1. Au reste, mes frères, réjouissez-vous dans le Seigneur. Il ne m’est pas pénible, et il vous est avantageux que je vous écrive les mêmes choses.
2. Gardez-vous des chiens; gardez-vous des mauvais ouvriers; gardez-vous des faux circoncis.
5. Car c'est nous qui sommes les vrais circoncis, puisque nous servons Dieu en esprit, et que nous nous glorifions dans le Christ-Jésus, sans nous flatter d’aucun avantage, que charnel.
4. Ce n’est pas que je ne puisse prendre moi-même avantage de ce qui n’est que charnel : et si quelqu’un croit le pouvoir faire, je le puis encore plus que lui. Ayant été circoncis au huitième jour, étant de la race d’Israël, de la tribu de Benjamin, né hébreu de parents hébreux; pour ce qui est de la manière d’observer la Loi, ayant été Pharisien;
6. Pour ce qui est du zèle, étant allé jusqu’à persécuter l’Eglise de Dieu; et pour ce qui est de la justice de la Loi, ayant mené une vie irréprochable.
7. Mais ce que je considérais comme un gain, m’a paru depuis, en regardant le Christ, une perte.
8. Je dis plus : Tout me semble une perte au prix de cette haute connaissance de Jésus-Christ mon Seigneur, pour l’amour duquel j’ai renoncé à toutes choses les regardant comme des ordures, afin que je gagne le Christ;
9. Et que je sois trouvé en lui…
Saint Paul a proposé les exemples à suivre par les Philippiens; il enseigne ici quels sont pour eux les exemples à éviter. Il fait trois choses : I° Il dit quels sont ceux qu’ils doivent éviter; II° il montre, par la conduite des saints, ce dont il faut se garder (verset 3) : Car c'est nous qui sommes les circoncis, etc…; III° il les engage à se préserver de ceux qu’ils regardaient comme dignes d’être imités (verset 17) : Rendez-vous mes imitateurs, etc…
I° La première partie se subdivise. L’Apôtre exprime I. le but de son enseignement; II. la nécessité où il s’est trouvé d’écrire (verset 1) : Il ne m’est pas pénible, et il vous est avantageux, etc… ; III. la raison de cette nécessité (verset 2) : Gardez-vous des chiens, etc...
I. L’intention de l’Apôtre, dans l’avertissement qu’il donne, est donc de détourner les Gentils convertis des observances légales, auxquelles quelques-uns les poussaient. C’est ce qui lui fait dire (verset 1) : O mes frères, à savoir par la foi, quant au reste, c'est-à-dire après les recommandations que je vous ai faites, dans ce qui précède, réjouissez-vous en notre Seigneur seulement, et non dans les observances légales ; (Habac., III, 18) : "Pour moi, je me réjouirai dans le Seigneur, et je tressaillirai de joie en Dieu, mon Sauveur, etc…
II. Voilà pourquoi, ce que je vous ai dit, lorsque j’étais au milieu de vous, il ne m’est pas pénible, mais avantageux pour vous, que je vous l’écrive, aujourd’hui que je suis absent. Car les paroles passent facilement, mais ce qui est écrit demeure ; (Ecclésiastique XXXVIII, 25) : "Ecrivez, au temps du repos, les enseignements de la sagesse" ; (Jude, I, 3) : "Ayant souhaité avec une grande ardeur de vous écrire touchant le salut qui nous est commun, je m’y trouve maintenant obligé par nécessité, etc…" ; (Rm XV, 15) : "Cependant je vous ai écrit ceci, mes frères, avec un peu de liberté, pour vous faire ressouvenir de, etc…"
III. La cause de cette nécessité, c'est que les séducteurs vous pressent; il est donc indispensable de vous écrire la vérité avec plus d’instance. C’est pourquoi il dit (verset 2) : Gardez-vous, c'est-à-dire prenez attention, etc…
De ceux dont il faut se garder, il signale
1° la folle cruauté de coeur; ce qui lui fait dire (verset 2) : des chiens. Glose : Il est de la nature du chien d’aboyer aussitôt qu’il est en colère, non pour une cause raisonnable, mais par habitude. Ainsi font les séducteurs (Isaïe, LVI, 11) : "Ce sont des chiens qui ont perdu toute honte, et qui ne se rassasient jamais; les pasteurs même n’ont aucune intelligence, etc..." ; (Apoc., XXII, 15) : "Dehors les chiens, etc..."
