825. VOUS AVEZ ENTENDU QU’IL A ÉTÉ DIT : ŒIL POUR ŒIL. C’est la seconde partie depuis cet endroit : MAIS MOI JE VOUS DIS, etc., et [le Seigneur] y exhorte à la perfection de l’accomplissement, en ajoutant des conseils. Premièrement, il présente des conseils d’ordre judiciaire ; deuxièmement, d’ordre moral, en cet endroit : VOUS AVEZ ENTENDU QU’IL A ÉTÉ DIT : « TU AIMERAS TON PROCHAIN » [Mt 5, 43].
826. Le premier point [se divise] en deux : d’abord, la justice de l’ancienne loi ; ensuite la perfection de la nouvelle loi, qui consiste en deux choses : endurer jusqu’au bout le mal qu’on nous fait ; faire le bien, en cet endroit : À QUI TE DEMANDE, DONNE [Mt 5, 42].
827. Endurer le mal qu’on nous fait de deux façons : dans notre corps ou dans nos biens, en cet endroit : SI QUELQU’UN VEUT TE FAIRE UN PROCÈS [Mt 5, 40]. Bien agir, en cet endroit : SI QUELQU’UN TE RÉQUISITIONNE POUR FAIRE MILLE PAS [Mt 5, 41].
828. Il nous exhorte à deux degrés différents à supporter le mal reçu dans notre corps : premier degré, ne pas désirer se venger ; deuxième degré, être prêt à en supporter davantage, en cet endroit : SI QUELQU’UN TE FRAPPE SUR LA JOUE DROITE [Mt 5, 39].
829. [Le Seigneur] dit donc : VOUS AVEZ ENTENDU QU’IL A ÉTÉ DIT. Il ne dit pas à qui, pour indiquer que ceux-là avaient le cœur dur : ŒIL POUR ŒIL, DENT POUR DENT, en quoi la loi du talion avait été établie pour le tort subi, comme dit Augustin, Ex 21, 24 et Dt 19, 21.
830. Question : pourquoi Moïse a-t-il concédé la loi du talion ? Réponse : Moïse les a vus se lancer sans réfléchir dans des injures et des vengeances, et c’est pourquoi, comme il ne pouvait les ramener autrement, il voulut tempérer la vengeance pour éviter qu’ils n’exercent des vengeances démesurées par rapport aux torts subis, et pour qu’ils rendent, dans la plupart des cas, le talion, c’est-à-dire une vengeance équivalente au tort subi. Il y a aussi une glose d’Augustin sur ce sujet : « La loi constitue la mesure de la vengeance. »
831. Objection : Lv 19, 18 : Ne cherche pas la vengeance, ne te souviens pas de l’injure de tes concitoyens. Réponse : la loi du talion était dans un commandement adressé au juge, pour qu’il l’exerce avec la passion de la justice, et non avec la passion de la vengeance, et pour empêcher les méchants d’agir. C’est ainsi qu’Augustin l’entend. Mais, comme il était permis de faire un tort égal, les Juifs croyaient qu’on pouvait se venger, et c’est pourquoi la vengeance est interdite dans le Lévitique.
Encore Augustin, au même endroit : « C’est la justice des injustes, car une vengeance établie par la loi n’est pas injuste. » Donc la vengeance était licite. Réponse : la vengeance était permise au juge lui-même par amour de la justice, non par amour de la vengeance. La Glose se comprend donc ainsi : la juste vengeance des injustes, c’est-à-dire de ceux qui exigent injustement une vengeance.
