521. Plus haut, l’évangéliste a donné une sorte de bref titre à l’enseignement du Christ ; maintenant il aborde l’enseignement lui-même [5, 3 ‑ 7, 27], et son effet, c’est-à-dire l’étonnement des foules [7, 28]. Il faut aussi considérer que selon Augustin, « dans ce discours du Seigneur, toute la perfection de notre vie est contenue ». Et par cela, il prouve que le Seigneur ajoute la fin à laquelle il conduit, c’est-à-dire une promesse. Or, ce que l’homme désire le plus, c’est le bonheur. C’est pourquoi le Seigneur ici fait trois choses. D’abord il annonce d’avance la récompense qui attend ceux qui reçoivent cet enseignement [5, 3‑12]. Deuxièmement, il propose des préceptes, en cet endroit : NE PENSEZ PAS QUE JE SUIS VENU ABOLIR LA LOI, etc. [5, 17]. Troisièmement, il enseigne comment on peut parvenir à les observer, en cet endroit : Demandez et vous recevrez [7, 7].
522. À propos du premier point, il fait trois choses, car de cet enseignement certains sont seulement observants, d’autres serviteurs. D’abord, il décrit le bonheur de ceux qui l’observent [5, 3‑10] ; ensuite de ceux qui sont à son service, en cet endroit : HEUREUX ÊTES-VOUS QUAND ON VOUS INSULTERA [5, 11].
523. Il faut noter qu’ici sont abordées un assez grand nombre de béatitudes, mais jamais on ne pourrait parler sur les paroles du Seigneur avec assez de finesse pour atteindre au dessein du Seigneur. Cependant il faut savoir que dans ces paroles est inclus le bonheur plénier et total, car tous les hommes désirent le bonheur, mais ils diffèrent dans leur avis sur le bonheur, car l’un désire ceci, l’autre cela.
524. Nous trouvons une quadruple opinion sur le bonheur. Certains croient qu’il consiste seulement dans les choses extérieures, c’est-à-dire dans l’abondance de ces choses temporelles, Ps 143, 15 : Ils ont dit heureux le peuple à qui cela appartient. D’autres, que le bonheur parfait consiste à satisfaire sa propre volonté ; c’est pourquoi on dit : « Heureux celui qui vit comme il veut. » Qo 3, 12 : Et j’ai su qu’il n’y avait pas mieux que de vivre dans le plaisir, etc. D’autres disent que le bonheur parfait consiste dans les vertus de la vie active. D’autres, dans les vertus de la vie contemplative, c’est-à-dire [dans la contemplation] des choses divines et intelligibles, comme Aristote.
525. Mais toutes ces opinions sont fausses, bien que pas de la même façon. C’est pourquoi le Seigneur les critique toutes.
526. Il critique l’opinion de ceux qui ont dit que le bonheur consiste dans l’abondance de biens extérieurs ; c’est pourquoi il dit : HEUREUX LES PAUVRES [5, 3], c’est-à-dire en quelque sorte : « Pas heureux ceux qui sont abondamment pourvus. »
527. Il critique l’opinion de ceux qui mettaient le bonheur dans la satisfaction des appétits, quand il dit : HEUREUX LES MISÉRICORDIEUX [5, 7]. Mais il faut savoir que l’appétit humain est triple. Il existe d’abord l’irascible, qui désire se venger des ennemis, et [le Seigneur] le critique quand il dit : HEUREUX LES DOUX [5, 4]. [Il existe ensuite] le concupiscible, dont le bien est le plaisir et la jouissance. Il le critique quand il dit : HEUREUX CEUX QUI PLEURENT [5, 5]. Enfin [il existe l’appétit] de la volonté, qui est double, selon qu’elle cherche deux choses : d’abord qu’aucune de ses volontés ne soit réprimée par une loi supérieure ; deuxièmement, qu’elle puisse restreindre les autres comme lui étant soumis. C’est pourquoi [la volonté] désire dominer et non être soumise. Le Seigneur, lui, montre le contraire sur l’un et l’autre point. Pour le premier il dit : HEUREUX CEUX QUI ONT FAIM ET SOIF DE JUSTICE [5, 6]. Pour le deuxième, il dit : HEUREUX LES MISÉRICORDIEUX [5, 7]. Donc, autant ceux qui mettent le bonheur dans l’abondance extérieure, que ceux qui le mettent dans la satisfaction de l’appétit, se trompent.
528. Ceux qui mettent le bonheur dans les actes de la vie active, c’est-à-dire dans la morale, se trompent aussi, mais moins, parce que cela est une voie vers le bonheur. C’est pourquoi le Seigneur ne critique pas cela comme si c’était mal, mais il montre que cela est ordonné au bonheur. En effet, ou bien [les vertus] sont ordonnées à soi-même, comme la tempérance et les choses de ce genre, et leur fin est la pureté du cœur car elles aident à vaincre les passions ; ou bien elles sont ordonnées à autrui, et ainsi leur fin est la paix et les choses de ce genre, car l’œuvre de la justice, c’est la paix. Et c’est pourquoi ces vertus sont des voies vers le bonheur, et non le bonheur lui-même. Ainsi, HEUREUX LES CŒURS PURS CAR ILS VERRONT DIEU [5, 8]. Il ne dit pas : « Ils voient », parce que ce serait la béatitude elle-même. Et encore : HEUREUX LES FAISEURS DE PAIX [5, 9], non parce qu’ils font la paix, mais parce qu’ils tendent vers autre chose. CAR ILS SERONT APPELÉS FILS DE DIEU.
529. Quant à l’opinion de ceux qui disent que le bonheur consiste dans la contemplation des choses divines, le Seigneur la critique quant au temps, car autrement elle est vraie. En effet, le bonheur suprême consiste dans la vision de l’intelligible optimal, c’est-à-dire Dieu. C’est pourquoi il dit : ILS VERRONT. Et il faut noter que selon le Philosophe, pour que les actes contemplatifs rendent heureux, deux choses sont requises : l’une substantiellement, c’est-à-dire ce qui serait l’acte du plus haut intelligible, qui est Dieu ; l’autre formellement, c’est-à-dire l’amour et le plaisir, car le plaisir parachève le bonheur, comme la beauté parachève la jeunesse. Et c’est pourquoi le Seigneur aborde deux choses : ILS VERRONT DIEU, et ILS SERONT APPELÉS FILS DE DIEU, car cela concerne l’union d’amour, 1 Jn 3, 1 : Voyez quel amour le Père nous a donné, pour que nous soyons appelés fils de Dieu, et nous le sommes.
530. Il faut noter aussi que dans ces béatitudes, certaines sont présentées comme des mérites, et d’autres comme des récompenses, et cela dans chacune. HEUREUX LES PAUVRES EN ESPRIT : voilà le mérite. CAR LE ROYAUME DES CIEUX EST À EUX : voilà la récompense. Et de même pour les autres.
531. Une remarque doit aussi être faite sur le mérite en général, et une sur la récompense en général. Pour le mérite, il faut savoir que le Philosophe distingue deux sortes de vertu : d’abord une sorte commune, qui parachève l’homme de façon humaine ; ensuite une spéciale, qu’il appelle héroïque, et qui [le] parachève de façon supra-humaine. En effet, quand un courageux craint là où il y a à craindre, c’est de la vertu ; mais s’il n’avait pas peur, ce serait du vice. Par contre, si, confiant dans l’aide de Dieu, il n’avait peur de rien, ce serait vertu supra-humaine, et ces vertus sont appelées divines. Donc ces actes sont parfaits, et la vertu aussi, selon le Philosophe, est une œuvre parfaite. Ces mérites sont ainsi ou des actes des dons, ou des actes des vertus selon qu’ils sont parachevés par les dons.
532. Notez aussi que les actes des vertus sont ceux sur lesquels la loi fait des prescriptions. Or, les mérites de la béatitude sont des actes des vertus. C’est pourquoi tout ce qui est prescrit et qui est contenu plus loin, se rapporte à ces béatitudes. C’est pourquoi, de même que Moïse a été le premier à proposer des commandements et les a exprimés après beaucoup de [paroles] qui se rapportaient toutes aux commandements proposés, de même le Christ dans son enseignement a été le premier à annoncer ces béatitudes auxquelles toutes les autres [paroles] se rapportent.
533. À propos du premier point, il faut aussi noter que Dieu est la récompense de ceux qui le servent. Lm 3, 24 : Ma part, c’est le Seigneur, a dit mon âme, c’est pourquoi je l’attendrai ; Ps 15, 5 : Le Seigneur est ma part d’héritage et ma coupe ; Gn 15, 7 : C’est moi le Seigneur qui t’ai fait sortir d’Ur des Chaldéens pour te donner cette terre et pour que tu la possèdes. Et comme dit Augustin dans le livre 2 des Confessions : « L’âme quand elle s’éloigne de toi cherche le bonheur en dehors de toi. » Les hommes cherchent des choses diverses ; mais tout ce qui peut être trouvé dans n’importe quelle vie, le Seigneur le promet totalement en Dieu.
534. Certains mettent comme bien suprême l’abondance de richesses, grâce à laquelle ils peuvent parvenir aux plus grandes dignités. Le Seigneur promet le royaume qui embrasse ces deux choses, mais il dit qu’on parvient à ce royaume par la voie de la pauvreté, non par celle des richesses. D’où HEUREUX LES PAUVRES. D’autres parviennent à ces honneurs grâce aux guerres, mais le Seigneur dit : HEUREUX LES DOUX, etc. D’autres cherchent consolation dans les plaisirs, mais le Seigneur dit : HEUREUX CEUX QUI PLEURENT. Certains ne veulent pas être subordonnés, mais le Seigneur dit : HEUREUX CEUX QUI ONT FAIM ET SOIF DE JUSTICE. Certains veulent éviter le malheur en opprimant leurs subordonnés, mais le Seigneur dit : HEUREUX LES MISÉRICORDIEUX, etc. Certains mettent la vision de Dieu dans la contemplation de la vérité sur le chemin [terrestre], mais le Seigneur [la] promet dans la patrie [du ciel], d’où : HEUREUX LES CŒURS PURS, etc.
535. Et il faut noter que ces récompenses dont le Seigneur traite ici peuvent être considérées de deux façons, à savoir, d’une façon parfaite et achevée, comme [ce sera] dans la patrie [du ciel] seulement ; et d’une façon ébauchée et imparfaite, comme [c’est] sur le chemin. C’est pourquoi les saints ont une amorce de ce bonheur. Et parce que dans cette vie ces choses ne peuvent être expliquées comme elles le seront dans la patrie, Augustin expose pourquoi en cette vie sont HEUREUX LES PAUVRES EN ESPRIT, non seulement en espérance, mais aussi réellement. Lc 17, 21 : Le royaume de Dieu est à l’intérieur de vous.
536. Après ces préliminaires, venons-en au texte.
537. Dans ces béatitudes, l’évangéliste fait deux choses. D’abord, les béatitudes sont exposées ; deuxièmement, la manifestation des béatitudes, en cet endroit : HEUREUX CEUX QUI SUBISSENT PERSÉCUTION POUR LA JUSTICE, CAR LE ROYAUME DES CIEUX EST À EUX : c’est le mode déclaratif de toutes les béatitudes.
538. La vertu fait trois choses : elle éloigne du mal, réalise et fait réaliser le bien, et dispose au meilleur. Il précise donc au sujet de la première chose, en cet endroit : HEUREUX LES PAUVRES ; de la deuxième, en cet endroit : HEUREUX CEUX QUI ONT FAIM ; de la troisième, en cet endroit : HEUREUX LES CŒURS PURS.
539. La vertu éloigne de trois maux : la cupidité, la méchanceté ou l’agitation, et la volupté dépravée. Le premier point se trouve en cet endroit : HEUREUX LES PAUVRES ; le deuxième en cet endroit : HEUREUX LES MISÉRICORDIEUX ; le troisième en cet endroit : HEUREUX CEUX QUI PLEURENT.
540. [Le Seigneur] dit donc : HEUREUX LES PAUVRES, [ce qui] se lit de deux façons. D’abord ainsi : HEUREUX LES PAUVRES, c’est-à-dire les humbles, ceux qui se jugent pauvres, car les vrais humbles sont ceux qui se jugent pauvres, pas seulement extérieurement, mais aussi intérieurement. Ps 39, 18 : Moi je suis mendiant et pauvre. Au contraire, Ap 3, 17 : Tu dis : « Je suis riche et opulent et je ne manque de rien », et tu ne sais pas que tu es malheureux et misérable, pauvre et aveugle et nu, etc.
541. Et alors, ce qu’il dit : EN ESPRIT, peut se lire de trois façons. En effet, ESPRIT (spiritus) est parfois le nom qu’on donne à l’orgueil humain, Is 2, 22 : Restez tranquilles loin de l’homme dont le souffle (spiritus) est dans les narines, car il a été évalué très haut ; Is 25, 4 : Le souffle des forts est comme un tourbillon heurtant le mur. On appelle l’orgueil « souffle » parce que les hommes sont gonflés par l’orgueil comme les outres par le souffle, Col 2, 18 : Gonflé par sa pensée charnelle. Donc, HEUREUX LES PAUVRES, ceux qui ont peu de souffle (esprit) d’orgueil. Ou bien ESPRIT (souffle) est pris dans le sens de « volonté humaine ». Certains sont humbles par nécessité, et ce ne sont pas ceux-là qui sont HEUREUX, mais ceux qui recherchent l’humilité.
542. Troisième acception : l’Esprit Saint. Ainsi, HEUREUX LES PAUVRES EN ESPRIT, ceux qui sont humbles grâce à l’Esprit Saint. Et ces deux [choses : l’humilité et la pauvreté,] reviennent presque au même. [Le Seigneur] dit : PAUVRES EN ESPRIT, parce que l’humilité donne l’Esprit Saint, Is 66, 2 : Vers qui regarderai-je sinon vers le petit pauvre à l’esprit brisé, qui tremble à mes paroles ? C’est à ces pauvres qu’est promis le royaume, par lequel on entend l’excellence suprême. Et bien qu’il soit la récompense de n’importe quelle vertu, il est tout de même donné particulièrement à l’humilité, car celui qui s’abaisse sera élevé, Mt 23, 12 ; et Pr 29, 23 : La gloire viendra sur l’esprit humble.
