1. Quand je parlerais toutes les langues des hommes et le langage des anges, si je n’ai point la charité je ne suis que comme un airain sonnant et une cymbale retentissante ;
2. Et quand j'aurais le don de prophétie, que je pénétrerais tous les mystères, et que j’aurais une parfaite science de toutes choses, et quand j’aurais encore toute la foi, jusqu’à transporter les montagnes, si je n'ai point la charité je ne suis rien ;
3. Et quand je distribuerais tout mon bien pour nourrir les pauvres, et que je livrerais mon corps pour être brûlé, si je n'ai point la charité tout cela ne me servirait de rien.
Après avoir marqué la distinction des grâces gratuitement données et des divers ministères, par lesquels les membres de l’Eglise se distinguent les uns des autres, l’Apôtre traite ici de la charité, qui accompagne inséparablement la grâce qui rend agréable. Et parce qu’il avait promis de montrer aux Corinthiens une voie encore plus excellente, il établit la prééminence de la charité sur les autres dons gratuits. D’abord, quant à sa nécessité, c’est-à-dire que sans la charité les autres dons gratuits sont insuffisants ; ensuite, quant à son utilité, car par la charité on évite toute espèce de mal et l’on pratique toute espèce de bien (verset 4) : La charité est patiente, etc. ; enfin, quant à sa durée (verset 8) : La charité ne finira jamais. Or l’Apôtre paraît réduire à trois tous les dons gratuits, car il montre I° que le don des langues, qui appartient à la parole, est de nulle valeur sans la charité ; II° que ce qui appartient à la connaissance sans la charité ne vaut pas davantage (verset 2) : Quand j’aurais le don de prophétie, etc. ; III° qu’il en est de même pour ce qui tient aux oeuvres (verset 3) : et quand je distribuerais toutes mes richesses pour secourir les pauvres, etc.
I° On désirait surtout, chez les Corinthiens, le don des langues, comme on le verra plus bas (XIV, 1). L’Apôtre commence donc par ce don et dit : J’ai promis de vous montrer une voie encore plus excellente ; or je vois cela d’abord dans le don des langues, car (verset 1) : Quand je parlerais les langues des hommes, c’est-à-dire toutes les langues, en d’autres termes quand j’aurais ce don gratuit qui me permettrait de parler toutes les langues des hommes ; et pour étendre sa pensée, il ajoute : et des anges même, si je n’ai point la charité je suis comme un airain sonnant et une cymbale retentissante. Il se sert ici d’une comparaison parfaitement juste, car l’âme vit par la charité quand elle vit pour Dieu, qui est la vie de l’âme, suivant cette parole du Deutéronome (XXX, 20) : "Le Seigneur est votre vie." C’est pourquoi il est dit (I Jean III, 14) : "nous sommes passés de la mort à la vie, parce que nous aimons nos frères. Celui qui n’aime point, demeure dans la mort." L’Apôtre compare donc avec justesse la parole qui est exempte de charité au son d’un métal sans vie, à savoir de l’airain ou d’une cymbale, qui, bien que rendant des sons éclatants, sont néanmoins non pas vivants, mais morts. De même aussi la parole de celui qui n’a pas la charité, quelque diserte qu’elle puisse être, n’en est pas moins regardée comme morte, parce qu’elle ne sert de rien pour mériter la vie éternelle. Entre l’airain sonnant et la cymbale retentissante, il y a cette différence que l’airain, ayant une surface plane, rend simplement le son lorsqu’on le frappe, tandis que la cymbale, étant concave, multiplie le son sous un seul coup qui la frappe, ce qui produit le retentissement. Ceux-là donc qui énoncent simplement la vérité ressemblent à l’airain ; on compare à la cymbale ceux qui multiplient la vérité et l’expriment au moyen de développements oratoires, raisonnements, similitudes et de conclusions logiques. Toutefois on les regarde comme dénués de vie quand ils n’ont pas la charité.