2° La dissémination de leur doctrine perverse (verset 2) : Gardez-vous des mauvais ouvriers, car ils ne travaillent pas avec fidélité dans la vigne du Seigneur, et ne répandent pas de bonne semence dans le champ ; (Mt XIII, 28) : "C’est l’ennemi qui a semé cette ivraie, etc..."; (2 Tm II, 15) : "Mettez-vous en état de paraître devant Dieu, etc…"
3° Les dissensions qu’ils ont causées (verset 2) : Gardez-vous des faux circoncis. L’Apôtre sert de ce terme pour les stigmatiser, car ils prêchent une circoncision, qui ne peut subsister avec la grâce de Jésus-Christ ; (Galat., V, 2) : "Si vous vous faites circoncire, Jésus-Christ ne vous servira de rien;" faisant donc allusion au mot lui-même, il dit incision, comme s’ils n’avaient plus la circoncision, mais seulement une incision.
II° Quand saint Paul ajoute (verset 5) : Car c'est nous, etc…, il fait voir I. comment ceux qu’il condamne, sont évités par les saints, d’abord par tous; II. comment il les évite lui-même (verset 4) : Ce n’est pas que, etc...
I. Il dit donc : J’ai avancé qu’ils n’avaient qu’une incision, et que nous sommes la véritable circoncision (verset 3) puisque nous servons Dieu en esprit, etc... Il y a donc deux sortes de circoncisions, à savoir, celle du corps et celle de l’esprit ; (Rm II, 18) : "Car le Juif véritable n’est pas celui qui l’est au dehors, et la véritable circoncision n’est pas celle qui se fait dans la chair, et qui n’est qu’extérieure. Mais le vrai Juif est celui qui l’est intérieurement, et la circoncision est celle qui se fait par l’esprit, non selon la lettre de la loi, etc..." La circoncision de la chair est donc celle qui retranche les superfluités de la chair, et la circoncision de l’esprit celle par laquelle le Saint-Esprit retranche les superfluités des convoitises intérieures. C’est ce qui fait dire à saint Paul (verset 3) : Car c'est nous qui sommes, etc… à savoir devant Dieu qui nous a circoncis intérieurement ; (Rm I, 9) : "Dieu que je sers par mon esprit dans l’Evangile de son Fils m’est témoin, etc..."; (1 Co XIV, 15) : "Je chanterai de coeur les cantiques; je les chanterai aussi avec intelligence; je prierai de coeur, je prierai aussi d’intelligence, etc..." La circoncision, en effet, a été donnée, ainsi qu’il a été démontré dans l’épître aux Romains, (ch. IV, 16) comme le signe de la foi d’Abraham, c'est-à-dire afin de manifester la vérité de sa foi qui fut une foi par rapport à sa race future ; (Galates III, 16) : "Or les promesses de Dieu ont été faites à Abraham, etc..." La circoncision est donc le signe de la foi d’Abraham à l’égard du Christ, celui-là donc est circoncis, qui est intérieurement renouvelé par l’Esprit Saint en Jésus-Christ, vérité de la circoncision ; (Coloss., II, 11) : "C’est en lui aussi que vous avez été circoncis, d’une circoncision qui n’est pas faite par la main des hommes, qui ne consiste pas dans le retranchement d’une partie de la chair, mais de la circoncision qui est en Jésus-Christ, etc..." - (verset 3) : et (…) sans nous flatter d’aucun avantage charnel, c'est-à-dire dans la circoncision qui atteint la chair, parce que, comme dit saint Jean (VI, 63) : "C’est l’Esprit qui vivifie; la chair ne sert de rien." Le terme de « chair » par rapport à nous, s’entend quelquefois de la concupiscence charnelle; d’autres fois des soins que l’on donne à la chair; quelquefois encore des observances charnelles; et nous devons retrancher tout cela et ne pas nous glorifier dans ces observances.
II. Quand l’Apôtre dit ensuite (verset 4) : "Ce n’est pas que je ne puisse, etc..., il se donne lui-même en exemple. Et d’abord il établit la prééminence qui lui appartenait sous la Loi; ensuite il rappelle dans quel mépris il l’a tenue (verset 7) : Mais ce que je considérais, etc...
