17. Que si recherchant à être justifiés dans le Christ, il se trouvait que nous fussions nous-mêmes des pécheurs, le Christ ne serait-il pas ministre du péché ? A Dieu ne plaise.
18. Car si je rétablissais de nouveau ce que j’ai détruit, je me rendrais moi-même prévaricateur.
Après avoir conclu, de la conduite des apôtres, que l’on ne doit plus pratiquer les observances légales, ainsi qu’il l’enseignait lui-même, l’Apôtre présente une difficulté en sens contraire. A cet effet, I° il énonce la difficulté; II° il en donne la solution (verset 17) : Qu’à Dieu ne plaise ; III° il développe cette solution (verset 19) Car je suis mort à la Loi par la Loi même, etc.
I° Le premier de ces points peut être entendu de deux manières, d’après la Glose. D’abord ainsi : On pouvait prétendre que les apôtres, abandonnant la Loi pour venir à la foi de Jésus-Christ, avaient commis un péché ; or, de cette supposition, Saint Paul fait ressortir une absurdité, à savoir que Jésus-Christ serait l’auteur du péché, en ce qu’il appelle les hommes à croire en lui. C’est ce qu’il dit (verset 17) Que si, c’est-à-dire si nous autres apôtres, en cherchant à être justifiés en Jésus-Christ, c’est-à-dire par Jésus-Christ lui-même, on nous trouvait, c’est-à-dire si nous étions manifestement reconnus être nous-mêmes, tout apôtres que nous soyons, pécheurs, pour avoir abandonné la Loi, Jésus-Christ ne serait-il pas le ministre du péché ? c’est-à-dire ne nous porterait-il pas à pécher, lui qui nous a appelés de l’état de la Loi à la foi en lui (ci-après, IV, 4) : Il a été assujetti à la Loi, pour racheter ceux qui étaient sous la Loi, c’est-à-dire les racheter du fardeau de la Loi.
II° L’Apôtre répond (verset 17) : Cette conséquence fait horreur, car, bien plutôt, il est le ministre de la justice ; (Rom., V, 19) : « Par l’obéissance d’un seul, plusieurs obtiendront la justice » ; (I Pierre, II, 22) : « lui qui n’avait pas commis le péché, etc. » Que Jésus-Christ ne soit pas le ministre du péché, en nous retirant de la loi ancienne, la chose est évidente, car (verset 18) : si moi-même, ce que j’ai détruit, c’est-à-dire l’orgueil qui se glorifiait de la Loi, je le rétablis de nouveau, en m’efforçant de revenir à me glorifier de la Loi, je me fais moi-même prévaricateur, en reprenant ce que j’ai détruit ; (II Pierre, II, 22) : « Le chien est retourné à ce qu’il avait vomi, etc. » ; (Josué, XI, 26) : « Maudit soit l’homme qui rebâtira Jéricho ! » L’Apôtre dit : ce que j’ai détruit, non pas la loi elle-même, comme le prétendent les Manichéens, car la Loi est sainte (Rom., VII, 12), mais l’orgueil, qui prenait occasion de la Loi, et dont il est dit (Rom., X, 3) : « s’efforçant d’établir leur propre justice, etc. » Que si quelqu’un voulait objecter, que Paul lui-même s’en étant pris autrefois à la foi de Jésus-Christ, il se rendait à son tour prévaricateur en l’établissant, la réponse est facile : c’est qu’à la vérité il s’est efforcé de détruire cette foi, mais qu’il n’y a pas réussi, parce qu’il s’attaquait à la vérité ; (Act., IX, 4) : « Saul, Saul, pourquoi me persécutez-vous ? Il vous est dur, etc. » Mais l’orgueil qui venait de la loi était sans fondement aucun. Il pouvait donc être détruit, et il ne devait pas être relevé.
On peut encore expliquer d’une autre manière ce que l’Apôtre a dit (verset 17) : Si nous-mêmes on nous trouve pécheurs, en le rapportant non à l’abandon de la loi, comme on vient de l’expliquer, mais plutôt à l’observance même de cette loi. En effet, il est évident que quiconque cherche à être justifié, reconnaît qu’il n’est pas juste, mais pécheur. Voici donc quel serait, le sens (verset 17) : Si nous-mêmes, en cherchant à être justifiés en Jésus-Christ, par cela même que nous cherchons à être justifiés, on nous trouve, c’est-à-dire nous sommes convaincus par la raison, d’être nous-mêmes pécheurs, en ce que nous suivions les pratiques de la Loi, Jésus-Christ est-il pour cela le ministre du péché ?; en ce sens qu’il aurait ordonné de garder après sa mort les observances de la Loi, ce qui ne peut se faire sans péché. Il faut remarquer que cette explication s’accorde avec l’opinion de saint Jérôme qui prétendait qu’aussitôt après ta mort de Jésus-Christ les observances de la Loi étaient devenues mortelles.