Il faut aussi expliquer ce qu’on entend ici par les langues des anges. En effet, la langue étant un membre corporel à l’usage duquel se rapporte le don des langues, qu’on appelle quelquefois langue, comme on le verra ci-dessous (XVI, 1), ni l’un ni l’autre ne paraît convenir aux anges, qui n’ont pas de membres corporels. On peut donc dire que par les anges il faut entendre les hommes qui exercent les ministères des anges, c’est-à-dire ceux qui proclament aux autres hommes les choses divines, suivant cette parole (Malachie, II, 7) : "Les lèvres du prêtre garderont la science, et l’on recherchera la loi de sa bouche, parce qu’il est l’ange du Seigneur des armées." Dans ce sens donc l’Apôtre dit : Quand je parlerais la langue des hommes et celle des anges, c’est-à-dire celle non seulement des inférieurs, mais encore celle des supérieurs qui enseignent les autres. On peut encore l’entendre des anges incorporels eux-mêmes, dans le sens où il est dit (Psaume CIII, 4) : "Il fait des esprits ses anges", car, bien qu’ils n’aient pas de langue corporelle, cependant, par similitude, on peut appeler du nom de langue cette puissance qu’ils possèdent de manifester aux autres ce qu’ils ont dans la pensée. Sur ceci il faut savoir qu’il y a dans la connaissance de l’âme angélique quelque chose dont les anges supérieurs ne parlent pas aux anges inférieurs, et réciproquement, à savoir la divine essence que tous contemplent immédiatement, Dieu se montrant à tous, suivant cette parole (Jér., XXXI, 3) : "Et nul n’instruira plus son prochain ni son frère, disant : Connaissez le Seigneur ; car tous, depuis le plus petit jusqu’au plus grand, me connaîtront, dit le Seigneur." Toutefois il y a aussi, dans cette connaissance de l’âme angélique, des choses dont les anges supérieurs parlent aux anges inférieurs, mais non pas réciproquement : tels sont les mystères de la divine Providence, dont les anges supérieurs connaissent un grand nombre en Dieu lui-même, parce qu’ils le voient dans une lumière plus grande que les inférieurs. Les supérieurs instruisant donc ou éclairant les inférieurs sur ces mystères, cette communication peut être regardée comme leur langage. Il y a encore dans cette connaissance des vérités dont les esprits supérieurs entretiennent les esprits inférieurs, et réciproquement : telles sont les pensées secrètes des coeurs, qui dépendent du libre arbitre et ne sont connues que de Dieu et de ceux à qui elles appartiennent, suivant ce qui a été dit plus haut (II, 11) : Personne ne connaît ce qui est dans l’homme, sinon l’esprit de l’homme, qui est en lui. Or les pensées arrivent à la connaissance d’un autre par la manifestation qu’en fait celui à qui il est donné de les connaître, soit inférieur, soit supérieur. Cette manifestation a lieu quand un ange inférieur s’adresse à un ange supérieur, non par illumination, mais par quelque moyen de signification ; car il y a dans chaque ange des choses qui sont naturellement connues d’un autre ange. Ainsi donc, lorsque ce qui est connu naturellement devient le signe de ce qui est inconnu, il y a manifestation de ce qui était secret, et cette manifestation s’appelle langue, par similitude avec ce qui se pratique parmi les hommes, qui manifestent aux autres ce qui est caché dans leur coeur, au moyen de locutions sensibles ou par quelque autre signe corporel extérieurement perceptible. C’est de là que chez les anges, ce qui est naturellement connu, en tant qu’il est employé pour la manifestation de ce qui est secret, prend le nom de signe ou de mouvement, et le pouvoir de manifester de cette manière l’objet de la conception est métaphoriquement appelé du nom de langue,