543. Autre explication selon Jérôme : PAUVRES EN ESPRIT, littéralement, par le renoncement aux choses temporelles. Et il dit : EN ESPRIT, car certains sont pauvres par nécessité, mais le bonheur n’est pas dû à ceux-là, mais à ceux qui sont pauvres par volonté. Et ils sont de deux sortes : certains, bien qu’ils aient des richesses, ne les ont pas dans leur cœur, Ps 61, 11 : Aux richesses, si elles affluent, n’attachez pas votre cœur. Certains n’ont ni ne recherchent [les richesses], et cela est plus sûr car l’esprit est attiré par les choses spirituelles loin des richesses, et ceux-ci sont appelés, au sens propre, des PAUVRES EN ESPRIT, car les actes des dons [du Saint-Esprit], qui surpassent la manière humaine, appartiennent à l’homme heureux, et le fait de rejeter toutes les richesses, de façon à n’avoir aucune sorte de convoitise, surpasse la manière humaine d’agir. Or, c’est à eux qu’est promis le royaume des cieux, dans lequel on remarque non seulement la hauteur de l’honneur mais l’abondance de richesses. Jc 2, 5 : Dieu n’a-t-il pas choisi les pauvres de ce monde comme riches dans la foi ?
544. Et note que Moïse a commencé par promettre des richesses, Dt 28, 1 : Le Seigneur ton Dieu te fera plus haut que tous les peuples qui vivent sur la terre, et plus loin [Dt 28, 3] : Béni seras-tu en ville, et béni à la campagne. Et c’est pourquoi le Seigneur, pour distinguer la loi ancienne de la nouvelle, a commencé par mettre le bonheur dans le mépris des richesses temporelles.
545. De plus, selon Augustin, note que cette béatitude va avec le don de crainte, car la crainte, surtout filiale, fait avoir du respect pour Dieu, et à partir de cela l’homme méprise les richesses.
546. Isaïe met le bonheur dans la descendance : Is 11, 1[‑3] : Un rameau sortira de la racine de Jessé, une fleur montera de la racine de celui-ci. L’Esprit du Seigneur reposera sur lui, Esprit de sagesse et d’intelligence, Esprit de conseil et de force, Esprit de science et de piété, et l’Esprit de crainte du Seigneur le remplira. Le Christ, au contraire, [sort] du don de crainte, c’est-à-dire de la pauvreté, car Isaïe a prédit l’arrivée du Christ sur terre. Le Christ entraînait de la terre vers le haut.
547. HEUREUX LES DOUX. C’est la deuxième béatitude, mais pour que personne ne dise que la pauvreté suffit pour le bonheur, il montre qu’elle ne suffit pas. Au contraire, la douceur est requise, elle qui maîtrise les colères, comme la tempérance maîtrise les désirs ardents. En effet, est doux celui qui ne s’irrite pas. Cela pourra se faire par vertu, pour que du moins on ne se mette pas en colère sans une juste cause. Mais si tu as même une juste cause et que [ta colère] n’est pas provoquée, cela surpasse la manière humaine, et c’est pourquoi il dit : HEUREUX LES DOUX. Il y a des conflits à cause de l’abondance de biens extérieurs, et c’est pourquoi il n’y aurait jamais de trouble si on ne recherchait pas les richesses. C’est pourquoi ceux qui ne sont pas doux ne sont pas pauvres en esprit. C’est à cause de cela qu’il ajoute aussitôt : HEUREUX LES DOUX.
548. Et note que cela consiste en deux choses : d’abord, à ne pas se mettre en colère ; deuxièmement, si on se met en colère, à la maîtriser.
549. Ainsi dit Ambroise : « Le sage maîtrise ses mouvements de colère, et il n’y a pas moins de vertu à se mettre en colère d’une façon maîtrisée, qu’à ne se mettre en colère en aucun cas ; et je trouve la deuxième attitude beaucoup plus facile, et la première plus forte, etc. »
550. Chrysostome dit : « Parmi beaucoup de promesses éternelles, [le Seigneur] en met une terrestre. » D’où, à la lettre, LES DOUX POSSÉDERONT cette TERRE. Car beaucoup font des procès pour acquérir des possessions, mais souvent ils perdent la vie et tous leurs biens ; et souvent ce sont les gens tranquilles qui possèdent tout. Ps 36, 11 : Les doux hériteront la terre.
551. Une meilleure explication [consiste] à mettre [ces paroles] en rapport avec l’avenir, et alors on peut les expliquer de plusieurs façons. Hilaire donne cette [explication] : ILS POSSÉDERONT LA TERRE, à savoir le corps glorifié du Christ, car dans leur corps, ils seront conformes à sa clarté. Is 33, 17 : Ses yeux verront le roi dans sa beauté, distingueront une terre qui s’étend loin. Ph 3, 21 : Il reformera notre corps d’humilité en le configurant à son corps de clarté. Ou encore : cette terre, pour le moment, est celle des morts, car elle est sujette à la corruption, mais elle sera libérée de la corruption, selon l’Apôtre, Rm 8, 21 [L’espérance d’être elle aussi libérée de la servitude de la corruption pour entrer dans la liberté de la gloire des enfants de Dieu.] Donc cette terre, quand elle sera clarifiée et libérée de l’esclavage de la corruption, sera appelée la terre des vivants. Ou bien par LA TERRE on entend le ciel empyrée, dans lequel sont les bienheureux, et on l’appelle TERRE parce que la terre a le même rapport avec le ciel, que ce ciel avec le ciel de la Sainte Trinité. Ou bien ILS POSSÉDERONT LA TERRE, c’est-à-dire leur corps glorifié. Augustin l’explique métaphoriquement : il dit qu’il faut entendre par là une certaine fermeté des saints dans la connaissance de la vérité première. Ps 26, 13 : Je le crois, je verrai les biens du Seigneur sur la terre des vivants.
552. Cette deuxième béatitude va avec le don de piété, car au sens propre, ceux qui se mettent en colère ne sont pas satisfaits du plan divin.
553. HEUREUX CEUX QUI PLEURENT, etc. Grâce aux deux premières béatitudes abordées, nous sommes arrachés au mal de la cupidité et de la méchanceté. Voici la troisième, par laquelle nous sommes arrachés au mal du plaisir coupable, de la jouissance. Ainsi, HEUREUX CEUX QUI PLEURENT.
554. Dans l’Ancien Testament, [le Seigneur] promettait des biens terrestres, la jouissance terrestre. Jr 31, 12 : Ils afflueront vers les biens du Seigneur, le froment, le vin et l’huile, etc. ; et plus loin [Jr 31, 13] : La jeune fille se réjouira dans la danse, jeunes et vieux ensemble. Le Seigneur, au contraire, met le bonheur dans le deuil. Il faut noter aussi que ce n’est pas n’importe quel pleur qui peut être appelé « deuil », mais celui où l’on pleure un mort qu’on aime. Car le Seigneur parle ici par excès. Comme plus haut HEUREUX LES PAUVRES, de même ici il parle du plus grand deuil. Car de même que ceux qui pleurent un mort ne reçoivent aucune consolation, de même le Seigneur veut que notre vie soit dans le deuil. Jr 6, 26 : Fais-toi un deuil d’enfant unique, une lamentation amère, etc.
555. Et ce deuil peut s’expliquer de trois façons. D’abord, [nous devons pleurer] non seulement sur nos propres péchés mais aussi sur ceux des autres ; car si nous pleurons ceux qui sont morts charnellement, [nous devons pleurer] bien davantage ceux qui sont morts spirituellement. 1 R [1 S] 16, 1 : Jusqu’à quand pleureras-tu Saül, etc. ? Jr 8, 23 : Qui donnera de l’eau à ma tête, et une source de larmes à mes yeux ? Et je pleurerai jour et nuit les tués de la fille de mon peuple.
556. Il est assez pertinent que cette béatitude soit mise après la précédente, car on pourrait dire : il suffit de ne pas faire le mal. Et c’est vrai au commencement, avant le péché. Mais après le péché commis, ce n’est pas assez si on ne satisfait pas.
557. Un deuxième sens est possible : nous pleurons sur l’exil en notre présente misère, Ps 119, 5 : Hélas pour moi ! Car mon exil a été prolongé. Ce sont les sources d’en haut et les sources d’en bas dont il est question en Jos 15, 19. Pleurez sur vos péchés et sur l’exil de la patrie céleste.
558. Troisième sens, selon Augustin : le deuil que les hommes font des joies du siècle, qu’ils quittent en venant au Christ, car certains meurent aux yeux du monde et le monde meurt à leurs yeux, Ga 6, 14 : Par qui le monde est pour moi crucifié, et moi un crucifié pour le monde. Quant à nous, de même que nous pleurons les morts, de même [ceux qui meurent au monde] pleurent, car il est impossible qu’en renonçant ils ne sentent quelque douleur.
559. À ce triple deuil répond une triple consolation. Au deuil pour les péchés est donnée la rémission des péchés que David demandait en disant, Ps 1, 14 : Rends-moi la joie de ton salut. À la patrie céleste qui se fait attendre et à l’exil de la misère présente, répond la consolation de la vie éternelle, dont parle Jr 31, 13 : Je changerai votre deuil en joie, je les consolerai, je les réjouirai après leur peine ; et Is 66, 13 : À Jérusalem vous serez consolés. Au troisième deuil répond la consolation de l’amour divin : quand on souffre de la perte d’un objet aimé, on reçoit consolation si on acquiert une chose qu’on aime davantage. C’est pourquoi les gens sont consolés quand, à la place des choses temporelles, ils reçoivent des réalités spirituelles et éternelles, ce qui est recevoir l’Esprit Saint. C’est pourquoi on l’appelle Paraclet, Jn 15, 26 : C’est grâce à l’Esprit Saint, qui est l’amour divin, que les hommes se réjouiront ; Jn 16, 20 : Votre tristesse se changera en joie.
560. Et il faut noter que cette béatitude va avec le don de science, car ceux-là pleurent qui savent les misères des autres. C’est donc de certains qui n’ont pas une telle science que parle Sg 14, 22 : Alors qu’ils vivent dans la grande guerre de l’ignorance, ils appellent tant de grands maux « paix ». Qo 1, 18 [dit] au contraire : Qui ajoute de la science ajoute aussi de la peine.
561. Et il faut noter que ces récompenses sont organisées de façon que toujours la suivante ajoute à la précédente. En effet, il a dit d’abord : HEUREUX LES PAUVRES CAR LE ROYAUME DES CIEUX EST À EUX. Ensuite : CAR ILS POSSÉDERONT LA TERRE : posséder, c’est plus que seulement avoir. De plus, ensuite : CAR ILS SERONT CONSOLÉS : être consolé, c’est plus que posséder, car certains possèdent ces choses mais n’en tirent pas de plaisir.
562. Ensuite, après les béatitudes qui concernent l’éloignement du mal, est présentée ici la béatitude qui concerne l’action de faire le bien.
563. Notre bien est double : [celui] de la justice et [celui] de la miséricorde. Et c’est pourquoi [le Seigneur] aborde deux choses. Pour la première, il dit : HEUREUX CEUX QUI ONT FAIM ET SOIF DE JUSTICE. JUSTICE se prend dans trois sens, selon Chrysostome et le Philosophe. Quelquefois en effet [on l’emploie] à la place de n’importe quelle vertu, et toute vertu est dite justice légale, qui donne des prescriptions sur les actes de vertus. C’est pourquoi en tant qu’on obéit à la loi, on accomplit l’œuvre de toutes les vertus. Autre sens : en tant qu’elle est une vertu particulière, [la justice est] celle des quatre vertus cardinales qui s’oppose à la cupidité ou à l’injustice, et elle concerne les achats, ventes, locations…
564. Ce qu’il dit ici, CEUX QUI ONT FAIM DE JUSTICE, peut donc être compris en général ou en particulier. Si on le comprend en général, [le Seigneur] dit cela pour deux raisons. La première [vient] de Jérôme, qui dit qu’il ne suffit pas de réaliser une œuvre de justice si on ne la réalise avec désir. Ps 53, 8 : Volontairement je t’offrirai un sacrifice etc. Et ailleurs, Ps 41, 3 : Mon âme a eu soif de Dieu, la source vive, etc. Am 8, 11 : J’enverrai la faim sur cette terre, non la faim de pain ni la soif d’eau, mais d’entendre la parole de Dieu. Quand on agit avec désir, c’est donc une faim.
565. Autre raison : la justice est double, une parfaite et une imparfaite. La parfaite, nous ne pouvons l’avoir en ce monde, car si nous disons que nous n’avons pas de péché, nous nous trompons nous-mêmes, et la vérité n’est pas en nous, 1 Jn 1, 8 ; et Is 64, 5 : Toutes nos justices sont comme des linges souillés. Celle-ci, nous l’avons au ciel, Is 60, 21 : Ton peuple, tous les justes, hériteront la terre pour l’éternité. Mais le désir de justice, nous pouvons l’avoir ici, et c’est pourquoi il dit : HEUREUX CEUX QUI ONT FAIM ET SOIF DE JUSTICE etc. Pythagore a fait la même chose. Au temps de Pythagore, ceux qui étudiaient étaient appelés sophoi, « sages ». Pythagore, lui, ne voulut pas être appelé sophos mais « philosophe », « celui qui aime la sagesse ». C’est ainsi que le Seigneur veut que soient les siens, et qu’ils soient appelés « ceux qui aiment la justice ».
566. D’autre part, si on comprend [qu’il s’agit] de justice particulière, qui consiste à rendre à chacun ce qui lui appartient, l’expression HEUREUX CEUX QUI ONT FAIM etc. convient bien, car la faim et la soif sont le propre des avides, car ceux qui désirent posséder injustement les biens d’autrui ne sont jamais rassasiés. Cette faim dont le Seigneur parle s’oppose donc à celle-ci, celle des avides. Et le Seigneur veut que nous aspirions tellement à cette justice, que jamais, pour ainsi dire, nous n’en soyons rassasiés dans cette vie, de même que l’avide n’est jamais rassasié.
