13. Car vous êtes appelés, mes frères, à un état de liberté; prenez garde seulement que cette liberté ne vous serve d’occasion pour vivre selon la chair; mais assujettissez-vous les uns aux autres par une charité spirituelle.
14. Car toute la Loi est renfermée dans ce seul précepte : Vous aimerez votre prochain comme vous-même.
15. Que si vous vous mordez et vous vous dévorez les uns les autres, prenez garde que vous ne vous consumiez les uns les autres.
L’Apôtre, après avoir donné un exemple de la fermeté chrétienne, et écarté les obstacles qui s’y opposent, suggère ici la manière de la conserver. I° Il l’indique; II° il l’explique (verset 14) : Car toute la Loi, etc.
I° Sur le premier de ces points, I. il expose le caractère essentiel de la fermeté; II. il écarte l’abus qui pourrait s’y glisser; III. il en vient à la manière de la conserver.
I. Or la condition de la fermeté chrétienne, c’est la liberté. Car tout état de vie appartient ou à la liberté ou à la servitude, mais l’état de la foi en Jésus-Christ, auquel convie l’Apôtre, appartient à la liberté, et c’est la liberté même. C’est ce qui lui fait dire (verset 15) : Car vous êtes appelés, etc. ; en d’autres termes : véritablement ils vous troublent, puisqu’ils vous conduisent de ce qui est mieux à ce qui est pire. En effet, vous avez été appelés par Dieu, à la liberté de la grâce ; (Rom., VIII, 15) : « Vous n’avez pas reçu l’esprit de servitude, qui vous retienne encore dans la crainte, mais vous avez reçu l’Esprit d’adoption des enfants, etc. » ; (ci-dessus, IV, 31) : Pour nous, nous ne sommes pas les enfants de la servante, mais de la femme libre, etc. Vous, dis-je, qui avez reçu la liberté par Jésus-Christ, ils veulent vous réduire en servitude.
II. Or on abuse de cet état, si l’on s’en prévaut pour se jeter dans quelque voie mauvaise, et si la liberté de l’Esprit dégénère en servitude de la chair : mais les Galates étaient libres déjà à l’égard de la Loi. Afin donc qu’ils ne croient pas qu’il leur était permis de commettre des fautes que la Loi défendait, l’Apôtre leur fait voir comment on abuse de la liberté, en ajoutant (verset 13) : Prenez garde seulement, etc.; en d’autres termes : vous êtes libres, mais de telle sorte que vous n’abusiez pas de la liberté qui vous est donnée, en vous imaginant que vous pouvez pécher impunément ; (I Corinth., VIII, 9) : « Prenez garde que cette liberté que vous avez ne soit aux faibles une occasion de chute. »
III. La manière de se tenir fermes est de demeurer dans la charité. C’est ce qui fait dire à Saint Paul (verset 15) : Mais… par une charité toute spirituelle, etc. Cet état est donc tout entier dans la charité, sans laquelle l’homme n’est rien ; (I Corinth., XVI, 2). Or les états divers se distinguent par les degrés divers de la charité. Ainsi donc l’état de grâce ne se constitue pas par l’affection charnelle (verset 15), mais par la charité de l’Esprit, c’est-à-dire qui procède du Saint Esprit, par lequel nous devons nous assujettir réciproquement et nous servir les uns les autres ; (ci-après, VI, 2) : Portez les fardeaux les uns des autres, etc. ; (Rom., XII, 10) : « Prévenez-vous les uns les autres par des témoignages d’honneur, etc. » Cependant l’Apôtre ayant dit plus haut que les Galates sont appelés à la liberté, comment dit-il maintenant (verset 15) : en vous assujettissant les uns aux autres ?
Il faut répondre que la charité exige que nous soyons au service les uns des autres, et toutefois elle est libre. Il faut cependant remarquer qu’être libre, c’est, comme le dit le Philosophe, être à soi-même sa propre cause. Car l’esclave est la cause d’un autre ou qui le meut, ou auquel il se rapporte comme fin. L’esclave, en effet, ne se détermine pas de lui-même pour agir, mais il reçoit l’impulsion de son maître pour l’utilité de ce maître. La charité donc, quant à sa cause déterminante, possède la liberté, puisqu’elle opère d’elle-même ; (II Corinth., V, 14) : « La charité de Jésus-Christ nous presse, » spontanément, c’est-à-dire pour en venir à l’oeuvre. Celui-là, au contraire, est esclave, qui, mettant de côté ses propres avantages, s’accommode aux avantages d’autrui.
