859. GARDEZ-VOUS DE PRATIQUER VOTRE JUSTICE DEVANT LES HOMMES [6, 1]. La seconde partie commence en cet endroit : VOILÀ POURQUOI JE VOUS DIS [6, 25], dans laquelle, après avoir invité à la perfection évangélique, il invite à une intention droite. Et celle-ci se divise en deux [parties] : d’abord, il invite à la simplicité d’une sainte intention [6, 25s] ; en second lieu, à la pureté d’un saint comportement, en cet endroit : MÉFIEZ-VOUS DES FAUX PROPHÈTES [7, 15].
860. La simplicité d’une sainte intention est affaire de cœur et d’action. Si 2, 14[12] s’oppose à la duplicité de l’action : Malheur au pécheur qui emprunte deux voies ; Jc 1, 8 [s’oppose] à la duplicité du cœur : L’homme à l’âme partagée est inconstant dans ses actions. [Le Seigneur] écarte la première dans le présent chapitre [6, 1‑18], et il écarte la duplicité de l’action en cet endroit : NE VOUS AMASSEZ PAS DES TRÉSORS SUR LA TERRE [6, 19].
861. La duplicité du cœur existe lorsque, pour obtenir la faveur du monde, on fait une chose qui est bonne en elle-même. En premier lieu, [Jésus] écarte donc la recherche de la faveur du monde dans toutes les actions d’une manière générale [6, 1] ; en second lieu, d’une manière spéciale, en cet endroit : QUAND DONC TU FAIS L’AUMÔNE [6, 2]. De plus, il présente en premier lieu l’exclusion de la faveur du monde ; en second lieu, il en donne la raison, en cet endroit : SINON, VOUS N’AUREZ PAS DE RÉCOMPENSE AUPRÈS DE VOTRE PÈRE [6, 1].
862. Il dit donc : GARDEZ-VOUS [6, 1], c’est-à-dire soyez prudents et attentifs, DE PRATIQUER VOTRE JUSTICE (la Glose dit : « À savoir, les œuvres de votre justice ») dans ce but (selon la Glose) : DEVANT LES HOMMES, AFIN D’ÊTRE VUS PAR EUX, c’est-à-dire de manière à rechercher la faveur des hommes. Augustin [écrit] : « Il n’interdit pas d’être vu afin que Dieu soit loué, mais afin d’être eux-mêmes louangés. » Chrysostome [écrit] : « De même qu’on ne peut cacher des lampes, de même il n’est pas nécessaire de cacher l’œuvre de la justice. »
863. AUTREMENT, comme s’il disait : « Si vous ne faites pas cela, VOUS N’AUREZ PAS DE RÉCOMPENSE AUPRÈS DE VOTRE PÈRE QUI EST DANS LES CIEUX. [Commentaire] de la Glose : « Car la faveur des hommes vous est accordée, pour l’amour de laquelle vous accomplissez [la justice] », Ag 1, 6 : Il a amassé son salaire et l’a placé dans une bourse percée. Jérôme [écrit] : « Ce n’est pas la vertu, mais la cause de la vertu qui est récompensée par Dieu. »
864. Voici la seconde partie, dans laquelle [Jésus] écarte d’une manière spéciale la recherche de la faveur des hommes pour les bonnes œuvres. Ainsi, Augustin [écrit] dans la Glose : « Du tout il passe aux parties. » Or, il existe principalement trois bonnes œuvres : l’aumône, la prière et le jeûne. L’aumône, contre la concupiscence des yeux ; la prière, contre l’orgueil de la vie ; le jeûne, contre la concupiscence de la chair. La première concerne le prochain ; la seconde, Dieu ; la troisième, soi-même.
865. [Jésus] écarte donc en premier lieu la recherche de la faveur des hommes par l’aumône [6, 2s] ; en second lieu, par la prière, en cet endroit : LORSQUE VOUS PRIEZ, etc. [6, 5s] ; en troisième lieu, par le jeûne, en cet endroit : LORSQUE VOUS JEÛNEZ, etc. [6, 16s].
866. Dans la première partie, [Jésus] dit quatre choses : premièrement, il présente l’exclusion de la faveur [6, 2] ; deuxièmement, la raison de [cette exclusion], en cet endroit : EN VÉRITÉ, JE VOUS LE DIS, ILS ONT DÉJÀ REÇU LEUR RÉCOMPENSE [6, 2] ; troisièmement, la manière et la discrétion dans le don, en cet endroit : POUR TOI, QUAND TU [FAIS L’AUMÔNE] [6, 4] ; quatrièmement, la promesse faite à celui qui donne : TON PÈRE, QUI VOIT DANS LE SECRET, TE LE RENDRA [6, 4].
867. [Jésus] dit donc : QUAND DONC TU FAIS L’AUMÔNE [6, 2], c’est-à-dire des œuvres de miséricorde, NE LE CLAIRONNE PAS DEVANT TOI. Au sens littéral, selon Anselme, peut-être sonnaient-ils le cor pour que tous viennent au spectacle lorsqu’ils faisaient l’aumône. Ou bien sonner le cor, c’est rechercher la pompe de la vaine gloire. Ainsi Raban [écrit] : « Celui-là sonne le cor qui veut être louangé devant les autres. » Ou bien, comme le dit Chrysostome : « Le cor est tout acte ou toute parole par lesquels est indiquée la vanité dans le comportement. Et ainsi, même le fait de cacher est parfois un cor. » COMME LE FONT LES HYPOCRITES. « Est hypocrite, comme le dit Augustin, celui qui simule ce qui n’existe pas. » [Le mot] vient de hypo, c’est-à-dire « sous » ou « au-dessous », et crisis, « doré », comme s’il était doré à l’extérieur et fangeux à l’intérieur. DANS LES SYNAGOGUES, afin d’être vus par les sages, ET DANS LES BOURGS, afin d’être vus par la foule. Et par cela est désignée leur vaine intention. AFIN D’ÊTRE HONORÉS PAR LES HOMMES, c’est-à-dire dans le but que les hommes les honorent. Voici la recherche de la vaine pompe. Chrysostome [écrit] : « L’aumône qui est vue par les hommes ne déplaît pas à Dieu, mais celle qui est faite afin d’être vue par les hommes. » EN VÉRITÉ, JE VOUS LE DIS, ILS ONT REÇU LEUR RÉCOMPENSE [6, 2]. La Glose [dit] : « À savoir, que leur récompense est la louange humaine. »
868. En troisième lieu, la manière de faire l’aumône est montrée ici. Ainsi, [Jésus] dit : LORSQUE TU FAIS L’AUMÔNE, c’est-à-dire lorsque tu fais une œuvre de miséricorde, QUE TA MAIN GAUCHE NE SACHE PAS. Par la gauche, est désignée l’intention mauvaise de la vaine gloire ; par la droite, l’intention sainte d’accomplir les commandements de Dieu, comme le dit Augustin. Ainsi, QUE TA MAIN GAUCHE NE SACHE PAS, c’est-à-dire que n’intervienne pas la recherche mauvaise de la louange, d’un contentement inconvenant ou de l’arrogance. CE QUE FAIT TA MAIN DROITE, à savoir, lorsque vous vous efforcez d’accomplir les commandements de Dieu, comme s’il disait : « Ce que fait la vertu, que l’arrogance ou la vaine gloire l’ignore. »
869. AFIN QUE TON AUMÔNE SOIT SECRÈTE, c’est-à-dire dans le secret de la conscience, selon la Glose. On dit que l’aumône est faite à l’intérieur de la conscience lorsqu’elle est faite pour Dieu, et non parce qu’elle est parfois cachée des hommes. Ainsi, Chrysostome [écrit] : « Celui qui fait l’aumône pour Dieu ne voit personne dans son cœur que Dieu pour qui il la fait ; à l’opposé, il se peut que personne ne soit présent, mais, dans son cœur, il suscite des personnes devant lesquelles il veut s’enorgueillir. L’aumône est faite dans le secret lorsqu’elle n’est pas mélangée aux ténèbres ; la lumière est intérieure, les ténèbres sont extérieures. »
870. ET TON PÈRE. Voilà le quatrième point, à savoir, la promesse faite à celui qui fait [l’aumône]. Ainsi, il dit : ET TON PÈRE QUI VOIT DANS LE SECRET, c’est-à-dire qui est juge des intentions, He 4, [12], et 1 R [1 S] 16, 7 : L’homme voit ce qui paraît à l’extérieur, mais Dieu scrutera le cœur. TE LA RENDRA, c’est-à-dire la récompense, Si 5, 4 : Le Très-Haut est un débiteur patient. Chrysostome [écrit] : « Il est impossible que Dieu laisse cachée une bonne œuvre, car elle est sa gloire. Ainsi donc, si tu veux voir où tu vas, cache-les. En effet, si tu t’efforces de les cacher maintenant, Dieu les proclamera glorieusement en présence de toute la terre. »
880. ET QUAND VOUS PRIEZ, NE SOYEZ PAS COMME LES HYPOCRITES. [Jésus] écarte ici, en second lieu, la recherche de la faveur humaine par la prière, et il s’y trouve trois choses. Premièrement, il écarte la recherche de la faveur humaine [6, 5] ; deuxièmement, il enseigne la manière de prier, en cet endroit : POUR TOI, QUAND TU PRIES [6, 6] ; troisièmement, il ajoute un modèle approprié de prière, en cet endroit : VOUS PRIEREZ DONC AINSI [6, 9].
