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Leçon 2 : 1 Corinthiens II, 8-12 — Sagesse cachée au monde
SOMMAIRE : Que Dieu a caché sa sagesse aux princes de ce siècle, et qu’il l’a révélée par son Esprit à ses apôtres.

8. Que nul des princes de ce monde n’a connue; car s’ils l’eussent connue, ils n’eussent jamais crucifié le Seigneur de la gloire;

9. Et de laquelle il est écrit que l’oeil n’a pas vu, l’oreille n’a pas entendu et le coeur de l’homme n’a jamais conçu ce que Dieu a préparé pour ceux qui l’aiment.

10. Mais pour nous, Dieu nous l’a révélée par son Esprit, parce que l’Esprit pénètre tout, jusqu’aux secrets les plus profonds de Dieu.

11. Car qui des hommes connaît ce qui est dans l’homme, sinon l’esprit de l’homme qui est en lui? Ainsi nul ne connaît ce qui est en Dieu que l’Esprit de Dieu.

12. Or nous n’avons pas reçu l’esprit du monde, mais l’Esprit de Dieu, afin que nous connaissions les dons que Dieu nous a faits.

Après avoir expliqué en quoi consiste la sagesse qu’il prêche parmi les parfaits, l’Apôtre donne la raison de son explication. Il l’avait exposée par rapport à ceux qui n’ont pas la foi ; et II° par rapport à ceux qui l’ont, à ces mots (verset 10) : Mais Dieu nous l’a révélée par son Esprit.

Sur le premier de ces points, I. il énonce ce qu’il veut prouver ; II. il donne sa preuve, à ces mots (verset 8) : Car s’ils l’avaient connue.

I. Il dit donc d’abord : Il a été établi que la sagesse que nous prêchons n’est pas celle des princes de ce siècle, car c’est la sagesse qu’aucun de ces princes n’a connue, et ceci est vrai de quelque prince qu’on l’entende ; car les princes du siècle n’ont pas connu cette sagesse, puisqu’elle dépasse la portée du gouvernement humain ; (Job XII, 24) : "Il change le coeur des princes de la terre ; il les égare, et ils s’avancent inutilement dans un désert sans voies″. Les philosophes ne l’ont pas connue davantage, puisqu’elle surpasse la raison humaine ; c’est pour cela qu’il est dit (Baruch III, 23) : "Les inventeurs de la prudence et de l’intelligence n’ont pas connu la voie de la sagesse″. Les démons, enfin, ne la connaissent pas davantage, puisqu’elle est au-dessus de toute sagesse créée ; car c’est d’elle qu’il est dit (Job, XXVIII 21) : "Elle est inconnue aux oiseaux du ciel. L’enfer et la perdition ont dit : nous en avons ouï parler."

II. Lorsqu’il dit (verset 8) : Car s’ils l’avaient connue,etc…, l’Apôtre prouve ce qu’il avait dit. Il donne une marque que les princes n’ont pas connu la sagesse, en tant qu’elle est cachée en soi ; il prouve par une autorité qu’ils ne l’ont pas connue, en tant qu’elle est prédestinée pour notre gloire, à ces mots (verset 9) : et dont il est écrit.

Il dit donc d’abord : J’avance avec raison que les princes de ce monde n’ont pas connu la sagesse de Dieu, car s’ils l’avaient connue, ils eussent reconnu que Jésus-Christ est Dieu, Lui qui est contenu dans cette sagesse, et, l’ayant connu, ils n’auraient jamais crucifié le Seigneur de la gloire, c’est-à-dire Jésus-Christ lui-même Notre Seigneur, qui donne la gloire aux siens, suivant cette parole du Psalmiste (XXIII, 10) : "Le Seigneur tout-puissant est lui-même le roi de gloire" et (Hébr., II, 10) : "Il voulait conduire à la gloire la multitude de ses enfants." En effet, la gloire étant l’objet naturel du désir de la créature raisonnable, il ne peut tomber sous la volonté humaine de faire périr l’Auteur de la gloire. Or que les princes aient crucifié Jésus-Christ, cela est certain si on l’entend des princes qui ont puissance parmi les hommes, car il est dit chez le Psalmiste (II, 2) : "Les rois de la terre se sont levés et les princes se sont ligués contre le Seigneur et contre son Christ," paroles que le livre des Actes (IV, 27) applique à Hérode, à Pilate et aux princes des Juifs, qui, d’un commun accord, firent mourir Jésus-Christ. Les démons eux-mêmes concoururent à cette mort par inspiration (Jean XIII, 2) : "Satan ayant déjà mis dans le coeur de Judas le dessein de le livrer, etc." Mais les Pharisiens et les Scribes, qui étaient instruits dans la Loi et se livraient à l’étude de la sagesse, ils ont également pris part à la mort de Jésus-Christ en la suggérant et en l’approuvant. Il s’élève ici une double difficulté : la première, sur ce que saint Paul dit que le Seigneur de la gloire a été crucifié ; car la divinité de Jésus-Christ n’a pu souffrir en quoi que ce soit, et c’est par sa divinité qu’Il est appelé le Seigneur de la gloire.

