cieux, d’où PRÉPAREZ LE CHEMIN. Troisièmement, la pénitence, en cet endroit : RENDEZ DROITS SES SENTIERS.
287. Il dit donc : LA VOIX DE CELUI QUI CRIE DANS LE DÉSERT. Et il dit LA VOIX pour trois raisons. D’abord parce que, comme dit Grégoire, la voix précède la parole, et Jean [précède] le Christ, Lc 1, 17 : Il marchera devant lui avec l’esprit et la puissance d’Élie. Deuxièmement, parce que c’est par la voix qu’on connaît la parole, car la voix fait connaître la parole, de même que Jean [fait connaître] le Christ, Jn 1, 31 : Pour qu’il soit manifesté en Israël, je suis venu baptiser dans l’eau. Troisièmement, parce que la voix sans parole ne donne pas de certitude sur le sentiment, 1 Co 14, 8 : Si la trompette donne un son incertain, qui se préparera à la guerre ? Et la révélation des divins mystères n’a pas été faite par Jean, sauf dans la mesure où il a annoncé le Christ, mais par le Christ Verbe, Jn 1, 18 : Le Fils unique qui est dans le sein du Père a expliqué lui-même.
288. Donc, LA VOIX DE CELUI QUI CRIE, et on peut l’entendre de deux façons. D’abord, [la voix] du Christ qui crie, qui parlait en Jean, 2 Co 13, 3 : Cherchez-vous une preuve que le Christ parle en moi ? C’est ainsi qu’il a aussi crié dans tous les prophètes. C’est pourquoi on dit toujours : La parole du Seigneur s’adressa à Jérémie, ou Isaïe, etc. Et pourtant aucun n’est appelé « voix », parce qu’ils n’ont pas immédiatement précédé le Christ, Ma 3, 1 : Voici que j’envoie mon ange qui préparera le chemin devant ma face. Et aussitôt il viendra à son temple saint, le souverain que vous cherchez, et l’ange témoin que vous voulez.
289. Ou LA VOIX DE CELUI QUI CRIE, c’est Jean qui crie. Il faut savoir qu’on crie d’abord [en s’adressant] aux sourds, et tels étaient les Juifs, Is 42, 18 : Sourds, écoutez ! Aveugles, regardez attentivement pour voir ! Qui [est] aveugle, sinon mon serviteur, et qui[est] sourd sinon celui vers qui j’ai envoyé mes messagers ? Deuxièmement, [on crie] d’indignation, Ps 105, 40 : Le Seigneur fut enflammé de colère contre son peuple, il eut en horreur son héritage. Troisièmement, [on crie en s’adressant] aux gens qui sont loin, et eux étaient éloignés de Dieu.
290. PRÉPAREZ LE CHEMIN DU SEIGNEUR. Il semble qu’il eût été plus convenable qu’il dise : « Préparez votre chemin pour accueillir le Seigneur. » Et il faut savoir que nous étions si faibles que nous ne pouvions aller vers le Seigneur s’il ne venait lui-même à nous. C’est pourquoi plus haut Jean a dit : LE ROYAUME DES CIEUX VA S’APPROCHER. Et c’est PRÉPAREZ [LE CHEMIN DU SEIGNEUR]. Mais quel est ce chemin ? La foi, qui vient par ce qu’on écoute, Ep 3, 17 : Que le Christ habite en vos cœurs par la foi. Grégoire [écrit] : « Le chemin de la foi est une pieuse écoute. » Am 4, 12 : Prépare-toi à la rencontre de ton Dieu, Israël.
291. RENDEZ DROITS [SES SENTIERS]. La foi est commune, elle est une, mais elle [nous] dirige dans des œuvres diverses. Et c’est pourquoi RENDEZ DROITS [SES SENTIERS]. Ils sont droits, ces chemins des œuvres, quand ils ne sont pas en discordance avec la loi divine qui est la règle des actes humains, de même que pour les vases d’argile, la règle de ce qui est bien est selon la volonté du potier, comme on peut le constater en Jr 18, 4.
293. Ensuite il est montré comment Jean a rendu témoignage au Christ dans sa vie, en cet endroit : JEAN LUI-MÊME.
294. Mais qui a rendu témoignage à Jean, qui rendait témoignage au Christ ? Il faut dire que c’est sa vie, parce que, comme dit Chrysostome, « nul n’est capable de témoigner pour autrui s’il n’est témoin de lui-même, et cela par une vie de bien », Si 19, 30 : L’habit d’un homme, son rire, sa démarche, révèlent ce qu’il est.