On peut encore entendre ces mêmes paroles : On nous reconnaît nous-mêmes pécheurs, en les appliquant à l’état dans lequel on observait la Loi, non pas toutefois qu’il y eût offense par le fait même de son observance, mais à cause de l’imperfection de cette loi, qui ne lui permettait pas de détruire le péché. Le sens serait : Si en cherchant à être justifiés, nous nous montrons – dans cette recherche même - nous-mêmes pécheurs, c’est-à-dire encore dans l’état du péché, puisque la Loi ne le détruit pas, suivant cette parole (Rom., III, 9) : « Nous avons déjà convaincu et les Juifs et les Gentils d’être tous dans le péché », - Jésus-Christ est-il donc le ministre du péché, en nous ramenant à l’observance de la Loi, sous laquelle nous étions dans l’état du péché ? Cette explication est en accord avec l’opinion de saint Augustin. L’Apôtre répond, suivant l’une et l’autre exposition : Cette conséquence fait horreur !, car j’ai détruit la Loi, entendu dans un sens charnel, en jugeant et en enseignant selon l’Esprit. Si donc je voulais établir de nouveau les observances de la loi charnelle, je prévariquerais contre la loi spirituelle.
Voici encore une quatrième explication. J’avais avancé que l’on n’était pas justifié par les oeuvres de la Loi; or on pouvait me répondre qu’on ne l’est pas davantage par la foi de Jésus-Christ, puisque plusieurs pèchent, après avoir reçu cette foi. C’est ce qui lui fait dire (verset 17) : Si cherchant à être justifiés en Jésus-Christ, c’est-à-dire par la foi de Jésus-Christ, après avoir reçu cette foi, on nous trouve encore, même nous qui sommes fidèles pécheurs, c’est-à-dire si nous vivons dans le péché, Jésus-Christ est-il donc le ministre du péché ? et de la damnation, comme l’est le ministre de l’ancienne Loi ? Non pas que la Loi conduise au péché, mais elle le produit occasionnellement, parce qu’elle interdit le péché, sans donner la grâce qui aide pour résister au péché. C’est de là qu’il est dit (Rom., VII, 8) : « Le péché, ayant pris occasion des préceptes de la Loi, etc. » Mais Jésus-Christ donne la grâce qui aide ; (Jean., I, 17) : « La grâce et la vérité ont été données par Jésus-Christ. » Jésus-Christ n’est donc en aucune manière, ni directement, ni occasionnellement le ministre du péché.
19. En effet, je suis mort à la Loi par la Loi même, afin de ne plus vivre que pour Dieu. J’ai été crucifié avec le Christ.
20. .Mais je vis, ou plutôt ce n’est plus moi qui vis, mais c’est le Christ qui vit en moi. Et si je vis maintenant dans ce corps mortel, j’y vis en la foi du Fils de Dieu, qui m’a aimé et qui s’est livré à la mort pour moi
21. Je ne veux pas rejeter la grâce de Dieu. Car si la justice s’acquiert par la Loi, le Christ sera donc mort en vain.
Ici Saint Paul développe la solution énoncée plus haut. I° Il expose le développement de cette solution; II° Il déduit la conclusion principale (verset 21) : Or je ne veux pas rejeter cette grâce de Dieu, etc.
I° Il faut remarquer que l’Apôtre, en avançant dans la discussion de ce qui précède, ne laisse aucune difficulté sans l’aborder, c’est pourquoi son discours à la première vue embarrassé, quand on le suit attentivement, ne dit rien sans motif; on le voit dans les expressions mêmes dont il se sert. I. Il développe la solution de la question; II. il explique ce développement (verset 19) : J’ai été crucifié avec Jésus-Christ ; III. il écarte une difficulté (verset 20) : en ce que je vis, etc.