881. Le premier élément contient trois choses. Premièrement, [le Seigneur] écarte de la prière l’ostentation des hypocrites [6, 5] ; deuxièmement, le genre et le but de l’ostentation, en cet endroit : ILS AIMENT POUR PRIER SE CAMPER DANS LES SYNAGOGUES ET LES CARREFOURS [6, 5] ; troisièmement, il ajoute leur condamnation, en cet endroit : EN VÉRITÉ, JE VOUS LE DIS, ILS ONT REÇU LEUR RÉCOMPENSE [6, 5].
882. [Jésus] dit donc : QUAND VOUS PRIEZ, à savoir, par la disposition de votre esprit. Mais ici se présente une question à propos de la lettre : pourquoi [Jésus] n’a-t-il pas dit : « Lorsque tu pries (au singulier, comme auparavant) et lorsque tu fais, etc. ? » Il dit : LORSQUE VOUS PRIEZ, au pluriel, parce qu’il revient à tous de prier, car, pour le faire, aucune chose temporelle n’est requise, mais seulement l’intention du cœur ; mais il ne revient pas à tous de faire l’aumône. Ou bien il faut dire que la prière se fait de deux manières : en commun, comme [c’est le cas] au chœur, et de manière solitaire, etc.
883. NE SOYEZ PAS COMME LES HYPOCRITES, qui brillent à l’extérieur et empestent à l’intérieur, plus loin, 23, 27. ILS AIMENT. Mais on se demande pourquoi [Jésus] ne dit pas : « Ils prient. » La réponse de Chrysostome [est] qu’ » ils ne prient pas vraiment, mais aiment paraître prier ». À ce propos, on se demande pourquoi [Jésus] n’a pas parlé de l’aumône de la même façon. La réponse [est] que, bien qu’ils fassent l’aumône dans une mauvaise intention, ils donnent quand même quelque chose. DANS LES SYNAGOGUES, où se réunissent les sages pour prier afin d’être vus. SE CAMPENT : [Jésus] dit cela parce que c’est la coutume des Juifs de prier en se tenant debout, car ils ont reçu la loi debout, Ex 19, 17 : Ils se tinrent debout au pied de la montagne, etc. ET DANS LES CARREFOURS, ajoutez : « Ils aiment prier. » Chrysostome [écrit] : « Ils essaient de se cacher afin d’être doublement louangés : d’abord, parce qu’ils prient ; deuxièmement, parce qu’ils prient secrètement. » AFIN D’ÊTRE VUS PAR LES HOMMES. Voici l’intention vaine. Chrysostome [écrit] : « Ils ne cherchent pas à être exaucés, mais paraître l’être. Quelle folie que la vanité ! Ils ne veulent pas être ce qu’ils désirent paraître : ils prient dans le mensonge, alors qu’ils ne prient pas ; et ils sont louangés dans le mensonge, alors qu’ils ne sont pas dignes de louanges. Ils vendent une forme vide de religion, et ils achètent la parole vide de la louange. Quand ils ont fini de parler, le bien qu’ils se proposaient en parlant disparaît. » [Jésus] ajoute donc à juste titre : EN VÉRITÉ, JE VOUS LE DIS, comme s’il disait : « Tenez pour certain. » ILS ONT REÇU LEUR RÉCOMPENSE. La Glose [dit] : « La louange humaine, mais ils ont reçu de moi une peine éternelle. »
884. POUR TOI, QUAND TU PRIES, etc. Voici la deuxième partie, où [Jésus] présente la manière de prier. Premièrement, il montre la manière appropriée ; deuxièmement, il écarte de cette manière le comportement des Gentils, à savoir, le bavardage, en cet endroit : QUAND VOUS PRIEZ, NE RABÂCHEZ PAS COMME LES GENTILS [6, 7].
885. Le premier point comporte deux [parties] : premièrement, il présente la manière de prier ; deuxièmement, il ajoute une promesse, en cet endroit : ET TON PÈRE, QUI VOIT DANS LE SECRET, TE LE RENDRA [6, 6].
886. La manière de prier comporte trois éléments. Le premier, le secret de la méditation ; le second, l’exclusion d’un mauvais désir, en cet endroit : ET EN FERMANT LA PORTE [6, 6] ; le troisième, la rectitude d’intention, en cet endroit : ET PRIE TON PÈRE DANS LE SECRET [6, 6].
887. [Jésus] dit donc : QUAND TU PRIES, RETIRE-TOI DANS TA CHAMBRE, c’est-à-dire dans le secret de ton esprit, et dans ta retraite, comme disent Augustin et Raban Maur, par l’acte d’une méditation secrète. Chrysostome [écrit] : « Il ne faut pas chercher à émouvoir Dieu par une voix criarde, mais il doit être apaisé par une conscience droite ; car Il n’écoute pas la voix, mais le cœur. » Ou bien : ENTRE DANS TA CHAMBRE, au sens littéral. Et il dit à dessein « chambre », car alors l’âme doit se reposer des choses extérieures lorsqu’elle prie, et c’est là le moment le plus approprié et le lieu plus secret. Chrysostome [écrit] : « Au cours de la journée, mille choses t’ont sollicité et ne t’ont pas permis d’être dans le secret pour prier. Mais lorsque tu atteins ton lit, dis à ton âme : “Mon âme, comment avons-nous passé la journée ? Qu’avons-nous fait de bien ou de mal ?” Prie Dieu d’abord, puis permets à ton âme de s’endormir. » Ainsi faisait Judith, 8, 6 ; ainsi, Pierre, Ac 10, 9, et Tobie, 3, 10. ET EN FERMANT LA PORTE, c’est-à-dire en écartant tout désir mauvais et terrestre, ou en fermant les sens extérieurs, comme le dit la Glose, Is 26, 20 : Va, mon peuple, dans ta chambre, et ferme ta porte sur toi. PRIE TON PÈRE. La Glose [dit] : « Celui qui prie en esprit et en vérité, Jn 4, 23. » Ne prie pas pour les choses de ce monde. Isidore [écrit] : « C’est une chose de raconter à celui qui ne sait pas ; c’en est une autre de prier celui qui sait ; à celui-là, on fournit des indications, à celui-ci, on rend hommage. » DANS LE SECRET, c’est-à-dire dans l’intimité du cœur. Chrysostome [écrit] : « Que celui qui prie ne fasse rien d’étrange que puissent apercevoir les hommes, qu’il n’élève pas la voix, ni n’étende les mains, ni ne lève impudemment les yeux vers le ciel afin de se faire remarquer. »
888. ET TON PÈRE, QUI VOIT DANS LE SECRET, TE LE RENDRA. Voilà qu’il ajoute la promesse, en disant : ET TON PÈRE QUI VOIT DANS LE SECRET, c’est-à-dire qui regardera ton cœur, He 4, 13 : Tout est à nu et à découvert à ses yeux. TE LE RENDRA. Il ne dit pas : « Il te donnera », car Il s’est déjà constitué débiteur, c’est-à-dire qu’il te donnera certainement une récompense. Chrysostome [écrit] : « Vois la philanthropie de Dieu, c’est-à-dire l’amour qu’Il a pour les hommes, et considère avec admiration la miséricorde de Dieu, puisque, pour ces biens mêmes que nous Lui demandons, Il promet de donner une récompense. »
889. QUAND VOUS PRIEZ, NE RABÂCHEZ PAS. Ici, il écarte le bavardage : premièrement, il présente l’interdiction du bavardage ; deuxièmement, la raison de l’interdiction, en cet endroit : NE LEUR RESSEMBLEZ PAS [6, 8].