832. MAIS MOI [JE VOUS DIS], sous-entendu « cette concession leur a été faite ». MAIS MOI JE VOUS DIS, c’est-à-dire, je vous exhorte en disant de NE PAS RÉSISTER AU MÉCHANT (ou AU MAL), c’est-à-dire, ne repoussez pas l’injustice reçue en vous vengeant ou en ayant l’intention de vous venger. Quand il dit : AU MAL, il entend le mal temporel, ou la souffrance, comme disent Augustin et Jérôme, et non pas le mal de la faute, auquel il faut résister jusqu’à la mort. Chrysostome [écrit] : « Il prescrit cela, non pour que nous nous arrachions mutuellement les yeux, mais plutôt pour que nous protégions les innocents, ou que nous contenions nos mains, et ainsi il a freiné l’élan d’injure par une telle menace. » Encore le même : « La colère n’est pas réprimée par la colère. »
833. Au sujet du châtiment du méchant, il faut comprendre qu’il est triple, comme dit Augustin : le supplice corporel, la confiscation des biens, les travaux forcés.
834. Question : NE PAS RÉSISTER AU MAL, est-ce un commandement ou un conseil ?
Réponse : le dommage qu’il appelle ici MAL est ou particulier et privé, ou public. S’il est public, alors il doit être repoussé sur ordre du prince, Rm 13, 4 : Il est le serviteur de Dieu, pour faire justice et châtier celui qui fait le mal. Augustin [écrit] : « Le courage qui défend la patrie contre les barbares, ou défend les faibles à la maison, ou les compagnons contre les voleurs, est la pleine justice. Et ainsi c’est un commandement pour les sujets, et pas seulement pour les princes. » Ou bien le dommage peut être particulier, et alors il peut être repoussé de trois façons. Premièrement, en l’empêchant, comme Paul qui empêcha à l’aide de soldats les injures des Juifs. Deuxièmement, en donnant des arguments, comme le Seigneur a fait à celui qui lui donnait une gifle, Jn 22, 23, et de cette façon c’est permis à tous, parfaits et imparfaits. Troisièmement, ou bien on le repousse en cas de nécessité urgente, par exemple, quand une blessure ne peut être évitée ni par la fuite ni par autre parade, et alors, on le repousse soit sans armes, et de cette façon c’est permis aux clercs comme aux laïcs, soit avec armes, et ainsi ce n’est pas permis aux clercs, même si pour les laïcs cela est occasionnellement permis par « dommage manifeste avec protection contrôlée irréprochable », comme dit la loi. Et ainsi, c’est un commandement pour les clercs, un conseil pour les laïcs. Ou bien on le repousse avec esprit de vengeance, ou désir de revanche, et ainsi c’est interdit à tout le monde, et c’est un commandement.
835. Et ainsi il y a plusieurs façons de comprendre NE PAS RÉSISTER AU MAL : cela est soit un commandement, soit un conseil.
836. SI QUELQU’UN TE FRAPPE SUR LA JOUE DROITE, au sens littéral, PRÉSENTE-LUI AUSSI L’AUTRE, c’est-à-dire sois prêt à supporter avec patience. Raban [dit] : « Non seulement tu ne rends pas la gifle, mais s’il veut frapper l’autre, supporte patiemment. » C’était logique pour les apôtres à cette époque-là, car, comme ils allaient fonder l’Église, il voulut qu’ils aient à supporter les premières attaques des persécuteurs, pour que les hommes voyant leur patience se convertissent à la foi. Chrysostome [écrit] : « Si tu examines avec soin comment ils furent auditeurs de la loi, en quelle compagnie ils passèrent leur vie et quand ils reçurent ces commandements, tu comprendras facilement, tu admireras hautement la sagesse du législateur. » Ou bien PRÉSENTE-LUI AUSSI L’AUTRE. La Glose [dit] : « Le corps entier à frapper. » Jérôme [écrit] : « L’AUTRE, c’est-à-dire la droite, car le juste est entièrement droit. » Ambroise [dit] : « Quoi de plus admirable que de présenter sa joue à celui qui frappe ? Tout élan d’indignation n’est-il pas brisé, la colère calmée, et, grâce à cette patience, l’agresseur n’est-il pas ramené au repentir ? »
