15. C’est pourquoi ayant appris quelle est votre foi au Seigneur Jésus, et votre amour envers tous les saints,
16. Je ne cesse pas de rendre des actions de grâces pour vous, me souvenant de vous dans mes prières;
17. Afin que le Dieu de notre Seigneur Jésus-Christ, le Père de gloire, vous donne l’Esprit de sagesse et de révélation pour le connaître;
18. Qu’il éclaire les yeux de votre coeur, pour vous faire savoir quelle est l’espérance à laquelle il vous a appelés, quelles sont les richesses et la gloire de l’héritage qu’il destine aux saints;
19. Et quelle est la grandeur suprême du pouvoir, qu’il exerce en nous qui croyons.
Après avoir énuméré les grâces accordées aux Ephésiens par Jésus Christ, l’Apôtre montre comment son affection s’est accrue pour eux. Cette partie se subdivise en trois : I° saint Paul rappelle d’abord le bien qui lui a été dit des Ephésiens; II° il rend grâces pour les bienfaits qu’ils ont reçus (verset 16) : Je ne cesse pas de rendre des actions de grâce, etc. III° Il y joint sa prière pour les grâces qu'ils obtiendront encore (verset 16) : me souvenant de vous, etc.
I° Le bien que l’Apôtre a appris des Ephésiens, est de deux sortes. L’un est la foi qui les a unis à Dieu. Quant à ce bien saint Paul dit (verset 15) : C’est pourquoi ayant appris quelle est votre foi au Seigneur Jésus, cette foi qui fait habiter Dieu dans l’homme (ci-après, III, 17) : [Qu’il fasse] que Jésus-Christ habite par la foi dans vos cœurs ; de plus elle purifie les cœurs, (Act., XV, 9) : "Ayant purifié leurs coeurs par la foi", elle justifie sans la Loi ; (Rm III, 28) : "Nous devons reconnaître que l’homme est justifié par la foi, sans les oeuvres de la Loi." L’autre qui les unit au prochain : c'est l’amour, dont il dit (verset 15) : et votre amour, c'est-à-dire les oeuvres de la charité; amour, qui est le signe spirituel du disciple de Jésus-Christ. (Jean, XIII, 35) : "L’on connaîtra à cette marque que vous êtes mes disciples, si vous avez de l’amour, etc.", et auparavant (verset 34) : "Je vous laisse un commandement nouveau, c'est que vous vous aimiez les uns les antres, etc." L’amour, dis-je, envers tous les saints, car tous ceux que nous aimons de charité, nous devons les aimer, ou parce qu’ils sont saints, ou afin qu’ils le deviennent : (Galates VI, 10) : "Pendant que nous en avons le temps, faisons du bien à tous, mais principalement aux enfants de la foi, etc."
II° Quand saint Paul ajoute (verset 16) : "Je ne cesse pas, etc.", il remercie de ces grâces et de ces bienfaits dont on lui a rendu compte, en disant : Je ne cesse pas de rendre grâces, etc.
On objecte qu’il lui était impossible de rendre grâces continuellement pour eux. Réponse : L’Apôtre dit : Je ne cesse pas, à savoir aux moments convenables. Ou encore : je ne cesse pas parce que le sentiment qui me porte à rendre grâces pour vous est habituellement et sans cesse en moi : (Colossiens I, 9) : "Nous ne cessons pas de prier et de demander pour vous, etc." ; (Rm 1, 9) : "Je me souviens sans cesse de vous dans mes prières."
III° Saint Paul prie ensuite pour les grâces qui seront accordées dans l’avenir aux Ephésiens, en disant (verset 16) : me souvenant de vous dans mes prières, etc. Cette partie se subdivise en trois : I. l’Apôtre exprime certaines demandes qu’il fait pour eux; II. il les développe (verset 17) : pour le mieux connaître, etc., III. il montre l’exemplaire et la forme de ce qu’il a demandé (verset 19) : selon l’efficacité de sa force et de sa puissance, etc.
