1. Pour ce qui est des dons spirituels, je ne veux pas que vous soyez dans l’ignorance, mes frères.
2. Vous vous souvenez qu’étant païens, vous vous laissiez entraîner, selon qu’on vous menait vers les idoles muettes.
3. Je vous déclare donc que nul homme parlant par l’Esprit de Dieu ne dit : Anathème à Jésus ! et que nul ne peut confesser que Jésus est le Seigneur, sinon par le Saint Esprit.
4. Il y a, à la vérité, diversité des dons spirituels, mais il n’y a qu’un même Esprit.
5. Il y a diversité de ministères, mais il n'y a qu'un même Seigneur.
6. Et y a diversité d’opérations, mais il n’y a qu'un même Dieu qui opère tout en tous.
Saint Paul, après avoir traité de ce qui regarde trois sacrements, à savoir : le Baptême, le Mariage et l’Eucharistie, commence ici à déterminer ce qui appartient à l’effet des sacrements. Or les sacrements ont un double effet : l’un signifié et contenu, c’est-à-dire la grâce, qui est donnée aussitôt que le sacrement est reçu l’autre, signifié et non contenu, c’est-à-dire la gloire de la résurrection, qui est attendue quand viendra la fin. L’Apôtre traite donc d’abord des dons de la grâce ; ensuite, de la gloire de la résurrection (ci-dessous, XV, 1) : Je vous rappelle, mes frères, etc.
Dans la première partie, saint Paul, pre-mièrement, traite des grâces gratuitement données ; secondement, il préfère à toutes ces grâces la charité, c’est-à-dire la grâce qui nous rend agréables à Dieu (ci-dessous XIII, 1) : Quand je parlerais toutes les langues des hommes, etc. ; troisièmement, il compare entre elles les grâces données (ci-dessous, XIV, 1) : Recherchez la charité, etc.
A l’égard des grâces gratuites, l’Apôtre fait deux choses :
I° Il expose principalement ce qu’il veut établir, en disant : Je viens de dire que je réglerai à mon arrivée d’autres points qui concernent l’usage des sacrements ; toutefois, il est certains enseignements qu’il est nécessaire de vous donner tout de suite ; c’est ce qu’il dit (verset 1) : par rapport aux dons spirituels, c’est-à-dire aux dons des grâces qui procèdent de l’Esprit Saint, mes frères, je ne veux pas que vous ignoriez... Car c’est la pire de toutes les ingratitudes de ne pas connaître les bienfaits reçus, comme le remarque Sénèque (Traité des Bienfaits). Voilà pourquoi l’homme, pour ne pas être ingrat envers Dieun, ne doit pas ignorer ce qui a rapport aux grâces spirituelles (ci-dessus, II, 12) : Nous avons reçu l’Esprit qui vient de Dieu, afin de connaître les dons que Dieu nous a faits ; et (Isaïe, V, 13) : "Mon peuple a été emmené captif, parce qu’il n’a pas eu l’intelligence," à savoir des choses spirituelles.
II° A ces mots (verset 2) : Vous vous souvenez, lorsque vous étiez païens, etc., saint Paul poursuit les développements qu’il se propose. I. Il montre la nécessité des grâces spirituelles ; II. il établit la distribution des grâces (verset 4) : Or il y a diversité de dons spirituels, etc.
I. Or la nécessité d’une chose se reconnaît surtout lorsqu’on voit qu’elle manque. Sur ce premier point, l’Apôtre 1° fait donc ressortir le manquement de forces spirituelles que les Corinthiens éprouvaient avant d’avoir reçu la grâce ; 2° il en conclut la nécessité de cette grâce (verset 3) : Je vous déclare donc, etc.