II° Quand l’Apôtre dit ensuite (verset 14) : Toute la Loi est renfermée, etc., il développe ce qu’il vient de dire, premièrement de l’amour du prochain; secondement de la liberté, qu’il ne faut pas faire tourner en occasion pour la chair (verset 16) : Conduisez-vous selon l’Esprit, etc. Sur le premier de ces points, il recommande d’abord de pratiquer la charité I. pour l’utilité que nous retirons de l’accomplissement de son précepte; II. pour le dommage qui résulte de la négligence à l’accomplir (verset 15) : Que si au contraire, etc.
I. L’utilité que nous retirons de l’exercice de la charité est très grande, puisqu’en elle nous accomplissons toute la Loi. C’est ce qui fait dire à Saint Paul (verset 14) : Toute la Loi, etc., en d’autres termes : Il faut pratiquer la charité, parce que toute la Loi est renfermée dans une seule recommandation, c’est-à-dire dans le précepte unique de la charité ; (Rom., XIII, 8) : « Celui qui aime son prochain accomplit la Loi. » Il est dit au même chapitre (verset 10) : « L’amour est donc le plein accomplissement de la Loi. »
C’est pourquoi l’Apôtre dit encore (I Timothée, I, 5) : « La fin des commandements, c’est la charité. »
On objecte qu’il est dit en saint Matthieu (XII, 40) : « [Toute la Loi et les prophètes sont renfermés] dans ces deux commandements. » On n’accomplit donc pas la Loi par un seul précepte.
Il faut dire que l’amour de Dieu renferme l’amour du prochain ; (I Jean., IV, 21) : « Nous avons reçu ce commandement de Dieu, que celui qui aime Dieu, doit aussi aimer son frère. » Réciproquement nous aimons notre prochain pour Dieu; toute la Loi est donc renfermée dans l’accomplissement du précepte unique de la charité. Les préceptes de la loi, en effet, se réduisent à ce précepte-là. Car tous les préceptes sont ou moraux, ou cérémoniels, ou judiciaires. Les préceptes moraux sont ceux du Décalogue, dont trois appartiennent à l’amour de Dieu, et les sept autres à l’amour du prochain. Les préceptes judiciaires sont d’obliger, par exemple, celui qui vole à rendre le quadruple, ou d’autres prescriptions de ce genre, qui appartiennent également à l’amour du prochain. Les préceptes cérémoniels ont rapport aux sacrifices et à d’autres pratiques analogues, qui se rattachent à l’amour de Dieu. Ainsi on voit que tous les préceptes sont accomplis dans le précepte unique de la charité (verset 14) : Vous aimerez votre prochain comme vous-même, ce que nous trouvons écrit au Lévitique (XIX, 18).
Il est dit : comme vous, et non pas : autant que vous-même, parce que chacun, dans l’ordre de la charité, doit s’aimer plus qu’il n’aime les autres. Or ces paroles peuvent s’expliquer de trois manières. D’abord en les entendant de la vérité de l’amour. Aimer, en effet, c’est vouloir du bien à celui que l’on aime. On dit donc que nous aimons quelqu’un, quand nous lui voulons du bien, et ce bien même, que nous lui voulons, nous l’aimons aussi, mais diversement; car lorsque je me veux du bien à moi-même, je m’aime simplement pour moi, et le bien que je me veux, je l’aime non pour lui-même, mais pour moi. J’aime donc le prochain comme moi-même, c’est-à-dire de la même manière que je m’aime moi-même, quand c’est pour lui-même que je lui veux du bien, et non parce qu’il m’est agréable, ou parce qu’il me fait plaisir. En second lieu, ou peut rapporter ce passage à la justice de l’amour. En effet chaque être est naturellement porté â vouloir pour soi, ce qui tient en lui le premier rang; or ce qui tient dans l’homme le premier rang, c’est l’intelligence et la raison; celui-là donc aime son prochain comme lui-même qui veut pour lui ce qui est bon à sa raison et à son intelligence. Enfin on peut expliquer ces mêmes paroles à l’ordre de l’amour; c’est-à-dire que de même que nous nous aimons pour Dieu, ainsi l’on aime le prochain pour lui, c’est-à-dire pour qu’il parvienne à Dieu.