567. HEUREUX, donc, CEUX QUI ONT FAIM ET SOIF DE JUSTICE, CAR ILS SERONT RASSASIÉS. La récompense adéquate est présentée : ILS SERONT RASSASIÉS, et premièrement dans la vision éternelle, car ils verront Dieu par essence, Ps 16, 15 : Je serai rassasié quand ta gloire apparaîtra, car là il ne restera rien à désirer. Ps 102, 5 : Celui qui remplit de biens ton désir ; Pr 10, 24 : Ce que désirent les justes leur sera donné. Deuxièmement, dans le présent, et [cette récompense] est double : l’une est dans les biens spirituels, c’est-à-dire dans l’accomplissement des commandements de Dieu, Jn 4, 34 : Ma nourriture est de faire la volonté de celui qui m’a envoyé, pour que j’achève son œuvre, et c’est l’explication d’Augustin. L’autre façon de comprendre est à propos du rassasiement de choses temporelles. Les hommes injustes ne sont jamais rassasiés, mais ceux dont le but est la justice elle-même ne dépassent pas les limites. Pr 13, 25 : Le juste mange et se rassasie.
568. Cette béatitude, selon Augustin, se ramène au don de force, parce que ce qu’on réalise avec justice a à voir avec la force. De plus, elle ajoute quelque chose à la récompense citée précédemment, car être rassasié, c’est assouvir totalement son désir.
569. De plus, note qu’il dit d’abord : HEUREUX CEUX QUI PLEURENT, car lorsqu’on est malade, on n’a pas envie de manger : on se met à avoir de l’appétit quand on commence déjà à guérir. Et il en est de même dans la vie spirituelle : quand on est dans le péché, on ne ressent pas la faim spirituelle ; mais quand on quitte le péché, on la ressent. C’est pourquoi il ajoute aussitôt : HEUREUX LES MISÉRICORDIEUX, car la justice sans miséricorde est cruauté, et la miséricorde sans justice engendre la ruine. Et c’est pourquoi il faut que les deux aillent ensemble, comme dit Pr 3, 3 : Que miséricorde et vérité ne te quittent etc. ; Ps 4, 11 : Miséricorde et vérité se sont rencontrées, etc.
570. HEUREUX LES MISÉRICORDIEUX CAR ILS OBTIENDRONT MISÉRICORDE. Être miséricordieux, c’est avoir un cœur qui souffre du malheur d’autrui. Nous avons miséricorde du malheur d’autrui quand nous considérons ce malheur comme si c’était le nôtre. Nous souffrons de notre malheur, et nous nous appliquons passionnément à le chasser. Tu es donc vraiment miséricordieux quand tu t’appliques passionnément à chasser le malheur d’autrui.
571. Le malheur du prochain est de deux sortes : le premier dans les choses temporelles, et pour ce malheur-là nous devons avoir un cœur qui souffre. 1 Jn 3, 17 : Celui qui possède les biens de ce monde et voit son frère dans la nécessité et lui ferme ses entrailles, comment l’amour de Dieu demeurerait-il en lui ? Le deuxième malheur [est] celui qui rend malheureux par le péché, car de même que le bonheur est dans les œuvres vertueuses, de même le malheur au sens propre est dans les vices. Pr 13, 34 : Le péché rend les peuples misérables. C’est pourquoi, quand nous exhortons ceux qui tombent à revenir, nous sommes miséricordieux. Mt 9, 36 : Jésus voyant les foules fut ému de compassion. Donc HEUREUX ces MISÉRICORDIEUX. Et pourquoi ? CAR ILS OBTIENDRONT MISÉRICORDE.
572. Et il faut savoir que toujours les dons de Dieu dépassent nos mérites. Si 35, 10 : Car le Seigneur paie de retour, il te rendra au septuple. La miséricorde que le Seigneur dépense pour nous est donc beaucoup plus grande que celle que nous dépensons pour le prochain. Cette miséricorde commence dans cette vie de deux façons : premièrement parce que les péchés sont acquittés, Ps 102, 3 : Lui qui pardonne toutes tes iniquités. Deuxièmement, parce qu’il supprime les défauts temporels, de même qu’il fait lever son soleil. Mais ce [ne] sera achevé [que] dans le futur, quand tout disparaîtra, malheur, fautes, peines… Ps 35, 6 : Seigneur, dans le ciel est ta miséricorde. Ainsi, ILS OBTIENDRONT MISÉRICORDE.
573. Cette béatitude se rapporte au don de conseil, car c’est une sagesse unique en son genre de suivre la miséricorde au milieu des dangers de ce monde. 1 Tm 4, 8 : La piété est utile pour tout ; Dn 4, 24 : Que mon conseil plaise au roi.
574. C’est donc ainsi qu’ont été présentés les actes vertueux par lesquels nous nous éloignons du mal et réalisons le bien.
575. Maintenant sont présentés les actes par lesquels nous nous disposons à ce qui est meilleur. Ainsi, HEUREUX LES CŒURS PURS, etc.
576. Cette béatitude consiste en deux choses : la vision de Dieu et l’amour du prochain. C’est pourquoi [le Seigneur] aborde en premier lieu la béatitude qui va avec la vision de Dieu, et, en second lieu, la béatitude qui va avec l’amour du prochain, en cet endroit : HEUREUX LES FAISEURS DE PAIX, etc.
577. Il dit donc : HEUREUX LES CŒURS PURS CAR ILS VERRONT DIEU.
578. Il y a tout d’abord ici une question sur le texte, car nous savons que Dieu ne peut être vu, 1 Jn 4, 12 : Dieu, personne ne l’a jamais vu. Et pour que personne ne dise que, bien qu’on ne le voie pas dans le présent, on le verra dans le futur, l’Apôtre écarte cette [affirmation] en 1 Tm 6, 16 : Il habite la lumière inaccessible, qu’aucun humain ne voit ni ne peut voir.
579. Mais il faut savoir qu’à ce sujet les opinions varient. Certains ont affirmé que Dieu n’est jamais vu par essence, mais dans un reflet de sa clarté. Mais cette opinion est réprouvée par la Glose sur Ex 33, 20 (Aucun humain ne me verra et ne vivra), pour deux raisons. D’abord parce que cela répugne à l’autorité de la Sainte Écriture, 1 Jn 3, 2 : Nous le verrons comme il est. En outre 1 Co 13, 12 : Nous voyons maintenant dans un miroir, en énigme, mais alors [nous verrons] face à face. En outre, pour la raison que le bonheur de l’homme est le bien ultime de l’homme, dans lequel son désir cesse. Or, c’est un désir naturel, que l’homme, voyant les effets, recherche la cause. C’est pourquoi l’étonnement des philosophes fut l’origine de la philosophie, car voyant les effets, ils s’étonnaient et cherchaient la cause. Donc ce désir ne cessera pas, jusqu’à ce qu’il parvienne à la cause première qui est Dieu, c’est-à-dire à l’essence divine elle-même. Il sera donc vu par essence.
580. D’autres se sont trompés encore davantage en supposant le contraire, car ils ont dit que nous verrons l’essence de Dieu, non seulement avec l’œil de l’esprit, mais aussi avec celui du corps, et que le Christ voit l’essence divine avec l’œil corporel. Mais cela ne convient pas, c’est évident, d’abord en raison de l’autorité qui est présentée ici, parce qu’il ne dirait pas HEUREUX LES CŒURS PURS, mais « Heureux les yeux purs ». Donc il donne à comprendre que [Dieu] n’est vu qu’avec le cœur, c’est-à-dire l’intelligence, car CŒUR a ici la même acception que dans Ep 1, 18 : Illuminer les yeux de votre cœur. Deuxièmement, parce qu’un sens corporel ne peut percevoir que son objet. Mais si on dit qu’il aura alors une plus grande puissance, il faut dire qu’alors ce ne serait pas une vision corporelle, car « l’œil corporel ne voit que des couleurs, mais [voit] l’essence par accident », comme dit Augustin dans le dernier livre de La cité de Dieu, chapitre 19. De même que quand je vois une chose vivante, nous pouvons dire que je vois la vie, en tant que je vois des indices par lesquels sa vie m’est indiquée, de même en sera-t-il dans la vision divine, parce que si grand sera l’éclat dans le ciel nouveau, la terre nouvelle et les corps glorifiés, que par ceux-ci nous serons dits voir Dieu pour ainsi dire avec les yeux du corps. Donc HEUREUX LES CŒURS PURS, etc.
581. Quant à la solution de Dieu, personne ne l’a jamais vu, elle est triple : premièrement parce qu’[on ne le verra] pas par une vision totale ; deuxièmement, pas avec les yeux corporels ; troisièmement, pas dans cette vie, car s’il a été donné à quelqu’un de voir Dieu dans cette vie, ce fut parce qu’il a été totalement sorti de lui-même et élevé au-dessus des sens corporels. Et c’est pourquoi il est dit : HEUREUX LES CŒURS PURS, parce que de même que l’œil qui voit la couleur doit être purifié, de même l’esprit qui voit Dieu. Sg 1, 1 : Dans la simplicité de cœur cherchez-le, car il est trouvé par ceux qui ne le tentent pas, il apparaît à ceux qui ont foi en lui, car le cœur est purifié par la foi, Ac 15, 9 : Purifiant leurs cœurs par la foi. Et c’est parce que la vision viendra après la foi qu’il est dit : CAR ILS VERRONT DIEU.
582. HEUREUX LES CŒURS PURS, c’est-à-dire ceux qui ont cette absence générale de pensées étrangères grâce à laquelle leur cœur est le temple sacré de Dieu, dans lequel ils voient Dieu pour le contempler, car « temple » semble venir de « contempler » [en fait c’est l’inverse]. Mais, en particulier, HEUREUX LES CŒURS PURS, ce sont ceux qui ont la pureté de la chair, car rien n’empêche autant la contemplation spirituelle que l’impureté de la chair. Poursuivez la paix, et la sanctification sans laquelle personne ne verra Dieu, He 12, 14. Et c’est pourquoi certains disent que les vertus morales, surtout la chasteté, profitent à la vie contemplative. Conformément à cela, HEUREUX LES CŒURS PURS peut être entendu de la vision du chemin, car les saints qui ont le cœur plein de justice voient plus excellemment que d’autres, qui voient par des effets corporels. En effet, plus les effets sont proches, plus Dieu est connu par leur intermédiaire. Les saints qui ont la justice, la charité et effets de ce genre qui sont très semblables à Dieu, le connaissent donc mieux que d’autres. Ps 33, 9 : Goûtez et voyez comme le Seigneur est délicieux.
583. HEUREUX LES FAISEURS DE PAIX, CAR ILS SERONT APPELÉS FILS DE DIEU. Ici est présentée la septième béatitude et, comme on l’a dit, les vertus qui disposent au meilleur disposent à deux choses : à la vision de Dieu et à l’amour. Et de même que la pureté de cœur dispose à la vision de Dieu, de même la paix dispose à l’amour de Dieu, par lequel nous sommes appelés fils de Dieu, et nous le sommes. Et ainsi [la paix] dispose à l’amour du prochain, parce que comme il est dit en 1 Jn 4, 20 : Celui qui n’aime pas son frère qu’il voit, comment pourrait-il aimer Dieu qu’il ne voit pas ?
584. Et il faut noter qu’ici sont présentées deux récompenses de la béatitude : HEUREUX LES FAISEURS DE PAIX, et HEUREUX CEUX QUI SUBISSENT PERSÉCUTION POUR LA JUSTICE. Et tout ce qui précède se rapporte à ces deux choses, et celles-ci sont les effets de tout ce qui précède. En effet, de quoi s’agit-il avec la pauvreté en esprit, le deuil, la douceur, sinon que le cœur soit gardé pur ? De quoi s’agit-il avec la justice et la miséricorde, sinon d’avoir la paix ? Is 32, 17 : Le fruit de la justice est la paix, et l’effet de la justice, silence et sécurité à jamais. Ainsi, HEUREUX LES FAISEURS DE PAIX.
585. Mais il faut voir ce qu’est la paix et comment nous pouvons parvenir à elle. La paix est la tranquillité de l’ordre. L’ordre est la disposition qui attribue à chacun des êtres semblables et différents sa place. Donc la paix consiste à ce que chacun soit à sa place. C’est pourquoi l’esprit humain, en premier lieu, doit être soumis à Dieu. En deuxième lieu, les instincts et forces inférieures, communs à nous et aux bêtes, doivent être soumis à l’homme ; l’homme domine les animaux par la raison, Gn 1, 26 : Faisons l’homme à notre image et ressemblance, et qu’il domine les poissons de la mer, les volatiles du ciel, les bêtes de toute la terre, et tout reptile qui se meut sur la terre. En troisième lieu, que l’homme garde la paix envers autrui, car ainsi tout sera totalement en ordre. Cet ordre ne peut exister que chez les saints. Ps 118, 165 : Paix multiple à ceux qui aiment ton nom ; Is 48, 22 : Ils vivent dans la grande guerre de l’ignorance, et ils appellent tant de grands maux « paix ». Le monde ne peut donner une telle paix. Jn 14, 27 : Je vous la donne non comme le monde la donne. De plus, tout cela ne suffit pas ; ils doivent faire la paix entre ceux qui ne s’entendent pas. Pr 12, 20 : Ceux qui vont dans les conseils de paix, la joie les suit.
586. Cependant, il faut savoir qu’ici cette paix commence, mais n’arrive pas à la perfection, car personne ne peut tenir ses bas instincts totalement soumis à sa raison. Rm 7, 23 : Je vois une autre loi dans mes membres, qui répugne à la loi de mon esprit et qui cherche à me capter dans la loi de péché qui est dans mes membres. C’est pourquoi cette paix [ne] sera véritable [que] dans la vie éternelle. Ps 4, 9 : En paix aussitôt je dormirai et me reposerai. Ph 4, 7 : La paix de Dieu surpasse toute intelligence.
