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CHAPITRE 2 : Exemples de piété et de charité

Leçon 1 — Philippiens 2, 1 à 4 : Piété et charité
SOMMAIRE : L’Apôtre presse les Philippiens de compléter sa joie par leur piété envers Jésus-Christ, et leur charité envers le prochain. Il les conjure d’avoir les uns pour les autres une mutuelle sollicitude.

1. Si donc il y a quelque consolation dans le Christ, s’il y a quelque douceur et quelque soulagement dans la charité, s’il y a quelque union dans la participation du Saint esprit, s’il y a quelque tendresse et quelque compassion pour moi;

2. Rendez ma joie pleine et entière, étant tous parfaitement unis ensemble, n’ayant tous qu’un même amour, une même âme et les mêmes sentiments.

3. Ne faites rien par un esprit de contention ou de vaine gloire mais que chacun par humilité, croie les autres au-dessus de soi.

4. Que chacun ait égard, non à ses propres intérêts, mais à ceux des autres.

Saint Paul, dans ce qui précède, s’est donné lui-même comme exemple de patience et de sainteté; il cite ici, dans ce même but, l’exemple des autres. Il propose donc d’abord celui de Jésus-Christ; ensuite l’exemple de ses propres disciples, qu’il promet d’envoyer pour les encourager (verset 19) : Or j’espère qu’avec la grâce du Seigneur Jésus, etc... Sur la première partie, premièrement il fait une exhortation; secondement il propose un exemple (verset 5) : Soyez dans le même sentiment, etc... ; troisièmement il conclut sa proposition, par l’exemple de Jésus-Christ (verset 12) : Ainsi, mes bien-aimés, etc... Sur la première de ces subdivisions, il faut remarquer I° le moyen dont il se sert pour les déterminer; II° à quoi il les engage (verset 2) : Rendez ma joie complète, etc...

I° Afin de les déterminer, il emploie un quadruple motif : I. La dévotion envers Jésus-Christ ; II. La charité envers le prochain; III. Leur union particulière; IV. La compassion.

I. II dit donc (verset 1) : Si donc je puis attendre de votre part quelque consolation, etc... ; et les quatre motifs qu’il énumère à la suite, se rapportent tous à ce que l’Apôtre ajoute (verset 2) : Rendez ma joie complète, etc... Voici le sens : je désire recevoir de vous de la consolation; si donc il peut y avoir consolation pour moi, c'est-à-dire si vous voulez m’en procurer quelqu’une en Jésus-Christ, rendez ma joie parfaite ; (Isaïe, LXI, 3) : "pour avoir soin de ceux de Sion qui sont dans les larmes, etc..."; (2 Co I, 4) : "Il nous console dans tous nos maux, afin que nous puissions aussi consoler les autres, etc..."

II. A l’égard de la charité fraternelle il dit (verset 10) : S’il y a quelque soulagement dans la charité, rendez ma joie, etc... (Galates V, 22) : "Les fruits de l’Esprit sont la charité, la joie, la paix, etc..."; (Psaume CXXXII, 1) : "Que l’union des frères est douce et agréable, etc..."

III. Pour leur union particulière, cette union existe entre les hommes, qui font société sous divers rapports, comme les compagnons d’armes dans les entreprises militaires, et les véritables spirituels dans les biens spirituels. L’Apôtre dit donc (verset 1) : S’il y a quelque union dans la participation d’un même esprit, c'est-à-dire si cette union existe entre vous et moi, rendez ma joie parfaite, en d’autres termes : Je vous ai donné le sujet d’une grande consolation; si donc il y a société entre vous et moi, donnez-moi aussi un sujet de consolation ; (Ephés., IV, 3) : "Travaillant avec soin à conserver l’unité d’un même esprit par le bien de la paix" ; (Prov., XVIII, 24) : "L’homme dont la société est agréable sera plus aimé que le frère. 