II. Quand l’Apôtre dit ensuite (verset 15) : Que si au contraire, etc. , il engage à pratiquer la charité, en raison du dommage auquel nous nous exposons, si nous la négligions. Saint Paul parle ici aux Galates, comme s’ils étaient encore spirituels, évitant de rappeler les vices plus considérables, pour ne faire mention que de ceux qui paraissent moindres, c’est-à-dire des vices de la langue. C’est ce qui lui fait dire : Que si, au contraire [vous vous mordez et vous vous déchirez] les uns les autres ; en d’autres termes : toute la Loi s’accomplit par la charité; (verset 15) : si donc vous vous mordez les uns les autres, c’est-à-dire si vous enlevez au prochain une partie de sa réputation, car celui qui mord n’enlève pas le tout, mais une partie; (verset 15) : et si vous vous mangez les uns les autres, c’est-à-dire si vous enlevez la réputation tout entière, si vous la ternissez en la déchirant sans réserve, car celui qui mange absorbe le tout ; (Jacq., IV, 11) : « Mes frères, ne parlez pas mal les uns des autres, etc. » Si, dis-je, vous faites si peu de cas de la pratique de la charité, ne perdez pas de vue le dommage qui est imminent pour vous, c’est-à-dire que (verset 15) : vous vous consumerez les uns les autres ; (Philip., III, 2) : « Gardez-vous des chiens, gardez-vous des mauvais ouvriers, etc. » ; (Isaïe, XLIX, 4) : « J’ai consumé inutilement et sans fruit toute ma force, etc. » C’est que, comme le remarque saint Augustin : « par l’effet fatal des contentions et des jalousies, les querelles pernicieuses se fomentent parmi les hommes et deviennent la ruine de la société et de la vie. »
16. Or je vous le dis : Conduisez-vous selon l’Esprit, et vous n’accomplirez pas les désirs de la chair.
17. Car la chair a des désirs contraires à ceux de l’esprit, et l’esprit en a de contraires à ceux de la chair : et ils sont opposés l’un à l’autre, de sorte que vous ne faites pas toujours les choses que vous voudriez.
Après avoir expliqué en quoi consiste l’état spirituel, à savoir dans la charité, l’Apôtre traite ici du principe de cet état, c’est-à-dire du Saint Esprit, et dit que nous devons le suivre. Il distingue donc un triple bienfait du Saint Esprit : le premier est la délivrance de la servitude de la chair; le second, la délivrance de la servitude de la Loi; le troisième, le don de la vie ou la sécurité contre l’arrêt de la mort. Il explique le second à ces paroles (verset 18) : Si vous vous conduisez, etc., et le troisième à ces autres (verset 25) : Si nous vivons par l’Esprit, etc. Sur le premier de ces bienfaits, I° il l’énonce; II° il en montre la nécessité (verset 17) : car la chair a, etc.
I° Il dit donc : vous devez vous assujettir les uns les autres par une charité toute spirituelle, car rien ne sert en dehors de la charité. Mais ce que je vous dis, c’est en Jésus-Christ, c’est-à-dire par la foi en Jésus-Christ (verset 16) : marchez selon l’Esprit, c’est-à-dire par l’intelligence et la raison. En effet, notre âme est quelquefois appelée esprit, comme dans ce passage (Ephés., IV, 23) : « Renouvelez-vous dans l’intérieur de votre âme » ; et (I Corinth., IV, 15) : « Je chanterai dans mon âme, je chanterai avec intelligence. » Ou encore : marchez selon l’Esprit, c’est-à-dire avancez sous la conduite de l’Esprit Saint, par la pratique des bonnes oeuvres. Car le Saint Esprit détermine les coeurs et les porte à faire le bien ; (Rom., VIII, 14) : « Tous ceux qui sont poussés par l’Esprit de Dieu, etc. « Il est donc nécessaire de marcher selon l’esprit, c’est-à-dire par l’âme, en sorte que la raison elle-même ou l’âme soient d’accord avec la Loi de Dieu, comme il est dit (Rom., VII, 22). L’esprit humain, en effet, de lui-même est vain, et s’il n’est gouverné d’ailleurs, il flotte à l’aventure, ainsi qu’il est dit (Ecclésiastique XXXIV, 6) : « Votre coeur est livré aux caprices de l’imagination comme les femmes qui sont près