587. CAR ILS SERONT APPELÉS FILS DE DIEU, pour trois raisons. La première est qu’ils exercent la fonction du fils de Dieu, car on dit que le Fils est venu dans le monde pour rassembler les dispersés, Ep 2, 14 : Car il est lui-même notre paix ; Col 1, 20 : Pacifiant dans le sang de sa croix les êtres qui sont sur la terre et ceux qui sont aux cieux. Deuxièmement, parce que c’est par la paix, avec la charité, qu’on parvient au royaume éternel, dans lequel tous SERONT APPELÉS FILS DE DIEU. Sg 5, 5 : Voici comment ils ont été comptés parmi les fils de Dieu, et leur sort est parmi les saints. Ep 4, 3 : Appliqués à conserver l’unité de l’Esprit dans le lien de la paix. Troisièmement, parce que par cela l’homme est assimilé à Dieu, car là où est la paix, il n’y a pas de résistance. Or, personne ne peut résister à Dieu. Jb 9, 4 : Qui lui a résisté et a gardé la paix ?
588. Et il faut noter que ces béatitudes s’ajoutent l’une à l’autre : obtenir la miséricorde, c’est plus qu’être rassasié, parce qu’être rassasié, c’est être rempli de ce qui est proportionné à soi, mais la miséricorde nous dépasse de beaucoup. En outre, ce ne sont pas tous ceux qui reçoivent la miséricorde qui sont admis par le roi à voir le roi. De plus, être le fils du roi, c’est plus que de voir le roi. Et pourtant, il faut savoir que toutes ces expressions désignent une seule récompense.
589. Mais pourquoi le Seigneur voulut-il dire la même chose de plusieurs façons différentes ? Il faut dire que tout ce qui est divisé dans le monde d’en bas est rassemblé dans celui d’en haut. Et c’est parce que dans les choses humaines ces choses se trouvent dispersées, et que nous sommes conduits par la main à travers les choses sensibles, que le Seigneur a représenté cette récompense éternelle de plusieurs façons.
590. Cette septième béatitude va avec le don de sagesse, car la sagesse nous rend fils de Dieu. Il faut noter aussi que dans la septième béatitude il y a la paix, de même qu’au septième jour [il y a] le repos, Gn 2, 2.
591. Ensuite est présentée la huitième béatitude, qui représente la perfection de toutes les précédentes, car on est parfait en elles toutes quand on n’en délaisse aucune à cause des tribulations. Si 27, 6 : Le four éprouve les vases d’argile, et l’épreuve de la tribulation les hommes justes. Ainsi, HEUREUX CEUX QUI SUBISSENT PERSÉCUTION, etc.
592. Mais peut-être quelqu’un qui entend HEUREUX LES FAISEURS DE PAIX, dira-t-il que ceux-ci, à cause de la persécution, ne sont pas heureux, car la persécution trouble la paix, ou la supprime complètement. Mais à coup sûr [il ne s’agit] pas de la [paix] intérieure, mais de la [paix] extérieure. Ps 118, 165 : Paix nombreuse à ceux qui aiment ta loi, etc. Ce n’est pas la persécution elle-même qui rend heureux, c’est sa cause. C’est pourquoi il dit : POUR LA JUSTICE. 1 P 3, 14 : Si vous subissez quelque chose à cause de la justice, heureux [êtes-vous] ! Chrysostome [dit] : « [Le Seigneur] ne dit pas : “[persécution] par les païens et pour la foi”, mais “pour la justice”. » Il dit donc : POUR LA JUSTICE, car il y a martyre non par quelqu’un ni pour une cause quelconque, mais pour la justice du Père. Si 4, 28 : Combats pour la justice. Les prophètes ont été tués non parce qu’ils ont renié la foi, mais parce qu’ils ont annoncé la vérité ; Jean Baptiste, c’est parce qu’il annonçait la vérité qu’il fut tué et devint martyr.
593. Et il faut noter que cette béatitude est mise à la huitième place, de même que le huitième jour se faisait la circoncision, qui préfigure une circoncision générale des martyrs.
594. CAR LE ROYAUME EST À EUX. Cela paraît venir de ce qui est dit dans la première béatitude, c’est pourquoi les saints l’expliquent de différentes façons.
595. Certains disent que ce qui est dit : HEUREUX LES PAUVRES CAR LE ROYAUME, etc., est la même chose que ce qui est dit ici, et cela pour représenter la perfection de la patience. Jc 1, 4 [Mais que la constance s’accompagne d’une œuvre parfaite, afin que vous soyez parfaits, irréprochables, ne laissant rien à désirer]. Or, la perfection est toujours représentée par ce qui revient à son commencement, comme nous le voyons dans le cercle. De plus, celui qui subit PERSÉCUTION POUR LA JUSTICE est pauvre, et tout le reste lui est dû, car il est doux, miséricordieux, etc. C’est pourquoi lui sont dues non seulement la première récompense, mais aussi toutes les récompenses.
596. D’autres disent que ce n’est pas pareil. Ainsi Ambroise dit que LE ROYAUME DES CIEUX concerne la gloire de l’âme et du cœur, car à la vertu de l’âme répond le royaume des cieux, mais au martyre répond la béatitude qui consiste dans la glorification des corps, à cause des supplices qu’ils ont soufferts. Ou encore : aux pauvres, le royaume des cieux est promis en espérance, parce qu’ils ne s’[y] envolent pas aussitôt, mais aux martyrs [il est promis] en réalité parce qu’ils s’[y] envolent aussitôt.
597. HEUREUX ÊTES-VOUS [QUAND ON VOUS INSULTERA…]. Ici, [le Seigneur] touche à la dignité de ceux qui doivent enseigner cette doctrine des apôtres. Et il faut savoir que toutes les béatitudes se rapportent à trois choses : les trois premières – HEUREUX LES PAUVRES, HEUREUX LES DOUX, HEUREUX CEUX QUI PLEURENT – visent à éloigner le mal ; les quatre suivantes à faire le bien ; la dernière à supporter patiemment le mal. Ces trois choses doivent être supérieurement présentes chez le docteur en Écriture sainte, car en supportant les maux, non seulement il devrait les soutenir avec patience mais il devrait s’en réjouir ; en outre, il devrait éloigner d’autrui le mal ; et troisièmement, il devrait aussi être une lumière vers le bien. Dans ces trois choses, [le Seigneur] fait valoir la dignité apostolique, dans l’ordre : il commence par la persécution parce qu’elle représente la perfection de toutes les autres et signifie que nul ne doit assumer le rôle de prédicateur s’il n’est parfait. Pr 19, 11 : La science de l’homme par la patience ; Ps 91, 15 : Ils feront bien d’être patients.
598. À cet égard, [le Seigneur] fait trois choses : d’abord, il énumère les malheurs qu’ils allaient subir ; deuxièmement, il enseigne la façon de subir : RÉJOUISSEZ-VOUS ET SAUTEZ DE JOIE. Troisièmement, il donne la raison : CAR VOTRE RÉCOMPENSE. Les malheurs sont ou présents ou absents. En outre, ils deviennent présents en parole et en acte. [Le Seigneur] expose donc tout. Il dit donc : HEUREUX ÊTES-VOUS.
599. Mais ici Augustin soulève une question. D’abord il dit : QUAND ON VOUS INSULTERA, et ensuite : ET [QUAND] ON DIRA TOUTE SORTE DE MAL, ce qui semble être la même chose. Mais il faut savoir qu’insulter, c’est offenser quelqu’un qu’on voit, tandis que dire toute sorte de mal, c’est dénigrer un absent. Insulter, c’est faire beaucoup d’affronts, Jr 15, 10 : Tout le monde me maudit. 1 P 2, 23 : Lui, quand il était insulté [il ne rendait pas l’insulte]. Ainsi, HEUREUX [SEREZ-VOUS] QUAND ON VOUS INSULTERA, c’est-à-dire quand on vous offensera en parole et en acte. Chrysostome [dit] : « Le mérite de la vie éternelle consiste en deux choses : faire le bien et supporter le mal. Et de même qu’aucun acte bon, même minime, n’est dépourvu de mérite, de même toute injure a sa récompense. »
600. ET [QUAND] ON VOUS PERSÉCUTERA, c’est-à-dire qu’on vous chassera de ville en ville, 1 Co 4, 12 : On nous maudit et nous bénissons, et Mt 23, 34 : Voici, j’envoie vers vous des prophètes et des scribes, et parmi eux vous en pourchasserez de ville [en ville]. ET QU’ON DIRA [MENSONGÈREMENT TOUTE SORTE DE MAL CONTRE VOUS], c’est-à-dire qu’on vous accablera, qu’on vous accusera de tous les maux, 2 Co 6, 8 : Tenus pour imposteurs [et pourtant véridiques] ; 1 P 4, 14 : [Heureux] si vous êtes outragés pour le nom du Christ, [car l’Esprit de gloire…repose sur vous]. Mais il faut savoir que ceux dont on dit du mal ne sont pas tous bienheureux : il faut premièrement que l’accusation soit mensongère et, deuxièmement, que ce soit à cause du Christ. C’est pourquoi il dit : MENSONGÈREMENT …À CAUSE DE MOI, et cet À CAUSE DE MOI se rapporte à tout ce qui a été dit avant. Note aussi que c’est la même chose qu’il dit [ici] : À CAUSE DE MOI, et plus haut : À cause du Christ.
601. RÉJOUISSEZ-VOUS. Ici, [le Seigneur] enseigne la façon de supporter les maux. Plus haut, quand il parlait de tout, il a dit : HEUREUX CEUX QUI SUBISSENT, c’est-à-dire ceux qui ne se révoltent pas. Mais, pour les apôtres, ce n’est pas suffisant : il faut en plus qu’ils sautent de joie, Jc 1, 2 : [Tenez pour] une joie suprême, [mes frères, d’être en butte à toutes sortes d’épreuves] ; Ac 5, 41 : Les apôtres s’en allaient tout joyeux [d’avoir été jugés dignes de subir des outrages pour le Nom]. Augustin [dit] au contraire : « Tu ordonnes de supporter cela, pas de l’aimer. » Il faut dire qu’ils ne doivent pas se réjouir des épreuves, mais de l’espérance qu’ils ont en les supportant, de même que celui qui prend un médicament ne se réjouit pas de l’amertume du médicament, mais de son espoir de guérir.
602. Et il dit : RÉJOUISSEZ-VOUS ET SAUTEZ DE JOIE, et il faut savoir qu’avoir du plaisir, sauter de joie, se réjouir et être dans l’allégresse sont une même chose en fait, avec une différence de degré. Le plaisir, au sens propre, vient de la conjonction de la chose qu’on désire et de celle qui convient. La joie est non seulement dans cette conjonction mais aussi dans la perception qu’on en a. L’allégresse intérieure et l’enthousiasme sont des effets qui suivent la joie et le plaisir, car, par ces derniers, d’abord le cœur se dilate, donc l’allégresse [laetitia] est pour ainsi dire un élargissement [latitia] ; en outre, non seulement le cœur se dilate intérieurement, mais quand [l’allégresse] se manifeste, elle se voit à l’extérieur, et alors on l’appelle exultation [ex-ultation], pour dire qu’elle apparaît à l’extérieur. Il faut se réjouir parce que ce sera pour la confusion des infidèles et la joie des fidèles. Ainsi se réjouissait le bienheureux Laurent sur le gril, d’après ce qu’on lit de lui.
603. Il y a deux causes de joie. Premièrement, la récompense, d’où : CAR VOTRE RÉCOMPENSE [EST] ABONDANTE DANS LE CIEL, c’est-à-dire l’empyrée, d’où 1 Th 4, 16 : Ainsi nous serons toujours avec le Seigneur. Augustin [dit] : « Par ce qu’il dit sur le ciel, il nomme l’objet du bonheur et sa substance, qui ne sera pas dans les choses corporelles mais dans les [réalités] spirituelles », c’est-à-dire dans la jouissance de Dieu. Et ces biens spirituels sont symbolisés par les cieux à cause de leur solidité, de leur consistance. Il dit : ABONDANTE, à cause de la récompense débordante des apôtres, Lc 6, 38 : [C’est] une bonne mesure […qu’on versera dans votre sein] ; Gn 15, 1 : Moi Dieu, ta récompense.
604. Deuxième cause [de joie] : parce qu’il faut se réjouir de l’exemple, d’où : CAR C’EST AINSI. C’est un grand réconfort lorsque certains sont rendus semblables aux grands ancêtres qui nous ont précédés, Ac 7, 52 : Lequel des prophètes [vos pères n’ont-ils pas persécuté] ? ; Jc 5, 10 : Prenez, frères, pour modèles [de souffrance et de patience les prophètes, etc.]. Note que cela représente la dignité du Christ, parce qu’il a ses prophètes souffrant pour lui comme dans l’Ancien Testament, et aussi la dignité des apôtres qui sont assimilés aux prophètes.
605. VOUS ÊTES LE SEL. Plus haut, le Seigneur a montré la dignité des apôtres quant au fait que, dans les épreuves, ils devaient non seulement supporter mais encore se réjouir. Maintenant il dit leur excellence quant au fait qu’ils doivent maintenir autrui éloigné du mal, et c’est pourquoi il les compare au sel : VOUS ÊTES [LE SEL DE LA TERRE]. À ce propos, il fait deux choses. D’abord il détermine leur rôle pour écarter autrui du mal. Deuxièmement, il montre comment ils doivent s’écarter eux-mêmes du mal, en cet endroit : SI LE SEL S’ÉVANOUIT.
606. Il dit donc : VOUS ÊTES LE SEL. Il les compare au sel pour quatre raisons. Premièrement, à cause de la génération du sel qui se fait à partir de l’eau, grâce au vent et à la chaleur du soleil, car la génération spirituelle se fait à partir de l’eau du baptême et par la puissance du Saint-Esprit, Jn 3, 5 : Si quelqu’un ne renaît [d’eau et d’Esprit, il ne peut entrer dans le royaume de Dieu], et grâce à la chaleur du soleil, c’est-à-dire à la chaleur de l’amour qui vient du Saint-Esprit, Rm 5, 5 : L’amour de Dieu [a été répandu dans nos cœurs par le Saint-Esprit].