295. C’est pourquoi ici est décrite son austérité dans la vie et dans la nourriture, et c’est : LUI-MÊME ÉTAIT VÊTU DE POILS DE CHAMEAU, etc. D’autres [sont vêtus] de laine, Jean de poils, car il trouvait au vêtement de laine une mollesse qui ne convient pas à un prédicateur. En outre, [il était vêtu] d’un pagne en peau. Cela s’explique de deux façons. Jérôme dit qu’en ce temps-là les Juifs avaient un pagne de laine, mais Jean, songeant à la mollesse [de la laine], en prit un de peau, imitant Élie, comme il est dit en 2 R 1, 8. Raban donne cette explication : il dit que Jean prenait des peaux brutes, non tannées, et les utilisait pour réfréner sa concupiscence, et c’est [ce qu’il dit] : ET UN PAGNE [DE PEAU]. Mais qu’on l’explique d’une façon ou de l’autre, dans les deux cas on comprend qu’il menait une vie austère.
296. SA NOURRITURE ÉTAIT DE SAUTERELLES ET DE MIEL SAUVAGE. C’est une nourriture non préparée que la nature lui servait, car les sauterelles sont des animaux comestibles.
297. ET DE MIEL SAUVAGE : cela peut se comprendre de deux façons. Au sens propre, ce miel est dit sauvage [silvestre] parce qu’il n’est pas caché dans des ruches fabriquées, mais trouvé dans les arbres des forêts [silva]. D’autres disent que c’est de la canne à sucre, quelque chose de très sucré qu’on trouve dans des roseaux. Cependant, dans tout cela, ce qui est sûr c’est qu’il se contentait de choses simples, 1 Tm 6, 8 : Nous nous contentons d’avoir à manger et de quoi nous couvrir.
298. Ensuite il est question du baptême. C’est pourquoi il est dit : ALORS ILS SORTAIENT, et [Matthieu] aborde trois choses. D’abord, comment les foules allaient voir [Jean] ; deuxièmement, comment les foules étaient baptisées ; et troisièmement, comment ils confessaient leurs péchés.
299. À propos du premier point, il faut savoir qu’il y avait trois choses qui incitaient les gens à aller vers Jean. D’abord une prédication nouvelle. Jamais ils n’avaient entendu parler du royaume des cieux, et c’est pourquoi ils étaient émerveillés. Jb 38, 33 : Connais-tu les lois du ciel, appliques-tu son organisation sur terre ? Jean a été le premier à enseigner que l’organisation du royaume des cieux n’est pas à appliquer sur terre. Deuxièmement, à cause de sa vie. [Matthieu] dit : ALORS ILS SORTAIENT, à savoir, parce qu’ils voyaient sa vie. Jc 2, 18 : Montre-moi ta foi sans les œuvres ; moi c’est par mes œuvres que je te montrerai ma foi, etc. Troisièmement, parce que la Judée était privée d’enseignement prophétique, Ps 73, 9 : Nous ne voyons pas nos signes, il n’y a plus de prophète. Et c’est pourquoi ils sortaient de Judée pour le voir. ALORS ILS SORTAIENT.
300. ET (…) ILS ÉTAIENT BAPTISÉS PAR LUI DANS LE JOURDAIN. Mais pourquoi dans le Jourdain ? Parce que c’est dans le Jourdain que fut d’abord préfiguré le baptême. En 2 R 2, 8-11, il est dit qu’Élisée traversa le Jourdain et qu’Élie fut enlevé au ciel. De plus, c’est là que fut purifié Naaman le lépreux, qui représente l’homme purifié du péché dans le baptême. C’était aussi parce que la traduction elle-même [du nom « Jourdain »] convient au baptême : en effet, il se traduit par « descente », et il représente l’humilité que l’homme doit avoir dans le baptême, 1 P 2, 2 : Comme des bébés, désirez le lait raisonnable et non frelaté.
301. Le troisième point est abordé en cet endroit : CONFESSANT LEURS PÉCHÉS. La raison pour laquelle la confession a été introduite a été montrée plus haut : elle est nécessaire au salut, Jc 5, 16 : Confessez vos péchés les uns aux autres. Et la Glose dit qu’elle a été introduite pour que l’homme ait honte. Mais il faut savoir que la honte est une cause secondaire, la principale étant le pouvoir des clés, car nul ne pourrait lier ni délier s’il ne savait ce qui est à lier ou à délier. Donc, de même que nul ne peut abolir la nécessité des clés, de même nul ne pourrait abolir la confession vocale.
Mais on se demande si celui qui accède au baptême est tenu de se confesser. Il semble qu’il n’y ait pas besoin du pouvoir des clés, puisque tous les péchés sont remis dans le baptême. Mais il faut dire qu’il est tenu [de le faire], au moins en général, et il le fait quand il renonce à Satan et à toutes ses pompes : en cela il confesse ouvertement qu’il est lié à Satan.
302. VOYANT BEAUCOUP DE GENS. Après avoir montré que beaucoup de gens étaient baptisés par Jean, [Matthieu] traite ici de leur instruction, et sur ce sujet, il fait deux choses. D’abord sont présentés les gens qui reçoivent cette instruction ; deuxièmement est abordée leur instruction, en cet endroit : QUI VOUS A MONTRÉ À FUIR LA COLÈRE QUI VIENT ?
