442. Plus haut, l’évangéliste montre comment le Christ a été éprouvé et comment il a réussi la mise à l’épreuve en étant vainqueur du diable. Ici, il montre comment le Christ a commencé à enseigner, et à cet égard il fait trois choses. D’abord est décrit l’endroit où il prêche ; deuxièmement, [Matthieu] montre comment [le Christ] choisit les serviteurs de sa prédication, en cet endroit : JÉSUS SE PROMENANT LE LONG DE LA MER DE GALILÉE VIT DEUX FRÈRES ; troisièmement, comment il amena la foule à l’écouter, en cet endroit : ET JÉSUS FAISAIT LE TOUR DE TOUTE LA GALILÉE.
443. À propos du premier point, [Matthieu] décrit le moment, le lieu et la manière de prêcher. Le deuxième point [se trouve] en cet endroit : IL SE RETIRA EN GALILÉE, etc. Le troisième, en cet endroit : ET À PARTIR DE LÀ, JÉSUS SE MIT À PRÊCHER.
444. Cette époque de la prédication publique du Christ eut lieu après l’incarcération de Jean [Baptiste]. C’est pourquoi [Matthieu] dit : COMME JÉSUS AVAIT APPRIS QUE JEAN AVAIT ÉTÉ LIVRÉ, c’est-à-dire par Dieu, avec sa permission. Et il faut noter, pour la compréhension des Évangiles, qu’apparaît ici une contradiction entre Jean et les trois autres [évangélistes], car ceux-ci disent que le Christ descendit à Capharnaüm avant l’incarcération de Jean [Baptiste], tandis que Jean dit qu’il descendit à Capharnaüm après l’incarcération de Jean [Baptiste], laquelle pourtant eut lieu en Galilée. On répondra que Jean, qui fut le dernier, a ajouté pour compléter ce que les autres avaient omis. Mais pourquoi l’ont-ils omis ? Il faut dire que bien que le Christ ait fait des choses les deux premières années, il en avait quand même fait peu en considération de ce qu’il a fait la dernière année. Il faut donc dire que Jean parle de ce que [le Christ] a fait la première et la deuxième année, et certaines choses de la troisième. Et les autres, de ce qu’il a fait la dernière année.
445. On se demande aussi combien d’années le Christ a prêché. Certains disent que ce fut deux ans et demi – en comptant une moitié de l’Épiphanie à Pâques, bien que cela ne fasse pas une [demi-année] complète. En effet, Jean ne fait mention que de trois Pâques, car après le baptême il dit que [le Christ] alla à Jérusalem, Jn 2, 13. Ensuite, il mentionne une Pâque, quand fut accompli le miracle des cinq pains, et ensuite il y eut une seule année jusqu’à la Passion. Mais cette opinion ne paraît pas exacte pour autant, car elle ne concorde pas avec l’opinion de l’Église : en effet, l’Église tient que trois miracles ont été faits le jour de l’Épiphanie, à savoir, l’adoration des mages, le baptême, le changement de l’eau en vin. Il faut donc dire que du baptême au changement de l’eau en vin, il y eut un an. D’où il apparaît que le Christ a prêché trois ans, car jusqu’au miracle du vin il y eut un an ; de là à Pâques, il y eut la moitié d’une autre [année] ; de la purification à la Passion, une autre. C’est l’opinion de l’Église. Et d’après cela, il faut dire que Jean parle peu de la première année ; de la deuxième il dit quelque chose, à savoir comment [le Christ] descendit à Capharnaüm, et [il parle] de la discussion qui eut lieu entre le Christ lui-même et les Juifs, à propos de la purification. Il faut savoir aussi que Jean [Baptiste] fut exécuté aux environs de la Pâque, car il est dit en Jn 6, 4 que lorsqu’eut lieu le miracle des cinq pains, la Pâque était proche, et en Mt 14, 13, il est dit que le Christ, ayant appris la mort de Jean, se retira en Galilée. Il est donc évident que Jean fut décapité aux environs de la Pâque, et le Christ ne fit pas de prédication publique, du moins pendant un an.
446. Ensuite il est question du lieu, quand il est dit : IL SE RETIRA EN GALILÉE. D’abord [Matthieu] localise la province, ensuite la ville.