837. ET S’IL VEUT TE FAIRE UN PROCÈS (Glose Altercationis : « Faire un procès, c’est-à-dire porter plainte »), ET TE PRENDRE TA TUNIQUE, c’est-à-dire les vêtements sans valeur, LAISSE-LUI MÊME TON MANTEAU, c’est-à-dire les vêtements plus précieux ou de dessus, plutôt que de porter plainte, [surtout] frauduleusement. Et selon cela, il est interdit à tous d’engager un procès contre quelqu’un avec mauvaise foi et agressivité. C’est pourquoi, à propos de ce procès, Chrysostome dit : « Tout procès est irritation du cœur ; une fois que tu es engagé dans un procès, ta préoccupation n’est plus de voir la vérité apparaître, mais de gagner par n’importe quel moyen. » Ou bien l’exhortation peut être pour les parfaits, parce que, bien qu’il soit permis aux faibles de faire un procès contre le prochain devant un juge, du moment que c’est sans fraude, pourtant il n’est pas permis aux parfaits d’avoir un litige avec le prochain. Chrysostome [écrit] : « Celui qui aurait dû te vénérer à cause de la dignité du Fils, te juge pour les besoins du procès, et tu perds la dignité du Christ à cause des affaires du monde. C’est pourquoi on a coutume de dire ces vers :
C’est bon pour les faibles, c’est permis sans ruse, sans litige,
Et c’est permis aux supérieurs. Ce n’est pas bon pour l’anachorète :
Ce n’est pas permis que les biens soient par lui réclamés en justice.
838. Il y a trois causes qui font que les biens enlevés peuvent être réclamés par certains à la place des parfaits. Premièrement, pour la répression des méchants, Jb 29, 17 : Je brisais les crocs de l’homme inique, d’entre ses dents j’arrachais sa proie. Grégoire [écrit] : « Le souci ne doit pas seulement être qu’ils ne prennent pas nos biens, mais qu’ils ne se perdent pas eux-mêmes en volant ce qui n’est pas à eux ». Deuxièmement, pour la conservation de la paix, Is 32, 17 : Le fruit de la justice sera la paix. Troisièmement, pour la consolation des pauvres, à qui ces biens temporels ont été donnés pour leur nourriture.
839. ET S’[IL TE RÉQUISITIONNE]. Voici le troisième point : l’exhortation aux œuvres de réquisition. Une réquisition, c’est l’exigence d’un service indu ou d’un travail en propre personne. Ainsi il dit : S’IL TE RÉQUISITIONNE, c’est-à-dire t’oblige à lui rendre un service corporel, par exemple, à FAIRE MILLE PAS avec lui, FAIS-EN DEUX MILLE AVEC LUI, c’est-à-dire, sois encore prêt à en supporter davantage. Augustin [écrit] : « Historiquement, nous ne trouvons cela accompli ni en Jésus ni dans les siens. » Selon Augustin, l’explication [est] donc : « Va, non pas tant avec les pieds qu’avec un cœur et un esprit prêts », autrement dit, si quelqu’un t’oblige à lui rendre service et à lui dispenser du réconfort, sois prêt à dépenser beaucoup plus, avec un grand sentiment de compassion.
840. À QUI TE DEMANDE, DONNE. Ici est présentée la manière parfaite de se montrer serviable, ce qui se fait de deux façons : premièrement, sans espoir de rémunération, quand on donne aux pauvres ; deuxièmement, sans intérêts, quand on accorde un prêt à ceux qui le demandent. À propos du premier point, [le Seigneur] dit : À QUI TE DEMANDE, DONNE un objet ou une remontrance. La Glose [dit] : « Ce qui peut être donné avec honnêteté et justice. » Elle dit « avec honnêteté » car une chose pourrait être nécessaire, mais sans pouvoir être donnée honnêtement. « Avec justice », parce que le bien d’autrui ne peut être donné avec justice. Augustin [écrit] : « Donne de façon que cela ne nuise ni à toi ni à autrui. »
841. Il y a trois dons que nous devons surtout faire. Premièrement, [le don] qui vient du cœur : la compassion, Is 58, 10 : Si tu répands ton âme pour l’affamé et si tu rassasies l’opprimé, etc. Grégoire [écrit] : « Compatir avec son cœur, c’est davantage que donner, car celui qui compatit donne de lui-même, celui qui donne de l’argent donne d’autrui. » Deuxièmement, le [don] qui vient de la bouche : de douces paroles de consolation, Si 18, 16 : La rosée ne calme-t-elle pas la chaleur ? Ainsi la parole vaut mieux que le cadeau. Troisièmement, [celui] qui vient de la main : des ressources matérielles, Dt 15, 11 : J’ordonne que tu ouvres ta main à ton frère qui est pauvre.
