19. Mes petits enfants, pour qui je sens de nouveau les douleurs de l’enfantement jusqu’à ce que le Christ soit formé en vous,
20. Je voudrais maintenant être avec vous pour diversifier mes paroles; car je suis en peine comment je dois vous parler.
L’Apôtre a rejeté plus haut le motif supposé des réprimandes faites aux Galates, il indique ici la cause véritable de leur correction, cause qui n’est autre que la douleur causée par leur imperfection. Il exprime donc I° cette douleur qu’il ressentait au coeur, et qui le faisait parler; II° le désir de les convaincre de cette douleur (verset 20) : Je voudrais maintenant, etc. ; III° il en dit le motif (verset 20) : car je suis en peine, etc.
I° Or cette douleur de l’Apôtre procédait de sa charité, parce qu’il s’affligeait de leurs péchés ; (Ps., CXVIII, 158) : « J’ai vu les prévaricateurs, et je séchais de douleur, etc. » Aussi leur donne-t-il un nom plein de charité, en leur disant (verset 19) : Mes petits enfants. C’est à dessein qu’il ne les appelle pas seulement ses enfants, mais ses petits enfants, afin de désigner leur imperfection qui les a fait déchoir ; (I Corinth, III, 1) : « comme à de petits enfants en Jésus-Christ, etc. » Il faut ici remarquer que c’est pendant le temps de l’enfantement que l’enfant prend le nom de « petit enfant ». Or les Galates étaient tels, parce qu’ils avaient besoin eux-mêmes d’un second enfantement, tandis que les parents selon la chair ne mettent au monde qu’une fois leurs enfants. C’est ce qui fait que l’Apôtre leur dit (verset 19) : pour qui je ressens de nouveau les douleurs de l’enfantement, car il les avait enfantés d’abord dans leur première conversion, mais parce qu’ils s’étaient déjà détournés de celui qui les avait appelés, pour suivre un autre Evangile, il était nécessaire qu’il les enfantât de nouveau. Voilà pourquoi il dit (verset 19) : que j’enfante, c’est-à-dire que je ramène, avec travail et douleur, à la lumière de la foi. Or c’est dans cet enfantement que se manifeste la douleur de l’Apôtre; c’est de là aussi que la conversion des pécheurs est appelée un enfantement ; (Job., XXXIX, 3) : « [Les chèvres sauvages] se courbent pour faire sortir leur faon; et elles le mettent au jour. » ; (Apoc., XII, 2) : « Elle criait comme étant en travail, et ressentant les douleurs de l’enfantement. » Aussi et à cause de sa douleur, l’Apôtre les corrige avec sévérité, semblable à la femme à qui les douleurs de l’enfantement font pousser des cris déchirants ; (Isaïe, XLII, 14) : « Je me ferai entendre comme la femme qui enfante. » Et la raison de ce nouvel enfantement, c’est que vous n’êtes pas encore parfaitement formés. C’est pourquoi il dit (verset 19) : jusqu’à ce que Jésus-Christ soit formé en vous, c’est-à-dire jusqu’à ce que vous ayez reçu la ressemblance de celui que vous avez perdu par votre infidélité. L’Apôtre ne dit pas : « jusqu’à ce que vous soyez formés en Jésus-Christ », mais jusqu’à ce que Jésus-Christ soit formé en vous, afin que ce qu’il dit résonne à leurs oreilles d’une manière plus terrible. Car Jésus-Christ est formé dans les coeurs par la foi rendue vivante par la charité ; (Ephés., III, 17) : « Qu’il fasse que Jésus-Christ habite par la foi dans vos cœurs, etc.. » Mais lorsque quelqu’un n’a plus cette foi formée, Jésus-Christ meurt en lui ; (II Pierre, I, 19) : « jusqu’à ce que le jour commence à éclairer, etc. » Ainsi donc, en raison du progrès de l’homme dans la foi, Jésus-Christ croît dans le cœur et, à l’inverse, il y décroît à proportion que cette foi s’affaiblit. Quand donc la foi, par suite du péché mortel, n’est plus formée dans l’homme, Jésus-Christ n’est plus formé en lui. Ainsi, la foi n’étant pas formée dans les Galates, il était nécessaire qu’ils soient enfantés de nouveau, jusqu’à ce que Jésus-Christ fût formé en eux par la foi formée qui opère par la charité. Ou encore : jusqu’à ce que Jésus-Christ soit formé en vous, » c’est-à-dire que par vous apparaisse aux autres, revêtu de ses formes divines.
