2. Je ne veux savoir de vous qu’une seule chose : Est-ce par les oeuvres de la Loi que vous avez reçu le Saint Esprit, ou par la foi que vous avez entendue ?
3. Etes-vous si insensés qu’après avoir commencé par l’esprit, vous finissiez maintenant par la chair ?
4. Sera-ce donc en vain que vous avez tant souffert ? Si cependant ce n’est qu’en vain.
5. Celui donc qui vous communique son Esprit et qui fait des miracles parmi vous, le fait-il par les oeuvres de la Loi ou par la foi que vous avez entendu prêcher ?
Après avoir fait sa réprimande, l’Apôtre en vient à montrer l’insuffisance de la Loi et l’efficacité de la foi. Premièrement il établit cette insuffisance; ensuite il soulève une difficulté et la résout (verset 19) : Mais à quoi bon la Loi, etc.? Sur le premier de ces points, l’Apôtre prouve donc d’abord, l’insuffisance de la Loi et son peu de vertu, par ce que les Galates eux-mêmes ont expérimenté; ensuite par des autorités et des raisonnements, (verset 6) : comme il est écrit. Sur la première preuve il établit sa proposition par une expérience prise I° de leur côté, même; II° de sa propre personne (verset 5) : Celui donc qui vous communique, etc.
I° A leur égard il rappelle I. le don qu’ils ont reçu; II. la faute dans laquelle ils sont tombés (verset 3) : Etes-vous donc si insensés, etc.
I. Saint Paul donc leur rappelle le don qu’ils ont reçu, en leur demandant d’où ils l’ont reçu ? Supposant donc que ce don leur a été fait et les interrogeant, il leur fait cette question, en disant : bien que vous soyez fascinés et insensés, cependant vous n’êtes pas tellement le jouet de l’illusion que vous ne puissiez m’instruire sur un point qui est fort clair (verset 2) : Je ne veux donc savoir de vous qu’une seule chose, parce que cela seul me suffit à prouver ce que je me propose d’établir; c’est ceci : puisqu’il est constant que vous avez reçu l’Esprit Saint, je vous le demande (verset 2) : Est-ce par les oeuvres de la Loi que vous l’avez reçu, ou bien par la foi que vous avez entendu prêcher ? Il faut ici se souvenir, que dans l’Eglise primitive, par une disposition de Dieu pour établir et faire croître la foi en Jésus-Christ, aussitôt après la prédiction de cette foi par les apôtres, les signes manifestes de la présence de l’Esprit Saint se produisaient sur les auditeurs : (Actes, X, 44) : « Pierre parlait encore lorsque le Saint Esprit descendit, etc. » Les Galates eux-mêmes, à la prédication de Paul, avaient reçu visiblement les dons de l’Esprit Saint; l’Apôtre leur demande donc de qui ils ont reçu cet Esprit. Or il est certain qu’ils ne l’ont pas reçu par les oeuvres de la Loi, puisqu’étant Gentils, avant la réception du Saint Esprit, ils n’avaient pas la Loi. Ils ont donc reçu le Saint Esprit, c’est-à-dire les dons du Saint Esprit, par la foi qu’ils ont entendu prêcher ; (Rom., VIII, 15) : « Vous n’avez pas reçu l’esprit de servitude qui vous retienne encore dans la crainte, » car c’était cet esprit qu’on recevait dans la Loi, (et c’est ce qui a fait que la Loi a été donnée dans un contexte de crainte), « mais vous avez reçu l’Esprit d’adoption des enfants », qui est donné par la foi, laquelle vient de ce qu’on a entendu ; (Rom., X, 17). Si donc la vertu de foi est d’une telle efficacité, on chercherait en vain un autre moyen pour opérer son salut, puisqu’il est beaucoup plus difficile de faire juste celui qui ne l’est pas, que de conserver un juste dans la justice. Donc encore si la foi avait fait, des Galates privés de la justice, des justes sans la Loi, il est incontestable qu’elle pouvait, sans la Loi, les conserver dans la justice. Aussi était-ce un don de grand prix, que celui qu’ils avaient reçu par la foi.
II. Quand Saint Paul dit ensuite (verset 3) : Etes-vous si insensés, etc…, il fait ressortir la faute dans laquelle ils étaient tombés; et montre, dans leur personne, une double défaillance, à savoir quant aux dons qu’ils avaient reçus de Jésus-Christ et quant aux épreuves qu’ils avaient souffertes pour lui (verset 4) : Sera-ce donc en vain que vous aurez tant souffert ?
