[n° 716] 33 Qui accusera les élus de Dieu ? C’est Dieu qui justifie.
[n° 717] 34 Quel est celui qui condamnera ? [n° 718] Le Christ Jésus, qui est mort, bien plus qui est aussi ressuscité, qui est à la droite de Dieu et qui même intercède pour nous ?
[n° 721] 35 Qui donc nous séparera de la charité du Christ ? Est-ce la tribulation ? est-ce l’angoisse ? est-ce la faim ? est-ce la nudité ? est-ce le péril ? est-ce la persécution ? est-ce le glaive ?
[n° 724] 36 Selon qu’il est écrit : "A cause de toi nous sommes mis à mort tout le jour, nous sommes considérés comme des brebis d’abattoir."
[n° 725] "Mais sur tout cela nous l’emportons par Celui qui nous a aimés.
[n° 726] 38 Car je suis certain que ni mort, ni vie, ni anges, ni principautés, ni puissances, ni le présent, ni l’avenir, ni force,
[n° 731] "ni hauteur, ni profondeur, ni aucune autre créature, ne pourra nous séparer de la charité de Dieu, qui est dans le Christ Jésus Notre Seigneur.
715. — Après avoir montré que les saints, que Dieu fait progresser, ne peuvent souffrir aucun dommage provenant en quelque sorte du mal de la peine [n° 710], l’Apôtre montre à présent qu’ils ne peuvent souffrir aucun dommage provenant en quelque sorte du mal de la coulpe.
I) Et il commence par énoncer sa proposition.
II) Puis, il écarte une sorte d’objection [n° 718] : Le Christ Jésus, etc.
716. — I. Sur le premier point, il faut remarquer que l’on peut être éprouvé par une faute de deux manières
A) D’abord, par une accusation.
B) Puis, par la condamnation d’un juge [n° 717].
A. <L’Apôtre> commence donc par montrer qu’aucune accusation ne peut être nuisible aux saints de Dieu, et cela en raison de l’élection divine. Car celui qui choisit quelqu’un semble, par son choix lui-même, l’approuver. Or les saints sont choisis par Dieu : "Il nous a élus en lui avant la fondation du monde, pour être saints et immaculés en sa présence." Au contraire, celui qui accuse désapprouve celui qu’il accuse. Or nulle accusation ne prévaut contre l’approbation de Dieu. Aussi l’Apôtre dit-il : Qui accusera, à savoir efficacement, les élus, c’est-à-dire ceux que Dieu a choisis pour être saints ? D’où ces paroles de l’Apocalypse : "Il a été précipité l’accusateur de nos frères, qui les accusait devant notre Dieu jour et nuit."
717. — B. Puis <l’Apôtre> montre que l’accusation de qui que ce soit ne peut être nuisible aux saints. Il le prouve par un autre bienfait de Dieu, à savoir celui par lequel Dieu nous justifie. Il mentionne ce bienfait, en disant : C’est Dieu qui justifie, selon ce qui a été dit plus haut : "ceux qu’il a appelés, il les a aussi justifiés." — "Mais vous avez été justifiés au nom du Seigneur Jésus-Christ et par l’Esprit de notre Dieu." La condamnation, quant à elle, ne s’adresse qu’aux hommes injustes. Quel est celui qui condamnera ceux qui ont été justifiés par Dieu ? — "<Dieu> accordant la paix, qui est celui qui condamnera ? "
718. — II. Quand <l’Apôtre> dit : Le Christ Jésus, il écarte l’objection. On pourrait craindre d’être accusé par le Christ Jésus et condamné comme transgresseur de son commandement, ainsi que le Seigneur le dit aussi à l’égard de Moïse : "Ne pensez pas que c’est moi qui vous accuserai auprès du Père : celui qui vous accuse, c’est Moïse, en qui vous espérez "; et d’être condamné par lui-même, puisque lui-même "a été établi par Dieu juge des vivants et des morts ", comme on le dit dans le livre des Actes. De plus <le Christ> est lui-même exempt du péché "Lui qui n’a pas commis de péché "; et par conséquent il semble apte à accuser et à condamner, selon cette parole de Jean "Que celui d’entre vous qui est sans péché lui jette le premier une pierre." Et voilà pourquoi <l’Apôtre> dit : Le Christ Jésus, autrement dit : est-ce que le Christ Jésus accusera les élus de Dieu ou les condamnera ? Il montre que non, parce que lui-même selon son humanité accorde aux saints de grands bienfaits, tout comme selon sa divinité.