I. l’Apôtre ayant donc dit (verset 18) : Si je rétablissais de nouveau ce que j’ai détruit, etc., ce qui s’applique à l’ancienne loi, on pouvait le regarder comme le destructeur de cette loi, et par conséquent comme un méchant, suivant cette parole : (Ps., LXVIII, 126) : « Les méchants ont renversé votre loi. » Donc , Paul veut expliquer dans quel sens il détruit la Loi, sans être pour cela méchant. Il dit donc (verset 19) : Car je [suis mort à la Loi,] par la Loi même. Il faut se rappeler que quand quelqu’un détruit la Loi par la Loi même, il transgresse la Loi mais il n’est pas méchant; or, on détruit la Loi par la Loi, quand on donne dans cette loi quelque précepte, qui s’applique à un lieu ou à un temps, de telle sorte que cette loi soit observée dans tel lieu, ou dans tel temps, et non pas dans tel autre temps, ou tel autre lieu, et que ce précepte même est exprimé dans la loi. Celui donc, qui dans ce lieu ou dans ce temps, ne fait plus usage de la Loi, détruit la loi parla loi même; or c’est ainsi que Saint Paul a détruit la Loi. J’ai donc détruit, dit-il, la Loi en un certain sens, cependant c’est par la Loi, (verset 19) car, je suis mort à la Loi, par la Loi même, c’est-à-dire : c’est par l’autorité de la Loi, que j’ai abandonné la Loi elle-même, comme étant moi-même mort à cette Loi. Car l’autorité de la Loi par laquelle il est mort lui-même à la Loi, est établie en plusieurs endroits de la Sainte Ecriture ; (Jér., XXXI, 31) en d’autres termes toutefois : « Je ferai une alliance nouvelle avec la maison d’Israël, etc. » ; (Deutéron., XVIII, 15) : « Le Seigneur vous suscitera, du milieu de vos frères, etc. »; ainsi dans beaucoup d’autres passages. L’Apôtre n’est donc pas, en détruisant la Loi, le transgresseur de cette Loi. Ou bien encore : moi-même, par la Loi, à savoir la loi spirituelle, je suis mort à la loi charnelle. Car pour lui c’est mourir à la Loi, que d’être délivré d’elle, et de ne plus s’en occuper, suivant ce passage (Rom., VII, 2) : « Quand son mari est mort, la femme est dégagée de la loi qui la liait à son mari, » par cela donc que l’Apôtre était soumis à la loi spirituelle, il se dit mort à la Loi, c’est-à-dire libéré de son observance ; (Rom., VIII, 2) : « La loi de l’Esprit de vie, etc. » Il est encore une autre manière de se séparer de la Loi sans prévarication. Une loi, écrite sur le papier, s’appelle une loi morte, et quand elle est dans la pensée du législateur, elle s’appelle une loi vivante; or il est certain que si d’après la parole du législateur, on agissait contre la loi écrite, on se séparerait tout à la fois de la loi, on se délivrerait de la loi morte, et on garderait la loi vivante, selon le commandement du législateur lui-même. Saint Paul dit donc ce sens : Je suis mort à la Loi écrite, à la loi morte, c’est-à-dire j’en suis affranchi, (verset 19) : afin de ne vivre que pour Dieu, c’est-à-dire afin que je dirige mes actes d’après ses paroles, et que je régisse ma vie pour son honneur. C’est que la loi, fixée par l’écriture, donne des préceptes pour les étrangers et pour ceux qui ne peuvent entendre de vive voix le législateur suprême, mais pour ceux qui sont devant lui, il ne manifeste pas la loi par écrit, mais par sa parole seulement. Au commencement des choses, les hommes étaient faibles et n’étaient pas capables de s’ approcher de Dieu; il devint donc nécessaire de leur donner par écrit les préceptes de la loi, afin que cette loi fût pour eux comme la main d’un maître qui les conduise jusqu’à ce qu’ils puissent entendre de sa bouche les préceptes qu’ils avaient à observer, suivant ce qui est dit (ci-après, III, 24) : La Loi nous a servi de précepteur [pour nous mener comme des enfants] à Jésus-Christ, etc. Mais depuis que nous avons eu accès auprès du Père par Jésus Christ, ainsi qu’il est dit (Rom., V, 2), nous ne sommes plus instruits par la Loi des préceptes de Dieu, mais par Dieu lui-même. Voilà pourquoi l’Apôtre dit : par la Loi même, qui me menait parla main, je suis mort à la Loi écrite, afin de vivre pour Dieu, c’est-à-dire pour l’auteur même de la Loi, c’est-à-dire, afin que par lui je sois instruit et dirigé.