303. Il dit donc : VOYANT BEAUCOUP DE PHARISIENS ET DE SADDUCÉENS. Il faut savoir que chez les Juifs il y a des sectes, dont les principales étaient ces deux-là. On disait que les Pharisiens étaient en quelque sorte séparés de la vie commune, à cause de leurs observances. En beaucoup de choses ils parlaient bien, cependant leur défaut était, dit-on, de supposer que toutes [ces observances] étaient obligatoires. D’autres, les Sadducéens, étaient considérés comme justes à cause d’observances spéciales de la Loi, mais ils n’admettaient pas les prophètes et ne croyaient ni à la résurrection des âmes après la corruption du corps, ni à l’existence de l’esprit.
304. Les uns et les autres étaient connus sous ces noms parce que « pharès » signifie « division », qui est le contraire de la charité. Et eux, [les Pharisiens], étaient tout à fait séparés des autres, comme s’ils avaient le Saint-Esprit en surabondance. Ce serait bien ! Les autres, les Sadducéens, accaparaient la justice pour eux-mêmes, c’est contre eux que Rm 10, 3 dit : Ignorant la justice de Dieu, et cherchant à établir la leur, ils ne sont pas soumis à la justice de Dieu.
305. Et pourtant, bien qu’ils apparussent plus justes, ils venaient vers celui qui enseignait, vers Jean. Is 49, 7 : Les rois verront, les princes se lèveront, et ils adoreront à cause du Seigneur parce qu’il est fidèle, à cause du Saint d’Israël qui t’a choisi. Eux donc sont ici instruits de manière appropriée. D’où : QUI VOUS A MONTRÉ À FUIR LA COLÈRE QUI VIENT ?
306. Et il faut noter que l’instruction doit varier suivant la condition des auditeurs. Pour les gens simples, il suffit de dire brièvement ce qui concerne le salut, mais pour les savants, il faut expliquer les choses une par une, ce qu’indique l’Apôtre en 1 Co 3, 1 : Je n’ai pas pu vous parler comme à des hommes spirituels mais comme à des hommes charnels. Ainsi fit Jean : il attira brièvement l’attention des foules sur la pénitence, et leur annonça le royaume des cieux. Mais il explique ces deux choses en détail aux Pharisiens. C’est pourquoi il exhorte d’abord à la pénitence ; en second lieu, il annonce l’approche du royaume des cieux, en cet endroit : MOI JE VOUS BAPTISE etc. [3, 11].
307. À propos du premier point, il fait deux choses : d’abord, il présente ce qui induit à la pénitence ; deuxièmement, il écarte ce qui pourrait éloigner de la pénitence, en cet endroit : ET NE DITES PAS ENTRE VOUS : « NOUS AVONS ABRAHAM COMME PÈRE. »
308. À propos du premier point, il fait deux choses : d’abord, il présente l’entrée dans la pénitence ; deuxièmement, il présente le mode de la pénitence parfaite, en cet endroit : PRODUISEZ DONC UN FRUIT DIGNE DE LA PÉNITENCE.
309. Il y a deux choses qui induisent à la pénitence : la reconnaissance de son propre péché, Is 58, 1 : Annonce à mon peuple ses crimes ; deuxièmement, la crainte du jugement divin.
310. Jean annonce ces deux choses. C’est pourquoi il dit : « ENGEANCE DE VIPÈRES ». Et il faut noter que dans l’Écriture sainte on dit que le fils de quelqu’un est à son imitation. Ez 16, 45 : Votre père est amorite, etc. Jn 8, 44 : Vous avez pour père le diable, et vous voulez faire les désirs de votre père. Eux ressemblaient aux vipères, c’est pourquoi il dit : « ENGEANCE DE VIPÈRES ».
311. Ils [leur] ressemblent en trois choses, selon Chrysostome. La nature de [la vipère] est, quand elle mord quelqu’un, de retourner vers l’eau, et si elle la trouve elle ne meurt pas, autrement elle meurt. C’est pourquoi Jean, pesant attentivement leurs intentions – pourquoi venaient-ils à l’eau du baptême ?– dit « ENGEANCE DE VIPÈRES ». Mais pourquoi ces êtres venimeux venaient-ils au baptême ? Parce que Jean promettait la rémission des péchés, alors il les faisait entrer dans l’eau qui chassait leurs intentions dépravées. C’est pourquoi il dit : « FAITES PÉNITENCE »…ET ILS ÉTAIENT BAPTISÉS PAR LUI.
La deuxième particularité [de la vipère] est qu’en naissant elle tue ses parents. Ainsi on dit que sa naissance se fait par violence, et eux [les Pharisiens et les Sadducéens] pareillement, Mt 23, 31 : Lequel des prophètes n’avez-vous pas tué ?
