12. Car comme notre corps, n’étant qu’un, est composé de plusieurs membres, et qu’encore qu’il y ait plusieurs membres, ils ne sont tous néanmoins qu'un même corps, il en est de même du Christ ;
13. Car nous avons tous été baptisés dans le même Esprit, pour n’être tous ensemble qu’un même corps, soit Juifs ou Gentils, soit esclaves ou libres, et nous avons tous été abreuvés d’un même Esprit.
14. Aussi le corps n’est pas un seul membre, mais plusieurs.
15. Si le pied disait : Puisque je ne suis pas la main, je ne suis pas du corps, ne serait-il pas pour cela du corps ?
16. Et si l’oreille disait : Puisque je ne suis pas l’oeil, je ne suis pas du corps, ne serait-elle pas pour cela du corps?
17. Si tout le corps était oeil, où serait l’ouïe? et s’il était tout ouïe, où serait l’odorat ?
18. Mais Dieu a mis dans le corps plusieurs membres, et il les y a placés chacun comme il lui a plu.
19. Que si tous les membres n’étaient qu’un seul membre, où serait le corps ?
20. Mais il y a plusieurs membres, et tous ne font qu’un seul corps.
21. Or l’oeil ne peut pas dire à la main : Je n’ai pas besoin de votre secours; non plus que la tête ne peut pas dire aux pieds. Vous ne m’êtes point nécessaires.
22. Mais, au contraire, les membres du corps qui paraissent les plus faibles sont les plus nécessaires.
23. Les membres mêmes du corps que nous regardons comme moins honorables, nous les environnons de plus d’honneur ; et ceux qui sont moins honnêtes sont couverts avec plus de soin ;
24. Car pour les parties qui sont honnêtes, elles n’en ont pas besoin ; mais Dieu a mis un tel ordre dans tout le corps, qu'on honore davantage ce qui est moins honorable de soi-même,
25. Afin qu'il n'y ait pas de division dans le corps, mais que tous les membres conspirent mutuellement à s’entre aider les uns les autres.
26. Et si l’un des membres souffre, tous les autres souffrent avec lui ; ou si l’un des membres reçoit de l’honneur, tous les autres s'en réjouissent avec lui.
27. Or vous êtes le corps du Christ, et membres d’un membre.
28. Ainsi Dieu a établi dans son Eglise, premièrement, des apôtres, secondement des prophètes, troisièmement des docteurs, ensuite ceux qui ont la vertu de faire des miracles, puis ceux qui ont la grâce de guérir les maladies, ceux qui ont le don d’assister les frères, ceux qui ont le don de gouverner, ceux qui ont le don de parler diverses langues, ceux qui ont le don de les interpréter.
29. Tous sont-ils apôtres ? tous sont-ils prophètes ? tous sont-ils docteurs ?
30. Tous font-ils des miracles ? tous ont-ils la grâce de guérir les maladies ? tous parlent-ils plusieurs langues ? tous ont-ils le don de les interpréter ?
31. Entre ces dons, ayez plus d’empressement pour les meilleurs. Mais je vais vous montrer encore une voie beaucoup plus excellente.
Après avoir établi la distinction des grâces, l’Apôtre l’explique ici par une comparaison tirée du corps naturel. I° Il énonce cette similitude d’une manière générale ; II° il l’éclaircit en particulier par un exemple (verset 14) : Car le corps, etc.
I° Sur la première partie, I. il exprime la similitude ; II. il l’adapte (verset 12) : Il en est de même de Jésus-Christ, etc.
I. Sur cette première subdivision, il faut remarquer que, comme Aristote le dit (Métaphysique, liv. V), une chose peut être une en soi de trois manières : d’abord par indivisibilité, comme sont l’unité elle-même et le point : considérée ainsi, l’unité exclut totalement la multiplicité non seulement actuelle, mais potentielle. En outre, une chose peut être une par la continuité, comme sont la ligne et la surface ; cette sorte d’unité exclut la multiplicité actuelle, mais non la multiplicité potentielle. Enfin, une chose peut être une par l’intégrité, qui n’exclut la multiplicité ni actuelle potentielle : c’est ainsi qu’une maison est une, bien qu’elle soit construite avec plusieurs pierres et pièces de bois. De même, le corps humain ou le corps de l’animal, quel qu’il soit, est un, parce que sa perfection s’harmonise de ses divers membres, qui sont comme les divers instruments de l’âme. Par la même raison, on dit que l’âme est l’acte du corps organique, c’est-à-dire formé de divers organes. Saint Paul établit donc :
1° que l’unité du corps n’exclut pas la multiplicité des membres, en disant (verset 12) : et comme notre corps, qui n’est qu’un, est composé de plusieurs membres. Il est dit dans le même sens (Rom., XII, 4) : "Car comme dans un seul corps nous avons plusieurs membres."