I. Il dit donc, sur le premier de ces points : non seulement je rends grâces pour les bienfaits passés que vous avez reçus, et pour le bien que j’ai appris de vous, mais je demande encore, que ces dons reçoivent à l’avenir un complet accroissement (verset 16) : me souvenant de vous dans mes prières, à savoir afin d’obtenir (verset 17) : que le Dieu de notre Seigneur Jésus-Christ, le Père de gloire, etc… Remarquez que Notre Seigneur Jésus-Christ est Dieu et homme; or, en tant qu’homme, il a un Dieu, puisqu’il est composé d’un corps et d’une âme, qui étant l’un et l’autre créature, dépendent également de Dieu; en tant qu’il est Dieu, il a un père : (Jean XX, 17) : "Je monte vers mon Père et votre Père; vers mon Dieu et votre Dieu." Semblablement encore, en tant qu’il est Dieu, il est la gloire de son Père : (Hébreux I, 3) : "Et comme il est la splendeur de la gloire, etc. " il est aussi notre gloire, parce qu’il est lui-même la vie éternelle ; (I Jean, V, 20) : "Afin que nous soyons en son vrai Fils; c'est lui qui est le vrai Dieu et la vie éternelle." L’Apôtre s’exprime donc ainsi : afin que le Dieu de Notre Seigneur Jésus-Christ, en tant que notre Seigneur Jésus-Christ est homme et son Père, en tant qu’il est Dieu ; le Père, c'est-à-dire : de la gloire, c'est-à-dire de Jésus-Christ, qui est la gloire du Père ; (Prov., X, 1) : "La gloire du Père, c'est la sagesse du fils, etc.", et de notre gloire, en ce qu’il donne la gloire à tous. Quand il ajoute (verset 17) : vous donne, etc., il exprime ses demandes, au nombre de deux. Il faut se rappeler ici que certains dons sont communs à tous les saints, à savoir ceux qui sont nécessaires au salut, la foi, par exemple, l’espérance, la charité; or il apparaît que les Ephésiens avaient déjà ces dons. Mais il y a d’autres dons spéciaux : ces dons, l’Apôtre les demande à Dieu pour les Ephésiens. D’abord celui de sagesse, dont il dit (verset 47) : afin qu’il vous donne l’Esprit de sagesse, que personne ne peut donner si n’est Dieu : (Sagesse, IX, 17) : "Et qui pourra connaître votre pensée, si vous ne donnez vous-même la sagesse, et si vous n’envoyez votre Esprit Saint du haut des cieux ?" En second lieu l’Apôtre demande le don d’intelligence, qui consiste dans la révélation des mystères spirituels ; c'est ce qui lui fait dire (verset 17) : et de révélation, qui ne peut également venir que de Dieu : (Daniel II, 28) : "Il y a dans le ciel un Dieu qui révèle les mystères."
II. Saint Paul explique ensuite la portée de ce qu’il demande; et d’abord ce qui a rapport au don de sagesse; ensuite au don d’intelligence, (verset 18) : afin que vous sachiez quelle est l’espérance, etc.
I° Au don de la sagesse appartient la connaissance des choses divines. Demander le don de sagesse, c'est donc demander que les Ephésiens aient la connaissance de Dieu. Or c'est la prière de saint Paul, à ces mots (verset 17) : pour le connaître; comme s’il disait : je fais cette demande afin que par l’esprit de sagesse (verset 18), vous ayez les yeux de votre coeur éclairés pour le connaître..., c'est-à-dire, d’une connaissance plus complète, à savoir, celle de Dieu ; (Ps. XII, 4) : "Eclairez mes yeux, etc." Ce passage condamne ceux dont les yeux ne sont éclairés que pour connaître les choses du temps; tandis qu’il est bien autrement nécessaire et même glorieux de connaître Dieu ; (Jérémie IX, 2) : "Que le sage ne se glorifie pas dans sa sagesse, que le riche ne se glorifie pas dans ses richesses; mais que celui qui se glorifie, dit le Seigneur, mette sa gloire à me connaître et à savoir…"
2° saint Paul exprime trois dons qui se rattachent à celui d’intelligence. Le premier a rapport au temps présent; les deux autres à l’avenir.