La troisième raison est que [la vipère] est belle à l’extérieur, et venimeuse à l’intérieur. Eux aussi sont beaux à l’extérieur par une feinte justice, mais à l’intérieur ils ont des péchés, Mt 23, 27 : Malheur à vous parce que vous êtes semblables à des tombeaux blanchis qui à l’extérieur apparaissent beaux aux hommes, mais à l’intérieur sont pleins d’os de morts et de toute sorte de saleté, et dans cette optique, ENGEANCE DE VIPÈRES a une connotation péjorative.
312. Ambroise explique autrement : il dit que la prudence est assignée aux serpents, Mt 10, 16 : Soyez prudents comme les serpents. C’est pourquoi Jean, leur recommandant la prudence, parce qu’ils venaient au baptême, dit « ENGEANCE DE VIPÈRES ».
313. La première chose qui mène à la pénitence est donc la reconnaissance de son propre péché ; la deuxième est la crainte du jugement divin, Pr 16, 6 : Par la crainte du Seigneur on s’éloigne du mal ; Jb 19, 29 : Sachez qu’il y a un jugement. Et c’est ce qu’il dit : QUI VOUS A MONTRÉ À FUIR LA COLÈRE QUI VIENT ? Et il faut savoir qu’Ambroise et Chrysostome parlent du passé et Raban de l’avenir, d’où : QUI A MONTRÉ ? Et selon Ambroise : ENGEANCE, etc., [c’est] comme s’il disait : « Qui vous a montré à vous éloigner du mal ? », sous-entendant : « Personne sauf Dieu. » Ps 84, 8 : Montre-nous, Seigneur, ta miséricorde, et donne-nous ton salut.
314. Selon Chrysostome, [Jean dit] « ENGEANCE DE VIPÈRES », parce qu’ils gardent la volonté du péché. QUI VOUS A MONTRÉ À FUIR, autrement dit « Voulez-vous [fuir] ? ». Non, parce qu’Isaïe a dit, Is 1, 16 : Lavez-vous et soyez propres, éloignez de mes yeux le mal de vos pensées. Non, parce que David a dit, Ps 50, 4 : Lave-moi davantage, Seigneur, de mon iniquité, et purifie-moi de mon péché, et plus loin [Ps 50, 19] : Le sacrifice à Dieu est un esprit broyé ; tu ne mépriseras pas, Dieu, un cœur brisé et humilié.
316. Après avoir posé comme préalables ces deux choses menant à la pénitence, [Jean] conclut ensuite : DONNEZ DONC DES FRUITS DIGNES DE LA PÉNITENCE.
317. Sur un arbre les fruits viennent après les fleurs, et si les fruits ne suivent pas les fleurs, cet arbre ne vaut rien. Une fleur de pénitence apparaît dans la contrition, mais le fruit est dans l’exécution, Si 24, 17 : Mes fleurs sont des fruits d’honneur et de considération. Et il faut noter qu’autre est le fruit de la justice, autre celui de la pénitence : on demande plus au pénitent qu’à celui qui ne pèche pas.
318. Le fruit digne de la pénitence est triple. Le premier est de punir en soi ce qu’on a commis, et ce par le jugement du prêtre, Jr 31, 19 : Après que tu m’as converti, j’ai fait pénitence, et après que tu m’as fait comprendre, j’ai frappé ma cuisse, c’est-à-dire j’ai affligé ma chair. Le deuxième est de fuir le péché et les occasions de péché. C’est pourquoi on dit que donner satisfaction, c’est enlever les causes de péché. Si 21, 1 : Fils, as-tu péché ? Ne recommence pas, implore le pardon de tes fautes passées, etc. Si 21, 2 : Fuis le péché comme [tu fuis] la face du serpent. Le troisième est de mettre autant de zèle à bien agir qu’on en a mis à pécher. Rm 6, 19 : Je parle en langage humain à cause de la faiblesse de notre chair : comme vous avez présenté vos membres pour servir l’impureté, et au mal en vue du mal, de même maintenant présentez vos membres pour servir la justice en vue de la sanctification.
319. Ensuite [Jean] n’admet pas d’empêchement à la pénitence quand il dit : ET NE DITES PAS EN VOUS-MÊMES : « NOUS AVONS COMME PÈRE ABRAHAM. »
320. Il y a un double empêchement à la pénitence : la présomption, et la désespérance envers la justice divine. D’abord il écarte le premier ; ensuite le second, en cet endroit : VOICI QUE LA HACHE EST MISE À LA RACINE DES ARBRES.
321. À propos du premier point, il fait deux choses : d’abord il n’admet pas d’empêchement ; deuxièmement, il donne la raison, en cet endroit : MOI, JE VOUS DIS.