890. Il dit donc : QUAND VOUS PRIEZ, NE RABÂCHEZ PAS, c’est-à-dire ne mettez pas votre confiance dans les mots. En sens contraire, 1 Th [5], 17 : Priez sans cesse. De plus, le Seigneur a consacré beaucoup de temps à la prière, plus loin, 26, 36s et Lc 6, 12. [Voici] la réponse d’Augustin : « Il condamne le bavardage qui vient du manque de foi, mais non les prières que font les saints dans la pureté de leur cœur. » Ainsi, Anselme [écrit] : « Ce n’est pas un péché de prier par une profusion de mots avec la dévotion au cœur. » AINSI FONT LES GENTILS : en effet, les Gentils multipliaient les paroles en priant. En premier lieu, ils indiquaient ainsi leur intention aux démons qu’ils adoraient, car autrement [ceux-ci] n’auraient pas pu la connaître ; ainsi Augustin [écrit] : « La multiplicité des paroles était nécessaire pour les Gentils en raison des démons. » En second lieu, ils attiraient ainsi sur eux l’attention des démons absents ; c’est à cette raison qu’Élie fait allusion en 3[1] R 18, 27, en disant aux prêtres, qui priaient depuis longtemps : Criez plus fort pour le réveiller, car c’est votre dieu ; peut-être est-il en train de parler, ou se trouve-t-il ailleurs, ou peut-être dort-il. En troisième lieu, par la persuasion des paroles, ils cherchaient à les influencer dans le sens de la miséricorde. C’est pourquoi, [Jésus] ajoute : ILS PENSENT QU’EN PARLANT BEAUCOUP, ILS SERONT ÉCOUTÉS [6, 7], c’est-à-dire ils pensent que, par la multitude des paroles persuasives, leurs prières obtiendront leur effet.
891. Et parce qu’eux agissent ainsi, VOUS DONC, mes fidèles, NE FAITES PAS COMME EUX, à savoir, par la multiplication des paroles, parce que vous croiriez que Dieu est influencé par des paroles persuasives. Isidore [écrit] : « Ce n’est pas par le bavardage que les hommes sont écoutés, comme s’ils cherchaient à influencer Dieu par des paroles persuasives. » De même, afin que vous ne pensiez pas que votre Dieu ignore ce que vous demandez : EN EFFET, VOTRE PÈRE SAIT BIEN CE DONT VOUS AVEZ BESOIN. Voici la raison de l’interdiction, comme s’il disait : « Il n’est pas nécessaire que vous priiez avec une multitude de paroles, mais en vérité et avec la simplicité du sentiment qui vient du cœur », comme le dit Raban. Car VOTRE PÈRE SAIT CE DONT VOUS AVEZ BESOIN, c’est-à-dire ce qui vous est nécessaire, AVANT QUE VOUS LE DEMANDIEZ. Pourquoi alors faut-il prier ? La réponse est [la suivante] : non pas pour que tu l’informes, mais pour que tu le fléchisses, pour que tu lui deviennes proche, pour que tu t’humilies, pour que tu te rappelles tes péchés. Et [Jésus] dit délibérément : VOTRE PÈRE. Chrysostome [écrit] : « En disant “Père”, il a indiqué d’un seul mot le pardon des péchés, l’abolition des peines, la justification, la sanctification, la libération et l’adoption des fils, l’héritage de Dieu et la fraternité associée au Fils unique, ainsi que les dons les plus généreux du Saint-Esprit. »
892. Ici, Jérôme et Raban [Maur] posent la question : si Dieu sait avant que nous ne demandions, pourquoi demandons-nous à Celui qui sait ? La réponse est qu’il existe plusieurs raisons pour lesquelles nous parlons à Celui qui sait et le prions. La première, afin que nous confessions et sachions que nous recevons de Lui ce que nous demandons ; ainsi Raban [écrit] : « Il n’est pas nécessaire de raconter, mais de supplier. » La seconde, afin que soit donné l’exemple ; ainsi Raban [écrit] : « Dieu veut qu’on lui adresse des demandes pour que sa bonté apparaisse aux peuples. » La troisième, afin que notre esprit soit stimulé ; ainsi Jérôme [écrit] : « Nous nous stimulons au moment de la prière. » La quatrième, afin que la dévotion de ceux qui sont présents soit stimulée. Ainsi, Jérôme [écrit] : « Nous parlons, non pas pour faire part de notre volonté, mais pour stimuler l’expression d’une pieuse dévotion. » La cinquième, afin que le désir soit enflammé. La sixième, afin que le cœur soit purifié. La Glose interlinéaire parle de ces deux points : « Le cœur est enflammé par les paroles et est apaisé par les prières. » La septième, afin que l’esprit occupé à des paroles saintes soit éloigné de pensées superflues.
893. VOUS PRIEREZ DONC AINSI. Plus haut, le Seigneur a enseigné la manière de prier, à savoir, en évitant la vanité des hypocrites et le bavardage des Gentils ; ici, il enseigne ce que nous devons demander dans la prière, et, à ce sujet, il fait deux choses : premièrement, il présente le titre de la prière ; deuxièmement, il présente la prière.
894. [Le Seigneur] poursuit donc ce qu’il avait dit auparavant : « J’ai dit : “Quand vous priez, ne rabâchez pas, etc.” Donc, pour employer peu de mots, VOUS PRIEREZ AINSI. » Et remarque que le Seigneur ne dit pas : « Vous direz cela », mais : « Vous prierez ainsi ». En effet, il n’interdit pas que nous puissions prier en utilisant d’autres mots, mais il enseigne la manière de prier. Ainsi, Augustin [écrit] dans le Livre à Proba sur la prière : « Personne ne prie comme il le doit s’il ne demande pas quelque chose qui se trouve dans la prière du Seigneur. » Car, il convient que nous priions par ces mots parce que, comme le dit Cyprien dans le livre sur la prière du Seigneur : « C’est une prière amicale et familière que de demander au Seigneur ce qui lui appartient. » Et il donne un exemple : c’est l’usage, en effet, chez les avocats de mettre dans la bouche de certaines personnes ce qu’elles doivent dire lors d’un procès. Ainsi, cette prière est la plus sûre, comme si elle avait été formulée par notre avocat, qui est le plus sage, en qui se trouvent tous les trésors [de la sagesse et de la science], Col 2, 3. Cyprien dit donc : « Puisque nous avons le Christ auprès du Père comme avocat pour nos péchés, quel plaisir pour nous que de demander en exprimant les paroles de notre avocat ! » 1 Jn 2, 1 : Nous avons un avocat. C’est pourquoi il est dit en He 4, 16 : Approchons-nous avec confiance, etc. Jc 1, 6 : Qu’il demande avec foi.