IV. Enfin il fait appel à la compassion, lorsqu’il dit (verset 1) : S’il y a dans votre coeur quelque compassion pour moi ; (Coloss., III, 12) : "Revêtez-vous donc, comme élus de Dieu, saints et bien-aimés, d’entrailles de miséricorde, etc..."

II° L’apôtre explique ce à quoi il les engage.

I. Il le fait d’une manière générale, en disant (verset 2) : Rendez ma joie parfaite, etc... : en d’autres termes : J’éprouve de la joie, à votre occasion, pour le bien que j’ai vu et entendu de vous; mais quand ce bien aura sa perfection, ma joie augmentera et atteindra aussi sa perfection. Rendez-la donc parfaite, par votre progrès dans le bien.

II. Il exhorte en particulier à une charité réciproque. 

1° Mais l’unité, par rapport à la charité, consiste en deux points : à l’intérieur dans les sentiments, et à l’extérieur, dans les effets ; (I Jean III, 18) : "N’aimons pas de parole et de langue, mais par les oeuvres et en vérité." A) La première condition est désignée par l’Apôtre dans l’objet de la charité, lorsqu’il dit (verset 2) : Etant tous parfaitement unis de sentiment. En effet, la sagesse est la connaissance des causes supérieures, car il appartient à la sagesse de juger, ce que nul ne saurait faire, en s’écartant de la première cause; donc la sagesse est la connaissance des choses divines. Soyez donc unis de sentiments, c'est-à-dire ayez les mêmes sentiments par rapport aux choses de la foi ; (Rm XV, 5) : "Que le Dieu de patience et de consolation vous fasse la grâce d’être toujours unis de sentiments et d’affection les uns avec les autres, selon Jésus-Christ, pour pouvoir, d’une même voix, honorer Dieu." Or tel est l’effet de la charité unanime; aussi l’Apôtre ajoute-t-il (verset 2) : n’ayant tous qu’un même amour ; (Coloss., III, 14) : "Mais surtout, revêtez-vous de la charité, qui est le lien de la perfection." - B) Quant aux effets, deux choses sont nécessaires, à savoir un mutuel consentement sur le même objet, sur le plan des sentiments, et le jugement uniforme de la raison sur cet objet. - a) A l’égard du premier, l’Apôtre dit (verset 2) : N’ayant qu’une même âme, c'est-à-dire par rapport à ce qu’il faut faire ; (Psaume LXVII, 7) : "Il fait habiter ensemble ceux dont les moeurs sont les mêmes" ; (Rm XV, 6) : "afin que n’ayant qu’une même bouche, vous glorifiiez Dieu." - b) A l’égard du second (verset 2) : et les mêmes sentiments, expression qui diffère de ce qu’il vient de dire : n’ayant qu’une même âme, comme de cette autre n’ayant qu’un même amour.

2° Saint Paul leur recommande la vertu d’humilité; et d’abord il écarte tout ce qui est opposé à cette vertu; ensuite il engage à la pratiquer. - A) Ce qui est opposé à l’humilité est ce qui procède de l’orgueil; c'est donc particulièrement la contention extérieure, car les humbles se cèdent les uns aux autres ; (Proverbes XIII, 10) : "Il y a toujours des querelles parmi les superbes, etc..." ; (Jacques III, 16) : "Où il y a de la jalousie, et un esprit de contention, il y a aussi du trouble et toute espèce de mal." C’est ce qui fait dire à l’Apôtre (verset 5) : Ne faites rien par un esprit de contention. Ensuite la vaine gloire, car l’orgueil brûle de l’amour désordonné de sa propre gloire, même dans l’opinion des autres ; (Galates V, 26) : "Ne nous laissons pas aller à la vaine gloire, nous piquant les uns les autres, et étant envieux les uns des autres, etc..." ; (Jean, VIII, 50) : "Pour moi je ne recherche point ma propre gloire, etc..." Saint Paul dit donc ici (verset 5) : ou de vaine gloire.