1° Il établit donc sa prééminence d’abord en termes généraux ensuite il l’explique par parties (verset 5) : Ayant été circoncis au huitième jour, etc... - 1. Sur le premier de ces points, A) Il exprime la confiance qu’il avait pu mettre dans les observances légales, en disant : Nous ne devons pas mettre là notre confiance, bien que je puisse prendre moi-même avantage, si je voulais, [de ce qui n’est que charnel], car si les autres osent s’attribuer quelque chose (je veux bien faire une imprudence) je puis être aussi hardi qu’eux, comme il est dit en II, 21. - B) Et même avec plus de succès qu’eux, car j’ai plus de droit ; (2 Co XI, 23) : "Quand je devrais faire une imprudence, tout cela je le suis plus qu’eux." L’Apôtre fait ici tout ressortir, afin de renverser plus efficacement les observances légales. Beaucoup, en effet, méprisent, ou ce qu’ils ne connaissent pas, ou ce qu’ils ne possèdent pas; et alors leur jugement est sans valeur; mais on juge avec autorité quand possédant un avantage, on le méprise, et on n’en tire point un sujet de se glorifier. Si donc l’Apôtre avait été sans considération sous le règne des observances légales, on aurait pu dire que c'était pour cette raison qu’il était venu à l’Evangile.
2° Aussi fait-il ressortir sa prééminence dans cet état, A) quant à la race; B) quant à sa condition (verset 5) : pour ce qui est de la Loi, etc... - A) Quant à sa race, l’Apôtre en marque la prééminence sous trois rapports. a) Quant au signe qui la consacre, car il a été (verset 5) : circoncis le huitième jour ; (Gen., XVII, 10) : "Afin que cette circoncision soit la marque de l’alliance que je fais avec vous, etc..." Il dit : le huitième jour, parce qu’entre les prosélytes et ceux qui étaient de la race d’Abraham, il y avait cette différence, que les premiers n’étaient point circoncis le huitième jour, mais lorsque déjà adultes, ils se convertissaient. Les seconds étaient circoncis le huitième jour, comme le prescrivait la Loi ; (Gen., XVII, 12) : "L’enfant de huit jours sera circoncis parmi vous." Ainsi donc saint Paul n’était pas un prosélyte, mais un Israélite véritable. b) Quant à la race elle-même : d’abord quant à la nation (verset 5) : de la race d’Israël. Deux nations, en effet, étaient descendues d’Abraham, l’une par Isaac, l’autre par Ismaël. De la première étaient sorties deux autres nations, l’une par Esaü, l’autre par Jacob. Mais les deux races, d’Esaü et d’Ismaël n’obtinrent pas l’héritage, ce fut le seul Jacob, appelé aussi Israël. C’est ce qui fait dire à saint Paul (verset 5) : de la race d’Israël ; (2 Corinthiens XI, 22) : "Sont-ils Israélites ? Je le suis aussi"; de plus quant à la tribu. Car dans Israël quelques-uns descendaient des servantes, c'est-à-dire de Bala et de Zelpha, les autres des femmes libres, c'est-à-dire de Lia et de Rachel, et parmi ces derniers, quelques-uns étaient demeurés fidèles dans le culte de Dieu, à savoir Lévi, Juda et Benjamin; les autres tribus s’étaient, au temps de Jéroboam, livrées au culte des idoles. La tribu de Benjamin était donc privilégiée, parce qu’elle avait conservé la foi, qu'elle venait d’une épouse chérie et que le temple avait été bâti dans la partie du sol qui lui appartenait ; (Deut. XXXIII, 12) : "Benjamin, le bien-aimé du Seigneur demeurera en lui avec confiance; le Seigneur habitera en lui tout le jour comme dans sa chambre nuptiale, et il se reposera entre ses bras, etc…" ; (Gen., XLIX, 27) : "Benjamin sera semblable à un loup ravissant : Il dévorera la proie le matin, et le soir il partagera les dépouilles," figure de Paul, qui pendant un temps persécuta l’Eglise. c) Enfin, quant au nom et à la langue, (verset 5) : né Hébreu. Des auteurs font venir le mot hébreu, d’Abraham, saint Augustin entr’autres, mais il s’est rétracté. Ce nom dérive plutôt d’Héber, dont il est parlé dans la Genèse (XI, 14). Il est évident du reste que ce nom ne vient pas d’Abraham, puisque Abraham lui-même est appelé de ce nom (Gen., XIV, 13) : "Un homme vint le dire à Abraham Hébreu." La Glose remarque sur la Genèse (XI, 9), qu’au temps d’Héber, le langage de toutes les nations fut divisé, et, que la langue, qui existait auparavant, resta dans la famille de cet Héber et se conserva dans le culte du Dieu unique, parmi tous les Hébreux. Saint Paul était né aussi de parents Hébreux. II dit donc (verset 5) : né Hébreu de parents Hébreux.