Il faut répondre que Jésus-Christ est une personne ou hypostase, subsistant en deux natures, à savoir : la nature divine et la nature humaine. On peut donc le désigner sous le nom de l’une et de l’autre de ces natures, et, sous quelque nom qu’on l’ait désigné, lui attribuer ce qui est de l’une ou de l’autre, parce que l’une et l’autre ne subsistent que dans la même hypostase. Dans ce sens, nous pouvons dire que l’homme a créé les étoiles, et que le Seigneur de la gloire a été crucifié. Cependant il n’a pas créé les étoiles en tant qu’homme, mais en tant que Dieu ; de même il n’a pas été crucifié en tant que Dieu, mais en tant qu’homme. Cette expression de saint Paul détruit donc l’erreur de Nestorius, qui prétendait qu’il n’y avait qu’une seule nature dans le Christ, de Dieu et de l’homme ; car, selon cette affirmation de Nestorius, ce serait s’exprimer contrairement à la vérité de dire que le Seigneur de la gloire a été crucifié. La seconde difficulté vient de ce que saint Paul paraît supposer que les princes des Juifs ou les démons n’ont pas su que Jésus-Christ est Dieu. Et d’abord, quant aux princes des Juifs, on peut s’appuyer sur ce que dit saint Pierre (Actes, III, 17) : "Je sais que vous l’avez fait par ignorance, comme vos chefs″. Or ceci semble contredit par ce qu’on lit dans saint Matthieu (XXI, 38) : "Les vignerons, voyant le Fils, dirent entre eux : Celui-ci est l’héritier; venez, tuons-le." Et Jean Chrysostome, expliquant ce passage, dit : « Manifestement, le Sauveur, par ces paroles, prouve que les princes des Juifs ont crucifié le Fils de Dieu non par ignorance, mais par envie. » On répond dans la Glose que les princes des Juifs « savaient que Jésus-Christ est le Messie promis par la Loi, mais qu’ils ne connaissaient pas son mystère, à savoir qu’il est le Fils de Dieu, ni les secrets de l’Incarnation et de la Rédemption ». Cette réponse paraît contredite par saint Jean Chrysostome, qui affirme que les Juifs savaient que Jésus est Fils de Dieu. Il faut donc dire que les princes des Juifs connaissaient d’une manière certaine que le Sauveur est le Christ promis par la Loi, mais que le peuple l’ignorait. Qu’il est le véritable Fils de Dieu, ils n’en étaient pas certains ; ils le conjecturaient seulement. Or cette connaissance conjecturale était obscurcie en eux par l’envie et par la recherche de leur propre gloire, qu’ils voyaient diminuée par la grandeur de Jésus-Christ. Il peut y avoir aussi, à l’égard des démons, une difficulté semblable. Car il est dit en saint Marc (I, 23 ss) et en saint Luc (IV, 34) que "Le démon cria, en disant : Je sais qui vous êtes : le Saint de Dieu !" Et pour que l’on n’attribue point ceci à la présomption des démons, comme s’ils se vantaient de savoir ce qu’ils ne savaient pas, les évangélistes eux-mêmes rapportent que ces esprits infernaux connaissaient Jésus-Christ. Car il est dit en saint Marc (I, 34) : "Il ne leur permettait pas," c’est-à-dire aux démons, "de parler, parce qu’ils savaient qu’il était le Christ" et en Luc (IV, 41) : "Et il les menaçait, et il ne leur permettait pas de parler, parce qu’ils savaient qu’il était le Christ."

On répond à ceci (dans le livre des Questions du Nouveau et de l'Ancien Testament) que les démons savaient que Jésus était celui qui avait été promis dans la Loi, parce qu’ils voyaient en lui tous les signes qu’avaient annoncés les prophètes ; mais ils ignoraient le mystère de sa divinité. Cependant cette explication ne s’accorde pas avec ce que dit saint Athanase, que les démons proclamaient Jésus-Christ le Saint de Dieu, comme saint par excellence ; car Celui-là est saint par nature qui fait donner à tous le nom de saints, en tant qu’ils participent à sa sainteté. Il faut donc dire, avec saint Jean Chrysostome, que les démons n’avaient pas de l’avènement de Jésus-Christ une connaissance ferme et certaine, mais seulement des conjectures. Aussi saint Augustin dit-il (livre IX de la Cité de Dieu, ch. XXI) que Jésus-Christ a été connu des démons non pas en tant qu’il est la vie éternelle, mais par quelques effets temporels produits par sa puissance.