895. Et cette prière comporte trois éléments : la brièveté, la perfection et l’efficacité. La brièveté, pour deux raisons : d’abord, afin que tous l’apprennent facilement, les petits comme les grands, car Celui-là même qui est le Seigneur de tous est riche, Rm 10, 12 ; en deuxième lieu, afin de donner confiance en la facilité de demander. Elle est aussi parfaite, d’où Is 10, 23 : Une parole brève, et, comme le dit Augustin, « tout ce qui peut être compris dans les autres prières est entièrement compris dans celle-ci ». Il dit ainsi que « si nous prions convenablement et correctement, quels que soient les mots que nous disions, nous ne disons rien d’autre que ce qui est présent dans la prière du Seigneur ». Dt 32, 4 : Les œuvres de Dieu sont parfaites. Elle est efficace, car « la prière, selon [Jean] Damascène, est la demande à Dieu de ce qui convient ». Jc 4, 3 : Vous demandez et vous ne recevez pas. Or, savoir ce qu’il faut demander est très difficile, de même que ce qu’il faut désirer, Rm 8, 26 : Car nous ne savons pas comment prier, mais Lui. Et parce que Dieu a enseigné cette prière, elle est donc la plus efficace ; c’est pourquoi il est dit en Lc 11, 1 : Seigneur, enseigne-nous.
896. Or, dans cette prière, le Seigneur fait deux choses : premièrement, il présente la prière ; deuxièmement, il donne la raison de la prière, en cet endroit : EN EFFET, SI VOUS REMETTEZ [6, 14].
897. Car il faut savoir qu’en tout discours, même dans celui des rhéteurs, [on s’efforce] de gagner la bienveillance avant [de présenter] une demande. Ainsi, comme c’est le cas dans le discours qui est adressé aux hommes, de même doit-il en être dans le discours qui est adressé à Dieu, mais avec une intention différente, car, chez l’homme, on gagne la bienveillance en fléchissant son esprit, mais, chez Dieu, en élevant notre esprit vers Lui.
898. Le Seigneur présente donc deux choses qui sont nécessaires pour que celui qui prie obtienne la bienveillance : en effet, il est nécessaire qu’il croie en celui à qui il fait une demande et que (celui-ci) veuille et puisse donner. Et ainsi, [Jésus] dit : NOTRE PÈRE QUI ES AUX CIEUX. Or, il dit PÈRE pour cinq raisons. Premièrement, pour l’enseignement de la foi : en effet, la foi est nécessaire à celui qui prie. Car la prière a été écartée par trois erreurs, dont deux détruisaient complètement la prière, et la troisième lui accordait plus qu’il ne fallait. Ces [erreurs] sont écartées par le fait que [Jésus] dit : NOTRE PÈRE. Car, certains ont dit que Dieu ne s’occupe pas des choses humaines, Ez 9, 9 : Dieu a abandonné, de sorte que, selon [cette opinion], c’est en vain qu’on demande quelque chose à Dieu. D’autres ont dit que Dieu possède une providence, mais que cette providence impose une nécessité aux choses. La troisième erreur allait plus loin, car elle disait que Dieu dispose de tout par sa providence, mais que, par la prière, la providence divine est changée. Or, ces erreurs sont écartées par le fait que [Jésus] dit : NOTRE PÈRE QUI ES AUX CIEUX., car, s’Il est PÈRE, Il possède une providence, Sg 14, 3 : Et toi, Père. De même, la seconde (erreur) est écartée : en effet, on parle de père par rapport à un fils et de seigneur par rapport à un serviteur. Ainsi, par le fait que nous disons « Père », nous nous disons enfants. Car on ne trouve presque jamais dans la Sainte Écriture que Dieu soit appelé Père des créatures insensibles, bien qu’il en soit autrement en Jb 38, 28 : Qui est le père de la pluie ? On parle de père par rapport au fils et, pour cette raison, nous nous appelons fils. En effet, être fils comporte d’être libres. Il ne nous est donc pas imposé de contrainte. En disant : QUI ES AUX CIEUX, on écarte une attitude changeante. La prière fait donc en sorte que nous croyions que Dieu dispose toutes choses d’une manière qui convient à leur nature. En effet, la providence veut que l’homme atteigne sa fin par ses actes. Ainsi, la prière ne change pas la providence et elle n’échappe pas à la providence, mais elle lui est soumise.
899. [La prière] est donc d’abord faite en vue de l’éducation de la foi. En deuxième lieu, [elle est faite en vue] de l’élévation de l’espérance. En effet, si [Dieu] est PÈRE, il veut donner, car, comme il est dit plus loin, 7, 11, si vous, qui êtes mauvais, etc. Troisièmement, [elle est faite] en vue de stimuler la charité : en effet, il est naturel qu’un père aime son fils, et inversement, Ep 5, 1 : Soyez les imitateurs. En cela, nous sommes donc appelés à l’imitation, car le fils doit imiter le père autant qu’il le peut, Jr 3, 19 : Tu m’appelleras père. Quatrièmement, [par la prière] nous sommes appelés à l’humilité, Ml 1, 6 : Si moi, qui suis père. Cinquièmement, par cela nos sentiments s’orientent vers le prochain, Ml 2, 10 : N’existe-t-il pas un seul père pour tous. Mais pourquoi ne disons-nous pas : « Mon Père » ? Il existe une double raison : en premier lieu, le Christ a voulu se réserver cela en propre parce qu’ils est Fils par nature, et nous, par adoption, ce qui est commun à tous, Jn 20, 17 : Je monte vers mon Père, etc. ; en second lieu, parce que, selon Chrysostome, le Seigneur nous enseigne non pas à faire des prières individuelles, mais à prier collectivement pour tout le peuple, cette prière étant mieux accueillie par Dieu. Chrysostome [écrit donc] : « Aux yeux de Dieu, la prière est plus douce, non pas si elle fait part d’une nécessité, mais si elle est [suscitée] par la charité, etc. »
900. La seconde chose qui se rapporte à l’obtention de la bienveillance est [exprimée par] : QUI ES AUX CIEUX. Ceci comporte une double explication. Premièrement, selon la lettre, en comprenant les cieux corporels, non pas que [Dieu] y soit enfermé, car Jr 23, 24 dit : [Est-ce que je ne remplis pas] les cieux ?, mais [le mot] est utilisé en raison de l’éminence même de cette créature, d’après le dernier chapitre d’Is [56, 1] : Le ciel est mon trône. De plus, ceux qui ne peuvent s’élever au-dessus des choses corporelles sont ainsi informés ; c’est pourquoi Augustin dit que c’est la raison pour laquelle nous adorons tournés vers l’orient, parce que le ciel se lève à l’orient, et autant le ciel est supérieur à notre corps, autant Dieu [l’est] à notre esprit. Il est donc donné à entendre que notre esprit doit se convertir à Dieu lui-même, comme notre corps est tourné vers le ciel quand nous prions. Il dit donc : QUI ES AUX CIEUX, afin que ton intention soit détournée des choses terrestres, 1 P 1, 4 : En vue d’un héritage incorruptible. Ou bien par CIEUX, sont signifiés les saints, selon ce que dit Is 1, 2 : Cieux, écoutez ; Ps [21, 4] : Toi, tu habites le saint, etc. Et il dit cela en vue d’une plus grande confiance d’obtenir, car Il n’est pas loin de nous, Jr 14, 9 : Tu es en nous, Seigneur.