447. Il dit : IL SE RETIRA. Cette retraite n’est pas la première dont parle Jean, mais elle eut lieu après un an ou deux car les [autres] évangélistes la taisent.
448. Sa retraite eut deux causes. D’abord pour différer le temps de sa Passion, Jn 7, 6 : Mon temps n’est pas encore venu. Deuxièmement, pour nous donner l’exemple de fuir les persécutions, Jn 15, 20 : S’ils m’ont persécuté, ils vous persécuteront aussi. Quant au sens mystique, il est clair : la prédication du Christ était destinée à passer vers les païens, car les Juifs persécutaient la grâce de Dieu, Ac 13, 46 : C’est à vous que la parole de Dieu devait être dite en premier, mais puisque vous l’avez repoussée et que vous êtes jugés indignes de la vie éternelle, eh bien nous nous tournons vers les païens.
449. Venant en Galilée, il vint d’abord à Nazareth comme dit Luc 4, 18s, et là il entra à la synagogue et enseigna : L’Esprit du Seigneur est sur moi. De là les Juifs l’emmenèrent sur un escarpement rocheux et voulurent le jeter en bas, après quoi le Christ s’enfuit et VINT À CAPHARNAÜM, et là aussitôt il guérit un possédé – il en est question en Mc 1, 23, mais Matthieu n’en parle pas. « Nazareth » se traduit « fleur ». On entend par là les docteurs de la loi qui n’arrivent pas à maturité. « Capharnaüm » se traduit « ville très belle » et représente l’Église. Ct 6, 3 : Tu es belle, mon amie, etc. Capharnaüm est MARITIME, littéralement, car elle est au bord d’un lac d’eau douce – les Juifs appellent en effet « mer » toute étendue d’eau – et mystiquement, car l’Église est située au bord des tribulations du monde.
450. SUR LES CONFINS DE ZABULON ET DE NEPHTALI. La Galilée était divisée, et une partie était dans les tribus de Zabulon et de Nephtali. C’est de là que furent choisis les princes de l’Église, c’est-à-dire les apôtres.
451. POUR QUE SOIT ACCOMPLI CE QUI A ÉTÉ DIT PAR LE PROPHÈTE ISAÏE. Note qu’ici les termes ne sont pas les mêmes qu’en Is 9, 1, mais le sens est le même. Isaïe [parle] ainsi [Is 8, 23‑9, 1] : Au premier temps fut humiliée [litt. allégée] la terre de Zabulon et la terre de Nephtali, et au dernier temps fut glorifiée [litt. alourdie] la route de la mer, de la Galilée des nations au-delà du Jourdain. Le peuple qui marchait dans les ténèbres a vu une grande lumière, etc.
452. Selon Jérôme, il y a trois explications. La première : au premier temps elle fut allégée de ses péchés par la prédication du Christ, et au dernier temps la route qui longe la mer de Galilée fut alourdie du poids de ses péchés, car après la prédication du Christ ils persécutèrent les apôtres. La deuxième : Au premier temps touche à l’histoire, car le roi des Assyriens, Téglat Phalassar, qui vint le premier sur la terre des Juifs, fut le premier à emmener leurs tribus en captivité. Et au dernier, etc., car ensuite tout le peuple fut conduit en captivité. Mais quel rapport avec le sujet ? Il faut dire que là où la persécution a commencé en premier, c’est là d’abord que le Seigneur a voulu donner consolation. La troisième : Au premier temps, c’est-à-dire au temps de la prédication du Christ, elle fut allégée, etc., c’est-à-dire elle fut déchargée du poids de ses péchés par la prédication du Christ, et au dernier elle fut alourdie, c’est-à-dire la prédication du Christ fut condensée et multipliée par Paul qui prêcha là.