1° Sur le premier de ces effets, il est à remarquer que les Galates, en abandonnant ce qui était d’un haut prix, c’est-à-dire le Saint Esprit, s’attachèrent à ce qui était bien moins grand, c’est-à-dire à l’observance charnelle de la Loi; or c’était agir en insensé. C’est ce qui fait dire à l’Apôtre (verset 3) : Etes-vous si insensés, qu’après commencé sous l’inspiration du Saint Esprit, c’est-à-dire ayant eu du Saint Esprit lui-même le commencement de votre perfection, maintenant, que vous êtes plus avancés, vous finissiez par la chair ?, c’est-à-dire vous cherchiez à vous conserver dans la justice par les observances charnelles de la loi, de laquelle on ne peut pas même recevoir le commencement de cette justice ; (Jean, VI, 64) : « La chair ne sert de rien, etc. » En agissant ainsi vous renversez l’ordre, car la voie de la perfection c’est de partir de ce qui est imparfait pour tendre à ce qui est parfait. Or, faisant tout le contraire, vous vous montrez des insensés ; (Ecclésiastique XXVII, 12) : « L’homme saint demeure dans la sagesse (comme le soleil dans la lumière) mais l’insensé est changeant comme la lune. » C’est à ce dernier que ressemblent ceux qui commencent à servir Dieu avec la ferveur de l’esprit, et se laissent ensuite tomber dans les séductions de la chair. Ils ressemblent encore à la statue de Nabuchodonosor, dont la tête était d’or, et les pieds d’argile (Daniel, II, 32). C’est pour cette raison qu’il est dit (Rom., VIII, 8) : « Ceux qui sont esclaves des affections de la chair, ne sauraient plaire à Dieu » ; et (ci-après, VI, 8) : « Celui qui sème dans la chair, recueillera de la chair la corruption. »
2° En ajoutant (verset 4) : [Sera-ce donc en vain que] vous aurez tant souffert ?, l’Apôtre fait ressortir leur faute, par rapport aux maux qu’ils ont soufferts pour Jésus-Christ; car celui qui obtient une chose sans travail, la conserve avec moins d’affection, mais, au contraire, mépriser et ne pas garder avec soin ce qu’on a acquis à force de peines, c’est se conduire en insensé. Or, c’est avec un travail pénible et de grandes tribulations, souffertes de la part de ceux de leur nation, pour la foi, que les Galates reçurent l’Esprit Saint; c’est ce qui fait dire à Saint Paul (verset 4) : Sera-ce donc en vain que vous aurez tant souffert ?, comme s’il leur disait : Prenez garde de traiter avec mépris un don aussi grand, et reçu au prix de tant de sacrifices, autrement vous auriez souffert ces maux sans motif, c’est-à-dire sans utilité, parce que vous ne les avez supportés que pour parvenir à la vie éternelle ; (Rom, V, 3) : « L’affliction produit la patience, la patience l’épreuve et l’épreuve l’espérance, etc. » Si donc vous vous fermez à vous-mêmes l’accès de la vie éternelle, en abandonnant la foi et en cherchant à vous conserver dans la justice par les observances charnelles, c’est sans motif, c’est-à-dire inutilement, que vous aurez souffert. Et si je dis ceci : je veux pourtant espérer (verset 4) : que ce ne sera pas sans motif. L’Apôtre s’exprime ainsi, parce qu’il était en leur pouvoir, tant qu’ils vivraient, de faire pénitence, s’ils le voulaient. L’on conclut de ce passage, que le oeuvres frappées de mort [par le péché], peuvent revivre ; (Sagesse, III, 11) : « Leurs travaux sont sans fruit, etc. » ; (ci-après, IV, 11) : J’appréhende pour vous que j’aie peut-être travaillé en vain, etc. » Que si l’on entend ce qui est dit ici des méchants qui ne se repentent pas, on peut dire qu’ils ont souffert sans raison, à savoir sans raison procurant la vie éternelle.
II° Lorsque Saint Paul dit (verset 5) : Celui donc qui vous communique son Esprit, etc., l’Apôtre prouve sa proposition par sa propre expérience. En effet, les Galates pouvaient répondre qu’ils avaient à la vérité reçu le Saint Esprit, par la foi qu’ils avaient entendu prêcher, mais que pourtant, c’était à cause de la piété même qu’ils avaient eue pour la Loi, que la foi prêchée par l’Apôtre leur avait été donnée. C’est pourquoi Saint Paul répond : soit ! Je ne m’occupe pas de ce qui a eu lieu de votre côté; il n’en est pas moins vrai que ce que j’ai fait moi-même, en vous faisant recevoir par mon ministère l’Esprit Saint, qui opère en vous les vertus, c’est-à-dire les miracles au milieu de vous, quand dis-je, j’agis ainsi (verset 4) : est-ce par les oeuvres de la Loi, on par la foi que vous avez entendu prêcher ? Certes, ce pas par les oeuvres de la Loi, mais par la foi.
