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Hébreux V, 8 à 14 : Prêtre selon l’ordre de Melchisédech

SOMMAIRE : L’Apôtre fait voir que la bonté et la miséricorde appartiennent au Christ, qu’il appelle prêtre selon l’ordre de Melchisédech, bien que ce qu’il en dit surpasse la portée des Hébreux.

8. Car quoiqu’il fut le Fils de Dieu, il a appris l’obéissance par tout ce qu’il a souffert.

9. Et par sa consommation, il est devenu l’auteur du salut éternel pour tous ceux qui lui obéissent.

10. Dieu l’ayant déclaré Pontife selon l’ordre de Melchisédech,

11. Sur quoi nous aurions beaucoup de choses à dire, mais qu’il est difficile de bien expliquer, à cause que vous vous êtes rendus peu capables de les entendre.

12. Car au lieu que depuis le temps qu’on vous instruit, vous devriez d'être maîtres, vous auriez encore besoin qu’on vous apprit les premiers éléments par où l’on commence a expliquer la parole de Dieu ; et vous êtes devenus comme des personnes à qui on ne devrait donner que du lait, et non une nourriture solide.

13. Or, quiconque n’est nourri que de lait, est incapable d’entendre les discours de la parfaite justice, comme étant encore enfant.

14. Mais la nourriture solide est pour les parfaits, c’est-à-dire, pour ceux dont l’esprit, par une habitude et un long exercice, s’est accoutumée à dire le bien et le mal.

I° Des trois conditions que saint Paul avait indiquées comme appartenant à l’office du pontife, il a prouvé que deux déjà se vérifient dans le Christ : l’office même et la manière de l’obtenir. Il traite ici de la troisième, c’est-à-dire de la bonté et de la compassion, qui doivent se manifester dans le pontife. Premièrement donc il établit ce que le Christ souffrit ; secondement, quels avantages en ont aussi tiré les autres (verset 9) : et étant entré dans la consommation.

I. Il dit donc : J’ai établi que le pontife doit être tel qu’il puisse éprouver le sentiment de la compassion ; or le Christ est dans cette disposition. Car puisqu’il est de toute éternité le Fils de Dieu, et puisqu’ en cette qualité il ne pouvait éprouver ni passion ni compassion, il s’est uni à une nature par laquelle il peut souffrir et aussi par le fait même compatir. Et voilà pourquoi l’Apôtre dit (verset 8) : et quoi qu’il fût le Fils de Dieu, de toute éternité, il a appris dans le temps, l’obéissance.

On objecte qu’apprendre est le propre de l’ignorance ; or le Christ eut, comme Dieu, de toute éternité, et dès l’instant de sa conception, comme homme, la plénitude de la science ; il n’a donc rien ignoré, et par conséquent rien appris. Nous répondons qu’il y a deux sortes de science : celle de simple connaissance, et dans ce sens, l’argument est vrai : le Christ n'a rien ignoré. Il y a en second lieu la science de l’expérience, et quant à celle-ci, le Christ a appris l’obéissance ; c’est pourquoi l’Apôtre dit (verset 8) : Il a appris l’obéissance, par tout ce qu’il a souffert, c’est-à-dire par tout ce dont il a fait l’expérience. Saint Paul s’exprime ainsi parce que celui qui nous apprend une chose, s’en approche volontairement pour acquérir la connaissance. Or le Christ a volontairement pris notre faiblesse ; voilà ce qui fait dire à l’Apôtre que le Christ a appris l’obéissance, c’est-à-dire combien il est pénible d’obéir, puisqu’il a lui-même obéi dans des épreuves et très graves et très difficiles, "obéissant jusqu’à la mort de la croix" (Philipp., II, 8). Saint Paul fait ici sentir combien est difficile le bien de l'obéissance. Ceux qui, en effet, n’ont pas fait l’expérience de l’obéissance et ne l’ont pas apprise dans des circonstances difficiles, croient qu’il est très facile d’obéir. Mais pour que vous connaissiez ce que c’est que cette vertu, il est nécessaire que vous appreniez à obéir dans ces choses difficiles ; car celui qui n’apprend pas à se soumettre en obéissant ne saura jamais, en commandant, bien exercer l’autorité. Ainsi donc, bien que le Christ ait connu, d’une simple connaissance, de toute éternité, ce que c’est que l’obéissance, toutefois il a appris, d’expérience, l’obéissance par tout ce qu’il a souffert, c’est-à-dire par ce qu’il a souffert de pénible, en d’autres termes, par les tourments et par la mort ; (Rom., V, 19) : "Plusieurs, seront rendus justes par l’obéissance d’un seul."

II. Quand l’Apôtre dit ensuite (verset 9) : Et étant entré dans la consommation de sa gloire, etc..., il explique quel a été le fruit des souffrances du Christ. Ce fruit a été de deux sortes : l’un dans le Christ lui-même, l’autre dans ses membres. Dans le Christ, ce fut sa glorification ; c’est pourquoi l’Apôtre dit (verset 9) : Et étant entré dans la consommation de sa gloire. En effet, dès le premier instant de sa conception, le Christ fut consommé en perfection, quant à la béatitude de l’âme en ce qu’il se portait tout entier vers Dieu. Il eut toutefois la passibilité de la nature, mais après sa mort, il eut l’impassibilité. C’est ainsi pour cette raison qu’étant sous ce rapport dans une perfection entière, il lui appartient de perfectionner les autres. Car la nature de tout ce qui est parfait est de produire semblable à soi. C’est pourquoi saint Paul dit qu’il est parfait. Et parce que c’est par le mérite de son obéissance qu’il est parvenu à cette perfection ; (Proverbes XXI, 28) : "Celui qui obéit sera victorieux : il est devenu pour tous ceux qui lui obéissent, l’auteur du salut," non pas temporel, "mais éternel" ; (Isaïe, XLV, 17) : "Israël a reçu du Seigneur un salut éternel." C’est ce qui fait dire à saint Paul (verset 10) : Dieu l’ayant déclaré pontife selon l’ordre de Melchisédech, paroles expliquées plus haut.