II. Quand l’apôtre ajoute (verset 19) : J’ai été crucifié avec Jésus Christ, il explique ce qui précède : il venait de dire qu’il était mort à la Loi et qu’il vivait pour Dieu. Il développe donc ces deux points. Et d’abord qu’il est mort à la Loi, parce qu’il dit (verset 19) : J’ai été crucifié avec Jésus-Christ. En second lieu qu’il vit pour Dieu, quand il dit (verset 20) : Et je vis, ou plutôt ce n’est plus moi qui vis, etc.
1° Le premier de ces points peut être expliqué de deux manières, d’abord, comme il l’est dans la Glose : Tout homme, dans son origine charnelle, naît enfant de colère ; (Eph II, 3) : « Nous étions par nature enfants de colère, etc. » ; il naît aussi dans la vieillesse du péché ; (Baruch, III, 11) : « Vous avez vieilli, ô Israël, dans la terre étrangère, etc. » Or cette vétusté du péché est détruite par la croix de Jésus-Christ, qui donne en même temps la vie nouvelle de l’Esprit. L’Apôtre dit donc : J’ai été crucifié avec Jésus-Christ, c’est-à-dire la concupiscence, ou le foyer du péché et tout ce qui s’y rapporte est mort en moi par la croix de Jésus-Christ ; (Rom., VI, 6) : « Notre vieil homme a été crucifié avec lui, etc. » De plus, dès lors que je suis attaché à la croix avec Jésus-Christ, que je suis mort au péché et que Jésus-Christ est ressuscité, je suis aussi ressuscité avec celui qui ressuscite ; (Rom., IV, 25) : « Il a été livré, etc. »
2° C’est ainsi que Jésus-Christ renouvelle en nous la vie, après avoir détruit la vieille vie du péché. C’est ce qui fait dire à l’Apôtre (verset 20) : et je vis à présent, c’est-à-dire étant crucifié avec Jésus-Christ, j’ai la force de faire le bien; et je ne vis plus selon la chair, parce qu’il n’y a plus en moi cette vétusté que j’ai eue autrefois, (verset 20) : mais c’est Jésus-Christ qui vit en moi, c’est-à-dire il y a en moi cette vie nouvelle qui nous a été donnée par Jésus-Christ. Ou autrement encore : L’homme est réputé vivre, particulièrement par ce en quoi il place sa principale affection et son souverain plaisir. C’est de là qu’on dit de ceux qui mettent leur délectation la plus grande dans l’étude ou dans la chasse : c’est leur vie ; or tout homme a son affection particulière, qui lui fait rechercher ce qui lui est propre; celui donc qui vit, sans chercher autre chose que ce qui est à lui, ne vit que pour lui seul, mais lorsqu’il cherche le bien des autres, on dit qu’il vit pour eux. L’Apôtre donc, ayant abandonné ses propres affections par la croix de Jésus-Christ, se disait mort à ses affections particulières, en ajoutant (verset 19) : Je suis crucifié avec Jésus-Christ, c’est-à-dire : par la croix de Jésus-Christ, toute affection propre ou particulière a été éloignée de moi. C’est ce qui lui faisait dire (ci-après, VI, 14) : Quant à moi, à Dieu ne plaise que je me glorifie en autre chose qu’en la croix de notre Seigneur Jésus-Christ, etc. » ; (2 Corinth., V, 14) : « Si un seul est mort pour tous, donc tous sont morts. Or Jésus-Christ est mort pour tous, afin que ceux qui vivent ne vivent plus pour eux-mêmes; mais pour celui, etc. »
(verset 20) : Mais je vis, c’est-à-dire je ne vis plus moi-même, en tant qu’ayant dans mes affections quelque bien propre, mais Jésus-Christ vit en moi, c’est-à-dire je n’ai d’autre affection que Jésus-Christ, et Jésus-Christ lui-même, est ma vie ; (Philipp., I, 21) : « Vivre pour moi, c’est Jésus-Christ et la mort m’est un gain. »
III. Quand l’Apôtre dit ensuite (verset 20) : Car si je vis maintenant, etc., il répond à une double difficulté, qui pouvait résulter de la parole qui précède. La première est comment il vit, et comment ce n’est pas lui cependant qui vit; la seconde, comment il est attaché à la croix. Il explique donc ces deux points.