B) Vient à la suite un avertissement (verset 5) : mais que chacun, par humilité, croie les autres au-dessus de soi, car ainsi qu’il appartient à l’orgueil de porter l’homme à s’élever au-dessus de soi, le propre de l’humilité est de le porter à s’abaisser à sa propre mesure.

Mais comment le supérieur pourra-t-il satisfaire à cette condition ? Ou il ne sait pas qu’il est supérieur, et quelle est sa valeur, et alors il n’est pas vertueux, car il manque de prudence; ou il le sait, et alors il ne peut regarder son inférieur comme lui étant supérieur. Il faut répondre que nul n’est tellement bon, qu’il n’y ait en lui quelque imperfection; et nul tellement mauvais, qu’il n’y ait en lui quelque bien. La préférence que le supérieur donne sur soi à un inférieur, ne doit donc pas être absolue, mais il faut que sur ce point il se dise intérieurement : peut-être y a t-il en moi quelque défaut qui ne se trouve point en lui. Saint Augustin, dans le livre de la Virginité a montré comment la vierge peut de cette manière se regarder comme inférieure à la femme mariée, parce que celle-ci peut être plus fervente. Supposé même que l’un soit de tout point parfait et l’autre mauvais; néanmoins, en vous comme en lui, il y a deux personnes, la vôtre et celle de Jésus-Christ; si donc vous ne le mettez pas au-dessus de vous en raison de sa personne, regardez-le comme tel en raison de la personne divine (Rm XII, 10) : "Prévenez-vous les uns les autres par des témoignages d’honneur."

3° Enfin l’Apôtre recommande la sollicitude réciproque en disant (verset 4) : [Que chacun ait égard], non à ses propres intérêts, etc... ; (1 Co XII, 25) : "Tous les membres conspirent mutuellement à s’entraider les uns les autres" ; (ib., XIII, v.5) : "La charité ne cherche point ses intérêts."


Leçon 2 — Philippiens 2, 5 à 8 : L'humilité
SOMMAIRE : L’Apôtre exhorte les Philippiens à pratiquer l'humilité, par l’exemple de Jésus-Christ dont il exalte la majesté et l’humilité.

5. Et soyez dans la même disposition et dans le même sentiment où a été le Christ Jésus,

6. Qui ayant la forme et la nature de Dieu, n’a pas retenu avidement son égalité avec Dieu

7. Mais il s’est anéanti lui-même en prenant la forme et la nature du serviteur, en se rendant semblable aux hommes, et étant reconnu pour homme par tout ce qui a paru de lui au-dehors.

8. Il s’est rabaissé lui-même, se rendant obéissant jusqu’à la mort, et jusqu’à la mort de la croix.

Après avoir fait sa recommandation, saint Paul exhorte ici les Philippiens, par l’exemple de Jésus-Christ à pratiquer l’humilité, Il engage donc d’abord à imiter cet exemple; ensuite il le fait ressortir (verset 6) : qui ayant la forme, etc...

I° Il dit donc : soyez humbles, comme je vous l’ai recommandé et pour y parvenir (verset 5) : Ayez en vous les mêmes sentiments, c'est-à-dire pratiquez par l’expérience, ce que nous reconnaissons en notre Seigneur Jésus-Christ. Remarquez que nous devons nous élever à ces sentiments par cinq dispositions, qui correspondent au cinq sens. Il faut donc premièrement contempler son éclat, afin que reflétant sa lumière, nous lui devenions semblables [Le contexte semble imposer que le latin porte « claritatem » et non « charitatem » ; si l’on maintient « charitatem », on peut traduire : contempler sa charité, afin qu’illuminés par lui, nous…] ; (Isaïe, XXXIII, 17) : "Ses yeux contempleront le roi dans l’éclat de sa beauté" ; (2 Co III, 18) : "Ainsi nous tous, n’ayant plus de voile sur le visage, et contemplant la gloire du Seigneur, etc..." Secondement écouter sa sagesse, afin d’obtenir la béatitude ; (III Rois, X, 8) : "Heureux ceux qui sont à vous; heureux vos serviteurs qui jouissent toujours de votre présence, et qui écoutent votre sagesse !" ; (Psaume XVII, 45) : "Il m’a obéi aussitôt qu’il a entendu ma voix." Troisièmement respirer la grâce de sa mansuétude, afin de courir à lui ; (Cantique I, 3) : "Entraînez-moi après vous, nous courrons à l’odeur de vos parfums." Quatrièmement goûter la douceur de sa tendresse, pour que nous soyons toujours en Dieu ses bien-aimés ; (Psaume XXXIII, 9) : "Goûtez et voyez combien le Seigneur est doux." Cinquièmement nous approcher de sa grandeur afin d’obtenir le salut ; (Mt IX, 21) : "Si je puis seulement toucher son vêtement, je serai guérie, etc." Que ces sentiments soient en vous, en le touchant pour ainsi dire, par l’imitation de ses oeuvres.