1° Il dit donc (verset 2) : Vous vous souvenez, pour l’avoir éprouvé, que, lorsque vous étiez païens, en d’autres termes quand vous viviez à la manière des païens, avant d’avoir reçu la grâce par le baptême (Gal., II, 45) : "Nous sommes, nous autres, Juifs de naissance, et non des pécheurs issus des Gentils" ; et (Ephés. IV, 17) : "Les Gentils s’avancent dans la vanité de leurs pensées" - vous vous avanciez avec une sorte de promptitude et de constance, selon cette parole de Jérémie (VIII, 6) : "Tous reprennent leur course, comme le cheval qui se précipite au combat" ; et (Prov., I, 16) : "Leurs pieds courent au mal" - vers des idoles muettes, à savoir pour les honorer et les adorer, suivant cette parole du Psalmiste (CXIII, 5) : "Elles ont une bouche et ne parlent pas." L’Apôtre désigne particulièrement en elles le défaut de la parole, car la parole est l’effet propre de la connaissance. On voit donc par là que les idoles ne manifestent aucune intelligence, et par conséquent qu’il n’y a en elles même pas l’ombre de la divinité, attendu qu’elles sont muettes. Et vous vous avanciez ainsi en vous laissant conduire, c’est-à-dire sans résistance aucune ; en effet, les païens se laissaient entraîner, comme attirés par la beauté des idoles ; c’est de là qu’il est dit dans l’épître de Jérémie (Baruch, VI, 3) : Vous verrez à Babylone des dieux d’or et d’argent ; prenez garde que la crainte ne vous laisse surprendre par eux ; ou bien encore, vous vous laissiez conduire par les ordres d’un prince, comme dit le prophète Daniel (III, 1) : le roi Nabuchodonosor forçait ses sujets à adorer une statue d’or ; et (II Macch., VI, 7) : "Les Juifs étaient menés par une dure nécessité aux sacrifices le jour de la naissance du roi" ; ou même par l’inspiration des démons, qui s’efforcent surtout de se faire rendre les honneurs divins, suivant ce qui est dit en saint Matthieu (IV, 9) : "Je donnerai toutes ces choses si tu te prosternes et m’adores." Ils avançaient donc pour honorer les idoles, ainsi qu’on les menait, c'est-à-dire sans aucune résistance, comme ce jeune insensé dont parle le livre des Proverbes (VII, 22) : "Il la suit aussitôt, comme le boeuf qu’on mène à l’autel." On voit par là que l’homme, avant, de recevoir la grâce, court avec promptitude vers le péché, sans faire aucune résistance. Or l’Apôtre fait mention spécifiquement du péché d’idolâtrie pour trois raisons ; premièrement, parce que c'est une faute très grave d’introduire un autre dieu, de même que ce serait une offense très grave envers un roi que d’en établir un autre à sa place. C’est dans ce sens qu’il est dit au livre de Job (XXXI, 26) : "Si à la vue du soleil dans sa splendeur, de la lune dans son éclat, mon coeur a ressenti une joie secrète, si j’ai porté la main à ma bouche," en signe d’adoration du soleil et de la lune, ce qui est la plus grande iniquité et la négation de la majesté du Très-Haut. Secondement, parce que c’est du péché d’idolâtrie que découlent tous les autres péchés suivant cette parole (Sag., XIV, 27) : "Le, culte des infâmes idoles est la cause de tous les maux." Troisièmement, parce que ce péché était commun parmi les Gentils, et n’était pas regardé comme un crime. C’est de là qu’il est dit (P. XCV, 5) : "Tous les dieux des nations sont des démons."
Il faut remarquer ici que quelques auteurs ont prétendu que l’homme vivant dans le péché mortel ne pouvait être délivré que par le secours de la grâce de ce péché dont il est l'esclave, parce que la rémission du péché ne se fait que par la grâce, suivant cette parole (Rom., III, 14) : "Gratuitement justifiés par grâce" ; mais que grâce à son libre arbitre, il pouvait sans la grâce se préserver du péché mortel. Mais cette opinion ne semble pas vraie ; car on ne peut se préserver du péché mortel qu’en observant tous les préceptes de la loi, alors que ce qui fait le péché mortel, c'est la transgression de la loi ; l’on pourrait donc sans la grâce observer toutes préceptes de la loi, ce qui est l’hérésie pélagienne. D’ailleurs, sans la grâce, personne ne pourrait avoir la charité, par laquelle on aime Dieu par-dessus toutes choses, suivant cette parole (Rom., V, 5) : "L’amour de Dieu a été répandu dans nos coeurs par le Saint Esprit qui nous a été donné." Or il ne se peut que l'homme évite tout péché, à moins qu’il n’aime Dieu par-dessus toutes choses ; car on méprise davantage ce qu’on aime moins. Il pourra donc se faire pendant quelque temps, que celui qui n’a pas la grâce s’abstienne du péché, jusqu’à ce qu’il rencontre l’objet qui le porte à mépriser le précepte divin, ce qui l’entraînera au péché. Aussi l’Apôtre dit-il en termes exprès : comme vous étiez menés.