II° Mais comme on pouvait dire : vous nous parlez ainsi, parce que vous êtes absent, si vous étiez au milieu de nous, vous ne nous tiendriez pas ce 1angage, suivant ce qui est dit (2 Corinth., X, 10) : « Lorsqu’il est présent, il paraît humble en sa personne, et méprisable en son discours, etc. », l’Apôtre manifeste son désir de faire éclater sa douleur avec plus d’amertume encore, en disant (verset 20) : Je voudrais maintenant être avec vous, pour parler autrement ; en d’autres termes, je me sers en ce moment de paroles pleines de douceur, vous appelant du nom de frères, et de fils, pendant que je suis absent ; mais si j’étais au milieu de vous, je vous reprendrais avec plus de sévérité. Car si ce que je vous écris par lettres, je l’exprimerais en paroles, actuellement et présent au milieu de vous, la correction serait plus dure, parce que je pourrais mieux prendre le ton du reproche, faire retentir les clameurs de mon ressentiment et la douleur de mon coeur, mieux qu’il ne m’est possible de l’expliquer par lettres; votre coeur aussi, serait plus ému, à votre confusion, de la vivacité de mes paroles et du trouble qui m’agite. La cause de cette douleur, c’est que je suis couvert de confusion à cause de vous, c’est-à-dire je rougis devant les autres pour vous. Car, ainsi qu’il est dit (Ecclésiastique XXII, 3) : « Le fils mal instruit est la honte de son père. » En effet, le fils étant le bien de son père, et le disciple, en tant que tel, le bien de son maître, celui-ci se réjouit des bonnes qualités qu’il voit briller dans ce disciple, comme d’une chose qui lui est propre, et il s’en glorifie. Au contraire, il s’afflige du mal qui est dans son disciple, et en éprouve de la confusion. Les Galates, étant donc passés du bien au mal, étaient devenus pour l’Apôtre un sujet de confusion.
21. Dites-moi, je vous prie, vous qui voulez être sous la Loi, n’avez-vous pas lu la Loi?
22. Car il est écrit qu’Abraham eut deux fils : l’un de la servante et l’autre de la femme libre.
23. Mais celui qui naquit de la servante, naquit selon la chair; et celui qui naquit de la femme libre, naquit en vertu de la promesse.
24. Tout cela est une allégorie…
Dans ce que nous avons vu, Saint Paul a établi la dignité de la grâce, par les coutumes humaines, il l’établit ici par l’autorité de l’Ecriture. I° Il énonce un fait; II° il expose un mystère (verset 24) : Tout ceci est une allégorie, etc. ; III° il déduit en conclusion sa proposition (verset 1) : « Pour nous, mes frères, nous ne sommes pas, etc.
I° Sur le premier de ces points, l’Apôtre I. provoque l’attention; II. Il expose ce qu’il veut dire (verset 22) : Car il est écrit, etc.
I. Il dit donc (verset 24) : Dites moi, je vous prie, etc., en d’autres termes : si vous vous piquez de sagesse, faites attention à ce que j’objecte et si vous ne pouvez le contredire, cessez ; (Job, VI, 29) : « Répondez-moi, je vous prie, sans contention, etc. » Or, je vous fais cette objection : ou vous avez lu la Loi, ou vous ne l’avez pas lue; si vous l’avez lue, vous devez savoir ce qui est écrit dans la Loi; or la Loi prouve elle-même qu’on devra la quitter un jour. Si vous ne l’avez pas lue, vous ne devez pas recevoir ce que vous ne connaissez pas ; (Proverbes IV, 25) : « Que vos paupières précèdent vos pas. » L’Apôtre dit : sous la Loi, c’est-à-dire sous le joug de la Loi, car porter un fardeau léger, ce n’est pas là une violence, mais supporter un lourd fardeau, comme est le poids de la Loi, c’est, ce me semble, le signe d’une grande sottise ; (Actes XV, 10) : « Un joug que ni nos pères, ni nous, n’avons pu porter, etc. » Ceci doit s’appliquer à ceux qui veulent être sous la Loi charnellement.