1° Comment il vit, quoique ce ne soit pas lui qui vive, en disant (verset 20) : Car si je vis maintenant, etc. Il faut remarquer qu’on dit, dans le sens rigoureux, « vivre » de ce qui se meut par un principe intrinsèque. L’âme de l’Apôtre était donc comme placée entre Dieu et le corps. Celui-ci était mu et vivifié par l’âme de Paul, mais l’âme de Paul recevait le mouvement de Jésus-Christ. Donc en ce qui est de la vie de la chair, Paul vivait lui-même;et c’est ce qui lui fait dire (verset 20) : car si je vis maintenant dans un corps mortel, c’est-à-dire de la vie de la chair; mais sous le rapport de la relation avec Dieu, Jésus-Christ vivait en Paul; c’est ce qui lui fait dire (verset 20) : J’y vis en la foi du Fils de Dieu, c’est-à-dire en la foi par laquelle il habite en moi et me détermine ; (Habacuc, II, 4) : « Le juste, mon serviteur, vit de la foi. » Remarquez que Saint Paul dit : dans la chair, et non pas « de la chair », car ceci est mal.
2° Il explique comment il est attaché à la croix, en disant : c’est que l’amour que Jésus-Christ m’a témoigné, en mourant sur la croix pour moi, fait que sans cesse je suis attaché à la croix avec lui ; aussi ajoute-t-il (verset 20) : qui m’a aimé (I Jean, IV, 10) : « C’est lui qui nous a aimés le premier. » Et il m’a aimé à un tel point que (verset 20) : Il s’est livré lui-même à la mort pour moi, et qu’il n’a pas voulu qu’il y eût un autre sacrifice ; (Apocalyp., I, 5) : « Il nous a aimés, et nous a lavés de nos péchés en son sang » ; (Ephés., V, 25) : « Jésus-Christ a aimé l’Eglise, et il s’est livré lui-même à la mort pour elle, etc. » Il est à remarquer toutefois que le Fils s’est livré lui-même, et que le Père a livré son Fils ; (Rom., VIII, 32) : « Dieu n’a pas même épargné son propre Fils, mais il l’a livré pour nous tous. » Judas l’a aussi livré, comme il est dit en saint Matthieu (XXVI, 15); mais c’est un même événement toujours, quoique ce ne soit pas la même intention, car le Père a livré son Fils par charité, le Fils s’est livré par obéissance et par charité en même temps, Judas en traître et par avarice.
II° enfin l’Apôtre dit (verset 21) : Or je ne veux pas rejeter cette grâce de Dieu, il déduit sa conclusion principale. Et d’abord il déduit cette conclusion; ensuite il explique la manière dont cela pourrait arriver.
I. Il dit donc : Dès lors que j’ai reçu de Dieu une si grande grâce, qu’il s’est livré lui-même, et que je vis dans la foi du Fils de Dieu, (verset 21) : Je ne rejette pas cette grâce de Dieu, c’est-à-dire je ne la répudie pas et je ne me montre pas ingrat ; (I Corinth., XV, 10) : « Sa grâce n’a pas été stérile en moi, etc. » Aussi une autre version porte : Je ne suis pas ingrat à l’égard de la grâce de Dieu. (Hébr., XII, 15) : « Prenez garde que quelqu’un d’entre vous ne manque à la grâce de Dieu », c’est-à-dire en s’en disant indigne, par ingratitude. Or la manière de rejeter cette grâce et de se montrer ingrat, ce serait de dire que la Loi est nécessaire pour la justification. Et c’est pour cela que l’Apôtre dit (verset 21) : « Car si la justice est donnée par la Loi, Jésus-Christ donc sera mort en vain » en d’autres termes, si la Loi est suffisante, c’est-à-dire si les oeuvres de la Loi suffisent pour justifier l’homme, Jésus-Christ est mort en vain, et sans motif aucun, puisque, s’il est mort, c’est pour nous justifier ; (I Pierre., III, 18) : « Jésus-Christ a souffert la mort une fois pour nos péchés, etc. » Si cet effet peut s’obtenir par la Loi, la mort de Jésus-Christ ne serait d’aucune utilité. Mais Jésus-Christ n’est pas mort en vain, et il n’a pas travaillé en vain, comme il est dit au prophète Isaïe (XLIX, 4), car c’est par lui seul que sont données la grâce qui justifie et la vérité, comme il est dit en saint Jean (I, 17). Si avant sa mort, quelques-uns ont été justes, ils n’ont été justifiés que par la foi en Jésus-Christ qui devait venir, auquel ils croyaient, et dans la foi desquels ils étaient sauvés.