d’enfanter ; [ne l’appliquez donc pas à ces visions], à moins que le Très-Haut ne vous les envoie lui-même ». C’est de là qu’il est dit de quelques-uns (Ephés., IV, 17) : « Ils suivent dans leur conduite la vanité de leurs pensées, etc. » La raison humaine ne saurait donc parfaitement demeurer stable, qu’autant qu’elle est dirigée par le Saint Esprit; et voilà pourquoi l’Apôtre dit (verset 16) : Marchez selon l’Esprit, c’est-à-dire conduits et guidés par l’Esprit Saint. Or nous devons le suivre, d’abord comme un guide qui nous indique la voie, car la connaissance de notre fin surnaturelle ne peut nous venir que de lui (I Corinth., II, 9) : « l’oeil n’a pas vu, l’oreille n’a pas entendu, et le coeur de l’homme n’a jamais conçu, etc. » et à la suite (verset 10) : « Mais pour nous, Dieu nous l’a révélé par son Esprit. » Nous devons encore le suivre parce qu’il incline notre coeur, car l’Esprit Saint incline et pousse l’affection à vouloir le bien ; (Romains VIII, 14) : « Tous ceux qui sont poussés par l’Esprit de Dieu, etc. « ; (Ps., CXLII, 10) : « Votre Esprit souverainement bon me conduira dans la voie droite. » Donc il est nécessaire de marcher selon l’Esprit, parce qu’il nous libère de la chair ; c’est pourquoi il est dit à la suite (verset 16) : et vous n’accomplirez pas les désirs de la chair, c’est-à-dire les délectations que suggère cette chair. C’est ce que demandait l’Apôtre, quand il s’écriait ; (Rom., VII, 24) : « Malheureux homme que je suis, qui me délivrera de ce corps de mort. La grâce de Dieu, etc. » Il conclut ensuite en commençant le chapitre VIII, (verset 1) : Ainsi il n’y a pas maintenant de condamnation pour ceux qui sont en Jésus-Christ, et qui ne marchent pas selon la chair. Il en donne immédiatement la raison en ajoutant (verset 2) : parce que la loi de l’esprit de vie, qui est en Jésus-Christ, m’a délivré de la loi, etc. Aussi est-ce là le désir particulier des saints de ne pas accomplir les désirs auxquels porte la chair, de telle sorte toutefois qu’il ne faut pas comprendre dans cette exclusion les désirs qui ont rapport aux nécessités de la chair, mais ceux qui ont pour objet ses superfluités.
II° Quand l’Apôtre ajoute (verset 17) : Car la chair a des désirs contraires, etc., il établit la nécessité de ce bienfait, nécessité qui résulte de la lutte entre la chair et l’Esprit. I. Il rappelle la lutte elle-même; II. il la met en lumière par un signe évident (verset 17) : car ils sont opposés l’un à l’autre, etc.
I. Il dit donc : il est de toute nécessité que par l’Esprit vous triomphiez des désirs de la chair (verset 17) : car la chair a des désirs contre l’Esprit.
Il semble se présenter ici une difficulté : convoiter étant un acte de l’âme exclusivement, on ne voit pas que ceci puisse concerner la chair.
Il faut répondre avec saint Augustin qu’on peut dire de la chair qu’elle convoite, en tant que l’âme le fait par la chair même, comme l’on dit, l’oeil qu’il voit, bien que ce soit plutôt l’âme qui voit par l’oeil.
Ainsi donc l’âme convoite par la chair, quand elle se porte vers ce qui est délectable pour la chair, tandis que l’âme désire par elle-même, quand elle trouve sa délectation dans ce qui est selon l’Esprit; par exemple, dans les actes des vertus, la contemplation des choses divines, et la méditation de la sagesse ; (Sages., VI, 21) : « C’est ainsi que le désir de la sagesse conduit au royaume éternel, etc. »
Cependant si la chair convoite par l’esprit, comment a-t-elle des désirs contraires à ceux de l’esprit ?
C’est en ce que les désirs de la chair mettent obstacle aux désirs de l’esprit, car les délectations de la chair ayant pour objet les biens qui sont au-dessous de nous, et les délectations de l’esprit biens qui sont au-dessus de nous, il s’ensuit que quand l’âme s’occupe de ces choses inférieures qui appartiennent à la chair, elle s’éloigne des choses supérieures qui appartiennent à l’esprit.