901. QUE [TON NOM] SOIT SANCTIFIÉ. Ici sont présentées les demandes. Parlons d’abord des [demandes] d’une manière générale, et ensuite, d’une manière particulière. Dans ces demandes, nous devons considérer trois choses. En effet, la demande est au service du désir, car nous demandons ce que nous voulons posséder. Or, dans cette prière, tout ce que nous pouvons désirer est inclus. En second lieu, s’y trouve l’ordre selon lequel nous devons désirer. En troisième lieu, ces demandes correspondent aux dons et aux béatitudes.
902. Car il faut savoir que l’homme désire naturellement deux choses, à savoir, obtenir le bien et éviter le mal. Or, quatre biens qui doivent être désirés sont ici présentés. Car le désir s’oriente d’abord vers la fin, plutôt que vers ce qui est ordonné à cette fin. Or, la fin ultime de toutes choses est Dieu. En conséquence, la première chose désirable doit être l’honneur de Dieu, 1 Co 10, 31 : Faites tout pour l’honneur de Dieu. Et c’est cela que nous demandons en premier lieu, en cet endroit : QUE TON NOM SOIT SANCTIFIÉ. Parmi les choses qui nous concernent, la fin ultime est la vie éternelle, et c’est cela que nous demandons lorsque nous disons : QUE TON RÈGNE VIENNE. La troisième chose que nous devons demander concerne ce qui est ordonné à la fin, à savoir, que nous ayons la vertu et de bons mérites, et c’est cela [qui est exprimé] en cet endroit : QUE TA VOLONTÉ [SOIT FAITE]. Et ce que nous demandons à propos des vertus n’est rien d’autre que cela. Ainsi, notre béatitude est ordonnée à Dieu, et les vertus à la béatitude. Mais il est nécessaire de recevoir une aide temporelle ou spirituelle, tels les sacrements de l’Église, et nous le demandons en cet endroit : [DONNE-NOUS] NOTRE PAIN, soit [le pain] extérieur, soit [le pain] sacramentel.
903. Dans ces quatre choses, tout le bien est inclus. Mais l’homme évite le mal dans la mesure où [celui-ci] empêche le bien. Or, le premier bien, à savoir, l’honneur de Dieu, ne peut être empêché, car si la justice [survient], Dieu est honoré, mais si le mal [survient], il est aussi honoré par le fait qu’Il le punit, bien qu’Il ne soit pas honoré par le fait qu’Il est dans celui qui pèche. Or, le péché empêche la béatitude. C’est pourquoi [le Seigneur] l’écarte, en premier lieu, lorsqu’il dit : PARDONNE-NOUS. Le bien des vertus s’oppose à la tentation ; nous demandons donc : ET NE NOUS [SOUMETS PAS À LA TENTATION]. Tout ce qui rend défaillant [s’oppose] à ce qui est nécessaire à la vie ; c’est cela [qu’il dit] : MAIS DÉLIVRE-NOUS [DU MAL].
904. Il est donc clair que tout ce qui est désiré, la prière du Seigneur l’inclut. Et il faut savoir que les dons du Saint-Esprit peuvent être appliqués à ces demandes, mais de manière différente, en montant et en descendant. En montant, de sorte que la première demande soit appliquée à la crainte, qui donne la pauvreté en esprit et fait rechercher la gloire de Dieu. C’est pourquoi nous disons : QUE [TON NOM] SOIT SANCTIFIÉ. En descendant, de sorte que nous disions que le dernier don, à savoir, la sagesse qui rend fils de Dieu, est appliqué à cette demande.
905. Mais il faut s’occuper de cette demande, car elle semble inconvenante. En effet, le nom de Dieu est toujours saint. Et il faut savoir que ceci est expliqué de diverses façons par les saints. D’abord, par Augustin, et je crois que [son explication] est plus littérale : QUE SOIT SANCTIFIÉ, c’est-à-dire que le nom qui est toujours saint apparaisse saint aux hommes, et c’est cela honorer Dieu. En effet, la gloire de Dieu n’augmente pas de ce fait, mais la connaissance de celle-ci, Si 36, 4 : Comme à nos yeux, etc. Et c’est d’une manière assez convenable que, après : NOTRE PÈRE QUI ES AUX CIEUX, [le Seigneur] dit : QUE [TON NOM] SOIT SANCTIFIÉ, car rien ne démontre autant qu’on est fils de Dieu. En effet, le bon fils manifeste l’honneur de son père. Selon Chrysostome, QUE [TON NOM] SOIT SANCTIFIÉ, par nos œuvres, comme s’il disait : « Fais-nous vivre de manière que ton nom apparaisse saint par nos œuvres », 1 P 3, 15. Ou bien, selon Cyprien : QUE [TON NOM] SOIT SANCTIFIÉ, c’est-à-dire : « Sanctifie-nous dans ton nom », Jn 17, 17 : Sanctifie-les dans ton nom ; Is 8, 14 : Et il sera pour vous. Et il faut savoir que : QUE SOIT SANCTIFIÉ est d’abord entendu au sens où ceux qui ne sont pas saints deviennent saints. En effet, cette prière est faite pour tout le genre humain. En deuxième lieu, QUE SOIT SANCTIFIÉ, c’est-à-dire qu’ils persévèrent dans la sainteté. En troisième lieu, QUE SOIT SANCTIFIÉ [soit entendu] au sens où si quelque chose est mêlé à la sainteté, cela soit enlevé. En effet, nous avons besoin tous les jours de sanctification en raison des péchés quotidiens.
906. QUE [TON RÈGNE] VIENNE. Cette demande peut correspondre soit au don d’intelligence, qui purifie le cœur, soit [au don] de piété. QUE [TON RÈGNE] VIENNE. Selon Chrysostome et Augustin, le règne de Dieu, c’est la vie éternelle, et je crois que c’est là l’explication littérale. Nous demandons donc : QUE [TON RÈGNE] VIENNE, c’est-à-dire : « Fais-nous parvenir et participer à la vie éternelle », plus loin, 25, 34 : Venez, les bénis ; Lc 22, 39 : Et moi, je dispose pour vous [du royaume]. Ou bien d’une autre façon, toujours selon Augustin : QUE [TON RÈGNE] VIENNE, [c’est-à-dire] que le Christ a commencé à régner à partir du moment où il a racheté le monde, Jn [Mt 28, 18] : Le pouvoir m’a été donné. QUE VIENNE donc [TON RÈGNE], c’est-à-dire la consommation de ton règne. Et cela adviendra lorsqu’il placera ses ennemis sous ses pieds. Ainsi, QUE VIENNE, c’est-à-dire : « Seigneur, viens juger afin qu’apparaisse la gloire de ton règne », Lc 21, 28 : Lorsque ces choses commenceront, etc. Et les saints désirent la venue du Christ, parce qu’alors ils posséderont une gloire parfaite, 2 Tm 4, 8 : Non seulement pour moi, mais aussi pour eux. Mais, en sens contraire, il est dit [Am 5, 18] : Malheur à ceux qui désirent le jour du Seigneur, car, selon Jérôme, c’est le propre de la conscience tranquille de ne pas craindre un si grand juge. Ou bien QUE VIENNE, c’est-à-dire : « Que soit détruit le règne du péché, et toi, Seigneur, règne sur nous ». En effet, autant nous servons la justice, autant Dieu règne ; autant [nous servons] le péché, autant le Diable [règne], Rm 6, 12 : Qu’il ne règne donc pas parmi vous ; 1 R[S] 8, 7 : Ils ne t’ont pas repoussé. Et il faut remarquer que ceux qui s’étaient montrés des fils en disant : NOTRE PÈRE, etc. pouvaient assez justement demander : QUE TON RÈGNE VIENNE. En effet, l’héritage revient aux fils ; mais ce règne se trouve dans les cieux, et tu ne peux y aller si tu ne deviens pas céleste.