Mais quelqu’un peut-il donner le Saint Esprit? Saint Augustin (au livre XV du Traité de la sainte Trinité), dit que nul homme, en tant qu’homme, ne saurait le conférer. Les apôtres eux-mêmes ne le donnaient pas, mais imposaient les mains sur les fidèles et ceux-ci recevaient le Saint Esprit. Comment donc expliquer ce que l’Apôtre dit ici, en parlant de lui-même : celui qui vous communique son Esprit ?
Il faut répondre que dans le don du Saint Esprit, il se trouve trois choses qui viennent par ordre, à savoir : l’Esprit Saint qui vient habiter, le don de la grâce et de la charité, avec les autres habitudes surnaturelles, et le sacrement de la loi nouvelle, par le ministère duquel le Saint Esprit est reçu. Cet Esprit peut donc être donné de trois manières par quelques personnes. Il est, en effet, donné de ces trois manières, à savoir comme Saint Esprit habitant dans l’âme, comme don surnaturel, et comme sacrement, et cela par la suprême autorité seulement, je veux dire par le Père et par le Fils, qui ont sur lui l’autorité, non de commandement, mais d’origine, en tant que l’Esprit Saint procède de l’un et de l’autre. Mais quant à la grâce ou au don, et quant aux sacrements où il est reçu, l’Esprit Saint se donne aussi lui-même, en tant que le don qui en est fait suppose le principe de causalité, à l’égard des dons qui en dépendent, car, comme dit l’Apôtre (I Corinth., XII, 11) : « Il distribue à chacun, selon qu’il lui plaît. » Mais en tant que le don de l’Esprit Saint suppose le principe d’autorité, on ne peut dire, dans la rigueur des termes, que le Saint Esprit se donne lui-même. Pour ce qui est du sacrement conféré par le ministère des prêtres de l’Eglise, on peut dire que les saints, par le moyen des sacrements, donnent le Saint Esprit. Et c’est dans ce sens que Saint Paul parle ici, comme la Glose le donne à entendre. Toutefois cette manière de s’exprimer n’est pas ordinaire et il ne faut pas lui donner trop de portée. La Glose remarque aussi que le pouvoir de faire des miracles est attribué à la foi, parce que, par là même qu’elle croit ce qui est au-dessus de la nature, elle opère au delà de ce que peut la nature; les apôtres prêchant donc la foi, qui comprend certaines vérités qui dépassent la raison, il fallait conséquemment qu’ils joignent à leur croyance personnelle quelques preuves extérieures qu’ils étaient envoyés de Dieu; ce qui dépasse aussi la raison. Aussi Jésus-Christ leur a-t-il donné son signe afin de le montrer; or Jésus-Christ a deux signes qui lui sont propres. Le premier, c’est qu’il est le maître de tous. C’est pourquoi il est dit (Ps., CXLIV, 13) : « Votre règne est un règne qui s’étend dans tous les siècles, etc. » Le second, c’est qu’il sauve et qu’il justifie, suivant cette parole des Actes (IV, 12) : « Aucun autre nom, sous le ciel, n’a été donné aux hommes, etc. » Il a donc donné aux apôtres deux signes. Le premier, de faire des miracles, afin de montrer en les opérant qu’ils sont envoyés de Dieu, le Maître de toute créature ; (Luc, IX, 1) : « Il leur donna puissance et autorité sur tous les démons, etc. » Le second, de donner le Saint Esprit par leur ministère, afin de faire voir par là qu’ils sont envoyés par celui qui est le sauveur de tous ; (Actes, VIII, 17) : « Alors ils leur imposèrent les mains, etc. » (Actes, XIX, 6) : « Et après que Paul leur eût imposé les mains, le Saint Esprit descendit sur eux, etc.. » De ces deux signes il est dit (Hébr., II, 4) : « Dieu leur a rendu témoignage par les miracles, les prodiges, par les différents effets de sa puissance, et par la distribution des grâces du Saint Esprit, qu’il a partagées comme il lui a plu. »
6. Selon qu’il est écrit d’Abraham, qu’il crut ce que Dieu lui avait dit, et que sa foi lui fut imputée à justice.
7. Reconnaissez donc que ceux qui .sont enfants de la foi, sont les vrais enfants d’Abraham.
8. Aussi Dieu dans l’Ecriture, prévoyant qu’il justifierait les nations par la foi, l’a annoncé par avance à Abraham, en lui disant : Toutes les nations de la terre seront bénies en, vous.
