1. C’est lui qui vous a rendu la vie, lorsque vous étiez morts par vos désirs et par vos péchés,
2. Dans lesquels vous avez vécu selon la coutume de ce monde, selon le prince des puissances de l’air, cet esprit qui exerce maintenant son pouvoir sur les enfants de l’incrédulité.
3. Nous avons tous été aussi autrefois dans les mêmes désordres, vivant selon nos passions charnelles, nous déshonorant aux désirs de la chair et de notre esprit; et par notre nature nous étions enfants de colère aussi bien que les autres.
L’Apôtre a énuméré plus haut les bienfaits accordés en général au genre humain par Jésus-Christ, il rappelle ici ces mêmes bienfaits, en les comparant à l’état passé des Ephésiens. Or ce passé peut être considéré sous deux rapports : d’abord quant à l’état de péché; ensuite quant à leur état dans la gentilité. L’Apôtre donc premièrement rappelle les bienfaits accordés aux Ephésiens dans leur ancien état; secondement, il les énumère en les comparant à leur second état (verset 11) : C’est pourquoi souvenez-vous, etc.
La première partie se subdivise en deux : l’Apôtre représente leur état, pendant qu’ils étaient dans le péché; puis le bienfait de la grâce de la justification (verset 4) : Mais Dieu qui est riche en miséricorde, etc. La première subdivision a également deux parties : saint Paul rappelle l’état du péché, dans lequel étaient I° les Gentils, II° les Juifs (verset 3) : Car nous avons été tous autrefois, etc.
I° Dans cette première partie, I. l’Apôtre expose le bienfait dans sa généralité; II. il en fait entrevoir la nécessité (verset 1) : lorsque nous étions morts, etc.
I. Il dit donc : Dieu agit avec magnificence dans les fidèles, selon l’efficacité de la force de sa puissance qu’il a fait paraître en la personne de Jésus-Christ en ce qu'il l’a ressuscité d’entre les morts. Suivant donc cette même efficacité, et à l’exemple de cette opération divine, il nous a rendu la vie, à savoir la vie de la grâce, en nous rappelant de la mort du péché ; (Osée, VI, 3) : "Il nous rendra la vie dans deux jours, et le troisième il nous ressuscitera" ; (Coloss. III, 1) : "Si vous êtes ressuscités avec le Christ, recherchez ce qui est dans le ciel, etc."
II. Saint Paul montre la nécessité de ce bienfait, lorsqu’il dit (verset 1) : Et vous, lorsque vous étiez morts, etc., paroles où il dépeint excellemment leur état dans le péché.
1° Quant à la multiplicité des péchés, car (verset 1) : lorsque vous étiez morts, de la mort spirituelle, qui est la plus mauvaise ; (Psaume XXXIII, 22) : "La mort des pécheurs est très funeste." Le péché est appelé mort, parce que, par lui, l’homme est séparé de Dieu qui est sa vie ; (Jean. XIV, 6) : "Je suis la voie, la vérité et la vie." Morts, dis-je (verset 1) par vos manquements et par vos péchés ; voilà la multiplicité. Par vos manquements, ce qui comprend les omissions ; (Psaume XVIII, 13) : "Qui est celui qui connaît toutes ses fautes, etc…" - et par vos péchés, pour les fautes commises, (verset 2) : dans lesquelles vous avez vécu autrefois : ce qu’il ajoute afin d’amplifier la multitude des prévarications. Car quelques-uns, s’ils sont morts pour un temps à cause de leurs manquements et de leurs péchés, s’arrêtent pourtant quelquefois, et cessent de pécher ; mais ceux-ci, allant de mal en pis, avançaient de plus en plus dans l’iniquité. Nous trouvons quelque chose d’analogue dans l’épître aux Philippiens (III, 18) : "Car il y en a plusieurs, dont je vous ai souvent parlé, et dont je vous parle encore avec larmes, qui se conduisent, etc." ; (Jérémie II, 5) : "Ils ont suivi la vanité, et ils sont devenus vains eux-mêmes."
2° Saint Paul dépeint leur péché, par sa cause, laquelle est de deux sortes,
A) L’une est ce monde en ce qu’ils étaient attirés par affaires du monde. De cette cause, l’Apôtre dit (verset 2) : selon la coutume de ce monde, c'est-à-dire, selon la vie du siècle par rapport aux choses de ce monde, qui vous séduisent ; (I Jean, II, 15) : "Si quelqu’un aime le monde, l’amour du Père n’est pas en lui." Aussi cet Apôtre a-t-il dit d’abord (verset 15) : "N’aimez pas le monde."