- A) A l’état présent appartient l’espérance, qui est nécessaire au salut ; (Rm VIII, 24) : "Car nous ne sommes sauvés qu’en espérance, etc." Quant à cette vertu, l’Apôtre dit (verset 18) : afin que vous sachiez quelle est, c'est-à-dire combien grande est, l’espérance de sa vocation, c'est-à-dire la vertu d’espérance et la grandeur de son objet. Or cet objet est très grand, car il embrasse de très grandes choses ; (I Pierre, I, 3) : "Il nous a régénérés par la résurrection de Jésus-Christ, d’entre les morts, pour nous donner la vive espérance, etc." Elle est aussi la plus forte de toutes les vertus ; (Hébreux VI, 18) : "pour que nous ayons une puissante consolation, nous qui avons mis notre refuge dans la recherche et l’acquisition des biens qui nous sont proposés par l’espérance, laquelle est à notre âme, comme une ancre, etc."
- B) Mais comme ce que nous espérons appartient à la vie future, les deux autres dons se rattachent à cette vie. Le premier s’étend à tous les justes en général, c'est la récompense essentielle, et à son propos l’Apôtre dit (verset 18) : et quelles sont les richesses et la gloire, etc. Saint Paul énumère ici quatre qualités de ce don : Les premières, les plus fécondes et dont Paul dit : les richesses ; (Proverbes I, 33) : "[Celui qui m’écoute] jouira d’une abondance de biens, sans craindre aucun mal; (Psaume CXI, 3) : "La gloire et les richesses sont dans sa maison, etc. " ; (Proverbes VIII, 18) : "Les richesses et la gloire sont avec moi, etc." Secondement les plus éclatantes, aussi dit-il : et la gloire ; (Rm II, 10) : "La gloire, l’honneur et la paix seront à tout homme qui fait le bien, etc." Troisièmement les plus stables dont saint Paul dit : de l’héritage ; (Ecclesiastique XXXI, 11) : "C’est pourquoi tous ses biens ont été affermis dans le Seigneur" ; (Psaume XV, 5) : "Le Seigneur est la part qui m'est échue en héritage et la portion, etc." Quatrièmement elles seront intimes ; c'est ce qui lui fait dire : aux saints. (Rm VIII, 18) : "Les souffrances de la vie présente n’ont pas de proportion, etc." ; (2 Co IV, 17) : "[Le moment si court et si léger des afflictions]… produit en nous, au-delà de toute mesure, le poids éternel d’une incomparable gloire."
- C) Le second don appartenant à la vie future, est celui qui est spécialement réservé aux apôtres (verset 19) : et qui est la grandeur suprême du pouvoir qu’il exerce en nous, à savoir en nous apôtres ; en d’autres termes : Bien que Dieu accorde abondamment à tous les saints les richesses de sa gloire, toutefois il les accordera avec plus de surabondance aux apôtres. Car la grandeur de la force se reconnaît à ses effets. Plus donc l’effet de la puissance divine est grand dans un homme, plus cette puissance s’y montre grande, bien qu’en elle-même elle soit une et indivisible. Voilà pourquoi, plus l’effet de la puissance divine est grand dans les apôtres, plus la grandeur de cette puissance se manifestera en eux. Or que l’effet de la puissance ait été grand dans les apôtres, saint Paul le montre en disant (verset 19) : en nous qui croyons, c'est-à-dire nous qui sommes les prémices de ceux qui croient ; (2 Co IV, 13) : "Nous croyons aussi nous autres, et c'est aussi pourquoi nous parlons, sachant que celui qui a ressuscité Jésus-Christ, nous ressuscitera avec Jésus." C’est aussi ce qui lui faisait dire (II Tim., I, 12) : "Je sais à qui je me suis confié, etc." Ceux-là donc d’entre vous, par lesquels les autres ont été instruits et appelés à la foi, seront récompensés, comme docteurs, d’une manière plus éclatante; car, dit la Glose, "il sera donné aux docteurs éminents comme un supplément de gloire au delà de ce que les autres saints auront communément reçu". Voilà pourquoi (Daniel, XII, 3) les savants sont assimilés à la splendeur du firmament, et les docteurs aux étoiles : "Ceux qui auront été instruits brilleront comme les feux du firmament, et ceux qui auront enseigné à beaucoup la voie de la justice, luiront comme des étoiles dans toute l’éternité."
19 Selon l’efficacité de sa force et de sa puissance;
20. Qu’il a fait paraître en la personne du Christ, en le ressuscitant d’entre les morts, en le faisant asseoir à a droite dans le ciel,
21. Au-dessus de toutes les principautés et de toutes les puissances, de toutes les vertus, de toutes les dominations et de tous les litres qui peuvent être non seulement dans le siècle présent, mais encore dans le siècle futur.