II° En ajoutant (verset 11) : sur quoi nous aurions beaucoup de choses à dire, etc..." l’Apôtre prépare les esprits de ses auditeurs à ce qui va suivre, c’est-à-dire à ce qu’il va dire de l’office de pontife en Jésus-Christ. A cet effet, premièrement, il fait comprendre aux Hébreux leur pesanteur de cœur ; secondement, son intention, quand il dit au chap. VI, 1 : quittant donc les instructions. La première partie se subdivise. D’abord l’Apôtre signale la pesanteur d’esprit des Hébreux ; ensuite il montre qu’elle est répréhensible (verset 12) : Car au lieu que vous devriez être maîtres.

I. Sur la première de ces subdivisions, il fait encore deux choses : d’abord il fait ressortir la grandeur de qu’il va dire ; ensuite la pesanteur des Hébreux à le comprendre (verset 11) : parce que vous vous êtes rendus peu capables de les entendre.

1° Il dit donc : J’ai dit que Dieu avait appelé le Christ pontife, et à cet égard, c’est-à-dire, sur son pontificat, nous aurions beaucoup de choses à dire, car il s’agit de grandes choses ; (Proverbes VIII, 6) : "Je vais vous dire de grandes choses," de grandes choses, parce qu’il s’agit de choses utiles, en d’autres termes, du salut des âmes ; (I Tim., I, 15) : "C’est une vérité certaine et digne d’être reçue avec une entière déférence, que Jésus-Christ est venu dans le monde pour sauver les pécheurs." Mais (verset 11) : il est difficile de les bien expliquer ; ce qui peut être entendu de deux manières : ou en donnant toute la force de la négation à cette expression « inexplicable », c’est-à-dire impossible à expliquer, attendu qu’on ne saurait le faire parfaitement. Car nulle parole ne saurait rendre ce qui appartient au Christ ; (Ecclésiastique XLIII, 32) : "Portez la gloire du Seigneur le plus haut que vous pourrez ; elle éclatera encore au-dessus ; et sa magnificence ne peut être assez admirée. Vous qui bénissez le Seigneur, relevez sa grandeur autant que vous pourrez, car il est au-dessus de toute louange." Ensuite en entendant avec ce sens affirmatif ce mot « inexplicable », c’est-à-dire comme ayant besoin d’interprétation, à cause de la hauteur, de la grandeur, et de la profondeur de ce qui est à expliquer ; (Proverbes I, 6) : "Il pénétrera les paraboles et leur sens mystérieux, etc..." L’interprétation de l’Écriture est, en effet, comptée parmi les dons du Saint Esprit (I Corinth., XII, 10).

2° Il est aussi besoin de donner cette interprétation à cause de notre pesanteur. C’est pourquoi l’Apôtre donne aussi le motif de cette pesanteur, quand il ajoute (verset 11) : parce que vous vous êtes rendus peu capables de les entendre. Ceux, en effet, dont l’intelligence est faible, ne peuvent comprendre les choses élevées, à moins qu’on ne les leur expose successivement ; (Jean, XVI, 12) : "J’ai encore beaucoup de choses à vous dire, mais vous n’êtes pas en état de les porter maintenant" ; (I Corinth., III, 1): "Je n’ai pu vous parler comme à des spirituels, etc..."

II. Quand saint Paul dit ensuite (verset 12) : car au lieu que vous deviez être maîtres, il fait voir que cette pesanteur n’est pas sans péché. Sur ce point il fait trois choses. Premièrement, il prouve qu’il y a quelque chose de coupable dans leur pesanteur ; secondement, il emploie une comparaison (verset 12) : et vous êtes devenus ; troisièmement, il développe cette similitude (verset 13) : Or quiconque n’est nourri que de lait.

1° Quand après avoir entendu pendant longtemps, l’auditeur reste encore pesant, il est coupable ; il n’en est pas ainsi si cet auditeur est nouveau. Car la négligence n’est pas sans quelque faute. C’est pourquoi l’Apôtre dit (verset 12) : car au lieu que vous devriez être maîtres des autres, en raison du temps, pendant lequel ils avaient entendu la loi et les prophètes ; (Jean, V, 39) : "Vous lisez avec soin les Écritures, etc..." Ensuite le Christ lui-même, après lui les Apôtres et la multitude convertie par eux ; (Jean, XIV, 9) : "il y a si longtemps que je suis avec vous, et vous ne me connaissez pas." Cependant vous auriez encore besoin, en d’autres termes, vous devriez vous-même enseigner, plutôt que recevoir l’enseignement ; néanmoins vous auriez encore besoin (verset 12) qu’on vous apprît les premiers éléments par où l’on commence à expliquer la parole de Dieu. On entend par éléments, ce qui est d’abord enseigné dans la grammaire quand on s’occupe des lettres. Et ces éléments sont les lettres elles-mêmes. Les premières leçons de la parole de Dieu, les premiers principes et les éléments sont donc les articles de foi et les préceptes du Décalogue. Donc celui qui aurait pendant longtemps étudié la théologie, et les ignorerait encore, verrait le temps courir contre lui [pour l’accuser]. Voilà pourquoi l’Apôtre dit (verset 12) : Vous auriez encore besoin qu’on vous apprît les éléments par où l’on commence à étudier la parole de Dieu, c’est-à-dire les premiers principes ; (I Tim., III, 7) : "Apprenant toujours, et n’arrivant jamais jusqu’à la connaissance de la vérité " ; (Isaïe, LXV, 20) : "L’enfant de cent ans mourra et le pécheur de cent ans sera maudit."