B) L’autre cause est le démon, dont ils étaient les esclaves. Ce sont les démons dont il est dit (Sagesse XIV, 27) : "Le culte des idoles abominables est la cause et le principe de tous les maux." De cette cause l’Apôtre dit (verset 2) : selon le prince de la puissance. Il dépeint cette cause sous trois rapports : a)D’abord quant à la puissance, en disant : le prince de la puissance, c'est-à-dire qui exerce la puissance, non qu’il la possède naturellement, puisque par sa nature il n’est ni seigneur, ni créateur; mais en tant qu’il domine sur les hommes, lesquels se soumettent à lui par le péché ; (Jean, XII, 31) : "C’est maintenant que le prince du monde va être chassé dehors" ; et (XIV, 30) : "Le prince du monde est venu, et il n’y a en moi rien qui soit à lui." - b) Ensuite quant à sa demeure, car c'est (verset 2) : la puissance de l’air, c'est-à-dire celui qui a puissance dans cet air ténébreux. Remarquez qu’à l’égard de ces démons, il y a deux opinions parmi les Docteurs. Il en est qui ont prétendu que les démons qui sont tombés n’appartenaient pas aux ordres supérieurs, mais aux inférieurs qui président aux corps terrestres ; or il est constant que Dieu gouverne toute la création corporelle par le ministère des anges. Telle est l’opinion de saint Jean Damascène, qui dit que le premier de ces anges déchus présidait à l’ordre des choses terrestres. Cette opinion est peut-être tirée d’un écrit de Platon, qui admettait certaines substances célestes ou habitant dans le monde. Dans ce sens, on explique ce que dit l’Apôtre : de cet air, par « créés pour présider à cet air ». D’autres soutiennent et avec plus de raison que ces démons faisaient partie des ordres supérieurs, en sorte que cette expression de saint Paul, de cet air, donnerait à entendre que cet air même est devenu leur demeure, en punition de leur faute ; aussi saint Jude, dans son épître canonique, dit (verset 1) : "Il retient liés de chaînes éternelles, dans de profondes ténèbres, et les réserve pour le jugement de Dieu tout-puissant les anges qui n’ont pas conservé leur première dignité, mais ont quitté leur propre demeure." Or la raison pour laquelle ils n’ont pas été précipités dans l’enfer aussitôt après leur chute, mais sont abandonnés dans l’air, c'est que Dieu n’a pas voulu que leur péché détruisît totalement le plan de la création; il les a donc laissés pour éprouver les hommes, afin qu’ils préparent ainsi aux bons la couronne et aux méchants la mort éternelle. Et comme jusqu’au jour du jugement la vie est pour nous un temps de guerre et de mérite, jusque là ils demeureront dans l'air, et après le jour du jugement, ils seront précipités dans l’enfer. Il faut observer qu’un texte porte "de l’Esprit," au génitif, avec le singulier pour le pluriel, comme si l’on disait : des Esprits. Mais un autre texte porte : l’Esprit, et alors c'est l’accusatif, c'est-à-dire selon le prince esprit, c'est-à-dire qui est prince de l’Esprit. - c) Enfin il les dépeint par leurs actes, quand il dit (verset 2) : qui a maintenant son pouvoir sur les incrédules, c'est-à-dire sur ceux qui repoussent loin d’eux le bénéfice de la passion du Christ, et qui étaient enfants de rébellion ; ou encore, qui n’ont pas la foi des choses éternelles, ni l’espérance du salut par Jésus-Christ. C’est sur ceux qui sont tels que le prince de la puissance de l’air agit librement, les menant où il veut ; il est dit d’eux plus loin (IV, 19) : Ayant perdu toute espérance, ils se sont abandonnés à la dissolution, et se sont plongés dans toutes sortes d’impuretés. Ou : de la défiance, c'est-à-dire dont il faut se défier, à savoir ceux qui pèchent par malice et dans lesquels le prince de ce monde agit ainsi qu’il lui plait ; car pour ceux qui pèchent par ignorance et par faiblesse, on n’a pas à s’en défier, et en eux le prince de ce monde n’agit pas à sa volonté.