B) Ensuite l’Apôtre fait ressortir sa prééminence sous le rapport de sa manière de vivre. - a) Et d’abord quant à la secte, (verset 5) : pour ce qui est de la Loi, étant Pharisien. Il y avait, en effet, chez les Juifs trois sectes, à savoir, celle des Pharisiens, celle des Sadducéens et celle des Esséniens. Les Pharisiens se rapprochaient davantage de la vérité, car les Sadducéens niaient la résurrection et ne croyaient à l’existence ni des anges ni à celle des Esprits. Les Pharisiens, eux, admettaient l’une et l’autre de ces vérités, ainsi qu’il est dit au ch. XXIII, 8 des Actes. Cette dernière secte parait donc en cela digne de préférence. Il est dit aussi aux Actes (XXVI, 5) qu’il était Pharisien : "j’ai vécu en Pharisien, faisant profession de cette secte qui est la plus approuvée de notre religion." b) Quant au zèle que témoignèrent les Juifs, bien que ce zèle ne fût pas selon la science, pour persécuter les Chrétiens. C’est ce qui lui fait dire (verset 6) : "pour ce qui est du zèle, étant allé jusqu’à persécuter l'Eglise" ; (Galates I, 23) : "Celui qui autrefois nous persécutait, annonce maintenant la foi qu’il s’efforçait alors de détruire" ; (Actes, XXVI, 9) : "Pour moi j’avais cru qu’il n’y avait rien que je ne dusse faire contre le nom de Jésus de Nazareth; et c'est ce que j’ai fait dans Jérusalem, où j'ai mis en prison plusieurs des saints, etc…" ; et encore (1 Co XV, 9) : "Je ne suis pas digne d’être appelé Apôtre, parce que j’ai persécuté l’Eglise de Dieu" – c) Quant à l’innocence de sa vie (verset 6) : Et pour ce qui est de la justice, etc… Or cette justice consiste dans les observances extérieures; mais la justice de la foi provient du cœur ; (Actes XV, 9) : "ayant purifié leur coeur par la foi." Quant à la justice extérieure, l’Apôtre a vécu dans l’innocence, c'est pourquoi il dit : irréprochable, etc… ; mais il n’a pas dit : sans péché, parce que le sujet de reproche c'est le péché de scandale donné au prochain, dans les devoirs qui sont extérieurs ; (Luc, I, 6) : "Ils marchaient (Elizabeth et Zacharie) dans la voie de tous les commandements et de toutes les ordonnances du Seigneur, d’une manière irrépréhensible." Ceci n’est donc point opposé à ce qu’on lit (Ephes., II, 3) : "Car nous avons tous été autrefois, etc.", car alors il n’avait pas la véritable justice qui provient de la foi, et rend l’homme pur, mais seulement la justice qui vivent de la Loi.
2° Quand l’Apôtre dit (verset 7) : "Mais ce que je considérais, etc..., il rappelle le mépris qu’il a fait de sa prééminence en ce qui vient de la Loi. Il donne le motif pour lequel il a méprisé les observances légales, d’abord en général; ensuite en particulier (verset 8) : Je dis plus, etc... - 1. Il dit donc (verset 7) : Ce que je considérais alors, etc...., c'est-à-dire ce que je regardais comme grand, à savoir, d’être Pharisien, etc..., je l’ai regardé depuis comme une perte, en envisageant Jésus-Christ, c'est-à-dire j’estime que cela devient pour moi une occasion perte. Les observances légales qui, au temps de la Loi, avaient leur efficacité, sont, en effet, depuis Jésus-Christ, devenues nuisibles. C’est pourquoi il les appelle une perte. Et le motif, c'est Jésus-Christ ; il dit donc : en envisageant le Christ. -2. Il en explique la raison : c'est d’abord pour connaître Jésus-Christ, et ensuite pour arriver à lui. - A) Sur la première de ces fins, il dit (verset 8) : Je dis plus, tout me semble une perte, ce qui est véritable quand on met sa confiance dans les observances. Et ainsi ce que j’ai fait dans le temps, je le regarde aujourd’hui comme une perte, et cela par le désir que j’ai de la science véritable de Jésus-Christ mon maître ; (1 Co II, 2) : "Je n’ai pas fait profession de savoir autre chose parmi vous, que Jésus-Christ et Jésus-Christ crucifié." Et pour obtenir cette éminente connaissance, etc..., parce qu’elle surpasse toutes les autres sciences. On ne peut, en effet, savoir rien de mieux que le Verbe de Dieu, "en qui sont renfermés tous les trésors de la sagesse et de la science" (Coloss., II, 3). B) Sur la seconde, il ajoute (verset 8) : pour l’amour duquel je me suis privé de toutes choses, etc... Et d’abord il montre que pour acquérir Jésus-Christ il a méprisé les observances légales; ensuite qu’il peut en effet l’obtenir (verset 9) : n’ayant point une justice, etc... Il dit donc (verset 8) : Tout me semble une perte, je regarde toutes choses comme telles, et comme de vil prix; et cela pour gagner Jésus Christ, c'est-à-dire pour la posséder et m’unir à lui par la charité.