2° Quand saint Paul dit ensuite (verset 12) : et vous êtes devenus, il se sert pour sa démonstration d’une comparaison. Il faut ici se souvenir que la doctrine sacrée est comme la nourriture de l’âme ; (Ecclésiastique XV, 3) : "La sagesse le nourrira du pain de vie et d’intelligence" ; et (Ib., XXIV, 29) : Ceux qui me mangent auront faim, et ceux qui me boivent auront encore soif. La doctrine sainte est donc aliment et breuvage, parce qu’elle désaltère l’âme et la rassasie. Les autres sciences n’éclairent que l’intelligence, celle-ci éclaire l’âme ; (Ps. XVIII, 8) : "Le précepte du Seigneur est tout rempli de lumière, il éclaire les yeux." Elle nourrit aussi l’âme et la fortifie. Or dans la nourriture corporelle il y a une différence : autre est la nourriture des enfants, autre celle des hommes faits. Les premiers usent de lait, nourriture plus délicate, plus appropriée à leur nature, et plus facilement transformable en leur substance ; mais ceux qui sont plus âgés font usage d’aliments plus solides. Ainsi à l’égard des saintes Écritures, ceux qui ne font que commencer, doivent entendre des vérités plus faciles à comprendre et qui sont comme le lait ; ceux qui sont plus avancés ont droit à des vérités plus fortes. Voilà pourquoi l’Apôtre dit (verset 12) : Vous êtes devenus comme des personnes à qui on ne devrait donner que du lait, c’est-à-dire comme des enfants ; (I Pierre, II, 2) : "Comme des enfants nouvellement nés, désirez ardemment le lait spirituel et tout pur, etc..." ; (I Corinth., III, 1) : "Comme de petits enfants dans le Christ, je ne vous ai nourris que de lait et non pas de viandes solides." C’est aussi ce qui suit (verset 12) : et non une viande solide, c’est-à-dire de la doctrine élevée qui enseigne les mystères et les secrets de Dieu, qui confirment et fortifient.

3° En disant (verset 13) : Or, quiconque n’est nourri que de lait, saint Paul développe sa comparaison. Et d’abord il explique ce qu’il a dit du lait ; ensuite ce qu’il a dit de la nourriture solide (verset 14) : [mais la nourriture solide] est pour les parfaits.

1. Sur le premier de ces points, premièrement il expose son explication. Secondement, la raison de son explication (verset 13) : comme étant encore enfants.

A) Il dit donc : Je dis que vous avez besoin de lait comme de petits enfants. (verset 13) : or, quiconque n’est nourri que de lait, n’est pas capable d’entendre les discours de la justice, c’est-à-dire quiconque a besoin d’être nourri de lait, est privé, en d’autres termes, ne peut prendre part aux discours de la justice qu’il faut entendre parfaitement ; (Matthieu, V, 20) : "Si votre justice n’est pas plus abondante que celle des Scribes" ; (Proverbes XV, 5) : "La justice abondante aura une grande vertu." Or les enfants ne peuvent entrer en participation de cette perfection ; (Isaïe, XXVIII, 9) : "A qui donc le Seigneur enseignera t-il sa loi ? À qui donne l’intelligence de sa parole ? Sera-ce à des enfants qu’on ne fait que de sevrer et qu’on vient d’arracher à la mamelle ? "

On objecte que l’Apôtre lui-même a enseigné déjà aux Hébreux des vérités très difficiles, par exemple, sur le mystère de la Sainte Trinité, sur celui de l’incarnation, et beaucoup d’autres choses très élevées. Ou bien donc les Hébreux n’étaient plus enfants, ou de tels enseignements doivent être donnés à des enfants. Nous répondons qu’il faut dire avec saint Augustin, qu’il ne faut pas entendre ici que dans l’enseignement de la foi, on doive apprendre certaines choses aux premiers et aux parfaits, et certaines autres aux imparfaits. Car, il n’y a pas entre eux une telle différence. Les mêmes vérités doivent être enseignées aux uns et aux autres, mais aux petits, il ne faut ni les développer, ni les approfondir, mais se contenter de les proposer, parce que leur intelligence en serait plutôt accablée que fortifiée. Le lait, suivant la Glose, c’est comme : "le Verbe s’est fait chair."

On objecte ceci : Il n’est pas moins difficile de comprendre cette vérité ainsi exprimée, que comment "le Verbe était en Dieu." Ce qui fait observer à saint Augustin que cette dernière vérité se trouve dans les livres de Platon, et non pas la première. Et saint Augustin lui-même ne pouvait même entrevoir ce que renferme de mystères cette parole : "le Verbe s’est fait chair". Nous répondons que connaître que "le Verbe s’est fait chair," simplement par la foi, est assez facile ; parce que cela est accessible à l’imagination, et même d’une certaine manière aux sens ; mais savoir comment "le Verbe est en Dieu," dépasse toute la portée de tous les sens, et ce n’est que par la raison, avec de nombreuses et grandes difficultés, qu’on peut y atteindre.

B) L’Apôtre en donne ensuite la raison, lorsqu’il dit (verset 13) : comme étant encore enfant, non pas d’âge, mais de sens. Or, on peut être appelé petit de trois manières. D’abord, on est petit par humilité ; (Matthieu, XX, 25 : "Vous avez révélé ces choses aux petits" ; on l’est aussi par l’âge ; (Galat., IV, 1) : "Tant que l’héritier est enfant, etc..." ; enfin, par le discernement ; (I Corinth., XIV, 20) : "Ne soyez pas enfants pour n’avoir pas de sagesse, mais soyez enfants pour être sans malice, et soyez sages comme des hommes parfaits." C’est dans ce dernier sens que le mot « petit » est pris ici.