On objecte qu’il ne faut désespérer de qui que ce soit, tant qu’il vit. Il faut répondre qu’il y a deux manières de conserver de l’espoir sur quelqu’un : l’une du côté de l’homme, l’autre du côté de la grâce divine. Dans ce sens, on peut désespérer de quelqu’un, en ne considérant que sa nature, tandis qu’on ne doit jamais en désespérer de ce qui est de Dieu. C’est ainsi qu’on ne devait plus espérer pour Lazare gisant dans le tombeau, qu’il ressuscitât de sa propre volonté, tandis qu’on n’avait pas à en désespérer du côté de Dieu, qui l’a ressuscité. De ceux-là donc, qui par leur malice, sont profondément enfoncés dans le péché, si on considère leur propre capacité, on peut en désespérer ; (Psaume LXVIII, 3) : "Je suis enfoncé dans un abîme de boue où il n’y a pas de fonds". Mais on ne doit pas perdre espoir si l’on considère la puissance divine. De ces enfants de défiance il est dit plus bas (verset 6) : Que personne ne vous séduise par de vains discours car c'est pour ces choses que la colère de Dieu tombe sur les enfants de rébellion.
II° Quand ensuite il ajoute (verset 5) : Car nous avons été tous autrefois, etc., l'Apôtre rappelle l’état du péché, en le considérant dans les Juifs et en montrant que tous, ils ont été dans cet état, suivant ce passage (Rm III, 9) : "Nous avons déjà convaincu et les Juifs et les Gentils d’être tous dans le péché." Il faut toutefois remarquer ici une différence : c'est que saint Paul, considérant le péché des Gentils, lui a assigné deux causes, à savoir : le monde et les démons qu’ils honoraient. Or les Juifs, par rapport au péché, ne se distinguant pas des Gentils quant à la première cause ; mais quant à la seconde, saint Paul ne fait mention de leur péché que par rapport au monde. Sur ce point il rappelle leur péché I. quant au coeur; II. Quant aux oeuvres; III. Quant à l’origine.
I. Il caractérise donc les péchés de coeur par les désirs de la chair, dont il dit (verset 3) : dans lesquels, c'est-à-dire dans lesquels péchés et manquements, nous tous, à savoir les Juifs, nous avons autrefois vécu, passant notre vie dans les désirs de notre chair, c'est-à-dire les désirs charnels ; (Tite, III, 3) : "Car nous étions aussi nous-mêmes autrefois insensés, désobéissants, égarés, asservis à une infinité de passions et de voluptés, etc." et (Rm XIII, 14) : "Ne prenez pas de votre chair un soin qui aille jusqu’à contenter ses désirs."
II. Quant au péché d’action, ce n’est autre chose que la concupiscence intérieure passée à l’acte. Or il y a une concupiscence de la chair, comme sont les désirs naturels, par exemple celui de prendre de la nourriture, par lequel on conserve l’individu, et certains autres, les plaisirs de l’amour, par lesquels on conserve l’espèce. De cette concupiscence, l’Apôtre dit (verset 5) : nous abandonnant aux mouvements [de la chair], etc. c'est-à-dire, faisant ce en quoi la chair trouve sa délectation ; (Rm VIII, 8) : "Ceux qui sont dans la chair, ne peuvent plaire à Dieu." Il y a aussi une concupiscence de l’esprit, c'est-à-dire des biens qui ne viennent pas des désirs de la chair, mais des désirs mêmes de l’âme, par exemple l’ambition des honneurs, de sa propre élévation, et d’autres semblables. De cette concupiscence l’Apôtre dit (verset 3) : et de notre esprit, c'est-à-dire en cédant à ces désirs qui ont leur cause dans l’instinct de nos propres pensées.
III. Saint Paul indique enfin le péché d’origine, en disant (verset 3) : Et nous étions par notre nature enfants de colère ; ce péché a été transmis par notre premier parent, non seulement aux Gentils, mais encore aux Juifs ; (Rm V, 12) : "Car comme le péché est entré dans le monde par un seul homme, et la mort par la péché, ainsi la mort est passée dans tous les hommes par un seul en qui tous ont péché." Et de même que les hommes par le baptême sont purifiés de la tache originelle, mais seulement quant à leur propre personne, ce qui fait qu’ils engendrent des enfants qui doivent être baptisés, ainsi la circoncision purifiait de la tache originelle les personnes seulement et ces personnes engendraient des enfants qu’il fallait circoncire. C’est ce que dit l’Apôtre : Nous étions par nature, c'est-à-dire par l’origine de notre nature, non pas de la nature en tant que nature, parce que en tant que telle, elle est bonne et vient de Dieu, mais de la nature viciée, enfants de colère, c'est-à-dire voués à la vengeance, à la peine et à l’enfer ; et cela comme les autres, à savoir les Gentils.