9 N’ayant point une justice qui me soit propre, et qui me soit venue de lui, mais ayant celle qui naît de la foi en Jésus-Christ, cette justice qui vient de Dieu par la foi;
10. Et que je connaisse Jésus-Christ, avec la vertu de sa résurrection et la participation de ses souffrances, étant rendu conforme à sa mort;
11. Afin que je puisse parvenir, de quelque manière que se soit, à la résurrection des morts.
12. Ce n’est pas que je sois arrivé au terme ou que je sois parfait; mais je poursuis ma course pour tâcher d’atteindre là où le Seigneur Jésus-Christ m’a destiné en me prenant.
13. Non, mes frères, je ne pense point encore avoir atteint où je tends. Mais tout ce que je fais maintenant, c'est qu’oubliant ce qui est derrière moi, et m’avançant vers ce qui est devant moi,
14 Je cours incessamment vers le haut de la carrière, pour remporter le prix de la félicité du ciel, à laquelle Dieu nous a appelés par Jésus-Christ.
Saint Paul a montré plus haut qu’il fallait mépriser pour Jésus-Christ les avantages acquis, et comment il s’efforçait de le connaître et de le posséder. Il se propose ici d’établir et de développer spécialement ce qu’il vient de dire, comment il désire gagner Jésus-Christ et arriver en lui I° par la justice; II° par le courage dans les souffrances (verset 10) : devenu conforme à sa mort, etc...
I° Sur le premier de ces points, il établit d’abord quelle est la justice à laquelle il a renoncé, ensuite quelle est la justice qu’il cherche (verset 9) : Mais, etc...
I. Observez qu’on considère quelquefois la justice comme une vertu spéciale par laquelle l’homme agit avec rectitude dans ce qui appartient aux habitudes ordinaires de la vie : prise dans ce sens elle dirige les actes. Car la tempérance a pour objet les passions intérieures; tandis que la justice s’exerce à l’égard d’autrui. D’autre part, la justice est encore une vertu, dans le sens général en tant qu’elle porte l’homme à observer la loi pour le bien commun; en ce sens elle est prise souvent, dans la sainte Ecriture, pour l’observance de la loi divine ; (Psaume CXVIII, 121) : "J’ai été équitable dans mes jugements, et j’ai gardé la justice," comprenez : j’ai observé la loi, que je pratiquais par amour, m’y ayant déterminé de moi-même : sous ce rapport la justice est une vertu. Elle ne l’est plus, si on l’observe, pour un autre motif, par exemple pour une cause extérieure, soit pour son propre intérêt, soit par crainte du châtiment, ou encore si on répugne à l'observer. D’après ceci, il y a deux sortes de justice : la justice morale et la justice de la loi, qui fait garder cette loi, non par amour, mais par crainte. C’est ce qui fait dire à saint Paul (verset 9) : [que je sois trouvé en lui], n’ayant point une justice qui me soit propre, et qui soit venue de la Loi, parce que, suivant saint Augustin, « la moindre des différences qui séparent la Loi et l'Evangile, c'est que l'une est l’amour, l’autre la crainte » ; (Romains VIII, 15) : "Vous n’avez pas reçu l’Esprit de servitude qui vous retienne encore dans la crainte des esclaves, mais vous avez reçu un esprit d’adoption, etc... Mais si c'est votre justice, Paul, comment vient-elle la Loi ? L’Apôtre répond : Elle est certainement la mienne, car c'est par une vertu humaine, sans habitude aucune de la grâce intérieure qui justifie, que j’opère les oeuvres; d’ailleurs, elle vient de la Loi, parce que c’est la Loi qui me l’enseigne. Ou bien encore, elle est la mienne, parce que j’ai la présomption de me sauver par son moyen ; (Romains, X, 5) : "Car Moïse dit, touchant la justice qui vient de la loi, que celui qui en observera les ordonnances, y trouvera la vie."
II. De cette justice qu’il cherche, saint Paul explique trois choses : le moyen d’y parvenir, le principe d’où elle provient, le fruit qu’elle produit.