On trouve encore une difficulté dans ce que dit Saint Paul que l’esprit a des désirs contraires à ceux de la chair. Car si par Esprit nous entendons ici le Saint Esprit, ces désirs du Saint Esprit s’élevant contre le mal, il s’ensuit que la chair contre laquelle l’Esprit a des désirs, est mauvaise, ce qui entraîne comme conséquence l’erreur des Manichéens.
Il faut répondre que l’esprit n’a pas des désirs contre la nature de la chair, mais contre les désirs même de cette chair, qui se portent vers les superfluités. C’est pour cette raison qu’il a été dit plus haut (verset 16) : Vous n’accomplirez pas les désirs de la chair, c’est-à-dire ceux qui ont pour objet le superflu; car dans ce qui tient aux nécessités, l’esprit n’a pas de désirs contraires à ceux de la chair, parce que, comme il est dit (Ephés., V, 29) : « Nul ne haït sa propre chair. »
II. Quand Saint Paul dit ensuite (verset 17) : car ils sont opposés, etc., il donne une illustration de la lutte; comme s’il disait : il est manifeste par l’expérience qu’il y a opposition et lutte entre eux, à un tel point (verset 17) que ce que vous voudriez, c’est-à-dire le bien ou le mal, vous ne le faites pas toujours, c’est-à-dire que la chair ne vous le laisse pas faire ; (Rom., VII, 19) : « Le bien que je veux, je ne le fais pas, et je fais le mal que, etc. » Non pas toutefois que le libre arbitre soit détruit, car le libre arbitre consistant dans l’élection, partout où cette élection est possible, la liberté existe. Cependant tout ce qui est en nous ne tombe pas sous la possibilité de l’élection d’une manière absolue, mais seulement sous tel ou tel rapport. Par exemple, je puis éviter en particulier tel ou tel mouvement de la concupiscence, ou de la colère, mais nous ne pouvons pas éviter, en général, tous les mouvements de colère ou de concupiscence, à cause de la corruption du foyer [de notre âme], introduite par le premier péché. Il faut encore observer qu’il existe, par rapport à la concupiscence, quatre sortes d’hommes, dont aucun ne fait ce qu’il voudrait. Ce sont d’abord les intempérants, qui de propos délibéré suivent les passions de la chair, suivant cette parole des Proverbes (II, 14) : « Ils se réjouissent lorsqu’ils ont fait du mal. Ils font, à la vérité, ce qu’ils veulent, en tant qu’ils suivent leurs passions mêmes, mais en ce que leur propre raison murmure, et en ressent un déplaisir, ils font ce qu’ils ne veulent pas. En second lieu, les incontinents, qui se proposent de s’abstenir, et toutefois sont vaincus par leurs passions. Ils font aussi ce qu’ils ne veulent pas, en tant que contre leur résolution, ils suivent leurs passions, mais ils vont ainsi un peu au delà de leur volonté. Troisièmement les continents, qui voudraient ne sentir aucune atteinte de la convoitise, font ce qu’ils veulent lorsqu’ils ne se livrent pas à la convoitise, mais parce qu’ils ne peuvent pas prévenir entièrement les mouvements de cette convoitise, ils font ce qu’ils ne veulent pas. Enfin les tempérants font ce qu’ils veulent, quand après avoir dompté leur chair, ils ne convoitent plus, mais parce que la concupiscence ne peut être si complètement domptée qu’en quelque point encore elle ne soit contraire à l’esprit, comme aussi la malice ne peut croître à un tel degré qu’elle étouffe tout murmure de la raison, quand il leur arrive parfois d’éprouver des désirs, ils font alors ce qu’ils ne veulent pas, en allant cependant au delà de leur volonté.
18. Que si vous vous conduisez par l’esprit, vous n’êtes pas sous la Loi.
19. Or il est aisé de connaître les oeuvres de la chair, qui sont la fornication, l’impureté, l’impudicité, le libertinage,
20. L’idolâtrie, les empoisonnements, les inimitiés, les dissensions, les jalousies, les animosités, les querelles, les divisions, les hérésies,
21. Les envies, les meurtres, les ivrogneries, les débauches et autres choses semblables, dont je vous déclare, comme je vous l’ai déjà dit, que ceux qui commettent ces crimes ne seront pas héritiers du royaume de Dieu.