4. Mais Dieu qui est riche en miséricorde, poussé par l’amour extrême dont il nous a aimés,
5. Lorsque nous étions mort par nos péchés, nous a rendu la vie dans le Christ, par la grâce duquel vous êtes sauvés;
6. Et il nous a ressuscités avec lui, et nous a fait asseoir dans le ciel en Jésus-Christ,
7. Pour faire éclater dans les siècles à venir les richesses surabondantes de sa grâce par la bonté qu’il nous a témoignée dans le Christ Jésus.
Après avoir dépeint toute la laideur du péché qui souille, l’Apôtre relève ici le bienfait de la grâce qui justifie. A ce propos, il fait deux choses : premièrement il expose le bienfait lui-même; secondement, il l'explique (verset 8) : Car c'est par la grâce que vous êtes, etc. Il fait donc d’abord ressortir le bienfait par ses trois causes, I° la cause efficiente; II° la cause formelle ou exemplaire; III° la cause finale.
I° La cause efficiente du bienfait divin qui justifie, c'est la charité de Dieu ; c'est de cette charité que l’Apôtre dit (verset 4) : Mais Dieu qui est riche en miséricorde, poussé par l’amour extrême dont il nous aime. Il dit : amour extrême, parce que nous pouvons reconnaître, dans l’amour divin, un quadruple effet de l’amour de Dieu. Premièrement il nous a appelés à l’être (Sagesse X, 24) : "Vous aimez tout ce qui est, et vous ne haïssez rien de tout ce que vous avez fait, etc. " Secondement il nous a créés à son image, et capables de sa béatitude ; (Deutér., XXXIII, 2-3) : "Des millions de saints étaient avec lui; il portait dans sa main une Loi de feu. Il a aimé les peuples, et tous les saints sont dans sa main." Troisièmement il a relevé les hommes corrompus par le péché ; (Jér., XXXI, 3) : "Je vous ai aimés d’un amour éternel, et voilà pourquoi, etc." Quatrièmement il a donné son propre Fils pour notre salut (Jean, III, 16) : "Dieu a tellement aimé le monde qu’il a donné son Fils unique."
Aussi saint Grégoire s’écrie-t-il : "Ineffable tendresse de votre amour ; pour racheter un serviteur, vous avez livré votre Fils." L’Apôtre dit (verset 4) : qui est riche en miséricorde, c'est que quand l’amour, dans l’homme, a pour motif la bonté de celui qui est aimé, alors l’homme qui aime aime par justice, autant qu’il peut être juste d’aimer l’objet de son amour. Mais quand c'est l’amour qui produit la bonté dans celui qui est aimé, alors l’amour procède de la miséricorde. Or l’amour, dont Dieu nous aime, produit en nous la bonté; voilà pourquoi la miséricorde est ici donnée comme la racine de l’amour de Dieu pour nous ; (Isaïe, LXIII, 7) : "Il a répandu ses biens sur la maison d’Israël selon sa bonté et selon la multitude de ses miséricordes" et (Isaïe. LXIII, 1) : "La tendresse de vos entrailles et de vos miséricordes sur moi." Dieu est appelé riche en miséricorde, parce qu’en lui cette vertu est infinie et inépuisable, mais elle n’est pas telle dans l’homme.