2. Quand saint Paul dit ensuite (verset 14) : Mais la nourriture solide est pour les parfaits, il explique ce qu’il avait dit de la nourriture solide. On voit, en effet, dans les choses corporelles, que quand un homme arrive à l’âge parfait, il fait usage d’aliments plus solides, plus généreux et plus forts. C’est ainsi que l’homme spirituel arrivé, lui aussi, à la perfection spirituelle, doit recevoir un enseignement plus relevé. Or, cette perfection est de deux sortes : l’une est la perfection de l’intelligence, quand on possède le jugement intellectuel capable de discerner avec certitude et de juger ce qui lui est proposé ; l’autre est la perfection de l’affection, produite par la charité, qui fait adhérer à Dieu sans réserve. C’est de là qu’en saint Matthieu, V, 48, après les préceptes de la charité, il est dit : "Soyez donc parfaits, etc..." Or, dit saint Augustin, la charité se trouve dans sa perfection où la cupidité ne se trouve plus, car plus on s’élève vers Dieu, plus on méprise les choses du temps ; (Ps. LXXII, 24) : "Qu’y a t-il pour moi dans le ciel ? etc…" La doctrine de la sainte Ecriture a, en effet, ceci de propre qu’on y enseigne non seulement les choses spéculatives comme dans la géométrie, mais encore des vérités pratiques que doit choisir l’affection. C’est pourquoi il est dit en saint Matthieu (V, verset 19) : "Celui qui fera et enseignera, etc..." Dans les autres sciences, il suffit donc à l’homme d’être parfait quant à l’intelligence, mais il est requis dans celle-ci d’être parfait et selon l’intelligence, et selon l’affection. Il faut donc enseigner les hauts mystères à ceux qui sont parfaits ; (I Corinth., II, 6) : "Nous prêchons la sagesse aux parfaits." Chacun, en effet, juge d’après sa propre disposition ; c’est ainsi que celui que transporte la colère juge, pendant que sa passion l’anime, autrement qu’il ne le fait quand cette passion est calmée. De même aussi, l’esclave de l’incontinence estime bon tel ou tel objet pendant que sa passion dure, et le rejettera quand elle sera passée. Voilà pourquoi le Philosophe dit que tel est chacun, telle est sa fin. Ce qui est enseigné dans l’Ecriture, appartenant donc non pas seulement à l’intelligence, mais à l’affection, il faut être parfait par rapport à l’une et à l’autre. Aussi saint Paul, voulant faire connaître quels sont les parfaits auxquels il faut donner cette nourriture solide, dit (verset 14) que ce sera ceux dont l’esprit, par l’habitude et un long exercice, s’est accoutumé à discerner.

A) Il faut donc, dans cette perfection, considérer quatre choses : d’abord en quoi consiste cette perfection même. Sur ce point, l’Apôtre dit : qui ont l’esprit exercé. En parlant ainsi, il s’exprime d’une manière convenable, car il exprime l’une et l’autre perfection. En effet, comme dit le Philosophe, l’intellect, en ce qu’il juge de ce qu’il faut ou désirer ou pratiquer, prend le nom de sens, parce qu’il est en rapport avec un objet particulier. Cette expression ne s’entend donc pas ici du sens extérieur. Ainsi celui qui a le sens des choses de Dieu est parfait ; (Philipp., III, 15) : "Nous tous qui avons atteint ce degré de perfection, soyons dans ce sentiment" ; (I Corinth., II, 16) : "Or nous l’avons, ce sens du Christ." Quant à ceux qui n’ont de sens que pour les choses charnelles, ils ne peuvent plaire à Dieu, ainsi qu’il est dit dans l’Epître aux Romains (VIII, 8).

B) En second lieu, il faut examiner la disposition de celui qui est parfait. Il doit être exercé ; (I Tim., IV, 7) : "Exercez-vous à la piété." Car celui qui n’est pas ainsi exercé ne peut pas avoir le jugement droit que l’on exige ; (Ecclésiastique XXXIV, 9) : "L’homme d’une grande expérience aura de grandes vues." Celui qui n’a pas cette expérience ne connaît pas non plus beaucoup de choses.

C) Troisièmement, la cause de cet exercice, c’est l’habitude, c’est-à-dire, non pas l’inaction, mais des actes fréquents. C’est pourquoi saint Paul dit (verset 14) : par l’habitude, à savoir de bien faire ; (Proverbes XXII, 6) : "Le jeune homme suit sa première voie ; dans sa vieillesse même, il ne la quittera pas." Si donc vous voulez être parfaits, ne vous laissez pas aller à l’oisiveté, mais accoutumez-vous dès votre jeunesse à ce qui est bien.

D) Quatrièmement, la fin de cet exercice c’est (verset 14) de discerner le bien et le mal ; (Isaïe, VII, 15) : "Qu’il sache rejeter le mal et choisir le bien." Or ce discernement a comme trois degrés. Il distingue entre le bien et ce qui est mal, entre le bien et ce qui est mieux, entre la mal et ce qui est pire. Car il est un grand nombre de choses qui paraissent bonnes et qui toutefois sont mauvaises ; (Proverbes XIV, 12) : "Il y a une voie qui paraît droite à l’homme, dont la fin néanmoins conduit à la mort." C’est là ce qui constitue la rectitude du jugement.

CHAPITRE VI : L'accomplissement de l'Ancienne Ecriture
Hébreux VI, 1 à 6 : Nourriture spirituelle plus solide

SOMMAIRE : L’Apôtre nourrit les Hébreux d’une nourriture plus solide, et assure qu’il ne veut pas jeter d’autres fondements. Il effraye ceux qui, après la pénitence, sont de nouveau tombés dans le péché.

1. Quittant donc les instructions que l’on donne à ceux qui ne font que commencer à croire en Jésus-Christ, passons à ce qu’il y a de plus parfait, sans nous arrêter à établir de nouveau ce qui n’est que le fondement de la religion, comme est la pénitence des oeuvres mortes, la foi en Dieu,

2. Et ce qu’on enseigne touchant le baptême, l'imposition des mains, la résurrection des morts et le jugement éternel.

3. Et c’est aussi ce que nous ferons, si Dieu le permet.

4. Car il est impossible que ceux qui ont été une fois éclairés, qui ont goûté le don du ciel, qui ont été rendus participants du Saint Esprit,

5. Qui se sont nourris de la sainte parole de Dieu et de l’espérance des vainqueurs du siècle à venir,

6. Et qui après cela sont tombés, il est impossible, dis-je, qu’ils se renouvellent par la pénitence, parce qu’autant qu’il est en eux ils crucifient de nouveau le Fils de Dieu et l’exposent à l’ignominie.

Saint Paul, dans ce qui précède, a parlé du sacerdoce du Christ, selon l’ordre de Melchisédech ; il a fait ressortir la pesanteur d’esprit de ceux auxquels il écrivait ; il revient ici à son but principal. Premièrement il indique ce qu’il se propose ; secondement, il en marque la difficulté (verset 3) : C’est aussi ce que nous ferons ; troisièmement, il explique son intention (verset 9) : Or nous avons une meilleure opinion de vous.

I° Sur le premier de ces points, d’abord il fait connaître son but ; ensuite il développe ce qu’il vient d’avancer (verset 1) : sans nous arrêter à établir de nouveau.

