39. Toute chair n'est pas la même chair ; mais autre est la chair des hommes, autre la chair des bêtes, autre celle des oiseaux, autre celle des poissons ;
40. Car il y a des corps célestes et des corps terrestres ; mais les corps célestes ont un autre éclat que les corps terrestres :
41. Le soleil a son éclat, la lune le sien et les étoiles le leur ; et entre les étoiles, l'une est plus éclatante que l'autre.
42. Il en sera de même dans la résurrection des morts. Le corps, comme une semence, est maintenant mis en terre plein de corruption, et il ressuscitera incorruptible ;
43. Il est semé tout difforme, et il ressuscitera tout glorieux ; il est semé dans l’infirmité, et il ressuscitera plein de vigueur ;
44. il est semé corps animal, et il ressuscitera corps spirituel.
I° Saint Paul donne ici un exemple de la diversité des qualités des corps ressuscités ; il le prend dans diverses espèces d’éléments. Et d’abord il compare les corps célestes aux corps terrestres, ensuite les corps terrestres aux corps célestes (verset 40) : Il y a aussi des corps célestes ; enfin les corps célestes entre eux (verset 41) : Le soleil a son éclat, etc.
I. On pouvait dire, en effet : Comment est-il possible que les morts reprennent et leur chair et leur corps s’ils ne doivent pas avoir les mêmes qualités corporelles ? L’Apôtre, pour répondre à cette difficulté, expose les qualités diverses du corps et de la chair, afin qu’il soit ainsi manifeste qu’il n’est pas nécessaire, en supposant que la qualité ne sera pas la même, qu’on ne reprenne pas le même corps ou la même chair. Il dit d’abord (verset 39) : Toute chair n’est pas la même chair, quant à la forme, mais autre est la chair des hommes, autre la chair des bêtes, celle des poissons ou des oiseaux, etc. Semblablement, autre est la chair de celui qui meurt, autre la chair de celui qui ressuscite. Mais, de même que l’exemple cité plus haut de la semence et de la germination était défectueux en ce que, dans la semence et la germination, le corps n’est pas numériquement le même et n’a pas les mêmes qualités, ces derniers exemples sont également défectueux, parce que l’espèce et les qualités ne sont pas les mêmes. Mais la chair de celui qui ressuscite est la même, quant à l’espèce, que la chair de celui qui meurt ; toutefois elle en différera quant aux qualités. Car le corps ressuscité sera sans doute de même nature que le corps mortel, mais il sera revêtu d’une gloire différente, comme saint Grégoire le dit du corps de Jésus-Christ. Que si cependant on voulait appliquer ce qui vient d’être dit aux états différents de ceux qui ressuscitent, on peut dire que par les hommes on entend les bons, qui vivent suivant la raison, selon ce passage d’Ezéchiel (XXXIV, 31) : "Mais vous, mes brebis, vous les brebis de mon troupeau, vous êtes des hommes" ; par les bêtes, on entend les voluptueux, suivant cette parole (II Pierre, II, 12) : "semblables à des animaux sans raison, etc. " ; par les oiseaux, les superbes ; par les poissons, les cupides, suivant ce passage du Psalmiste (VIII, 9) : "Les oiseaux du ciel et les poissons de la mer, etc."
II. Saint Paul continue sa preuve en montrant la diversité des corps célestes et des corps terrestres, quand il ajoute (verset 40) : Il y a aussi des corps célestes, comme le soleil, la lune et d’autres semblables, et des corps terrestres, comme le feu, l’eau, etc… ; mais autre est la gloire, c’est-à-dire la beauté et l’éclat, des corps célestes, autre celle des corps terrestres ; (Ecclésiastique XLIII, 10) : "L’ornement du ciel, c’est la gloire des étoiles." On peut, par les corps célestes, entendre les contemplatifs ; (Philip., III, 20) : "Pour nous, nous vivons déjà dans le ciel" ; par les corps terrestres, ceux qui pratiquent la vie active et s’occupent des choses terrestres. C’est de là qu’il est dit à Marthe (Luc, X, 41) : "Marthe, vous vous troublez de beaucoup de choses."