842. Question : tout le monde est-il tenu à cela, et toujours ? Réponse : le don peut être matériel ou spirituel. S’il est matériel, soit il consiste en actions serviables, et ainsi n’importe qui est tenu envers le pauvre, Ex 23, 5 : Si tu vois l’âne de ton ennemi tomber sous sa charge, tu ne passeras pas ton chemin mais tu l’aideras à le relever ; soit il consiste en biens, superflus ou nécessaires. Les clercs sont tenus [de donner les biens] superflus. Ambroise [dit] : « Enlever à celui qui possède n’est pas un plus grand crime que refuser aux pauvres alors que tu peux. » Mais en cas [de besoin], c’est-à-dire dans une extrême nécessité, tout un chacun est tenu de [donner les biens] nécessaires ou superflus. Sur ce sujet Jérôme [cite] Rm 12, 20 : Si ton ennemi a faim, [donne-lui à manger (…), ce faisant tu amasseras des charbons ardents sur sa tête]. Celui qui dans une nécessité quelconque peut secourir quelqu’un en danger de mort, s’il ne le fait pas il le tue. Mais s’il n’est pas riche, comme il ne peut donner de biens matériels, il est tenu de [donner] de l’affection. La Glose [dit] : « Si les ressources te manquent, donne de l’affection. »
843. Si [le don] est spirituel, il consiste soit en compassion [venue] du cœur, soit en douces paroles [venues] de la bouche, soit en sagesse [venue] de l’intelligence, et [ce don] oblige autant les pauvres que les riches. Jérôme [écrit] : « La plupart des pauvres n’ont pas [d’argent], mais même les riches, s’ils en distribuent toujours, ne pourront pas en donner toujours ». Donc ce commandement se comprend de cet argent, selon Jérôme, qui ne disparaît pas quand on en donne, à savoir la sagesse : au contraire, plus on en donne, plus elle se multiplie.
844. À QUI VEUT T’EMPRUNTER, NE TOURNE PAS LE DOS. Voici la deuxième sorte d’aide, selon Chrysostome : c’est-à-dire quand nous prêtons à quelqu’un qui rendra. C’est pourquoi il dit : À QUI VEUT T’EMPRUNTER, c’est-à-dire à qui veut recevoir de toi un prêt, NE TOURNE PAS LE DOS. La Glose [dit] : « C’est-à-dire ne détourne pas ta bonne volonté. » Chrysostome [écrit] : « L’argent d’un usurier est semblable à la morsure d’une vipère. Celui qui est frappé par la vipère s’endort comme charmé ; dans la suavité de cet engourdissement, il meurt, parce qu’alors le venin parcourt secrètement tous ses membres. De même celui qui emprunte à intérêt ressent sur le moment comme un bienfait, mais les intérêts envahissent tous ses moyens et changent tout en dette. »
845. VOUS AVEZ ENTENDU QU’IL A ÉTÉ DIT : « TU AIMERAS TON PROCHAIN, etc. » Ici [le Seigneur] présente les conseils concernant la morale. Et parce que les conseils moraux s’accomplissent dans l’amour du prochain, Rm 13, 8 : Qui aime son prochain a accompli la loi, il exhorte à aimer n’importe quelle personne proche de toi et de semblable nature, comme sont même les ennemis. Ici trois choses sont dites : premièrement, la désapprobation de l’ancienne loi ; deuxièmement, la tradition établie par les Juifs, en cet endroit : ET TU HAÏRAS TON ENNEMI [5, 43] ; troisièmement, la perfection de la loi évangélique, en cet endroit : MAIS MOI JE VOUS DIS : « AIMEZ VOS ENNEMIS » [5, 44].