2° Il établit que la multiplicité des membres ne détruit pas l’unité du corps ; ce qui lui fait ajouter (verset 12) : Comme tous ces membres, bien que nombreux, ne sont tous néanmoins qu’un seul corps, qui devient complet par tous les membres. C’est dans ce sens qu’il est dit aussi, au livre de Job (X, 11) : "Vous m’avez revêtu de peau et de chair ; vous m’avez affermi par des os et des nerfs."
II. A ces mots (verset 12) : Il en est de même de Jésus-Christ,etc., saint Paul fait l’application de sa comparaison. 1° Il l’adapte en disant : et il en est de même de Jésus-Christ, c’est-à-dire il est un, suivant ce qui a été dit plus haut (VIII, 6) : Il n’y a qu’un seul Seigneur Jésus-Christ, par qui toutes choses ont été faites. Cependant il a des membres et multiples et divers, à savoir tous les fidèles, selon cette parole (Rom., XII, 5) : "Quoique nous soyons plusieurs, nous ne sommes qu’un corps en Jésus-Christ."
2° Il donne la raison de l’application ; il énonce une double raison de la distinction : la première raison de l’unité est l’Esprit Saint, suivant cette parole (Ephés., IV, 4) : "Vous n’êtes tous qu’un même corps, et vous n’avez qu’un même Esprit." Mais par la vertu du Saint Esprit, nous obtenons un double bienfait : le premier, d’être régénérés par lui, suivant cette parole (Jean, III, 5) : "Si quelqu’un ne renaît de l’eau et de l’Esprit Saint,…" C’est ce qui fait dire à saint Paul (verset 13) : car tous dans le même Esprit, c’est-à-dire par la vertu du même Esprit, nous tous, qui sommes membres de Jésus-Christ, nous avons été baptisés en un seul corps, à savoir dans l’unité de l’Eglise, qui est le corps de Jésus-Christ, suivant ce mot (Ephés., I, 22) : "Il l’a établi chef sur toute l’Eglise, qui est son corps" ; et (Gal., III, 27) : "Vous tous qui avez été baptisés en Jésus-Christ, vous avez été revêtus de Jésus-Christ." Secondement, l’Esprit Saint rétablit nos forces pour le salut ; aussi l’Apôtre ajoute-t-il (verset 13) : "Et tous nous avons reçu un breuvage pour être un même Esprit," c’est-à-dire par la vertu d’un seul Esprit Saint. Ce breuvage peut être expliqué de deux manières : d’abord du rafraîchissement intérieur que l’Esprit Saint procure au coeur humain, en éteignant la soif des désirs charnels et des convoitises. C’est dans ce sens qu’il est dit (Ecclésiastique XV, 3) : "Elle l’abreuvera de l’eau de la sagesse qui donne le salut" ; et (Jean vu, 38) : "Des fleuves d’eau vive couleront de son sein." On peut encore l’entendre du breuvage sacramentel qui est sanctifié par l’Esprit Saint (ci-dessus, X, 4) : Tous ils ont bu le même breuvage spirituel. Ensuite l’Apôtre indique une double raison de la diversité : la première du côté du rite (verset 13) : soit Juifs, soit Gentils, etc. ; la seconde du côté de la condition : soit esclaves, soit libres ; car aucune de ces diversités ne saurait empêcher l’unité du corps de Jésus-Christ. Aussi est-il dit (Gal., III, 28) : "Il n’y a plus ni Juif ni Gentil, plus d’esclave ni d’homme libre : vous n’êtes tous qu’un en Jésus-Christ."
I° A ces mots (verset 14) : aussi le corps, l’Apôtre explique la similitude en particulier. I. Il décrit la condition du corps naturel et des membres qui le composent ; II. il en fait l’application au corps mystique de Jésus-Christ (verset 2l) : Or vous êtes, etc.
I. Dans la première partie : 1° il décrit l’intégrité du corps naturel ; 2° les relations des membres entre eux (verset 24) : Or l’oeil ne peut pas dire à la main, etc…
1° Dans la première subdivision, 1. saint Paul énonce sa proposition ; 2. il l’explique par un exemple (verset 15) : Si le pied disait, etc. ; 3. il la prouve en poussant à une conséquence absurde (verset 17) : Si tout le corps était oeil, etc.