Après avoir établi que nous sommes délivrés des désirs de la chair par l’Esprit, l’Apôtre fait voir que nous sommes aussi affranchis par lui de la servitude de la Loi. I° Il rappelle donc le bienfait que nous recevons de l’Esprit; II° il le manifeste par ses effets (verset 19) : Or il est aisé de connaître les oeuvres de la chair, etc.
I° L’Apôtre dit donc : si vous marchez selon l’Esprit, non seulement vous n’accomplirez pas les désirs de la chair, mais qui plus est (verset 18) : si vous vous conduisez par l’Esprit (ce qui a lieu lorsque vous faites ce que l’Esprit suggère, quand il vous dirige et vous gouverne, et non ce à quoi vous portent votre sens et vos sentiments propres) : vous n’êtes plus sous la Loi ; (Ps., CXLII, 10) : « Votre Esprit qui est bon, me conduira dans une voie droite, » non par la contrainte, mais en me dirigeant.
Saint Jérôme veut conclure de ce passage, que depuis la venue de Jésus-Christ, aucun de ceux qui ont reçu le Saint Esprit n’est tenu d’observer la Loi. Mais il faut observer que ce que dit l’Apôtre : si vous vous conduisez par l’Esprit, vous n’êtes pas sous la Loi, peut se rapporter aux préceptes de cette Loi, ou cérémoniels, ou moraux. Si on le rapporte aux premiers, remarquez qu’autre chose est d’observer la Loi, ou d’être sous la Loi. Observer la Loi, c’est pratiquer les oeuvres de la Loi, sans y mettre son espérance; mais être sous la Loi, c’est mettre son espérance dans les oeuvres de la Loi. Dans la primitive Eglise, il y avait des justes qui observaient la Loi sans être sous sa dépendance, en ce sens qu’ils pratiquaient les oeuvres de la Loi, mais ils n’étaient pas sous la Loi, car ils ne plaçaient pas dans ces oeuvres leur espérance. C’est dans ce sens que Jésus-Christ lui-même fut sous la Loi (ci-dessus, IV, 4) : assujetti à la Loi, etc. Ainsi se trouve réfutée l’opinion de saint Jérôme. Si on rapporte ce passage aux préceptes moraux, être sous la Loi peut s’expliquer de deux manières : quant à l’obligation et alors tous les fidèles sont assujettis à la Loi, parce qu’elle a été donnée à tous. C’est pourquoi il est dit en saint Matthieu (V, 17) : « Je ne suis pas venu détruire la Loi, etc. » Ou quant à la coaction, et alors les justes ne sont pas assujettis à la Loi, parce que le mouvement et l’inspiration de l’Esprit Saint qui est en eux, est leur inspiration propre. Car la charité incline à ce qui est aussi prescrit par la Loi. Les justes ayant donc en eux une Loi intérieure, accomplissent spontanément ce que prescrit la Loi, sans qu’elle les y contraigne. Quant à ceux qui ont la volonté faire mal, et sont toutefois arrêtés ou par le respect ou par la crainte de la Loi, ceux-là sont contraints. Ainsi donc les justes sont sous la Loi, qui les oblige seulement et ne les contraint pas ; seuls les méchants sont contraints par la Loi ; (II Corinth., III, 17) : « Là où est l’Esprit du Seigneur, là est aussi la liberté » ; et (I Timothée, I, 9) : « La Loi, c’est-à-dire celle qui contraint n’est pas pour le juste. »
II° Quand Saint Paul ajoute (verset 19) : Or il est aisé de connaître les oeuvres de la chair, etc.., il prouve ce qu’il a dit par les effets. Premièrement il désigne les oeuvres de la chair, qui sont opposées à l’Esprit Saint; secondement il fait voir que les oeuvres qui appartiennent à l’Esprit ne sont pas prohibées par la Loi (verset 23) : [Il n’y a pas de Loi] contre ceux qui vivent de la sorte. Sur le premier de ces points, d’abord il énumère les oeuvres de la chair qui sont défendues par la Loi; ensuite les oeuvres de l’Esprit qui ne sont pas défendues par cette Loi (verset 22) : Les fruits de l’Esprit au contraire, etc. A l’égard des premières, il les nomme d’abord; il fait ensuite ressortir le dommage qui résulte de ces œuvres (verset 21) : Je vous l’ai déjà dit, etc.