453. L’évangéliste ne s’intéresse [pas au sens littéral mais] seulement à la signification, dans la phrase : TERRE DE ZABULON ET TERRE DE NEPHTALI, ROUTE DE LA MER AU-DELÀ DU JOURDAIN, c’est-à-dire le long de la mer. Il dit : TERRE, c’est-à-dire « peuple », pour que tous soient nommés. Il dit : GALILÉE DES NATIONS, car la Galilée est divisée en deux parties, une de païens, une de Juifs, et à l’époque elle était divisée selon ce qui est dit, en 1 R 9, 11 [Le roi Salomon donna à Hiram vingt villes dans le pays de Galilée], que Salomon, à cause du bois que le roi de Tyr lui envoya pour la construction du Temple, lui donna vingt villes. [Ce roi], comme il était païen, mit des païens pour y habiter, et c’est pourquoi on dit : GALILÉE DES NATIONS, et c’était sur le territoire de Nephtali, bien qu’[il y en ait] d’autres sur le territoire de Juda. Autre lecture du texte : TRANSJORDANE DE GALILÉE, c’est-à-dire en face de la Galilée. Mais la première explication est meilleure.
454. [Is 9, 1] Le peuple qui marchait dans les ténèbres a vu une grande lumière. Il dit deux choses : qui marchait, et QUI ÉTAIT ASSIS. En effet celui qui est depuis le début dans des ténèbres pas très denses et qui n’est pas paralysé par elles, il marche, surtout quand il espère trouver la lumière ; et quand les ténèbres le paralysent, il reste immobile. C’est la différence entre les Juifs et les païens, car les Juifs, bien qu’ils fussent dans les ténèbres, n’étaient pourtant pas totalement oppressés par elles, car ils n’avaient pas tous le culte des idoles, mais ils espéraient que le Christ viendrait, et c’est pourquoi ils marchaient. Is 50, 10 : Qui a marché dans les ténèbres et ne voit pas de lumière, qu’il espère dans le nom du Seigneur, etc. Les païens, eux, n’attendaient pas, et c’est pourquoi ils n’avaient pas d’espoir de lumière. Et eux par contre étaient dans des ténèbres oppressantes, car ils avaient des cultes idolâtres - car selon le Ps 75, 2 : C’est en Judée que Dieu est connu, - et c’est pourquoi ils restaient immobiles. Et c’est ce qui est dit : LE PEUPLE QUI ÉTAIT ASSIS DANS LES TÉNÈBRES A VU UNE GRANDE LUMIÈRE. La lumière des Juifs n’[était] pas grande, 2 P 1, 19 : Nous tenons la parole prophétique, vous faites bien de la regarder attentivement comme une lampe qui brille dans un lieu obscur, mais cette grande lumière était comme celle du soleil, Mc 3, 20 : Mais pour vous qui craignez le Seigneur, se lèvera le soleil de justice.
455. ET POUR CEUX (c’est-à-dire les païens) QUI SONT ASSIS DANS LA RÉGION DE L’OMBRE DE LA MORT.
456. La mort, c’est la damnation en enfer, Ps 48, 15 : La mort les dévorera. L’OMBRE DE LA MORT est la ressemblance de la future damnation qui est pour les pécheurs. Le grand châtiment de ceux qui sont en enfer, c’est la séparation d’avec Dieu. Et parce que les pécheurs sont déjà séparés de Dieu, ils ont la ressemblance de leur damnation future, de même que les justes ont la ressemblance de leur béatitude future, 2 Co 3, 18 : Et nous, réfléchissant la gloire du Seigneur, nous sommes transformés en cette même image, de clarté en clarté.
457. Et note que pour les païens UNE LUMIÈRE S’EST LEVÉE : ils ne sont pas allés eux-mêmes vers la lumière, mais c’est la lumière qui est venue à eux, Jn 3, 19 : La lumière est venue dans le monde. S’EST LEVÉE POUR EUX. Cette terre est aux confins des Juifs et des païens, pour montrer qu’il a appelé les uns et les autres. Is 49, 6 : C’est trop peu que tu sois pour moi un serviteur pour relever les tribus de Jacob et ramener les restes d’Israël. Et ensuite [dans le même verset] : Je t’ai établi comme lumière des nations pour que tu sois mon salut jusqu’au bout du monde.