III. L’Apôtre rappelle ensuite les qualités diverses des corps célestes (verset 41) : Le soleil a son éclat, etc. Semblablement donc, entre les étoiles il y a de la différence car l’une est plus brillante que l’autre, etc. On peut entendre, par le soleil, Jésus-Christ ; (Malachie, IV, 2) : "Et pour vous, qui craignez mon nom, se lèvera le soleil de justice, etc." ; par la lune, la bien heureuse Vierge, dont il est dit (Cant., VI, 9) : "Belle comme la lune" ; par les étoiles, rangées chacune dans leur ordre, les autres saints ; (Juges, V, 20) : "… aux étoiles qui gardent leur rang, etc."
II° Quand l’Apôtre dit (verset 42) : Il en est de même de la résurrection des morts, il adapte à cette résurrection les exemples qu’il a cités. Il ne faut pas entendre, au sens littéral, que l’Apôtre s’exprime ainsi pour désigner dans les ressuscités la diversité de genre par ce qu’il vient de dire (verset 41) : Entre les étoiles, l’une est plus brillante que l’autre, etc. ; mais ce passage, il le rapporte à tout ce qui précède, afin de montrer, par tout ce qu’il a exposé, que, de même que l’on trouve dans les êtres divers diverses qualités du corps, ainsi les qualités des corps ressuscités seront elles-mêmes différentes des qualités des corps mortels. C’est pourquoi il dit à. la suite (verset 42) : Le corps est semé, etc., paroles où saint Paul prouve surtout qu’il y a différence entre les qualités du corps de celui qui meurt et du corps de celui qui ressuscite. Il traite ici d’abord du corps qui ressuscite glorieux, et dont les qualités propres sont appelées les prérogatives du corps glorifié. Ces qualités sont au nombre de quatre ; l’Apôtre les indique ici :
I. L’impassibilité (verset 42) : Le corps, dit-il, est semé dans la corruption, etc. Bien que cette expression puisse s’entendre de l’origine première du corps et du principe de la génération, cependant il est plus convenable, dans la pensée de saint Paul, de rapporter ce terme « est semé » à la mort et à la sépulture, afin de répondre à ce qui est dit plus haut (verset 36) : Ce que vous avez semé ne prend point vie s’il ne meurt auparavant ; car on appelle « semer », la mort et la dissolution du corps ; non pas qu’il y ait dans le corps privé de vie ou dans la poussière en laquelle il vient se résoudre, quelque principe de résurrection, ainsi qu’il existe dans la semence une vertu active pour la génération ; mais parce que c’est une disposition divine que le corps humain soit ainsi produit une seconde fois de lui-même. Donc, dit l’Apôtre, le corps humain, quand il est semé, en d’autres termes quand il meurt, est dans la corruption, c’est-à-dire est sujet, à raison de sa condition, à la corruption, suivant cette parole (Rom., VIII, 10) : "Le corps est mort à cause du péché." (verset 42) : mais il ressuscitera incorruptible. Il dit « incorruptible » non seulement pour exclure la séparation de l’âme d’avec le corps, puisque les corps des réprouvés seront également incorruptibles, mais pour exclure la mort et toute souffrance nuisible soit du dedans, soit du dehors. C’est dans ce sens qu’on entend l’impassibilité du corps glorieux, suivant cette parole de l’Apocalypse (VII, 16) : "Ils n’auront plus désormais ni faim ni soif, etc."
II. L’Apôtre indique la seconde qualité, la clarté, en disant (verset 43) : Il est semé dans l’ignominie, à savoir le corps, qui, avant la mort et dans la mort, est sujet aux difformités et à mille misères, suivant cette parole (Job, XIV, 1) : "L’homme, né de la femme, etc." mais (verset 43) : "Il ressuscitera dans la gloire," qui marque la clarté, comme saint Augustin le remarque (sur saint Jean) ; car les corps des saints seront revêtus de lumière et d’éclat, suivant cette parole (Matthieu XIII, 43) : "Alors les justes resplen-diront comme le soleil, etc."
III. Il indique, comme troisième qualité, l’agilité (verset 43) : Il est semé dans la faiblesse, à savoir le corps animal, qui, avant la mort, est plein d’infirmités et ne se mouvant que difficilement, à cause de sa pesanteur, sous l’impulsion de l’âme, suivant cette parole du livre de la Sagesse (IX, 15) : "Le corps qui se corrompt appesantit l’âme". Mais (verset 43) : "Il ressuscitera dans la force," c’est-à-dire que cette force qui lui sera communiquée le fera mouvoir par l’âme avec tant de facilité qu’elle n’y trouvera aucun obstacle pour ses mouvements : c’est la prérogative de l’agilité ; car alors, dit saint Augustin, la facilité égalera la félicité. De là ce mot de la Sagesse (III, 7) parlant des justes : "Alors ils brilleront, ils étincelleront comme la flamme qui court à travers les roseaux" ; et (Isaïe XL, 31) : "Ceux qui espèrent au Seigneur trouveront des forces nouvelles; ils prendront des ailes, etc."