846. Il touche à quatre points : premièrement, l’amour des ennemis ; deuxièmement, le motif de son exhortation, en cet endroit : POUR QUE VOUS SOYEZ ENFANTS DE VOTRE PÈRE [5, 45] ; troisièmement, la preuve de son motif, en cet endroit : CAR SI VOUS AIMEZ CEUX QUI VOUS AIMENT, QUELLE RÉCOMPENSE AUREZ-VOUS ? [5, 46] ; quatrièmement, en conclusion, la perfection, en cet endroit : DONC VOUS, SOYEZ PARFAITS [5, 48].
847. Il dit donc : VOUS AVEZ ENTENDU QU’IL A ÉTÉ DIT : « TU AIMERAS TON PROCHAIN », affectivement et effectivement, ET TU HAÏRAS TON ENNEMI. Cette phrase ne se trouve nulle part dans la loi ; elle a été ajoutée par une partie des Juifs, car ils pensaient que peut-être il fallait l’ajouter à cause de nombreuses paroles dites dans la loi. Ainsi Dieu a ordonné de détruire les Amalécites, et en Ex 23, 22 il est dit : Je serai l’ennemi de tes ennemis, et il y a d’autres exemples. C’est pourquoi, à l’opposé de cette opinion, il y a la perfection évangélique qui consiste en trois choses : en actes du cœur, en œuvres et en paroles.
848. Pour l’acte du cœur, il dit : MAIS MOI JE VOUS DIS : « AIMEZ VOS ENNEMIS », au sens littéral, en veillant sur eux, en les aidant, en donnant de larges bienfaits. « Qu’est-ce qui nuira à celui qui peut faire bon usage même de son ennemi ? Il ne craint pas les inimitiés, avec la protection et le mérite de Celui par le commandement et le don de qui il aime ses ennemis » (Augustin, Sur la vraie religion).
849. Question : tous sont-ils tenus à cela ? Réponse : tous sont tenus à cela affectivement, et même effectivement en cas de nécessité, comme il a été dit plus haut. Mais les parfaits doivent, au-delà du nécessaire, aimer leurs ennemis parfaitement, affectivement et effectivement. Affectivement, ils peuvent aimer les ennemis de l’Église en général. FAITES DU BIEN, en œuvres effectives, À CEUX QUI VOUS HAÏSSENT, tantôt à cause de l’identité de nature [avec eux], Is 58, 7 : Ne pas te dérober devant celui qui est ta propre chair, tantôt à cause de l’amour de Dieu et du prochain, Rm 12, 20 : Si ton ennemi a faim, nourris-le, etc. Chrysostome [dit] : « Si tu as fait du bien à ton ennemi, tu t’en es fait davantage à toi-même. »
850. ET PRIEZ, oralement, POUR CEUX QUI VOUS PERSÉCUTENT en vous injuriant ouvertement, ET VOUS CALOMNIENT par des injustices visibles. Ou bien CEUX QUI VOUS PERSÉCUTENT en actes, ET VOUS CALOMNIENT, c’est-à-dire qui vous incriminent par des paroles mensongères. C’est ce qu’ont fait Étienne, Ac 7, 59, et le Christ, Lc 23, 34 : Père, pardonne-leur car ils ne savent pas ce qu’ils font.