L’homme, en effet, ne peut exercer la miséricorde qu’avec mesure et dans de certaines limites pour trois raisons. D’abord quand il s’agit d’accorder des biens temporels, car alors la miséricorde en lui est limitée, et ne peut pas excéder l’étendue de ses propres ressources ; (Tobie IV, 8) : "Soyez charitables dans la mesure où vous le pouvez" mais Dieu répand ses richesses sur tous ceux qui l’invoquent, comme il est dit en Rm X, 12. En second lieu la miséricorde, dans l’homme, est limitée, parce qu’il ne remet que son offense personnelle, et alors même il doit y mettre une mesure pour qu’il ne doive pas remettre ainsi chaque fois, afin que celui à qui il pardonne n’en devienne pas plus insolent, plus méchant et plus porté à de nouvelles offenses ; (Ecclé., VIII, 11) : "Parce que la sentence ne se prononce pas sitôt contre les méchants, les enfants des hommes commettent le crime sans aucune crainte." Or rien ne saurait nuire à Dieu; et par conséquent il peut pardonner toute offense ; (Job, XXXV, 6) : "Si vous péchez, en quoi nuirez-vous à Dieu ?" et peu après (verset 7) : "Que si vous êtes juste, que donnerez-vous à Dieu ?" Enfin l’homme exerce la miséricorde en faisant remise du châtiment, et ici encore il y a une mesure à garder pour ne pas agir contre le droit d’une loi supérieure; mais Dieu peut remettre la peine dans tous les cas, puisqu’il n’est pas lié par aucune loi d’un supérieur ; (Job, XXXIV, 13) : "En a-t-il donc mis un autre à sa place sur la terre, et qui est celui qu’il a établi pour gouverner le monde qu’il a créé ?" Ainsi donc la miséricorde de Dieu est infinie, parce qu’elle n’est ni resserrée par le manque de ressources, ni restreinte par la crainte de porter dommage, ni liée par la loi d’un supérieur.
II° La cause exemplaire du bienfait, se trouve en ce que la grâce en a été conférée en Jésus-Christ. C’est ce qui fait dire à saint Paul (verset 5) : "Et lorsque nous étions morts par nos péchés, il nous a rendu la vie en Jésus-Christ, etc." Ici l’Apôtre indique un triple bienfait, à savoir la justification, la résurrection d’entre les morts et l’ascension aux cieux, par lesquelles nous sommes assimilés au Christ.
I. Il dit donc quant au premier de ces bienfaits, en lisant le texte avec une sorte de suspension : Mais Dieu qui est riche, etc., alors (verset 5) que nous étions morts par nos péchés, nous a rendu la vie en Jésus-Christ, c'est-à-dire nous a fait vivre avec lui (Osée, VI, 3) : "Il nous rendra la vie dans deux jours, etc." Il nous a, dis-je, rendu la vie, à savoir ici par voie de justice ; (Psaume LXV, 9) : "C’est lui qui a conservé la vie à mon âme", et cela en Jésus-Christ, c'est-à-dire par la grâce du Christ (verset 8) par la grâce duquel vous êtes sauvés ; (Rm VIII, 24) : "Car nous ne sommes sauvés qu’en espérance".
II. Du second de ces bienfaits l’Apôtre dit (verset 6) : et il nous a ressuscités avec lui, quant à l’âme en réalité, et quant au corps en espérance ; (Rm VIII, 11) : "Celui qui a ressuscité Jésus d’entre les morts, donnera aussi la vie à nos corps mortels, etc."
III. Du troisième bienfait il dit (verset 6) : et nous fait asseoir dans le ciel en Jésus-Christ, à savoir dès à présent par l’espérance, et enfin en réalité dans le siècle futur ; parce que, ainsi qu’il est dit (Jean, XII, 26) : "Là ou je serai, là sera aussi mon serviteur, etc." et encore (Apoc., III, 21) : "Quiconque sera victorieux, je le ferai asseoir avec moi sur mon trône, comme je me suis assis moi-même avec mon père, après avoir été victorieux." L’Apôtre, dans ces passages, se sert du passé au lieu du futur; énonçant comme déjà fait ce qui doit se faire dans l’avenir, à cause de la certitude de l’espérance. Ainsi donc il nous a rendu la vie quant à l’âme, et enfin il nous ressuscitera quant au corps, pour nous faire asseoir dans le ciel quant à l’un et à l’autre.