607. Deuxièmement, à cause des utilisations du sel, dont la première est que tout est assaisonné avec du sel. C’est pourquoi il représente la sagesse que doivent avoir les apôtres, Si 6, 23 : La sagesse de l’enseignement ; Col 4, 5 : [Conduisez-vous] avec sagesse envers ceux du dehors.
608. La deuxième raison était [Lv 2, 13] que dans tout sacrifice on ajoutait du sel, car l’enseignement apostolique doit briller en toute notre œuvre.
609. La troisième raison est qu’il absorbe l’excès de liquide et préserve ainsi de la putréfaction. Ainsi les apôtres par leur enseignement dominaient sur les concupiscences charnelles, 1 P 4, 3 : Il suffit bien d’avoir accompli dans le passé [la volonté des païens en se prêtant aux débauches, etc.] ; Rm 13, 13 : Pas de ripailles [ni d’orgies, etc.].
610. Enfin, le quatrième effet [du sel] est qu’il rend la terre stérile. C’est pourquoi, dit-on, certains vainqueurs semaient du sel autour de la ville qu’ils avaient prise, pour que plus rien ne pousse ; de même aussi l’enseignement évangélique rend la terre stérile pour que les œuvres terrestres ne poussent pas en nous, Ep 5, 11 : Ne prenez aucune part [aux œuvres stériles des ténèbres]. Les apôtres sont donc appelés SEL parce qu’ils ont quelque chose de piquant en éloignant [autrui] du péché, Mc 9, 50 : Ayez du sel en vous-mêmes.
611. Mais on pourrait dire : « Il suffit que j’aie du sel. » Non ! Il faut que les vertus du sel te préservent du péché, et à cela il y a quatre raisons.
612. La première vient de l’incorrigibilité, d’où : SI LE SEL S’ÉVANOUIT. Au sens propre, s’évanouir, c’est perdre sa force, comme le vin fort quand il perd de la force, de même le sel quand il perd son mordant. Mc 9, 49 : Si le sel n’est pas salé, avec quoi l’assaisonnerez-vous ? On s’évanouit donc quand on est soumis au péché, Rm 1, 21 : Ils se sont évanouis dans leurs cogitations. Si, à cause des épreuves ou autre, tu t’éloignes de la vertu qui te rend salé, avec quoi donc te salera-t-on, c’est-à-dire avec quel autre sel [te] salera-t-on ? En effet, si le peuple pèche, il peut être corrigé, mais si c’est un supérieur, personne ne peut l’amender. Os 8, 5 : Jusqu’à quand ne pourront-ils [recouvrer l’innocence ?]. Et il faut noter qu’en Lc 14, 34, il est dit : Si le sel devient insensé, car il y a une grande stupidité à perdre les choses éternelles au profit des temporelles.
613. La deuxième raison vient de l’utilité, d’où : [IL NE SERT PLUS] À RIEN, et Lc 14, 35 explique cela : Ni sur la terre ni sur le fumier, parce qu’il rend la terre stérile et ne fertilise pas le fumier. De même les spirituels, quand ils pèchent, ne sont plus bons à rien, car [ils ne sont pas aptes] aux affaires du monde, comme [le sont] les soldats et autres, Ez 15, 2 : Fils d’homme, pourquoi le bois de vigne vaudrait-il [mieux que le bois de toute branche sur les arbres de la forêt ?]. Ps 13, 3 : Tous ils sont dévoyés.
614. La troisième raison vient du danger qui menace, et elle se ramifie en deux selon les deux dangers. Le premier est l’expulsion, d’où : QU’À ÊTRE JETÉ DEHORS, c’est-à-dire hors de l’Église, Ap 22, 15 : Dehors les chiens. En outre, à ce qu’on lui enlève la dignité du magistère sacerdotal, Os 4, 6 : Parce que tu as repoussé la science [je te rejetterai de mon sacerdoce] ; Mt 21, 43 : [Le royaume de Dieu] vous sera ôté, et ici : À ÊTRE JETÉ DEHORS. Le deuxième danger est de devenir sans valeur, parce que ceux qui commencent à vivre de la vie surnaturelle puis l’abandonnent, deviennent méprisables. Ainsi, À ÊTRE PIÉTINÉ. Lc 14, 30 : [Se moquer de lui en disant :] Voilà un homme qui a commencé à construire, [et il ne peut achever !] ; Ml 2, 8 : Vous vous êtes écartés du chemin et vous en avez fait trébucher beaucoup par l’enseignement. Et il faut noter que selon Augustin, si des saints sont méprisés comme il est dit plus haut, 5, 11 : ET QU’ON DIRA TOUTE SORTE DE MAL, etc., jamais pourtant ils ne peuvent être piétinés, car ils ont toujours le cœur dans le ciel et, au sens propre, ceux qu’on piétine sont couchés par terre.
615. VOUS ÊTES LA LUMIÈRE. Ici est présentée la troisième dignité des apôtres. En effet, de même qu’ils doivent écarter autrui du mal, de même ils doivent aussi éclairer. À cet égard, [le Seigneur] fait deux choses : d’abord, il montre leur dignité ; deuxièmement, il écarte la timidité, en cet endroit : UNE VILLE NE PEUT…
616. Il dit donc : VOUS ÊTES LA LUMIÈRE DU MONDE, sous-entendu, pas seulement de la Judée ou de la Galilée, mais du monde entier, Ac 13, 47 : Car ainsi vous l’a ordonné le Seigneur : « Je t’ai établi lumière des nations. » Chose étonnante, [cette lumière] était à peine connue dans son propre pays mais parvint à toute la terre.
617. On objecte qu’il semble que ce terme LUMIÈRE ne convienne qu’au Christ, Jn 1, 8 : Lui [Jean Baptiste], il n’était pas la lumière, et ensuite [Jn 1, 9] : [Le Verbe] était la vraie lumière. Il faut dire que seul le Christ est lumière par essence, mais les apôtres sont appelés lumière éclairée, c’est-à-dire par participation, comme l’œil est lumière éclairante et pourtant éclairée.
618. Et note que ces trois choses – HEUREUX ÊTES-VOUS QUAND ON VOUS INSULTERA ; VOUS ÊTES LE SEL ; et VOUS ÊTES LA LUMIÈRE – semblent aller avec les trois dernières béatitudes, c’est-à-dire [la première] avec HEUREUX CEUX QUI SUBISSENT PERSÉCUTION ; la deuxième avec HEUREUX LES FAISEURS DE PAIX, car ils font la paix en eux et en autrui ; et la troisième avec HEUREUX LES CŒURS PURS. Car si les apôtres furent excellents en ces trois dernières, [ils le furent] beaucoup plus dans celles d’avant.
619. Le Seigneur avait dit : HEUREUX ÊTES-VOUS QUAND ON VOUS INSULTERA, et CEUX QUI SUBISSENT PERSÉCUTION. Ils pourraient donc dire : « Nous allons supporter tellement de persécutions ! Nous voulons donc nous cacher. » C’est pourquoi le Seigneur écarte ensuite la timidité, d’où : UNE VILLE [SITUÉE SUR UNE MONTAGNE] NE PEUT SE CACHER. D’abord il interdit la dissimulation ; deuxièmement, il montre de quelle façon ils doivent se manifester, en cet endroit : QU’AINSI VOTRE LUMIÈRE [BRILLE DEVANT LES HOMMES].
620. Qu’ils ne doivent pas se cacher, il le prouve par deux raisons. Premièrement, ils ne ourraient pas, même s’ils voulaient : UNE VILLE SITUÉE SUR UNE MONTAGNE, etc. ; deuxièmement, ils n’ont pas le droit : ON N’ALLUME PAS [UNE LAMPE POUR LA METTRE SOUS LE BOISSEAU].
621. Tout d’abord, UNE VILLE [SITUÉE SUR UNE MONTAGNE] NE PEUT [SE CACHER]. La VILLE était le rassemblement des fidèles, c’est-à-dire le groupe des apôtres lui-même, Ps 86, 3 : Il parle de toi pour ta gloire, [cité de Dieu]. Elle était SITUÉE SUR UNE MONTAGNE, c’est-à-dire sur le Christ, Mi 4, 1 : La demeure [du Seigneur] sera une montagne ; Dn 2, 34 : Une pierre se détacha […et vint frapper la statue…et la brisa…et la pierre devint une grande montagne]. Ou bien : SUR UNE MONTAGNE, c’est-à-dire dans la perfection de la justice, Ps 35, 7 : Ta justice, comme une montagne.
622. UNE VILLE SITUÉE SUR UNE MONTAGNE NE PEUT SE CACHER : ainsi en est-il des apôtres, dit Chrysostome. Les hommes installés tout en bas, s’ils pèchent, peuvent se cacher ; mais s’ils sont installés au sommet, ils ne peuvent pas, 1 R 1, 20 : C’est vers toi [monseigneur le roi] que les yeux de tout Israël regardent.
623. Hilaire donne une autre explication mais c’est presque le même sens : la VILLE SUR UNE MONTAGNE, c’est le Christ, parce que la ville relève de la nature humaine qu’il a en commun avec nous, Jr 1, 18 : Aujourd’hui je t’ai établi comme ville [fortifiée]. Il est SUR UNE MONTAGNE, car [il est] sur la divinité qui est une montagne, Ps 67, 16 : Montagne de Dieu, montagne grasse. C’est pourquoi le Christ n’a pu rester invisible, et c’est pourquoi vous, [mes] apôtres, vous n’avez pas le droit de m’occulter.
624. Le deuxième point commence en cet endroit : ET ON N’ALLUME PAS [UNE LAMPE POUR LA METTRE SOUS LE BOISSEAU], comme s’il disait : « Même en supposant qu’on puisse [se] cacher, vous n’avez pas le droit. Car personne, recevant un bienfait, n’a le droit d’agir contre l’intention du donateur. Dieu vous a donné la science pour que vous la communiquiez. » 1 P 4, 10 : Chacun selon la grâce reçue, [mettez-vous au service les uns des autres]. Ainsi, ON N’ALLUME PAS UNE LAMPE. ON, c’est-à-dire les hommes, ou le Père, le Fils et le Saint-Esprit.
625. Par LAMPE on peut comprendre d’abord l’enseignement évangélique, Ps 118, 105 : Une lampe pour mes pieds, [ta parole, une lumière sur ma route], car la lampe a une lumière incorporée. La lumière de la vérité a été mise dans l’Écriture sainte ; elle a été allumée par le Père et le Fils et le Saint-Esprit.
Ou bien par LAMPE on peut comprendre les apôtres en tant que la lumière de la grâce a été mise en eux, Jn 5, 35 : Celui-là [Jean Baptiste] était la lampe [qui brûle et qui luit]. Ps 131, 17 : J’ai préparé une lampe [pour mon Messie]. Ou bien par LAMPE [on entend] le Christ, car de même que la lampe est une lumière dans une poterie d’argile, de même la divinité [est] dans l’humanité, 2 R [2 S] 22, 29 : C’est toi [Seigneur] ma lampe.
626. La lampe ainsi comprise, par LE BOISSEAU nous pouvons entendre trois choses. Premièrement, selon Augustin, les choses corporelles, pour deux raisons : la première est que le boisseau est une mesure, Dt 25, 15. Or, ce que nous faisons dans le corps nous sera payé de retour, 2 Co 5, 10 : Car il faut que tous nous soyons mis à découvert [devant le tribunal du Christ, pour que chacun récupère ce qu’il aura fait, en bien ou en mal, pendant qu’il était dans son corps]. Ou bien parce que tous les corps sont mesurables. Or, les choses divines [sont] infinies, car elles dépassent la mesure. Donc ceux qui mettent LA LAMPE SOUS LE BOISSEAU sont ceux qui rapportent leur enseignement à l’intérêt temporel, car celui-ci est plus précieux [pour eux]. À l’encontre de cela, l’Apôtre [dit en] 1 Th 2, 5 : Jamais nous n’avons eu [un mot de flatterie ni une arrière-pensée de cupidité].
627. En second lieu, selon Chrysostome, on appelle BOISSEAU les gens du monde, car ils sont vides en haut et consistants en bas. En effet, en haut, ils sont insensés puisqu’ils ne comprennent rien au Saint-Esprit, 1 Co 2, 14 : L’homme animal [ne perçoit pas ce qui est de l’Esprit de Dieu]. Mais en bas, pour les affaires du monde, ils sont avisés, Lc 16, 8 : Les fils de ce monde [sont plus avisés que les fils de lumière]. Cette interprétation est plus littérale. Ainsi donc, selon ce [point de vue], la lampe est mise SOUS LE BOISSEAU quand l’enseignement est occulté par peur mondaine, Is 51, 12 : Qui es-tu pour craindre l’homme ? 2 Tm 2, 9 : [Pour lui] je souffre jusqu’à porter des chaînes.
628. En troisième lieu, si par la LAMPE on entend l’enseignement évangélique ou le Christ, alors par LE BOISSEAU on peut entendre la Synagogue, car le Christ ne s’est pas incarné pour demeurer caché en Judée, mais pour se manifester au monde entier, Is 49, 6 : Je t’ai établi lumière [pour les nations].
629. MAIS SUR LE LAMPADAIRE. Cela peut s’expliquer de trois façons, car LE LAMPADAIRE peut représenter le corps, et la LAMPE l’enseignement évangélique. LE BOISSEAU et LE LAMPADAIRE sont donc la même chose. [C’est] comme s’[il disait] : « L’enseignement évangélique ne doit pas être mis sous les choses temporelles ; toutes choses doivent être à son service. Donc quand tu donnes tes biens, ton corps et même ta vie à la mort par amour du Christ, tu mets la lampe SUR LE LAMPADAIRE. » Ou bien par LE LAMPADAIRE, on entend l’Église, car ceux qui sont une lampe sont placés en hauteur, Si 26, 17 : Une lumière brillant [sur un lampadaire sacré]. Mais si on voit [dans la lampe] l’image du Christ, alors LE LAMPADAIRE est la croix, Col 1, 20 : [En faisant la paix] par le sang de sa croix.
