928. QUAND VOUS JEÛNEZ, etc. Ceci est la troisième partie de la section qui commence par : QUAND VOUS FAITES L’AUMÔNE [6, 2], dans laquelle [le Seigneur] écarte du jeûne la recherche de la faveur humaine. En premier lieu, il y écarte du jeûne une manière inappropriée [de jeûner] ; en second lieu, il ajoute la manière appropriée, en cet endroit : LORSQUE TU JEÛNES, etc. [6, 17].
929. Dans la première partie, [le Seigneur] fait trois choses. En premier lieu, il décourage le faux-semblant des hypocrites [6, 15] ; en deuxième lieu, l’intention perverse de leur ostentation, en cet endroit : ILS DEVIENNENT TRISTES [6, 16] ; en troisième lieu, il ajoute leur condamnation, en cet endroit : EN VÉRITÉ, JE VOUS LE DIS, ILS ONT DÉJÀ REÇU LEUR RÉCOMPENSE [6, 16].
930. [Le Seigneur] dit donc : QUAND VOUS JEÛNEZ, NE FAITES PAS COMME LES HYPOCRITES. Par le fait qu’il dit : NE FAITES PAS, il interdit non seulement de faire, mais de vouloir [faire], car c’est dans la volonté que se trouve la source du mérite et du démérite. TRISTES : il dit délibérément : ILS DEVIENNENT TRISTES, et non pas : ILS SONT TRISTES, parce que cette tristesse ou simulation n’est qu’apparente. Chrysostome [écrit] : « Alors qu’ils font semblant de jeûner, ils ne sont pas tristes, mais ils le deviennent. »
931. ILS PRENNENT UNE MINE DÉFAITE. Voilà l’intention perverse, parce qu’ils prennent une mine défaite, c’est-à-dire, selon Augustin et Raban, qu’ils offrent l’aspect des limites propres à la condition humaine. LEURS VISAGES, par lesquels ils paraissent plutôt bons. Augustin [écrit] : « De même qu’ils s’enorgueillissent de la blancheur de leurs vêtements, de même [le font-ils] de leur pâleur et de leur maigreur. » AFIN DE PARAÎTRE JEÛNER, c’est-à-dire d’être abstinents. AUX YEUX DES HOMMES, qui ne voient que l’extérieur, 1 R [1 S] 16, 7. Isidore [écrit] dans son commentaire d’Amos : « Ceux qui s’abstiennent de nourriture et se comportent mal imitent les démons, qui pèchent et ne se nourrissent pas. » Chrysostome [écrit] : « Si quelqu’un jeûne et se rend triste, il est hypocrite. Combien plus méchant est celui qui ne jeûne pas, mais, par certains signes de son visage, feint une pâleur empruntée ! »
932. EN VÉRITÉ, JE VOUS LE DIS. Ici est ajoutée leur condamnation. Ainsi, [le Seigneur] dit : EN VÉRITÉ, c’est-à-dire : VRAIMENT, JE VOUS LE DIS, ILS ONT REÇU LEUR RÉCOMPENSE, mais non pas de Dieu, la louange qu’ils recherchaient. Grégoire [écrit] dans ses homélies : « La chair est inutilement affaiblie si l’âme ne met pas un frein à ses voluptés. »
933. MAIS TOI, QUAND TU JEÛNES, PARFUME TA TÊTE. Ici, [le Seigneur] ajoute la véritable manière de jeûner. Et, en premier lieu, il y exhorte ; en second lieu, il présente ce qui est promis, en cet endroit : ET TON PÈRE, etc. [6, 18].
934. À propos du premier point, il dit : MAIS TOI, LORSQUE TU JEÛNES, PARFUME TA TÊTE, et cela en quatre sens. Premièrement, [parfume] ta tête, c’est-à-dire ton esprit, de l’huile de la pureté de la conscience, de sorte que le Diable ne la tienne pas par les cheveux, c’est-à-dire par les pensées. Est 2, 12, où les jeunes filles sont ointes de l’huile de myrrhe. Deuxièmement, [parfume ta tête] de l’huile de la charité. Les lutteurs, c’est-à-dire les gens bons et actifs, étaient ainsi oints, plus loin, 25, 4 : Les vierges sages prirent de l’huile dans leurs vases avec les lampes. De même, [parfume ta tête] de l’huile de la compassion et de la miséricorde, dont les prélats doivent être oints. Qo 9, 8 : Que le parfum ne manque pas sur ta tête. Chrysostome [écrit] : « Ta tête est le Christ. Nourris celui qui a faim, désaltère celui qui a soif, et ainsi tu auras oint ta tête de l’huile de la miséricorde, [car Il] proclame dans l’évangile : “Ce que vous avez fait aux plus petits des miens, c’est à moi que vous l’avez fait”. » Et encore, [parfume ta tête] de l’huile de la joie, dont les rois sont oints, c’est-à-dire les contemplatifs. Ex 17, 19 : Tu sanctifieras par l’huile les vases du tabernacle. C’est pourquoi Jérôme et Augustin [disent] que c’était l’usage pour les Palestiniens d’oindre leur tête.