1° Son mode, c'est qu’on ne l’obtient que par la foi en Jésus-Christ ; (Rm V, 1) : "Etant donc justifiés par la foi, ayons la paix avec Dieu, par notre Seigneur Jésus-Christ" ; et encore (Rm III, 22) : "La justice de Dieu est donnée par la foi en Jésus-Christ, en tous ceux et sur tous ceux qui croient en lui."
2° L’auteur de cette justice, c'est Dieu lui-même, et non pas l’homme ; (Rm VIII, 33) : "C'est Dieu qui justifie" et (Rm IV, 5) : "la foi de celui qui, [sans faire des œuvres] croit en celui qui justifie le pécheur, lui est imputée à justice, selon le décret de la grâce de Dieu." C’est pourquoi l’Apôtre dit (verset 9) : cette justice qui vient de Dieu, etc... ; (Actes V, 32) : "et le Saint-Esprit que Dieu a donné à tous ceux qui lui obéissent."
3° Le fruit, c'est la connaissance que nous avons de Jésus Christ, l’efficacité de sa résurrection et la participation à ses souffrances. Or, on peut considérer ce fruit sous un double rapport, corrélatif à la double connaissance que nous pouvons en avoir. Premièrement en l’expliquant de la connaissance qui nous est donné de la voie, et dans ce sens il fait connaître par rapport à lui, d’abord sa personne, c'est-à-dire qu’il est vrai Dieu et vrai homme. C'est ce qui fait dire à saint Paul (verset 10) : et que je connaisse Jésus-Christ ; (Jean, XIV, 9) : "Il y a si longtemps que je suis avec vous et vous ne me connaissez pas, etc... Ensuite la gloire de sa résurrection, c'est pourquoi l’Apôtre dit (verset 10) : avec la vertu de sa résurrection, c'est-à-dire cette résurrection puissante opérée par sa propre vertu. Enfin comment nous devons l’imiter (verset 10) : et la participation de ses souffrances, c'est-à-dire pour que nous soyons associés à sa passion ; (I Pierre, II, 21) : "Jésus-Christ a souffert pour nous, vous laissant un exemple, afin que vous marchiez sur ses pas." Secondement en l’entendant de la connaissance d'expérience, et alors l’Apôtre commence a posteriori, exprimant d’abord ce qui est le dernier dans l’exécution, et le premier dans l’intention. En effet, la première connaissance est la connaissance de l’essence divine à laquelle conduit la foi ; (Jérémie XXXI, 54) : "Tous me connaîtront depuis le plus petit jusqu’au plus grand, dit le Seigneur, etc..." Saint Paul dit donc (verset 10) : pour le connaître. Comme ce ne sera pas seulement l’âme qui sera glorifiée, mais que le corps recevra aussi sa part de gloire, saint Paul ajoute ensuite (verset 10) : et la vertu de sa résurrection, c'est-à-dire la vertu qui nous fera ressusciter ; (1 Co XV, 14) : "Si Jésus-Christ n’est pas ressuscité, votre foi est donc vaine, etc..." Enfin la participation à ses souffrances, car nous saurons par expérience ce que vaut cette participation ; (1 Co I, 9) : "Dieu, par lequel vous avez été appelés à la société de son Fils Jésus-Christ, notre Seigneur, est fidèle."
II° Quand l’Apôtre ajoute (verset 10) : que je sois devenu conforme à sa mort, il explique comment il veut gagner Jésus-Christ et s’unir à lui en passant par sa passion. Et d’abord il exprime la condition; ensuite ses fruits (verset 11) : afin que je puisse parvenir, etc...
I. Il dit donc (verset 9) : Que je sois trouvé, n’ayant pas seulement la justice, mais (verset 10) : que je sois devenu conforme à sa mort, en sorte que je souffre pour la justice et la vérité, comme Jésus-Christ a souffert ; (Gal., VI, 17) : "Je porte imprimées sur mon corps les marques du Seigneur Jésus.