I. Son but, le voici. C’est que (verset 1) : Quittant les instructions qui appartiennent aux premières leçons de la doctrine du Christ, il veut aborder d’autres vertus plus élevées. C’est ce qui lui fait dire : Il a été expliqué déjà que les parfaits ont besoin d’une nourriture solide, (verset 1) : c’est pourquoi quittant les instructions que l’on donne à ceux qui ne font que commencer à recevoir la doctrine du Christ, par laquelle le Christ commence à être en nous, ce qui a lieu par l’enseignement de la foi ; (Eph., III, 17) : Il faut "que le Christ habite par la foi dans vos coeurs," nous passions (verset 1) à ce qui est plus parfait, c’est-à-dire à ce qui regarde la perfection de la doctrine du Christ ; (l Corinth., XIII, 11) : "Lorsque je suis devenu homme, je me suis défait de tout ce qui tenait a l’enfant." Or ceci, suivant la Glose, peut se rapporter soit à l’intelligence, c’est-à-dire que l’homme une fois avancé doit laisser de côté ce qui est de l’enfance et se donner aux choses de la perfection ; (I Corinth., II, 6) : "Nous prêchons la sagesse aux parfaits", soit à l’effet ; le sens est qu’il ne faut pas demeurer toujours dans le sentiment de ceux qui commencent, mais qu’il faut tendre à un état plus parfait ; (Gen., XVII, 1) : "Marchez devant moi, et soyez parfait."

Ici on fait une double objection : d’abord sur ce que dit saint Paul : Quittant les instructions. Jamais cette sorte de commencement ne doit être interrompue ; (Ps. LXXVI, 10) : "J’ai dit : c’est maintenant que je commence" ; (Job, XXVII, 6) : "Je n’abandonnerai pas la justification que j’ai commencée." Nous répondons qu’on peut interrompre de deux manières ces premiers commencements. D’abord quant à leur appréciation, et dans ce sens l’homme doit toujours marcher, pour ainsi dire, et tendre à quelque chose de plus relevé ; (Philipp., III, 12) : "Ce n’est pas que j’aie déjà reçu le comble de la justice, ou que je sois déjà parfait." Ensuite, quant au progrès vers la perfection ; et dans ce sens l’homme doit s’efforcer sans cesse d’arriver à un état plus parfait ; (Philipp., III, 13) : "Oubliant ce qui est derrière moi, et m’avançant vers ce qui est devant moi." Car dans la voie de Dieu, dit saint Bernard, ne pas avancer, c’est rétrograder.

La seconde objection est tirée de ce que dit saint Paul : Passons à ce qui est plus parfait. La perfection, en effet, consiste dans les conseils ; (Matth., XIX, 21) : "Si vous voulez être parfaits, allez, vendez ce que vous avez, etc..." Or tous ne sont pas tenus aux conseils ; donc, etc. Nous répondons qu’il y a deux sortes de perfection. L’une extérieure qui consiste dans des actes extérieurs, marques des sentiments intérieurs, par exemple, la virginité, la pauvreté volontaire. Or tous ne sont pas tenus à cette perfection. La seconde perfection est intérieure ; elle consiste dans l’amour de Dieu et du prochain ; (Coloss., III, 14) : "Mais surtout revêtez-vous de la charité qui est le lien de la perfection." Tous sans doute ne sont pas tenus à cette perfection, mais tous sont tenus d’y tendre, car celui qui ne voudrait pas aimer Dieu plus [qu’il ne l’aime], ne ferait pas ce qu’exige la charité. L’Apôtre dit (verset 1) : Passons à, et cela suivant l’impulsion du Saint Esprit ; (Rom., VIII, 14) : "Tous ceux qui sont pressés par l’Esprit de Dieu sont les enfants de Dieu." Ou bien encore, comme portés par Dieu qui porte notre infirmité ; (Isaïe XLVI, 3) : "Ecoutez-moi, maison de Jacob, et vous tous qui êtes le reste de la maison d’Israël, vous tous que je porte dans mon sein." Ou encore comme supportés les uns par les autres ; (Galat., VI, 2) : "Portez les fardeaux les uns des autres."

II. Quand saint Paul dit à la suite (verset 1) : sans nous arrêter à établir de nouveau, il développe ce qu’il vient de dire, et il se propose d’indiquer quelles sont ces vérités enseignées à ceux qui commencent à croire en Jésus-Christ. Il se sert à cet effet d’une comparaison :

1° Par la foi notre âme est élevée comme un édifice spirituel. De même donc que dans un édifice matériel, on pose d’abord le fondement, ainsi doivent être ici pour ainsi dire les fondements, les premiers éléments de la doctrine du Christ.