851. POUR QUE VOUS SOYEZ ENFANTS DE VOTRE PÈRE. Ici est abordée la raison de l’exhortation avec un double exemple : divin et humain. Pour l’exemple divin, [le Seigneur] dit : « Vous devez aimer ainsi POUR QUE VOUS SOYEZ ENFANTS DE VOTRE PÈRE, c’est-à-dire à son imitation. » Raban [écrit] : « Des enfants non dégénérés ». Les fils charnels, s’ils ressemblent à leur père, ne mériteront aucune louange, s’ils sont différents, aucun blâme, car il n’est pas au pouvoir de l’homme [de choisir] ses caractéristiques physiques. Mais les fils spirituels, s’ils ressemblent [à leur Père], sont dignes d’éloges, et s’ils sont différents sont dignes de blâme, car il est au pouvoir de n’importe qui de donner la mesure de sa justice.
QUI EST AUX CIEUX, à cause de la splendeur grandiose de son œuvre. Ou bien AUX CIEUX, selon la Glose, « à cause de la grâce parmi les élus et les saints ».
852. QUI FAIT LEVER SON SOLEIL : voici l’exemple humain. Et il dit clairement : SON, [le soleil] qu’il a fait lui-même, contrairement à [ce que disent] les hérétiques.
IL FAIT LEVER SUR LES BONS ET SUR LES MÉCHANTS, au sens littéral, selon Raban. ET PLEUVOIR SUR LES JUSTES ET SUR LES INJUSTES, également au sens littéral. Ou bien le SOLEIL peut signifier l’influence de la bonté divine, la manifestation de la vérité, comme s’il disait : « Si tu ressembles à ton Père du ciel, tu feras du bien aux bons et aux méchants. »
853. CAR SI VOUS AIMEZ CEUX QUI VOUS AIMENT, etc. Ici, [le Seigneur] prouve sa raison et son exhortation par l’exemple des publicains, comme s’il disait : « Ce n’est pas la perfection d’aimer seulement ses amis, parce que SI VOUS AIMEZ CEUX QUI VOUS AIMENT, QUELLE RÉCOMPENSE AUREZ-VOUS ? » Sous-entendu : « Aucune. » Mt 6, 2 : Vous avez reçu votre récompense.
LES PUBLICAINS EUX-MÊMES N’EN FONT-ILS PAS AUTANT ? Quelle perfection y aura-t-il en vous, si vous ne surpassez en amour l’exemple des publicains, qui sont imparfaits ? Selon Raban, « on appelle publicains ceux qui courent après les impôts publics, les affaires du monde ou les profits ». Et comme dit le même, « le publicain tire son nom du roi Publius, qui a été le premier à les organiser ».
854. ET SI VOUS SALUEZ SEULEMENT VOS FRÈRES, c’est-à-dire si vous priez seulement pour ceux qui vous sont unis par quelque parenté ou par l’amitié, car « la salutation, comme dit la Glose, est une forme de prière », QUE FAITES-VOUS DE PLUS ? Que ferez-vous de plus que les païens ou les barbares, qui agissent ainsi par une affection humaine ? Sous-entendu : en cela vous ne serez pas plus parfaits que les païens.
CAR MÊME LES PAÏENS (ou GENTILS, ethnici, « c’est-à-dire les nations ou ceux qui sont dévoués à ceux de leur peuple, ethnos en grec, gens en latin », dit Raban) FONT CELA, c’est-à-dire ont compassion des leurs par affection humaine, et prient pour eux. « S’il est honteux qu’un homme du même rang que toi te méprise, combien il est plus honteux que Dieu soit méprisé par toi ! », dit Chrysostome.
855. SOYEZ DONC. Ici [est présentée] la conclusion, comme s’il disait : « Je vous ai exhortés à la perfection évangélique, donc SOYEZ PARFAITS. » La Glose [dit] : « Dans l’amour de Dieu et du prochain. »
COMME VOTRE PÈRE DU CIEL EST PARFAIT. La Glose [dit] : « COMME indique l’imitation, non l’égalité, comme s’il disait : ‘Faites ce que j’ai dit, pour mériter d’être les fils du Père céleste par grâce d’adoption’. »
856. Et note que la perfection est double : [celle] de la gloire, et [celle] du chemin. Sur la première, Ep 4, 13 : Jusqu’à ce que nous parvenions tous ensemble (…) à constituer cet homme parfait [dans la force de l’âge, qui réalise la plénitude du Christ]. La perfection du chemin vient soit de la nature, c’est d’elle que [parle] Gn 2, 1 : Parfaits sont les cieux et la terre et toute leur parure ; soit de la grâce, et celle-ci est double : d’état ou de mérite. La perfection du mérite est multiple.