458. Après avoir indiqué le lieu où Jésus commença en premier à prêcher, [Matthieu] indique ici la façon de prêcher.
459. DÈS LORS, c’est-à-dire après la victoire sur la gourmandise, la vaine gloire et l’ambition – ou l’avidité –, IL SE MIT À PRÊCHER : ce sont de tels [hommes] en effet qui peuvent convenablement prêcher. Et alors s’accomplit ceci : Ac 1, 1 : Jésus se mit à faire et à enseigner. Ou bien : DÈS LORS, c’est-à-dire après l’incarcération de Jean, [JÉSUS] SE MIT À PRÊCHER en public ; en effet, auparavant, il le faisait secrètement et à quelques-uns, Jn 1, 38s, c’est-à-dire à Pierre, André, Philippe et Nathanaël, mais ici il le fait publiquement. Il n’a pas voulu prêcher en public dès le début, pour laisser la place à la prédication de Jean ; autrement celle-ci n’aurait pas eu de valeur, de même que la lumière des étoiles est obscurcie par la lumière du soleil. Est signifié par cela que les formes légales ont cessé et que la prédication du Christ a commencé : 1 Co 13, 10 : Quand sera venu ce qui est parfait, ce qui est partiel sera évacué. Jean en effet symbolise la loi. Mt 11, 13 : La loi et les prophètes [ont prophétisé] jusqu’à Jean.
460. FAITES PÉNITENCE. Il faut noter que le Christ dit ici les mêmes paroles que Jean, pour deux raisons. D’abord il nous exhorte à l’humilité, pour que personne ne dédaigne de prêcher des paroles dites par d’autres, puisque la Source elle-même de la science ecclésiastique a prêché les mêmes choses. Deuxièmement, parce que Jean est la voix, mais Jésus est la parole. La voix et la parole expriment la même chose, sauf que la parole est exprimée par la voix. À cet égard, [Jésus] fait deux choses : premièrement, il exhorte ; deuxièmement, il promet. Premièrement : FAITES PÉNITENCE ; deuxièmement : LE ROYAUME DES CIEUX VA S’APPROCHER.
461. Mais pourquoi au début de sa prédication incite-t-il à la pénitence et non à la justice ? Il faut dire que la cause était qu’auparavant [Dieu] a exhorté à la justice par la loi de la nature et de l’Écriture, mais qu’ils [l’] avaient transgressée. Is 24, 5 : Ils ont transgressé les lois, ils ont changé le droit, ils ont rompu l’alliance éternelle. En cela il donne à comprendre qu’il trouve tous les hommes pécheurs. 1 Tm 1, 15 : Jésus-Christ est venu dans ce monde pour sauver les pécheurs. Rm 3, 23 : Tous ont péché et ont besoin de la gloire de Dieu. Ainsi, FAITES PÉNITENCE.
462. Il fait aussi une promesse : LE ROYAUME DES CIEUX VA S’APPROCHER. Cette promesse a deux différences avec la promesse de l’Ancien Testament : dans celui-ci elle concernait les choses temporelles, tandis qu’ici elle concerne les choses spirituelles et éternelles. Is 1, 19 : Si vous m’écoutez, vous mangerez les biens de la terre. De plus, là [il s’agit] du royaume des Cananéens et des Jébuséens, ici du royaume des cieux, d’où : LE ROYAUME DES CIEUX VA S’APPROCHER de vous. Et c’est pourquoi l’enseignement du Christ est appelé Nouveau Testament, car une nouvelle alliance a été faite ici entre nous et Dieu, à propos du royaume des cieux. Jr 31, 31 : Je conclurai avec la maison d’Israël et la maison de Juda un nouveau traité.
463. Deuxième [différence] : l’ancienne loi comportait, en même temps que la promesse, une menace. Is 1, 19 : Si vous voulez bien m’écouter, vous mangerez les biens de la terre ; si vous ne voulez pas et me provoquez à la colère, l’épée vous dévorera. Et en Dt 28, [15‑68], on a la même chose : de nombreuses bénédictions sont promises à ceux qui observeront la loi, mais Moïse menace de nombreuses malédictions les transgresseurs de la loi. Et c’est pourquoi il y a ce fait que l’ancienne loi était une loi de peur, et la nouvelle une loi d’amour. Augustin [dit] : « La différence est brève : peur (timor) et amour (amor). » He 12, 18 : Vous ne vous êtes pas approchés du feu palpable et accessible, et du tourbillon, et des ténèbres, et de l’ouragan, et du son de la trompette, et du bruit de paroles telles que ceux qui l’entendirent prièrent qu’on ne leur parle pas davantage. Et c’est pourquoi il dit : LE ROYAUME DES CIEUX VA S’APPROCHER, c’est-à-dire la béatitude éternelle. Et il dit : VA S’APPROCHER, car celui qui [le] donnait est descendu vers nous, parce que nous ne pouvions pas monter vers Dieu.