IV. Saint Paul indique, en quatrième lieu, la prérogative de la subtilité, lorsqu’il dit (verset 44) : Il est semé dans le corps animal, etc. Quelques auteurs ont voulu expliquer ces paroles en ce sens que cette qualité communiquera au corps glorieux la propriété de pouvoir se tenir dans un même lieu avec son corps non glorieux. Cette opinion pourrait, à la vérité, se soutenir, si, dans l’état présent, une propriété du corps était de ne pouvoir pas demeurer simultanément dans le même lieu avec un autre corps, en raison de quelque accident particulier que l’on pourrait séparer du corps ; mais, dans l’état dont nous parlons, à examiner les choses avec soin, le corps n’a, sous ce rapport, rien de particulier, si ce n’est en tant qu’il a des dimensions corporelles. Aussi voyons-nous que les corps, tout subtils qu’ils soient, ne peuvent souffrir avec eux d’autres corps, comme on peut s’en convaincre à propos de l’air et du feu. De plus, si les corps, comme quelques-uns l’ont supposé, étaient complè-tement séparés de la matière, ils ne pourraient demeurer simultanément dans les mêmes lieux avec les corps naturels, comme l’a remarqué Aristote. Si donc les dimensions subsistent à l’égard de chaque corps, il est contre la nature du corps de demeurer simultanément avec un autre corps dans le même lieu ; et si cela arrive, ce ne peut être que par miracle. Aussi saint Augustin et saint Grégoire (Hom. sur l’Ev., XXVI) attri-buent-ils à un miracle que le corps de Jésus-Christ soit entré, les portes fermées, auprès des apôtres. Aucune puissance limitée ne peut, en effet, faire un miracle ; c’est un acte réservé à Dieu. Il demeure donc établi qu’un corps ne peut subsister simultanément avec un autre corps dans un même lieu, si ce n’est par une qualité ou prérogative du corps glorieux. On ne peut cependant nier qu’un corps glorieux puisse exister simultanément avec un autre corps dans le même lieu, puisque le corps de Jésus-Christ ressuscité entra auprès des apôtres, les portes étant fermées, et que nous espérons que notre propre corps, après la résurrection, sera réformé sur le modèle du corps de Jésus ressuscité. Mais de même que le corps de Jésus-Christ eut cette prérogative, non par une propriété de son corps, mais par la puissance de la divinité qui lui était unie, ainsi le corps de chaque saint ne l’aura pas non plus en vertu d’une qualité propre, mais par la puissance de la divinité existant en lui. C’est ainsi, et non par quelque propriété naturelle, qu’il fut donné au corps de saint Pierre d’opérer la guérison, par son ombre même, de malades. Il faut donc dire que ce que l’Apôtre indique, en disant (verset 44) : Il est semé corps animal, et il ressuscitera corps spirituel, s’applique à la prérogative de la subtilité ; passage qui, étant pris à contresens par quelques auteurs, leur a fait dire que le corps, à la résurrection, sera transformé en esprit et deviendra semblable à l’air ou au vent, auquel on donne le nom d’esprit. Cette erreur est positivement réfutée par ce que Jésus-Christ dit aux apôtres (Luc, XXIV, 39) : "Touchez et voyez, car un esprit, etc." Voilà aussi pourquoi l’Apôtre ne dit pas que le corps ressuscitera esprit, mais spirituel. Donc, à la résurrection, il sera spirituel et non esprit, de la même manière qu’il est maintenant animal et non âme. Or, pour saisir la différence entre ces termes, il faut remarquer que ce qui porte le nom d’âme et d’esprit est en nous une seule et même chose ; mais l’âme est ainsi appelée en tant qu’elle perfectionne le corps ; elle prend, dans un sens particulier, le nom d’esprit, quand on la considère par rapport à l’intelligence qui nous assimile aux substances spirituelles, suivant ce passage de l’épître aux Ephésiens (IV, 23) : "Renouvelez-vous selon l’esprit de votre âme." Observez de plus que, dans l’âme, les puissances présentent une triple différence ; car il en est dont les opérations sont dirigées vers le bien-être du corps : telles sont celles qui sont en rapport avec la génération, la nutrition, l’accroissement. Il en est d’autres qui se servent des organes du corps : telles sont toutes les puissances sensitives dont les actes n’ont pas directement pour but