2° Lorsqu’il dit (verset 3) : Je vous déclare donc, etc., saint Paul déduit en conclusion les deux effets de la grâce, dont le premier consiste à faire éviter le péché ; le second, à faire pratiquer le bien, ce que l’Apôtre exprime, en disant (verset 3) : et personne ne peut dire, etc.
A) Il dit donc d’abord : Puisque, pendant que vous étiez sans la grâce, vous couriez avec empressement vers le péché, pour cette raison, (verset 3) : je vous déclare que si vous aviez eu la grâce, cela ne vous serait pas arrivé, car nul homme parlant par l’Esprit de Dieu, etc. , c’est-à-dire sous son inspiration, ne dit : Anathème à Jésus !, etc., c’est-à-dire ne profère un blasphème contre Jésus-Christ, suivant cette parole (1 Jean IV, 3) : "Tout esprit qui ne confesse pas Jésus-Christ n’est pas de Dieu." Remarquez que l’Apôtre cite un péché très grave, le blasphème, qu’on évite par la grâce, afin de montrer qu’il en est de même des autres péchés moindres. On peut encore, par ce qui est dit ici : "Anathème à Jésus !" entendre tout péché mortel ; car anathème veut dire séparation, ce mot venant du grec « ana », c'est-à-dire « au-dessus » et « thesis », c'est-à-dire action de poser et signifie action de poser dessus, comme on dirait : « placé dessus », parce que, autrefois, ce qui était mis à part et soustrait à l’usage des hommes était suspendu dans les temples ou dans les endroits publics. Or tout péché mortel sépare de Jésus-Christ, suivant cette parole d’Isaïe (LIX, 2) : "Vos iniquités ont fait une séparation entre vous et votre Dieu." Quiconque donc pèche mortellement dit de coeur ou de bouche : "Anathème !" c’est-à-dire séparation, "à Jésus," attendu que personne, sous l’inspiration de l’Esprit de Dieu, ne dit : "Anathème à Jésus !", puisque personne ne commet un péché mortel sous l’inspiration de l’Esprit Saint ; car, ainsi qu’il est dit (Sag., I, 5) : "L’Esprit Saint, qui est le maître de la science, fuit le déguisement."
Cependant, s’il en est ainsi, ne semble-t-il pas que quiconque a l’Esprit Saint ne peut pécher mortellement ? car (I Jean III, 9) : "Quiconque est né de Dieu ne commet pas de péché, parce que la semence de Dieu demeure en lui."
Il faut répondre qu’en tant qu’il est uni à l’Esprit de Dieu, l’homme ne commet pas le péché, mais plutôt s’en éloigne. Toutefois, on peut commettre le péché, par l’effet de l’imperfection de la volonté humaine, qui résiste à l’Esprit Saint, selon cette parole des Actes (VII, 51) : "Vous résistez toujours à l’Esprit Saint." En effet, l’Esprit Saint qui habite en nous, n’enlève pas totalement au libre arbitre, dans la vie présente, la faculté de pécher ; voilà pourquoi l’Apôtre a dit en termes exprès, non pas : personne ayant l’Esprit de Dieu, mais : personne parlant dans l’Esprit de Dieu.
B) Quand l’Apôtre ajoute (verset 3) : et personne ne peut dire, etc. , il exprime le second effet de la grâce, à savoir que sans elle l’homme ne peut pratiquer le bien. Il dit donc (verset 3) : et personne ne peut dire que Jésus est le Seigneur, sinon par le Saint Esprit.