Après avoir énuméré les grâces qu’il désire être accordées dans l’avenir aux Ephésiens, saint Paul explique maintenant quelle sera la forme et l’exemplaire de ces grâces. Or de même que la vie de Jésus-Christ est la forme et l’exemplaire de notre justice, la gloire et l’exaltation de ce même Jésus-Christ sont la forme et le modèle de notre gloire et de notre exaltation. L’Apôtre fait donc ici deux choses : I° il expose la forme de l’exaltation des grâces et des dons, en général ; II° il les explique en particulier (verset 20) : en le ressuscitant d’entre les morts, etc.
I° La forme et l’exemplaire de l’opération divine en nous est cette opération en Jésus-Christ. C’est ce qui fait dire à saint Paul (verset 19) : selon l’efficacité, c'est-à-dire à la ressemblance de l’efficacité de sa puissance, ou de la puissance pleine de force de Dieu, (verset 20) : qu’il a fait paraître en Jésus-Christ ; en exaltant le chef, entendez : il agira en nous avec la même puissance ; (Philipp., III, 20) : "Nous attendons le sauveur, Notre Seigneur Jésus-Christ qui transformera notre corps tout vil et abject qu’il soit, etc. " Que nous devions être exaltés, à la ressemblance de l’exaltation de Jésus-Christ, nous le lisons fréquemment dans les Ecritures ; (Rm VIII, 17) : "Pourvu que nous souffrions avec lui, afin que nous soyons glorifiés avec lui" ; et encore (Apoc., III, 21) : "Celui qui sera victorieux, je le ferai asseoir avec moi sur mon trône, comme moi-même j’ai été victorieux et comme moi-même je me suis assis avec mon Père sur mon trône".
II° L’Apôtre explique ensuite, d’une manière spéciale, la forme et le modèle, en montrant ce qui appartient à l’exaltation de Jésus-Christ, parlant de Jésus-Christ en tant qu’homme (verset 20) : en le ressuscitant d’entre les morts. Il rappelle donc trois effets de cette exaltation. Le premier est le passage de la mort à la vie, dont il dit (verset 20) : en les ressuscitant d’entre les morts ; le second, l’exaltation au plus haut degré de gloire, ce qui lui fait dire (verset 20) : et le faisant asseoir à sa droite dans le ciel ; le troisième, l’élévation à la suprême puissance (verset 20) : et il a mis toutes choses sous ses pieds.
I. Saint Paul dit donc, quant au premier de ces effets : notre exaltation se fera selon l’efficacité que Dieu a fait paraître en la personne de Jésus-Christ, c'est-à-dire que Dieu le Père agira avec la puissance qui lui est commune avec Jésus-Christ. C’est pour cette raison que Jésus-Christ s’est lui-même ressuscité, et que Dieu le Père l’a ressuscité ; (Rm VIII, 11) : "Si l’Esprit de celui qui a ressuscité Jésus-Christ d’entre les morts, habite en vous, celui qui a ressuscité Jésus-Christ d’entre les morts, donnera aussi la vie à vos corps mortels."
II. Quant au second effet, il dit (verset 20) : et le faisant asseoir, etc. Or cette élévation dans la gloire peut être considérée de trois manières, à savoir comparativement à Dieu, aux créatures corporelles et. aux créatures spirituelles.
I° Si donc on la considère sous le premier rapport, Jésus-Christ a été ainsi placé à la droite de Dieu. Mais il ne faut entendre par cette droite rien de corporel, car, comme il est dit (Jean IV, 24) : "Dieu est Esprit." Cette expression "droite" est métaphorique, en ce sens que de même que par la droite, dans l’homme, nous entendons la partie la plus noble et la plus puissante, ainsi quand nous disons que Jésus-christ est placé à la droite de Dieu, il faut comprendre qu’il a été établi, selon son humanité, dans les biens les plus excellents de son Père, et qu’il lui est égal, selon sa divinité. C’est de là qu’il est dit (Psaume CIX, 1) : "Le Seigneur a dit à mon Seigneur : asseyez-vous à ma droite, etc." ; et encore (Marc., XVI, 19) : "Et le Seigneur Jésus, après leur avoir ainsi parlé, fut élevé dans le ciel, et il y est assis à la droite de Dieu."