1. O Galates insensés ! qui vous a ensorcelés, pour vous rendre aussi rebelles à la vérité, après que je vous ai fait voir Jésus-Christ si vivement de peine devant vous, crucifié à vos yeux ?
L’Apôtre, dans ce qui vient d’être dit, a rabaissé la vanité des Galates et leur légèreté, par l’autorité de la doctrine évangélique, en établissant que son enseignement avait reçu l’approbation des autres apôtres. Il continue ici, par le raisonnement et par l’autorité, à démontrer le même point de doctrine, c’est-à-dire que les observances légales ne doivent plus être gardées, et cela pour deux raisons : Premièrement, l’insuffisance de la Loi; secondement la dignité de ceux qui se convertissaient à Jésus-Christ (ci-après IV, 4) : Tant que l’héritier est enfant, etc. Sur la première raison, d’abord il fait un reproche, ensuite il poursuit sa preuve (verset 2) : Je ne veux savoir de vous qu’une chose, etc. Dans son reproche, I° il reprend les Galates, en montrant leur folie; II° Il donne la raison de sa réprimande (verset 4) : Devant lesquels Jésus Christ, etc.
I° L’Apôtre les reprend donc d’abord de leur folie, en les appelant insensés. Il dit donc (verset 1) : O Galates insensés !
I. On appelle proprement insensé celui qui manque de sens; or le sens spirituel, c’est la connaissance de la vérité : celui-là donc qui ne possède pas la vérité, est appelé à juste titre : insensé ; (Matth., XV, 16) : « Vous avez encore vous-mêmes si peu d’intelligence » ; (Sagesse, V, 4) : « Insensés que nous étions, leur vie nous paraissait une folie ! etc. »
On objecte ce qui est dit en saint Matthieu (V, 22) : « Celui qui aura dit à son frère : vous êtes un fou, etc. » or « fou » est la même chose qu’ « insensé »; l’Apôtre est donc susceptible d’être condamné au feu de l’enfer.
Il faut répondre avec saint Augustin que l’on doit comprendre ceci : on mérite l’enfer si on dit cette injure sans motif, et avec l’intention d’insulter. Or l’Apôtre a parlé ainsi avec un motif sérieux, et avec l’intention de corriger les Galates. Aussi est-il dit dans la Glose : « L’Apôtre parle ainsi en gémissant ».
II. En second lieu, lorsque l’Apôtre dit (verset 1) : Qui donc vous a fascinés ?, il fait voir comment ils étaient devenus ainsi insensés, il faut d’abord remarquer que l’on devient tel de plusieurs manières. Ou parce que l’on ne nous propose pas quelque vérité qu’on puisse connaître; ou parce que si l’on nous en propose quelqu’une, on ne l’accepte cependant jamais; ou parce que cette vérité étant proposée et acceptée, on l’abandonne en s’écartant de la voie de la vérité. Tels étaient les Galates, qui abandonnant la vérité de la foi qu’ils avaient reçue, ne gardèrent pas la vérité proposée ; (ci-dessus, I, 6) : Je m’étonne que vous soyez emportés aussi vite, etc. » L’Apôtre leur reproche donc de manquer de sens de cette deuxième manière, lorsqu’il dit (verset 1) : Qui donc vous a fascinés ? Or, pour savoir ce qu’est la fascination, il faut se rendre compte que la fascination, d’après la Glose, est dans le sens propre, une illusion des sens, qui est ordinairement l’effet des pratiques magiques, par exemple, lorsque ces pratiques font paraître un homme sous l’aspect d’un lion, d’un bouc, ou d’autres semblables. Ce peut être aussi l’oeuvre des démons, qui ont la puissance de faire mouvoir des fantômes et de les rendre accessibles aux sens, en agissant sur les sens eux-mêmes, D’après cette manière d’envisager la fascination, l’Apôtre dit avec assez de justesse : Qui vous a fascinés ?; en d’autres termes, vous êtes comme un homme qui est le jouet d’une illusion, voyant les choses qui lui sont manifestées autrement qu’elles ne sont en réalité : il en est ainsi, parce que vous avez été jetés dans l’illusion, par des tromperies et des sophismes, de manière à ne pas obéir à la vérité, c’est-à-dire que vous ne voyez plus la vérité que vous avez reçue après qu’elle vous a été manifestée, et vous n’y soumettez pas vos esprits par l’obéissance ; (Sagesse, IV, 12) : « L’ensorcellement des futilités du siècle obscurcit le bien » ; (Isaïe, V, 20) : « Malheur à vous qui dites que le mal est bien, etc. » On peut encore considérer la