Lorsque saint Paul ajoute (verset 9) : Et comme il est écrit, il prouve par voie d’autorité que les princes de ce monde n’ont pas connu la sagesse de Dieu, en tant qu’elle est prédestinée pour la gloire des fidèles, en disant : Et comme il est écrit ; (Isaïe, LXIV, 4), où notre Vulgate porte (verset 4) : "Aucun oeil n’a vu, excepté vous, Seigneur, ce que vous avez préparé à ceux qui vous aiment." Or il est facile de reconnaître que cette gloire de la vision est ignorée de l’homme, et cela de deux manières :

1. d’abord évidemment parce qu’elle n’est pas soumise aux sens de l’homme, où toute connaissance humaine prend sa source. L’Apôtre désigne deux de ces sens : A) celui de la vue qui sert à l’imagination (verset 9) : L’oeil n’a pas vu ; (Job, XXVIII, 7) : "Aucun oiseau n’a connu ses sentiers ; l’oeil du vautour ne les a pas aperçus" ; et cela pour la raison que ce n’est pas quelque chose de coloré ni de visible. B) Le sens de l’ouïe qui sert à la science (verset 9) : L’oreille n’a pas entendu, c’est-à-dire la gloire elle-même, parce qu’elle n’est ni un son ni une voix sensible ; (Jean V, 37) : "Jamais vous n’avez entendu sa voix ni vu l’éclat de sa beauté."

2. Il exclut ensuite la connaissance pure de cette gloire, en disant (verset 9) : Et il n’est pas monté jusqu’au coeur de l’homme.Or ceci peut s’entendre A) d’abord, en prenant « s’élever dans le coeur de l’homme » pour tout ce que l’homme connaît, de quelque manière que ce puisse être ; (Jér LI, 50) : "Que Jérusalem domine dans votre cœur !" Dans ce sens, il faudra entendre par « le coeur de l’homme », le coeur selon la chair ; (plus loin, III, 3) : Puisqu’il y a pas parmi vous des jalousies et des contestations, n’est-il pas visible que vous êtes charnels et que vous vous conduisez selon l’homme ? Il faut donc entendre que cette gloire non seulement n’est pas perçue par les sens, mais pas même par le coeur de l’homme charnel, selon cette parole de saint Jean (XIV, 17) : "[L’esprit de vérité] que le monde ne peut comprendre, parce qu’il ne le voit pas et qu’il ne le conçoit pas." B) On peut expliquer autrement ce passage : on dit avec justesse que ce qui de la partie inférieure parvient à l'intellect, par exemple élever des choses sensibles dont l’Apôtre vient de parler, que cela donc monte dans le coeur de l’homme, car les choses sont dans l’intelligence, suivant sa façon d’être, et par conséquent les choses inférieures le sont d’une manière plus élevée qu’elles ne sont en elles-mêmes ; en sorte que, quand l’intellect les saisit, dans un certain sens elles montent dans le coeur. De là cette parole (Isaïe, LXV, 17) : "Le passé ne sera plus dans ma mémoire et ne s’élèvera plus dans mon coeur." Mais, au contraire, les choses supérieures conçues par l’intellect sont en elles-mêmes d’une manière plus élevée qu’elles ne sont dans l’intellect ; quand donc elles sont saisies par l’intellect, dans un certain sens elles descendent ; (Jacques I, 17) : "Tout don parfait vient d’en haut et descend du Père des lumières." Ainsi donc, la connaissance de cette gloire ne venant pas des choses sensibles, mais de la révélation divine, l’Apôtre dit expressément : et il n’est pas monté jusqu’au coeur de l’homme, mais il est descendu, à savoir ce que Dieu a préparé, c’est-à-dire a prédestiné, à ceux qui l’aiment, parce que la récompense de la gloire éternelle, dans ce qu’elle a d’essentiel, est due à la charité ; (Jean XIV, 21) : "Celui qui m’aime sera aimé de mon Père, et je l’aimerai aussi, et je me manifesterai à lui." C’est en cette manifestation que consiste la plénitude de la gloire éternelle ; (Job, XXXVI, 33) : "Il annonce d’elle," c’est-à-dire de la lumière de la gloire, "à son ami, qu’elle est son partage" ; quant aux autres vertus, elles acquièrent leur efficacité pour mériter cette vie éternelle, en tant qu’elles sont vivifiées par la charité.

II° En disant (verset 10) : Mais pour nous, etc., il prouve l’explication qu’il a donnée de la sagesse divine, par rapport à ceux qui ont la foi. I. Il énonce ce qu’il veut établir ; II. il prouve sa proposition, à ces mots (verset 10) : Car cet Esprit.