On objecte qu’il est dit (ci-après, XI, 6), que la foi est le fondement. Or la foi est une ; (Ephès., IV, 5) : "Il n’y a qu’un Seigneur, une foi, un baptême." Cependant l’Apôtre indique ici six fondements, il semble donc que ce soit à tort. Il faut répondre que la foi est la base des vertus. Or ce que l’Apôtre indique ici sont les fondements de la doctrine du Christ. Saint Paul dit donc (verset 1) : sans nous arrêter de nouveau à établir le fondement, etc..., comme si nous devions le poser si solidement qu’il ne soit pas besoin de le poser de nouveau ; ou encore, parce que vous l’avez posé, il y a longtemps déjà, et qu’il n’est pas nécessaire de le renouveler. C’est avec un grand sens que l’Apôtre établit cet ordre. Car de même que dans la voie de la reproduction et du mouvement quel qu’il soit, il faut d’abord s’éloigner de la borne du départ, et ensuite s’approcher de la borne de la fin : ainsi l’Apôtre dit ici que la pénitence est l’éloignement du péché, et comme telle le fondement, pour ainsi dire, dans cette vie spirituelle. Car quiconque est arbitre de sa volonté ne peut, suivant saint Augustin, commencer une nouvelle vie, s’il ne se repent d’abord de sa vie passée. C’est pourquoi le Seigneur au début de sa prédication dit : "Faites pénitence" (Matth., IV, 17). Saint Paul dit donc (verset 1) : la pénitence des oeuvres mortes. On appelle oeuvres mortes, ou celles qui sont mortes en elles-mêmes, ou celles qui sont simplement mortifiées. Une chose s’appelle vivante, quand elle atteint la fin de sa propre énergie : alors qu’elle vient à s’en éloigner, on la dit morte. Or toutes nos oeuvres sont dirigées vers la béatitude, qui est la fin de l’homme. Quand donc elles ne conduisent pas à la béatitude et qu’elles ne peuvent s’y rapporter, on les appelle mortes. Ces sortes d’oeuvres sont celles qui sont faites en état de péché mortel ; (ci après, IX, 14) : combien plus le sang du Christ qui par le Saint Esprit s’est offert lui-même à Dieu comme une victime sans tache, purifiera t-il notre conscience des oeuvres mortes. Quant aux oeuvres faites dans l’état de charité, elles sont mortifiées par le péché, et par cette raison elles n’ont plus de valeur pour la vie éternelle ; (Ezéch., XVIII, 24) : "Toutes les oeuvres de justice qu’il avait faites seront oubliées." Mais la pénitence fait que ces oeuvres revivent, et alors elles sont de nouveau imputées pour la vie éternelle. Pour s’approcher du terme il faut d’abord la foi ; voilà pourquoi l’Apôtre dit (verset 1) : et la foi en Dieu. Le propre de la foi est que l’homme croie et donne son assentiment, mais sur le témoignage d’un autre, à des choses qu’il n’a pas vues. Or ce témoignage est, ou bien celui d’un homme seul, et dans ce cas il ne constitue pas la vertu de foi, parce qu’un homme peut tromper et être trompé, ou bien il repose sur le jugement de Dieu et alors il est très véritable et très certain, parce qu’il vient de la vérité même qui ne peut ni tromper ni être trompée. Voilà pourquoi l’Apôtre dit (verset 1) : en Dieu, c’est-à-dire de telle sorte qu’il donne son assentiment à ce que Dieu dit ; (Jean, XIV, 1) : "Vous croyez en Dieu, croyez aussi en moi."

2° En second lieu, il y a dans ce progrès les sacrements de la foi : ce sont les deux sacrements des commençants, car saint Paul ne traite ici que de ces deux sacrements. C’est d’abord le baptême, par lequel nous sommes régénérés, ensuite la confirmation, par laquelle nous sommes affermis.

1. Du premier saint Paul dit (verset 2) : [tout ce que l’on enseigne sur les différentes formes] de baptêmes.

On objecte qu’il est dit (Eph., IV, 5) : "Une foi, un baptême." Il n’y a donc pas plusieurs baptêmes. Nous répondons qu’il y trois sortes de baptêmes : celui de l’eau, celui de l’esprit et celui du sang. Mais les deux derniers n’ont d’efficacité [sacramentelle] qu’autant qu’ils se rapportent au baptême d'eau, parce que tout adulte, ayant l’usage du libre arbitre, doit au moins avoir le bon propos de recevoir le baptême d'eau, s’il n’en a pas actuellement le pouvoir. Il n’y a donc pas trois sacrements, mais un seul, par lequel nous sommes régénérés pour le salut ; (Jean, III, 5) : "Si un homme ne renaît de l’eau et du Saint Esprit, etc..." Parmi ces trois baptêmes celui du sang possède davantage la vertu du sacrement, en supposant qu’on ait le propos du premier, ou que du moins la disposition contraire ne soit pas dans la volonté, comme on le voit par l’exemple des saints innocents, qui n’avaient rien d’opposé dans leurs dispositions. C’est que le baptême tire sa vertu des mérites des souffrances du Christ ; (Rom., VI, 3) : "Ne savez-vous pas que nous tous qui avons été baptisés en Jésus-Christ, nous avons été baptisés en sa mort ?" De même donc que celui qui est baptisé, entre en conformité avec la mort de Jésus-Christ, sacramentellement, le martyr devient tel réellement. Le baptême de sang renferme donc d’une manière complète l’effet du sacrement en ce qu’il efface toutes les fautes et toutes les peines du péché. Cependant il n’imprime aucun caractère. Si donc celui qui a souffert le martyre, revenait à la vie, sans avoir reçu le baptême de l’eau, il devrait être baptisé. La pénitence n’a pas autant de l’effet du baptême, car elle ne remet pas toute la peine, bien qu’elle efface le péché. De même donc que le martyr entre en conformité de la mort de Jésus-Christ, par la souffrance extérieure, le pénitent reçoit cette conformité par la souffrance intérieure ; (Galat., V, 24) : "Ceux qui sont à Jésus-Christ ont crucifié leur chair avec ses passions et ses désirs déréglés." La pénitence peut donc être assez grande, pour obtenir la rémission et de la faute entière et de la peine, comme on le voit dans le bon Larron et dans Madeleine. Voilà pourquoi la pénitence est appelée un baptême, en tant qu’elle en supplée l’effet. Et comme le baptême ne doit pas être réitéré, la Pénitence a été instituée. On appelle donc ces oeuvres baptêmes, parce qu’elles ont l’effet du baptême ; mais il n’y a qu’un baptême, parce que ces oeuvres mêmes n’agissent qu’autant que le baptême est dans le bon propos.

2. Le second sacrement de ceux qui entrent en Jésus-Christ, est l’imposition même des mains ; c’est ce qui fait dire à saint Paul (verset 2) : l’imposition des mains. Or il y a deux sortes d’imposition des mains. L’une qui opère les miracles, comme quand le Christ par l’imposition des mains, guérissait les malades ; (Luc, IV, 40) : "En imposant les mains sur chacun de ces malades, il les guérit." Cette imposition n’est pas sacramentelle. La seconde, l’imposition sacramentelle : elle est aussi de deux sortes. L’une a lieu dans le sacrement de l’Ordre ; (I Tim., V, 22) : "N’imposez légèrement les mains à personne" ; l’autre dans le sacrement de Confirmation, pour renouveler l’âme ; (Tite, III, 5) : "Par l’eau de la renaissance et par le renouvellement du Saint Esprit, etc..." Dans la Confirmation, en effet, le Saint Esprit est donné pour communiquer la force, c’est-à-dire afin que par son secours celui qui l’a reçu confesse courageusement le nom de Jésus-Christ devant les hommes. Car ainsi que dans l’être matériel l’homme est d’abord engendré, puis croît et se fortifie, il en est de même dans l’être de la grâce.