464. MARCHANT, etc. Quand [le Seigneur] eut commencé à prêcher, il voulut avoir des serviteurs de sa prédication ; c’est pourquoi ici il les appelle à lui. Et à cet égard, [Matthieu] fait deux choses, selon que [le Christ] appelle deux paires de serviteurs : premièrement, Pierre et André ; deuxièmement, Jacques et Jean.
465. À propos du premier point, il présente quatre choses : premièrement, la description du lieu de l’appel ; deuxièmement, la condition des appelés, en cet endroit : C’ÉTAIENT DES PÊCHEURS ; troisièmement, l’appel, en cet endroit : ET IL LEUR DIT ; quatrièmement, leur parfaite obéissance, en cet endroit : EUX AUSSITÔT LAISSÈRENT LES FILETS ET LE SUIVIRENT.
466. Il dit donc : MARCHANT LE LONG DE LA MER DE GALILÉE. Lieu adéquat, car, comme dit la Glose, voulant appeler des pêcheurs, il se promène le long de la mer. Quant au sens mystique, il faut savoir que se tenir debout signifie l’éternité de Dieu et son immobilité ; s’il marche, cela signifie sa naissance temporelle. Donc le fait que c’est en marchant qu’il a appelé les disciples signifie que c’est par le mystère de son incarnation qu’il nous a attirés à lui. Ps 7, 7[‑8] : Lève-toi, Seigneur, dans le commandement que tu as confié – c’est-à-dire que tu as ordonné d’accomplir – et l’assemblée des peuples t’entourera. Il dit : DE GALILÉE, et par là on entend l’agitation du monde, Is 57, 20 : Le cœur de l’impie est comme une mer agitée qui ne peut se calmer, et ses flots débordent en piétinement et en fange. Le Christ a eu la ressemblance du pécheur, Rm 8, 3 : Dieu a envoyé son Fils dans la ressemblance de la chair de péché, etc.
467. Ensuite, [Matthieu] décrit la condition des appelés : premièrement, leur nombre ; deuxièmement, leurs noms ; troisièmement, leurs actes ; quatrièmement, leur fonction.
468. Il dit donc : IL VIT DEUX [FRÈRES], non seulement avec l’œil du corps mais avec celui de l’esprit ; car sa vue est le regard de sa miséricorde. Ex 3, 7 : En regardant, j’ai vu l’affliction de mon peuple qui est en Égypte, etc. Et note que la même chose est signifiée par DEUX et par FRÈRES : l’un et l’autre concernent la charité, qui consiste dans l’amour de Dieu et du prochain. Et c’est pourquoi il a choisi des hommes par deux, et il a envoyé prêcher des hommes par deux : par là il a voulu que soit signifiée la charité spirituelle, parce que la charité est renforcée quand elle est basée sur la nature. Ps 132, 1 : Qu’il est bon, qu’il est agréable pour des frères d’habiter ensemble !
469. SIMON, QU’ON APPELLE PIERRE, c’est-à-dire maintenant, pas à ce moment-là, car le Christ lui imposa ce nom plus tard, mais d’abord il le promit, Jn 1, 42 : Tu t’appelleras Céphas, et il l’imposa, Mt 16, 18 : Tu es Pierre. ET ANDRÉ. N’importe quel prédicateur doit avoir ces noms, car Simon se traduit « obéissant », Pierre « celui qui connaît », et André « courage ». Et le prédicateur doit être « obéissant », pour pouvoir y inviter les autres, Pr 21, 28 : L’homme obéissant dira des victoires. « Celui qui connaît », pour pouvoir instruire les autres, 1 Co 14, 19 : Je veux dire cinq paroles avec mon intelligence, pour instruire les autres. « Courageux », pour ne pas être terrifié par les menaces, Jr 1, 18 : Aujourd’hui je t’ai établi comme ville fortifiée, colonne de fer et rempart de bronze ; Ez 3, 8 : J’ai rendu ton visage plus énergique que leurs visages, et ton front plus dur que leurs fronts, comme le diamant, et j’ai rendu ton visage comme la pierre.