9. Ceux donc qui sont enfants de la foi seront bénis avec le fidèle Abraham.
L’Apôtre a prouvé plus haut, dans sa propre expérience, l’efficacité de la foi et l’insuffisance de la Loi, il continue ici sa preuve par voie d’autorité et de raison. Et d’abord il démontre l’efficacité de la foi dans la justification; en second lieu il fait ressortir l’impuissance de la Loi pour cette même justification (verset 10) : Au lieu que tous ceux qui s’appuient sur les oeuvres de la Loi, etc. Il prouve le premier point au moyen d’un syllogisme. A cet effet I° il énonce une mineure; II° une majeure (verset 8) : Aussi l’Ecriture prévoyant, etc.; III° il déduit sa conclusion (verset 9) : Ceux donc qui sont enfants de la foi, etc.
I° Sur la première partie, I. il cite un passage dont il tire la mineure; II. il la déduit en conclusion (verset 7) : Reconnaissez donc, etc.
I. Il dit donc : véritablement la justice et le don de l’Esprit Saint procèdent de la foi, comme il est écrit (Genèse XV, 6), passage déjà cité dans l’épître aux Romains (IV, 3) : « Abraham crut à Dieu, etc. » Il faut sur ceci remarquer que la justice consiste à rendre ce qui est dû; or l’homme doit quelque chose à Dieu, quelque chose à lui même, quelque chose au prochain. Mais ce qu’il doit, soit à lui-même, soit au prochain, il ne le doit qu’à cause de Dieu. Le plus haut degré de la justice est donc de rendre à Dieu ce qu’on lui doit. Car quand vous vous rendez à vous-même et au prochain ce que vous devez, si vous ne le faites pas pour Dieu, vous êtes plutôt pervers que juste, parce que vous placez votre fin dans l’homme. Or tout ce qui est dans l’homme : intelligence, volonté, le corps lui-même, vient de Dieu, mais toutefois dans un certain ordre, car ce qui est inférieur est subordonné à ce qui est supérieur, et ce qui est extérieur à ce qui est intérieur, c’est-à-dire au bien de l’âme; or ce qui, dans l’homme, occupe le premier rang, c’est l’intelligence. Le premier degré de la justice, dans l’homme, c’est donc que son intelligence soit soumise à Dieu, ce qui se fait par la foi ; (II Corinth. X, 3) : « Nous réduisons en servitude toute intelligence pour la rendre obéissante à Jésus Christ. » Il faut donc dire qu’en tout et partout, Dieu, dans l’ordre de la justice, est le premier principe, et que celui qui lui donne ce qu’il a eu lui-même de plus grand, en lui soumettant son intelligence, a atteint la perfection de la justice ; (Rom., VIII, 14) : « Quiconque est mû par l’Esprit de Dieu, est enfant de Dieu. » C’est ce qui fait dire à Saint Paul : Abraham crut à ce que Dieu lui avait dit, c’est-à-dire : soumit à Dieu son intelligence par la foi ; (Ecclésiastique II, 6) : « Croyez à Dieu, et il vous tirera de tous vos maux, etc. » et (Ecclésiastique II, 8) : « Vous qui craignez le Seigneur, croyez en lui. » - (verset 6) : Et ce lui fut imputé à justice, c’est-à-dire l’acte même de croire et sa foi furent pour lui et sont pour tous une cause de justice suffisante, pour être imputée à justice extérieurement par les hommes, mais justice donnée intérieurement par Dieu, qui justifie au moyen de la charité qui opère et en leur remettant leurs péchés, ceux qui ont la foi.
II. L’Apôtre, tire en conclusion sa mineure de cette citation, en disant (verset 7) : Reconnaissez donc, etc. ; comme s’il disait : pour être appelé le fils d’un autre, il faut imiter ses oeuvres; « si donc vous êtes les enfants d’Abraham, faites les oeuvres d’Abraham » (Jean, VIII, 39). Or Abraham ne chercha pas à être justifié par la circoncision, mais par la foi; quiconque donc cherche comme lui à être justifié par la foi, est enfant d’Abraham, aussi c’est ce que dit Saint Paul. Puisqu’Abraham est devenu juste par la foi, et parce qu’il a cru à ce que Dieu lui disait, et que ce lui fut imputé à justice (verset 7), reconnaissez donc que ceux qui sont les enfants de la foi, c’est-à-dire qui croient que c’est par la foi qu’ils sont justifiés et sauvés, sont les enfants d’Abraham, à savoir par l’imitation de ses oeuvres, et la soumission aux mêmes vérités ; (Rom., IX, 8) : « Ce sont les enfants de la promesse qui sont réputés être enfants d’Abraham » ; et en S. Luc (XIX, 9) il est dit à Zachée : « Cette maison a reçu aujourd’hui, de Dieu, le salut, parce que celui-ci est aussi enfant d’Abraham, etc. » ; et encore (Matth., III, 9) : « Je vous déclare que Dieu peut faire naître de ces pierres mêmes, c’est-à-dire des Gentils, des enfants d’Abraham, » c’est-à-dire en tant qu’il leur donne de croire.