I. Il dit donc d’abord : Il a été établi qu’aucun des princes de ce monde n’a connu la sagesse de Dieu ; mais, pour nous, Dieu nous l’a révélée par son Esprit, qu’il nous a envoyé, selon cette parole de saint Jean (XIV, 26) : "Mais le Consolateur, l’Esprit Saint, que mon Père vous enverra en mon nom, vous enseignera toutes choses" ; (Job, XXXII, 8) : "L’inspiration du Très-Haut donne la sagesse". Car l’Esprit Saint étant l’Esprit de vérité, comme procédant du Fils qui est la vérité du Père, il inspire la vérité à ceux auxquels il est envoyé, comme aussi le Fils envoyé par le Père fait connaître le Père, suivant cette parole de saint Matthieu (XI, 27) : "Nul ne connaît le Père, si n’est le Fils, et celui auquel le Fils a voulu le révéler."

II. Quand il ajoute (verset 10) : car cet Esprit, l’Apôtre prouve ce qu’il a avancé, à savoir que la sagesse est révélée aux fidèles par l’Esprit Saint. il montre que l°Esprit Saint est pour cela efficace ; il prouve qu’il l’a opéré dans les disciples de Jésus-Christ, à ces mots (verset 12) : Or nous n’avons.

Sur le premier de ces points, il énonce d’abord sa proposition ; ensuite il la développe, à ces mots (verset 12) : Qui d’entre les hommes, connaît, etc. ?

1. Il dit donc d’abord : Il a été avancé que Dieu, par son Esprit Saint, nous a révélé sa sagesse. La chose a été possible ; car (verset 10) : cet Esprit pénètre tout ; ce que toutefois il ne faut pas entendre en ce sens que Dieu recherche comment les choses arrivent, mais qu’il connaît chaque chose, quelle qu’elle soit, parfaitement et dans son essence, comme l’homme connaît lorsqu’il approfondit avec soin. C’est ainsi qu’on lit au livre de la Sagesse (VII, 22 et 23) : "L’Esprit d’intelligence est saint ; il voit tout, il renferme en soi tous les esprits, les intelligents, les purs et les plus subtils" ; il connaît parfaitement non seulement les choses créées, mais encore les profondeurs de Dieu L’expression « profondeur » indique ce qui est caché en Dieu, et non pas ce que nous font connaître de lui les créatures, qui semblent comme nous en retracer les premiers traits, selon cette parole du livre de la Sagesse (XIII, 5) : "La grandeur et la beauté de ses créatures ont pu faire connaître et rendre visible leur Créateur."

2. En disant (verset 11) : Qui d’entre les hommes connaît ? saint Paul prouve, par une similitude tirée de l’esprit humain, ce qu’il vient de dire de l’Esprit de Dieu, et dit : Qui d’entre les hommes connaît ce qui est dans l’homme ?, c’est-à-dire ce qui est caché dans son coeur, sinon l’esprit de l’homme qui est en lui ?, c’est-à-dire son intelligence. Les choses donc qui sont cachées à l’intérieur ne peuvent pas être entrevues. A) Cependant l’Apôtre dit en termes exprès : "Qui d’entre les hommes ?" pour que Dieu lui-même ne paraisse point exclu de cette connaissance des hommes ; car il est dit (Jér., XVII, 9) : "Le coeur de l’homme est corrompu, et qui peut le connaître? Moi, le Seigneur, qui sonde les coeurs et qui éprouve les reins !" Et en effet, Dieu seul connaît les secrets du coeur. Or il y a une raison évidente pour laquelle l’homme ne peut connaître ce qui est intérieurement caché dans le coeur d’un autre : c’est que la connaissance arrive à l’homme par les sens ; il ne peut par conséquent connaître ce qui est dans le coeur d’un autre qu’autant que des signes sensibles le lui manifestent, selon cette parole (I Rois, XVI, 7) : "L’homme voit ce qui paraît à l’extérieur, mais Dieu regarde le coeur." L’ange même, bon ou mauvais, ne peut savoir ce qui est caché dans le coeur, à moins qu’on ne le lui manifeste par quelques effets. La raison s’en trouve dans les paroles mêmes de l’Apôtre, qui dit que, si l’esprit de l’homme peut connaître ce qui est caché dans son propre coeur, c’est qu’il est, cet esprit, dans l’homme même. Mais un ange, bon ou mauvais, ne peut s’insinuer dans l'esprit de l’homme jusqu’à pénétrer dans son coeur et y opérer intérieurement, ce qui n’appartient qu’à Dieu seul. Dieu seul donc est initié aux secrets du coeur de l’homme, selon cette parole de Job (XVI, 20) : "Car j’ai dans le ciel un témoin, et celui qui connaît mon coeur habite au plus haut des cieux." B) En second lieu, saint Paul adapte cette similitude à l’Esprit de Dieu, en disant (verset 14) : De même donc, personne ne connaît ce qui est de Dieu, c’est-à-dire ce qui est caché en Dieu lui-même, sinon l’Esprit de Dieu, selon cette parole de Job (XXXVI, 26) : "En vérité, Dieu est grand; il surpasse toute notre science." Mais de même que ce qui est dans le coeur d’un homme peut être manifesté à un autre par des signes sensibles, ainsi ce qui est de Dieu peut être connu de l’homme par des effets sensibles (Sag., XIII, 5) : "La grandeur et la beauté des créatures, etc." Mais l’Esprit Saint, qui est en Dieu, comme consubstantiel au Père et au Fils, voit par lui-même les secrets de la Divinité, selon cette parole de la Sagesse (VII, 22) : "Car il y a en elle," c’est-à-dire dans la sagesse de Dieu, "un Esprit d’intelligence" qui est saint, qui peut tout, qui voit tout.