935. PARFUME donc TA TÊTE, c’est-à-dire montre-toi souriant et joyeux. ET LAVE TON VISAGE. Chrysostome [écrit] : « Le visage, c’est la conscience. » Lave donc ton visage par une quadruple ablution. Premièrement, par la vraie contrition, Jr 4, 14 : Lave ton cœur de sa malice, Jérusalem, afin d’être sauvée. Deuxièmement, par la confession, Is 1, 16 : Lavez-vous, purifiez-vous, etc. Troisièmement, par le courage à endurer les tribulations, Ap 7, 14 : Ils ont lavé leurs robes et les ont blanchies dans le sang de l’Agneau. Quatrièmement, par la prière dévote, Gn 18, 4 : J’apporterai un peu d’eau pour vous laver les pieds. Ou bien : LAVE TON VISAGE, c’est-à-dire ton intelligence, de la curiosité, et ton cœur de l’amour illicite. AFIN DE NE PAS PARAÎTRE JEÛNER AUX YEUX DES HOMMES. [Le Seigneur] ne défend pas simplement qu’ils soient vus, mais qu’ils veuillent être vus, comme s’il disait : « Ne cherche pas à capter la faveur ou la louange des hommes. » MAIS DE TON PÈRE, par la création, la recréation et la conservation, QUI EST LÀ DANS LE SECRET. La Glose [dit] : « À savoir dans le cœur par la foi, Is 45, 15 : Vraiment, tu es un Dieu caché. » ET TON PÈRE (voilà ce qui est promis), QUI VOIT DANS LE SECRET, c’est-à-dire dans la conscience humble et pure, TE LE RENDRA, Sg 10, 17 : Dieu récompensera le labeur de ses saints.
935. Après nous avoir donné son enseignement sur le jeûne, [le Seigneur] nous donne son enseignement sur l’aumône, et il dit : NE VOUS AMASSEZ PAS DES TRÉSORS SUR LA TERRE. Or, il semble que cela ne soit pas vrai, car il convient aux rois d’amasser des trésors. Mais il faut dire que, par trésors, [le Seigneur] entend l’abondance, et celle-ci est double : celle qui est nécessaire et celle qui est superflue, car ce qui n’est pas nécessaire à l’un est nécessaire à l’autre. Ainsi, comme un roi a besoin de beaucoup, il peut amasser beaucoup. Serait péché pour un individu ce qui ne l’est pas pour le roi, parce qu’il doit défendre son royaume. De même, il défend [cela] à ceux qui semblent mettre leur confiance dans [ces trésors]. » Ainsi, en 1 Tm [6], 17 : Aux riches de ce monde, recommande de ne pas juger de haut ni de mettre leur confiance dans des richesses précaires ; Ba 3, 16 : Où sont les princes des Gentils, qui fabriquent (ou thésaurisent) de l’argent et de l’or dans lesquels les hommes mettent leur confiance ? De même, il l’interdit en raison de leur instabilité, car ils disparaissent soudainement. Et il présente trois choses qui se retrouvent dans les richesses : les métaux, et ceux-ci sont consumés par la rouille ; les vêtements, et ceux-ci [sont consumés] par les mites ; et certaines choses qui n’appartiennent à aucun des deux, comme les pierres précieuses. Une autre version porte : NI LES CHOSES INUTILES. Ainsi, ils sont détruits de trois façons : soit par un principe intrinsèque, et il en est ainsi des mites qui apparaissent dans les vêtements ; soit par les débordements de celui qui les possède, et il en est ainsi des choses inutiles ; et parfois par des agents de l’extérieur, et c’est pourquoi il dit : OÙ LES VOLEURS NE CREUSENT PAS. Si quelqu’un dit que ces choses n’arrivent pas, il faut dire que, même si elles n’arrivent pas, elles se sont cependant souvent produites. Et si elles ne se produisent pas, il est cependant possible qu’elles le fassent. Il affirme donc que [ces choses] sont incertaines.