II° Quand l’Apôtre ajoute (verset 6) : qui ayant la forme de Dieu, etc..., il propose l’exemple de Jésus-Christ. Il rappelle I. sa majesté; II. son humilité (verset 7) : Il s’est anéanti lui-même, etc..., III. son exaltation (verset 9) : C’est pourquoi, etc...

I. Il rappelle donc quelle est sa majesté, afin de faire ressortir davantage son humilité. Or à propos de la dignité de Jésus-Christ, il fait remarquer deux choses, à savoir : la vérité de la nature divine et l’égalité de cette nature (verset 6) : Il n’a pas retenu.

1° Il dit donc : Jésus-Christ ayant la forme et la nature de Dieu, etc... Tout être, en effet, se constitue, quant au genre et à l’espèce, par la forme qui lui appartient : c'est de là que la forme exprime la nature de tout être. Donc avoir la forme de Dieu, c'est avoir la nature de Dieu : on entend par cette expression qu’il est vrai Dieu ; (I Jean, V, 20) : "Afin que nous connaissions le vrai Dieu, et que nous soyons en son vrai Fils". Mais il ne faut pas entendre qu’autre soit sa forme de Dieu, autre Dieu lui-même, parce que dans tous les êtres simples et matériels, la forme n’est pas distincte de l’être auquel elle appartient; et cela surtout en Dieu.

Cependant pourquoi l’Apôtre dit-il plutôt « dans la forme » que « dans la nature » ? C’est que cette expression convient aux noms particuliers du Fils, de trois manières. En effet, on l’appelle le Fils, le Verbe et l’image. Le fils est celui qui est engendré, et la fin de la génération, c'est la forme. Afin donc de montrer qu’il est le Fils parfait du Père, saint Paul dit : dans la forme, c'est-à-dire ayant parfaitement la forme de Dieu le Père. Semblablement, le mot utilisé n’est parfait que lorsqu’il conduit à la connaissance de la nature de la chose; on dit donc que le Verbe de Dieu est dans la forme de Dieu le Père, parce qu’il possède, dans son intégrité, toute la nature du Père. De même encore une image n’est parfaite que lorsqu’elle reproduit la forme de son objet ; (Hébreux I, 3) : "Comme il est la splendeur de sa gloire et la figure de sa substance, etc... "