1. Il dit donc : Il a été établi que nous avons été tous baptisés de manière à former un seul corps mystique dont nous avons l’image dans le corps naturel (verset 14) : en effet, le corps de l’homme n’est pas un membre unique, mais il est formé de plusieurs membres, c’est-à-dire sa perfection n’existe pas dans un seul membre, mais elle se complète en plusieurs, qui doivent nécessai-rement servir les puissances diverses, et concourir aux actes de l’âme. C’est dans ce sens qu’il est dit (Rom., XII, 4) : "Comme dans un seul corps, nous avons plusieurs membres, et que tous ces membres n’ont pas la même fonction, ainsi, quoique nous soyons plusieurs, nous ne sommes tous qu’un seul corps en Jésus-Christ."
2. En ajoutant (verset 15) : Si le pied disait, etc…, l’Apôtre développe ce qui précède au moyen de l’exemple de certains membres. A) Et d’abord ceux qui servent au mouvement ; il en désigne deux : le pied comme le moins noble de tous, attendu qu’il foule la terre et qu’il porte le poids de tout le corps, et la main comme la plus noble, car elle est elle-même l’organe des organes (verset 15) : Si le pied disait : puisque je ne suis pas la main, je ne suis pas du corps, est-ce que pour cela il ne ferait pas partie du corps ?; en d’autres termes, la perfection du corps ne consiste pas tout entière dans un seul membre, quand il serait le plus noble, mais ceux-là mêmes qui sont les moins nobles sont nécessaires à cette perfection ; or par les membres qui servent au mouvement, on désigne dans l’Eglise les membres qui s’adonnent à la vie active. Les pieds figurent les inférieurs, dont il est dit (Ezéch., I, 7) : "Leurs pieds étaient droits" ; les mains représentent les supérieurs, qui règlent les inférieurs ; de là cette parole (Cant., V, 14) : "Ses mains sont faites au tour, parées d’or, ornées d’hyacinthe." Mais dans l’Eglise, non seulement les mains, c’est-à-dire les supérieurs, sont nécessaires ; mais les pieds, c’est-à-dire les inférieurs, le sont également. De là encore (Prov., XIV, 28) : "La multitude du peuple est la dignité du roi."
B) L’Apôtre prend un exemple dans les membres qui servent la puissance appréhensive, et il indique l’oeil qui sert à voir, et l’oreille qui sert à entendre. Ces deux sens, en effet, sont utiles principalement à la sagesse humaine : la vue à l’invention, car elle fait apercevoir les différences nombreuses qui existent entre les objets ; l’ouïe, car elle reçoit la science, qui se transmet par la parole. De ces deux sens néanmoins, la vue l’emporte en dignité sur l’ouïe, parce qu’elle participe davantage à la nature des esprits, et qu’elle s’étend à plus d’objets, double raison qui fait que l’oeil est plus noble que l’oreille. L’Apôtre dit donc (verset 16) : Et si l’oreille disait, elle qui est un membre moins noble : puisque je ne suis pas l’œil, qui est un membre plus noble, je ne suis pas du corps, est-ce que pour cela elle ne serait pas du corps ?etc… Les membres du corps qui sont au service de la puissance appréhensive, désignent, dans l’Eglise, ceux qui s’appliquent à la vie contemplative : parmi ceux-ci, les docteurs, qui voient par eux-mêmes la vérité, sont comme les yeux ; c’est dans ce sens qu’il est dit (Cant., V, 12) : "Ses yeux sont doux comme les colombes qui reposent sur le bord des plus grands courants d’eau." Les oreilles désignent les disciples, qui reçoivent par l’ouïe la vérité de leurs maîtres ; c’est pourquoi il est dit (Matthieu XIII, 43) : "Que celui qui a des oreilles pour entendre entende." Or dans l’Eglise non seulement des maîtres sont nécessaires, mais encore des disciples ; aussi est-il dit au livre de Job (XXIX, 11) : "L’oreille qui m’écoutait me proclamait bienheureux."
3. Lorsqu’il ajoute (verset 17) : Si tout le corps était oeil, etc., saint Paul continue sa preuve, en conduisant à deux conséquences absurdes : la première est la soustraction des offices nécessaires au corps ; la seconde, la destruction de son intégrité (verset 19) : Que si tous les membres, etc.