II. Quand Saint Paul ajoute (verset 22) : Car il est écrit, etc., il manifeste son intention, en disant : Je vous demande si vous avez lu la Loi, parce que dans la Loi même se trouvent certains passages qui disent manifestement que la Loi ne doit pas durer. L’Apôtre fait spécialement mention ici des deux fils d’Abraham. Et d’abord il exprime un point sur lequel ils sont d’accord; en second lieu, deux choses en quoi ils diffèrent.
1° Ils sont d’accord sur le fait qu’ils ont le même père (verset 22) : Car il est écrit qu’Abraham eut deux fils. Il eut encore d’autres enfants, outre ceux-ci, puisqu’après la mort de Sara, il en eut de Céthura (Genèse, XXV, 2). Mais Saint Paul n’en parle pas, parce qu’ils n’ont aucun rapport avec ce qu’il veut établir. Cependant ces deux fils, c’est-à-dire celui de la servante et celui de la femme libre, peuvent désigner les deux peuples, à savoir les Juifs et les Gentils. Les autres enfants de Céthura désignent les schismatiques et les hérétiques. Or les deux peuples s’unissent en un seul père, car les Juifs sont fils d’Abraham selon la chair, et les Gentils par l’imitation de la foi. Ou bien encore ils sont fils d’Abraham, c’est-à-dire de Dieu qui est le Père de tous ; (Malachie, II, 10) : « N’avons nous pas tous un même Père, etc.? » ; (Rom., III, 29) : « Dieu est-il seulement le Dieu des Juifs ? »
2° Mais ils différent en deux points, à savoir par la condition de leur mère, car l’un est fils de la servante, comme il est dit au ch. XXI, 10 de la Genèse. Et toutefois Abraham ne pécha pas en s’approchant d’elle, parce qu’il le fit avec une affection d’époux et par suite d’une disposition divine. L’autre est fils de la femme libre, à savoir Isaac qu’Abraham eut de Sara, son épouse ; (Genès., XVIII, 10) : « Je reviendrai vous voir, en ce même temps, je vous trouverai tous deux en vie, et Sara votre femme, etc. » En second lieu, ils diffèrent par le mode de leur naissance, car (verset 25) : celui qui est né de la servante, à savoir Ismaël naquit selon la chair; et celui qui naquit de la femme libre, c’est-à-dire Isaac, est né d’après la promesse. Gardons-nous, dans l’interprétation de ces passages, d’un double sens faux. D’abord d’entendre par ce que dit Saint Paul (verset 23) : naquit selon la chair, que l’expression « chair » doit être prise pour l’acte du péché, comme dans ce passage (Rom., VIII, 13) : « Si vous vivez selon la chair, vous mourrez » ; et (II Corinth., X, 3) : « Car encore que nous vivions dans la chair, nous ne combattons pas selon la chair », comme si, à l’occasion de la naissance d’Ismaël, Abraham avait péché. Ensuite, d’entendre par ce que dit encore Saint Paul, d’après la promesse, que l’on doit croire qu’Isaac n’est pas né selon la chair, c’est-à-dire par suite d’un commerce charnel, mais par l’Esprit Saint. Il faut donc dire qu’Ismaël est né selon la chair, c’est-à-dire selon la nature charnelle, car il est naturel, chez les hommes, que d’un vieillard et d’une jeune femme, dans l’âge de la fécondité, comme était Agar, il puisse naître un fils; et qu’Isaac est né d’après la promesse, c’est-à-dire d’une manière qui dépasse les forces naturelles de la chair ; car il est hors de portée de la nature charnelle que d’un vieillard et d’une femme âgée et stérile, comme était Sara, naisse un fils. Ismaël figure le peuple Juif, qui est né selon la chair. Isaac le peuple de la Gentilité, qui est né selon la promesse, par laquelle il fut annoncé à Abraham qu’il serait le père d’un grand nombre de nations (Genès., XXII, 18) : « Tous les peuples seront bénis en vous, etc. »