936. De même, cela s’interprète mystiquement. La rouille se manifeste, les mites se cachent. Ainsi, par la rouille [sont indiqués] les péchés corporels, et par les mites, les [péchés] spirituels. De même, il existe des péchés que certains hommes font par eux-mêmes, et certains avec un autre, et les premiers sont plus nuisibles. [Le Seigneur] dit : [OÙ] LES VOLEURS NE CREUSENT PAS. Ou bien il parle de trésors cachés. De même, [il désigne] par la rouille les orgueilleux, Si 12, 10 : De même que l’airain se rouille, de même leur méchanceté. Les mites rongent les vêtements, et elles signifient les actions extérieures qui sont rongées par l’envie, Pr 25, 20 : Comme les mites aux vêtements et les vers au bois, la tristesse nuit au cœur de l’homme. De même, les voleurs [les prennent] par la vaine gloire. Les voleurs, c’est-à-dire les démons, puisqu’ils ne peuvent pas tromper les hommes par d’autres péchés, les trompent par la vaine gloire.
937. De même, il présente la stabilité des richesses célestes, là où il dit : AMASSEZ-VOUS DES TRÉSORS DANS LE CIEL, non pas dans un endroit corporel, mais dans le ciel, c’est-à-dire en biens spirituels, à savoir : « Acquérez une abondance de bons mérites. » Et [le Seigneur] dit : [POUR] VOUS, et non pas POUR DIEU, parce que rien ne peut être ajouté [à Dieu], Jb 35, 7 : Si tu as agi justement, que lui donneras-tu ou que recevra-t-il de ta main ? Or, le Seigneur enseigne comment ceci s’acquiert, à savoir, par l’aumône, lorsqu’il dit en Lc 18, 22 : Vends tout ce que tu as et donne-le aux pauvres, et tu auras un trésor dans le ciel. En effet, LÀ, c’est-à-dire dans le ciel, il n’y a pas de corruption, car ce qui était corruptible aura revêtu l’incorruptibilité, 1 Co 15, 53.
938. Vient ensuite : LÀ OÙ EST TON TRÉSOR, LÀ EST TON CŒUR. [Le Seigneur] enseigne que la conclusion contraire est nuisible, et cela parce qu’elle comporte une distraction du cœur, car, si tu aimes les choses terrestres, là sera ton cœur. En effet, là où est l’amour, là sont les yeux : Les yeux des insensés [se portent] sur les confins de la terre [Pr 17, 24].
939. Mais parce que ceux qui prennent ceci en compte sont peu nombreux, [le Seigneur] montre l’importance du danger par un exemple : LA LAMPE DE TON CORPS. Et ceci est d’abord interprété en rapport avec l’œil corporel. En effet, comme la lampe dirige les pas de l’homme, de même en est-il de l’œil. Ainsi, SI TON ŒIL EST SAIN, c’est-à-dire possède une vision puissante, TON CORPS TOUT ENTIER SERA DANS LA LUMIÈRE, c’est-à-dire sera dirigé dans l’action.
940. SI [TON ŒIL] NE L’EST PAS, c’est-à-dire s’il est chassieux et voilé, TON CORPS TOUT ENTIER SERA DANS LES TÉNÈBRES, c’est-à-dire que toutes tes œuvres se feront dans les ténèbres. SI DONC LA LUMIÈRE QUI EST EN TOI EST TÉNÈBRES, QUELLES SERONT LES TÉNÈBRES ! La lumière qui est en toi, ce sont le cœur et l’esprit. Si donc ils sont tournés vers la terre, tous les sens de l’homme seront aussi tournés vers la terre.