2° Comparativement aux créatures corporelles, l’Apôtre dit (verset 20) : dans le ciel, car les corps célestes occupent les régions supérieures, par rapport aux autres corps ; (ci-après, IV, 10) : Celui qui est descendu, est le même qui est monté au-dessus de tous les cieux.
3° Enfin comparativement aux créatures spirituelles, il le montre exalté, d’abord spécialement au-dessus de quelques-unes de ces créatures, ensuite généralement au-dessus de toutes ; (verset 21) : et au-dessus de tous les noms, etc. Pour l’intelligence de ceci, il faut savoir qu’il y a neuf ordres d’anges, parmi lesquels saint Paul en désigne ici quatre, placés aux degrés intermédiaires. Car au-dessus d’eux il y en a trois supérieurs, à savoir : les Trônes, les Chérubins et les Séraphins; au-dessous, deux inférieurs, à savoir : les Archanges et les Anges. Ces neuf ordres sont distingués en trois hiérarchies, ou principautés sacrées, et dans chacune de ces hiérarchies il y a trois ordres. Tous les Docteurs s’accordent sur la composition de la première hiérarchie, en ceci qu’ils placent à l’ordre supérieur les Séraphins, au second les Chérubins, au troisième les Trônes. Mais dans le classement des ordres des deux autres hiérarchies, l’intermédiaire et la dernière, saint Denis et saint Grégoire ne sont pas d’accord. Denis place au rang supérieur de la hiérarchie intermédiaire les Dominations, au second les Vertus, au troisième en descendant, les Puissances. Au premier rang de la hiérarchie inférieure il a mis les Principautés, au second les Archanges et au troisième les Anges. Ce classement des rangs s’accorde avec le texte que nous expliquons. Car l’Apôtre commence, en montant, par désigner le dernier ordre de la hiérarchie inférieure, qui est le septième. Saint Grégoire dispose autrement les ordres, et met, entre les Dominations et les Puissances, les Principautés qui appartiennent au second ordre de la hiérarchie intermédiaire De plus, il place entre les Puissances et les Archanges les Vertus qui appartiennent à l’ordre supérieur de la dernière hiérarchie. Cet arrangement a aussi son fondement dans les paroles de l’Apôtre (Colossiens I, 16) : "Soit les Trônes soit les Dominations, soit le Principautés soit tes Puissances," passage où saint Paul énumère les ordres en descendant. Réservant donc le classement de saint Grégoire, jusqu’à ce que nous expliquions l’épître aux Colossiens, nous suivrons pour l’instant la voie choisie par saint Denis, comme concordant mieux avec notre texte.
Pour éclaircir cette question, il faut observer que l’on peut envisager de trois manières un ordre de choses. D’abord, selon que les choses existent dans la première cause de tout, c'est-à-dire en Dieu; ensuite, selon que ces choses sont dans les causes universelles ; enfin, en tant qu’elles sont déterminées à des effets spéciaux. Et parce que tout ce qui se fait dans les créatures s’opère par le ministère des Anges, on peut distinguer, corrélativement à la triple acception de l’ordre des choses, trois hiérarchies angéliques. A la première il appartient de puiser à la source même des choses, c’est-à-dire en Dieu, les raisons de ces choses ; à la seconde de connaître ces raisons dans les causes universelles; à la troisième enfin, de les connaître dans les effets propres de ces choses. Car, autant les esprits angéliques sont plus haut placés, autant ils reçoivent pour une plus grande universalité la lumière divine. A la hiérarchie suprême appartient donc le ministère des choses, dans leurs relations avec Dieu; aussi les ordres de cette hiérarchie reçoivent-ils des dénominations qui se rapportent à Dieu. En effet, les Séraphins prennent le nom d’ardents et sont unis à Dieu par l’amour; les Chérubins s’appellent rayonnants, eu tant qu’ils connaissent, d’une manière suréminente, les mystères divins; les Trônes prennent ce nom, de ce que Dieu exerce par eux ses jugements. L’Apôtre ne fait ici aucune mention de ces trois ordres. A la hiérarchie du milieu appartient l’administration des choses dans leurs