A) Sur la première partie, a) il énonce la fausse conséquence qui en découlerait, en disant (verset 17) : Si tout le corps était oeil, membre plus noble, où serait l’ouïe ? : c’est-à-dire l’organe pour entendre ; en d’autres termes si dans l'Eglise tous étaient maîtres. C’est ainsi qu’il est dit (Jacques III, 1) : "Mes frères, qu’on ne voie pas parmi vous plusieurs maîtres." Il continue (verset 17) : Et s’il était tout ouïe, c’est-à-dire tout instrument pour entendre, où serait l’odorat ?etc… Par l’odorat, on peut entendre ceux qui, dans l'Eglise, n’étant pas capables de recevoir les paroles de la sagesse, en recueillent toutefois de loin quelques traces, comme on perçoit les odeurs. C’est de là qu’il est dit au livre des Cantiques (I, 3) : "Nous courons sur vos pas, à l’odeur de vos parfums." b) Il établit la vérité contradictoire, à savoir que ni l’ouïe ni la vue ne doivent manquer au corps, en disant (verset 18) : Mais Dieu a uni dans le corps plusieurs membres, c’est-à-dire a disposé avec ordre dans le corps les divers membres. Car si la distinction des membres est l’ouvrage de la nature, la nature cependant agit en cela comme l’instrument de la Providence divine. Voilà pourquoi, assignant la première cause de la disposition des membres, l’Apôtre ajoute (verset 18) : et il les y a placés, comme s’il disait : Dieu n’a pas placé les membres divers de telle sorte que chacun d’eux existât en soi séparément, mais afin que tous s’assemblent en un corps unique ; et cela comme il l’a voulu, car la première cause de l’institution des créatures, c’est la volonté divine, suivant cette parole du Psalmiste (CXIII, 3) : "Tout ce qu’il a voulu, il l’a fait." De même aussi, dans l’Eglise, Dieu a disposé les offices et les états divers suivant sa volonté ; de là cette parole (Ep. I, 11) : "prédestinés selon le décret de Celui qui fait toutes choses d’après le dessein et le conseil de sa volonté."
B) En disant (verset 19) : Que si tous les membres, etc., saint Paul pousse à une autre fausse conséquence, à savoir la destruction de l’unité du corps. a) Il énonce donc d’abord cette conséquence, en disant (verset 19) : Que si tous les membres n’étaient qu’un seul membre, où serait le corps ?, c’est-à-dire où serait l’intégrité du corps ? comme s’il répondait : elle n’existerait plus ; de même si, dans l’Eglise, tous étaient d’une même condition et d’un seul rang, ce serait détruire la perfection et la beauté de cette Eglise que le Psalmiste dépeint (XLIV, 10) : "comme revêtue d’ornements variés." b) L’Apôtre établit la vérité contradictoire, en disant (verset 20) : mais il y a plusieurs membres, et tous ne font qu’un seul corps, qui n’est complet que par l’union de tous. C’est ainsi que l’Eglise est constituée de divers ordres, et c’est ce qui fait dire (Cant., VI, 9), où elle est dépeinte : "Elle est terrible comme une armée rangée en bataille". 2° A ces mots (verset 21) : Or l’oeil ne peut pas, etc., l’Apôtre établit la relation des membres entre eux. 1. Il montre qu’elle est nécessaire ; 2. quels soins il faut prendre de chacun de ces membres (verset 23) : Et les membres que nous regardons, etc. ; 3. leur sollicitude réciproque (verset 25) : "Mais que tous les membres, etc.
1. Quant à la nécessité, l’Apôtre établit : A) que tous les membres du corps sont nécessaires, bien que quelques-uns soient moins honorables ; B) il fait une comparaison entre eux quant à leur nécessité (verset 22) : Mais, au contraire, etc.
A) Il donne donc d’abord la raison de la nécessité des divers membres en faisant ressortir une double différence a) premièrement, la différence de ceux qui servent au mouvement, ce qui lui fait dire (verset 21) : Or l’oeil, qui sert à la connaissance et désigne les contemplatifs, ne peut pas dire à la main, qui sert au mouvement et marque ceux qui ont embrassé la vie active : Je n’ai pas besoin de votre service ; car les contemplatifs ont besoin d’être soutenus par les oeuvres de ceux qui suivent la vie active. C’est dans ce sens qu’il est dit (Luc, X, 39) que, pendant que Marie, s’asseyant aux pieds du Seigneur, écoutait ses paroles, Marthe était fort occupée à préparer ce qui était nécessaire. b) Secondement, l’Apôtre établit la même vérité par rapport à la différence entre les supérieurs, représentés par la tête, et les inférieurs, qui sont figurés par les pieds, ce qui lui fait ajouter (verset 21) : Ni ]a tête, c’est-à-dire le supérieur, suivant cette parole (1 Rois, XV, 17) : "Vous êtes devenu le chef des tribus d’1sraël" - ne peut dire aux pieds, c’est-à-dire aux inférieurs : Vous ne m’êtes pas nécessaires ; car, disent les Proverbes (XIV, 28) : "La multitude du peuple fait la dignité du prince."