941. Une autre interprétation y voit l’œil spirituel. En effet, on fait appel à la lumière pour vérifier, comme c’est le cas pour la raison de l’homme. Pr 20, 27 : La lampe du Seigneur, c’est l’esprit de l’homme. Ainsi, SI TON ŒIL EST SAIN, de sorte que ta raison est orientée vers Dieu, TOUT TON CORPS SERA SAIN, c’est-à-dire que tous tes membres seront protégés du péché ; si tel n’est pas le cas, ils seront impliqués dans les œuvres des ténèbres. Ou bien : [TON CORPS SERA] LUMINEUX, lors de la résurrection des morts, plus loin, 13, 43 : Alors, les justes resplendiront comme le soleil. De même, par l’œil, est signifiée l’intention. Ainsi, celui qui veut agir a l’intention de quelque chose. De sorte que si ton intention est éclairée, c’est-à-dire tournée vers Dieu, tout ton corps, c’est-à-dire toutes tes actions seront éclairées. Et ceci s’entend de ce qui est bon tout simplement. De même, par l’œil, on entend la foi. Ainsi, si elle est saine, de sorte qu’elle s’oriente vers Dieu, à savoir qu’elle ne vacille pas, etc., Rm 14, 23 : Ce qui ne vient pas de la foi est péché. De même, par l’œil est signifié le prélat, qui est l’œil des sujets. Ainsi, lorsque de bons prélats dirigent les peuples, tout l’ensemble du peuple resplendit de vertus, etc. Si 10, 2 : Tel est le juge du peuple, tels sont ses ministres.
942. Vient ensuite : PERSONNE NE PEUT SERVIR DEUX MAÎTRES, etc. Puisque [le Seigneur] avait dit que la thésaurisation distrait de Dieu, il avait donc dit qu’elle devait être évitée, car non seulement elle distrait, mais elle éloigne de Dieu. En effet, PERSONNE NE PEUT SERVIR DEUX MAÎTRES. Est serviteur celui dont l’être appartient à un autre. Or, il est impossible que l’âme soit portée vers deux fins en même temps et au même moment (je parle de [fins] contraires et opposées). De même, il faut remarquer que certains exercent le pouvoir afin que les sujets soient dirigés ; d’autres, afin de se faire craindre. Le Seigneur et la richesse sont des maîtres opposés. Ainsi, VOUS NE POUVEZ SERVIR DIEU ET MAMMON. Mais il faut remarquer qu’il y a une différence entre posséder des richesses en maître et en serviteur. En effet, celui-là les possède en maître, qui en fait bon usage et ainsi produit du fruit ; mais celui-là en serviteur de la richesse, qui n’en tire pas de fruit. Qo 5, 12 : Voilà un autre mal que je vois sous le soleil : la richesse possédée au détriment de celui qui en est maître. Or, tout ce en quoi quelqu’un place sa fin est son dieu. Ainsi, celui qui fait de la richesse sa fin l’a pour dieu, comme on parle de ceux dont le ventre est leur dieu, Ph 3, 19.
943. VOUS NE POUVEZ SERVIR DIEU ET MAMMON. Par Mammon, on peut entendre le Diable, qui est à la tête de la richesse et l’a comme dieu ; non pas parce qu’il peut la donner, mais parce qu’il lui faut tromper les hommes par la richesse. Ainsi, comme il existe un esprit de fornication, de même existe-t-il un esprit de richesse. Augustin a donné une autre interprétation : PERSONNE NE PEUT [SERVIR DEUX MAÎTRES], etc., c’est-à-dire [deux maîtres] opposés. Mais Dieu et le Diable sont opposés, 2 Co 6, 15 : Quelle entente entre le Christ et Bélial ? ; 1 R [1 S] 18, 21 : Pourquoi boitez-vous des deux côtés ?
944. Puis vient ensuite : OU IL EN SUPPORTERA UN, c’est-à-dire le Diable. Et il ne dit pas : « Il en aimera [un] », parce que le Diable ne peut être aimé par nature. Dieu est aimé naturellement, mais le Diable est supporté, comme Augustin en donne un exemple : « Si quelqu’un désire la servante d’un autre, il le sert par amour de la servante, et non de lui-même ; il supporte donc le service du maître pour la servante. Ainsi quelqu’un supporte-t-il le service du Diable pour la richesse. »
945. De même, quelqu’un pourrait dire : « Je ne place pas ma fin dans la richesse superflue, mais dans celle qui est nécessaire. » Et le Seigneur interdit cela. C’EST POURQUOI JE VOUS DIS : « NE VOUS INQUIÉTEZ PAS POUR VOTRE ÂME, etc. », non pas que l’âme mange, mais parce que [manger] convient à l’homme qui possède une âme. Ou bien : [VOTRE] ÂME, c’est-à-dire pour la vie de votre âme. Et il détruit ici l’erreur des euthychiens, qui disaient que les hommes apostoliques ne devaient pas travailler. Mais Paul le leur reproche en disant, en 2 Th 3, 10 : Celui qui ne veut pas travailler, qu’il ne mange pas ! Ainsi, selon l’Apôtre, tous sont tenus [de travailler].