II° Quand l’Apôtre dit (verset 2) : Quand j’aurais, etc., il continue sa démonstration en abordant ce qui est dans l’ordre de la connaissance. Il faut ici remarquer que l’Apôtre a indiqué plus haut quatre dons gratuits appartenant à cet ordre, à savoir : la sagesse, la science, la foi et la prophétie. Il commence donc ici par la prophétie, et dit (verset 2) : Quand j’aurais le don de prophétie, par laquelle les choses cachées sont divinement révélées, suivant cette parole (II Pierre, I, 21) : "Les prophéties ne sont pas venues de la volonté des hommes, mais du mouvement du Saint Esprit, par lequel les hommes inspirés de Dieu ont parlé". Secondement, quant à la sagesse, il ajoute (verset 2) : quand je pénétrerais tous les mystères, c’est-à-dire ce qui est caché dans la Divinité, ce qui concerne la sagesse suivant ce qui a été dit plus haut (II, 7) : Nous prêchons la sagesse de Dieu cachée dans son mystère. Troisièmement, quant à la science, il dit (verset 2) : et toute science soit humainement acquise, comme celle des philosophes, soit divinement infuse, comme celle des apôtres ; (Sag., VII, 17) : "Lui-même, il m’a donné la vraie science de tout ce qui est." Quatrièmement, quant à la foi, il ajoute (verset 2) : et quand j’aurais toute la foi possible, jusqu’à transporter les montagnes. On peut entendre ce que dit l’Apôtre toute la foi, par la croyance de tous les articles ; mais il est mieux d’entendre toute la foi, par une foi parfaite, car l’Apôtre ajoute : jusqu’à transporter les montagnes ; (Matthieu XVII, 19) : "Si vous aviez de la foi comme un grain de sénevé, vous diriez à cette montagne : Transporte-toi d’ici à là, et elle s’y transporterait." Quoique le grain de sénevé soit le plus petit de tous les grains quant au volume, on ne regarde point comme petite, mais comme parfaite, la foi que le Seigneur compare au grain de sénevé ; car il est dit encore en saint Matthieu (XXI, 21) : "Si vous avez de la foi et si vous n’hésitez pas, non seulement vous ferez ce qui vient d’être fait à ce figuier, mais si vous dites même à cette montagne : Lève-toi et jette-toi dans la mer, elle le fera." On compare donc la foi qui n’hésite pas au grain de sénevé, qui fait d’autant plus sentir sa force, qu’il est mieux broyé. On objecte que plusieurs saints person-nages ont eu une foi parfaite, sans que pour cela on en voie un seul qui ait transporté des montagnes. La réponse à cette difficulté se trouve dans ce qui a été dit plus haut (XII, 7) : "Les dons du Saint Esprit, qui se manifestent au dehors, sont donnés à chacun pour l’utilité de tous." En effet, les miracles opérés par la grâce de l’Esprit Saint se font au temps, au lieu et selon le mode exigé par l’utilité de l’Eglise. Aussi les saints ont fait des miracles plus grands que le déplacement des montagnes, selon qu’il était utile aux fidèles, par exemple en ressuscitant les morts, en ouvrant les mers et en opérant d’autres prodiges de ce genre. Quant à celui dont il est ici question, ils l’eussent opéré s’il eût été nécessaire. On peut encore appliquer ce passage à l’expulsion des démons du corps humain, puisque les démons sont appelés montagnes, à cause de leur orgueil ; (Jér., XIII, 16) : "Avant que vos pieds heurtent contre des montagnes couvertes de nuées" et (Jér., LI, 25) : "Je viens à toi, montagne de perdition qui as corrompu toute la terre." On attribue l’oeuvre des miracles à la foi qui n’hésite pas, parce que la foi s’appuie sur la toute-puissance, qui opère les miracles[7].
Quand donc j’aurais, dis-je, tout ce que nous avons exposé comme appartenant à la perfection de l’intelligence, si je n’ai point la charité qui perfectionne la volonté, je ne suis rien, à savoir selon l’être de la grâce, dont il est dit (Ephés., II, 10) : "Nous sommes son ouvrage, créés en Jésus-Christ pour les bonnes oeuvres." C’est dans ce sens qu’il est dit encore contre quelqu’un (Ezéch., XXVIII, 19) : "Tu es devenu comme un néant, et tu ne seras plus à jamais." C’est ce qui arrive par le manque de charité, par laquelle l’homme fait un usage légitime de son intelligence perfectionnée, car sans la charité cet usage manque de rectitude. C’est pourquoi il est dit plus haut (VIII, 1) : La science enfle et la charité édifie.