322. [Jean] dit donc : NE DITES PAS EN VOUS-MÊMES : « NOUS AVONS COMME PÈRE ABRAHAM. » Ils étaient de la descendance d’Abraham selon la chair, ainsi ils pouvaient croire que s’ils péchaient, même beaucoup, Dieu leur faisait miséricorde à cause d’Abraham, Ex 32, 11 : Pourquoi, Seigneur, ta fureur s’enflammerait-elle [contre ton peuple] ? Et plus loin, Ex 32, 13 : Souviens-toi de tes serviteurs, Abraham, Isaac et Jacob, etc. Et c’est pourquoi Jean n’admet pas cela : NE DITES PAS. C’est une façon de parler, comme s’il disait : « Ne dites pas cela, parce que cela ne vaudra pas pour vous. » Rm 9, 8 : Ce ne sont pas les fils de la chair qui sont fils de Dieu, ce sont les fils de la promesse qui sont comptés comme descendance, etc. Eux se glorifiaient beaucoup d’Abraham, mais le Seigneur dit, Jn 8, 39 : Si vous êtes fils d’Abraham, faites les œuvres d’Abraham. C’est contre de tels hommes que Chrysostome dit : « Celui que ses mœurs défigurent, à quoi lui sert une illustre généalogie ? » Et cela est [vrai] aussi pour les choses spirituelles.
323. Ensuite, [Jean] donne un argument : MOI, JE VOUS DIS, car il est plus grand d’imiter son père que de naître de lui : DIEU EST CAPABLE AVEC CES PIERRES DE SUSCITER DES FILS À ABRAHAM. On lit en Jos 4 que lorsque le peuple d’Israël traversa le Jourdain à pied sec, en mémoire du miracle, Josué ordonna de prendre douze pierres dans le fond du fleuve et de les poser à l’extérieur, et de mettre dans l’eau douze pierres qui dépassaient. Jean, baptisant en ce lieu, les montra.
324. On peut l’entendre de deux façons. D’abord littéralement : c’est le premier fondement de la foi, de croire à la toute-puissance de Dieu, Jb 42, 2 : Je sais que tu peux, et aucune pensée ne t’est cachée. Ou bien nous pouvons entendre par les pierres les païens, qui sont appelés pierres pour deux raisons : d’abord, parce qu’ils adorent des pierres ; deuxièmement, à cause de leur dureté. Les pierres sont dures, mais elles gardent longtemps ce qu’on y imprime. Un bâtiment de pierre est long à faire, mais il est solide et durable. C’est pourquoi les païens, bien que durs à recevoir la foi au Christ, ont tenu vaillamment. Cela est signifié en Ez 11, 19 : Je vous enlèverai le cœur de pierre de votre chair, et je vous donnerai un cœur de chair, et je mettrai mon esprit au milieu de vous.
325. Selon Jérôme, dans ces paroles, [Jean] paraît ramener à la mémoire la prophétie d’Is 51, 2 : Regardez Abraham votre père, et Sara qui vous a enfantés : [il était seul quand je l’ai appelé, mais je l’ai béni et multiplié].
326. [Jean] appelle Abraham « pierre » à cause de son incapacité à procréer, et Sara à cause de sa stérilité, comme s’il disait : « Dieu, qui a rendu Abraham capable et Sara féconde, EST CAPABLE AVEC CES PIERRES DE SUSCITER DES ENFANTS À ABRAHAM. »
327. DÉJÀ LA HACHE EST MISE À LA RACINE DES ARBRES. Ils pourraient dire : « Nous ne croyons pas qu’une colère quelconque survienne contre nous », et c’est pourquoi [Jean] écarte cet [argument] en disant : DÉJÀ, etc. Ainsi, il aborde en premier le jugement ; deuxièmement, il aborde la sentence du jugement.
328. Il dit donc : DÉJÀ [LA HACHE EST MISE À LA RACINE DES ARBRES]. Certains refusent de se repentir, de deux manières : en désespérant du jugement, parce qu’ils ne croient pas à l’existence du jugement, Si 5, 1 : Ne dis pas : « La vie me suffit ! » Jb 19, 29 : Fuyez la face de l’épée, parce que le vengeur des iniquités est une épée, et sachez qu’il y a un jugement. Pour certains autres, c’est à cause du retard, 2 P 3, 9 : Dieu ne retarde pas sa promesse, comme certains le pensent, mais il agit patiemment avec nous, ne voulant pas que certains périssent, mais que tous se tournent vers la pénitence.
Mais Jean refuse ces deux idées, la première quand il dit : DÉJÀ LA HACHE ; la deuxième quand il dit : EST MISE, comme s’il disait : « Elle ne va pas tarder. »
329. Il y a à cela trois sens. Chrysostome dit que par la hache on entend l’exécution du jugement divin, qui est désigné tantôt par la hache, tantôt par l’arc et l’épée, Ps 7, 13 : Si vous ne changez pas, il brandira son épée, il a tendu son arc et l’a préparé. Jérôme [dit] que, par la hache, on entend la prédication de l’évangile, parce que, par la doctrine de l’évangile, certains sont conduits à la vie, et ceux qui le méprisent sont conduits à la mort.