946. Mais je pose la question : est-ce un conseil ou un commandement ? Si c’est un commandement, tous y sont tenus ; si c’est un conseil, il est clair que tous ne le sont pas, car seuls les parfaits sont tenus [d’observer] les conseils. Je dis qu’une chose est un commandement par soi, et une autre en raison d’autre chose : comme lorsque quelqu’un a pris la croix pour aller outre-mer, il est tenu d’aller outre-mer, mais il ne peut y aller qu’en cherchant un navire ; il est donc nécessaire pour lui de chercher un navire. Ainsi, tous sont tenus de conserver [leur] vie, à savoir qu’ils sont tenus de faire tout ce qu’ils font pour cette fin ; de sorte que quiconque n’a pas ce qu’il faut pour conserver [sa] vie est tenu de travailler pour la conserver. Que dit donc [le Seigneur] lorsqu’il dit : NE VOUS INQUIÉTEZ PAS, etc. ? Il faut dire que l’inquiétude désigne une prévoyance accompagnée d’un effort. Or, l’effort est une application intense de l’esprit. Ainsi, dans cette application intense, il peut y avoir péché, à savoir, lorsque l’âme s’applique comme s’il s’agissait de sa fin. Et ainsi ne devons-nous pas être inquiets. C’est pourquoi on lit en Pr 11, 7 : L’espoir de ceux qui s’inquiètent sera anéanti. De même, il peut arriver que l’esprit cherche à acquérir des choses superflues ; et cela est défendu, comme on le voit en Qo 2, 1 : J’ai dit en mon cœur : « J’irai et je serai comblé de richesses. » De même, l’inquiétude peut exister parce que l’esprit s’inquiète trop d’acquérir les choses temporelles et nécessaires ; et c’est de cela qu’il est question en 1 Co 2. De même, certains s’inquiètent avec une certaine crainte et un certain désespoir, car ils craignent le manque, et cette inquiétude est défendue.
947. Vient ensuite : L’ÂME N’EST-ELLE PAS PLUS QUE LA NOURRITURE ? [Le Seigneur] a enseigné d’éviter l’inquiétude même pour les choses nécessaires. Il en donne les raisons. Et la première : que celui qui a donné les grandes choses, donnera [aussi] les petites. Or, Dieu a donné l’âme et le corps. Celui donc qui a donné ces choses pourvoira aux autres.
948. REGARDEZ LES OISEAUX DU CIEL, etc. Et voilà une autre raison. Celui qui pourvoit aux petites choses pourvoira aux grandes. Or, Dieu s’occupe des animaux sans raison. Donc, etc. En premier lieu, [le Seigneur] tire la conclusion pour la nourriture ; en second lieu, pour le vêtement. Il enseigne donc d’éviter l’inquiétude en disant : REGARDEZ, c’est-à-dire considérez, LES OISEAUX DU CIEL, car il y a en cela une sagesse ; ainsi Jb 12, 7 : Interroge les animaux sauvages et ils t’enseigneront. Ainsi, puisqu’ils n’ont pas d’activités pour obtenir du pain, et que cependant, etc.
949. Et [le Seigneur] fait trois observations à propos des trois choses qui sont nécessaires, à savoir tisser, moissonner et amasser. Et à propos de ces trois choses, [le Seigneur] dit : ILS NE SÈMENT, NI NE MOISSONNENT, NI NE RECUEILLENT DANS DES GRENIERS, ET CEPENDANT VOTRE PÈRE CÉLESTE LES NOURRIT. Et il dit : VOTRE, et non : LEUR, car, à proprement parler, Il est le Père de la créature rationnelle. IL LES NOURRIT, à ce sujet Ps 140[141], 9 : Lui qui donne aux bêtes leur nourriture, etc.