Objection : C’est par le Saint Esprit que l’homme est introduit dans le royaume des cieux, suivant cette parole du Psalmiste (CXLII, 10) : "Votre Esprit, qui est toute bonté, me conduira dans une voie droite" ; et le Seigneur lui-même dit (Matthieu VII, 21) : "Tous ceux qui disent : Seigneur, Seigneur, n’entreront pas dans le royaume des cieux." Donc, tous ceux qui disent que Jésus est le Seigneur ne le disent pas par le Saint Esprit. Il faut répondre qu'on peut entendre de deux manières cette expression « dire quelque chose par le Saint Esprit » : d'abord par le Saint Esprit qui inspire, mais n'habite pas, car l’Esprit Saint meut quelquefois certains coeurs et fait parler, bien, qu’il n’habite point dans ces cœurs. C'est ainsi qu’on lit en saint Jean (XI, 49) que la prédiction de Caïphe sur l’utilité de la mort de Jésus-Christ, il ne l’avait pas dite de lui-même, mais par l’esprit de prophétie. Balaam également prédit beaucoup de choses vraies par l’inspiration du Saint Esprit, ainsi qu’il est rapporté au livre des Nombres (XXIII et XXIV), bien que cet Esprit ne fût pas en lui. Il faut donc entendre, d’après cela, que personne ne peut dire une chose vraie, si ce n’est par l'inspiration de l’Esprit Saint, qui est l’Esprit de vérité, et dont il est dit (Jean XVI, 13) : "Quand l’Esprit de vérité sera venu, il vous enseignera toute vérité." C’est pourquoi la Glose, citant saint Ambroise, dit sur ce passage : "Tout ce, qu’il y a de vrai, n’importe qui le dise, procède de l’Esprit Saint", principalement les vérités de foi, celles qui ont été connues par révélation spéciale du Saint Esprit, parmi lesquelles il faut placer la vérité que Jésus est le Seigneur de toutes les créatures. Aussi lit-on (Actes, II, 36) : "Que toute la maison d’Israël sache donc très certainement que Dieu a fait Seigneur et Christ ce Jésus que vous avez crucifié." D’une autre façon encore, on peut dire de quelqu’un qu’il parle, habité et mu par l’Esprit Saint : on peut, d’après ce sens, vérifier ce que l’Apôtre dit ici, prenant le mot « parler » non pas seulement pour le langage de lèvres, mais aussi pour le coeur et les œuvres ; car il a un langage du cœur, suivant cette parole (Ps. XIII, 1) : "L’insensé a dit dans son cœur : Il n’y a pas de Dieu." Il y a aussi un langage des oeuvres, à savoir quand, par une œuvre extérieure en manifeste sa pensée intérieure. Personne donc, s’il n’a l’Esprit ne peut dire que Jésus est le Seigneur," en ce sens que non seulement il le confesse de bouche mais encore qu’il le révère de coeur comme son Seigneur et qu’il lui obéisse en cette qualité par ses œuvres. De ce qui précède, nous pouvons donc affirmer trois choses : reconnaître, premièrement, que sans la grâce l’homme ne peut éviter le péché, suivant cette parole (Psaume XCIII, 17) : "Si Dieu ne m’eût assisté, il s’en serait de peu fallu que mon âme fût tombée dans l’enfer." Secondement qu’avec la grâce on évite le péché, suivant cette autre parole (I Jean, III, 9) : "Quiconque est né de Dieu ne commet pas de péché." Troisièmement, que sans la grâce l’homme ne peut faire le bien, suivant ce passage de saint Jean (XV, 5) : "Sans moi, vous ne pouvez rien faire."
II. Lorsque l’Apôtre dit (verset 4) : Or il y a diversité, etc.," il commence à faire la distinc-tion des grâces gratuitement données : d’abord d’une manière générale, ensuite en particulier, à ces mots (verset 7) : Or les dons du Saint Esprit sont départis à chacun. Or, sur les dons qui sont faits par la grâce de l’Esprit Saint, il faut remarquer : premièrement le pouvoir de l’homme pour opérer les œuvres ; secondement l’autorité ; troisièmement l’exercice de l’un et de l’autre. Le don de la grâce confère le pouvoir, par exemple la prophétie ou la puissance de faire des miracles, ou toute autre faveur de cette nature ; on reçoit l’autorité en raison de quelque ministère, par exemple l’apostolat, ou tout autre ; l’exercice appartient à l’oeuvre. Saint Paul distingue donc : 1° les grâces ; 2° les ministères ; 3° les œuvres.