B) Quand il dit (verset 22) : Mais, au contraire, etc., saint Paul compare entre eux les membres divers, quant à leur nécessité, en disant (verset 22) que les membres du corps qui paraissent les plus faibles sont les plus nécessaires, par exemple les intestins : de même aussi, dans l’Eglise sans l’office de certains membres moins nobles, par exemple de ceux qui travaillent à la terre, ou d’autres semblables, on ne pourrait suffire aux besoins de la vie présente ; toutefois on pourrait vivre sans le secours de quelques personnes plus éminentes qui se livrent à la contemplation et à la sagesse. Ces personnes néanmoins sont utiles à l’Eglise, pour la faire paraître meilleure et plus ornée ; car la nécessité d’une chose se déduit de son utilité par rapport à la fin. Or ce qui est le plus noble n’est pas rangé au nombre des choses utiles, mais mérite d’être recherché comme fin. C’est pourquoi il est dit (Job, XXXI, 39) : "Si j’ai mangé les fruits de la terre sans donner d’argent, et si j’ai affligé le coeur de ceux qui l’ont cultivée."
2. En ajoutant (verset 23) : et les membres que nous regardons comme, etc…, l’Apôtre les compare entre eux au point de vue des soins qu’on leur donne extérieurement. Et d’abord il établit la diversité de ces soins relativement aux divers membres ; ensuite il assigne la cause de cette diversité (verset 24) : "Mais Dieu a mis un tel ordre, etc.
A) Les soins extérieurs rendus aux membres se rapportent à deux points : à l’honneur, comme les ornements, par exemple les colliers et les pendants d’oreilles ; et à la décence, comme les vêtements, par exemple les habits de dessous et d’autres du même genre. a) Quant à la première espèce de soins, l’Apôtre dit d’abord : Et parmi les membres du corps, ceux que nous regardons comme les moins honorables, nous les environnons de plus grands honneurs, c’est-à-dire d’ornements plus recherchés : c’est ainsi qu’on suspend quelquefois des boucles aux oreilles, tandis qu’on n’ajoute aucun ornement aux yeux ; ainsi encore on donne aux pieds des chaussures brodées et enrichies de pierres précieuses, suivant cette parole (Cant., VII, 1) : "Que vos pieds sont beaux dans votre riche chaussure, ô fille du roi !" - tandis que nous ne nous couvrons pas les mains. De même, dans l’Eglise, il faut donner aux plus imparfaits plus de consolation, dont les parfaits n’ont aucunement besoin. C’est dans ce sens qu’il est dit (Isaïe, XL, 11) : "Il rassemble ses agneaux et les presse dans ses bras ; il les réchauffe dans son sein, et porte lui-même les brebis pleines ; et (I Pierre, III, 7) : "Et vous, maris, traitez avec honneur vos femmes, comme le sexe le plus faible." b) saint Paul passe aux soins que réclame la décence, en disant (verset 23) : et les membres qui sont les moins honnêtes, nous les couvrons avec plus d’honnêteté, à savoir par les soins de l’homme. Parmi les saints, on dit de quelques membres qu’ils sont moins honorables, non à cause d’une souillure du péché, mais à cause de la révolte des organes génitaux, révolte qui est une suite du péché originel ; ou encore, parce qu’ils sont destinés à un usage moins noble, comme tous ceux qui servent à l’émission des superfluités, et que l’on traite avec plus de décence en les couvrant avec plus de soin, ce que l’on ne fait pas pour les membres réservés à de plus nobles usages. Aussi l’Apôtre ajoute-t-il (verset 24) : Tout ce qui est décent en nous n’en a pas besoin, à savoir de cette décence extérieure : c’est ainsi qu’on ne met pas un voile sur le visage. De même, dans l’Eglise, ceux qui sont répréhensibles sur quelque point doivent être avertis et surveillés, suivant cette parole (Ecclésiastique XLII, 11) : "Gardez avec soin une fille voluptueuse" ; et (Gal., VI, 1) : "Si quelqu’un est tombé par surprise en quelque péché, vous autres qui êtes spirituels, ayez soin de le relever, dans un esprit de douceur." Mais ceux à qui on n’a pas de faute à reprocher n’ont pas besoin de ces ménagements. Remarquez que l’Apôtre a fait ressortir trois sortes de défauts dans les membres, à savoir : le manque de décence, de noblesse et de force. Le premier, dans les membres de l’Eglise, a le caractère de faute ; le second indique la condition servile ; le troisième l’état d’imperfection.