III° Quand saint Paul dit à la suite (verset 7) : pour faire éclater, etc., il indique la cause finale du bienfait accordé. Or ce passage peut se lire de deux manières : car on peut entendre les siècles qui surviennent soit de la vie présente, soit de la vie future. Si on les entend de la vie présente, alors le siècle est une certaine mesure de temps, la période d’une génération, et le sens est : Je dis qu’à nous, qui sommes les prémices de ceux qui dorment, il a rendu la vie en Jésus-Christ, et cela afin de montrer aux siècles qui surviennent, c'est-à-dire à ceux qui viendront après nous, les richesses surabondantes de sa grâce, et ceci encore non à cause de nos mérites propres, mais par sa bonté, qui s’est répandue sur nous en Jésus-Christ, c'est-à-dire par Jésus-Christ ; (I Tim., I, 15) : "Le Christ Jésus est venu dans le monde pour sauver les pécheurs, dont je suis le premier.Mais c’est pour cela qu’il m’a été fait miséricorde, afin que je fusse le premier en qui Jésus-Christ fit éclater sa suprême patience, et que j’en devinsse un modèle à ceux qui croiront en lui pour la vie éternelle." Ainsi donc Dieu a accordé aux saints des premiers temps les dons surabondants de sa grâce, afin que ceux qui viendraient dans la suite se convertissent plus facilement à Jésus-Christ. On peut encore entendre par le siècle, le temps d’une autre vie, dont il est dit (Ecclesiastique XXIV, 14) : "Je ne cesserai pas d’être dans la suite de tous les âges." Et bien qu’il n’y ait en elle qu’un siècle, parce que là est l’éternité, l’Apôtre dit toutefois : dans les siècles à venir, à cause de la multitude des saints qui participeront à l’éternité, en sorte qu’on peut y reconnaître autant de siècles qu’il y aura d’éternités accordées. Il est dit de ces siècles au psaume CXLIV, 13 : "Votre règne est un règne qui s’étend dans tous les siècles." Saint Paul dit donc, si l’on adopte ce sens : Je dis qu’il nous a rendu la vie en espérance, à savoir par Jésus-Christ, ou en grâce, afin de montrer, dans les siècles à venir, c'est-à-dire compléter, dans une autre vie, les abondantes richesses de sa grâce, c'est-à-dire la grâce abondante qu’il donne déjà en ce monde alors qu’il pardonne un grand nombre de fautes et accorde les faveurs les plus précieuses, laquelle grâce surabonde dans une autre vie, parce que là elle ne souffre plus d’interruption ; (Jean, X, 10) : "Je suis venu afin qu’ils aient la vie," c'est-à-dire la vie de la grâce, en ce monde, et qu’ils l’aient plus abondamment, à savoir la vie de la gloire dans la patrie [céleste]. Or, tout nous vient de sa bonté ; (Psaume LXXII, 1) : "Que le Dieu d’Israël est bon !" et (Lament., III, 25) : "Le Seigneur est bon à ceux qui espèrent en lui, à l’âme qui le cherche". Cette grâce est au dessus de nous, c'est-à-dire au-delà de nos désirs, au-dessus de notre intelligence, plus grande que notre capacité ; (Isaïe, LXIV, 4) : "L’oeil n’a pas vu, hors vous seul, ô mon Dieu, ce que vous avez préparé à ceux qui vous attendent." Tous ces dons sont accordés en Notre Seigneur Jésus-Christ, c'est-à-dire par lui. Car ainsi que la grâce nous est donnée par le Christ, de même la gloire parfaite nous est donnée par lui ; (Psaume LXXXIII, 12) : "Le Seigneur nous donnera la grâce et la gloire". Car nous recevons la béatitude de celui en qui nous sommes justifiés. L’Apôtre dit (verset 7) : pour faire éclater, parce que le trésor de la grâce est caché en nous : nous l’avons, en effet, dans des vases fragiles, ainsi qu’il est dit (2 Co IV, 7) et (I Jean., III, 1) : "Considérez quel amour le Seigneur nous a témoigné de vouloir que nous soyons appelés déjà enfants de Dieu, et que nous le soyons en effet" et peu après (verset 2) : "Nous sommes les enfants de Dieu, mais ce que nous sommes ne parait pas encore, etc." Or ce trésor caché, parce qu’il n’a pas paru, est montré aux siècles à venir, parce que dans la patrie [céleste] tout ce qui appartient à la manifestation de la gloire des saints, nous sera découvert ; (Rm VIII, 18) : "Les épreuves de la vie présente n’ont pas de proportion avec la gloire qui sera un jour découverte en nous."
8. Car c'est par la grâce que nous sommes sauvés en vertu de la foi, et cela ne vient pas de vous, puisque c'est un don de Dieu;
9. Cela ne vient pas de vos oeuvres, afin que nul ne se glorifie;
10. Car nous sommes son ouvrage, étant créés dans le Christ Jésus pour les bonnes oeuvres que Dieu a préparées, afin que nous y marchions.
Saint Paul, en rappelant plus haut le bienfait de Dieu par lequel nous sommes délivrés du péché, avait avancé que nous étions sauvés par la grâce du Christ, il s’applique ici à le prouver. A ce propos, il fait deux choses : I° Il annonce son intention ; II° il développe sa proposition (verset 8) : et cela ne vient pas de vous, etc.