1° Quant aux grâces, l’Apôtre montre la nécessité de la grâce, laquelle toutefois n’est pas donnée à tous dans toute sa plénitude, à l’exception de Jésus-Christ, à qui Dieu ne donne pas l’Esprit avec mesure, ainsi qu’il est dit (Jean III, 34) ; mais pour les autres il y a diversité de grâces, attendu que ceux-ci ont plus abondamment telle grâce, ceux-là telle autre. Car de même que dans le corps naturel la tête réunit tous les sens, et qu’il n’en est pas ainsi des autres membres, ainsi, dans l’Eglise, Jésus-Christ seul possède toutes les grâces, qui sont réparties dans les autres membres, ce qui est marqué dans la Genèse (II, 12), où il est dit "qu’un fleuve," c’est-à-dire le fleuve des grâces, "sortait de la terre pour arroser le paradis, et se divisait ensuite en quatre canaux." De plus, on lit en saint Matthieu (XXV, 15) : "Le maître donna cinq talents à l’un, deux à l’autre, et un à un troisième." Bien que les dons des grâces soient divers et possédés par des personnes distinctes, cependant il ne procèdent pas de divers auteurs, comme le supposaient les païens, qui attribuaient la sagesse à Minerve, l’éloquence à Mercure, et ainsi des autres. Pour réfuter cette erreur, l’Apôtre ajoute (verset 4) : mais il n’y a qu’un même Esprit, c’est-à-dire l’Esprit Saint, qui est l’auteur de toutes les grâces ; (Ephés., IV, 4) : "Vous n'êtes tous qu’un même corps, comme il n’y a qu’un même Esprit" ; et (Sag., VII, 22) : "L’Esprit est un, mais multiple," un dans sa substance, multiple dans ses dons.
2° L’Apôtre établit ensuite la diversité des ministères, lorsqu’il dit (verset 5) : et il y a diversité de ministères, c’est-à-dire il est nécessaire, pour le gouvernement de l’Eglise, qu’il y ait diversité de ministères et d’offices, car les pasteurs sont appelés les ministres de l’Eglise (ci-dessus, IV, 4) : Que les hommes nous regardent comme les ministres de Jésus-Christ. Or il convient à la beauté et à la perfection de l’Eglise qu’il y ait en elle divers ministères, qui sont marqués par les ordres des ministres ; ce qui, dans le palais de Salomon, faisait l’admiration de la reine de Saba (III Rois, X, 5). Tous cependant ne servent qu’un seul Seigneur ; c’est pourquoi l’Apôtre ajoute (verset 5) : mais il n’y a qu’un seul Seigneur (ci-dessus, VIII, 6) : Il n’y a pour nous qu’un seul Seigneur Jésus-Christ, par qui toutes choses ont été faites.
3° Enfin l’Apôtre établit la diversité d’opérations, lorsqu’il dit (verset 6) : Il y a aussi diversité d’opérations, par lesquelles on pratique le bien en soi-même, comme on l’opère à l’égard du prochain par les divers ministères ; (Psaume CIII, 23) : "L’homme sort pour aller faire son ouvrage," à savoir celui qui lui est propre ; et (Ecclésiastique XXXIII, 11) : "Il a changé," c’est-à-dire il a diversifié, "leurs voies", ou leurs opérations, qui cependant procèdent d’un même principe. Ce qui fait ajouter à saint Paul (verset 6) : mais il n’y a qu’un Dieu, qui opère tout, à savoir comme la cause première et créatrice de toutes les opérations. De peur toutefois que les autres causes ne paraissent superflues, saint Paul dit (verset 6) : en tous, car la première cause opère dans les causes secondaires ; (Isaïe, XXVI, 42) : "C’est vous qui avez fait en nous toutes nos oeuvres." Il faut observer que saint Paul attribue avec beaucoup de raison les grâces au Saint Esprit, qui est amour, car c’est un effet le propre de l’amour de recevoir gratuitement quelque ministère du Seigneur pour le servir ; et les opérations sont à Dieu comme à sa première cause motrice. Ce qu’il dit : l’Esprit peut être rapporté à la personne du Saint Esprit ; le Seigneur à la personne du Fils ; Dieu à la personne du Père ; ou encore ces trois noms peuvent s’appliquer au Saint Esprit, qui est Dieu et Seigneur.