Il faut encore remarquer que l’Apôtre parle ici de la sagesse et de la science en tant qu’elles appartiennent aux dons de la grâce gratuitement donnée, dons qui peuvent exister sans la charité ; car, en tant qu’elles font partie des sept dons du Saint Esprit, jamais elles ne peuvent être séparées de la charité. Aussi est-il dit au livre de la Sagesse (I, 4) : "La sagesse n’entrera pas dans l’âme perverse" ; et (même livre, X, 10) : "La sagesse lui a donné la science des saints." Quant à la prophétie et à la foi, il est manifeste qu’on peut les avoir sans la charité ; mais il faut observer ici que la foi ferme fait des miracles, même sans la charité. Aussi (Matthieu VII, 22), à ceux qui disent : "Seigneur, n’avons-nous pas prophétisé et fait beaucoup de prodiges en votre nom ?" il est répondu : "Je ne vous ai jamais connus." L’Esprit Saint, en effet, opère des prodiges même par les méchants, ainsi que par eux il annonce la vérité.
III° (verset 3) : Et quand je distribuerais toutes mes richesses, saint Paul donne ici sa preuve pour ce qui concerne les oeuvres qui consistent à faire le bien, suivant cette parole (Gal., VI, 9) : "Ne nous lassons pas de faire le bien" et à supporter patiemment le mal, suivant cette autre parole (Psaume XCI, 15) : "Ils seront remplis de patience pour annoncer." Or, parmi toutes les bonnes oeuvres, celles de la piété sont particulièrement recommandées, suivant cette parole (I Tim., IV, 8) : "La piété est utile à tout." A l’égard de ces oeuvres, l’Apôtre demande quatre conditions : la première, c'est que l’œuvre de piété ne se concentre pas sur un seul, mais qu’elle se multiplie à l’égard de plusieurs, suivant cette parole du Psalmiste (CXI, 9) : "Il a répandu ses biens avec libéralité sur les pauvres." L’Apôtre exprime cette condition en disant (verset 3) : Quand je distribuerais. La seconde, c’est que l’oeuvre ait pour but de subvenir à la nécessité, et non de servir au superflu, suivant ce que dit le prophète Isaïe (LVIII, 7) : "Partagez votre pain avec celui qui a faim." L’Apôtre exprime cette condition quand il dit (verset 3) : pour nourrir les pauvres. La troisième est que l’oeuvre soit faite en faveur de ceux qui sont dans le besoin, suivant cette parole (Luc, XIV, 13) : "Lorsque vous donnerez un festin, appelez-y les pauvres." L’Apôtre le marque en disant (verset 3) : les pauvres. La quatrième condition est un conseil de perfection, à savoir que l’homme distribue tous ses biens en oeuvres de miséricorde, suivant ce mot de saint Matthieu (XIX, 21) : "Si vous voulez être parfait, allez, vendez ce que vous possédez, et donnez-le aux pauvres." L’Apôtre marque cette condition en disant (verset 3) : toutes mes richesses. Quant aux maux qu’il faut supporter avec patience, le plus grand de tous est le martyre ; c’est pourquoi il est dit (Matth., V, 10) : "Bienheureux ceux qui souffrent persécution pour la justice!" L’Apôtre l’exalte pour quatre raisons : premièrement, il est plus louable, à l’approche de la nécessité, par exemple quand il s’agit de défendre la foi, de s’offrir de soi-même à l’épreuve, que de la supporter après s’être laissé prendre. Voilà pourquoi l’Apôtre dit (verset 3) : quand je livrerais mon corps. C’est dans ce sens qu’il est dit de Jésus-Christ (Ephés., V, 2) : "Il s’est livré lui-même pour nous." Secondement, le sacrifice du corps est plus grand que le sacrifice des biens, pour lequel cependant plusieurs ont reçu des éloges ; (Hébr., X, 34) : "Vous avez vu avec joie tous vos biens enlevés." C’est pourquoi l’Apôtre dit mon corps ; (Isaïe, L, 6) : "J’ai abandonné mon corps à ceux qui me frappaient." Troisièmement, il est plus digne d’éloge d’exposer son propre corps au supplice que celui de son fils ou de quelque proche, ce qui, cependant, a fait louer une femme dans (II Macch., VII, 20) : "La mère, au-dessus de toute