630. POUR QU’ELLE BRILLE POUR TOUS. Il y a deux explications à cela : premièrement, la maison peut représenter l’Église, 1 Tm 3, 15 : Que tu saches comment te comporter [dans la maison de Dieu] ; deuxièmement, la maison est le monde entier, He 3, 4 : Car toute maison est construite [par quelqu’un, et celui qui a tout construit, c’est Dieu].
631. Ensuite est présentée la façon dont ils doivent se manifester. Premièrement, il aborde la façon dont ils doivent briller DEVANT LES HOMMES en les éclairant, Ep 3, 8 : Mais à moi, le plus petit de tous les saints, [a été confiée cette grâce d’annoncer aux païens etc.] ; deuxièmement, il aborde l’ordre, DE SORTE QU’ILS VOIENT [VOS BONNES ŒUVRES], Jc 2, 18 : Montre-moi [ta foi sans les œuvres, moi] c’est par les œuvres que [je te montrerai ma foi] ; troisièmement, la fin, car ce n’est pas pour la gloire personnelle, 2 Co 2, 17 : Nous ne sommes pas comme la plupart [qui frelatent la parole de Dieu]. Ainsi, ILS GLORIFIENT [VOTRE PERE QUI EST AUX CIEUX]. Car c’est pour la gloire de Dieu que nous devons faire le bien, pour que, par une vie bonne, Dieu soit glorifié, 1 Co 10, 31 : Manger, [boire ou autre, tout ce que vous faites, faites-le pour la gloire de Dieu].
632. NE PENSEZ PAS [QUE JE SUIS VENU ABOLIR LA LOI OU LES PROPHÈTES]. Note ici que le Seigneur a accompli la loi de cinq façons : premièrement, parce qu’il a accompli lui-même ce qui était préfiguré, Lc 22, 37 : Il faut que s’accomplisse [en moi ceci qui est écrit] ; deuxièmement, en observant les prescriptions légales, Ga 4, 4 : Quand fut venue la plénitude [du temps, Dieu envoya son Fils] ; troisièmement, en opérant par la grâce, c’est-à-dire en sanctifiant par l’Esprit Saint, ce que la loi ne pouvait faire, Rm 8, 3 : Car ce qui était impossible [à la loi, Dieu en envoyant son Fils, etc.] ; quatrièmement, en satisfaisant pour les péchés par lesquels nous étions devenus transgresseurs de la loi : la transgression enlevée, il accomplit la loi, Rm 3, 25 : Lui que Dieu a exposé comme propitiation ; cinquièmement, en ajoutant à la loi des parachèvements qui portaient soit sur le sens de la loi, soit pour une plus grande perfection de la justice.
633. Note que la loi est abolie de trois façons : en la niant totalement, en l’expliquant mal, ou en n’accomplissant pas la morale.
634. NE PENSEZ PAS…Une fois exposé le bonheur à quoi tend son enseignement, le Christ commence ici à faire connaître son enseignement. Premièrement, il découvre son intention ; deuxièmement, il propose la règle et les préceptes de son enseignement, en cet endroit : CAR JE VOUS DIS, [JUSQU’À CE QUE PASSENT CIEL ET TERRE, etc.].
635. À propos du premier point, il fait deux choses : premièrement, il rejette l’opinion reçue ; deuxièmement, il établit parallèlement la vérité, en cet endroit : JE NE SUIS PAS VENU [ABOLIR MAIS ACCOMPLIR].
636. Le Seigneur avait dit aux apôtres [5, 11] : HEUREUX SEREZ-VOUS QUAND ON VOUS INSULTERA, etc. Les apôtres pouvaient donc se douter que l’enseignement qu’ils auraient à transmettre serait tel qu’ils devraient se cacher. Comme si le Christ disait quelque chose contre la loi ! C’est pourquoi le Seigneur exclut cette [hypothèse] en disant : NE PENSEZ PAS QUE, etc. En outre, c’est parce qu’on pourrait dire que nul autre prophète, après Moïse qui l’a donnée, n’a aboli la loi, que le Seigneur a dit que lui allait l’amplifier, d’où : MAIS L’ACCOMPLIR. Car nul ne l’a accomplie.
637. Note que cette parole est très efficace contre ceux qui condamnent la loi comme si elle venait du diable, 1 Jn 3, 8 : [C’est pour détruire les œuvres du diable] que le Fils de Dieu est apparu. Mais lui-même confesse : JE NE SUIS PAS VENU ABOLIR LA LOI. Elle n’est donc pas l’œuvre du diable. C’est par cet argument que quelqu’un fut converti à la foi et devint frère prêcheur.
638. C’est pourquoi les manichéens détestent beaucoup ce chapitre, et Faustus a fait beaucoup d’objections, selon Augustin, et toutes les objections se ramènent à trois. D’abord à partir de l’autorité de la loi, car il est dit en Dt 4, 2 : On n’ajoutera rien à la parole que je vous dis, et on ne retranchera rien. Or, le Christ a ajouté. Donc il a agi contre la loi. Deuxièmement, aussi en He 8, 13 : En disant « alliance nouvelle » il a rendu caduque la première, etc. Or, le Christ a dit qu’il instituait une nouvelle loi, Mt 26, 28 : Ceci est mon sang, [le sang de l’alliance, qui va être répandu pour une multitude en rémission des péchés]. Donc il a détruit l’ancienne. Troisièmement, Jn 13, 15 : Je vous ai donné l’exemple [pour que vous fassiez vous aussi comme j’ai fait pour vous]. Donc toute action du Christ est un véritable enseignement. S’il accomplit, nous devons donc nous aussi accomplir : en conséquence, nous devons être circoncis et observer toutes les prescriptions légales. Cette [objection] est commune aux nazaréens et aux manichéens. Faustus disait que soit ces paroles n’ont pas été dites par Jésus mais par Matthieu qui n’a pas assisté au sermon, et que Jean qui y était n’en a pas parlé ; soit si le Christ [les] a dites et Matthieu écrites, l’évangile s’explique autrement. Car dans l’Écriture sainte, la loi s’entend de trois façons : la loi de Moïse, Rm 7, 6 : Nous sommes libérés de la loi de mort [dans laquelle nous étions détenus, afin de servir dans la nouveauté de l’Esprit, et non dans la vétusté de la lettre] ; la loi naturelle, Rm 2, 14 : Quand des païens qui n’ont pas de loi [font naturellement ce que dit la loi, bien que n’ayant pas de loi ils sont à eux-mêmes une loi] ; la loi de vérité, Rm 8, 2 : La loi de l’Esprit [de la vie en Jésus Christ m’a libéré de la loi de péché et de mort].
639. Ainsi il y a donc trois preuves [tirées] de l’ancienne loi, de la loi naturelle, Tt 1, 12 : L’un d’eux, leur propre prophète, a dit : « Crétois, [perpétuels menteurs »], etc., [et de la loi] de vérité, Mt 23, 24 : Voici, j’envoie vers vous [des prophètes, des sages et des scribes].
640. Ce qu’il dit ici, JE NE SUIS PAS VENU, etc., doit donc être compris de la loi naturelle ou de vérité, qui se trouve aussi chez certains anciens pères. Un signe de cela, c’est que le Seigneur, quand il parlait des préceptes, paraissait en approuver certains, et d’autres non, en tout cas ceux qui sont propres à la loi de Moïse, comme celui-ci : Œil pour œil, et d’autres du même genre.
641. Mais voici les objections d’Augustin à ces [arguments]. Premièrement, quiconque nie quelque chose de l’Évangile, pourra, avec une raison égale, nier n’importe quoi d’autre et ainsi annuler l’Écriture ; mais un homme de foi doit croire tout ce qui est dans l’Écriture. Deuxièmement, ce que dit [Faustus] : « Il parle d’une autre loi et [d’autres] prophètes », est faux car, dans tout le Nouveau Testament, il est question partout de la loi, comprise comme la loi de Moïse, Rm 9, 4 : À qui appartiennent [l’adoption filiale, la gloire, les alliances], la législation, [le culte, les promesses] ? Le Seigneur, lui aussi, parle donc d’elle. Par conséquent, il faut voir d’abord comment le Christ est venu accomplir la loi et ensuite nous résoudrons les arguments.
642. Il faut donc savoir que le Christ a accompli la loi et les prophètes de cinq façons. Premièrement, parce que ce qui était préfiguré dans la loi et les prophètes à propos du Christ, il l’a accompli en acte, Lc 24, 44 : Il faut que s’accomplisse [tout ce qui est écrit de moi dans la loi de Moïse, les prophètes et les psaumes] ; deuxièmement, en observant les prescriptions légales à la lettre, Ga 4, 4 : Quand vint la plénitude [du temps, Dieu envoya son Fils, né d’une femme, né sujet de la loi] ; troisièmement, en faisant grâce, ce que la loi naturelle ne pouvait faire, car toute loi est faite pour que nous soyons rendus justes, mais le Christ a fait cela par l’Esprit Saint, Rm 8, 3 : Car ce qui était impossible à la loi, [impuissante du fait de la chair, Dieu en envoyant son Fils avec une chair semblable à celle du péché, etc.] ; quatrièmement, selon Augustin, en satisfaisant pour les péchés par lesquels nous étions devenus transgresseurs de la loi, et par conséquent, en enlevant la transgression, on dit qu’il a accompli la loi, Rm 3, 25 : Lui que Dieu a exposé comme propitiation, etc. ; cinquièmement, en ajoutant à la loi des parachèvements, soit sur le sens de la loi, soit pour une plus grande perfection de la justice, He 7, 19 : [Car la loi] n’a [amené] personne à la perfection.
643. Et telle paraît être l’intention du Christ, car après avoir mentionné toutes les prescriptions légales, il a ajouté : SOYEZ PARFAITS COMME VOTRE PÈRE CÉLESTE EST PARFAIT (5, 48).
644. Donnons donc aux arguments de Faustus la même solution qu’Augustin. À [l’argument] : On n’ajoutera pas de parole (Dt 4, 2), il faut dire que le Christ n’a pas ajouté mais expliqué. En effet, eux comprenaient [que Dieu parlait] de l’acte d’homicide quand il a dit : Tu ne tueras pas, mais le Christ a expliqué qu’il a interdit aussi la haine et la colère. Et à [cet argument] : En disant « alliance nouvelle », il rend caduque la première (He 8, 13), il faut dire que cette « nouvelle » [alliance] est la même, car celle-là était la figure et celle-ci [est] l’accomplissement des figures. À [l’argument] que nous devons respecter les observances, il faut dire qu’on peut signifier quelque chose par des façons de parler et des figures, mais que, quel que soit le mode d’expression, le sens n’est pas différent. Avant que le Christ naisse, on a pu dire : « Le Christ va naître et mourir », et maintenant on dit : « Le Christ est né », et des choses de ce genre, et pourtant cela est exprimé sous forme de figure, parce que le fait passé et le fait futur sont énoncés avec des mots différents. C’est pourquoi ce qui est signifié en images comme devant avoir lieu, une fois que cela a eu lieu, on l’exprime en tant que fait présent par des images nouvelles, c’est-à-dire les sacrements de la nouvelle loi. C’est pourquoi le Christ, bien qu’il ait accompli [la loi], cependant, parce que la vérité est déjà venue, quiconque [l’observerait] ferait injure à la vérité. C’est donc ainsi que se comprend : JE NE SUIS PAS VENU ABOLIR.
645. AMEN, JE VOUS DIS, [AVANT QUE PASSENT CIEL ET TERRE, PAS UN IOTA, PAS UN PETIT TRAIT NE DISPARAÎTRA DE LA LOI, QUE TOUT NE SE RÉALISE.] Ici est abordée la raison de l’accomplissement, et elle paraît donner trois justifications : la première, à cause de l’immuabilité de la loi ; la deuxième, à cause de la peine encourue par ceux qui la violent ; la troisième, à cause de la récompense de ceux qui l’accomplissent. Le second point [se trouve] en cet endroit : QUI VIOLERA. Le troisième, en cet endroit : QUI FERA ET ENSEIGNERA.
646. [Le Seigneur] dit donc : AMEN, et il faut savoir que dans l’ancienne loi furent préfigurés tous les mystères du Christ, mais, comme dit Am 3, 7 : Le Seigneur ne fait rien dont il n’ait révélé [le secret à ses serviteurs les prophètes]. Les mystères du Christ dureront donc jusqu’à la fin ultime, Mt 28, 20 : Voici, je suis avec vous [pour toujours jusqu’à la fin du monde]. Les mystères des prophètes n’ont donc pas été tous accomplis par la première venue du Christ ; non, ils s’accompliront jusqu’à la fin du monde. Et ce qu’il a dit ne peut être changé, Nb 23, 19 : Est-ce le Seigneur qui a dit et ne fait pas ? Si la loi a prédit ce qui va arriver, il faut aussi que cela arrive nécessairement. C’est pourquoi il dit : AMEN, JE VOUS DIS, c’est-à-dire tout s’accomplira successivement jusqu’à la fin du monde. Il faut savoir qu’AMEN est de l’hébreu, et aucun traducteur, par respect pour ce mot que le Seigneur employait souvent, n’a osé le changer. Tantôt il est pris comme nom, AMEN, « en vérité » ; tantôt, comme ici, il est un adverbe, « vraiment » ; tantôt il signifie « ainsi soit-il », comme dans le psaume, Ps 40, 14, où, au lieu de « ainsi soit-il », nous [disons] en hébreu amen. C’est pourquoi on dit ce vers : Pour »vrai, vraiment, ainsi soit-il », on dit : Amen.
Ici, le Seigneur éveille donc l’attention de l’auditoire.