fascination, comme l’effet pernicieux produit par un regard malveillant, tel qu’il se voit dans ces vieilles qui par leur oeil ardent et un regard flamboyant fascinent les enfants et les indisposent, au point qu’ils vomissent les aliments, (1) Avicenne voulant expliquer ce phénomène dans son livre « de l’Âme », dit que la matière corporelle obéit à la substance intellectuelle, plus qu’aux qualités actives et passives de la nature. Partant de là, il suppose que sous l’action des substances intelligentes, (qu’il appelle âmes ou moteurs des mondes), il se passe beaucoup de phénomènes en dehors du mouvement des cieux et de tous les agents corporels. Il avance, sur ce même principe que, quand une âme sainte est dégagée de l’affection des choses terrestres et des vices de la chair, elle approche de la ressemblance de ces substances; alors la nature lui obéit. C’est de là que quelques saintes personnes opèrent quelques prodiges qui dépassent la marche de la nature. Semblablement, quant une âme est souillée par les passions de la chair, elle obtient une force singulière pour le mal, et la nature lui obéit pour transformer la matière, dans ceux-là surtout où il y a des prédispositions, comme chez les jeunes enfants. Ainsi il arrive, suivant cet auteur, que par l’action puissante de ces vieilles, l’effet mauvais détermine un changement chez l’enfant qui subit la fascination. Cette position, en adoptant le point de départ d’Avicenne, parait avoir assez de vraisemblance. Car ce philosophe a établi comme principe que toutes les formes corporelles, dans ce monde inférieur, subissaient l’influence des substances incorporelles placées en dehors d’elles, et que les agents naturels ne donnent leur concours que par voie de disposition. Mais Aristote n’adopte pas cette opinion. Et de fait il est de nécessité que l’agent soit en rapport de similitude avec le sujet; or la forme n’existe pas seule, pas plus que la matière mais l’être se compose de l’une et l’autre réunies. Donc ce qui agit sur l’être corporel, doit réunir en soi la matière et la forme. Il en conclut que nul ne peut faire subir de transformation à la matière et à la forme, si ce n’est l’être qui réunit lui-même la forme et la matière, ce qui ne peut avoir lieu que par la puissance de Dieu, qui est l’auteur et de la forme et de la matière, ou par un acte d’un agent corporel. Il suit donc de là que la matière corporelle, quant à ces formes dont nous parlons, n’obéit à la volonté ni d’un ange, ni d’une pure créature, quelle qu’elle soit, mais à Dieu seul, comme dit saint Augustin. L’opinion d’Avicenne sur la fascination manque donc de vérité. Il faut dire, que sous l’imagination, ou la force d’appréhension de l’homme, quand elle est puissante, le sentiment ou l’appétit sensible subit une modification, qui ne va pas sans quelqu’altération du corps et des esprits du corps; c’est ainsi que nous voyons, sous l’influence de la délectation, l’appétit sensible se mouvoir vers la concupiscence et le corps recevoir de là une impression de chaleur; de même encore, sous l’influence de la crainte, il éprouve une impression de froid. Or la modification qui s’est opérée dans les esprits se fait sentir surtout à l’organe de la vue, qui en se troublant dénature l’objet qui est sous le regard, comme on peut le voir dans un miroir net, souillé ensuite par quelqu’objet ensanglanté. Ces vieilles donc étant opiniâtres dans le mal et sans tendresse aucune, la force d’appréhension opère chez elles une modification dans l’appétit sensible : de là, comme il a été dit, le trouble passe des veines dans l’organe de la vue, et de celui-ci à l’objet qui est sous le regard. Il arrive donc que la chair de l’enfant, étant molle encore, subit l’influence de leur regard mauvais, et par suite la fascination. Les démons peuvent aussi produire quelquefois cet effet. L’Apôtre dit donc (verset 1) : Qui donc vous a fascinés pour vous rendre ainsi rebelles à la vérité ? En d’autres termes, autrefois vous étiez dociles à la vérité, maintenant vous ne l’êtes plus; vous êtes donc comme des enfants, qui sous l’influence et l’action d’un regard fatal, rejettent leurs aliments.