II. Les fruits consistent à pouvoir parvenir (verset 11) : en quelque manière que ce soit, à, etc... En effet, c'est par les souffrances supportées ici-bas que l’on parvient à la gloire ; (Rm VI, 5) : "Si nous avons été entés en la ressemblance de sa mort, nous serons aussi entés par la ressemblance de sa résurrection" ; (2 Tm II, 11) : "Si nous mourons avec Jésus-Christ, nous vivrons aussi avec lui; si nous souffrons avec lui, nous régnerons avec lui" ; (Rm VIII, 17) : Pourvu toutefois que nous souffrions avec lui, afin que nous soyons glorifiés avec lui, etc..." L’Apôtre dit : en quelque manière que ce soit, pour exprimer la difficulté, la peine, le travail ; (Mt VII, 14) : "La voie qui mène à la vie est étroite, et il y en a peu qui la trouvent, etc..."; (Amos, IV, 12) : "Préparez-vous, ô Israël, à aller au-devant de votre Dieu, etc..." Car le Christ est ressuscité par sa propre puissance, mais l’homme ne le peut faire par son pouvoir personnel, il lui faut la grâce de Dieu ; (Rm VIII, 11) : "Celui qui a ressuscité Jésus-Christ d’entre les morts, donnera aussi la vie à vos corps mortels, par son Esprit qui habite en vous." On peut aussi l’entendre de la rencontre des saints, alors qu’ils s’avancèrent au-devant de Jésus-Christ, quand il descendra des cieux pour le jugement.
III° Lorsqu’il dit (verset 12) : Ce n’est pas que j’aie déjà reçu ces dons, etc..., saint Paul explique comment l’accomplissement de son désir est différé. Et d’abord il exprime ce qu’il ressent; ensuite il excite les autres à concevoir les mêmes sentiments (verset 15) : Tout ce que nous sommes de parfaits, etc... La première partie se subdivise. L’Apôtre reconnaît I. comment il n’a pu atteindre encore la perfection intérieure; II. il l’explique (verset 13) : Frères, je ne pense point, etc...
I. Dans la première subdivision, il montre 1° qu’il n’est pas parvenu à la perfection; 2° qu’il y tend (verset 12) : mais je poursuis ma course, etc...
1° Dans cette double intention, il veut d’abord atteindre ce qu’il poursuit; ensuite en jouir, car il le poursuivrait sans but, s’il ne pouvait en jouir et s’y unir. C’est ce qui lui fait dire (verset 12) : Ce n’est pas pourtant que j’ai reçu ces dons, c'est-à-dire cette gloire que je cherche ; (Sagesse V, 17) : "Ils recevront de la main du Seigneur un royaume admirable et un diadème éclatant de gloire" - (verset 12) : ou que je sois déjà parfait ; (1 Co XIII, 10) : "Lorsque nous serons dans l’état parfait, ce qui est imparfait sera aboli."
On objecte qu’il est dit (Mt V, 48) : "Soyez parfaits" et (Genès., XVII, 1) : "Sois partait." Il faut répondre qu’il y a deux sortes de perfection, à savoir celle de la patrie céleste et celle de la voie. Car la perfection, pour l’homme, consiste à s’unir à Dieu par la charité, puisque chaque être est parfait suivant le mode par lequel il atteint sa perfection même. Or l’âme peut s’unir à Dieu, quant à sa perfection, de deux manières. D’abord, en rapportant à Dieu actuellement, toute son action, et en le connaissant dans la mesure où il peut être connu : c’est la perfection de la patrie céleste. Mais dans la voie on peut s’unir à Dieu, de deux manières aussi : l’une de nécessité de salut, à laquelle tous sont tenus, à savoir qu’en aucun point on ne laisse aller son coeur à ce qui est contre Dieu, et qu’on lui rapporte habituellement sa vie toute entière. Dans ce sens le Seigneur dit (Mt XXII, 37) : "Vous aimerez le Seigneur votre Dieu de tout votre coeur, etc..." L’autre de surérogation, quand, en dehors de l’ordre commun, on s’unit à Dieu, en détournant, son coeur des choses du temps, afin de s’approcher davantage de la patrie céleste, car plus la convoitise s’affaiblit, plus la charité s’accroît. Ce que l’Apôtre dit ici s’entend de la perfection de la patrie céleste.
2° Quand saint Paul ajoute (verset 12) : mais je poursuis ma course, etc..., il montre ses efforts pour arriver à cette perfection, en disant (verset 12) : mais je poursuis, à savoir Jésus-Christ ; (Jean, VIII, 12) : "Celui qui me suit ne marche pas, dans les ténèbres, etc..."; et (Jean, X, 27) : "Mes brebis entendent ma voix et elles me suivent." Et cela (verset 12) : pour tâcher d’atteindre où Jésus-Christ m’a destiné ; (1 Co IX, 25) : "Courez de telle sorte que vous remportiez le prix."