3. Après le terme du départ, vient celui du mouvement, c’est-à-dire le terme auquel ce mouvement se termine. Il est de deux sortes. Car nous attendons deux choses : la première, la résurrection des corps ; et cette résurrection est le fondement de la foi, car sans elle cette foi est vaine (I Corinth., XV, 14). C’est pourquoi l’Apôtre dit (verset 2) : la résurrection des morts. De plus nous attendons la récompense qui sera décernée par le souverain Juge ; (Ecclésiastique XII, 14) : "Dieu amènera en jugement tout ce qui se fait." Saint Paul dit donc (verset 2) : et le jugement éternel, non pas que ce jugement doive durer mille ans, comme l’a prétendu Lactance[3], car il se fera tout entier dans un moment, mais il est appelé éternel, parce que la sentence qui y sera portée durera éternellement ; (Matth., XXV, 46) : "Et ceux-ci iront dans le supplice éternel, et les justes dans la vie éternelle." Il faut observer que tout ce que l’Apôtre dit vouloir traiter ici, forme pour ainsi dire les premiers éléments de la foi, voilà pourquoi il les enseigne à ceux qui commencent  (Actes XVII, 18 sv.) et dans beaucoup d’autres lieux.

II° Quand saint Paul dit ensuite (verset 3) : C’est aussi ce que nous ferons, il fait voir la difficulté d’exécuter ce qu’il propose. C’est en effet difficile et en soi, et par rapport à ses auditeurs. Il fait donc ici trois choses : Premièrement, il donne à entendre qu’il a surtout ici besoin des secours divins ; secondement, il rappelle la faiblesse de quelques-uns (verset 4) : Car il est impossible etc... ; troisièmement, il emploie une sorte de comparaison (verset 7) : Car lorsqu’une terre.

I. Il dit donc : Passons à ce qui est plus parfait, et nous le ferons, si Dieu le permet. Il dit moins, et il laisse comprendre davantage. Car il n’est pas seulement nécessaire que Dieu permette, il faut aussi qu’il fasse toutes choses ; (Sag., VII, 16) : "Nous sommes dans sa main, nous et nos discours." l’Apôtre doit donc mettre tout sous la confiance du secours divin ; (Jean, XV, 15) : "Vous ne pouvez rien faire sans moi" ; (Jacq., IV, 15) : "Au lieu que vous devriez dire : S’il plaît au Seigneur, et si nous vivons, nous ferons telle ou telle chose."

II. En ajoutant (verset 4) : Car il est impossible[4], etc..., saint Paul fait ressortir leur faiblesse car ils se montraient faibles pour entendre. En effet, ainsi que dans les choses corporelles, nul état n’est aussi dangereux, dans les choses spirituelles, que l’état de ceux qui retombent ; celui qui après avoir reçu la grâce retombe dans le péché, se relève plus difficilement pour le bien. Ici l’Apôtre fait trois choses : il rappelle premièrement les biens qu’ils ont reçus ; secondement la difficulté en résultant pour eux de la rechute (verset 6) : et qui après cela sont tombés ; troisièmement il en assigne la raison (verset 6) : Ils crucifient de nouveau.

1° Or parmi ces biens, il en est qui sont présents ; il en est d’autres qui sont à venir. Les Hébreux ont reçu déjà, dans le temps présent, la régénération spirituelle et de ce bienfait. saint Paul dit (verset 4) : qui ont été une fois éclairés, c’est-à-dire par le baptême. C’est avec raison que le baptême est appelé une lumière, puisqu’il est le principe de la régénération spirituelle, dans laquelle l’intelligence est illuminée par la foi ; (Eph., V, 8) : "Vous étiez autrefois les ténèbres, mais maintenant vous êtes lumière dans le Seigneur." Ils ont de plus la participation aux biens de Dieu, et de cette participation l’Apôtre dit (verset 4) : qui ont goûté le don du ciel. Ce don, c’est la grâce ; il est appelé céleste, parce que Dieu nous l’envoie du ciel ; (Ps. LXVII, 19) : "Vous avez fait des présents aux hommes" ; (Jacq., I, 17) : "Toute grâce excellente et tout don parfait, vient d’en haut, et descend du Père des lumières." Ils entrent encore en participation de la divine bonté ; (II Pierre, I, 4) : "Il nous a communiqué, par Jésus-Christ, les grandes et précieuses grâces qu’il avait promises." Ce qui fait dire à saint Paul (verset 4) : qui ont été rendus participants du Saint Esprit." Tous les dons procèdent de l’amour, voilà pourquoi l’Apôtre attribue cette participation au Saint Esprit. Or participer, c’est prendre une part ; le Christ seul eut la plénitude du Saint Esprit ; (Jean, III, 34) : "Dieu ne lui donne pas son Saint Esprit avec mesure." Les autres saints, en effet, ont reçu de sa plénitude et ont été rendus participants, non pas de sa substance, mais de la distribution de ses dons ; (ci-dessus, II, 4) : et par la distribution des diverses grâces du Saint Esprit" ; (I Corinth., XII, 4) : "Car il y a diversité de grâces, mais il n’y a qu’un même Esprit, etc..." Ils ont eu encore, dans le temps présent, l’enseignement de la doctrine ; donc l’Apôtre dit (verset 5) : qui ont aussi goûté la sainte parole de Dieu. Cette parole s’appelle sainte, parce qu’elle est la parole de la vie éternelle ; (Jean, VI, 69) : "A qui irions-nous, Seigneur ? Vous avez les paroles de la vie éternelle" ; (Ps. CXVIII, 103) : "Que vos paroles me sont douces à ma bouche !" L’Apôtre dit qui ont goûté, parce que cette parole non seulement éclaire l’intelligence, mais fortifie l’affection, en sorte qu’elle fait goûter comme une sorte de saveur ; (Ps. XXXIII, 8) : "Goûtez et voyez combien le Seigneur est doux." Quant aux biens à venir, les Hébreux les ont eus en espérance ; (Rom., VIII, 24) : "Car nous ne sommes sauvés qu’en espérance" ; ce qui fait dire à saint Paul (verset 5) : et les grandeurs du siècle à venir. Or parmi ces biens ils en ont reçu quelques-uns non seulement en espérance, mais ils en ont déjà reçu comme un commencement : ce sont les faveurs faites à l’âme, par exemple, la vision, l’élévation à Dieu et le bonheur de jouir de lui, dont nous possédons déjà comme les prémices et l’avant-goût, en tant que nous avons déjà, dans les jours présents, la foi, l’espérance et la charité, qui y correspondent. Mais il y a quelques autres de ces biens, que nous n’avons reçus qu’en espérance. Ce sont les dons qui appartiennent au corps, c’est-à-dire la subtilité, l’agilité, l’impassibilité, la clarté.