7. Or les dons de l’Esprit Saint, qui se font connaître au dehors, sont donnés à chacun pour l'utilité.
8. L’un reçoit du Saint Esprit le don de parler avec sagesse ; un autre reçoit, du même Esprit le don de parler avec science ;
9. Un autre le don de la foi par le même Esprit ; un autre la grâce les guérisons par le même Esprit ;
10. Un autre le don de faire des miracles ; un autre le don de prophétie ; un autre le discernement des esprits ; un autre le don de parler les langues ; un autre l'interprétation des langues.
11. Or c'est un seul et même Esprit qui opère toutes ces choses, distribuant à chacun ses dons selon qu'il lui plaît.
Après avoir établi d’une manière générale la diversité des grâces, des ministères et des opérations, saint Paul explique en particulier ce qu’il vient de dire. Et d’abord quant à la diversité des grâces, ensuite quant à la diversité des ministères (verset 28) : Ainsi Dieu a établi dans son Eglise les uns etc. Sur la diversité de grâces premièrement il établit cette diversité d'une manière spéciale ; secondement, il emploie une comparaison (verset 12) : Et comme notre corps etc. Sur cette première partie, 1° il détermine la condition des grâces gratuitement données ; II° Il en exprime la diversité (verset 8) : L'un reçoit, etc. ; III° l’action (verset 11) ; Or c’est un seul et même Esprit qui opère toutes ces choses.
I° Il dit donc : Il a été avancé qu’il y a diversité de grâces (verset 7) : Car à chacun ; il désigne ainsi leur sujet. De même, en effet, qu’il n’est aucun membre dans le corps, qui ne reçoive, de quelque manière, de la tête le sentiment ou le mouvement, ainsi il n’est personne dans l’Eglise qui ne reçoive quelque chose des grâces du Saint Esprit, suivant cette parole de saint Matthieu (XXV, 15) : "Il donna à chacun selon ses propres forces" et (Ephés., IV, 7) : "La grâce a été donnée à chacun de nous selon la mesure du don de Jésus-Christ." – A chacun donc sont donnés les dons du Saint Esprit qui se manifestent au dehors. Par là sont désignés les offices des grâces gratuitement données ; car c’est un effet de la grâce qui rend agréable que l’Esprit Saint habite dans l’âme, tandis que l’effet propre de la grâce gratuitement donnée n’est pas cette inhabitation de l’Esprit dans l’âme, mais de servir à la manifestation du Saint Esprit, comme les mouvements intérieurs du coeur se manifestent par la voix. C’est pourquoi il est dit (Jean III, 8) : "[L’esprit souffle où il veut, et] vous entendez sa voix" ; et (Ps., XCVII, 2) : "Le Seigneur a fait connaître le salut qu’il nous réservait." Or le Saint Esprit est manifesté de deux manières par ces grâces : d’abord comme habitant dans l’Eglise, l’instruisant et la sanctifiant, par exemple quand un homme pécheur, en qui cet Esprit n’habite pas, fait des miracles, pour montrer que la foi qu’il prêche est véritable. C’est dans ce sens qu’il est dit (Hébr., II, 4) : "Dieu même attestant leur témoignage par les miracles et les prodiges et les différents dons du Saint Esprit." De plus, ces grâces manifestent l’Esprit Saint, comme habitant dans celui à qui elles sont accordées ; on dit dans (Actes, VI, 8) qu’Etienne, plein de force, faisait des prodiges et des miracles sans nombre, quand il eut été choisi comme un homme rempli de foi et du Saint Esprit. Les grâces de cette nature ne sont accordées qu’aux saints. De peur que cette manifestation extérieure ne soit regardée comme inutile, l’Apôtre ajoute : pour l’utilité, comprenez de tous. Cette expression désigne la fin de ces grâces, et cela soit qu’elles servent à prouver la vérité de la doctrine de l’Eglise pour l’affermis-sement des fidèles et la conversion des infidèles, soit qu’elles fassent ressortir la sainteté d’un de ses enfants, qu’elle propose à l’imitation des autres. C’est pourquoi il est dit plus bas (XIV, 12) : Désirez d’être enrichis des dons spirituels, pour l’édification, de l'Eglise ; et (ci-dessus, X, 33) : Je ne cherche point ce qui m’est avantageux en particulier, mais ce qui est utile aux autres pour leur salut."