Sur l’énumération que fait Saint Paul il s’élève des difficultés. La première est que l’Apôtre désigne ici des vices qui n’appartiennent pas à la chair, et cependant il les qualifie d’oeuvres de la chair. Par exemple le culte des idoles, les hérésies, les jalousies et d’autres semblables.
Il faut répondre avec saint Augustin, (au livre IV de La cité de Dieu, ch. II), que c’est vivre selon la chair que de vivre sans autre fin que soi-même. La chair est donc prise pour l’homme tout entier. Tout ce qui provient donc de l’amour déréglé de soi-même est regardé comme une oeuvre de la chair. Ou bien encore il faut dire qu’un péché peut être regardé comme charnel de deux manières : d’abord quant à sa consommation, et dans ce sens on appelle charnels les péchés seulement qui se consomment dans la délectation de la chair, par exemple la luxure et la gourmandise. Ensuite quant à son principe, et dans ce sens tous les péchés peuvent s’appeler charnels, en tant que par la corruption de la chair l’âme est appesantie, comme il est dit au livre de la Sagesse (IX, 45). Par là, en effet, l’intelligence affaiblie eut être plus facilement égarée, et se trouve empêchée d’atteindre la perfection de ses opérations. Aussi de là naissent des vices, tels que les hérésies, les schismes et d’autres semblables : c’est dans ce sens qu’on appelle le foyer de l’âme principe de tous les péchés.
La seconde difficulté se trouve dans ces paroles de l’Apôtre (verset l) : Ceux qui commettent ces crimes, ne seront pas héritiers du royaume de Dieu. Personne n’étant exclu du royaume de Dieu, si ce n’est pour un péché mortel, il s’ensuit que toutes les oeuvres que Saint Paul énumère sont des péchés mortels; or cette conséquence parait contradictoire, car dans les oeuvres désignées par l’Apôtre il en est plusieurs qui ne sont pas des péchés mortels, par exemple les contentions, les jalousies et autres de ce genre.
Il faut répondre que toutes les oeuvres que saint Paul énumère dans ce passage sont sous quelque rapport mortelles, les unes d’après leur propre nature, comme l’homicide, la fornication, l’idolâtrie et d’autres semblables; les autres seulement par la consommation de l’acte, par exemple la colère dont l’acte se consomme par le dommage causé au prochain. Si donc il y a consentement à ce dommage, la colère devient péché mortel. De même, l’usage des aliments se rapporte à la délectation qu’on y trouve; mais si l’on se propose pour fin cette sorte de délectation, on pèche mortellement. Voilà pourquoi saint Paul ne dit pas : les « repas », mais les débauches. Il faut entendre ainsi toutes les façons de parler analogues.
La troisième difficulté porte sur l’ordre et l’énumération même de ces oeuvres. Il faut dire que l’Apôtre énumérant tantôt d’une manière, tantôt l’une autre, les différents vices en divers endroits, n’a pas l’intention de comprendre dans cette énumération tous les vices selon leur ordre et avec une certaine méthode, mais seulement ceux qui se trouvent plus fréquemment et produisent de plus grands excès dans ceux auxquels il s’adresse. Il ne faut donc pas y chercher tout ce qui les concerne, mais la cause qui les spécifie. Ceci posé, remarquez que Saint Paul nomme certains vices de la chair, qui se rencontrent, à l’occasion, des choses nécessaires à la vie, et d’autres dans les choses qui ne tombent pas sous cette nécessité.
I. Dans la première catégorie, il range quelques vices dans lesquels l’homme tombe, relativement à lui-même, d’autres contre Dieu, d’autres enfin contre le prochain.