2° Quand l’Apôtre dit ensuite (verset 6) : et après cela sont tombés, il fait sentir la difficulté de se relever, difficulté qui a sa cause dans la chute. Il faut ici remarquer que saint Paul ne dit pas « tombés », dans le sens absolu, mais « tombés en avant », : c’est-à-dire, entièrement tombés, car s’ils n’étaient que tombés, il ne serait pas si difficile de se relever ; (Prov., XXIV, 16) : "Le juste tombera sept fois et se relèvera." Que si l’Apôtre disait qu’il est impossible que ceux qui sont ainsi tombés se relèvent, on pourrait dire qu’il veut faire comprendre la très grande difficulté de se relever, d’abord, à cause du péché, et ensuite à cause de l’orgueil, comme on le voit dans les démons. Mais comme il dit que ceux qui sont une fois tombés ainsi, ne peuvent plus se renouveler par la pénitence, et qu’il n’est pas de péché en ce monde dont l’homme ne puisse faire pénitence, il faut expliquer autrement ce passage. Il faut donc se rappeler que c’est de cette parole de saint Paul que Novat, prêtre de l’Église romaine[5], prit occasion d’erreur. Il prétendit que personne ne pouvait après le baptême se relever par la pénitence Mais c’est une fausse supposition, comme l’a expliqué saint Athanase (dans sa lettre à Sérapion), puisque saint Paul lui-même reçut à la pénitence l’incestueux de Corinthe, comme on le voit dans la IIème épître aux Corinthiens, II, 5 sv, et dans le IVème chapitre de l’épître aux Galates (verset 19), puisque saint Paul y dit : "Mes petits enfants, pour qui je souffre de nouveau les douleurs de l’enfantement, etc..." Il faut donc entendre, comme dit saint Augustin, que l’Apôtre ne dit pas qu’il est impossible de se repentir, mais qu’il l’est de se renouveler une seconde fois par le baptême ; (Tite III, 5) : "par l’eau de la renaissance et par le renouvellement, etc..." Car jamais le pécheur ne pourrait faire une pénitence assez grande pour mériter d’être de nouveau baptisé. L’Apôtre s’exprime ainsi, parce que, d’après la loi, les Juifs reçoivent plusieurs baptêmes, comme on le voit au chapitre VII, 3 de saint Marc. C’est donc pour contrer cette erreur, que saint Paul parle de cette manière.

3° Quand il dit ensuite (verset 6) : ils crucifient de nouveau, etc..., il donne la raison pour laquelle le baptême ne se réitère pas ; c’est que ce sacrement est une sorte de ressemblance à la mort du Christ, ainsi qu’on le voit au chapitre VI de l’Épître aux Romains (verset 3) : "Nous tous qui avons été baptisés en Jésus-Christ." Or cette ressemblance ne se réitère pas ; car (Rom., VI, 9) : "Le Christ étant ressuscité d’entre les morts ne meurt plus." Celui donc qui est baptisé une seconde fois crucifie de nouveau le Christ ; on peut encore voir dans cette expression l’opposition faite à la grâce de Jésus-Christ, dans ce sens qu’ils voudraient pécher fréquemment, et ensuite être de nouveau baptisés, en rapportant ce que dit l’Apôtre, non pas à la réitération du baptême, mais à la chute de ceux qui pèchent. Car, autant du moins qu’il est en eux, ils crucifient de nouveau Jésus-Christ, puisque "Jésus-Christ est mort une fois pour nos péchés" (I Pierre, III, 18). Quand donc après avoir été baptisé, vous tombez dans le péché, autant qu’il est en vous, vous donnez lieu à ce que le Christ soit de nouveau crucifié, et vous lui faites ainsi outrage, en vous souillant vous-même, vous qui avez été lavé dans son sang ; (Apoc., I, 5) : "Il nous a aimés et il nous a lavés de nos péchés en son sang."


[3] Les millénaristes ( ?) prétendirent que Jésus-Christ régnerait sur la terre pendant mille ans, et que pendant ce temps, les saints jouiraient de tous le plaisirs du corps. Ils furent victorieusement réfutés par saint Denys d’Alexandrie, et un grand nombre cédèrent à ses raisonnements ; il faut distinguer les erreurs de ces hérétiques d'avec l’opinion de certains Pères qui disaient que sous ce règne de mille ans, les saints jouiraient d’une félicité plutôt spirituelle que corporelle, d’où ils excluaient les sens. Et la plupart de ces Pères ne regardent pas cette opinion comme un dogme de foi. C’est à ceux-ci qu’appartenait Lactance.

[4] Les millénaristes ( ?) prétendirent que Jésus-Christ régnerait sur la terre pendant mille ans, et que pendant ce temps, les saints jouiraient de tous le plaisirs du corps. Ils furent victorieusement réfutés par saint Denys d’Alexandrie, et un grand nombre cédèrent à ses raisonnements ; il faut distinguer les erreurs de ces hérétiques d'avec l’opinion de certains Pères qui disaient que sous ce règne de mille ans, les saints jouiraient d’une félicité plutôt spirituelle que corporelle, d’où ils excluaient les sens. Et la plupart de ces Pères ne regardent pas cette opinion comme un dogme de foi. C’est à ceux-ci qu’appartenait Lactance.

4 Novatien, prêtre de Rome, et Novat, prêtre, mais de Carthage, furent les chefs des Novatiens, hérétiques du troisième siècle. Le novateur abusa du texte de saint Paul que saint Thomas explique ici. "il est impossible, etc." (Hébreux VI, 4).


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