719. — <L’Apôtre> énumère quatre bienfaits venant de son humanité elle-même
A. Premièrement sa mort, lorsqu’il dit : qui est mort, à savoir pour notre salut : "Le Christ lui-même est mort une fois pour nos péchés, juste pour des injustes, afin de nous offrir à Dieu, ayant été mis à mort selon la chair, mais vivifié selon l’Esprit."
B. Deuxièmement, sa Résurrection, par laquelle il nous vivifie, maintenant par la vie spirituelle, et à la fin par la vie corporelle. Aussi dit—il ensuite : qui est aussi ressuscité, comme il l’a <déjà> dit plus haut : "qui est ressuscité pour notre justification." Et il ajoute : bien plus, parce que dans le moment présent il se recommande à notre souvenir plutôt par la puissance de sa résurrection que par la faiblesse de sa passion : "Car bien qu’il ait été crucifié selon notre faiblesse, il vit cependant par la puissance de Dieu[690]"
C. Troisièmement, la confession même du Père, lorsqu’il dit : qui est à la droite de Dieu, c’est-à-dire égal à Dieu le Père selon la nature divine, et son égal quant aux biens les plus excellents, selon la nature humaine. Et cela est pareillement pour notre gloire, selon ces paroles : "Il nous a fait asseoir dans les cieux dans le Christ Jésus." Car en tant que nous sommes ses membres, nous sommes assis avec lui auprès de Dieu le Père : "Celui qui aura vaincu, je le ferai asseoir avec moi sur mon trône, comme moi j’ai vaincu aussi, et me suis assis avec mon Père sur son trône "
D. Quatrièmement, son intercession, lorsqu’il dit : et qui même intercède pour nous, en étant comme notre avocat : "Nous avons comme avocat auprès du Père Jésus-Christ, le juste." Or il appartient à la fonction de l’avocat non d’accuser ou de condamner, mais plutôt de repousser l’accusateur et d’empêcher la condamnation.
720. — Il est dit que <le Christ Jésus> intercède pour nous de deux manières :
1. D’abord, en priant pour nous, selon ce passage de Jean : "Je ne prie pas pour eux seulement", c’est-à-dire pour les apôtres, "mais encore pour ceux qui, par leur parole, croiront en moi." Maintenant, son intercession en notre faveur consiste en sa volonté de nous sauver : "Ceux que tu m’as donnés, je veux que là où je suis, ils soient aussi avec moi."
2. Ensuite[691], il intercède pour nous en mettant sous le regard de son Père l’humanité qu’il a assumée pour nous et les mystères célébrés en elle : "C’est dans le ciel même que Jésus est entré, afin de paraître maintenant pour nous devant la face de Dieu."
721. — Lorsque[692] <l’Apôtre> ajoute : 35 Qui donc nous séparera de la charité, etc., il déduit la conclusion de ce qui précède [n° 695]. Et parce que cette conclusion semble pour ainsi dire incroyable à ceux qui n’en ont pas fait l’expérience, il la propose sous forme de question. Et à cet égard il fait trois choses
a) Il commence par poser une question.
b) Puis, il montre la nécessité de cette question [n° 724] : 36 Selon qu’il est écrit.
c) Enfin, il en donne la solution [n° 725] : 37 Mais sur tout cela, etc.
722. — a. Cette question peut être déduite de ce qui précède pour deux raisons :
— Premièrement de la manière sui vante : les bienfaits qui nous ont été divinement accordés sont si nombreux et si efficaces que nul ne peut rien contre eux. Or tous les bienfaits énumérés tendent à ce que nous soyons "enracinés et fondés dans la charité", comme le dit <l’Apôtre> aux Ephésiens 7. — Qui donc nous séparera de la charité du Christ ? c’est-à-dire de cette charité par laquelle nous aimons le Christ et le prochain, comme le Sauveur l’a prescrit lui-même : "Je vous donne un commandement nouveau : que vous vous aimiez les uns les autres; comme je vous ai aimés, que vous aussi vous vous aimiez les uns les autres."
— Deuxièmement comme suit : on a dit que Dieu accorde à ses saints de grands bienfaits; or, en les considérant, la charité du Christ s’enflamme tellement dans nos cœurs que rien ne peut l’éteindre : "Les grandes eaux n’ont pu éteindre la charité"
723. — <L’Apôtre> énumère <ensuite> les maux dont la souffrance pourrait nous forcer à nous séparer de la charité du Christ.
• Et il mentionne premièrement ceux qui se rapportent à la vie.
• Puis celui qui se rapporte à la mort.