B) Quand il dit (verset 24) : Mais Dieu a mis un tel ordre dans le corps, etc., saint Paul expose la cause de ces soins dont il vient de parler. a) D’abord il indique la première cause réelle. En effet, bien que nous nous conduisions ainsi à l’égard des soins donnés à nos membres, il y a là cependant une disposition divine. C’est ce qui lui fait dire (verset 24) : mais c’est Dieu qui a mis cet ordre dans le corps, en faisant qu’on honore davantage ce qui est moins honorable. Car les hommes agissent ainsi par une sorte de divin instinct, suivant cette parole de Job (XXXIII, 16) : "Dieu ouvre les oreilles des hommes ; il les avertit et les instruit de ce qu’ils doivent savoir." b) L’Apôtre indique la cause finale, en disant (verset 25) : afin qu’il n’y ait pas de division dans le corps, ce qui arriverait assurément si l’on ne subvenait pas au besoin des membres. Or, pour ce qui est des membres du corps mystique, on évite manifestement ce schisme quand on conserve la paix de l’Eglise et qu’on attribue à chacun en particulier ce qui lui est nécessaire. C’est dans ce sens qu’il a été dit plus haut (I, 10) : Ayez tous un même langage, et qu’il n’y ait pas de schismes parmi vous. Parmi les membres du corps naturel il existerait un schisme si la proportion nécessaire entre les membres venait à disparaître.
3. A ces mots (verset 25) : Mais que tous les membres conspirent également, etc., l’Apôtre établit une comparaison entre les membres au point de vue de leur mutuelle sollicitude.
A) D’abord il énonce sa comparaison en disant : non seulement les membres du corps travaillent l’un pour l’autre, mais tous conspirent mutuellement à s’entraider les uns les autres, afin de conserver l’unité du corps. Ceci paraît manifestement dans le corps naturel, car chaque membre a une sorte d’inclination naturelle pour le soulagement des autres membres. C’est ainsi que l’homme porte instinctivement la main en avant pour défendre de tout choc les autres membres. De même, les fidèles qui sont membres du corps mystique ont les uns pour les autres une sollicitude réciproque, suivant cette parole (Ecclésiastique XVII, 12) : "Il a ordonné à chacun d’eux de veiller sur son prochain" ; et (Gal., VI, 2) : "Portez les fardeaux les uns des autres."
B) Saint Paul spécifie cette sollicitude : a) premièrement dans les maux, où elle paraît plus manifeste qu’ailleurs ; c’est pourquoi il dit (verset 26) : Ainsi, dès qu’un membre souffre d’un mal quelconque, tous les autres souffrent avec lui." On le voit avec évidence dans le corps naturel : car, lorsqu’un membre languit, tout le corps est en quelque sorte languissant ; tous les esprits et les humeurs accourent au siége du mal, comme pour porter secours. Il en doit être de même parmi les fidèles de Jésus-Christ, en sorte que les uns compatissent au mal des autres, suivant cette parole de Job (XXX, 25) : "Je pleurais autrefois sur celui qui était affligé, et mon âme était compatissante envers le pauvre." b) En second lieu, dans les biens (verset 26) : Et si un membre reçoit de l’honneur, c’est-à-dire si sa vigueur augmente de quelque manière que ce soit, tous les autres membres se réjouissent avec lui. Ceci est encore évident dans le corps naturel, dans lequel la vigueur d’un membre vient en aide à tous les autres. Ainsi doit-il être encore parmi les membres de l’Eglise : chacun doit se réjouir du bien des autres ; (Philip., II, 17) : "J’ai de la joie, et je me réjouis avec vous tous" ; et (Rom., XII, 15) : "Réjouissez-vous avec ceux qui se réjouissent, et pleurez avec ceux qui pleurent."