1° Contre soi-même, il en désigne quatre, qu’il place au premier rang, parce qu’ils proviennent manifestement de la chair. Les deux premiers appartiennent à l’acte charnel de la luxure, à savoir, (verset 19) : la fornication, qui a lieu quand les deux coupables sont libres, ou quand le crime ne viole en rien l’ordre de la nature. Ensuite l’impureté, quand cet ordre est violé ; (Ephés., V, 5) : « Nul fornicateur, nul impudique, etc.; (II Corinth., XII, 21) : « Ils n’ont pas fait pénitence sur leurs fornications, leurs impuretés et leurs dérèglements, etc. » Les deux autres se rapportent aux actes eux-mêmes. L’un pour l’extérieur, comme les attouchements, les regards, les baisers et autres choses de ce genre ; (verset 19) : l’impudicité ; (Ephés., IV, 19) : « Ayant perdu tout espoir, ils se sont abandonnés à l’impudicité, etc. » ; l’autre pour l’intérieur, à savoir les pensées déshonnêtes (verset 19) : la dissolution ; (I Timoth., V, 11) : « Après avoir vécu avec mollesse, elles secouent le joug de Jésus-Christ et veulent se marier, etc. »
2° Saint Paul nomme deux crimes contre Dieu. Le premier est celui des ennemis de Dieu qui mettent obstacle au culte divin (verset 20) : le culte des idoles ; (I Corinth., X, 7) : « Ne devenez pas non plus idolâtres, etc. » ; (Sagesse, XIV, 27) : « Le culte des idoles abominables est la cause, le principe et la fin de tous les maux. » Le second consiste à faire un pacte avec les démons (verset 20) : les maléfices, qui se font par l’art magique, et sont appelés d’un nom qui signifie empoisonnement, parce qu’ils ne s’opèrent qu’au détriment d’autrui ; (I Corinth., X, 20) : « Je désire que vous n’ayez aucune société avec les démons » ; (Apoc., XXII, 45) : « Dehors les chiens, les empoisonneurs, etc. »
3° L’Apôtre nomme ensuite neuf péchés contre le prochain. Le premier, ce sont (verset 20) les inimitiés, et le dernier l’homicide, parce qu’on va de l’un à l’autre. Le premier est donc l’inimitié, qui a sa demeure dans le coeur, et n’est autre chose que la haine contre le prochain ; (Matth., X, 36) : « L’homme aura pour ennemis ceux de sa propre maison. » Saint Paul dit donc : les inimitiés ; de l’inimitié naît la contention dans les paroles; c’est pourquoi l’Apôtre dit (verset 20) : les contentions, dont l’effet propre est de s’attaquer à la vérité à grand renfort de clameurs ; (Prov., XX, 3) : « C’est gloire à l’homme de se séparer des contestations. » Le second est la jalousie, qui consiste à entrer en lutte avec un autre pour arriver au même point. C’est ce qui fait dire à Saint Paul : les jalousies, qui prennent leur source dans les contentions. Le troisième a lieu lorsque de deux prétendants l’un est empêché par l’autre d’atteindre le même but et prend de là occasion de s’irriter contre lui. C’est ce qui fait dire à Saint Paul (verset 20) : les animosités ; (Jacq., I, 20) : « La colère de l’homme, etc. » ; (Ephés., IV, 26) : « Que le soleil ne se couche pas sur votre colère. » Le quatrième se commet, lorsque de la colère qui était dans l’âme, on en vient aux coups (verset 20) : les querelles ; (Prov., X, 12) : « La haine excite les querelles, etc. » Le cinquième naît des précédents; ce sont les divisions. Si elles ont pour objet les intérêts humains, on leur donne le nom de dissension, quand, par exemple, il se fait quelque parti dans l’Eglise ; (Rom., XVI, 17) : « Observez ceux qui causent des dissensions et des scandales, en s’élevant contre ce que vous avez enseigné, et évitez leur compagnie. » S’il s’agit des intérêts divins, on les appelle (verset 20) : sectes, ou hérésies ; (II Pierre, II, 1) : « Ils introduiront des sectes de perdition, etc. » ; et dans ce même chapitre (verset 10) : « Ils blasphèment et ne craignent pas d’introduire de nouvelles sectes. » De tous ces vices naît l’envie, quand ceux contre lesquels on est jaloux prospèrent ; (Job, V, 2) : « L’envie tue les petits, etc. » D’eux encore sortent les homicides de désir et d’action ; (I Jean, III, 45) : « Tout homme qui hait son frère est homicide. »
II. A l’égard des vices qui se rapportent aux choses nécessaires à la vie, Saint Paul en nomme deux dont le premier concerne la boisson (verset 21) : les ivrogneries, c’est-à-dire passées en habitude ; (Luc, XXI, 34) : « Prenez garde que vos coeurs ne s’appesantissent par l’excès des viandes et des vins, etc. » Le second se rapporte à la nourriture (verset 21) : les débauches ; (Rom., XIII, 13) : « Ne vous laissez pas aller aux débauches et aux ivrogneries. »