admiration et digne de la mémoire des justes voyant ses sept fils périr en un seul jour, souffrait avec constance." Voilà pourquoi saint Paul dit : mon corps ; (Juges, V, 9) : "Vous avez couru volontairement au péril pour le Seigneur." Quatrièmement, le martyre devient plus glorieux par la gravité des souffrances ; aussi l’Apôtre ajoute : pour être brûlé ; (Ecclésiastique L, 9) : "Comme une flamme qui étincelle, et comme les parfums qui s’exhalent du feu". Quand même, je le répète, j’aurais accompli toutes ces oeuvres excellentes, si je n’ai point la charité, soit parce qu’en même temps que j’accomplis ces oeuvres, j’ai en moi la volonté de pécher mortellement, soit parce que je les fais pour un motif de vaine gloire, (verset 3) : tout cela ne me sert de rien, quant au mérite de la vie éternelle, qui n’est promise qu’à ceux qui aiment Dieu, suivant cette parole de Job (XXXVI, 33) : "Il annonce à son ami que la lumière est son partage." Il faut noter que saint Paul compare la parole, qui est la voix matérielle sans la charité, à ce qui n’existe pas ; mais les oeuvres qui se font pour la fin, si elles sont dépourvues de la charité, il dit qu’elles sont sans fruit ; (Sag., III, 11) : "Leur espérance est vaine, et leurs travaux sont sans fruit."
[7] On raconte que saint Grégoire le Thaumaturge a déplacé une montagne qui gênait la construction d’une église, à Néocésarée. (Voyez, le 17 novembre, légende du Bréviaire romain)
4. La charité est patiente ; elle est douce et bienfaisante. La charité n'est pas envieuse, elle n'est pas téméraire et précipitée, elle ne s'enfle point d'orgueil.
5. Elle n’est pas ambitieuse, elle ne cherche point ses propres intérêts, elle ne s'aigrit de rien, elle n'a pas de mauvais soupçons ;
6. Elle ne se réjouit pas de l'injustice mais elle se réjouit de la vérité ;
7. Elle tolère tout, elle croit tout, elle espère tout ; elle souffre tout.
Après avoir établi que la charité est tellement nécessaire que sans elle aucun don spirituel ne saurait suffire pour le salut, saint Paul fait voir ici qu’elle est tellement utile et d’une si grande efficacité, qu’avec elle on accomplit toutes les oeuvres de vertu. I° Il fait comme deux considérations générales ; II° il énumère en particulier les oeuvres de vertu que la charité accomplit (verset 4) : La charité n’est pas envieuse, etc.
I° Sur la première partie, il fait deux choses ; car toute vertu consiste à agir convenablement, soit qu’on ait à supporter le mal, soit qu’on ait à faire le bien. Quant à la résistance au mal, l’Apôtre dit (verset 4) : La charité est patiente, c’est-à-dire elle fait supporter patiemment le mal. En effet, lorsqu’on aime, on supporte facilement pour l’être aimé ce qu’il y a de plus difficile. De même, celui qui aime Dieu supporte patiemment pour lui toutes sortes d’épreuves. C’est dans ce sens qu’il est dit (Cant., VIII, 7) : "Les grandes eaux n’ont pu éteindre l’amour, les fleuves n’ont pu l'éteindre." et (Jacq., I, 4) : "La patience produit une oeuvre parfaite." Quant à la pratique du bien, il dit (verset 4) : La charité est bénigne ; car la bénignité tire son nom de bonté et d’un mot latin qui veut dire feu, c’est-à-dire que, de même que le feu fait dissoudre les objets en les liquéfiant, la charité fait qu’on ne retient pas pour soi seul les biens que l’on possède, mais qu’on les partage avec les autres ; (Prov., V, 16) : "Que les ruisseaux de votre fontaine coulent dehors, et répandez vos eaux dans la rue." C’est ce que fait la charité ; aussi lit-on (I Jean, III, 17) : "Celui qui possède les biens de ce monde et qui, voyant son frère dans la détresse, lui ferme son coeur et ses entrailles, comment aurait-il en soi l’amour de Dieu ?", et encore (Ephés., IV, 32) : "Soyez bons et miséricordieux les uns pour les autres", et (Sag., I, 6) : "L’Esprit de sagesse est plein de bénignité."