rapports avec les causes universelles. Aussi les ordres qui la composent sont désignés par des noms qui se rapportent à la puissance, puisque les causes universelles sont en vertu et en puissance dans les choses inférieures et particulières. Or les Puissances, qui ont le gouvernement universel, embrassent trois choses : quelques-uns dirigent par le commandement; d’autres repoussent les obstacles à l’exécution; d’autres enfin déterminent la manière d’exécuter le commandement. La première de ces attributions appartient aux Dominations, qui, dit saint Denis, (« Hiérarchies célestes », VIII) sont libres de toute soumission et ne sont pas envoyées aux ministères extérieurs, mais commandent à ceux qui sont envoyés. La seconde aux Vertus qui donnent le moyen d’exécuter la mission; la troisième aux Puissances, qui exécutent le commandement. A la hiérarchie inférieure appartient l’administration des choses dans leur relation avec leurs effets spéciaux. Aussi ces ordres sont-ils désignés par des noms qui s’y rapportent. Ceux-là s’appellent Anges, qui exécutent ce qui intéresse le salut des individus ; Archanges, ceux qui exécutent ce qui concerne le salut et l’utilité des grands ; et Principautés ceux qui président à chaque province. Ceci donc exposé, Jésus-Christ est au-dessus de tous. Donc l’Apôtre fait une mention spéciale de ces quatre ordres ; la raison en est qu’ils ont reçu leurs noms de leur dignité; et comme il s’agit ici de la dignité de Jésus-Christ, saint Paul les nomme spécialement, pour montrer que le Christ est au-dessus de toute nature créée.
Quand il ajoute (verset 21) : et de tous les noms qui peuvent être, etc., il montre que le Christ est élevé au-dessus de toutes les créatures spirituelles, sans exception. Il avait dit plus haut, en effet, que le Christ était élevé au-dessus des créatures spirituelles, qui tirent leurs noms de la puissance. Mais parce qu’indépendamment de ces ordres d’anges, on trouve encore, dans la sainte Ecriture, quelques autres ordres d’esprits célestes, à savoir les Séraphins [(Isaïe VI, 2)], les Chérubins [(Ezéchiel X, 1; XI, 22; XII, 18)], les Trônes [(Psaumes)], et qu’il n’en avait pas parlé, il fait voir ici que le Christ, en tant qu’homme, est élevé au-dessus de tous ces ordres. C’est pourquoi il ajoute (verset 21) : et au-dessus de tous les noms, etc., c'est-à-dire non seulement au-dessus des Principautés, mais au dessus de tout ce qui peut être nommé. Remarquez qu’on donne un nom à tout ce que l’on veut faire connaître : le nom exprime donc la substance de ce qui est nommé, puisque sa signification est en définitive la raison de cet objet. Quand donc saint Paul dit : au-dessus de tous les noms, qui peuvent être, etc., il donne à entendre que Jésus-Christ est élevé au-dessus de toute substance, dont on peut acquérir la connaissance et qui peut être exprimée par un nom. Je réserve toutefois la substance de la divinité, qui est incompréhensible. Aussi la Glose dit : au-dessus de tout nom, c'est-à-dire de ce qui peut être nommé. Et pour qu’on ne s’imagine pas que c'est au-dessus du nom de Dieu, Paul ajoute : qui est nommé, car la majesté divine ne peut ni être renfermée, ni exprimée par un nom. De plus il dit : non seulement dans le siècle présent, mais encore dans celui qui est à venir, car il y a dans le siècle présent beaucoup de choses dont nous possédons la connaissance et que nous désignons par leurs noms ; et il en est dans le siècle à venir qui ne peuvent, ici-bas, ni être comprises, ni même avoir de noms, parce que, comme il est dit (1 Co XIII, 9) : "Ce que nous avons maintenant de science et de prophétie est très imparfait." Cependant ces choses sont nommées par les bienheureux, qui sont dans le siècle futur : telles sont celles dont l’Apôtre a dit (2 Co XII, 4) : "J’ai entendu des paroles ineffables, qu’il n’est pas permis à un homme de rapporter." Et toutefois Jésus-Christ a été élevé au-dessus de toutes ces choses ; (Philipp., II, 9) : "Dieu lui a donné un nom qui est au-dessus de tout nom."