le corps, mais plutôt la perfection de l’âme. Il en est d’autres enfin qui ne se servent pas des organes corporels, et qui ne sont pas non plus dirigées vers le bien-être du corps, mais plutôt vers le bien de l’âme : telles sont celles qui appartiennent à la partie intellectuelle. Les puissances de la première espèce appartiennent donc à l’âme, en tant qu’elle anime le corps ; les secondes, en tant qu’elle est esprit ; les troisièmes tiennent comme une sorte de milieu entre les premières et les secondes. Cependant, comme on doit estimer une puissance d’après son objet et sa fin, bien plus qu’à raison des instruments dont elle se sert, les puissances de la seconde espèce sont plus rapprochées de la troisième que de la première. Remarquez encore que, chaque chose existant à raison de son opération propre, le corps reçoit sa perfection de l’âme, afin d’être soumis aux opérations de cette dernière. Or, dans l’état présent, notre corps est soumis aux opérations de l’âme, en tant qu’âme, dans ce qui a rapport à la génération donnée ou reçue, à la nutrition, à l’accroissement, à l’affaiblissement. Quant aux opérations spirituelles de cette âme, bien que le corps y concoure dans un certain sens, il y apporte cependant de nombreux empêchements, car "Le corps qui se corrompt appesantit l’âme," comme le dit la Sagesse (IX, 15). Mais, dans l’état de résurrection, les opérations animales cesseront par rapport au corps, parce qu’alors il n’y aura plus ni génération, ni accroissement, ni alimentation ; et le corps, sans empêchement désormais et sans fatigue, servira, sans interruption aucune, aux opérations spirituelles de l’âme, suivant cette parole du Psalmiste (LXXXIII, 5) : "Bienheureux ceux qui demeurent dans votre maison, Seigneur, etc.!" De même donc que notre corps est maintenant animal, ainsi sera-t-il alors spirituel. Or quelques-uns attribuent la cause de ces propriétés à la lumière, qu’ils disent être de la nature de la quintessence et entrer dans la composition du corps humain. Mais comme cette opinion est frivole et imaginaire, à la suite de saint Augustin nous disons que ces propriétés procèdent de la vertu de l’âme glorifiée. Saint Augustin, en effet, dit, dans sa lettre à Dioscore : "Dieu a fait l’âme d’une nature si excellente, que lorsqu’elle sera pleinement rassasiée de la béatitude promise aux saints à la fin des temps, on verra rejaillir même sur la nature inférieure, qui est le corps, non cette béatitude qui est une jouissance particulière à l’âme, mais la plénitude de la santé, c’est-à-dire la vigueur de l’incorruptibilité". Or on peut reconnaître que quatre avantages découlent de l’âme pour le corps, et avec d’autant plus de perfection que l’âme aura été plus vertueuse. Premièrement elle lui donne d’être, en sorte que, quand elle sera elle-même à son plus haut degré de perfection, elle lui donnera d’être spirituel. Secondement elle le protège de la corruption ; aussi voyons-nous que ceux qui sont d’une nature plus vigoureuse souffrent moins de la chaleur et du froid. Quand donc l’âme sera très parfaite, elle conservera le corps entièrement impassible. Troisièmement elle lui communique la beauté et l’éclat ; car ceux qui sont malades ou morts, par suite de la faiblesse des opérations de l’âme à l’égard du corps, deviennent pâles ; l’âme donc, étant arrivée à sa perfection suprême, rendra le corps lumineux et éclatant. Quatrièmement elle lui donne le mouvement, et d’autant plus facilement que l’action de l’âme est plus puissante sur le corps ; donc, quand l’âme sera au faîte de sa perfection, elle donnera au corps l’agilité.
44. ... Comme il y a un corps animal, il y a aussi un corps spirituel, selon qu’il est écrit :
45. Adam, le premier homme, a été créé avec une âme vivante, et le second Adam a été rempli d’un Esprit vivifiant.
46. Mais ce n’est pas le corps spirituel qui a été formé le premier ; c’est le corps animal, et ensuite le spirituel.
47 Le premier homme est le terrestre, formé de la terre ; et le second homme est le céleste, qui est du ciel.
48. Comme le premier homme a été terrestre, ses enfants sont aussi terrestres ; et comme le second homme est céleste, ses enfants sont aussi célestes.