II° Lorsqu’il dit (verset 4) : La charité n’est pas envieuse, etc., saint Paul indique spécialement les oeuvres des vertus produites par la charité. Comme le double effet de la vertu est de s’abstenir du mal et de pratiquer le bien, suivant cette parole du Psalmiste (XXXIII, 15) : "Eloignez-vous du mal et faites le bien" et (Isaïe, I, 16) : "Cessez de faire le mal, et apprenez à faire le bien," I. l’Apôtre montre comment la charité fait éviter tout mal ; II. comment elle fait pratiquer tout bien (verset 6) : Elle se réjouit de la vérité, etc.
I. L’homme ne peut commettre efficacement aucun mal contre Dieu, mais seulement contre le prochain et contre soi-même, suivant cette parole (Job, XXXV, 6) : "Si vous péchez, en quoi nuirez-vous à Dieu ?" Le prophète ajoute (Job, XXXV, 8) : "Votre impiété peut nuire à un homme semblable à vous." L'Apôtre montre donc comment avec la charité on évite : 1° les maux qui sont contre le prochain ; 2° ceux par lesquels on sort de l’ordre en soi-même ; (verset 4) : La charité ne s’enfle point, etc.
1° Le mal qui est contre le prochain peut être en affection et en action.
A) Il est principalement dans l’affection lorsque, par un sentiment d’envie, on s’afflige du bien du prochain, ce qui est directement opposé à la charité, qui a pour caractère d’aimer son prochain comme soi-même (Lévit., XIX, 18). Il appartient donc à la charité de se réjouir du bien du prochain, comme on se réjouit de son bien propre ; il suit de là que la charité ne peut souffrir l’envie. C’est aussi ce que dit saint Paul (verset 4) : La charité n’est pas envieuse, c’est-à-dire elle ne porte pas envie, et la raison en est qu’elle fait éviter l’envie. C’est aussi pour cela qu’il est dit (Psaume XXXVI, 1) : "Ne soyez pas ému de la prospérité des méchants" et (Prov., XXIII, 17) : "Que votre coeur ne porte point envie au pécheur."
B) Quant à l’action, il ajoute (verset 4) : La charité n’est pas téméraire, c’est-à-dire elle n’agit pas avec perversité contre qui que ce soit ; car personne ne se conduit avec injustice contre celui qu’il aime comme soi-même ; (Isaïe, I, 16) : "Cessez de faire le mal."
2° En ajoutant (verset 4) : La charité ne s’enfle point d’orgueil, l’Apôtre montre comment cette vertu fait éviter les maux par lesquels on s’écarte de l’ordre en soi-même : A) quant aux passions ; B) quant au choix des actes (verset 5) : Elle ne pense point le mal.