647. JUSQU’À CE QUE PASSENT, non selon la substance mais selon la disposition, 1 Co 7, 31 : Car elle passe, la figure [de ce monde] ; 2 P 3, 12 : [L’avènement du jour de Dieu où] les cieux enflammés [se dissoudront et où les éléments embrasés se fondront].
JUSQU’ À CE QUE : jusqu’à la fin du monde.
648. IOTA. Iota en grec est la lettre que nous appelons i. En hébreu, on l’appelle yod. Iota en grec représente le i, et c’est la neuvième lettre (car chaque lettre représente quelque nombre). Elle tend donc à la perfection du décalogue, et c’est peut-être pour cela qu’il a mis IOTA plutôt que yod, de l’avis des saints.
649. On met de petits signes au-dessus des lettres, tant en hébreu qu’en grec, mais pour des raisons différentes, car en hébreu, aleph se prononce tantôt a tantôt é, et on s’y reconnaît grâce à des points, et c’est eux qu’on appelle [en latin] apex [« petit trait »]. En grec, les signes qu’on met au-dessus des lettres servent à distinguer les aspirations et les accents [toniques], et ces signes s’appellent aussi apex pour les Grecs. Le Seigneur veut donc dire qu’il n’y a rien, même minime, qui ne doive être accompli.
650. QUI VIOLERA. Ici est abordée la deuxième raison, elle est prise du châtiment de ceux qui violent la loi, comme [s’il disait] : « Quiconque la violera sera passible de châtiment comme transgresseur de l’observance divine. » Or, ce sont de très petits commandements, selon Chrysostome, que les commandements du Christ. Ainsi, QUI VIOLERA UN DE CES TRÈS PETITS PRÉCEPTES que je vais dire. Et il continue ainsi : « La loi ne peut être abolie, donc puisque je ne l’abolis pas, quiconque l’abolira sera passible de châtiment. »
651. Et on les appelle TRÈS PETITS d’abord à cause de leur humilité, de même qu’il s’appelle lui-même très petit, Mt 18, 3 : Si vous ne devenez [comme les tout petits, vous n’entrerez pas, etc.]. Ou bien on les appelle TRÈS PETITS par rapport à la transgression, car celui qui les viole pèche moins, mais les préceptes du Christ sont plus grands que la loi en ce qui concerne l’observance, car la loi prescrit : Tu ne tueras pas, et le Christ de ne pas se mettre en colère.
652. Augustin et Jérôme parlent autrement : c’est littéralement qu’il parle des TRÈS PETITS PRÉCEPTES qui sont dans la loi, parce qu’il dit : UN IOTA et UN PETIT TRAIT, et on les appelle TRÈS PETITS parce que les principaux sont : Tu aimeras le Seigneur ton Dieu, et ton prochain. Certaines observances sont donc appelées TRÈS PETITS PRÉCEPTES, comme beaucoup [de ceux du chapitre] 19 du Lévitique. Et il dit cela pour se moquer des pharisiens, car les pharisiens à cause de leurs observances en transgressaient beaucoup, Mt 15, 6 : Vous avez annulé [la parole de Dieu au nom de votre tradition].
653. La loi est violée de trois façons : premièrement, en entier, lorsqu’on la refuse ; deuxièmement, en l’interprétant mal ; troisièmement, en n’en accomplissant pas les prescriptions.
654. ET ENSEIGNERA. Celui qui agit mal est en tort, mais encore plus en tort celui qui enseigne aux autres à mal agir, Ap 2, 14 : Tu en as qui tiennent la doctrine de Balaam. C’est pourquoi il dit : QUI VIOLERA ET ENSEIGNERA, à savoir, à violer les commandements. Et d’après cela, il semble que celui qui les viole sera AU ROYAUME DES CIEUX. Mais il faut savoir que, selon Augustin, le ROYAUME DES CIEUX signifie ici la vie éternelle, et le Seigneur a voulu donner à comprendre que nul n’y sera QUI VIOLERA ET ENSEIGNERA, etc., car il n’y aura là que du grand, Rm 8, 30 : Ceux qu’il a rendus justes, [il les a aussi glorifiés]. C’est pourquoi celui qui est trop petit n’entrera jamais.
655. Deuxièmement, selon Raban, c’est ainsi : les hommes cherchent la renommée auprès des hommes parce que c’est une gloire d’être réputé grand au royaume des hommes ; mais QUI VIOLERA (…) SERA APPELÉ LE PLUS PETIT AU ROYAUME DES CIEUX…en n’y étant pas ! Car y est considéré comme petit celui qui transgresse les commandements, et comme LE PLUS PETIT celui qui enseigne à les transgresser. Cette [explication] est assez bonne.
656. Chrysostome [explique] autrement : parfois l’Écriture appelle ROYAUME DES CIEUX le jugement final, comme dit le psaume, Ps 96, 1 : Le Seigneur a régné, etc., et là il y aura des classes diverses, et, dans la plus petite, celui qui enseigne à transgresser les commandements, parce que dans cette optique, même ceux qui sont en enfer sont concernés par le royaume des cieux.
657. Grégoire [dit] que [le royaume des cieux signifie] l’Église, d’où : IL SERA APPELÉ LE PLUS PETIT dans l’Église, parce que celui dont la vie est méprisée, ce qui l’attend, c’est que sa prédication soit dédaignée.
658. QUI FERA ET ENSEIGNERA. Grand celui qui agit bien, plus grand celui qui fait et enseigne. Il aura donc une plus grande gloire, Mt 10, 32 : Qui se déclarera pour moi [devant les hommes, moi aussi je me déclarerai pour lui devant mon Père]. Sg 19, 22 : De toutes les manières, Seigneur, tu as magnifié ton peuple [et tu l’as glorifié].
659. MAIS JE VOUS DIS : « SI VOTRE JUSTICE N’ABONDE PAS PLUS [QUE CELLE DES SCRIBES ET DES PHARISIENS]. » Plus haut, le Seigneur a montré que son intention n’était pas d’abolir la loi mais de l’accomplir. Ici il commence donc à l’accomplir.
660. Dans la loi il y avait quatre choses : des préceptes moraux, des prescriptions légales, des symboles, et des promesses. Le Seigneur accomplit en paroles trois de ces choses : la morale, les promesses et les dispositions légales, c’est-à-dire qu’il enseigne à les accomplir ; quant aux symboles, il les a accomplis en actes dans sa Passion. C’est pourquoi cette partie se divise en trois : premièrement, il accomplit la loi quant aux préceptes moraux ; deuxièmement quant aux promesses ; troisièmement quant aux prescriptions légales.
661. Les préceptes moraux sont de deux espèces : des interdictions et des permissions. Premièrement, il accomplit les premiers ; deuxièmement, les seconds, en cet endroit : IL A ÉTÉ DIT : [QUI RÉPUDIERA, etc.], Mt 5, 31.
662. À propos du premier point, il fait deux choses : premièrement, il interdit l’homicide ; deuxièmement, l’adultère, en cet endroit : VOUS AVEZ ENTENDU [QU’IL A ÉTÉ DIT] : « TU NE FERAS PAS D’ADULTÈRE » [5, 27].
663. À propos du premier point, il fait deux choses : d’abord il présente la nécessité ; deuxièmement l’accomplissement, en cet endroit : VOUS AVEZ ENTENDU.
664. Il dit donc : JE VOUS DIS [ : « SI VOTRE JUSTICE N’ABONDE PAS PLUS]. » Notez que JUSTICE est pris dans deux sens : parfois elle est une vertu particulière, une des quatre cardinales, et elle a une matière déterminée, c’est-à-dire des biens variables qui servent à l’usage de la vie ; ailleurs on l’appelle une vertu générale, qui est la vertu commune que le Philosophe appelle justice légale et qui concerne l’accomplissement de la loi. C’est l’acception qu’elle a ici.
665. PLUS QUE CELLE DES SCRIBES. Et il dit : DES SCRIBES ET DES PHARISIENS, car ceux-ci étaient supérieurs en justice légale parce qu’ils rajoutaient encore des observances. Pour indiquer l’excellence du Nouveau Testament, [le Seigneur] montre donc que celui-ci surpasse même leur justice. C’est pourquoi on dit qu’il est plus petit dans le royaume des cieux, c’est-à-dire que l’Église est plus grande que lui. Le sens est donc : SI VOTRE JUSTICE N’ABONDE PAS PLUS (c’est-à-dire n’est pas plus parfaite) QUE CELLE DES SCRIBES ET DES PHARISIENS, VOUS N’ENTREREZ PAS, etc.
666. Et il faut savoir que le statut de l’Évangile est intermédiaire entre le stade de la loi et [celui] de la gloire, et cela est évident, car en Ga 4, 3, l’Apôtre compare le stade de la loi à l’enfance et l’Évangile à l’âge adulte, et il dit [Ga 4, 3‑4] : Tant que nous étions enfants [nous étions asservis aux éléments du monde, mais quand vint la plénitude du temps, Dieu envoya son Fils, etc.], et avant [Ga 3, 24] : La loi nous servit de pédagogue [jusqu’au Christ], et en 1 Co 13, 11 : Quand j’étais enfant, [je parlais en enfant, etc.]. Il y a donc un état intermédiaire, et cela est naturel, car nul ne peut parvenir à un but sans en dépasser un autre. En effet, nul ne peut arriver à la vieillesse sans passer par l’enfance. Ainsi le Seigneur dit qu’on ne peut parvenir au stade du royaume des cieux sans passer par, etc. De plus, la récompense est gagnée avec une plus grande peine, 2 Co 9, 6 : Qui sème chichement [moissonnera aussi chichement ; qui sème largement moissonnera aussi largement]. Or, dans la loi, il y avait des promesses temporelles et terrestres, Is 1, 19 : Si vous voulez bien [obéir, vous mangerez les produits du terroir], mais ici les promesses sont célestes. La justice doit donc abonder en nous parce que la récompense attendue est plus grande.
667. Une objection se pose à propos de ce que dit le Seigneur : SI VOTRE JUSTICE N’ABONDE PAS PLUS, etc. La justice de la loi consiste à accomplir le décalogue. Or, qui accomplit les préceptes du décalogue aura la vie éternelle, Mt 19, 17 : Si tu veux entrer dans la vie, [observe les commandements]. Première solution : on dit généralement que ceux qui observent le décalogue n’ont jamais pu entrer, sinon par la foi et par la rédemption du sang du Christ, Ga 2, 21 : Car si la justice vient de la loi, [c’est donc que le Christ est mort pour rien]. Et c’est pourquoi il faut dire que ceci : Si tu veux entrer dans la vie, [observe les commandements], est à comprendre en supposant la foi. Or, les scribes et les pharisiens n’avaient pas la foi, Rm 9, 31[‑32] : Tandis qu’Israël qui poursuivait la loi de justice n’a pas atteint la loi. Pourquoi ? Parce qu’[au lieu de recourir à la foi, ils comptaient sur les œuvres]. Et cette solution est assez bonne.
668. Une autre [solution est donnée par] Augustin : il dit que tous ces accomplissements que le Christ fait sont tous contenus dans l’ancienne loi, parce que là aussi la colère est interdite, Lv 19, 17 :Tu n’auras pas dans ton cœur de haine pour ton frère. Qu’est-ce que le Seigneur a donc ajouté ? Il faut dire qu’il ajoute quant à la mauvaise compréhension des scribes et des pharisiens, qui croyaient que dans le précepte : Tu ne tueras pas, n’étaient interdits que les actes d’homicide, exception faite de ceux [causés] par la peur. Le Seigneur a donc expliqué cela, et c’est pourquoi il ne dit pas simplement : « Si votre justice n’abonde pas plus que la loi », mais SI VOTRE JUSTICE N’ABONDE PAS PLUS QUE CELLE DES PHARISIENS.
669. Encore une autre solution d’Augustin : le Christ avait dit : QUI FERA ET ENSEIGNERA..., et QUI VIOLERA... Or, les scribes et les pharisiens ne font pas et enseignent, Mt 23, 3 : Car ils disent [et ne font pas]. SI VOTRE JUSTICE N’ABONDE PAS PLUS, etc. signifie donc : « Ce que vous dites, faites-le aussi. »
VOUS N’ENTREREZ PAS [DANS LE ROYAUME DES CIEUX].
670. Mais il reste une autre question, car le Seigneur a dit : DONC QUI VIOLERA… SERA APPELÉ LE PLUS PETIT DANS LE ROYAUME DES CIEUX, et qui ne surpasse pas n’entrera pas. Donc qui viole y sera.
671. Chrysostome donne cette solution : être dans le royaume, c’est autre chose que d’y entrer, car, à proprement parler, ceux-là entrent qui ont part à la propriété du royaume, mais ceux qui y sont, sont ceux qui s’arrêtent à un stade quelconque. Ainsi, même de ceux qui sont détenus en prison, on peut dire qu’ils sont dans le royaume. Il en est de même des cieux, car ceux qui sont condamnés à une peine sont dans le royaume, mais ils ne participent pas au règne.
672. Augustin explique autrement : il dit que nous pouvons comprendre par là que le royaume des cieux est de deux sortes : un où n’entrent que ceux qui ont la justice, et un autre où entrent ceux qui la violent, et c’est l’Église présente.
673. VOUS AVEZ ENTENDU [QU’IL A ÉTÉ DIT AUX ANCÊTRES : « TU NE TUERAS PAS. CELUI QUI TUE SERA PASSIBLE DU TRIBUNAL]. » Ici est abordé l’accomplissement du commandement, et à ce propos [le Seigneur] fait trois choses : premièrement, il présente les commandements ; deuxièmement, il les accomplit ; troisièmement, il exhorte à observer l’accomplissement. Le deuxième point [se trouve] en cet endroit : MOI JE VOUS DIS : [QUI SE MET EN COLÈRE CONTRE SON FRÈRE], [5, 22], et le troisième, en cet endroit : DONC SI TU PRÉSENTES TON OFFRANDE [5, 23].
674. À propos du premier point, il fait deux choses : il présente d’abord les commandements sur l’interdiction de l’homicide ; deuxièmement, le châtiment de l’homicide.