II° L’Apôtre explique ce mystère, quand il dit (verset 24) : Tout ceci est une allégorie. Et d’abord, il exprime le mode du mystère; ensuite il l’éclaircit par un exemple (verset 24) : car ces deux femmes sont les deux alliances, etc. Il dit donc : ce que nous lisons dans l’Ecriture de ces deux fils, etc., est une allégorie, c’est-à-dire un second sens. En effet, l’allégorie est un trope ou une manière de parler, selon laquelle on dit une chose pour en donner une autre à entendre, ce terme vient du grec ¢lloj qui veut dire autre, et ¢gw, je conduis, comme si l’on disait : conduisant à un autre sens. Il faut remarquer que l’allégorie est prise quelquefois pour le sens mystique quel qu’il soit; d’autres fois pour l’un seulement des quatre que l’on distingue : l’historique, l’allégorique, le mystique et l’anagogique qui sont les quatre sens de l’Ecriture, mais qui diffèrent pourtant dans leur signification. Car il y a deux manières d’exprimer les choses l’une par les mots, l’autre par les choses même que les mots expriment. Or ceci se rencontre particulièrement dans l’Ecriture, et non pas ailleurs. Car comme Dieu en est l’auteur, il est également en son pouvoir, non seulement de choisir les mots pour désigner les choses, (ce que l’homme aussi peut faire), mais encore les choses elles-mêmes; tandis que dans les autres sciences qui se transmettent par les hommes, et ne peuvent être accommodées à une autre signification que celle que comportent les mots, ces mots seuls ont une signification. La sainte Ecriture, elle, a cela de particulier que les mots et les choses que ces mots représentent ont une signification; par conséquent cette science peut présenter des sens multiples; cette signification, en effet, qui fait que les mots ont un sens, appartient au sens littéral ou historique; cette autre, d’après laquelle les choses exprimées par les mots portent encore avec elles un autre sens, appartient au sens mystique. Par le sens littéral, on peut exprimer une chose de deux manières : d’abord, selon la propriété de l’expression, comme quand je dis : « cet homme rit »; ensuite, par similitude ou métaphore, comme si je disais : « cette prairie est riante ». Or, dans la sainte Ecriture, nous nous servons de ces deux façons de parler, comme lorsque nous disons de la première manière : « Jésus est monté »; et de la seconde manière « Jésus est assis à la droite de Dieu ». Le sens parabolique ou métaphorique est donc renfermé dans le sens littéral. Quant au sens mystique ou spirituel, il se divise en trois espèces. D’abord, quand l’Apôtre dit : « La Loi ancienne est la figure de la Loi nouvelle » ; tout ce qui appartient à la Loi ancienne marque ce qui est de la Loi nouvelle : c’est le sens allégorique. En second lieu, suivant saint Denys (livre de la céleste Hiérarchie), la Loi nouvelle est la figure de la gloire à venir. Quand donc ce qui appartient à la Loi nouvelle et à Jésus-Christ, signifie ce qui est dans la patrie céleste : c’est le sens anagogique. De plus, dans la Loi nouvelle, ce que nous remarquons dans le chef est le modèle de ce que nous devons faire nous-mêmes, parce que « tout ce qui a été écrit, l’a été pour notre instruction » ; par conséquent tout ce qui s’est fait dans la Loi nouvelle, et tout ce qui désignait Jésus-Christ, tout cela est devenu signe de ce que nous devons faire : c’est le sens moral. On peut donner un exemple clair de ce triple sens dans ces paroles : « que la lumière paraisse. » A la lettre, s’il s’agit de la lumière corporelle, c’est le sens littéral. Si l’on entend; « que la lumière paraisse, » par que Jésus-Christ naisse dans l’Eglise, c’est le sens allégorique. Enfin si l’on dit : « que la lumière se fasse, » c’est-à-dire que nous soyons introduits par Jésus-Christ dans la gloire; c’est le sens anagogique. Enfin si l’on dit : « que la lumière se fasse, » c’est-à-dire : que nous soyons par Jésus-Christ éclairés dans notre intelligence et enflammés dans notre volonté; c’est le sens moral.
24. Car ces deux femmes sont les deux alliances, dont la première, établie sur le mont Sinaï et qui n’engendre que des esclaves, est figurée par Agar.