II° Lorsqu’il dit (verset 8) : L’un reçoit, etc., saint Paul montre la diversité des grâces, qui, ainsi qu’il a été dit, sont données pour l’utilité commune. Par conséquent, il faut entendre cette diversité en tant qu’un seul homme peut procurer le salut des autres ; or l’homme ne peut produire un tel effet en agissant intérieurement, ce qui n’appartient qu’à Dieu seul, mais seulement en persuadant extérieurement. Et pour cela trois choses sont nécessaires : I. la faculté de persuader ; II. celle de confirmer la persuasion ; III. celle enfin de proposer avec intelligence les motifs de la persuasion.
I. La faculté de persuader exige la justesse des conclusions et la certitude des principes sur les vérités dont on cherche à persuader. Or dans les choses qui tiennent au salut, parmi les conclusions, il en est de principales, à savoir les choses divines ; à ces conclusions se rapporte la sagesse, qui est la connaissance des choses divines, comme dit saint Augustin (de la Trinité, liv. XIII). L’Apôtre la signale (verset 8) : à l’un est donné par l’Esprit, c’est-à-dire l’Esprit Saint, le don de parler avec sagesse, afin de pouvoir persuader ce qui fait l’objet de la connaissance des choses divines ; (Luc, XXI, 15) : "Je vous donnerai moi-même des paroles et une sagesse à laquelle tous vos ennemis ne pourront résister, et qu’ils ne pourront contre dire" ; et (ci-dessus, II, 6) : Nous prêchons la sagesse aux par faits. Les conclusions secondaires sont celles qui ont pour objet la connaissance des créatures : cette connaissance prend le nom de science, comme dit, au même traité, saint Augustin. Quant à elles, l’Apôtre ajoute (verset 8) : à un autre est donné, par le même Esprit, le don de parler avec science, c’est-à-dire de pouvoir manifester par les créatures les choses de Dieu. Car à cette science appartient ce qui peut défendre et fortifier la piété et la foi, mais non ce que la curiosité peut rencontrer de flatteur dans les sciences humaines, comme saint Augustin l’a encore remarqué au même lieu ; (Sag., X, 10) : "La sagesse lui a donné la science des choses saintes" ; et (Isaïe, XXXIII, 6) : "La sagesse et la science seront les richesses du salut." Il faut toutefois observer que la sagesse et la science sont comptées parmi les sept dons du Saint Esprit, comme on le voit au prophète Isaïe (XI, 2). C’est donc à dessein que l’Apôtre ne place point parmi les grâces gratuitement données la sagesse et la science, mais le don de parler avec sagesse et avec science, don qui a pour effet de pouvoir persuader aux autres par la parole ce qui est l’objet de la sagesse et de la science. Les principes de la doctrine du salut sont les articles de foi, et l’Apôtre les distingue, en disant (verset 9) : A un autre est donné le don de la foi par le même Esprit." La foi n’est pas prise ici dans le sens de vertu ; car, comme vertu, elle est commune à tous les membres de Jésus-Christ, suivant cette parole (Hébr., XI, 6) : "Sans la foi, il est impossible de plaire à Dieu." Mais elle est prise pour le don de parler de la foi, c’est-à-dire le don de proposer avec rectitude ce qui appartient à la foi, ou pour la certitude de la foi à un degré plus éminent, suivant cette parole de saint Matthieu (XV, 28) : "Femme, votre foi est grande."