II° Quand enfin l’Apôtre dit à la suite (verset 8) : Aussi l’Ecriture, prévoyant, etc., il pose sa majeure, qui est celle-ci : Il a été annoncé par avance à Abraham que toutes les nations de la terre seraient bénies en sa semence. C’est ce qui fait dire à Saint Paul (verset 8) : Aussi l’Ecriture prévoyant, etc., il introduit ainsi Dieu s’adressant à Abraham et dit (Genèse XII, 3) que Dieu a promis d’avance à Abraham qu’en vous, c’est-à-dire dans ceux qui, portant votre ressemblance, seront vos enfants par l’imitation de votre foi, toutes les nations seront bénies. (Matth., VIII, 11) : « Plusieurs viendront d’Orient et d’Occident, etc. »
III° Il déduit ensuite sa conclusion, des prémisses qu’il a posées, en disant (verset 9) : Ceux donc qui sont enfants de la foi, etc. L’on peut établir ainsi l’argument : Dieu le Père a annoncé d’avance à Abraham qu’en sa semence toutes les nations seront bénies; or ceux qui cherchent à être justifiés par la foi, sont les enfants d’Abraham; donc les enfants de la foi, » c’est-à-dire ceux qui cherchent à être justifiés par cette vertu, seront bénis avec le fidèle, c’est-à-dire avec Abraham.
10. Au lieu que ceux qui s’appuient sur les oeuvres de la Loi, sont dans la malédiction. Car il est écrit : Malédiction sur tous ceux qui n’observent pas tout ce qui est prescrit dans le livre de la Loi.
11. Cependant il est dit que nul par la Loi n’est justifié devant Dieu, puisque le juste vit de la foi.
12. Or la Loi ne s’appuie pas sur la foi, mais celui qui observera ces préceptes y trouvera la vie.
L’Apôtre, dans ce qui vient d’être dit, a établi l’efficacité de la foi; il montre ici la défectuosité de la Loi : premièrement par l’autorité de la Loi même secondement par la coutume des hommes (verset 15) : Frères, je fais une comparaison d’ordre humain, etc. Sur la première de ces preuves I° il fait voir le dommage qui résultait occasionnellement de la Loi; II° l’insuffisance de cette même Loi pour réparer ce dommage (verset 11) : Cependant il est clair que nul par la Loi, etc. ; III° La réparation efficace de ce dommage en Jésus Christ (verset 13) : Mais Jésus-Christ nous a rachetés, etc.
I° Sur la première partie l’Apôtre I. énonce sa proposition ; II. la prouve, (verset 10) : Car il est écrit : Maudit, etc.
I. Il dit donc (verset 10) : Ainsi tous ceux qui, etc. Car, sur ce qu’il avait dit que les enfants de la foi seront bénis, parce qu’ils sont enfants d’Abraham, on pouvait répondre que cette bénédiction leur est donnée à cause des oeuvres de la Loi et à cause de leur foi; prévenant donc cette réponse, il dit : Tous ceux qui s’appuient sur les oeuvres de la Loi sont sous la malédiction.
On objecte : mais les Pères de l’Ancien Testament se sont appuyés sur les oeuvres de la Loi; ils sont donc dans la malédiction, et par conséquent damnés; ce qui est une erreur des Manichéens. Il faut donc entendre ce passage correctement.