II. Lorsqu’il dit (verset 27) : Or vous êtes, etc. , saint Paul adapte la similitude à sa proposition.
1° Quant à l’unité du corps, en disant (verset 27) : Or vous, à savoir qui êtes assemblés dans l’unité d’une même foi, vous êtes le corps de Jésus-Christ, suivant cette parole (Ephés., I, 22) : "Dieu l’a établi chef sur toute l'Eglise, qui est son corps."
2° Quant à la distinction des membres, il ajoute (verset 27) : et les membres les uns des autres ; ce que l’on peut entendre de trois manières. D’abord ainsi : Vous êtes des membres dépendant d’un autre membre, qui est Jésus-Christ, appelé membre en raison de son humanité, selon laquelle principalement on le proclame tête de l'Eglise, car, selon sa divinité, il ne saurait être considéré comme membre ou comme partie, puisqu’il est le bien commun de tous. Ensuite dans ce sens : Vous êtes des membres dépendant d’un autre membre, en tant que, par mon ministère, vous avez été acquis à Jésus-Christ, suivant ce qui a été dit plus haut (IV, 15) : C’est moi qui vous ai engendrés à Jésus-Christ par l'Evangile. Enfin, on pourrait voir dans ces paroles la distinction et la dépendance des membres ; le sens serait : Vous êtes membres les uns des autres, c’est-à-dire vous êtes distingués et disposés de telle sorte les uns à l’égard des autres, que vous êtes comme un membre par rapport à un autre membre.
III° En ajoutant (verset 28) : [Ainsi Dieu a établi dans son Eglise] certains, etc., saint Paul passe à la distinction des ministères. A cet effet, I. il assigne l’ordre de ces ministères ; II. il en explique la distinction (verset 29) : Tous sont-ils apôtres ?; III. il règle leurs sentiments à l’égard des divers ministères et des différentes grâces (verset 30) : Entre ces dons, désirez, etc.
I. Sur la première partie, 1° il désigne les ministères plus relevés ou principaux ; 2° les ministères secondaires (verset 28) : le don des guérisons, etc.
1° Les ministres les plus élevés dans l’Eglise sont les apôtres. A leur office se rattachent trois prérogatives : la première est le pouvoir de gouverner le peuple fidèle, pouvoir qui est le propre de la dignité apostolique ; la seconde, le pouvoir d’enseigner ; et la troisième, le don de faire des miracles pour confirmer la doctrine. Luc (IX, 1) fait mention de ces trois prérogatives quand il dit que "Jésus, ayant assemblé ses douze disciples, leur donna vertu et puissance sur tous les démons, avec le pouvoir de guérir toutes les maladies, et les envoya prêcher le royaume de Dieu." Dans toutes les facultés et vertus bien réglées, le principal est réservé à la puissance suprême, et le reste est communiqué même aux pouvoirs secondaires. Or le pouvoir de faire des miracles se rapporte à la doctrine non moins qu’à la foi, suivent cette parole (Marc, XVI, 20) : "confirmant sa parole par les miracles dont elle était accompagnée." La doctrine, à son tour, se rapporte au gouvernement du peuple, qui en est la fin, suivant cette parole de Jérémie (III, 15) : "Je vous donnerai des pasteurs selon mon coeur, et ils vous nourriront de science et de sagesse." Voilà pourquoi le premier degré parmi les ministères ecclésiastiques est celui des apôtres, auxquels est spécialement réservé le gouvernement de l’Eglise. C’est ce qui fait dire à saint Paul (verset 28) : Ainsi Dieu a établi, c’est-à-dire a placé à un rang distinct dans son Eglise, quelques-uns, à savoir dans des ministères déterminés, suivant cette parole de saint Jean (XV, 16) : "Je vous ai établis afin que vous portiez des fruits."
A) Premièrement les apôtres, au pouvoir desquels il a confié l’Eglise, suivant cette autre parole (Luc, XXII, 29) : "Et moi, je vous prépare le royaume, comme mon Père me l’a préparé." C’est pourquoi aussi il est dit (Apoc., XXI, 14) que la muraille de la ville avait douze fondements, et sur eux les douze noms des apôtres de l’Agneau. Cette même raison explique encore pourquoi les apôtres ont obtenu, parmi les autres fidèles, la primauté dans les dons spirituels ; (Rom., VIII, 23) : "Nous-mêmes, qui possédons les prémices de l’Esprit." Et bien que ce soit aux apôtres qu’appartienne principalement le ministère de l’enseignement, eux à qui il a été dit (Matthieu XXVIII, 19) : "Allez donc, enseignez toutes les nations," d’autres cependant sont choisis pour participer à cet office. Parmi ceux-ci, les uns reçoivent de Dieu, par eux-mêmes, des révélations et sont appelés prophètes ; les autres instruisent le peuple de ce qui a été révélé aux premiers, et prennent le nom de docteurs.