A) Il montre premièrement que la charité repousse la passion désordonnée, quant à trois points : a) quant à l’orgueil, qui est le désir désordonné de sa propre excellence ; en effet, l’homme recherche sa propre excellence d’une manière désordonnée, quand il n’est plus satisfait du rang où Dieu l’a placé ; de là ce mot (Ecclésiastique X, 14) : "Le commencement de l’orgueil de l’homme c’est de se séparer de Dieu," ce qui arrive lorsque l’homme ne veut pas se tenir sous la règle de l’ordre divin. Or cette révolte est opposée à la charité, par laquelle on aime Dieu par-dessus toutes choses ; (Colos., II, 18) : "tandis qu’il s’enfle d’un vain orgueil par les pensées de la chair, sans s’attacher au chef, etc." C’est avec justesse que l’on compare l’orgueil à l’enflure, car ce qui est enflé n’a pas une grandeur solide, mais apparente. Ainsi les orgueilleux paraissent grands à leurs propres yeux, et ce pendant ils n’ont pas de grandeur véritable, car cette grandeur ne peut exister en dehors de l’ordre divin ; (Sag., IV, 19) : "Tout enflés qu’ils soient, le Seigneur les précipitera brisés et muets." La fille aînée de l’orgueil, c’est l’ambition, par laquelle on cherche à être au-dessus des autres, ce qu’exclut aussi la charité, qui préfère servir le prochain, selon cette parole (Gal., V, 13) : "Servez-vous les uns les autres par une charité toute spirituelle." Voilà pourquoi l’Apôtre ajoute (verset 5) : La charité n’est pas ambitieuse, c’est-à-dire fait éviter à l’homme l’ambition ; (Ecclésiastique VII, 4) : "Ne deman-dez pas au Seigneur la charge de conduire les autres, ni au prince une chaire d’honneur." b) L’Apôtre montre comment la charité s’oppose au désordre de la cupidité, lorsqu’il dit (verset 5) : "Elle ne cherche point ses propres intérêts" ; et, pour parler avec précision, en négligeant les intérêts des autres ; car celui qui aime le prochain comme soi-même cherche les intérêts des autres ainsi que ses propres intérêts. C’est ce qui a fait dire à saint Paul (ci-dessus, X, 33) : Ne cher-chant pas ce qui m’est avantageux en particulier, mais ce qui est utile aux autres pour leur salut, tandis qu’il dit de quelques-uns (Philip., II, 21) : "Tous cherchent leurs propres intérêts, et non ceux de Jésus-Christ." On peut encore entendre : Elle ne cherche pas ce qui lui est propre, en ce sens qu’elle ne réclame pas ce qui lui a été enlevé, à savoir devant la justice et avec scandale, parce qu’elle préfère à l’argent le salut du prochain, suivant cette autre parole (Philip., IV, 17) : "Ce n’est pas que je désire vos dons, mais je désire les fruits abondants de votre justice," passage qu’il faut entendre comme il a été expliqué plus haut, au chapitre sixième. c) Il montre comment la charité réprime l’excès de la colère, en disant (verset 5) : Elle ne s’irrite point, c’est-à-dire elle résiste aux provocations de la colère ; car la colère est le désir immodéré de la vengeance. Or le propre de la charité est de remettre les offenses, bien loin de les venger sans mesure et sans règle, suivant cette parole (Colos., III, 13) : "Pardonnez-vous les uns les autres ce que vous auriez à vous reprocher" ; et encore (Jacques I, 20) : "La colère de l’homme n’opère point la justice de Dieu."