2° Mais Jésus-Christ reproduit-il parfaitement cette forme ? Certainement car (verset 6) : il n’a pas retenu avidement son égalité avec Dieu. Or ceci pourrait s’entendre de deux manières : D’abord de la nature humaine; mais ce n’est point ainsi que l’entendait saint Paul, car ce serait une hérésie, puisqu’il y aurait usurpation, si on rapportait ces termes à la sainte humanité. Il faut donc l’expliquer de la seconde manière, c’est-à-dire de la nature divine, selon laquelle ces paroles se vérifient dans la personne de Jésus-Christ ; car il répugne, même à la raison, de prendre un autre sens. La nature de Dieu, en effet, n’est pas susceptible d’être reçue dans l’être matériel; si donc un être, quel qu’il soit, existant dans une nature, entre plus ou moins en participation avec elle, il appartient à la matière; or rien de semblable ne se trouve ici : il faut donc dire, qu’il n’a pas retenu avidement son égalité avec Dieu, parce qu’il est dans la forme de Dieu, et qu’il connaît sa nature. Et parce qu’il la connaît, il est dit (Jean, V, 18) : "Il se fait égal à Dieu." Mais ce ne fut point de sa part une usurpation, comme quand le démon et l’homme voulurent prétendre à cette égalité ; (Isaïe, XIV, 14) : "Je serai semblable au Très-haut, etc..." ; et (Genès., III, 5) : "Vous serez comme des Dieux." Dans ces cas il s’agissait bien d’usurpation, aussi Jésus-Christ est-il venu satisfaire pour cette usurpation ; (Psaume LXVIII, 5) : "J’ai payé ce que je n’ai pas pris."

II. Quand l’Apôtre ajoute (verset 7) : mais il s’est anéanti lui-même, etc..., il exalte l’humilité de Jésus-Christ. D’abord, dans le mystère de l’incarnation; ensuite, dans celui de la passion (verset 8) : Il s’est rabaissé lui-même, etc...

1° Sur le premier de ces mystères, saint Paul fait voir d’abord cette humilité; ensuite son mode et sa forme. Il dit donc : mais il s’est anéanti lui-même, etc... Cependant, puisqu’il y avait en lui la plénitude de la divinité, s’est il donc dépouillé de cette divinité ? Nullement, car il est demeuré ce qu’il était, mais il a pris sur lui ce qu’il n’était pas. Ce qu’il faut entendre toutefois dans ce sens, qu’il a assumé ce qu’il n’avait point, et non pas qu’il ait eu à prendre ce que déjà il possédait. De même, en effet, qu’il est descendu des cieux sans qu’il ait cessé d’y être, mais parce qu’il a commencé d’être dans un mode nouveau, sur terre ; ainsi s’est-il aussi anéanti, non pas en déposant la nature divine, mais en s’unissant la nature humaine. L’Apôtre s’est servi avec justesse de cette expression : il s’est anéanti, car le vide est opposé à la plénitude, or la nature divine possède la plénitude, puisqu’elle renferme toute la perfection de la bonté ; (Exode, XXXI, 19) : "Je vous ferai voir toutes sortes de biens." La nature humaine et l’âme de l’homme ne possèdent pas la plénitude, elles n’ont que la capacité d’y parvenir, car cette âme est comme une table rase; la nature humaine n’a donc que le vide. Ainsi l’Apôtre dit-il (verset 8) : Il s’est anéanti, parce Jésus-Christ s’est uni la nature humaine. - A) Il indique ainsi comment Jésus-Christ s’est uni cette nature, en disant (verset 7) : en prenant la forme et la nature de serviteur. L’homme, en effet, d’après sa création, est le serviteur de Dieu, et la nature humaine est la forme de ce serviteur ; (Psaume XCIX, 3) : "Sachez que le Seigneur est Dieu, etc..." ; (Isaïe, XLII, 1) : "Voici mon serviteur, etc..." ; (Psaume III, 4) : "Vous, Seigneur, vous êtes mon protecteur, etc..."

Pourquoi l’Apôtre dit-il plus adéquatement « la forme de serviteur », que « serviteur même » ? C’est que serviteur est le nom de l'hypostase ou de la personne : Jésus-Christ ne s’est point uni à elle, car il s’est uni à la nature. En effet, ce qui est uni est distingué de celui qui s’unit; le Fils de Dieu ne s’est donc pas uni l’homme parce qu’on donnerait ainsi à entendre que l’homme est distinct du Fils de Dieu, tandis que le Fils de Dieu s’est fait homme. Mais il a uni la nature à sa propre personne, afin que le même fût dans sa personne et Fils de Dieu et fils de l’homme.