B) C’est de là que l’Apôtre ajoute : en second lieu, des prophètes, qui ont aussi existé sous le Nouveau Testament. Car ce qui est dit en saint Matthieu (XI, 13) : "la Loi et les prophètes jusqu’à Jean," s’entend des prophètes qui annoncèrent le futur avènement de Jésus-Christ.
C) troisièmement des docteurs ; (Actes, XIII, 1) : "Il y avait dans l'Eglise d’Antioche des prophètes et des docteurs."
D) Le don des miracles, primitivement communiqué aux apôtres par Jésus-Christ, fut aussi communiqué à d’autres. L’Apôtre ajoute donc (verset 28) : ensuite le don de force, c’est-à-dire ceux qui font des miracles sur les éléments mêmes du monde ; (Gal., III, 5) : "celui qui fait des miracles parmi vous."
E) Quant aux miracles qui s’opèrent sur le corps humain, il dit (verset 28) : et le don de guérir les maladies, suivant ce mot (Luc, IX, 1) : "et le pouvoir de guérir les maladies."
2° Lorsqu’il dit ensuite (verset 28) : le don d’assister les affligés, saint Paul désigne les ministères moindres ou secondaires. Les uns ont rapport au gouvernement de l'Eglise, que nous avons dit appartenir à la dignité apostolique ; les autres à l’enseignement.
A) Au gouvernement de l’Eglise se rapportent en général certaines "assistances," à savoir ceux qui viennent en aide aux supérieurs majeurs dans le gouvernement général, par exemple les archidiacres à l’égard des évêques, suivant cette parole (Philip., IV, 3) : "Je vous prie de secourir celles qui ont travaillé avec moi pour l’Evangile, avec Clément et les autres qui m’ont aidé." Il désigne en particulier "la fonction de gouverner," comme par exemple la fonction des prêtres des paroisses, auxquels est confié le gouvernement particulier de quelque partie du peuple chrétien ; (Prov., XI, 14) : "Là où il n’y a pas de chef, le peuple meurt."
B) A l’enseignement se rapporte secondairement ce qu’il ajoute (verset 28) : le don de parler diverses langues, pour ceux qui parlent en diverses langues des grandeurs de Dieu, ainsi qu’il est rapporté aux Actes (II, 4), à savoir pour que la variété des idiomes ne fasse point obstacle à la doctrine évangélique. Quant à surmonter la difficulté qui pourrait provenir, pour l’enseigne-ment, de l’obscurité du langage, l’Apôtre ajoute (verset 28) : le don de les interpréter (ci-après, XIV, 13) : Que celui qui parle une langue inconnue demande le don de l’interpréter.
II. A ces paroles (verset 29) : Tous sont-ils apôtres ?, etc. saint Paul montre la distinction des ministères précités, en disant : Est-ce que dans l’Eglise tous sont apôtres ?, comme s’il répondait : non. Tous sont-ils prophètes, etc.? D’où l’on voit la diversité de ces ministères ; (Ecclésiastique XXXIII, 11) : "Dans l’étendue de sa sagesse, Dieu a établi des différences entre les hommes" ; et (Ecclésiastique XXXVII, 31) : "Tout ne convient pas à tous."
III. Enfin, lorsque l’Apôtre dit (verset 30) : Entre ces dons, désirez, etc., il règle leur affection à l’égard des dons spirituels dont il a parlé, en disant : puisqu’il y a un grand nombre de dons spirituels, comme il a été expliqué, ayez de l’empressement pour ceux d’entre eux qui sont les plus parfaits, c’est-à-dire pour les dons les plus porteurs de grâces, en sorte que vous désiriez davantage les meilleurs, par exemple le don de prophétie, plutôt que celui des langues ; comme il sera dit ci-après (chap. XIII, 1, et 1 Thess., V, 21) : "Eprouvez tout ; attachez-vous à ce qui est bon." Et, de peur que leur affection ne s’arrêtât à ces dons qu’il venait d’exposer, il ajoute (verset 31) : mais je vous montrerai encore une voie beaucoup plus excellente, à savoir la charité, par laquelle on s’élève directement à Dieu ; (Psaume CXVIII, 32) : "J’ai couru dans la voie de vos commandements" et (Isaïe, XXX, 21) : "C’est ici la voie, marchez dans le chemin."