Jr 23, 29 : Mes paroles ne sont-elles pas comme le feu, et comme un marteau qui broie la pierre ? Lc 2, 34 : Voici qu’il est mis pour la ruine et le relèvement de beaucoup en Israël, et en signe de contradiction etc. DÉJÀ LA HACHE EST MISE À LA RACINE DES ARBRES, c’est comme s’il disait : « Cela est évident qu’il vient. » Selon Grégoire, par la hache on entend notre rédempteur qui, comme la hache, est composé d’un manche et d’une lame, d’humanité et de divinité : humanité parce qu’il attend patiemment, comme quelque chose qu’on tient ; divinité, comme une lame qui coupe. Donc, LA HACHE EST MISE À LA RACINE parce que le jugement est fait par [le Christ] Dieu et homme.
330. Et [Jean] dit À LA RACINE, pour deux raisons : dans la racine on fait la coupure totale, même de ce qui est dans les branches. Et parce que ce qui est enlevé de la racine ne germe pas, c’est comme s’il disait : « L’extirpation du mal est totale. » Il continue donc, et indique d’abord l’universalité en disant TOUT ARBRE, comme s’il disait : « Tant juif que païen », Rm 2, 11 : Dieu ne fait pas acception des personnes. Deuxièmement, il aborde la faute. Parce que [la racine] ne produit pas de fruit, pour l’omission seule il y a punition, Mt 25, 42 : J’ai eu faim et vous ne m’avez pas donné à manger. Troisièmement, il aborde la double peine. La [peine] temporelle : IL SERA COUPÉ, à savoir, de cette vie, Lc 13, 7 : Voici trois ans que je viens chercher des fruits sur ce figuier et que je n’en trouve pas : coupe-le donc ; et plus loin : Pourquoi occupe-t-il la terre ? Ainsi, IL SERA COUPÉ du bonheur terrestre ; et la peine éternelle, c’est pourquoi il est dit : IL SERA MIS AU FEU, Is 66, 24 : Leur ver ne mourra pas et leur feu ne s’éteindra pas. Et Mt 25, 41 : Allez, maudits, dans le feu éternel.
331. MOI, JE VOUS BAPTISE. Plus haut, Jean a exhorté à compléter la pénitence, maintenant son but est de faire ce qu’il avait souvent dit : annoncer le royaume des cieux, et pour cela, il fait deux choses. D’abord, il présente la préparation au royaume. Deuxièmement, il traite de l’annonce du royaume, en cet endroit : CELUI QUI VA VENIR APRÈS MOI. Ce royaume, c’est le Christ, dont parle Lc 17, 21 : Le royaume de Dieu est au milieu de vous. La préparation, c’est le baptême. C’est pourquoi MOI, ce qui est étonnant pour vous, JE BAPTISE DANS L’EAU seule, parce que je suis pur. C’est pourquoi il ne pouvait que laver le corps, et il ne pouvait donner le Saint-Esprit, parce que le prix du péché n’avait pas encore été acquitté, He 9, 22 : Car il n’y a pas de rémission sans sang.
332. De même l’Esprit Saint n’était pas encore descendu, et le Christ n’avait pas encore sanctifié l’eau par le contact de sa chair. Donc pourquoi baptisait-il ? Pour trois raisons. D’abord, pour annoncer la venue du Christ en baptisant, Lc 1, 76 : Tu marcheras devant la face du Seigneur pour préparer ses chemins. Deuxièmement, pour avoir l’occasion de prêcher sur le Christ aux personnes rassemblées, Jn 1, 31 : Pour qu’il soit manifesté en Israël, je suis venu baptisant dans l’eau. Troisièmement, pour préparer au baptême du Christ. D’où l’habitude dans l’Église que les futurs baptisés soient d’abord catéchumènes, c’est-à-dire qu’ils aient une préparation, et qu’ils reçoivent un signe par lequel ils sont réputés aptes. Et c’est ce qu’il dit, JE VOUS BAPTISE, pour que vous sachiez que vous êtes aptes, vous qui désirez être baptisés par le Christ. Note que le Maître dit dans les Sentences, IV, que les gens baptisés par Jean n’étaient pas baptisés par le Christ, sauf ceux qui mettaient leur espérance en Jean. Mais c’est faux, c’est pourquoi [Jean] dit : IL VOUS BAPTISERA LUI-MÊME.
333. Note aussi qu’Augustin soulève une question. Si après le baptême de Jean ils étaient rebaptisés, pourquoi ne rebaptisait-on pas ceux qui avaient reçu le baptême des hérétiques ? Il faut dire que Jean baptisait dans sa personne, et les hérétiques dans la personne du Christ, donc on doit considérer [le baptême des hérétiques] comme baptême du Christ.
334. Ensuite, il est question du royaume, dont il a d’abord montré la dignité, et, deuxièmement, le rôle, en cet endroit : IL VOUS BAPTISERA LUI-MÊME.