Remarquons que l’Apôtre ne dit pas : Tous ceux qui pratiquent les oeuvres de la Loi sont sous la malédiction, parce que cette parole manquerait de vérité, pour ce qui est du temps de la Loi, mais il dit : Tous ceux qui s’appuient sur les oeuvres de la Loi, etc. c’est-à-dire tous ceux qui mettent leur confiance dans ces oeuvres, et croient que par elles ils seront justifiés, sont sous la malédiction. Autre chose, en effet, est de s’appuyer sur les oeuvres de la Loi, autre chose de garder la Loi, car ceci c’est l’accomplir, ce qui ne fait pas tomber sous la malédiction. Mais s’appuyer sur les oeuvres de la Loi, c’est y mettre sa confiance et son espérance. Or ceux qui sont ainsi disposés sont sous la malédiction, à savoir pour leur transgression; et cette transgression n’est pas l’oeuvre de la Loi ; de celle-ci ne provient pas la concupiscence mais seulement la connaissance du péché, vers lequel nous sommes entraînés par la concupiscence qu’interdit la Loi. Donc, puisque la Loi donne la connaissance du péché et ne donne pas de secours contre le péché, ceux qui placent leur confiance dans la Loi sont réputés dans la malédiction, parce qu’ils ne sauraient éviter cette malédiction par les oeuvres mêmes de la Loi. Or il y a, dans la Loi, des oeuvres rituelles qui se pratiquaient dans les observances légales, et des oeuvres qui tenaient aux moeurs, par exemple les préceptes moraux Aussi, suivant la Glose, ce qui est dit ici : Tous ceux qui s’appuient sur la Loi, etc., doit s’entendre de ces œuvres rituelles, et non des oeuvres morales. Ou bien encore peut-on dire que l’Apôtre parle ici des unes et des autres, c’est-à-dire des oeuvres soit rituelles, soit morales. Car les oeuvres ne font pas que l’on soit juste devant Dieu, elles sont plutôt les signes et les manifestations de la justice; nul, en effet, aux yeux de Dieu, n’est justifié par les oeuvres, mais par l’habitude de la foi, non pas acquise, mais infuse. Quiconque donc cherche à être justifié par les oeuvres, est sous la malédiction, parce que les oeuvres ne remettent pas les péchés et ne donnent à personne la justification, qui ne s’obtient que par l’habitude de la foi informée par la charité ; (Hébr., XI, 39) : « Tous ces grands personnages éprouvés par le témoignage de la foi, etc. »
II. Quand l’Apôtre dit à la suite (verset 10) : Car il est écrit, etc., il prouve sa proposition. Cette preuve, selon la Glose, se déduit d’abord de ce que personne ne peut garder la Loi de la manière que la Loi elle-même le prescrit ; (Deut., XXVII, 15) : « Quiconque ne demeure pas ferme dans tout ce qui est écrit dans le livre de la Loi, et ne l’accomplira pas, c’est-à-dire quiconque n’accomplira pas l’intégralité de la Loi, sera maudit. » Mais il est impossible d’accomplir toute la Loi, comme il est dit (Actes, XV, 10) : « Pourquoi imposez-vous aux disciples un joug que ni nous ni nos Pères n’avons pu porter ? » Donc il n’est personne, parmi ceux qui s’appuient sur les oeuvres de la Loi, qui ne soit sous la malédiction. On peut encore entendre ce qui est dit ici (verset 10) : Car il est écrit, etc., non comme la preuve de la proposition, mais comme un moyen d’en faire ressortir toute l’explication. Saint Paul semble dire : Je dis qu’ils sont sous la malédiction, sous cette malédiction, dis-je, dont la Loi dit : « Car il est écrit : Malédiction sur tous ceux, etc. »; en sorte qu’on l’explique du péché, c’est-à-dire de ce qui est livré à la malédiction. Car la Loi prescrit soit le bien à faire, soit le mal à éviter, et, en prescrivant, elle oblige, mais elle ne donne pas le pouvoir d’obéir. C’est ce qui fait dire à Saint Paul Maudit soit, c’est-à-dire que celui-là soit livré au mal, quel qu’il soit sans exception, parce que comme il est dit aux Actes (X, 34) : « Dieu ne fait pas acception des personnes. » - Maudit donc celui qui n’aura pas persévéré jusqu’à la fin ; (Matth., XXIV, 13) : « Celui-là sera sauvé, qui aura persévéré jusqu’à la fin » - (verset 10) : Sur tous les points, et non pas seulement sur quelques-uns, parce que comme il est dit en saint Jacques (II, 10) : « Quiconque ayant gardé toute la Loi, la viole en un seul point, est coupable comme l’ayant violée toute entière. »- (verset 10) : A l’égard de ce qui est prescrit dans la Loi en sorte qu’il la pratique, c’est-à-dire non pas seulement en se contentant de vouloir et de croire, mais jusqu’à accomplir par les oeuvres (Ps., CX, 10) : « Tous ceux qui agissent conformément à cette crainte sont remplis d’intelligence. » Or les saints patriarches, bien que pratiquant les oeuvres de la Loi, étaient sauvés cependant dans la foi de Jésus qui devait venir, par leur confiance dans sa grâce et par l’accomplissement dans son sens spirituel du moins, de la Loi. « En effet, Moïse, comme il est dit dans la Glose, imposa grand nombre de préceptes, que personne n’a pu accomplir, afin de dompter l’orgueil des Juifs, qui disaient : Il s’en trouvera pour accomplir, mais il ne s’en trouvera pas pour prescrire ».