B) Saint Paul indique ensuite la conformité de nature, en disant (verset 7) : en se rendant semblable aux hommes, à savoir dans leur espèce même ; (Hébreux II, 17) : "Il a fallu qu’il fût en tout semblable ses frères." Si l’on prétend qu’il y eut inconvenance pour Notre Seigneur Jésus-Christ de se revêtir de cette forme humaine, cela est vrai, en ce sens que cette union serait produite par la divinité et l’humanité, comme si la divinité et l’humanité se fussent réunies en une nature commune, car il s’ensuivrait, que la nature divine, si je puis parler ainsi, subirait un changement.

C) Enfin l’Apôtre détermine les conditions de la nature humaine, lorsqu’il dit (verset 8) : et étant reconnu pour homme, car il a pris, sauf le péché, toutes les imperfections de toutes les propriétés qui constituent l’espèce. Voici pourquoi il a été reconnu pour homme dans tout ce qui a pris du dehors, c'est-à-dire dans la manière d’être car il a eu faim, comme l’homme a faim, il a ressenti la fatigue et toutes les autres faiblesses de ce genre ; (Hébr., IV, III) : "Il a éprouvé comme nous toutes sortes de tentations, hormis le péché" ; (Baruch, III, 38) : "Après cela, il est apparu sur la terre, et il a conversé parmi les hommes." On peut rapporter l’expression "à l’extérieur" aux habitudes qui le forment. Ou bien encore : à l’extérieur parce qu’il a pris la nature humaine comme un vêtement. Or il y a quatre sortes d’habitudes. La première change celui en qui elle se trouve, sans que pourtant elle subisse elle-même de changement; ainsi change l’insensé par la sagesse. La seconde imprime et subit le changement : tel est l’aliment. La troisième ne subit ni ne fait subir de changement : ainsi l’anneau qu’on passe au doigt. La quatrième enfin reçoit le changement sans l’imprimer; par exemple le vêtement. C’est de cette dernière manière que la nature humaine est appelée, dans le Christ, « l’extérieur », car la nature divine a reçu cet extérieur, sans en être modifiée en aucune façon; toutefois la nature humaine a été changée en mieux, puisqu’elle a été remplie de grâce et de vérité ; (Jean I, 14) : "Nous avons vu sa gloire comme Fils unique du Père, étant plein de grâce et de vérité." L’Apôtre dit donc : en se rendant semblable aux hommes, de façon cependant qu’il n’a subi aucun changement, car il a été reconnu pour homme, par tout ce qui n paru de lui au dehors.

Remarquez que ce mot extérieur, etc..., a été pour plusieurs une occasion d’erreur. C’est de là qu’au III° livre des Sentences, distinction 6, on examine trois opinions. La première : que la nature humaine n’aurait été unie au Christ que comme un accident, ce qui est faux. Car la personnalité de la nature divine est devenue la personnalité de la nature humaine. Cette nature humaine n'a donc pas été unie à la nature divine de manière accidentelle, mais elle lui est attribuée substantiellement ; ce n’est pas que la divinité ne lui fut pas donnée d’une manière naturelle, mais parce qu’on dit d’elle qu’elle lui fut donnée substantiellement. De plus saint Paul réfute ici par avance l’erreur de Photin qui a prétendu que le Christ était simplement un homme et n’était pas né de la Vierge. En effet, il est dit (verset 6) : ayant la forme de Dieu ; le Christ était donc dans la forme de Dieu, avant de prendre celle de serviteur, qui le rend inférieur à son Père, puisqu’il n’a pas retenu, etc... Il demeure donc établi que c’est en prenant la forme de serviteur qu'il a pu mériter. Ici également se trouve réfutée l’erreur d’Arius, qui a soutenu que Jésus Christ était inférieur à son Père, car "il n’a pas retenu, etc... ; et celle de Nestorius, qui avança qu’il fallait voir dans l’incarnation du Verbe l’union d’habitation, c’est-à-dire Dieu habitant seulement dans l’homme, de sorte qu’autre est le Fils de Dieu, autre le Fils de l’homme. Mais Raban remarque que l’Apôtre appelle l’incarnation un anéantissement. Or il est certain que le Père et le Saint Esprit demeurent avec le Christ ; ils se seraient donc aussi anéantis ce qui est faux. De plus l’Apôtre dit : il s’est anéanti lui-même ; celui qui s’anéantit et celui qui est anéanti, est donc le même ; or tel est le Fils de Dieu, car il s’est anéanti lui-même ; l’union s’est don accomplie dans sa personne. Ici encore se trouve réfuté l’erreur d’Eutychès qui enseigna que des deux natures il ne résulte plus qu’une seule. Le Fils de Dieu n’aurait donc pas pris la forme de serviteur, mais quelque autre forme; ce qui est contraire à ce que dit saint Paul. Egalement l'erreur de Valentin, qui a dit que le Christ a apporté du ciel son corps, et celle d’Apollinaire qui prétendit qu’il n’avait pas d'âme, car alors il ne se fût pas rendu semblable aux hommes.