907. C’est pourquoi [Jésus] ajoute ensuite : QUE TA VOLONTÉ SOIT FAITE, c’est-à-dire fais de nous des imitateurs des choses célestes, 1 Co 15, 49 : Comme nous avons porté. Et remarque qu’il ne dit pas : QUE TA VOLONTÉ SOIT FAITE au sens de : « Que Dieu fasse notre volonté », mais au sens de : « Que sa volonté s’accomplisse en nous, elle qui veut que tous les hommes soient sauvés », 1 Tm 2, 4 ; 1 Th 4, 3 ; Ps 142[143], 10 : Enseigne-moi à faire [ta volonté]. Par là est détruite l’erreur de Pélage qui disait que nous n’avions pas besoin du secours de Dieu. COMME AU CIEL : cela est expliqué de plusieurs façons par Augustin. Premièrement, de cette manière : COMME AU CIEL, c’est-à-dire comme les anges font au ciel ta volonté, que nous sur terre accomplissions ta volonté. Il est dit au sujet des anges, au Ps 102[103], 21 : Vous, ses serviteurs, qui faites, par quoi est détruite l’erreur d’Origène, qui affirmait que l’ange peut pécher. Ou bien autrement : QUE TA VOLONTÉ SOIT FAITE SUR LA TERRE COMME AU CIEL, c’est-à-dire dans l’Église comme dans le Christ. En effet, la terre est fécondée par le ciel. C’est pourquoi les Gentils disaient que les dieux du ciel étaient de sexe masculin, ceux de la terre, de sexe féminin. Jn 6, 38 : Je suis descendu du ciel. Ou bien par CIEUX sont signifiés les saints dont la vie est dans les cieux [Ph 3, 20]. Or, le rapport du ciel à la terre ressemble à celui des saints aux pécheurs, comme [s’il disait] : « Seigneur, convertis les pécheurs afin qu’ils fassent ta volonté. » Ou bien : QUE [TA VOLONTÉ] SOIT FAITE, etc. : en effet, comme le ciel se compare à la terre dans le monde, l’esprit se compare à la chair dans l’homme. L’esprit, pour ce qui relève de lui, fait la volonté de Dieu, mais la chair résiste, Rm 7, 23 : Je vois [une autre loi dans mes membres] ; Ps 50[51], 12 : [Crée en moi] un cœur pur. Toutes ces demandes sont en partie ébauchées, mais elles seront accomplies dans l’avenir. Mais Chrysostome met ceci, à savoir, COMME AU CIEL, en rapport avec tout ce qui précède. En conséquence, [il interprète] : QUE TON RÈGNE VIENNE, SUR LA TERRE COMME AU CIEL, et ainsi de suite. De même, selon Chrysostome, il faut remarquer que [le Seigneur] ne dit pas : « Sanctifions », ni « Sanctifie », mais il utilise un moyen terme. Il ne dit pas non plus : ENTRONS DANS LE ROYAUME, mais QUE TON RÈGNE [VIENNE]. [Le Seigneur] s’en est ainsi tenu à un moyen terme, et cela, parce que deux choses sont nécessaires pour notre salut : la grâce de Dieu et le libre arbitre. Ainsi, s’il avait dit : « Sanctifie », il n’aurait pas fait place au libre arbitre ; s’il [avait dit] : « Faisons », il aurait tout accordé au libre arbitre. Mais il a parlé en termes moyens, et ainsi : QUE TA VOLONTÉ SOIT FAITE, etc.
908. [DONNE-NOUS] NOTRE PAIN. Après que Jésus eut enseigné à demander la gloire de Dieu, la vie éternelle et l’opération des vertus par lesquelles nous méritons la vie éternelle, il enseigne ici à demander tout ce qui est nécessaire pour la vie présente. Or, ceci : [DONNE-NOUS] NOTRE PAIN, est interprété de quatre façons. En effet, on peut l’interpréter par rapport au quadruple pain. [En premier lieu], par rapport au pain qui est le Christ, Jn 6, 35 : Je suis le pain, etc., qui est le pain principalement selon qu’il est contenu dans le sacrement de l’autel, Jn 6, 52 : Le pain que je vous donnerai, et aussi [Jn 6, 56] : Ma chair est vraiment une nourriture. Et [Jésus] dit : NOTRE, car il n’appartient pas à n’importe qui, mais aux fidèles, Is 10, 5 : En effet, un enfant [vous] a été donné. Car, par le fait que quelqu’un devient membre du Christ par le baptême, il peut participer à ce pain. C’est pourquoi il ne peut aucunement être donné à des infidèles non baptisés.
909. SUPERSUBSTANTIEL. Jérôme dit que le grec porte épiousion, et Symmaque traduit par « principal » ou « qui sort de l’ordinaire ». Mais l’ancienne traduction porte : QUOTIDIEN. Qu’il soit SUPERSUBSTANTIEL, c’est-à-dire supérieur à toutes les substances, cela est clair dans Ep 1, 20 : L’établissant au-dessus de toutes les principautés, etc. [Jésus] dit : QUOTIDIEN, parce qu’il doit être reçu tous les jours, mais non par tous. C’est pourquoi il est dit dans le Livre sur les dogmes de l’Église : « Je ne loue ni ne blâme cela. » Mais il doit être pris chaque jour dans l’église, ou, tout au moins, il doit être pris chaque jour spirituellement par la foi. Dans l’Église orientale, il n’est pas pris chaque jour dans l’église, parce que la messe n’est pas célébrée chaque jour, mais plutôt une fois par semaine. Mais parce que l’Église supplée, il est suffisant qu’ils le prennent chaque jour spirituellement, et non pas sacramentellement. DONNE-NOUS. S’il est nôtre, pourquoi dit-il : DONNE-NOUS ? Cyprien [explique] : « Donne-nous, c’est-à-dire fais-nous vivre de telle manière que nous puissions recevoir ce pain pour notre bien. » Ainsi, celui qui demande cela ne demande rien d’autre que la persévérance dans le bien, à savoir que rien de contraire ne soit mélangé à la sainteté, 1 Co 11, 29 : Car celui qui[mange] indignement, etc.
910. [DONNE-NOUS AUJOURD’HUI] NOTRE PAIN. Augustin soulève ici l’objection que cette prière est dite à toute heure du jour, même à complies. Demandons-nous donc qu’Il nous donne alors ce pain ? Mais il faut dire que AUJOURD’HUI s’entend de deux façons. En effet, parfois cela signifie un jour déterminé, parfois toute la vie présente. He 3, [7] parle d’un AUJOURD’HUI déterminé. Ainsi : « Donne-nous de pouvoir participer à ce pain pendant toute la vie présente. » Et c’est avec raison qu’il dit : DONNE-NOUS AUJOURD’HUI, car ce pain sacramentel n’est nécessaire que durant cette vie, car, lorsque nous Le verrons comme Il est [1 Jn 3, 2], nous n’aurons pas besoin de sacrements et de signes. Ainsi, ce pain singulier et particulier n’est nécessaire que [dans la vie] présente, et c’est maintenant que nous le prenons d’une manière spéciale, mais alors, d’une manière continuelle.
911. En deuxième lieu, par le pain, c’est Dieu qu’on entend, à savoir, la divinité elle-même, Lc 14, 15 : Bienheureux celui qui mangera le pain ; Ps [77[78], 25 : Il a mangé le pain des anges. Ainsi, DONNE LE PAIN SUPERSUBSTANTIEL AUJOURD’HUI, à savoir que nous puissions en jouir selon le mode de la vie présente.