Il se présente une difficulté sur ce qui a été dit : Malédiction sur tous ceux qui, etc. Car il est dit (Rom., XII, 14) : « Bénissez et ne maudissez pas. »
Il faut répondre que maudire n’est pas autre chose que dire du mal : Je puis donc dire que le bien est mal, et que le mal est bien; je puis dire aussi que le bien est bien et que le mal est mal. C’est la première manière de parler que réprouve l’Apôtre, quand il dit : « Gardez-vous de maudire, » c’est-à-dire n’appelez jamais mal ce qui est bien, ni bien ce qui est mal. Mais la seconde n’est pas répréhensible. Quand donc nous maudissons le péché, nous le qualifions de mal, il est vrai, mais ce n’est pas appeler bien ce qui est mal, c’est dire que ce qui est mal est mal. Par conséquent il est permis de maudire le pécheur, en d’autres termes dire qu’il est livré au mal, ou qu’il est méchant.
II° Quand Saint Paul ajoute (verset 11) : Cependant il est clair que nul, par la Loi, etc., il fait ressortir l’insuffisance de la Loi, qui n’a pas le pouvoir d’arracher à la malédiction, pour la raison qu’elle n’était pas capable de produire la justification. Pour le prouver, l’Apôtre se sert d’un syllogisme de la seconde figure[2] et dit : La justice procède de la foi; or la Loi ne s’appuie pas sur la foi; donc la Loi ne saurait produire la justification. Il énonce donc d’abord la conclusion en disant (verset 11) : Cependant il est clair que nul par la Loi, n’est justifié ; en second lieu, la majeure (verset 11) : car le juste vit de la foi ; enfin la mineure (verset 12) : Or la Loi ne s’appuie pas sur la foi.
I. Il dit donc : La malédiction a été prononcée par la Loi, et toutefois la Loi ne préserve pas de cette malédiction, car il est clair que nul par la Loi n’est justifié devant Dieu, c’est-à-dire par les oeuvres de la Loi. Il faut ici remarquer que ceux qui ont nié l’Ancien Testament, se sont appuyés de ce passage. Il faut donc dire que personne n’est justifié dans la Loi, c’est-à-dire par la Loi. Car c’est par la Loi qu’était donnée la connaissance du péché, comme il est dit (Rom., V), mais on n’obtenait pas par la Loi la justification (Rom., III, 20) : « Nul ne sera justifié par les oeuvres de la Loi. »
On objecte ce qui est dit (Jacq., II, 21) : « Est-ce qu’Abraham notre Père ne fut pas justifié par les œuvres ? »
Il faut répondre qu’on peut entendre de deux manières cette expression : « Justifier » 1° D’abord quant à la pratique de la justice et à sa manifestation : dans ce sens l’homme est justifié, c’est-à-dire il est manifesté comme juste par les oeuvres qu’il opère. 2° Ensuite quant à l’habitude infuse de la justice : personne n’est justifié, dans ce sens, par les oeuvres, puisque l’habitude de la justice, qui rend l’homme juste aux yeux de Dieu, n’est pas une habitude qui s’acquière, mais qui est donnée par la grâce de la foi. C’est pour cette raison que l’Apôtre dit : devant Dieu, parce que la justice, pour être telle aux yeux de Dieu, doit résider dans l’intérieur du coeur, tandis que la justice qui se fonde sur les oeuvres, c’est-à-dire celle qui manifeste le juste, paraît aux yeux des hommes; or c’est le sens que l’Apôtre donne à ces mots devant Dieu ; (Rom., II, 13) : « Car ce ne sont pas ceux qui écoutent la Loi qui sont justes devant Dieu, mais ceux qui gardent la Loi qui seront justifiés, etc. » et (Rom., IV, 2) : « Si Abraham a été justifié par ses oeuvres, il a de quoi se glorifier, mais non devant Dieu. » Ainsi devient évidente la conclusion du raisonnement, à savoir que la Loi est impuissante à justifier.
II. En disant (verset 11) : car le juste vit de la foi, Saint Paul énonce sa majeure, qui est tirée de l’Ecriture (Habacuc, II, 4) et de plus cité (Rom., I, 17 et Hébreux, X, 38). Remarquez sur ceci qu’il y a dans l’homme une double vie, celle de la nature et celle de la justice. La vie de la nature se maintient par l’âme; aussi quand l’âme se retire du corps, le corps demeure inanimé. Mais la vie de la justice subsiste par Dieu, qui habite en nous par la foi; aussi le premier degré de l’union de Dieu avec l’âme de l’homme, c’est la foi ; (Hébr., XI, 6) : « Pour s’approcher de Dieu, il faut croire premièrement qu’il y a un Dieu. »; (Ephés., III, 17) : « [Qu’il fasse] que Jésus-Christ habite dans vos coeurs par la foi, etc. » Nous disons donc d’après ces notions que les premiers indices de la vie apparaissent dans les opérations de l’âme végétative, car l’âme est végétative, ce qui est le premier état de l’animal après sa génération, comme dit le Philosophe. Mais parce que le premier principe par lequel Dieu veut être en nous est la foi, cette vertu est regardée comme le principe de la vie; et c’est ce qui est dit ici (verset 11) : Car le juste vit de la foi, comprenez de la foi opérant par la charité.