25. Car le Sinaï est une montagne d’Arabie, qui est en rapport avec la Jérusalem d’à présent, laquelle est esclave avec ses enfants :
26. Au lieu que la Jérusalem d’en haut est libre; et c’est celle qui est notre mère.
27. Car il est écrit : Réjouissez-vous, stérile, qui n’enfantiez pas poussez des cris de joie, vous qui ne deveniez pas mère, parce que celle qui était délaissée, a plus d’enfants que celle qui a un mari.
L’Apôtre a indiqué plus haut le sens mystique, il dévoile ici le mystère. Et d’abord quant aux mères, ensuite quant aux fils (verset 28) : Nous sommes donc, mes frères, etc. Par les deux mères, Saint Paul entend les deux Testaments. I° Il expose donc la chose figurée; II° il l’explique (verset 24) : La première a été établie sur le mont Sinaï, etc.
I° Il dit donc ces femmes, à savoir les deux épouses, dont l’une est esclave et l’autre libre, (verset 24) : sont les deux alliances, l’ancien et le nouveau Testament ; (Jérémie XXX, 31) : « Je ferai une nouvelle alliance avec la maison d’Israël », voici le nouveau Testament. « non selon l’alliance que je fis avec leurs pères », voilà l’ancien Testament. La femme libre figure le Testament nouveau; l’esclave figure l’ancien. Pour comprendre ce que c’est qu’un Testament, il faut remarquer qu’un testament est la même chose qu’un pacte ou un traité de choses qui sont confirmées par des témoins. C’est de là que, dans l’Ecriture, au lieu de « testament » on emploie très souvent le terme d’alliance ou de pacte. Mais partout où il y a pacte ou alliance, une promesse intervient; suivant donc la diversité des promesses, il y a diversité de testaments; deux sortes de biens nous ont été promis, à savoir, les biens du temps dans la Loi ancienne, et les biens de l’éternité dans la Loi nouvelle ; (Matth., V, 12) : « Réjouissez-vous donc et tressaillez de joie, etc. » Ces deux sortes de promesses forment les deux Testaments.
II° Ce sont ces deux Testaments dont l’Apôtre explique la portée, quand il ajoute (verset 24) : le premier, etc. I. quant à l’ancien Testament; II. quant au nouveau (verset 26) : Au lieu que la Jérusalem d’en haut, etc…
I. Pour plus d’intelligence du sens littéral, il faut à l’égard du premier de ces points, savoir que tout citoyen d’une cité s’appelle l’enfant de cette cité et que la cité elle-même est regardée comme sa mère ; (Luc, XXIII, 28) : « Filles de Jérusalem, ne pleurez pas sur moi, etc. » ; (Lament., IV, 2) : « Comment les enfants de Sion, qui étaient si éclatants, etc. Par cela même que l’on est citoyen d’une cité, on devient son enfant. Or il y a une double cité de Dieu, l’une terrestre, c’est-à-dire la Jérusalem de la terre; l’autre spirituelle, c’est-à-dire la Jérusalem céleste. Par l’ancien Testament, on devenait citoyen de la cité de la terre; par le nouveau, on le devient de la cité céleste. Partant de là, l’Apôtre 1° expose d’abord le mystère indiqué; 2° donne la raison de son application mystique (verset 25) : Car le Sinaï, etc.