49. Comme donc nous avons porté l’image de l’homme terrestre, portons aussi l’image de l’homme céleste.
50. Or ce que je veux dire, mes frères, c’est que la chair et le sang ne peuvent posséder le royaume de Dieu, et que la corruption ne possédera pas cet héritage incorruptible.
Saint Paul établit ici, par la raison, la différence des qualités des corps de ceux qui meurent et des corps de ceux qui ressuscitent, comme il l’a prouvée plus haut par des exemples. A cet effet, 1° il énonce ce qu’il veut établir ; II° il prouve ce qu’il a avancé (verset 44) : selon qu’il est écrit.
I° Il dit donc : J’ai dit que ce qui est semé corps animal ressuscitera corps spirituel. Qu’il en doive être ainsi, c’est-à-dire qu’il existe un corps spirituel, je le prouve, parce que (verset 44) s’il y a un corps animal, il y a aussi un corps spirituel. Saint Paul ne veut pas ici tirer un argument en faveur de sa proposition, mais il le suppose, voulant prouver ce qu’il vient de dire : S’il y a un corps animal, etc. ; (Ecclésiastique XXXIII, 15) : "Considérez toutes les oeuvres du Très-Haut, vous les trouverez ainsi deux à deux et opposées l’une à l’autre."
II° (verset 44) : comme il est écrit, il prouve ici sa proposition. Voici sa preuve : Il y a deux principes du genre humain : l’un de la vie naturelle, c’est-à-dire Adam ; l’autre, de la vie de la grâce, c’est-à-dire Jésus-Christ ; mais ce qui est animal dérive dans tous les hommes du premier principe, c’est-à-dire d’Adam ; il est donc incontestable que du second principe, c’est-à-dire de Jésus-Christ, dérivera bien plus certainement dans tous les hommes ce qui est spirituel. L’Apôtre prouve d’abord la première proposition de ce raisonnement, la diversité des principes ; ensuite la proposition intermédiaire, à savoir l’application de la comparaison des deux principes (verset 48) : Comme le premier homme a été terrestre, etc…
I. Sur la première proposition, 1° il établit la différence des principes ; 2° la relation de ces principes entre eux (verset 46) : Mais ce n’est pas le corps spirituel qui a été formé le premier, etc. ; 3° il assigne l’ordre de raison (verset 47) : Le premier homme, etc.
1° Il expose donc le premier principe :
A) celui de la vie naturelle, en s’appuyant de l’autorité de la Genèse (II, 7) ; c’est pourquoi il dit (verset 44) : selon qu’il est écrit : Adam, le premier homme, a été créé par Dieu avec une âme vivante, c’est-à-dire avec la vie animale, telle que l’âme peut la donner, à savoir lorsque "Dieu répandit sur son visage un souffle de vie" (Gen., II, 7). Car la forme de l’homme s’appelle également âme et esprit. En tant qu’elle s’applique aux soins du corps, par l’accrois-sement, l’alimentation, la génération, elle porte le nom d’âme ; elle s’appelle esprit en tant qu’elle s’applique à la connaissance, par l’intelligence, la volonté et autres facultés de ce genre. Quand donc l’Apôtre dit : Adam, le premier homme, a été créé avec une âme vivante, il l’entend de la vie, par laquelle l’âme exerce ces fonctions l’égard du corps, et non pas de l’Esprit Saint, comme quelques-uns le supposent, à cause de ce qui précède : "et il répandit sur son visage un souffle de vie," prétendant que ce souffle est le Saint Esprit.