22. Car il a mis toutes choses sous ses pieds et il l’a donné pour chef à toute l’Eglise,
23. Qui est son corps et la consommation de celui qui accomplit tout en tout.
Saint Paul, dans ce qui précède, a traité de l’exaltation du Christ, et par son passage de la mort à la vie, dans cette phrase : en le ressuscitant d’entre les morts, etc. ; et par son élévation au suprême degré de la gloire, dans cette autre : et le faisant asseoir à sa droite dans le ciel, etc. Il traite ici de son élévation à la plus haute puissance. Il considère à ce sujet deux choses : I° la puissance de Jésus sur toute créature ; II° cette même puissance sur toute l’Eglise (verset 22) : Et il l’a donné, etc.
I. II dit donc, qu’à l’égard des créatures, Jésus a une puissance sans limites, parce que (verset 22) : Toutes choses ont été mises, à savoir par Dieu le Père, sous ses pieds. Observez que cette manière de parler : sous ses pieds, peut être prise dans deux sens. D’abord comme une locution figurée et un terme de comparaison, en sorte qu’on donne à entendre par là que la totalité et l’universalité des créatures est soumise à la puissance de Jésus-Christ. Car ce que nous foulons aux pieds, nous est soumis. C’est de cette puissance qu’il est dit (Matth., XXVIII, 18) : "Toute puissance m’a été donnée dans le ciel et sur la terre, etc." ; (Hébreux II, 8) : "S’il lui a assujetti toutes choses, il n’a rien qui ne lui soit assujetti." Ensuite, en prenant cette même locution dans un sens métaphorique. Par les pieds, en effet, on entend la partie la moins noble du corps; par la tête la partie supérieure. Or, bien que dans le Christ, la divinité et l’humanité ne puissent être considérées comme parties, toutefois la divinité, qui est dans Christ ce qu’il y a de supérieur, est représenté par la tête (1 Cor XI, 3 : "Le chef du Christ, c’est Dieu") , et l’humanité, à cause de sa faiblesse, est figurée par les pieds (Psaume CXXXI, 7 : "Nous l’adorerons dans le lieu où il a posé ses pieds." Le sens est donc que toutes choses créées ont été soumises par le Père au Christ, non seulement en tant que Dieu, auquel tout est soumis de toute éternité, mais encore quant à son humanité.
Il faut ici remarquer que ce qui est soumis au Christ peut l’être diversement, car une partie l’est volontairement, l’autre non. Origène comprenant mal ce passage, a pris de cette parole de saint Paul l’occasion d’une erreur, et a prétendu que tout ce qui est soumis au Christ participe au salut, parce que le Christ est lui-même le salut véritable. Sur ce principe, il a donc dit que tous les démons et les réprouvés seraient sauvés un jour, lorsqu’ils seront sous les pieds du Christ. Or, cette doctrine est en contradiction avec la parole du Sauveur (Math., XXV, 41) : "Retirez-vous de moi, maudits, allez au feu éternel, qui a été préparé au démon et à ses anges." Le Sauveur termine en disant à la fin de ce même chapitre (verset 16) : "Et ceux-ci iront dans le supplice éternel." Il faut donc dire, que le Père a tout mis sous les pieds de son Fils, mais les uns volontairement, et comme devant leur Sauveur, les justes, par exemple, qui dans la vie présente accomplissent la volonté de Dieu; et ceux-ci lui sont soumis, afin qu’il satisfasse leur désir et leur volonté, attendant ce qui est dit des bons ; (Proverbes X, 24 : "Les justes obtiendront ce qu’ils désirent." Les autres lui sont aussi soumis, mais malgré eux et comme à leur juge, afin que le Christ dispose d’eux suivant sa volonté. Ce sont les méchants, dont on peut entendre ce qui est dit en saint Luc (XIX, 27) : "Quant à mes ennemis, qui n’ont pas voulu m’avoir pour roi, qu'on les amène ici et qu’on les tue en ma présence."
II° Quand l’Apôtre dit ensuite (verset 22) : Et il l’a donné pour chef à toute l’Eglise, il traite de la puissance de Jésus-Christ, à l’égard de l’Eglise. Sur ce point I. il expose les rapports du Christ avec son Eglise ; II. ceux de l’Eglise avec le Christ ; III. il explique ces rapports.