1° Il dit donc : L’allégorie marque les deux Testaments, l’ancien et le nouveau. Et sur cela :
A) il dit (verset 24) : Le premier a été établi sur ce mont Sinaï, etc., indiquant d’abord le lieu où fut donné ce Testament. En effet, à la lettre, ce fut sur le mont Sinaï, comme il est rapporté au ch. XX, 1 de l’Exode; et, d’après la Glose, la raison mystique de ceci, c’est que Sinaï s’interprète « précepte ». Aussi l’ancien Testament est-il appelé par l’Apôtre (Ephés., II, 15) : la « Loi des préceptes » ; le terme « mont » signifie « orgueil » ; (Jéré., XIII, 16) : « Avant que vos pieds se heurtent contre les montagnes couvertes de ténèbres, etc. » Par cette montagne sur laquelle fut donnée la Loi, on voit donc figurer le double orgueil des Juifs : l’un par lequel ils s’élevaient contre Dieu ; (Deuter., XXXI, 27) : « Je sais quelle est votre obstination, etc. », l’autre par lequel ils s’élevaient contre les nations étrangères, abusant de ce qui est dit dans le Psalmiste (CXLVII, 20) : « Il n’a pas traité de la sorte toutes les autres nations, etc… »
B) En second lieu, l’Apôtre explique la raison d’être de ce Testament, qui n’est pas de donner des fils libres, mais des enfants d’une mère esclave (verset 24) : Il n’engendre que des esclaves; c’est Agar, c’est-à-dire ce qui est figuré par Agar, qui n’engendre que des esclaves : c’est l’ancien Testament. Agar le figure de trois manières, à savoir quant à l’affection, quant à l’intelligence et quant au fruit. Quant à l’intelligence, par rapport à la connaissance à acquérir : il y a, en effet, dans l’homme deux sortes de connaissances, l’une libre, à savoir il connaît, telle qu’elle est en elle-même, la vérité des choses; l’autre esclave, à savoir quand cette vérité est comme en dépendance, sous le voile des figures. Or telle fut la connaissance obtenue sous l’ancien Testament. Quant à l’affection, parce que la Loi nouvelle produit le sentiment de l’amour, qui appartient à la liberté, car celui qui aime se détermine de lui-même. La Loi ancienne, au contraire, n’engendre que le sentiment de la crainte, qui est le caractère de la servitude, car celui qui craint ne se détermine pas par lui-même, mais par autrui ; (Rom., VIII, 15) : « Vous n’avez pas reçu l’esprit de servitude, qui vous retienne encore dans la crainte, etc. » Enfin quant au fruit, parce que la Loi nouvelle engendre des fils, auxquels est dû l’héritage, tandis qu’à ceux qu’engendrait l’ancienne Loi, on ne devait que les petites gratifications, qu’on donne à des serviteurs ; (Jean., VIII, 35) : « Or, l’esclave ne demeure pas toujours dans la maison, mais le fils y demeure toujours. »
2° Quand l’Apôtre ajoute (verset 25) : car le Sinaï est une montagne d’Arabie, etc., il assigne la raison du mystère. Il s’élève ici d’abord une difficulté : c’est que le Sinaï étant distant de Jérusalem d’environ vingt jours de marche, il ne paraît pas conforme à la vérité de dire que cette montagne est jointe à Jérusalem, comme le prétend Saint Paul. On donne dans la Glose à cette difficulté une solution tirée du sens mystique. La montagne du Sinaï est située en Arabie; or, le terme Arabie s’interprète par « humilité », ou « affliction »; et l’ancien Testament a été donné sur cette montagne, parce que sous ce Testament, les hommes regardés comme des étrangers et des esclaves, étaient durement assujettis aux observances charnelles ; (Actes XV, 10) : « Un joug, que ni nos pères, ni nous, etc. » - Cette montagne n’est pas contiguë à Jérusalem par la continuité de l’espace, mais par similitude (verset 25) à celle qui est en Jérusalem, c’est-à-dire au peuple Juif, parce que comme ce peuple aime les choses de la terre, et pour obtenir les biens temporels, sert sous le péché, aussi cette montagne n’engendrait-elle que pour la servitude. Mais cette interprétation ne parait pas répondre à la pensée de l’Apôtre. En effet, il veut établir, que l’ancien Testament qui fut donné sur le mont Sinaï, n’engendre que pour la servitude, en raison même du lieu où régnait la servitude, parce que ce Testament était donné au Sinaï, sans que les enfants d’Israël y demeurent cependant, puisqu’ils partaient pour la terre promise. Mais Jérusalem engendre aussi des enfants pour la servitude; par conséquent, sous ce rapport, le mont Sinaï est contigu à Jérusalem. Or c’est ce que dit Saint Paul : qui est joint, à savoir par la continuation du chemin des Juifs qui se rendaient à Jérusalem, (verset 25) cette Jérusalem qui existe maintenant, et qui est esclave avec ses enfants, sous le joug des observances légales dont Jésus-Christ nous a délivrés, et sous le joug de divers péchés ; (Jean, VIII, 34) : « Quiconque commet le péché est esclave du péché » ; et encore, à la lettre, sous le joug des Romains qui les dominaient.