I° Il dit donc d’abord : J’ai eu raison de dire : par la grâce duquel vous avez été sauvés ; et certes je le répète encore tranquillement ; car pour parce que (verset 8) vous avez été sauvés par la grâce ; (1 Co XV, 10) : "C’est par la grâce de Dieu que je suis ce que je suis" et (Rm III, 24) : "Justifiés donc gratuitement par sa grâce." Car être sauvés, c'est la même chose qu’être justifiés, le salut supposant la délivrance des dangers. Le salut parfait de l’homme n’aura donc lieu que dans la vie éternelle, alors qu’il sera à l’abri de tout danger, comme on dit que navire est sauvé quand il est entré dans le port ; (Isaïe, LX, 18) : "Le salut environnera vos murailles, et les louanges retentiront à vos portes." Or l’homme reçoit l’espérance de ce salut, quand dans l’état présent, il est justifié du péché, et c'est dans ce sens qu’on le dit sauvé, suivant cette expression de l’épître aux Romains (VIII, 24) : "Car nous ne sommes sauvés qu’en espérance". Or ce salut par la grâce s’obtient au moyen de la foi du Christ car, dans les adultes, le mouvement de la foi en Dieu, concourt, pour la justification de l’impie, avec l’infusion de la grâce ; (Luc, VIII., 48) : "Votre foi vous a guérie; allez en paix" et (Rm V, 1) : "Etant donc justifiés par la foi, soyons en paix avec Dieu."
II° Quand l’Apôtre dit ensuite (verset 8) : et cela ne vient pas de vous, etc., il développe ce qu’il avait avancé, et d’abord quant à la foi qui est le fondement de tout l’édifice spirituel ; ensuite, quant à la grâce, (verset 10) : car nous sommes son ouvrage etc.
I. Sur le premier de ces points, il détruit deux erreurs.
I° La première est qu’ayant dit que nous sommes sauvés par la foi, on pourrait s’imaginer que cette vertu même viendrait de nous, et que croire dépend de notre libre arbitre. Renversant donc cette erreur, il dit (verset 8) : et cela ne vient pas de vous, car pour croire, le libre arbitre ne suffit pas, parce que les choses de la foi sont au-dessus de la raison ; (Ecclesiastique III, 2) : "Car il vous a découvert beaucoup de choses qui étaient au-dessus de l’esprit de l’homme" et (1 Co 2, 11) : "Nul ne connaît ce qui est de Dieu, que l’Esprit de Dieu, etc. " Ce que donc l’homme croit, il ne peut le croire de lui-même, à moins que Dieu ne le lui donne, suivant cette parole de la Sagesse (IX, 17) : "Et qui pourra connaître votre pensée, si vous ne donnez vous-même la sagesse, et si vous n’envoyez votre Esprit Saint du haut des cieux ?" Aussi l’Apôtre ajoute-il (verset 8) : et c'est un don de Dieu, à savoir la foi ; (Philip., I, 29) : "C’est une grâce que Dieu vous a faite à l’égard du Christ, non seulement, que vous croyez en Jésus-Christ, mais encore que vous souffriez pour lui, etc. " et (1 Co II, 9) : "Un autre reçoit la foi par le même esprit".
2° L’Apôtre prévient ensuite une seconde erreur : car on aurait pu penser que la foi nous serait donnée par Dieu d’après le mérite des oeuvres précédentes. Pour renverser cette erreur, il ajoute (verset 9) : Cela ne vient pas de nos œuvres précédentes que nous ayons mérité ce don d’être sauvés : il vient uniquement de la grâce, comme il a été dit plus haut, suivant ce passage de l’Epître aux Romains (XI, 6) : "Si c'est par grâce, ce n’est donc pas par les oeuvres, autrement la grâce ne serait plus grâce." Saint Paul donne aussitôt la raison pour laquelle Dieu sauve les hommes par la foi sans mérites précédents (verset 9) : afin que nul ne se glorifie, en soi même, et que toute la gloire en soit rapportée à Dieu ; (Psaume CXIII, 1) : "Ne nous en donnez pas la gloire, Seigneur, ne nous en donnez pas la gloire, etc." et (1 Co I, 29) : "afin qu’aucun homme ne se glorifie devant lui. C’est par Dieu que vous êtes établis en Jésus-Christ."