Enfin, lorsqu’il dit (verset 12) : Or nous etc., saint Paul fait voir comment on reçoit la connaissance de l’Esprit Saint, en disant : bien que nul homme ne puisse par lui-même savoir ce qui est de Dieu, nous, cependant, par l’Esprit Saint, c’est-à-dire remplis de cet Esprit, nous n’avons pas reçu l’esprit du monde, mais l’Esprit de Dieu." Sous ce terme d’esprit, on comprend une certaine force vitale, intelligente, motrice. L’esprit du monde peut donc être appelé la sagesse de ce monde, l’amour du monde, qui porte l’homme à faire ce qui est du monde ; or les saints apôtres n’ont pas reçu cet esprit, eux qui ont méprisé et foulé aux pieds le monde, mais ils ont reçu l’Esprit Saint, qui a éclairé et enflammé leurs coeurs en les portant à aimer Dieu, selon cette parole de saint Jean (XIV, 26) : "Le Consolateur, l’Esprit Saint que mon Père enverra en mon nom, etc." ; et (Nombres, XIV, 24) : "Mon serviteur Caleb, qui, plein d’un autre Esprit, m’a toujours suivi, je l’introduirai dans cette terre". L’esprit du monde, au contraire, ne sait qu’égarer, suivant cette parole d’Isaïe (XIX, 3) : "L’esprit de l’Egypte s’évanouira en elle, et je renverserai toute sa prudence." Or c’est de l’Esprit de Dieu que (verset 12) nous avons obtenu de connaître les dons que Dieu nous a faits, en sorte que nous savons des choses divines, autant qu’il a été donné à chacun de nous ; car (Ephés., IV, 7) : "La grâce a été donnée à chacun de nous selon la mesure du don du Christ." On peut entendre encore que l’Esprit de Dieu est donné aux saints afin qu’ils discernent les dons spirituels, que ne connaissent pas ceux qui n’ont pas reçu le même Esprit ; (Apoc., II, 47) : "Je donnerai au vainqueur la manne cachée que personne ne connaît, sinon celui qui la reçoit." L’on peut par là reconnaître que, comme "personne ne connaît le Père, si ce n’est le Fils et celui à qui le Fil l’a voulu révéler" (Matthieu XI, 27), ainsi personne ne connaît ce qui est du Père et du Fils, si ce n’est l’Esprit Saint et ceux qui l’ont reçu, parce que, de même que le Fils est consubstantiel au Père, ainsi l’Esprit Saint est consubstantiel aux deux autres personnes.

Leçon 3 : 1 Corinthiens II, 13-16 — Une sagesse spirituelle et non animale
SOMMAIRE : L’Apôtre prêche la sagesse de Dieu parmi les parfaits, parce que l’homme animal ne discerne pas ce qui est de l’Esprit de Dieu.

13. Et nous les annonçons non avec les doctes discours de la sagesse humaine, mais avec ceux que l’Esprit enseigne, traitant spirituellement les choses spirituelles.

14. Or l’homme animal ne connaît pas les choses qui sont de l’Esprit de Dieu. Elles lui paraissent une folie, et il ne les peut comprendre, parce que c’est par une lumière spirituelle qu’on en doit juger.

15. Mais l’homme spirituel juge de et n’est jugé par personne.

16. Car qui connaît l’esprit du Seigneur, et qui peut l’instruire? Mais pour nous, nous avons l’esprit du Christ.

Saint Paul vient de dire : Nous prêchons la sagesse aux parfaits ; après avoir expliqué quelle est cette sagesse, inconnue aux mondains, mais connue des saints, il expose maintenant les principes d’après lesquels les saints prêchent cette sagesse aux parfaits. Il énonce ce qu’il veut établir ; II° il en assigne ensuite la raison, à ces mots (verset 14) : Or l’homme animal, etc.