912. En troisième lieu, on peut entendre les commandements de Dieu qui sont le pain de la sagesse, Pr 9, 5 : Venez, mangez. En effet, celui-là mange qui observe les commandements de la sagesse, Jn 4, 34 : Ma nourriture est… Ces commandements divins sont maintenant un pain, car ils sont rompus avec une certaine difficulté dans leur examen et leur mise en œuvre, mais, par la suite, ils seront un breuvage parce qu’ils restaureront sans difficulté.
913. En quatrième lieu, [le pain] est entendu du pain corporel au sens littéral. En effet, le Seigneur aurait dit : QUE TA VOLONTÉ, et il aurait voulu que nous soyons célestes par l’accomplissement de la volonté divine ; mais, se rappelant notre fragilité, il enseigne de demander même les choses temporelles qui sont nécessaires pour soutenir notre vie. Ainsi, il n’enseigne pas de demander des choses magnifiques et superflues, mais [les choses] nécessaires, 1 Tm 6, 8 : Ayant de quoi [vous] nourrir. Ainsi Jacob demande, dans Gn 28, 20 : Si tu me donnes du pain à manger. [Jésus] dit NOTRE pour deux raisons : afin que personne ne s’approprie les choses temporelles, selon Chrysostome, d’abord, parce que personne ne doit manger le pain [qui vient] du vol, mais de son propre travail ; ensuite, parce que nous devons recevoir les biens temporels, qui sont donnés pour [répondre aux] besoins, de manière à les partager avec les autres, Jb 31, 17 : Ai-je mangé seul mon morceau de pain ? Et Augustin dit dans le Livre à Proba sur la prière que, parlant de ce qui est le meilleur et le principal parmi toutes les choses particulières, [le pain] signifie l’ensemble de nos biens. En effet, le pain est ce qu’il y a de plus nécessaire à l’homme, Si 29, 28[21] : La première chose pour vivre, [c’est l’eau, le pain, le vêtement et une maison]. Et cela est SUPERSUBSTANTIEL, parce que cela concerne principalement les choses nécessaires. Mais si tu dis : QUOTIDIEN, il y a alors une double raison, selon Cyprien. Premièrement, afin que tu ne cherches pas longtemps les choses temporelles, car autrement tu agirais à l’encontre de toi-même. En effet, tu as dit : QUE TON RÈGNE VIENNE ; mais aussi longtemps que nous sommes dans ce corps, nous vivons loin du Seigneur, 2 Co 5, 6. Ainsi, en disant : QUE TON RÈGNE VIENNE, et en demandant une longue vie, tu vas à l’encontre de toi-même. Ou bien [Jésus] dit : QUOTIDIEN, à l’encontre des prodigues qui dépensent de manière superflue et n’utilisent pas le pain quotidien qui suffit à la nourriture d’une seule journée.
914. Mais si [ce pain] est nôtre, pourquoi dit-il : DONNE-NOUS ? Pour deux raisons, selon Chrysostome. Premièrement, parce que les biens temporels sont donnés aux bons et aux méchants, mais de manière différente : aux bons, pour leur bien ; aux mauvais, pour leur condamnation parce qu’ils les utilisent mal. Ainsi, [le pain] n’est pas donné aux méchants parce qu’ils abusent, et cela est le fait non pas de Dieu, mais du Diable. Et [Chrysostome] dit que cela serait comme si quelqu’un offrait un pain au prêtre pour qu’il le sanctifie et le lui réclamait par la suite. Il pourrait dire : « Donne-moi le pain qui m’appartient en propre, donne-le à sanctifier. » [Jésus] dit AUJOURD’HUI, parce qu’il n’a pas voulu que nous demandions pendant longtemps.
915. Mais Augustin soulève une question, car le Seigneur enseigne par la suite qu’il ne faut pas se soucier des choses temporelles : Ainsi, ne vous inquiétez pas, etc. [Mt 6, 25]. Il semble donc qu’il ne faille pas prier pour les choses temporelles. Et il répond que nous pouvons prier pour ce qui est désirable et légitime, car nous attendons de Dieu ce qui est désirable, et ce que nous attendons de Dieu, nous pouvons le demander. Et cela, non pas seulement dans l’extrême nécessité, mais aussi en fonction de l’état qui nous convient. Une chose est de désirer, une autre de s’inquiéter de quelque chose comme de la fin ultime, car le Seigneur interdit cela, comme il sera dit plus loin [6, 25s].
916. Mais, de nouveau, on s’interroge sur DONNE-NOUS AUJOURD’HUI, car il semble que nous ne devions désirer que pour un seul jour. Ainsi, tous ceux qui désirent autrement pèchent, et alors la vie humaine périra, car personne ne fera la moisson l’été afin de manger pendant l’hiver. Et il faut dire que le Seigneur n’a pas l’intention d’interdire qu’on pense à l’avenir, mais il interdit qu’on s’abandonne à l’inquiétude avant le temps. En effet, si survient maintenant un sujet d’inquiétude, tu dois t’en occuper, mais non pas de celui qui pourrait survenir avant le temps.
917. REMETS-NOUS [NOS DETTES]. [Le Seigneur] commence ici à présenter les demandes qui concernent l’éloignement du mal. Et il présente en premier lieu celle par laquelle est éloigné le mal principal, à savoir, la faute, d’où : REMETS-NOUS [NOS DETTES]. Il est contradictoire que l’homme qui vit des choses de Dieu vive opposé à Dieu. Les péchés sont des dettes parce que, en raison des péchés, nous avons contracté une dette envers Dieu. En effet, si tu as reçu injustement quelque chose de quelqu’un, tu seras obligé de le rendre. Et parce que, lorsque tu pèches, tu usurpes ce qui appartient à Dieu (car il appartient à Dieu que toute volonté soit dirigée conformément à la volonté de Dieu), tu soustrais donc ce qui appartient à Dieu et tu es tenu de [le lui] restituer. Or, tu t’en acquittes lorsque tu supportes conformément à la volonté de Dieu quelque chose qui est contre ta volonté, plus loin 18, 32 : Je t’ai tout remis.
918. REMETS-NOUS donc NOS DETTES, c’est-à-dire nos péchés, Ps 38[39], 14 : Remets-moi afin que je respire. Par ces mots, deux hérésies sont réfutées, celles de Pélage et de Novatien. Pélage disait que certains hommes parfaits en cette vie pouvaient vivre sans péché et accomplir ce qui est dit en Ep 5, 27 : Afin de te présenter une Église glorieuse. Mais si tel était le cas, nous ne dirions pas : REMETS-NOUS, Pr 24, 16 : Il tombe sept fois ; 1 Jn 1, 8 : Si nous disons que nos péchés. Novatien disait que l’homme qui pèche mortellement après le baptême ne peut faire pénitence. Mais si tel était le cas, nous dirions inutilement : REMETS-NOUS, Jn 1, 12 : Il leur a donné le pouvoir de devenir fils de Dieu, à savoir par l’adoption de la grâce.
919. COMME NOUS REMETTONS À NOS DÉBITEURS. Des débiteurs peuvent exister de deux façons : soit qu’ils aient péché contre nous, soit qu’ils nous doivent de l’argent. Or, [le Seigneur] ne nous avertit pas de remettre ces dernières dettes, mais tous les péchés, même [ceux qui ont pris la forme] de l’enlèvement de biens temporels. En effet, il serait indigne de demander pardon à Dieu et de ne pas l’accorder à un autre, Si 28, 3 : Il pardonne à son prochain ; Si 29, 2 : Et remets encore à ton prochain, etc.