335. Il dit donc : CELUI QUI VIENT APRÈS MOI, naissant, baptisant, prêchant, mourant, descendant aux enfers. Mais ici il ne parle que de deux choses, la prédication et le baptême. C’est pourquoi il dit : CELUI QUI VIENT APRÈS MOI, pour baptiser et enseigner, Lc 1, 17 : Il marchera devant lui dans l’esprit et la puissance d’Élie. IL EST PLUS FORT QUE MOI, et son baptême est plus puissant, 1 R [1 S] 2, 2 : Il n’y a pas de saint comme Dieu. Jb 9, 19 : Si on recourt à la force, il est le plus fort. Et pour qu’on ne croie pas qu’il y a une comparaison entre eux, il dit : JE NE SUIS PAS DIGNE DE PORTER SES SANDALES, comme s’il disait : « Il est si incomparablement plus digne que moi, comme explique Chrysostome, que je n’ai [même] pas le devoir de lui rendre service. » Mais il faut savoir que dans les trois autres évangiles, il n’en est pas ainsi : ils disent « dénouer » et non « porter ». Augustin dit que Jean a seulement voulu montrer sa petitesse et l’excellence du Christ, et alors le sens est le même partout. C’est pourquoi [Chrysostome] dit que « ce fut par une inspiration du Saint-Esprit que, sur ce sujet, les évangélistes divergent dans les termes, pour que nous recevions la leçon que nous ne mentons pas si nous exprimons le même sens de façon différente, bien que nous ne disions pas les mêmes mots. »
336. Mais s’il a voulu signifier quelque chose de mystique, alors il y a une différence entre les paroles de Matthieu et celles des autres, et les lanières des sandales peuvent avoir deux sens. Les sandales représentent l’humanité, Ps 59, 10 : Sur l’Idumée je jetterai ma sandale. La lanière est l’union par laquelle l’humanité est reliée à la divinité. Et c’est parce qu’il ne se jugeait pas suffisant à expliquer le mystère de l’union qu’il dit : JE NE SUIS PAS DIGNE DE PORTER SES SANDALES. Ou bien la coutume était, chez les Juifs, Dt 25, 9, que si un homme ne voulait pas recevoir la femme [veuve] de son frère, il devait dénouer la lanière de la sandale de celui qui la recevait pour épouse. L’épouse du Christ, c’est l’Église. Jean pensait donc qu’il était indigne de recevoir l’épouse du Christ.
337. Autre interprétation, selon Hilaire : ceux qui annoncent l’humanité du Christ dans le monde portent des sandales, ce qui fut réservé aux apôtres, Is 52, 7 : Qu’ils sont beaux sur les montagnes les pieds de celui qui annonce et qui prêche la paix, qui annonce le bien, qui prêche le salut. Jean dit donc qu’il n’est pas digne de porter les sandales qui étaient réservées aux apôtres : en effet, leur rôle est plutôt d’évangéliser que de baptiser, 1 Co 1, 17 : Le Christ ne m’a pas envoyé baptiser, mais annoncer l’évangile. Les apôtres sont-ils donc plus grands que Jean ? Par le mérite, non, mais par leur rôle [au service] de la nouvelle Alliance. Et selon ce sens, il est dit plus loin, Mt 11, 11 : Celui qui est le plus petit dans le royaume des cieux est plus grand que lui.
338. Autre interprétation, selon Chrysostome : les pieds sont les apôtres et autres serviteurs de Dieu, parmi lesquels était Jean. La sandale est leur faiblesse, parce que de même que la beauté des pieds n’est pas visible quand ils sont cachés par les sandales, de même la beauté des apôtres, 2 Co 12, 9 : Volontiers je me glorifierai de mes faiblesses, pour qu’habite en moi la puissance du Christ. JE NE SUIS PAS DIGNE DE PORTER SES SANDALES, parce que ni lui ni les apôtres ne se pensaient dignes d’être serviteurs de l’évangile du Christ, 2 Co 3, 4-5 : Telle est la conviction que nous avons par le Christ auprès de Dieu : ce n’est pas que de nous-mêmes nous soyons capables de revendiquer quoi que ce soit comme venant de nous ; non, notre capacité vient de Dieu.
339. Si ce deuxième mystère a des sens si divers, lequel d’entre eux Jean a-t-il donc voulu indiquer ? Disons, selon Augustin, que si les paroles de Jean sont rapportées de [deux] façons différentes, c’est qu’il a dit les deux. Ou bien que Jean prêchant aux foules a dit tantôt l’une tantôt l’autre.
340. Ensuite, [Jean] aborde la fonction du Christ : d’abord la fonction de baptiser ; deuxièmement, la fonction de juger, en cet endroit : DANS SA MAIN SON VAN.