Sur le premier de ces points, I. il rappelle d’abord la manifestation des choses révélées, en disant : Il a été établi que nous avons reçu l’Esprit de Dieu afin de connaître les dons que Dieu nous a faits, c’est-à-dire : Ce qui a été révélé par l’Esprit Saint, voilà ce que nous prêchons ; car cette révélation leur a été faite afin qu’elle soit utile. De là (Actes, II, 4) : "Ils furent tous remplis de l’Esprit Saint, et ils commencèrent à parler."

II. Il indique le mode de transmission, en excluant d’abord celui qui n’est pas convenable (verset 13) : et nous l’annonçons non avec les discours éloquents de la sagesse humaine, c’est-à-dire nous ne nous appuyons pas, pour prouver notre doctrine, sur des paroles disposées d’après les règles de la sagesse humaine et pour la beauté de l’élocution et pour la subtilité des raisonnements ; (Isaïe, XXXIII, 19) : "Vous ne verrez pas un peuple au langage obscur." Ensuite il détermine le mode qui est convenable (verset 13) : mais avec les discours qu’enseigne l’Esprit," c’est-à-dire selon que l’Esprit Saint nous instruit intérieurement, nous qui parlons, et selon qu’il éclaire les coeurs des auditeurs afin qu’ils comprennent ; (Jean XVI, 13) : "Lorsque l’Esprit de vérité sera venu, il vous enseignera toute vérité."

III. Enfin il indique les auditeurs (verset 13) : exprimant les choses spirituelles à ceux qui sont spirituels ; comme s’il disait : par une juste compensation nous donnons l’enseignement spirituel à ceux qui sont spirituels, auxquels cet enseignement convient ; (II Tim., II, 2) : "Donnez le dépôt à des hommes fidèles qui soient eux-mêmes capables d’en instruire les autres." Or l’Apôtre appelle ici spirituels ceux que plus haut il a appelés parfaits, parce que l’Esprit Saint perfectionne les hommes dans la vertu ; (Psaume XXXII, 6) : "C’est le souffle de sa bouche qui a produit toute leur vertu."

II° En disant (verset 14) : Or l’homme animal, etc., saint Paul donne la raison de ce qu’il avance. I. Il montre pourquoi les choses spirituelles ne doivent pas être communiquées à ceux qui sont charnels ; II. pourquoi on doit les enseigner à ceux qui sont spirituels, à ces mots (verset 15) : Mais l’homme spirituel, etc.

I. Sur la première proposition, il fait un raisonnement ; il le développe, à ces mots (verset 14) : Elles lui paraissent une folie,etc ...

Voici quel est le raisonnement de saint Paul : On ne doit donner à personne un enseignement qu’il ne puisse comprendre ; or ceux qui sont charnels ne peuvent pas s’élever aux enseignements spirituels donc on ne doit pas les leur donner. C’est ce qu’il dit (verset 14) : L’homme animal ne perçoit pas les choses de Dieu, etc. ; par conséquent il y a une juste raison qui ne permet pas de les leur donner.

A) Il faut ici savoir d’abord ce que l’on entend par l’homme animal. Remarquons que l’âme est la forme du corps ; on entend donc par forces propres de l’âme les actes des organes corporels, c’est-à-dire les forces sensibles. Ainsi l’on donne le nom d’homme animal à celui qui est conduit par ces sortes de forces, parmi lesquelles se trouvent les forces appréhensive et appétitive ; voilà pourquoi l’homme peut être animal de deux manières : a) d’abord quant à la force appréhensive, et, sous ce rapport, on l’appelle animal par les sens ; car, comme le dit la Glose, l’homme juge de Dieu selon les apparences du corps, la lettre de la loi, ou enfin la raison philosophique, toutes connaissances qui viennent des forces sensibles. b) On peut ensuite appeler l’homme animal quant à la force appétitive, à savoir lorsqu’il ne se porte qu’à ce qui dépend de l’appétit sensible ; alors l’homme tel est appelé animal en raison de sa vie, parce que, comme le dit encore la Glose, il suit les tendances dissolues de son âme, que l’esprit qui doit la régir ne maintient plus dans les bornes de l’ordre naturel. C’est de là que saint Jude dit (verset 19) : "Ce sont ces hommes qui se séparent eux-mêmes, hommes sensuels, et qui n’ont pas l’Esprit."