II° Saint Paul assigne le motif de son reproche en disant (verset 1) : Vous qui avez eu devant les yeux, etc. On peut entendre ce passage de trois manières. D’abord en adoptant le sens de saint Jérôme, qui répond à la première acception du terme « fascination ». L’Apôtre dirait : Vous avez été fascinés, parce que vous avez eu devant les yeux, etc. Jésus-Christ proscrit; c’est-à-dire la proscription de Jésus-Christ qui a été condamné à la mort, vous a été influencés de la même manière que s’il eût été devant vos regards (verset 21) et qu’il a été crucifié en vous c’est-à-dire : vous aviez dans vos intelligences sa mort sur la croix, de manière à savoir comment il s’était opéré, en sorte que si vous ne le voyez pas maintenant, et si vous n’êtes pas dociles à la vérité, c’est que vous êtes le jouet d’une illusion et que vous êtes fascinés, en opposition à cette parole des Cantiques, (VIII, 6) : « Mettez moi comme un cachet sur votre cœur, etc. »
On peut entendre ensuite ce passage autrement avec saint Augustin. L’Apôtre dirait : Véritablement vous avez été fascinés, car la vérité que vous avez reçue dans vos coeurs, c’est-à-dire Jésus-Christ, par la foi, vous l’avez rejetée comme font des enfants. Et cela, parce que, sous vos yeux même, c’est-à-dire en votre présence, Jésus-Christ est proscrit, c’est-à-dire expulsé et chassé de son héritage, ce qui devrait être pour vous un sujet de douleur. Car, celui que vous ne deviez pas même laisser proscrire et expulser par les autres, est proscrit en vous-mêmes, c’est-à-dire a perdu en vous son héritage, en d’autres termes vous-mêmes. Et alors ce qui suit : et crucifié, doit être lu avec une réflexion profonde et des marques de douleur, parce que l’Apôtre l’a ajouté, afin de faire considérer aux Galates à quel prix Jésus-Christ a acheté son héritage, qu’il perdait en eux, et par là les toucher davantage. Comme s’il disait : Jésus-Christ a été proscrit en vous, c’est-à-dire celui qui a été crucifié; ou encore, celui qui par sa croix et par son propre sang, s’est acquis cet héritage (I Corinthiens VI, 20) : « Vous avez été rachetés d’un grand prix, etc. » ; (Pierre, I, 18) : « Ce n’a pas été par des choses corruptibles, comme de l’or ou de l’argent, etc. ».
Enfin on peut l’expliquer d’une troisième manière, avec saint Ambroise. L’Apôtre dirait : En vérité, vous êtes fascinés, vous sous les yeux desquels, c’est-à-dire dans la pensée desquels, ou selon le jugement que vous portez, Jésus-Christ a été proscrit, c’est-à-dire condamné, comme ne sauvant pas les autres, et en qui, c’est-à-dire selon votre manière de comprendre, il a été crucifié, en d’autres termes il est seulement mort, et n’a pas justifié les autres, quoi qu’il soit dit de lui : (II Corinth., X, 4) : « Que bien qu’il ait été crucifié selon la faiblesse de la chair, il vit néanmoins maintenant par la vertu de Dieu. »
On peut y joindre une quatrième explication, d’après la Glose, et dire que par cette manière de parler l’Apôtre veut faire sentir la gravité de la faute des Galates, qui en abandonnant Jésus-Christ pour observer la Loi, péchaient en un certain sens aussi grièvement que Pilate, qui a proscrit Jésus Christ, en sorte que prétendant que Jésus-Christ ne suffit pas pour leur salut, ils deviennent semblables, dans leur péché, à ceux qui l’ont crucifié, le suspendant au bois de la croix après l’avoir condamné à la mort très honteuse qu’ils lui faisaient subir. Toutefois l’égalité dans la faute doit être prise du côté de celui contre lequel on pèche, parce que les Galates péchaient contre Jésus-Christ, comme Pilate et ceux qui le crucifièrent.