2° Quand saint Paul ajoute (verset 8) : Il s’est rabaissé lui-même etc..., il exalte l'humilité de Jésus-Christ dans le mystère de sa passion. Et d’abord il fait ressortir cette humilité; ensuite, son mode (verset 8) : se rendant obéissant, etc... - A) Le Christ est donc homme, et en même temps très grand, car il est à la fois Dieu et homme. Toutefois il s’est humilié ; (Ecclésiastique III, 20) : "Plus vous êtes grand, plus vous devez vous humilier en toutes choses, etc..." ; (Mt XI, 2) : "Apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur." - B) Le mode de l’humiliation, et le signe de l’humilité, c'est l'obéissance, car le propre des superbes est de suivre leur propre volonté. Le superbe cherche, en effet, l'élévation; or il appartient à ce qui est élevé, de n'être pas régi par un autre, et de le régir au contraire lui-même. Voilà pourquoi l’obéissance est opposée à l’orgueil. L’Apôtre voulant donc montrer la perfection de l’humilité et de la passion de Jésus-Christ, dit : Il s’est rendu obéissant, car, s’il eût souffert autrement que par obéissance, il n’eût pas été également digne d’être montré en exemple ; c'est, en effet, l’obéissance qui donne le mérite à nos souffrances.

Comment le Christ a-t-il pu se rendre obéissant ? Ce n’est point dans sa volonté divine, car elle est elle-même sa règle, mais dans sa volonté humaine, qui s’est réglée en tout sur la volonté de son Père ; (Mt XXVI, 39) : "Néanmoins qu’il en soit, non comme je veux, mais comme vous le voulez". Et c'est avec raison que saint Paul introduit dans la passion du Christ l’obéissance, car la première prévarication est venue par la désobéissance ; (Rm V, 19) : "Car comme plusieurs sont devenus pécheurs par la désobéissance d’un seul, ainsi plusieurs seront rendus justes par l’obéissance d’un seul" ; (Proverbes XXI, 28) : "Celui qui obéit sera victorieux dans ses paroles." Que l’obéissance, en Jésus-Christ, ait été grande et digne de louanges, la chose est évidente. Car l’obéissance est grande, quand, contre son propre mouvement, elle se soumet au commandement d’un autre; or le mouvement de la volonté humaine la porte à deux choses : à la vie et à l'honneur. Mais le Christ n’a pas refusé la mort ; (I Pierre, III, 18) : "Jésus-Christ a souffert la mort une fois pour nos péchés" ; il n’a pas non plus refusé l’ignominie, ce qui fait dire à saint Paul (verset 8) : [Il s’est rendu obéissant, jusqu’à la mort], et jusqu’à la mort de la croix," qui est le comble de l’ignominie (Sagesse II, 20) : "Condamnons-le à la mort la plus infâme." Ainsi donc il n’a repoussé ni la mort, ni le genre de mort le plus ignominieux.

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