950. NE VALEZ-VOUS PAS PLUS QU’EUX ? C’est-à-dire n’avez-vous pas une plus grande valeur ? En effet, l’homme préside à toutes les choses, comme le dit Gn 1, 26 : Faisons l’homme, etc., en poursuivant : afin qu’il domine les poissons de la mer et les oiseaux du ciel. Et il ne faut pas entendre que les hommes apostoliques ne doivent pas cueillir, mais il faut comprendre que Dieu, dans l’action même de cueillir, libère les justes de la tribulation, comme il a libéré Daniel de la fosse aux lions et les trois enfants de la fournaise [Dn 3, 51s]. Et je ne dis pas que ceux qui sont dans la tribulation ne doivent pas faire en sorte d’en être délivrés, car le Seigneur leur a enseigné de fuir d’une ville à une autre [Mt 10, 23] ; mais il faut comprendre que si les justes font ce qui est en leur pouvoir, le Seigneur les délivrera. Et ces exemples sont proposés pour montrer que le Seigneur s’occupe de tout et donne à chacun selon ses besoins. En effet, aux oiseaux il donne la façon d’acquérir ce qui est nécessaire, puisqu’il leur a donné l’instinct naturel par lequel ils se déplacent pour chercher ce dont ils vivront. Ainsi ne devons-nous pas être trop inquiets.
951. Ici, [le Seigneur] montre, en faisant appel à l’expérience, que, de même que [Dieu] prend soin des oiseaux, de même [il prend soin de nous]. En effet, il existe une partie de l’âme qui est soumise à la raison, comme [la partie] motrice et sensitive ; [mais il en existe une] qui ne l’est pas, comme [la partie] qui assure la croissance et la nutrition. L’homme a cela en commun avec les animaux. Et de même que [Dieu] s’occupe des animaux pour ce qui est de leur croissance et de leur nourriture, de même [s’occupe-t-il] des hommes. Ainsi, nous ne nous donnons pas à nous-même la croissance, mais elle nous est donnée par Dieu. Nous ne devons donc pas désespérer de la providence de Dieu.
952. OBSERVEZ LES LIS DES CHAMPS, etc. [Le Seigneur] nous a donné son enseignement au sujet de la nourriture et du vêtement. Ainsi, si vous avez de quoi vous nourrir et de quoi vous vêtir, soyez-en satisfaits.
953. Il dit donc : OBSERVEZ LES LIS DES CHAMPS. L’observation des créatures doit exister pour la gloire de Dieu, Ps 142[143], 5 : Je méditerai sur toutes tes œuvres, etc. ILS NE TRAVAILLENT NI NE FILENT. En effet, pour le vêtement, le travail des hommes et des femmes est nécessaire. Ainsi, pour écarter le travail des hommes, il dit : ILS NE TRAVAILLENT ; pour exclure le travail des femmes, il dit : NI NE FILENT.
954. OR, JE VOUS DIS QUE SALOMON LUI-MÊME DANS TOUTE SA GLOIRE N’A PAS ÉTÉ VÊTU COMME L’UN D’EUX, car même si l’art imite la nature, l’inverse n’est pas vrai. Ainsi, jamais l’art ne fera des couleurs aussi pures que celles qu’on trouve dans la nature sur les fleurs. Et il dit : DANS SA GLOIRE, parce que, parmi les gens connus chez les Juifs, Salomon fut le plus glorieux, et cependant ses vêtements ne pouvaient pas se comparer au lis. De même, Chrysostome dit que « le lis possède cela sans inquiétude ; mais Salomon dut tout au moins l’ordonner. » Jérôme réplique que « c’est le cas lors de la résurrection, car, par les lis, les anges sont désignés ; et de même que les anges n’ont pas besoin de vêtements, de même en est-il pour la résurrection qui renouvellera notre corps et s’occupera de le vêtir ».
955. SI DIEU HABILLE AINSI L’HERBE DES CHAMPS, etc. Ici, [le Seigneur] passe du lis à l’herbe des champs, et il raisonne [ainsi] : si [notre Père céleste] s’occupe des choses inférieures, Il s’occupera aussi de nous, qui sommes plus importants par la dignité de notre substance, car nous leur sommes supérieurs. De même, [nous sommes plus importants] par la durée, car nous sommes éternels par notre âme, mais [l’herbe], QUI EXISTE AUJOURD’HUI ET, DEMAIN, SERA JETÉE AU FOUR, etc., Is 40, 7 : L’herbe s’est desséchée et la fleur est tombée. De même, [sommes-nous plus importants] pour ce qui est de la fin, car l’homme existe pour la béatitude, mais l’herbe pour l’usage de l’homme (Ps 146[147], 8 : Qui produit sur les montagnes le foin et l’herbe au service des hommes, etc.) et pour un usage méprisable, à savoir, pour qu’elle soit jetée au four dans le cas de certaines terres où l’on brûle les tiges. Et S’IL HABILLE AINSI, c’est-à-dire s’il donne la parure nécessaire, NE FERA-T-IL PAS BIEN PLUS POUR VOUS, HOMMES DE PEU DE FOI ! Ou alors, par l’herbe, on peut entendre les infidèles. Si donc [Il s’occupe] des infidèles, qui se préparent à être jetés au four, combien plus des élus !