On objecte que Dieu est incompréhensible, puisqu’il est dit (Jérémie XXI, 37) : "Si l’on peut mesurer le haut des Cieux, et sonder la terre, jusqu’au plus profond de ses fondements, [alors j’abandonnerai la race d’Israël]" Il faut répondre que comprendre est, dans un certain sens, renfermer. C’est ainsi qu’une maison nous comprend. Dans un second sens, c'est la même chose qu’atteindre et tenir. Dieu est donc incompréhensible dans le premier sens, car il ne peut être renfermé dans une intelligence créée, puisqu’il est l’être simple par excellence. Nous ne le voyons pas en effet, et nous ne l’aimons pas, autant qu'il est visible et digne d’amour, de même que celui qui ne connaît pas une démonstration, ne sait pas en vertu de la démonstration mais par voie d’opinion. Mais Dieu se connaît lui-même parfaitement, tel qu'il peut être connu. Et la raison en est qu’une chose est connue selon le mode de son être et de la vérité, tandis que Dieu est la lumière et la vérité infinie ; notre lumière à nous a ses limites déterminées. C’est aussi ce qui fait dire à saint Paul (verset 12) : pour tâcher de saisir, au moins de quelque manière, en prenant ces paroles dans le second sens, c'est-à-dire celui d’atteindre. (Cantique III, 4) : "Je l’ai arrêté, et je ne le laisserai pas aller, etc..." (verset 12) : où Jésus-Christ m’a destiné en me prenant à sen service. Ces paroles s’entendent de trois manières. Toute la gloire, en effet, est dans cette compréhension de Dieu dont je viens de parler, c'est-à-dire quand Dieu deviendra présent à notre âme; mais tous ne reçoivent point une égale part de béatitude; car il en est qui voient plus clairement, comme il en est qui aimeront avec plus d’ardeur, et qui auront une joie plus abondante. Chacun obtiendra donc une mesure déterminée, et la règle sera la prédestination divine, c'est aussi pourquoi saint Paul dit (verset 12) : où Jésus-Christ m’a destiné ; en d’autres termes : je tends à atteindre dans la mesure qui à été disposée pour moi par Jésus-Christ. Ou encore, je poursuis pour atteindre, ainsi que moi-même je suis atteint; comme s’il voulait dire : en sorte que je le voie, comme il me voit lui-même ; (I Jean, III, 2) : "Nous le verrons tel qu’il est," c'est-à-dire non par similitude, mais dans son essence. Ou bien : je poursuis afin d’atteindre, en contemplant Jésus-Christ glorifié, et comme je fus atteint moi-même, c'est-à-dire dans cette gloire qui m’est apparue au moment où je me suis converti.
II. Quand l’Apôtre ajoute (verset 15) : Frères, je ne pense point, etc..., ensuite de ce qui lui reste à faire (verset 15) : mais tout ce que je fais maintenant, etc…
1° Il dit donc (verset 13) : Frères, je, etc..., en d’autres termes : je n’ai pas cette présomption de m’attribuer ce que je n’ai point, mais je poursuis, etc..., ce qui peut s’entendre de trois manières : d’abord ainsi (verset 15) : mais tout ce que je fais maintenant, ce qui est derrière moi, etc... Ou bien je n’estime pas avoir atteint, mais je poursuis un but c'est de courir incessamment vers le terme de la carrière, etc... Ou encore : je ne pense pas avoir atteint encore ces fruits dont nous avons parlé plus haut ; (Psaume XXVI, 4) : "Je n’ai demandé qu’une chose, etc..." Et alors il indique ce qu’il a délaissé : soit les avantages temporels, soit les biens du temps, soit les mérites passés, car l’homme ne doit pas mettre en comparaison avec Dieu ses mérites acquis.
2° Il indique le but vers lequel il tend, à savoir, m’avançant vers ce qui, etc...; à savoir ou vers ce qui appartient à la foi de Jésus-Christ ou vers des mérites plus grands, ou vers les récompenses célestes ; (Psaume LXXXI, 6) : "Il médite dans son coeur les moyens de s’élever, etc..." L’Apôtre dit : m’avançant, car celui qui veut saisir un objet s’étend autant qu’il le peut. Le coeur doit donc s’étendre par le désir ; (Sagesse, VI, 21) : "Le désir de la sagesse conduit au royaume éternel, etc..." Mais à quoi tend l’Apôtre ? (verset 14) : au prix de la félicité du ciel, qui est le but, et la récompense de celui-là seul qui court ; (1 Co IX, 24) : "Tous courent, mais un seul remporte le prix." A ce prix, ai-je dit, que Dieu m’a destiné et qui appartient à la vocation céleste dont lui seul est l’auteur ; (Rm VIII, 30) : "Et ceux qu’il a prédestinés, il les a aussi appelés, etc..." Et cela dans le Christ Jésus, c'est-à-dire par la foi de Jésus-Christ.