B) L’Apôtre expose le second principe, en disant (verset 45) : et le second Adam, c’est-à-dire Jésus-Christ. Jésus-Christ est appelé le second Adam, parce qu’Adam a introduit un état nouveau, à savoir l’état du péché, Jésus-Christ l’état de la gloire et de la vie. Mais comme après cet état nul autre ne suivra dans cette vie, Jésus-Christ, pour cette raison, est appelé le dernier Adam ; (Isaïe, LIII, 2) : "Il nous a paru un objet de mépris, le dernier des hommes" ; et ailleurs (Apoc., I, 17) : "Je suis le premier et le dernier" ; ailleurs encore (Apoc., I, 8) : "Je suis l’alpha et l’oméga, etc." Saint Paul appelle Jésus-Christ « Adam », parce que, de la nature d’Adam, il a été formé Esprit vivifiant. Ainsi donc, en considérant la condition de ces deux principes, on en voit la différence en ce que le premier homme a été créé avec une âme, le second a été rempli de l’Esprit ; le premier, avec une âme seulement vivante, le second avec un Esprit vivant et vivifiant. La raison en est que, de même qu’Adam a reçu la perfection de son être par l’âme, ainsi Jésus-Christ a reçu la perfection de son être, en tant qu’être humain, par le Saint Esprit. L’âme ne pouvant donc vivifier que le corps, auquel elle est jointe, Adam a été créé avec une âme non pas vivifiante, mais seulement vivante, tandis que Jésus-Christ a été rempli d’un Esprit vivant et vivifiant ; par conséquent Jésus-Christ a eu la puissance de vivifier ; (Jean I, 16) : "Nous avons tout reçu de sa plénitude, etc." ; et (Jean X, 10) : "Je suis venu afin que mes brebis aient la vie, et qu’elles l’aient en abondance" ; et au Symbole : "et au Saint Esprit qui vivifie."
2° Pour qu’on ne dise point : si Jésus-Christ a été rempli d’un Esprit vivifiant, pourquoi est-il appelé le second Adam ? l’Apôtre ajoute (verset 46) : Mais ce n’est pas [ce qui est spirituel qui a été formé] le premier, etc., établissant par là l’ordre des principes. Nous voyons, en effet, dans la nature, que dans un seul et même sujet l’imparfait précède ce qui est parfait ; ce qui est spirituel étant par rapport à ce qui est animal, comme ce qui est parfait à l’égard de ce qui est imparfait, par analogie dans la nature humaine, ce qui est spirituel, et par conséquent parfait, ne doit pas venir d’abord ; mais, pour observer l’ordre, il faut mettre auparavant ce qui est imparfait, c’est-à-dire ce qui est animal, puis ce qui est parfait, c’est-à-dire ce qui est spirituel ; (ci-dessus, XIII, 10) : Lorsque sera venu l’état parfait, etc. Un exemple de ceci, remarque saint Augustin, c’est que, dans l’antiquité, les aînés ont été d’ordinaire charnels, par exemple Caïn, frère aîné d’Abel, Ismaël, frère aîné d’Isaac, et Esaü, frère aîné de Jacob. 3° En disant (verset 47) : Le premier homme, etc., l’Apôtre assigne la raison de la différence qu’il a établie ; comme s’il disait : véritablement le premier homme a été créé avec une âme vivante, puisqu’il a été formé de terre (Gen., II, 7) : "Le Seigneur Dieu forma donc l’homme du limon de la terre" ; c’est pour cette raison qu’il est appelé terrestre, c’est-à-dire animal. Le second, c’est-à-dire Jésus-Christ, a été rempli d’un Esprit vivifiant, parce qu’il vient du ciel ; car la nature divine, qui a été unie à la nature humaine, vient du ciel. Il doit donc être céleste, c’est-à-dire avoir une perfection telle qu’elle convienne à ce qui vient du ciel, à savoir à la perfection de l’esprit ; (Jean III, 31) : "Celui qui vient du ciel est au-dessus de tous." Saint Paul dit que le premier homme est de terre, suivant la façon de parler d’après laquelle nous disons qu’une chose est formée de ce qui a fourni à son être sa principale partie : c’est ainsi qu’on dit qu’un instrument est de fer, parce que sa partie principale est du fer ; de même, comme la partie principale d’Adam a été formée de terre, on dit qu’il est de terre. (verset 47) : Le second est le céleste, qui vient du ciel, non qu’il ait apporté du ciel son corps, puisqu’il l’a pris sur la terre, c’est-à-dire du corps de la Bienheureuse Vierge Marie, mais parce que la divinité, qui est unie à la nature humaine, est venue du ciel, et qu’elle existait avant le corps de Jésus-Christ. Ainsi donc est manifeste la diversité des principes, ce qui était la proposition majeure du raisonnement principal.
II. Quand l’Apôtre dit (verset 48) : Comme le premier homme a été terrestre, etc…, il montre ce qui en a résulté de la ressemblance des deux principes : 1° d’une manière générale ; 2° il la divise par parties (verset 49) : Comme donc nous avons porté, etc.