B) A ces mots (verset 5) : Elle ne pense point le mal, etc. l’Apôtre montre comment la charité réprime tout désordre dans le choix des actes. Cette élection, dit Aristote (Ethique, III), c’est l’appétit de l’objet proposé. En effet, on pèche par l’élection, et non par la passion, quand le conseil de la raison excite l’attachement au mal. La charité repousse donc : a) d’abord toute perversité dans le conseil. Voilà pourquoi l’Apôtre dit (verset 5) : Elle ne pense pas le mal, c’est-à-dire elle ne permet pas de penser comment on accomplira le mal ; (Michée, II, 1) : "Malheur à vous qui méditez le mal et qui, sur vos lits, préparez l'iniquité !" et (Isaïe, I, 16) : "Faites disparaître de devant mes yeux la malice de vos pensées !" ou encore La charité ne pense pas le mal, parce qu’elle ne souffre pas que sur mille conjectures, et par des jugements téméraires, on pense du mal du prochain ; (Matthieu IX, 4) : "Pourquoi pensez-vous le mal dans vos cœurs ?" b) La charité repousse l’affection déréglée pour le mal ; voilà pourquoi l’Apôtre dit (verset 6) : Elle ne se réjouit pas de l’injustice, car celui qui pèche par passion commet le péché avec quelque remords et quelque douleur ; mais celui qui pèche après un choix délibéré se réjouit du choix même du péché qu’il commet, suivant cette parole des Proverbes (II, 14) : "Ils se réjouissent lorsqu’ils ont fait le mal, et ils triomphent dans les choses les plus criminelles." Or la charité réprime cet excès, en tant qu’elle est l’amour du souverain bien, auquel tout péché répugne. Ou bien encore, l’Apôtre dit que la charité ne se réjouit pas de l’iniquité, en parlant de l’iniquité que commet le prochain. La charité la déplore parce que le péché est opposé au salut du prochain, objet du désir de la charité ; (I1 Cor., XII, 21) : "qu’ainsi Dieu ne m’humilie lorsque je serai retourné chez vous, et que je ne sois réduit à en pleurer plusieurs qui ont déjà péché."
II. A ces mots (verset 6) : mais elle se réjouit de la vérité, etc. l’Apôtre montre comment la charité fait pratiquer le bien : 1° à l’égard du prochain ; 2° par rapport à Dieu (verset 7) : Elle croit tout, etc.
1° Pour ce qui est du prochain, l’homme pratique le bien de deux manières :
A) d’abord en se réjouissant de son bien. Quant à cette disposition, l'Apôtre dit (verset 6) : Elle se réjouit de la vérité, a savoir du prochain, ou dans sa vie, ou dans sa doctrine, ou dans sa justice, parce que la charité aime le prochain comme elle-même ; (3 Jean I, 3) : "J’ai éprouvé une grande joie à l’arrivée de nos frères, parce qu’ils ont rendu témoignage a la verité qui est en vous, et à la manière dont vous marchez suivant la charité."
B) En supportant avec la patience convenable les maux qui viennent du prochain. Quant à cette disposition, l’Apôtre ajoute (verset 7) : Elle supporte tout, c’est-à-dire elle supporte sans se troubler tous les défauts du prochain, ou toute espèce d’adversités ; (Rom., XV, 1) : "Nous devons donc, nous qui sommes plus forts, supporter les faiblesses des faibles" et (Gal., VI, 2) : "Portez les fardeaux les uns des autres, et vous accomplirez ainsi la loi de Jésus-Christ," c’est-à-dire la charité.
2° Enfin, quand il ajoute (verset 7) : Elle croit tout, l’Apôtre montre comment la charité fait pratiquer le bien par rapport à Dieu. C’est principalement par les vertus théologales, qui ont Dieu pour objet. Or, outre la charité, il y a, comme il sera expliqué plus loin, deux autres vertus théologales, la foi et l’espérance. Quant à la première, l’Apôtre dit : La charité croit tout, c’est-à-dire tout ce qui est divinement transmis ; (Gen., XV, 6) : "Abraham crut en Dieu, et cela lui fut imputé à justice." Croire tout ce qui est dit par les hommes c’est légèreté, suivant cette parole (Ecclésiastique XIX, 4) : "Celui qui est trop crédule est léger de coeur." Quant à l’espérance, il ajoute (verset 7) : Elle espère tout, à savoir ce qui est promis de Dieu ; (Ecclésiastique II, 9) : "Vous qui craignez le Seigneur, espérez en lui." Et pour que l’attente ne nuise point à l’espérance, il dit : Elle souffre tout, c’est-à-dire elle attend avec patience ce que Dieu a promis, bien qu’il tarde d’accomplir sa promesse, suivant ce qui est dit (Habacuc, II, 3) : "S’il tarde à paraître, attendez-le" et (Psaume XXVI, 14) : "Que votre coeur prenne une force nouvelle, et soyez fermes dans l’attente du Seigneur."