470. Vient ensuite : JETANT LE FILET DANS LA MER. Chrysostome cherche pourquoi le Seigneur a choisi ce moment, et il dit que c’est pour que soit donné l’exemple que jamais nous ne devons négliger le service de Dieu à cause de nos occupations. Ou bien c’est parce que cet acte préfigurait l’acte des futurs prédicateurs, car par les paroles de ceux qui prêchent, les hommes sont tirés comme par des filets.
471. Il aborde leur fonction : C’ÉTAIENT DES PÊCHEURS. Il faut savoir que parmi tous les hommes, les pêcheurs sont les plus simples, et le Seigneur voulut avoir des hommes de cette condition si simple, et choisir ceux-là afin que ce qui fut fait par leur intermédiaire ne soit pas imputé à la sagesse humaine. 1 Co 1, 26 : Voyez notre appel, frères : il n’y a pas beaucoup de sages selon la chair, pas beaucoup de puissants, pas beaucoup de nobles ; mais Dieu choisit ce qui est inepte dans le monde, pour confondre les sages. Et c’est pourquoi il n’a pas choisi Augustin ou Cyprien l’orateur, mais Pierre le pêcheur, et à partir du pêcheur, il a gagné l’empereur et l’orateur.
472. ET IL LEUR DIT : [VENEZ DERRIÈRE MOI]. Ici est abordé l’appel, à propos duquel trois choses sont à considérer : premièrement, il invite ; deuxièmement, il promet un rôle de chef ; troisièmement, une récompense.
473. Il dit donc : VENEZ. Cela vient de la seule libéralité divine, de les amener à lui, Si 24, 19 : Venez à moi, vous tous qui me désirez, et vous vous rassasierez de mes produits ; Mt 11, 28 : Venez à moi, vous tous qui peinez et êtes chargés, et je vous redonnerai des forces. DERRIÈRE MOI, comme s’il disait : « Moi je vais, et vous, VENEZ DERRIÈRE MOI, parce que je serai votre chef. » Pr 4, 11[‑12] : Je te montrerai le chemin de la sagesse, je te conduirai par les sentiers d’équité ; quand tu y seras entré, tes pas ne seront pas resserrés, et en courant tu n’auras pas d’obstacle. Ps 138, 17 : J’ai beaucoup honoré tes amis, Dieu, leur suprématie a été beaucoup confortée.
474. JE VOUS FERAI, c’est comme : « Je changerai votre fonction en une plus grande. » C’est de cela que parle Jr 16, 16 : Voici que j’enverrai beaucoup de pêcheurs, dit le Seigneur, et ils les pêcheront, etc. Et il dit : JE FERAI, parce que, extérieurement, le travail de prédication est fait en vain, si la grâce du Rédempteur n’est pas présente à l’intérieur, car ce n’est pas par leur propre force qu’ils attiraient les hommes, mais par le travail du Christ, et c’est pourquoi il dit : JE FERAI. Cela est certes la plus grande dignité et c’est pourquoi Denis [écrit] : « Aucune fonction humaine n’a plus de dignité que de devenir collaborateur de Dieu ». Car la dignité consiste seulement dans sa clarté. De cette dignité s’approchent davantage ceux qui sont illuminés de telle façon qu’ils illuminent les autres. Mais bien que les hommes qui suivent le Christ soient des lumières et fassent de grandes choses en ce qui concerne la justice, cependant ils ne s’attachent la dignité du Christ que pour une chose, tandis que la vie des prédicateurs [se l’attache] pour deux choses : Dn 12, 3 : Ceux qui enseignent la justice à un grand nombre resplendiront comme des étoiles dans les éternités perpétuelles.