II. Lorsque l’Apôtre dit (verset 26) : Au lieu que la Jérusalem d’en haut, etc., il explique le mystère de la femme libre. 1° Il l’expose; 2° il cite une prophétie (verset 27) : car il est écrit, etc.
1° La première partie peut être entendue de deux manières, d’après le sens que l’on donnera au terme de « mère », qui peut nous représenter ou celle qui nous engendre, c’est-à-dire l’Eglise militante, ou celle pour laquelle nous sommes engendrés comme enfants, c’est-à-dire l’Eglise triomphante ; (I Pierre, I, 3) : « il nous a régénérés pour nous donner une vive espérance, etc. » Ainsi donc nous sommes engendrés, dans la vie présente, au sein de l’Eglise militante, pour parvenir à l’Eglise triomphante. En comprenant ce passage de cette manière, nous trouvons quatre caractères qui conviennent à notre mère. D’abord son élévation (verset 26) : d’en haut ; secondement son nom (verset 26) : Jérusalem ; troisièmement, sa liberté (verset 26) : elle est libre ; enfin sa fécondité (verset 26) : notre mère. L’Eglise est donc dans un état de grandeur par la vision complète et par la jouissance parfaite de Dieu; et ces dons appartiennent à l’Eglise triomphante ; (Isaïe, LX, 5) : « Vous verrez, et vous serez dans l’abondance, etc. » ; (Coloss., III, 2) : « N’ayez de goût que pour les choses du ciel, etc. » Elle est grande encore par la foi et l’espérance; et ces vertus appartiennent à l’Eglise militante ; (Philipp., III, 20) : « Mais pour nous, nous vivons déjà dans le ciel, etc. » ; (Cantiq., III, 6, et VIII, 5) : « Qui est celle-ci qui monte, etc.? » L’Eglise est aussi pacifique, parce que son nom est Jérusalem, c’est-à-dire la « vision de paix »; ce qui convient à l’Eglise triomphante, qui possède une paix parfaite ; (Ps., CXLVII, 14) : « Il fait régner la paix jusqu’à vos dernières limites, etc. » ; (Isaïe, XXXII, 18) : « Mon peuple se reposera dans la beauté de la paix. » Cette paix appartient aussi à l’Eglise militante, qui se repose en Jésus-Christ par qui elle a la paix ; (Jean, XVI, 33) : « [Je vous ai dit ceci], afin que vous trouviez la paix en moi. » Elle est de plus libre (Rom., VIII, 21) : « Les créatures elles-mêmes seront un jour délivrées, etc. » Or cette liberté appartient soit à l’Eglise qui triomphe, soit à l’Eglise qui combat, comme il est dit (Apoc., XXI, 2) : « Je vis la ville sainte, la nouvelle Jérusalem, etc. » Enfin elle est féconde, car elle est notre mère; l’Eglise militante, parce quelle nous engendre; l’Eglise triomphante, parce que nous sommes engendrés pour elle ; (Ps., LXXXVI, 5) : « Ne dira-t-on pas à Sion, etc. » ; (Isaïe, LX, 4) : « Vos fils vous viendront de bien loin, etc. »
2° (verset 27) : Il est écrit en effet, à savoir au ch. LIV, 1 d’Isaïe. (La prophétie est citée ici d’après les Septante). Et l’Apôtre l’emploie pour prouver d’abord cette liberté dont jouit notre mère, ainsi qu’il a été dit; ensuite sa fécondité (verset 27) : Celle qui était délaissée a plus d’enfants, etc.