675. Il dit donc : VOUS AVEZ ENTENDU [QU’IL A ÉTÉ DIT AUX ANCÊTRES : « TU NE TUERAS PAS] », Ex 20, 13 et Dt 5, 17. Et il dit : AUX ANCÊTRES, car, selon Chrysostome, de même que si un maître dit à un de ses élèves : « Il y a longtemps que je t’ai enseigné l’alphabet, il est temps maintenant que tu apprennes des choses plus importantes », de même le Seigneur [dit], He 5, 12 : Alors qu’[avec le temps vous devriez être devenus] des maîtres, [vous avez de nouveau besoin qu’on vous enseigne les premiers rudiments des oracles de Dieu].
676. Et il faut noter que, sur ce commandement, on fait trois erreurs. Premièrement, certains ont dit qu’il n’était pas permis de tuer même de petits animaux, mais cela est faux, car ce n’est pas péché d’utiliser ce qui est soumis au pouvoir humain, puisque c’est l’ordre naturel que les plantes soient pour la nourriture des animaux, certains animaux pour la nourriture d’autres animaux, et tous pour la nourriture de l’homme, Gn 9, 3 : [Tout ce qui se meut et possède la vie vous servira de nourriture ; je vous donne tout cela] au même titre que la verdure des plantes. Et le Philosophe aussi dit, dans La politique, que la chasse est comme une guerre juste.
677. Deuxièmement, il y a l’erreur de ceux qui ont dit : TU NE TUERAS PAS, sous-entendu : l’homme. Et ils appellent homicides tous les juges séculiers, qui condamnent selon certaines lois. Contre quoi Augustin dit que Dieu ne s’est pas privé du pouvoir de tuer, d’où Dt 32, 39 : C’est moi qui fais mourir et qui fais vivre, etc. Il est donc permis [aux juges] de tuer par mandat de Dieu, car alors c’est Dieu qui agit. Or, toute loi est mandat de Dieu, Pr 8, 15 : C’est par moi que les rois règnent ; Rm 13, 4 : Car ce n’est pas sans cause que [l’autorité porte] l’épée, [elle est un instrument de Dieu pour faire justice et châtier celui qui fait le mal]. Il faut donc comprendre : TU NE TUERAS PAS de ta propre autorité.
678. La troisième erreur est que certains ont cru : TU NE TUERAS PAS autrui, mais le suicide est permis. En effet, on trouve cela à propos de Samson, de Caton, et de certaines vierges qui se sont jetées dans les flammes, suivant ce que cite Augustin. Mais Augustin répond que qui se tue, tue un homme, et qu’on ne doit ni tuer autrui sans l’autorité de Dieu, ni se tuer soi-même, sinon par la volonté de Dieu ou par l’impulsion du Saint-Esprit, et c’est l’excuse de Samson.
679. QUI TUE. Ici est abordé le châtiment : SERA PASSIBLE DE JUGEMENT, c’est-à-dire du châtiment que la loi lui adjugera, Ex 21, 12 [Qui frappe quelqu’un et cause sa mort sera mis à mort].
680. MAIS MOI JE DIS, etc. Une fois présenté le commandement de l’ancienne loi, ici le Seigneur l’accomplit, et cet accomplissement n’évacue pas la loi mais au contraire la complète, car celui qui se met en colère est enclin à l’homicide, mais quand il se met en colère, il ne commet pas d’homicide. D’une certaine façon, cet [accomplissement] est contenu dans ce commandement, car cette loi a été donnée par Dieu, et il y a une différence entre la loi humaine et la loi divine, car l’homme est juge des actes extérieurs, et Dieu des actes intérieurs, 1 R [1 S] 6, 7 : L’homme regarde à l’apparence mais Dieu regarde au cœur. TU NE TUERAS PAS inclut donc aussi le mouvement qui pousse à tuer.
681. Mais il y a deux mouvements qui poussent à nuire au prochain : la colère et la haine. En effet, la haine n’est pas la même chose qu’une colère enracinée, mais à partir de la cause on peut prévoir [l’effet], car la haine naît d’une colère enracinée. Il y a donc une différence, car la colère ne désire pas de mal au prochain, sauf dans la mesure où elle veut se venger ; puis quand la vengeance a eu lieu, la colère se calme. Mais dans la haine, le préjudice est voulu pour lui-même, et jamais ce désir ne se calme. Il est donc plus grave d’être mû par la haine que par la colère. Or, Dieu interdit d’être mû, non seulement par la haine, mais aussi par la colère, qui est pourtant moins grave. 1 Jn 2, 11 : Celui qui hait son frère [est dans les ténèbres].
682. [Le Seigneur] indique trois degrés de la colère. Premier degré : la colère latente dans le cœur ; deuxième degré : la colère qui paraît à l’extérieur ; troisième degré : [la colère] sort avec violence et cause préjudice. Le premier [se trouve] en cet endroit : MAIS MOI JE VOUS DIS : [QUI SE MET EN COLÈRE CONTRE SON FRÈRE], et Augustin dit qu’on doit lire « sans cause » : que QUI SE MET EN COLÈRE sans cause SERA PASSIBLE DU TRIBUNAL. Jérôme dit que « sans cause » n’est pas dans le texte, parce qu’alors une place serait laissée à la colère, mais que le Seigneur ne laisse aucune place à la colère.
683. Mais toute colère est-elle contraire à la vertu ? Il faut savoir que, comme dit Augustin, sur ce sujet les philosophes ont eu deux opinions. Les stoïciens ont dit que nulle passion de l’âme ne convient au sage ; au contraire ils voulaient qu’[il ait] la vertu véritable. Les péripatéticiens, eux, ont dit que la colère convient au sage, mais modérée. Et cette opinion est plus vraie, cela est clair selon l’autorité de l’Écriture, car dans les Évangiles, nous trouvons ces passions attribuées dans une certaine mesure au Christ, en qui fut la plénitude de la sagesse ; et selon la raison, car si toutes les passions étaient contraires à la vertu, il y aurait certaines puissances de l’âme qui seraient consacrées à nuire, parce qu’elles n’auraient pas d’actes qui leur soient conformes, et alors l’irascible et le concupiscible auraient été donnés pour rien aux hommes. Et c’est pourquoi il faut dire que la colère est quelquefois une vertu, et quelquefois non.
684. La colère s’entend de trois façons. Premièrement, dans la mesure où elle est dans le seul jugement de la raison en l’absence d’émotion de l’âme ; alors, on ne l’appelle pas colère mais jugement. Ainsi le Seigneur, quand il punit les méchants, paraît en colère, Mi 7, 9 : Je dois porter la colère du Seigneur.
685. Deuxièmement, dans la mesure où [la colère] est une passion, elle est dans l’appétit sensitif et elle est double, car parfois elle est ordonnée à la raison, contenue dans les limites de la raison, du moins quand on se met en colère autant qu’on doit, contre qui on doit, etc. C’est alors un acte de vertu, et on l’appelle colère par zèle. C’est pourquoi le Philosophe dit aussi que la douceur ne consiste pas à ne se mettre en colère en aucune circonstance. Et c’est pourquoi Chrysostome dit que si toute colère était supprimée, on supprimerait aussi l’éducation, etc. [La colère] n’est donc pas un péché.
686. La troisième colère est celle qui échappe au jugement de la raison et celle-ci est toujours péché, mais tantôt véniel tantôt mortel, et on dira qu’il vient du mouvement le plus mauvais. En effet, quelque chose est péché mortel ou véniel de deux façons : d’après l’espèce ou les circonstances, ou par l’acte et avec le consentement. Par exemple, l’homicide est un acte de péché mortel à cause de son espèce, car il s’oppose directement au commandement divin, et c’est pourquoi le consentement à l’homicide est un péché mortel, parce que si l’acte [est péché] mortel, le consentement aussi, et les choses de ce genre. Or, parfois le péché est mortel par son espèce, mais pourtant le mouvement n’est pas péché mortel, car il n’y a pas consentement, de même que s’il s’élève un mouvement de concupiscence qui pousse à la fornication, mais qu’on n’y consent pas, ce n’est pas mortel. De même la colère est un mouvement qui pousse à venger une injure subie : cela, c’est la colère au sens propre. Si ce mouvement, par exemple dans l’homicide, est seulement dans la passion, de sorte que même la raison soit séduite, c’est donc alors un péché mortel ; mais si la raison n’est pas pervertie, alors il est véniel. Mais si le mouvement n’est pas péché mortel par son genre, alors [même] s’il y a consentement, ce n’est pas [un péché] mortel.
687. Donc ce que dit le Seigneur, QUI SE MET EN COLÈRE CONTRE SON FRÈRE SERA PASSIBLE DU TRIBUNAL, est à comprendre du mouvement qui tend à nuire, lequel mouvement est péché mortel lorsque c’est avec consentement, Qo 12, 14 : [Dieu] amènera [en jugement] toutes les actions [de l’homme, tout ce qui est caché, que ce soit bien ou mal].
688. Ainsi, MAIS MOI JE VOUS DIS. Et note que nul prophète parlant de la loi de Moïse n’a parlé ainsi : MAIS MOI JE VOUS DIS, etc. Ils ne faisaient qu’inciter les gens à observer la loi de Moïse. D’où il est visible que le Seigneur montre qu’il a autorité, montre qu’il est législateur quand il dit : MAIS MOI, etc.
689. Ensuite est abordé le deuxième degré de colère, quand elle paraît extérieurement, sans acte préjudiciable. RACA, selon certains, n’est pas un mot ayant un sens précis, c’est une exclamation de colère.
690. Selon Augustin, c’est comme l’exclamation de douleur « aïe », et cela exprime un sentiment. C’est pourquoi quand enfin la colère éclate extérieurement, ce n’est pas dans l’intention de nuire. Selon Chrysostome, c’est une exclamation de mépris, elle a un accent de mépris. L’un et l’autre de ces comportements est interdit, à savoir manifester de l’amertume envers son frère, comme dit l’Apôtre, Ep 4, 31 : Aigreur, [emportement, colère, clameurs, outrages, tout cela doit être extirpé de chez vous], et le mépriser, Ml 2, 10 : Pourquoi donc sommes-nous méprisants [l’un envers l’autre] ?
691. Selon d’autres, c’est un mot ayant un sens précis, et là-dessus il y a deux opinions, car, selon Augustin, ce mot signifie « déguenillé » et vient de rakos [« manteau grossier »], et cette opinion concorde avec celle de Chrysostome.
692. Selon Jérôme, RACA signifie « vide ». Un RACA serait donc un homme sans cervelle, et c’est une grande injure, bien plus, c’est une injure au Saint-Esprit quand on traite de « vide » un sage frère rempli du Saint-Esprit. Ac 2, 4 : Nous sommes tous remplis du Saint-Esprit. Mais Chrysostome demande : si « vide » [vacuus] est la même chose que « idiot » [fatuus], pourquoi le Seigneur a-t-il dit ensuite : QUI DIRA : « IDIOT » ? Et il a dit que dans toutes les langues il y a des termes qui ont un sens injurieux, mais que l’injure, à l’usage, devient une façon de parler. RACA, bien qu’il signifie « fou », n’a pourtant pas le même usage, car RACA se dit familièrement, et il est péché quand il est dit avec colère.
693. PASSIBLE DE L’ASSEMBLÉE. Augustin [dit] : « Pour Dieu, c’est plus d’être accusé à l’assemblée qu’au tribunal, parce que le tribunal, [c’est] quand le procès de l’accusé est en cours et qu’on ne sait pas encore s’il est coupable », 1 Tm 5, 21[Observe ces règles avec impartialité sans rien faire par favoritisme], mais une fois qu’il est convaincu de crime, on ne débat plus avec l’accusé ; les juges se réunissent en assemblée pour fixer la peine.
694. Hilaire [dit] : « Il est PASSIBLE DE L’ASSEMBLÉE des saints parce que qui a fait injure à l’Esprit Saint mérite d’être condamné par les saints. » Chrysostome dit que les apôtres ont donné cette explication : PASSIBLE DE L’ASSEMBLÉE, c’est-à-dire qu’il est connu pour être de ceux qui se sont assemblés contre le Christ.
695. QUI DIRA : « IDIOT ». Ici [est présenté] le troisième degré [de la colère] : lorsqu’on nuit en paroles. Et de même que celui qui traite de RACA profère une injure contre l’Esprit Saint, de même IDIOT injurie le Fils de Dieu, qui est devenu pour nous sagesse [1 Co 1, 30].
696. SERA PASSIBLE DE LA GÉHENNE DE FEU. C’est le premier endroit où il est fait mention de la géhenne, de sorte que personne avant n’a jamais utilisé ce mot. Jr 19 : aux environs de Jérusalem, il y avait une vallée de délices appelée vallée de Topheth ou des fils d’Ennon. Dans cette vallée, les fils d’Israël pratiquèrent le culte des idoles et Dieu leur fit la menace, par l’intermédiaire de Jérémie, que dans cette vallée leurs cadavres devaient être couchés, d’où Jr 19, 6 : Ce lieu ne sera plus appelé [Tophèt ni vallée de Ben Hinnom, mais bien vallée du carnage]. « Géhenne », en hébreu, veut dire « vallée de Hinnom ». En effet, c’est dans cette vallée que beaucoup furent couchés et tués par Nabuchodonosor alors qu’ils descendaient de Jérusalem. C’est pourquoi le Seigneur appelle le lieu infernal GÉHENNE. Car de même qu’il a changé en biens célestes et éternels les promesses terrestres qui étaient dans l’ancienne loi, de même il a commué en peines éternelles les peines temporelles que l’ancienne loi infligeait.
697. Or, de même qu’il en va pour les fautes, car montrer sa colère extérieurement est plus que la garder à l’intérieur, et porter préjudice est encore beaucoup plus, de même il y a d’abord le tribunal, deuxièmement l’assemblée, troisièmement la peine fixée. Et tout cela – tribunal, assemblée, géhenne – signifie la peine de l’enfer. Il cite plusieurs [noms de lieux] pour montrer la diversité des peines, car ceux qui font du tort seront punis davantage.