857. La première [est la perfection] du cœur, Is 38, 3 : Souviens-toi comment j’ai marché devant toi en vérité et avec un cœur parfait. La deuxième [est celle] de la bouche, Jc 3, 2 : Si quelqu’un ne fait pas d’offenses en paroles, c’est un homme parfait. La troisième [est celle] de l’œuvre et celle-ci est multiple. La première [est celle] de l’innocence, Si 31, 8 : Heureux homme qui a été trouvé sans faute, etc., et plus loin, [Si 31, 10] : Qui a subi cette épreuve et a été trouvé parfait ; la deuxième [est celle] de l’excellence de vie, Gn 6, 9 : Noé était un homme juste et parfait parmi ses contemporains, [et il marchait avec Dieu] : c’est à celle-ci que sont tenus les clercs, plus que les laïcs ; la troisième [est celle] de l’obéissance, Gn 17, 1 : Marche en ma présence, sois parfait ; la quatrième [est celle] de la patience, Jc 1, 4 : La constance s’accompagne d’une œuvre parfaite ; la cinquième [est celle] de la persévérance, 1 P 1, 13 : Soyez sobres et espérez parfaitement [en la grâce qui doit vous être apportée]. La Glose [dit] : « En persévérant avec constance » ; la sixième [est celle] de la charité, 1 Jn 4, 18 : La charité parfaite bannit la crainte, et à celle-ci, tout le monde est tenu.
858. La perfection a trois stades. Premièrement, l’ordre ; en Dt 33, 8, il est dit à la tribu de Lévi : Ta perfection et ton enseignement à ton saint. Deuxièmement, la préférence, Lc 6, 40 : Tout disciple sera parfait s’il est comme son maître. Troisièmement, la religion, Mt 19, 21 : Si tu veux être parfait, va et vends tout ce que tu as, et donne-le aux pauvres etc.
Leçon 1 [Matthieu 6, 1‑4] 6, 1 « Gardez-vous de pratiquer votre justice devant les hommes, afin d’être vus par eux ; autrement, vous n’aurez pas de récompense auprès de votre Père qui est dans les cieux. 6, 2 Quand donc tu fais l’aumône, ne le claironne pas devant toi comme le font les hypocrites, dans les synagogues et les bourgs, afin d’être honorés par les hommes ; en vérité, je vous le dis, ils ont déjà reçu leur récompense. 6, 3 Lorsque tu fais l’aumône, que ta main gauche ne sache pas ce que fait ta main droite, 6, 4 afin que ton aumône soit secrète, et ton Père, qui voit dans le secret, te le rendra.
Leçon 2 [Matthieu 6, 5‑8] 6, 5 « Et quand vous priez, ne soyez pas comme les hypocrites : ils aiment, pour prier, se camper dans les synagogues et les carrefours, afin qu’on les voie. En vérité, je vous le dis, ils ont reçu leur récompense. 6, 6 Pour toi, quand tu pries, entre dans ta chambre et en fermant la porte, prie ton Père qui est là, dans le secret ; et ton Père, qui voit dans le secret, te le rendra.
6, 7 « Quand vous priez, ne rabâchez pas comme les Gentils, ne leur ressemblez pas. Ils pensent qu’en parlant beaucoup ils seront écoutés. 6, 8 N’allez pas faire comme eux ; en effet, votre Père sait bien ce dont vous avez besoin, avant que vous le demandiez.