475. Leur obéissance est abordée : ET EUX, LAISSANT LES FILETS et le bateau, LE SUIVIRENT. Et il montre leur obéissance sur trois points. Premièrement pour la promptitude, car ils n’ont pas différé, d’où : ET EUX, contrairement à ceux dont parle Si 5, 7 : Ne remets pas de jour en jour ; Ga 1, 15 : Quand il a plu à Celui qui m’a sélectionné dès le sein de ma mère et m’a appelé par sa grâce, de révéler son Fils en moi pour que je l’annonce parmi les nations, aussitôt je ne me reposai pas sur la chair et le sang. Is 50, 5 : Le Seigneur m’a ouvert l’oreille et moi je ne m’oppose pas, je ne suis pas allé en arrière.
476. Deuxièmement pour la disponibilité, car ils ont [tout] laissé. En effet, il ne faut pas évaluer la fortune, mais la disposition de l’âme, car il quitte tout, celui qui quitte tout ce qu’il peut posséder. Mais pourquoi est-il nécessaire de tout quitter ? Chrysostome [dit] : « Nul ne peut posséder des richesses et venir avec perfection au royaume des cieux. Elles sont en effet un obstacle à la vertu, car elles diminuent le souci des choses éternelles, et à cause de cela on ne peut rester parfaitement attaché aux choses divines. » Et c’est pourquoi il faut les quitter, 1 Co 9, 25 : Tout athlète de compétition s’abstient de tout, etc.
477. Troisièmement pour l’accomplissement, car ils l’ont suivi. En effet, ce n’est pas trop grand de tout quitter : la perfection consiste à le suivre, ce qui se fait par la charité, 1 Co 13, 3 : Si je distribue tous mes biens pour nourrir les pauvres, si je livre mon corps pour être brûlé, mais que je n’ai pas la charité, cela ne me sert à rien. La perfection ne consiste pas dans les choses extérieures seules – pauvreté, virginité, etc. – sauf si celles-ci sont des instruments pour la charité, et c’est pourquoi [Matthieu] dit : ET ILS LE SUIVIRENT.
478. Ensuite il est question d’un autre appel : ET AVANÇANT PLUS LOIN, IL VIT DEUX AUTRES FRÈRES, JACQUES DE ZÉBÉDÉE ET JEAN SON FRÈRE. Et, en premier lieu, sont décrits les hommes appelés ; en second lieu, est abordé l’appel, en cet endroit : ET IL LES APPELA, etc. ; en troisième lieu, l’obéissance des appelés, en cet endroit : ET EUX, LAISSANT FILETS ET PÈRE, LE SUIVIRENT.
479. Les appelés sont décrits sous quatre aspects : nombre, nom, piété filiale, pauvreté.
480. [Matthieu] dit donc : AVANÇANT PLUS LOIN, IL VIT DEUX AUTRES FRÈRES. Note que depuis le début il a appelé des frères. Et bien qu’il ait appelé beaucoup d’autres hommes, il est pourtant fait mention spéciale de ceux-ci, parce qu’ils étaient les premiers et qu’il les a appelés par deux, car la loi nouvelle est fondée sur la charité. C’est pourquoi dans l’Ancien Testament aussi il a appelé deux frères, Aaron et Moïse, car là aussi était donné commandement d’aimer. Et c’est parce que la nouvelle [loi] est plus parfaite, qu’au début est appelé un double nombre de frères.
481. JACQUES DE ZÉBÉDÉE ET JEAN SON FRÈRE. Ces quatre [appelés] représentent l’enseignement des quatre évangiles, ou les quatre vertus : Pierre, qui se traduit « celui qui connaît », représente la vertu de prudence ; André, qui se traduit « viril » ou « très courageux », la vertu de force ; Jacques, qui se traduit « celui qui supplante », la vertu de justice ; Jean, à cause de sa virginité, la vertu de tempérance.
482. Leur piété filiale est abordée, parce qu’ils étaient AVEC ZÉBÉDÉE LEUR PÈRE. Chrysostome [dit] : « Il faut admirer leur piété filiale, car étant pauvres ils cherchent leur pain dans l’art de la pêche, et pourtant ils n’abandonnent pas leur vieux père. » Si 3, 8 : Qui craint Dieu honore ses parents.