B) En second lieu, il faut examiner pourquoi ils sont ainsi, ceux qui ne peuvent percevoir les choses qui sont de l’Esprit de Dieu. On le voit facilement et quant au sens animal et quant à la vie animale ; car ces vérités dont l’Esprit Saint éclaire l’intelligence sont au-dessus du sens et de la raison de l’homme selon cette parole (Ecclésiastique III, 25) : "Beaucoup de merveilles qui dépassent l’esprit de l’homme sont mises devant vos yeux" ; par conséquent elles ne peuvent être comprises par celui qui ne s’appuie que sur la connaissance sensible. De plus, l'Esprit Saint enflamme la volonté pour lui faire aimer les biens spirituels en méprisant les biens sensibles ; par conséquent ceux dont la vie est animale ne peut goûter ces sortes de biens. Car, comme dit Aristote (IV° livre de la Morale), tel on est, telle on voit sa fin ; (Prov. XVIII, 2) : "L’insensé ne reçoit pas les paroles de la prudence, si vous ne lui parlez selon ce qu’il a dans le coeur" ; et (Ecclésiastique XXII, 9) : "C’est s’entretenir avec un homme qui dort que de parler de la sagesse à un insensé."

Quand l’Apôtre ajoute (verset 14) : Elles lui paraissent une folie, il développe ce qu’il a dit d’abord au moyen d’un exemple. Car, lorsqu’on repousse comme une folie les choses sages que l’on entend, c’est le signe qu’on ne les comprend pas. Donc, l’homme animal considérant comme une folie ce qui est de l’Esprit de Dieu, il est évident qu’il ne le comprend pas. Et voilà pourquoi saint Paul dit (verset 14) : Elles lui paraissent une folie, - à lui, c’est-à-dire à l’homme animal ; car il juge comme une folie ce qui est de l’Esprit de Dieu ; (Ecclésiastique X, 3) : "L’insensé qui marche dans sa voie, étant lui-même insensé, croit que tous les autres sont comme lui." Cependant, quand l’homme animal regarde comme une folie ce qui est selon l’Esprit, cela ne procède point de la rectitude de ses sens, de la même façon les sages regardent certaines choses comme une folie qui aux yeux des insensés paraissent une sagesse à cause de l’imperfection de leur intelligence, parce que l’homme livré au sens ne peut pas comprendre ce qui est au-dessus des sens, et l’homme livré aux choses de la chair n’estime bon que ce qui est délectable selon la chair ; aussi saint Paul ajoute-t-il (verset 14) : et il ne peut les comprendre ; (Psaume LXXXI, 5) : "Ils n’ont pas compris, ils n’ont pas su, ils marchent dans les ténèbres." L’Apôtre montre pourquoi ils ne peuvent comprendre, en ajoutant (verset 14) : car c’est par l’Esprit qu’on juge, c’est-à-dire l’examen des choses spirituelles se fait par l'esprit. Jamais, en effet, l’inférieur ne peut examiner et juger ce qui est d’un ordre supérieur, comme les sens ne peuvent juger ce qui est de l’intellect ; de même, ni les sens ni le raisonnement humain ne peuvent juger ce qui est de l’Esprit de Dieu. Il s’ensuit donc qu’on n’estime ces choses que par l’Esprit Saint, suivant cette parole du Psalmiste (XVII, 31) : "Les paroles du Seigneur sont éprouvées au feu," c’est-à-dire par l’Esprit Saint. L’homme animal, n’ayant pas l’Esprit Saint, ne peut donc juger des choses spirituelles, ni par conséquent les comprendre.

II. Quand saint Paul ajoute (verset 15) : Mais l’homme spirituel juge de tout, il donne la raison pour laquelle les choses spirituelles sont livrées à ceux qui sont spirituels. Il fait un raisonnement ; il en développe le principe, à ces mots (verset 16) : Car qui connaît, etc.?

Voici son raisonnement : on doit donner les choses spirituelles à celui qui peut en juger, selon ce mot de Job (XII, 11) : "L’oreille juge des paroles." Or tel est l’homme spirituel : donc on peut lui donner les choses spirituelles. C’est ce que dit saint Paul (verset 15) : L’homme spirituel juge de tout et n’est jugé par personne.

1. Il faut donc voir d’abord quel est l’homme qu’on peut appeler spirituel. Remarquons que nous appelons ordinairement esprits les substances incorporelles : ainsi, une partie de l’âme n’étant l’acte d’aucun organe corporel, à savoir la partie intellectuelle qui comprend l’intelligence et la volonté, on nomme cette partie de l’âme l’esprit de l’homme, bien que ce soit l’Esprit de Dieu qui éclaire l’intelligence et excite l’affection et la volonté de l’âme. On peut donc dire que l’homme est spirituel de deux manières : A) d’abord par son intelligence en tant que l’Esprit de Dieu l’éclaire. C’est dans ce sens qu’on lit dans la Glose : Celui-là est spirituel qui, soumis à l’Esprit de Dieu, connaît avec certitude entière et exactitude les choses spirituelles. B) ensuite par sa volonté en tant que l’Esprit de Dieu lui communique l’ardeur ; dans ce sens on dit aussi dans la Glose que la vie est spirituelle quand, ayant l’Esprit de Dieu pour guide, la volonté régit l’âme, je veux dire ses forces vives ; (Gal., VI, 1) : "Vous autres qui êtes spirituels, relevez votre frère avec douceur, etc. "