341. Il dit donc : IL VOUS BAPTISERA DANS L’ESPRIT SAINT ET DANS LE FEU. Beaucoup de manuscrits portent « et au feu » [et igni], mais ils s’expriment à la façon des Grecs qui n’ont pas d’ablatif. Et il dit : DANS L’ESPRIT SAINT ET LE FEU, en quoi est donné à comprendre que le baptême du Christ est plus complet que le baptême de Jean, parce qu’il ajoute à celui-ci, puisque le Christ [baptise] dans l’eau et dans l’Esprit, Jn 3, 5 : Si quelqu’un ne renaît pas de l’eau et de l’Esprit Saint, il ne peut pas entrer dans le royaume de Dieu. Mais note que quand il dit : IL VOUS BAPTISERA DANS L’ESPRIT SAINT, il fait savoir qu’il va y avoir une abondance d’Esprit Saint, et que ceux qui la reçoivent sont lavés en totalité, Ac 1, 5 : Vous serez baptisés dans l’Esprit Saint. Il suggère aussi que le changement [sera] facile.
342. ET DANS LE FEU : cela s’explique de beaucoup de façons. Jérôme dit que la même chose est désignée par l’Esprit Saint et par le feu, Lc 12, 49 : Je suis venu mettre le feu (c’est-à-dire le Saint-Esprit) à la terre, et qu’est-ce que je veux sinon qu’il brûle ? Et c’est aussi pour cette raison qu’il est apparu dans le feu, Ac 2, 3 : Et leur apparurent des sortes de langues de feu qui se divisaient.
343. Selon Chrysostome, le feu symbolise la tribulation présente qui purifie les péchés, Si 27, 5 : Le four éprouve les vases du potier, l’épreuve du tourment [éprouve] les justes. Mais il faut savoir qu’il dit que ce baptême est nécessaire, parce que le baptême du Saint- Esprit empêche l’âme d’être vaincue par les tentations, mais n’enlève pas totalement les germes charnels ; et c’est pourquoi la tribulation est nécessaire, parce que la chair alors écrasée ne produira pas de germe de concupiscence. Nécessaire est donc le feu pour restaurer la chair. Ou bien par le feu on entend la purification future au purgatoire, 1 Co 3, 13 : C’est le feu qui éprouvera la valeur de l’œuvre.
344. Hilaire parle aussi du feu de l’enfer et dit que [Matthieu] a deux intentions dans ce qu’il dit : LUI-MÊME VOUS BAPTISERA DANS LE SAINT-ESPRIT ET LE FEU : le salut qu’il effectue dans le présent et dans le futur. Dans le futur, il purifiera par le feu de l’enfer, dans la mesure où il y traînera les méchants ; et cela concorde avec ce qui suit : IL BRÛLERA LA BALLE DANS LE FEU INEXTINGUIBLE.
345. Ensuite, il s’agit de son pouvoir de juger : DANS SA MAIN SON VAN. Et d’abord, il présente le pouvoir de juger ; deuxièmement, l’effet du jugement ; troisièmement, le mode de jugement.
346. Il dit donc : SON VAN, et il utilise une comparaison. L’aire, c’est l’Église ; les fruits de la récolte sont les fidèles, qui seront rassemblés par les anges, Lc 10, 2 : Demandez au maître de la moisson d’envoyer des ouvriers à sa moisson ; Jn 4, 34 : Celui qui m’a envoyé pour que j’achève son ouvrage. Le van est le pouvoir judiciaire du Christ qui triera le blé de la balle, Jn 5, 22 : Le Père a donné tout jugement au Fils ; Ac 10, 42 : Il est, lui, celui qui a été constitué par Dieu juge des vivants et des morts.
347. IL VA NETTOYER ENTIÈREMENT, c’est-à-dire nettoyer parfaitement. D’abord, par les tribulations qui sont comme un vent : s’il n’y en a pas, la balle est avec le blé. De même aussi, tant qu’ils sont dans l’Église on ne distingue pas les bons des méchants ; et de même qu’avec la brise les petites balles s’envolent et par grand vent les grosses, de même dans l’Église, si la tribulation augmente, même ceux qui paraissaient solides tombent. Lc 8, 13 : Ils ne croient que pour un moment, et au moment de l’épreuve, ils font défection. Deuxièmement, par les sentences des supérieurs, quand ceux-ci excommunient : 1 Co 5, 13 : Enlevez le mauvais du milieu de vous. Troisièmement, au jour du jugement, quand les bons seront séparés des méchants, Mt 25, 32. IL RASSEMBLERA DANS SON GRENIER (le Paradis) LE BLÉ (les élus), Ps 105, 47 : Sauve-nous, Seigneur notre Dieu, et rassemble-nous du milieu des païens.
348. IL BRÛLERA LA BALLE. Et note qu’il y a une différence entre la balle et l’ivraie : autre est la semence de balle, autre celle d’ivraie, parce que la semence de balle est la même que celle de blé. C’est pourquoi par l’ivraie nous pouvons comprendre les schismatiques, qui ne communient pas avec nous dans les sacrements ; par la balle, des fidèles, quoique méchants. Mais les uns et les autres seront brûlés DANS LE FEU INEXTINGUIBLE. Is 66, 24 : Leur feu ne s’éteindra pas. Et il dit : INEXTINGUIBLE, à la différence du feu du Purgatoire. Sur ce feu, voir Mt 25, 41 : Allez, maudits, dans le feu éternel etc.