Leçon 3 [Matthieu 6, 6‑12] 6, 9 « Vous, priez donc ainsi : “Notre Père qui es aux cieux, que ton Nom soit sanctifié, 6, 10 que ton Règne vienne, que [ta Volonté] soit faite sur la terre comme au ciel. 6, 11 [Donne-nous] aujourd’hui notre pain supersubstantiel quotidien. 6, 12 Remets-nous nos dettes comme nous-mêmes remettons à nos débiteurs.
Leçon 4 [Matthieu 6, 13‑18] 6, 13 “Et ne nous soumets pas à la tentation ; mais délivre-nous du mal.” 6, 14 Si vous remettez aux hommes leurs manquements, votre Père céleste vous remettra aussi ; 6, 15 mais si vous ne remettez pas aux autres, votre Père non plus ne vous remettra pas vos manquements. 6, 16 Quand vous jeûnez, ne vous donnez pas un air sombre comme font les hypocrites : ils deviennent tristes, ils prennent une mine défaite afin de paraître jeûner aux yeux des hommes. En vérité, je vous le dis, ils ont déjà reçu leur récompense. 6, 17 Mais toi, quand tu jeûnes, parfume ta tête et lave ton visage, 6, 18 afin de ne pas paraître jeûner aux yeux des hommes, mais de ton Père qui est là, dans le secret ; et ton Père, qui est là dans le secret, te le rendra.
Leçon 5 [Matthieu 6, 19‑34] 6, 19 « Ne vous amassez pas des trésors sur la terre, ni des choses inutiles, où la mite et le ver consument, où les voleurs percent et cambriolent. 6, 20 Mais amassez-vous des trésors dans le ciel : là, point de mite ni de ver qui consument, point de voleurs qui perforent et cambriolent. 6, 21 Là où est ton trésor, là est ton cœur.
6, 22 « La lampe du corps, c’est l’œil. Si ton œil est sain, tout ton corps sera sain, lumineux. 6, 23 Si ton œil ne l’est pas, ton corps tout entier sera dans les ténèbres. Si donc la lumière qui est en toi est ténèbres, quelles seront les ténèbres !
6, 24 Personne ne peut servir deux maîtres : ou il haïra l’un et aimera l’autre, ou il en supportera l’un et méprisera l’autre. Vous ne pouvez servir Dieu et Mammon.
6, 25 C’est pourquoi je vous dis : ne vous inquiétez pas pour votre âme de ce que vous mangerez, ni pour votre corps de quoi vous le vêtirez. L’âme n’est-elle pas plus que la nourriture, et le corps plus que le vêtement ? 6, 26 Regardez les oiseaux du ciel : ils ne sèment ni ne moissonnent ni ne recueillent dans des greniers, et cependant votre Père céleste les nourrit. Ne valez-vous pas plus qu’eux ? 6, 27 Qui d’entre vous d’ailleurs peut, en s’en inquiétant, ajouter une seule coudée à la longueur de sa vie ? 6, 28 Et du vêtement, pourquoi vous inquiéter ? Observez les lis des champs, comme ils poussent : ils ne travaillent ni ne filent. 6, 9 Or, je vous dis que Salomon lui-même, dans toute sa gloire, n’a pas été vêtu comme l’un d’eux. 6, 30 Si Dieu habille ainsi l’herbe des champs, qui existe aujourd’hui et demain sera jetée au four, ne fera-t-il pas bien plus pour vous, hommes de peu de foi ! 6, 31 Ne vous inquiétez donc pas en disant : “Qu’allons-nous manger ? Qu’allons-nous boire ? De quoi allons-nous nous vêtir ?” 6, 32 Ce sont là les choses que les païens recherchent. En effet, votre Père céleste sait ce dont vous avez besoin. 6, 33 Cherchez d’abord le Royaume de Dieu et sa justice, et tout cela vous sera donné par surcroît. 6, 34 Ne vous inquiétez donc pas du lendemain : demain s’inquiétera de lui-même. À chaque jour suffit sa peine. »