2. Il faut, en second lieu, chercher pourquoi l’homme spirituel juge de tout et n’est jugé par personne. Remarquons d’abord que celui qui se maintient dans la rectitude en toutes choses porte aussi sur chaque chose un jugement droit ; mais celui qui laisse défaillir en lui la rectitude est incertain dans son jugement. En effet, celui qui veille juge avec vérité et qu’il veille et qu’un autre dort ; mais celui qui dort n’a le jugement droit ni sur lui-même ni sur celui qui veille. Ainsi les objets ne sont pas tels qu’ils paraissent à celui qui dort, mais à celui qui veille. L’on peut raisonner de même de celui qui est sain et de celui qui est infirme, relativement à l’appréciation des saveurs ; de celui qui est faible et de celui qui est fort, pour l’appréciation de la pesanteur ; de celui qui est vertueux et de celui qui est plein de vices, quant aux devoirs à accomplir. C’est ce qui fait dire à Aristote (Morale, livre V) que celui qui est vertueux est la règle et la mesure de toutes les choses humaines, parce que, dans les choses humaines, chacune d’elles en particulier est telle que l’homme vertueux la juge. C’est aussi dans ce sens que l’Apôtre dit ici (verset 15) que Celui qui est spirituel juge de tout ; en d’autres termes, celui dont le Saint Esprit éclaire l’intelligence et détermine la volonté porte un jugement droit sur chacune des choses qui appartiennent au salut. Mais celui qui n’est pas spirituel a l’intelligence obscurcie et la volonté affaiblie à l’égard des biens spirituels ; aussi l’homme spirituel ne peut être jugé par celui qui ne l’est pas, pas plus que celui qui veille ne peut être jugé par celui qui dort. Du premier, la Sagesse (III, 8) dit que "Les justes jugeront les nations" ; quant au second, l’Apôtre dit (ci dessous, IV, 3) : Quant à moi, je me mets fort peu en peine d’être jugé par vous ou devant les tribunaux des hommes.

En ajoutant (verset 16) : Car qui connaît ? saint Paul développe son intention ; et d’abord il cite une autorité ; ensuite il l’applique à sa proposition, à ces mots (verset 16) : Mais nous, etc.

A) Il faut remarquer que pour juger quelqu’un, deux conditions sont nécessaires : a) premièrement que celui qui juge connaisse ce qui appartient à l’objet du jugement, car (Morale, livre I) chacun juge bien de ce qu’il connaît ; sur cela il est très bon juge. Il suit de là que personne ne peut juger l’esprit, c’est-à-dire la sagesse de Dieu qui juge tout. Aussi saint Paul dit-il (verset 16) : Car qui connaît la sagesse de Dieu ? comme s’il répondait : personne. En effet, la sagesse de Dieu excède tout désir de l’homme ; (Ecclésiastique I, 3) : "Qui a pénétré la sagesse de Dieu, cette sagesse qui précède toutes choses ?", et (Sag., IX, 17) : "Qui pourra connaître votre pensée, ô mon Dieu, si vous ne donnez vous la sagesse ?" b) En second lieu, il faut que celui qui juge soit supérieur à celui qui est jugé : c’est pourquoi le maître peut juger son serviteur et le précepteur son disciple. Ici encore il est évident que personne ne peut juger l’Esprit de Dieu ; aussi l’Apôtre dit-il (verset 16) : Ou qui peut l’instruire ?, comme s’il répondait : personne ; car la science de Dieu, il ne l’a reçue de personne, et bien plutôt il est la source de toute science ; (Job, XXV 3) : "à qui donnez-vous conseil ? sans doute à celui qui n’a pas assez de sagesse ?" Ces paroles de saint Paul paraissent tirées d’Isaïe (XL, 13) : "Qui a aidé l’Esprit du Seigneur ? qui lui a donné conseil ? qui lui a appris ce qu’il devait faire ? qui a-t-il consulté ? qui l’a instruit?"

B) L’Apôtre applique ce qu’il vient de dire à sa proposition, en ajoutant (verset 16) : Mais nous, à savoir qui sommes des hommes spirituels, nous avons reçu en nous la sagesse du Christ pour juger ; (Ecclésiastique XVII, 6) : "Il a créé en eux la science de l’Esprit ; il a rempli leur coeur de sagesse" ; en (Luc, XXIV, 32) il est dit que le Sauveur ressuscité ouvrit l’esprit aux disciples d’Emmaüs, afin qu’ils entendissent les Ecritures. Ainsi, l’Esprit de Jésus-Christ ne pouvant être jugé, conséquemment l’homme spirituel, qui a cet Esprit, ne peut être jugé par qui que ce soit.

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