I. Sur le premier de ces points, il dit (verset 22) : Et il, c'est-à-dire Dieu le Père, l’a donné pour chef à toute l'Eglise, tant l'Eglise militante, composée des hommes qui vivent dans le temps présent, que l’Eglise triomphante qui est formée dans la patrie [céleste] avec les anges et les hommes. Car le Christ, selon quelques relations générales, est le chef même des anges ; (Col II, 10) : "Il est le chef de toutes les Principautés et de toutes les Puissances" ; et selon quelques rapports spéciaux, le Christ est spirituellement le chef des hommes. Le chef, en effet, a un triple rapport avec les membres : au point de vue de la prééminence qu’il reçoit de sa position ; au point de vue de la diffusion des forces, car c'est de lui que toutes les sensations dérivent dans les membres; enfin au point de vue de la conformité de nature. Ainsi donc par la prééminence et la diffusion des forces, le Christ est le chef des anges, car il est à leur tête même selon son humanité ; (Hébreux I, 4) : "Etant aussi élevé au-dessus des anges que le nom qu'il a reçu est plus excellent que le leur." Le Christ, même en tant qu’homme, illumine les anges et verse en eux ses influences, ainsi que saint Denis le prouve par ces paroles d’Isaïe (LXIII, 1) : "Qui est celui-ci qui vient d'Edom, etc. ?" paroles qu’il prétend être prononcées par les anges des hiérarchies supérieures. Quant à celles qui suivent : "C’est moi dont la parole est la parole de justice", il dit que ce sont celles de Jésus-Christ qui leur répond immédiatement. De là on peut entendre que non seulement les anges inférieurs, mais les anges supérieurs sont illuminés par le Christ. Quant à la conformité de nature, le Christ n’est pas le chef des anges, car "il ne s’est pas rendu le libérateur des anges, mais le libérateur de la race d’Abraham" (Hébreux II, 16) ; il est le chef des hommes seulement ; (Cantiq., IV, 9) : "Car vous avez blessé mon coeur, ma soeur, mon épouse," c'est-à-dire ma soeur par la nature et mon épouse par la grâce.
II. A l’égard des rapports de l’Eglise avec Jésus-Christ, l’Apôtre dit (verset 23) : qui est son corps, c'est-à-dire en tant qu’elle lui est soumise et reçoit sa divine influence, et qu’elle a une nature conforme à la sienne ; (1 Co XII, 12) : "Car comme notre corps n’étant qu’un, est composé de plusieurs membres, et qu’encore qu’il y ait plusieurs membres, ils ne sont tous néanmoins qu’un même corps, il en est de même du Christ entier, car nous avons été baptisés tous dans le même Esprit, pour n’être tous ensemble qu’un même corps avec lui."
III. L’Apôtre explique ensuite ce qu’il a dit : qui est son corps mystique, en ajoutant (verset 23) : et [dans laquelle celui qui accomplit tout en tous], trouve l’accomplissement de tous ses membres. Si l’on demande, en effet, pourquoi, dans le corps naturel, il y a autant de membres, à savoir les mains, les pieds, la bouche et tous les autres, on répond qu’il en est ainsi pour qu’ils puissent servir aux différentes opérations dont l’âme peut être la cause, le principe, et qui sont virtuellement en elle. Car le corps est fait pour l’âme, mais non pas l’âme pour le corps. Dans ce sens, le corps est donc en quelque sorte le complément de l’âme. Si, en effet, les membres ne faisaient pas un tout complet avec le corps, l’âme ne pourrait exercer pleinement ses fonctions. Ainsi en est-il de Jésus-Christ et de l’Eglise. Comme l’Eglise est instituée pour Jésus-Christ, on dit qu’elle est comme son complément à lui, le Christ, en sorte que tout ce qui est virtuellement en Jésus-Christ s’accomplit en quelque façon dans les membres de l’Eglise elle-même, à savoir quand tous les sens spirituels, et les dons, et ce qui peut exister dans l’Eglise, toutes perfections qui surabondent dans le Christ, découlent de lui dans les membres de cette Eglise et s’accomplissent en eux. Aussi saint Paul ajoute-t-il (verset 25) : qui accomplit tout en tous, à savoir quand un tel qui est membre de l’Eglise, il le rend sage, selon la perfection de la sagesse qui est en lui ; cet autre, il le rend juste, selon la perfection de la justice, et ainsi des autres.