956. Ici, [le Seigneur] tire la conclusion de ces deux choses. Et tu dois interpréter l’inquiétude de quatre façons, comme il a été dit auparavant. Si tu vis dans une communauté, ne t’inquiète pas d’avoir plus de nourriture ou plus de vêtements [que les autres] ; au contraire, sois parmi eux comme l’un d’entre eux.
957. CE SONT LÀ LES CHOSES QUE LES PAÏENS RECHERCHENT, car en elles ils placent leur fin, parce qu’ils croient qu’en elles se trouve la béatitude. Et s’ils ne croient pas cela, ils leur attachent une grande inquiétude, parce qu’ils ne croient pas à la providence divine. Et parce que pour s’ordonner à la fin il faut deux choses, à savoir, la connaissance et la volonté, il dit : EN EFFET, VOTRE PÈRE SAIT CE DONT VOUS AVEZ BESOIN. Ainsi, Il sait parce qu’Il est Dieu ; Il veut aussi parce qu’il est Père.
958. Que ferez-vous donc ? Il parle de trois choses : CHERCHEZ D’ABORD LE ROYAUME DE DIEU, comme fin, parce que le royaume est la béatitude. « Règne » vient de « régner » : en effet, le règne s’exerce sur l’homme lorsqu’il est soumis à la volonté de celui qui règne. Or, cela se réalisera au ciel, selon Lc 14, 15 : Bienheureux celui qui mange du pain dans le royaume de Dieu. De même, la justice mène au royaume, Pr 8, 20 : Je marcherai dans les voies de la justice, au milieu des sentiers du jugement, pour enrichir ceux qui m’aiment et remplir leurs trésors, etc. C’est pourquoi il dit : ET SA JUSTICE. Et il dit : ET SA, et non pas celle de l’homme, car personne ne veut accéder au royaume par sa propre justice. Troisièmement, il dit : ET TOUT CELA VOUS SERA DONNÉ PAR SURCROÎT, comme [s’il disait] : « Tout cela sera ajouté en plus », Pr 10, 3 : Le Seigneur n’afflige pas l’âme du juste par la faim.
959. Nous ne devons donc pas chercher ces choses temporelles, et cela ni comme fin, ni comme récompense. Ainsi, nous ne devons pas évangéliser afin de manger, mais plutôt l’inverse. Mais, à cela Augustin objecte ce que dit Paul : J’ai travaillé dans la faim, dans la soif et dans le dénuement [2 Co 11, 27]. Et il répond que, de même que le médecin soustrait parfois la nourriture et la boisson à un malade afin de le soigner, de même le Seigneur, à qui il revient de pourvoir, permet que l’homme souffre, soit pour qu’il soit soigné, s’il doit être soigné de certaines choses, soit pour que les autres en prennent exemple.
960. NE VOUS INQUIÉTEZ DONC PAS DU LENDEMAIN. Mais cela n’est pas évident, car personne n’est tenu à une plus grande perfection que le Christ et les apôtres. Or, le Christ a eu de petites retraites et les apôtres se réunissaient. Augustin interprète ainsi LENDEMAIN, à savoir, l’avenir : en pensant trop aux choses temporelles, c’est-à-dire en y mettant sa fin, ou encore en accumulant les choses superflues. Ou bien, selon Jérôme, NE VOUS INQUIÉTEZ PAS DU LENDEMAIN est vrai pour ce qui relève de Dieu, alors que nous aurons fait ce qui est en notre pouvoir. En effet, nous ne devons pas éviter de travailler, alors que nous craignons la pluie et les choses de ce genre qui relèvent de Dieu. Ou bien [on peut l’interpréter encore] de cette manière : n’ayez pas pour le présent l’inquiétude que vous devez avoir pour l’avenir, comme il ne convient pas de s’occuper des vendanges à l’époque des moissons. Pourquoi ? À CHAQUE JOUR SUFFIT SA PEINE, c’est-à-dire les tribulations et les angoisses que l’homme a au cours de la journée doivent lui suffire, et il ne doit pas y ajouter celles qu’il doit avoir pour l’avenir, etc.