III. L’Apôtre expose enfin la mineure lorsqu’il dit (verset 12) : Or la Loi ne s’appuie pas, etc. Et d’abord il énonce la mineure elle même; ensuite il la prouve (verset 12) : Mais celui qui observera ces préceptes, etc.
1° Il dit donc (verset 12) : Or la Loi ne s’appuie pas sur la foi. On objecte : La Loi ordonne de croire qu’il n’y a qu’un Dieu; or cette vérité appartient à la foi; donc la Loi s’appuie sur la foi. Qu’il soit ordonné de croire qu’il n’y a qu’un Dieu, on le voit dans le Deutéronome (VI, 4) : « Ecoutez, Israël, le Seigneur notre Dieu, etc. »
Il faut répondre que l’Apôtre parle ici de l’observance des préceptes de la Loi, en tant que la Loi consiste en commandements et en préceptes cérémoniels. Il dit qu’une telle Loi ne s’appuie pas sur la foi. Car (Hébr., XI, 1) : « La foi est la substance des choses que nous devons espérer, et la preuve de celles qu’on ne voit pas. » Celui-là donc, à proprement parler, accomplit le précepte de la foi qui n’en espère pas obtenir quelques biens présents et visibles, mais les biens invisibles et éternels. Donc la Loi, par là même qu’elle promettait des biens terrestres et présents, ainsi qu’il est dit (Isaïe, I, 19) : « Si vous voulez m’écouter, vous serez rassasiés des biens de la terre, » ne s’appuie pas sur la foi, mais plutôt sur la cupidité ou sur la crainte, principalement dans le sens de ceux qui gardaient la Loi selon son interprétation charnelle ; quelques-uns cependant vivaient sous la Loi selon l’Esprit; toutefois ce n’était pas l’effet de la Loi, mais de la foi au Médiateur.
2° Que la Loi ne s’appuie pas sur la foi, l’Apôtre le prouve quand il dit (verset 12) : mais celui qui observera ces préceptes, c’est-à-dire qui accomplira les oeuvres de la Loi, y trouvera la vie, à savoir la vie présente, c’est-à-dire sera préservé de la mort temporelle et conservé dans la vie présente. Ou bien encore : je dis que la Loi ne s’appuie pas sur la foi, et ceci est évident, car celui qui pratiquera ces préceptes, etc., en d’autres termes : les préceptes de la Loi ne portent pas sur les vérités à croire, mais sur ce qui est à faire, bien qu’elle annonce certains dogmes à croire. Par conséquent sa force ne s’appuie pas sur la foi, mais sur les oeuvres. Saint Paul le prouve, en ce que le Seigneur, quand il voulut la confirmer, n’a pas dit : celui qui aura cru, mais celui qui aura pratiqué ses oeuvres, y trouvera la vie. La loi nouvelle procède, elle, de la foi ; (Marc, XVI, 16) : « Celui qui croira et qui sera baptisé, etc. » Là Loi cependant est une sorte d’image et de ressemblance de la foi; sous ce rapport la loi ancienne se compare à la loi nouvelle, comme les oeuvres de la nature aux oeuvres de l’intelligence. Car dans les oeuvres de la nature on trouve quelque chose qui appartient à l’intelligence, non pas que les choses de la nature comprennent, mais par ce qu’elles sont menées et disposées par une intelligence pour atteindre leur fin. De même, la loi ancienne renferme certaines choses qui sont de la foi, non que Juifs les aient possédé comme étant de la foi, mais ils les avaient seulement comme figure de la foi en Jésus-Christ, et comme un témoignage que les justes étaient sauvés par la vertu de cette foi.
[2] Le Syllogisme de la seconde figure est celui où le moyen est deux fois attribut. Dans ce Syllogisme, une des deux premières propositions doit être négative, et la conclusion doit l’être également, La majeure pour cette raison, doit être universelle; l’attribut devant être pris universellement, (LOGIQUE DE PORT-ROYAL, 215). C’est ce qu’on trouve parfaitement dans le raisonnement de Saint Paul.