II. Quand saint Paul dit (verset 10) : Car nous sommes son ouvrage, il développe ce qu’il avait avancé par rapport à la grâce. Sur ce point 1° il explique ce qu’est l’infusion de la grâce ; 2° Il établit la prédestination à la grâce (verset 10) : que Dieu a préparées, etc.
I° Deux caractères, déjà explicités, appartiennent à l’essence de la grâce.
-A) Le premier consiste en ceci : ce qui est par la grâce n’est pas dans l’homme par lui-même, ou de lui-même, mais par le don de Dieu. Quant à ce premier caractère, l’Apôtre dit (verset 10) : Car nous sommes son ouvrage, à savoir que tout ce que nous pouvons avoir de bien, n’est pas de nous mêmes, mais de Dieu qui l’opère ; (Psaume XCIX, 3) : "C’est lui qui nous a faits, et nous ne nous sommes pas faits nous-mêmes" et (Deutér., XXXII, 6) : "N’est-ce pas le Seigneur qui est votre Père, qui vous a possédés, qui vous a faits, qui vous a créés ?" On peut lier ces paroles avec ce qui précède, et dire : Afin que nul ne se glorifie, c'est-à-dire parce que nous sommes son ouvrage. Ou bien les unir avec ce que l’Apôtre avait dit auparavant : Car c'est par sa grâce que nous avons été sauvés.
-B) Secondement, il est de l’essence de la grâce qu’elle ne soit pas donnée pour nos mérites antécédents ; et ceci est exprimé dans les paroles que l’Apôtre ajoute (verset 10) : étant créés. Car créer, c'est faire quelque chose de rien. Si donc quelqu’un est justifié sans aucun mérite antécédent, on peut dire qu’il est créé, et comme tiré du néant. Or cette action, c'est-à-dire cette création de justice, se fait par la vertu de Jésus-Christ qui donne l’Esprit Saint. Aussi l’Apôtre ajoute (verset 10) : en Jésus-Christ, c'est-à-dire par Jésus-Christ ; (Gal., VI, I) : "En Jésus-Christ la circoncision ne sert de rien, ni l’incirconcision, mais la nouvelle créature" ; (Psaume CIII, 30) : "Vous enverrez votre Esprit, et ils seront créés." Bien plus, nous ne recevons pas seulement l’habitude (habitus) de la vertu et de la grâce, mais nous sommes renouvelés intérieurement par le Saint-Esprit pour faire le bien ; c'est pourquoi saint Paul ajoute (verset 10) : dans les bonnes oeuvres, à savoir parce que les bonnes oeuvres sont en nous par le don de Dieu ; (Isaïe, XXVI, 12) : "C’est vous qui avez fait en nous toutes nos oeuvres."
2° Et parce que ceux que Dieu a prédestinés, il les a appelés par sa grâce, comme il est dit dans l’Epître aux Romains (VIII, 30), l’Apôtre arrive à la prédestination, en disant (verset 10) : que, à savoir les bonnes oeuvres, Dieu a préparées. La prédestination, en effet, n’est pas autre chose que cette préparation des bienfaits de Dieu, parmi lesquels sont comptées aussi nos bonnes oeuvres. Or on dit que Dieu nous prépare une chose, quand il se dispose à nous la donner ; (Psaume LXIV, 10) : "Vous avez préparé de quoi les nourrir, etc." Mais de peur qu’on ne vint aussi à s’imaginer que Dieu prépare pour nous les bonnes oeuvres de manière que nous n’y coopérions en rien par le libre arbitre, saint Paul ajoute (verset 10) : afin que nous y marchions, comme s’il disait : Dieu nous les a tellement préparées que nous-mêmes nous n’avons plus qu’à les exécuter par le libre arbitre ; "car nous sommes les aides de Dieu," comme il est dit (Corinth., III, 9). C’est pourquoi saint Paul disait de lui-même (1 Co XV, 10) : "Sa grâce n’a pas été stérile en moi, mais j’ai travaillé plus que tous les autres, non pas moi toutefois, mais la grâce de Dieu." L’Apôtre dit à dessein : afin que nous y marchions, pour marquer le progrès dans les bonnes oeuvres, suivant cette parole (Jean, XII, 35) : "Marchez, pendant que vous avez la lumière" (ci-après, V, 8) : Marchez comme des enfants de lumière.