Leçon 1 [Matthieu 7, 1‑16] 1 « Ne jugez pas, afin de n’être pas jugés ; 2 car, du jugement que vous porterez, vous serez jugés, et de la mesure dont vous mesurerez, il vous sera rendu selon cette mesure. 3 Qu’as-tu à regarder la paille qui est dans l’œil de ton frère et à ne pas voir la poutre qui est dans ton œil ? 4 Ou bien comment vas-tu dire à ton frère : “Laisse-moi ôter la paille de ton œil”, et voilà que la poutre est dans ton œil ! 5 Hypocrite, enlève d’abord la poutre qui est dans ton œil, et alors tu verras clair pour ôter la paille de l’œil de ton frère. 6 « Ne donnez pas aux chiens ce qui est sacré, ne jetez pas vos perles devant les porcs, de crainte qu’ils ne les piétinent, puis se retournent contre vous pour vous déchirer.
7 « Demandez et l’on vous donnera ; cherchez et vous trouverez ; frappez et l’on vous ouvrira. 8 Car quiconque demande reçoit ; qui cherche trouve ; et à qui frappe on ouvrira. 9 Quel est d’entre vous l’homme à qui son fils demandera du pain, et qui lui remettra une pierre ? 10 Ou encore, [s’il lui demande] un poisson, lui donnera un serpent ? 11 Si donc vous, qui êtes mauvais, savez donner de bonnes choses à vos fils, combien plus votre Père qui est dans les cieux en donnera-t-il à ceux qui l’en prient !
12 « Tout ce que vous voulez que les hommes vous fassent, faites-le pour eux : voilà la Loi et les Prophètes. 13 « Entrez par la porte étroite. Car large et ouverte est la porte, et spacieux le chemin qui conduit à la perdition, et nombreux sont ceux qui l’empruntent ; 14 mais étroite est la porte et resserré le chemin qui conduit à la Vie, et il en est peu qui le trouvent. 15 « Méfiez-vous des faux prophètes. Ils viennent à vous déguisés en brebis, mais au-dedans, ils sont des loups rapaces. 16 À leurs fruits vous les reconnaîtrez. Cueille-t-on des raisins sur des épines ? Ou des figues sur des chardons ? 17 Tout arbre bon produit de bons fruits, et l’arbre mauvais produit de mauvais fruits. 18 Un bon arbre ne peut porter de mauvais fruits, ni un arbre gâté porter de bons fruits. 19 Tout arbre qui ne donne pas de fruit sera coupé et jeté au feu. 20 C’est à leurs fruits que vous les reconnaîtrez.
21 « Ce ne sont pas ceux qui disent : “Seigneur, Seigneur !”, qui entreront dans le royaume des cieux, mais celui qui aura fait la volonté de mon Père des cieux. 22 Beaucoup me diront ce jour-là : “Seigneur, Seigneur, n’est-ce pas en ton nom que nous avons prophétisé ? En ton nom que nous avons chassé les démons ? En ton nom que nous avons fait bien des miracles ?” 23 Alors je leur dirai en face : “Je ne vous ai jamais connus ; écartez-vous de moi, vous qui commettez l’iniquité”.
24 « Quiconque écoute ces paroles que je viens de dire et les met en pratique sera comparé à un homme avisé qui a bâti sa maison sur le roc. 25 Et la pluie vient, les torrents sont venus, les vents ont soufflé et ils se sont déchaînés contre cette maison, et elle ne s’est pas écroulée parce qu’elle avait été fondée sur le roc. 26 Quiconque écoute mes paroles et ne les met pas en pratique sera semblable à un sot qui a bâti sa maison sur le sable. 27 La pluie est tombée, les torrents sont venus, les vents ont soufflé et ils assaillent cette maison, et elle s’est écroulée et grande fut sa ruine ! »
28 Et il advint, comme Jésus achevait ces paroles, que la foule était frappée d’étonnement, 29 car il les enseignait comme un homme qui a autorité, et non pas comme leurs scribes.