1° Il dit donc (verset 48) : Comme le premier homme a été terrestre, etc., en d’autres termes le premier homme ayant été terrestre et mortel, il en est résulté que tous sont devenus et terrestres et mortels ; (ci-dessus, XV, 22) : et comme en Adam tous meurent" ; et (Zach., XIII, 5) : "J’ai devant mes yeux, dès ma jeunesse, l’exemple d’Adam" ; mais, le second homme étant céleste, c’est-à-dire spirituel et immortel, nous serons tous par lui spirituels et immortels ; (Rom., VI, 5) : "Si nous avons été entés en lui par la ressemblance, etc."
2° (verset 49) : Comme donc nous avons porté, etc., l’Apôtre déduit ici, en forme de conclusion, comment nous devons nous rendre conformes en particulier à l’homme céleste. Nous pouvons devenir conformes à cet homme céleste de deux manières, à savoir dans la vie de la grâce et dans la vie de la gloire. L’une est la voie pour arriver à l’autre, car sans la vie de la grâce on ne peut parvenir à la vie de la gloire. C’est ce qui fait dire à saint Paul (verset 49) : Comme donc nous avons porté, etc., c’est-à-dire tant que nous avons été pécheurs, nous avons porté la ressemblance d’Adam ; (II Rois, VII, 19) : "C’est la loi d’Adam, ô Seigneur mon Dieu ! etc.", c’est-à-dire que nous puissions être célestes, c'est-à-dire parvenir à la vie de la gloire (verset 49) : Portons aussi l’image de l’homme céleste, par la vie de la grâce ; (Colos., III, 9) : "Dépouillez-vous du vieil homme et revêtez-vous de l’homme nouveau", c'est-à-dire de Jésus-Christ ; et (Rom., VIII, 29) : "Ceux qu’il a connus par sa prescience, il les a aussi prédestinés, etc." Ainsi donc, nous devons nous conformer à l’homme céleste par la vie de la grâce, parce qu’autrement nous ne parviendrions pas à la vie de la gloire. C’est aussi ce que dit saint Paul (verset 50) : Je veux dire, mes frères, en d’autres termes, à moins que vous ne viviez de la vie de la grâce, vous ne pourrez parvenir au royaume de Dieu, c’est-à-dire à la vie de la gloire, car la chair et le sang ne posséderont pas le royaume de Dieu. Il ne faut pas, avec certains hérétiques, entendre ces dernières paroles comme si la chair et le sang, en tant que substance, ne devaient pas ressusciter, et que tout le corps dût être changé soit en esprit, soit en air, opinion hérétique et fausse ; car l’Apôtre dit que Jésus-Christ rendra notre corps conforme à son corps glorifié ; Jésus-Christ ayant eu, après sa résurrection, sa chair et son sang, comme le dit Luc (XXIV, 39) : "Touchez et voyez, car un esprit n’a ni chair ni os, etc." ; il est donc constant qu’après la résurrection nous aurons également la chair et le sang. Il ne faut donc pas entendre que la chair et le sang, c’est-à-dire la substance de la chair et du sang, ne posséderont pas le royaume de Dieu, mais que la chair et le sang, c’est-à-dire ceux qui suivent la chair et le sang en se livrant aux vices et aux voluptés, ne posséderont pas le royaume de Dieu. C’est dans ce sens qu’il faut entendre la chair, c’est-à-dire l’homme vivant charnellement ; (Rom., VIII, 9) : "Mais vous, ne vivez pas selon la chair, etc…" ; encore : la chair et le sang, c’est-à-dire les oeuvres de la chair et du sang, ne posséderont pas le royaume de Dieu, ce qui est contre les juifs et les mahométans, qui s’imaginent qu’après la résurrection ils auront des femmes, des fleuves de lait et de miel. Ou enfin : la chair et le sang, c’est-à-dire la corruption de la chair et du sang, ne posséderont pas le royaume de Dieu ; en d’autres termes, après la résurrection le corps ne sera pas soumis à la corruption de la chair et du sang, qui fait vivre l’homme. C’est dans ce sens que l’Apôtre ajoute (verset 50) : Et la corruption ne possédera pas cet héritage incorruptible, c’est-à-dire ni la corruption de la mortalité, appelée ici chair, ne possédera l’incorruptibilité ou le règne incor-ruptible de Dieu, parce que nous ressusciterons dans la gloire ; (Rom., VIII, 21) : "La créature elle-même sera affranchie de l’asservissement à la corruption, etc."