II. Les vérités qui appartiennent à la doctrine du salut ne peuvent être confirmées ou prouvées par le raisonnement, parce qu’elles dépassent la portée de la raison humaine, suivant cette parole (Ecclésiastique III, 25) : "Un grand nombre de merveilles qui surpassent l’esprit de l’homme sont devant vos yeux." Ces vérités sont confirmées ou démontrées par des signes divins. Ainsi, lorsque Moïse dut être envoyé vers le peuple d’Israël, il reçut de Dieu un signe pour confirmer ce qu’il dirait au nom du Seigneur (Exode, IV, I à 10). C’est ainsi que l’on confirme par l’empreinte du sceau royal une chose qui doit se faire par ordre du roi. Le signe divin, c’est d’abord ce que Dieu peut faire lui seul : tels sont les miracles, que l’Apôtre distingue ici en deux catégories. En effet, il dit premièrement (verset 9) : à un autre, le don des guérisons, c’est-à-dire le don de guérir les infirmités de ceux qui souffrent, dans un seul, à savoir et même Esprit ; (Jér., XVII, 14) : "Guérissez-moi, Seigneur, et je serai guéri à jamais." Ceux qui voient ces guérisons miraculeuses sont persuadés non seulement à cause de la grandeur du miracle, mais aussi à cause du bienfait obtenu. L’Apôtre dit en second lieu (verset 10) : à un autre est donné la puissance d’opérer des miracles, qui persuadent, mais seulement en raison du fait miraculeux, par exemple la mer divisée (Exode, XIV, 21), ou le soleil et la lune s’arrêtant dans les cieux (Josué, X, 13, et Gal., III, 5) : "Qui donc nous communique l’Esprit et fait des miracles parmi nous ?" Le signe divin peut être pris encore pour ce que Dieu peut seul connaître : c’est soit un futur contingent, suivant cette parole d’Isaïe (XLI, 23) : "Racontez-nous l’avenir, et nous reconnaîtrons que vous êtes des dieux." Quant à cette connaissance, saint Paul dit (verset 10) : Un autre reçoit le don de prophétie, qui est la révélation divine annonçant les événements d’après l’immuable vérité ; (Joël, II, 28) : "Je répandrai mon esprit sur toute chair, et vos fils prophétiseront." Soit ce qui se passe dans le coeur humain, suivant cette parole de Jérémie (XVII, 9) : "Le coeur de l’homme est trompeur et impénétrable ; qui le connaîtra ? Moi le Seigneur, qui sonde les coeurs et qui éprouve les reins !" Quant à ce don, l’Apôtre ajoute (verset 10) : un autre, le don du discernement des esprits, c’est-à-dire le pouvoir de discerner sous l’impulsion de quel esprit on parle ou on agit, si c’est, par exemple, l’esprit de charité ou l’esprit de jalousie ; (I Jean IV, 1) : " Ne croyez pas à tout esprit, mais éprouvez si les esprits sont de Dieu."
III. La faculté de proposer les motifs de persuasion consiste à pouvoir parler aux autres d’une manière intelligible. On peut en être empêché de deux manières : d’abord par la diversité des idiomes. Saint Paul en montre le remède en disant (verset 10) : à un autre, la diversité des langues, afin de posséder le don de parler diverses langues, afin d’être entendu par tous, comme les apôtres (Actes, II, 4) qui commencèrent à parler diverses langues. Ensuite par l’obscurité des saintes Écritures, sur lesquelles on doit s’appuyer ; le remède à cet empêchement est indiqué par ce que Paul ajoute ici (verset 10) : Un autre, le don d’inter-prétation, à savoir des endroits difficiles de l’Écriture ; (Dan., V, 16) : "J’ai appris que vous pouviez interpréter les choses obscures" ; et (Gen., XL, 8) : "L’interprétation ne vient-elle pas de Dieu ?"
III° Enfin, quand saint Paul ajoute (verset 11) : Or toutes ces choses, etc., il désigne l’auteur des grâces dont il vient de parler. Sur ce point, il détruit trois erreurs :
1° celle des Gentils, qui attribuaient les dons divers à différent dieux. L’Apôtre détruit cette erreur en disant (verset 14) : C’est un seul et même Esprit qui opère toutes ces choses ; (Ephés., IV, 4) : "Vous n’êtes qu’un même corps et vous n’avez reçu qu’un seul Esprit."
2° L’erreur de ceux qui, dans l’univers, n’attribuaient à Dieu qu’une providence générale, supposant que la distinction des choses particulières se fait seulement par les causes secondes. Contre cette erreur, saint Paul ajoute (verset 14) : Il distribue à chacun ses dons ainsi qu’il lui plaît ; (Ecclésiastique XXXIII, 11) : "Le Seigneur, dans l’étendue de sa sagesse, a établi des différences entre les hommes."
3° Il détruit l’erreur de ceux qui attribuaient la diversité des grâces ou au destin ou au mérite de l’homme, et non pas exclusivement à la volonté divine, comme les Macédoniens, qui prétendaient que le Saint Esprit était le ministre du Père et du Fils. Saint Paul répond à cette erreur par ce qu’il ajoute (verset 11) : comme il le veut ; (Jean, III, 8) : "L’Esprit souffle où il veut."