483. Leur pauvreté est montrée dans le fait qu’ils réparaient leurs filets. Il est vrai aussi que ceux qui jetaient leurs filets signifient ceux qui dans leur jeunesse s’occupent des affaires du monde ; et ceux qui les ont déjà jetés et qui les réparaient, signifient ceux qui se sont longtemps occupés des affaires du monde : ils sont déjà engloutis par le péché, et appelés vers le Christ. Lm 3, 27 : Il est bon pour l’homme de porter le joug dès sa jeunesse. ET IL LES APPELA, intérieurement et extérieurement. Rm 8, 30 : Ceux qu’il a prédestinés, il les a aussi appelés. Appeler intérieurement n’est rien d’autre qu’offrir son aide à l’âme humaine quand il veut nous convertir.
484. Vient ensuite, à propos de l’obéissance : EUX LAISSANT FILETS ET PÈRE LE SUIVIRENT.
485. Note que les deux premiers n’ont laissé que leur bateau, mais ceux-ci filets, bateau et père, ce qui signifie qu’à cause du Christ nous devons renoncer à toutes les occupations terrestres, qui sont représentées par le filet, 2 Tm 2, 4 : Aucun militant de Dieu ne s’implique dans les affaires du monde ; aux richesses ou possessions, qui sont représentées par le bateau, Mt 19, 21 : Si tu veux être parfait, va et vends tout ce que tu as, et donne[-le] aux pauvres, et tu auras un trésor dans le ciel, et viens, suis-moi ; à l’affection charnelle, qui est représentée par le père, Ps 44, 11 : Oublie ton peuple et la maison de ton père. Mais mystiquement Zébédée représente le monde, il se traduit « flot impétueux ».
486. Mais ici se pose une question : il semble qu’ils péchèrent en abandonnant leur père vieux et pauvre, car les fils sont tenus de subvenir aux besoins de leurs parents. Et d’une manière générale, on se demande s’il est permis à quelqu’un de laisser ses parents dans le plus grand besoin en entrant en religion. Il faut dire que jamais une décision ne porte préjudice à un commandement. Ceci, honore ton père et ta mère, Ex 20, 12, c’est un commandement, et c’est pourquoi, si le père ne peut en aucune façon vivre sans le soutien de son fils, le fils ne doit pas entrer en religion. Mais ce n’était pas le cas pour Zébédée : il pouvait s’aider lui-même et il avait le nécessaire.
487. Il y a aussi une question sur le texte : Matthieu paraît ici contredire Jean et Luc, car Jn 1, 28 dit qu’ils ont été appelés au bord du Jourdain, et ici [Matthieu] dit [que c’était] au bord de la mer de Galilée. En outre, Lc 5, 10 dit qu’il appela en même temps Pierre et André [d’une part], Jacques et Jean [d’autre part], bien qu’[ici] il ne soit pas fait mention des deux premiers, parce qu’on pense qu’ils étaient là. En outre, il est dit là [chez Luc] qu’[ils furent appelés] tous en même temps, et ici [chez Matthieu] que [ce fut] séparément.
488. Mais il faut savoir que l’appel des disciples fut triple. D’abord ils furent appelés à l’intimité avec le Christ et cela est dit en Jn 1 [35-50] ; cela [se produisit aussi] dans la première année de la prédication du Christ. Cela ne s’oppose pas à ce qui est dit après : Ses disciples montèrent avec lui à Cana de Galilée [Jn 2, 2], car selon Augustin, à cette époque ils n’étaient pas disciples, ils étaient futurs [disciples]. C’est comme si on disait : « L’apôtre Paul est né à Tarse en Cilicie » : pourtant à ce moment-là, il n’était pas apôtre ! Ou bien il faut dire qu’il parle d’autres disciples, qui sont tous appelés croyants au Christ. Deuxièmement ils furent appelés à la condition de disciples, et il en est question au chapitre 5 de Luc. Le troisième appel fut d’adhérer totalement au Christ, et c’est de celui-là qu’il est question ici, ce qui est clair, d’après Augustin, car Lc 5, 11 traite de ce sujet : et ramenant les bateaux à terre, donc ils avaient un bateau et en prenaient soin comme s’ils allaient y retourner. Mais ici [Matthieu] dit : EUX LAISSANT TOUT, etc. Et c’est pourquoi il faut dire qu’il parle ici de suivre jusqu’au bout.