A) Sur la première partie, il faut remarquer que dans la femme devenue mère, il y a d’abord la tristesse de l’enfantement; puis la joie qui la suit, quand elle a pris l’enfant dans ses bras, suivant cette parole de saint Jean (XVI, 21) : « Une femme lorsqu’elle enfante, etc. » Au contraire, la femme stérile n’a ni à souffrir dans l’enfantement, ni à se réjouir de la maternité. Il y a entre enfanter et donner le jour cette différence, qu’enfanter se dit des efforts pour donner le jour à un enfant, tandis que donner le jour marque la sortie de l’enfant du sein de sa mère. La femme féconde éprouve donc dans l’enfantement de la douleur et de la joie quand cet enfantement est terminé. Mais la femme stérile est privée et de la douleur de l’enfantement, et de la joie qui suit cet enfantement; or c’est à la femme stérile que le prophète annonce ces deux sentiments, en disant (verset 27) : « Réjouissez-vous, stérile, etc. », désignant par ces paroles Jérusalem, qu’il appelle la cité libre, figurée par Sara stérile. L’Eglise, en effet, était stérile, je veux dire l’Eglise militante avant la conversion des Gentils, elle qui n’offrait pas son fils à Dieu, mais à Satan. C’est pourquoi il est dit à Babylone (Isaïe, XLVII, 9) : « Ces deux maux, la stérilité et la viduité, viendront fondre sur vous, etc. « L’Eglise triomphante, avant la mort de Jésus-Christ, était également stérile, parce qu’on ne engendrait personne pour devenir son enfant par son entrée dans la gloire, si ce n’est en espérance : il y avait encore une épée à la porte du Paradis, afin que nul ne pût entrer. Il est donc dit aussi à cette stérile (verset 27) : Réjouissez-vous, stérile, qui n’enfantiez pas, etc. ; en d’autres termes, les femmes stériles, avons-nous dit, ne souffrent pas de l’enfantement; mais au contraire, souffrent de ce qu’elles n’enfantent pas ; (I Rois, I, 10) : « Anne, qui avait le coeur plein d’amertume, etc. » ; mais vous, vous vous réjouirez dans la multitude de vos fils ; (Isaïe LX, 5) : « Alors votre coeur s’étonnera et se répandra hors de lui-même », à savoir en manifestant au dehors la joie de l’âme. Car dans l’enfantement on distingue deux choses, la douleur que la mère ressent de la rupture des liens qui retiennent l’enfant dans son sein, et le cri que lui fait pousser cette douleur. Voilà pourquoi l’Apôtre dit (verset 27) : Vous qui ne deveniez pas mère, c’est-à-dire Eglise militante, qui ne faisiez aucun effort pour enfanter par vos désirs, comme vous, Eglise triomphante, qui ne deveniez pas mère par la douleur, ou pour laquelle le temps n’était pas encore venu de recevoir des enfants, (verset 27) poussez des cris de joie, c’est-à-dire manifestez par vos transports extérieurs la joie que vous ressentez intérieurement; poussez des clameurs, et éclatez en louanges ; (Isaïe, LVII, 1) : « Criez sans cesse, faites, etc. » Ces deux manifestations, les cris de joie et les transports extérieurs sont des indices de liberté, ainsi se montre la liberté de la mère.
B) Vient ensuite sa fécondité (verset 27) : parce que celle qui était délaissée a plus d’enfants, etc. » Toutefois, comme il a été dit plus haut que l’Eglise libre était figurée par Sara, on semble hésiter sur la question de savoir si Sara fut délaissée. Il faut se rappeler que Sara fut délaissée par Abraham, comme il est dit en cet endroit, non par le divorce, mais quant au commerce charnel. Abraham cherchait, non pas à satisfaire la concupiscence, mais à avoir des enfants. Ayant appris que Sara était stérile, il la délaissa, sans toutefois briser le lien conjugal; mais comme il ne s’approchait pas d’elle, précisément en temps, Sara introduisit prés de lui sa servante. On donne par là à entendre que l’Eglise de la Gentilité était délaissée par Jésus-Christ, parce que Jésus-Christ n’était pas encore venu; et que l’Eglise triomphante était délaissée par les hommes, auxquels il n’était pas donné encore de parvenir jusqu’à elle. C’est donc cette délaissée, ou l’Eglise de la Gentilité, qui a des enfants nombreux, c’est-à-dire plus nombreux que celle (la synagogue) qui a un mari, à savoir Moïse ; (I Rois, II, 5) : « Celle qui était stérile, est devenue mère de beaucoup d’enfants, et celle qui avait beaucoup d’enfants, etc. » Il en a été ainsi à l’arrivée de l’Epoux, c’est-à-dire de Jésus Christ par qui elle avait été délaissée, non pas qu’il ne l’aimât plus, mais parce qu’il différait la naissance de ses enfants.