920. Mais que faut-il dire de ceux qui ne veulent pas remettre et disent cependant : NOTRE PÈRE ? Il semble qu’ils ne devraient jamais le dire parce qu’ils mentent. Ainsi, on dit que certains supprimaient cette section : COMME NOUS [REMETTONS]. Mais ceci est démontré par Chrysostome de deux façons : premièrement, parce qu’il ne respecte pas la manière de prier de l’Église ; deuxièmement, parce que sa prière n’est pas acceptée par Dieu, puisqu’elle ne respecte pas ce que le Christ a ordonné. Ainsi, il faut dire qu’il ne pèche pas en disant : NOTRE PÈRE, bien qu’il ait de la rancœur et [commette] un péché grave, parce que de telles personnes devraient accomplir tout le bien qu’elles peuvent, les aumônes, les prières et les choses de ce genre, qui disposent au recouvrement de la grâce. Et il ne ment pas, car cette prière ne s’appuie pas sur une personne privée, mais sur celle de toute l’Église, et il est clair que l’Église remet les dettes à tous ceux qui sont dans l’Église. Toutefois, cette personne perd le fruit [du pardon], car seuls ceux qui remettent reçoivent ce fruit.
921. Mais il semble que ce ne sont pas seulement ceux qui remettent les offenses qui reçoivent le fruit. Il faut savoir qu’Augustin donne la solution de [la difficulté] présente, car on a dit plus haut, à propos de l’amour des ennemis, que Dieu veut que nous remettions les offenses dans la mesure où Lui-même nous remet nos fautes. Or, Il ne les remet qu’à ceux qui le demandent. Et ainsi, quiconque est ainsi disposé qu’il est prêt à accorder le pardon à celui qui le demande ne perd pas le fruit, aussi longtemps qu’il ne porte pas à quelqu’un une haine générale, comme on l’a dit plus haut.
922. ET NE NOUS [SOUMETS PAS]. [Le Seigneur] propose ici une autre demande. Une autre version [dit] : ET NE NOUS CONDUIS PAS ; une autre encore : ET NE NOUS LAISSE PAS. En effet, Dieu ne tente personne, bien qu’il permette que l’on soit tenté. Et [le Seigneur] ne dit pas : NE PERMETS PAS QUE [NOUS SOYONS] TENTÉS, car la tentation est utile, et l’on est tenté afin que celui qui est connu de Dieu soit connu de lui-même et des autres, Si 34, 9 : Celui qui n’est pas tenté. Mais [le Seigneur] dit : NE NOUS, c’est-à-dire ne permets pas que nous succombions, comme si quelqu’un disait : « Je veux être réchauffé, mais non pas brûlé par le feu. » 1 Co 10, 13 : Dieu est fidèle qui ne supportera pas. Dans ce récit, l’erreur de Pélage est réfutée sur deux points : il disait en effet que l’homme pouvait se maintenir par le libre arbitre sans l’aide de Dieu, ce qui n’est rien d’autre que de ne pas succomber à la tentation ; il disait aussi qu’il n’appartient pas à Dieu de changer les volontés des hommes. Mais si tel était le cas, [le Seigneur] ne dirait pas : ET NE NOUS [SOUMETS PAS], ce qui est la même chose que : « Fais que nous ne consentions pas. » Il est donc au pouvoir [de Dieu] de changer ou de ne pas changer la volonté, Ph 2, 13 : C’est Dieu qui agit en vous.
923. MAIS DÉLIVRE-NOUS. Voici la dernière demande : DÉLIVRE-NOUS du mal passé, présent et futur, [du mal] de faute et de peine, et de tout mal. Augustin [écrit] : « Tout chrétien, en quelque tribulation qu’il se trouve, verse des larmes et pousse des cris par ces paroles », Ps 58[59], 2 : Arrache-moi à mes ennemis ; Is 51, 12 : Qui donc es-tu pour craindre ?
924. AMEN, c’est-à-dire « qu’il en soit ainsi ». Personne n’a voulu traduire [ce mot], par respect, car le Seigneur l’employait fréquemment. Par [ce mot] est donnée l’assurance d’obtenir, à condition que soit observé ce qui a été dit. Il faut savoir qu’en hébreu trois mots sont ajoutés que Chrysostome interprète. Le premier est : CAR C’EST À TOI QU’APPARTIENT LE RÈGNE, puis : LA PUISSANCE ET LA GLOIRE. AMEN. Et ils semblent correspondre aux trois [mots] employés plus haut : À TOI APPARTIENT LE RÈGNE, à ceci : QUE TON RÈGNE VIENNE ; LA PUISSANCE, à : QUE TA VOLONTÉ SOIT FAITE ; LA GLOIRE, à : NOTRE PÈRE et à tout ce qui est pour l’honneur de Dieu. Ou bien autrement, comme si [on disait] : « Tu peux faire toutes ces autres choses parce que Tu es roi, et c’est pourquoi personne d’autre ne le peut ; parce que la puissance T’appartient, et donc Tu peux donner le règne ; parce que la gloire T’appartient, et donc, Ps 103[104], 1 : Non pas à nous, non pas à nous, Seigneur, etc. »
925. SI VOUS NE REMETTEZ PAS [AUX AUTRES]. Dans la prière, le Seigneur avait ajouté une condition, à savoir : REMETS-NOUS. Or, cette condition pourrait sembler lourde à quelqu’un. C’est pourquoi le Seigneur en montre la raison et, à ce propos, fait deux choses : premièrement, il montre que cette condition est utile ; deuxièmement, qu’elle est nécessaire. Elle est utile parce que, par elle, nous obtenons la rémission des péchés. C’est cela [qui est dit] : SI VOUS NE REMETTEZ PAS LEURS PÉCHÉS AUX HOMMES qui ont péché contre vous, [VOTRE PÈRE NE] REMETTRA [PAS], etc. les fautes que vous avez commises contre lui, Si 28, 2 : Remets à ton prochain. Mais il faut remarquer ce qu’il dit : EN EFFET, SI VOUS REMETTEZ AUX HOMMES. Car, aussi longtemps qu’ils vivent dans l’innocence, les hommes sont des dieux ; mais quand ils pèchent, ils tombent dans la condition humaine. Ps 81[82], 6 : J’ai dit, etc. ; Ps 81[82], 7 : Mais vous, etc. Ainsi, vous qui êtes des dieux et des spirituels, vous remettrez à des HOMMES pécheurs. Il faut remarquer aussi qu’il dit : VOTRE PÈRE, etc. En effet, les offenses qui sont faites aux hommes le sont pour quelque chose de terrestre ; au contraire, les hommes célestes, qui ont un Père dans les cieux, ne doivent avoir aucune discorde au sujet d’une chose terrestre, Lc 6, 36 : Soyez miséricordieux [comme votre Père céleste].
926. Cette condition est aussi nécessaire, car, sans elle, il n’existe pas de rémission des péchés, d’où : SI VOUS, etc. Et cela n’est pas étonnant, car jamais un péché ne peut être remis sans la charité, Pr 10, 12 : Toutes les fautes. En effet, celui qui hait quelqu’un ne demeure pas dans la charité, et c’est pourquoi le péché ne lui est pas remis, Si 28, 3 : L’homme rend service à l’homme ; Jc 2, 13 : Le jugement sans la miséricorde.
927. Mais on pourrait croire que, du fait que l’offense doit être ainsi remise, l’Église pèche lorsqu’elle ne remet pas. Il faut dire que si celui-là demande pardon, elle pécherait si elle ne remettait pas ; mais s’il ne le demande pas, alors elle ne remet pas en raison de la haine, et ainsi elle pèche. Ou bien [elle ne remet pas] pour le bien de celui-ci ou d’autres, à savoir qu’on ne fréquente pas le méchant, et ainsi elle ne pèche pas.