• À propos des maux qui nous menacent et que nous avons à supporter en cette vie
* Il expose tout d’abord les maux présents.
* Puis les maux à venir.
* Parmi les maux présents
** Il indique en premier lieu ceux qui se rapportent à la patience[693] (tolerantia) <avec laquelle on les supporte>.
** Puis ceux qui sont en rapport avec la privation des biens.
** Or les maux endurés peuvent être considérés de deux manières :
Premièrement, selon qu’ils sont dans celui qui les endure, lequel est affligé par ces maux, à savoir extérieurement dans le corps. Sous ce rapport, c’est la tribulation. Ce mot vient de tribulus (tribule) et signifie une plante piquante[694] — "Il te produira des épines et des tribules." De là on dit de quelqu’un qu’il est dans la tribulation lorsqu’il est blessé extérieurement. Or les justes ne sont pas vaincus par la tribulation : "Nombreuses sont les tribulations des justes; mais le Seigneur les délivrera de toutes ces <peines>." L’homme est aussi affligé de ces maux par l’anxiété intérieure du cœur, à savoir quand il ne voit pas où se tourner, ou comment s’échapper. Et pour indiquer ces maux <l’Apôtre> ajoute : est-ce l’angoisse ? — "Je suis dans les angoisses de toutes parts, et ainsi je ne sais que choisir[695]."
Deuxièmement, ces maux peuvent être considérés selon qu’ils sont dans l’agent. Et à ce propos l’Apôtre ajoute : est-ce la persécution ? Car bien qu’à proprement parler la persécution semble concerner le persécuteur qui fait fuir devant lui le persécuté, selon ces paroles de Matthieu : "Lors donc qu’on vous persécutera dans une ville, fuyez dans une ", cependant on peut l’entendre communément de tout dommage que l’on fait subir : "Nombreux sont ceux qui me persécutent et qui m’affligent par des tribulations."
** Ensuite, il expose les maux qui concernent la suppression des biens, qui sont nécessaires à la vie, à savoir la nourriture et les vêtements, selon ce verset de la première épître à Timothée : "Ayant donc la nourriture et le vêtement, contentons-nous-en." A la privation de la nourriture se rapporte la faim, aussi l’Apôtre ajoute-t-il : est-ce la faim ? A celle des vêtements, la nudité, aussi ajoute-t-il : est-ce la nudité ?
— "Jusqu’à cette heure nous souffrons et la faim et la soif, nous sommes nus; nous sommes maltraités et errants."
* Quant aux maux futurs, <l’Apôtre> dit : est-ce le péril ?, à savoir qui menace pour l’avenir : "Périls sur les fleuves, périls des voleurs, périls du côté de ceux de ma race, périls du côté des païens, périls dans les villes, périls dans les déserts, périls sur mer, périls parmi les faux frères. "
• Quant au mal qui se rapporte à la mort il dit : est-ce le glaive ? — "Ils sont morts frappés par le glaive."
724. — b. En disant : 36 Selon qu’il est écrit[696] : "A cause de toi nous sommes mis à mort tout le jour, nous sommes considérés comme des brebis d’abattoir[697]", <l’Apôtre> montre la nécessité de cette question, en ce qu’il dit que tous ces maux à subir menaçaient les saints à cause de la charité du Christ. Et il cite ces paroles du psalmiste, en les mettant en quelque sorte dans la bouche des martyrs.
— Il indique premièrement la cause de cette souffrance, car selon Augustin, "ce n’est pas la peine qui fait le martyre, mais la cause[698]." Ce qui fait dire à <l’Apôtre> A cause de toi. — "Celui qui aura perdu son âme [c'est-à-dire la vie] à cause de moi, la trouvera." Et encore : "Qu’aucun de vous ne souffre comme homicide, ou voleur, ou médisant, ou avide du bien d’autrui. Et si c’est comme chrétien, qu’il ne rougisse point, mais qu’il glorifie Dieu en ce monde." Celui-là souffre pour le Christ non seulement qui souffre pour la foi du Christ[699], mais encore pour toute œuvre de justice par amour du Christ : "Bien heureux ceux qui souffrent persécution pour la justice."
— Il indique en deuxième lieu la grandeur de la souffrance, lorsqu’il dit : nous sommes mis, c’est-à-dire livrés à la mort.
— "Nous avons été livrés, moi et mon peuple, pour que nous soyons foulés aux pieds, égorgés, et que nous périssions."
— En troisième lieu, la continuité de la persécution, quand il dit : tout le jour, c’est-à-dire durant tout le temps de la vie "Quoique vivants en effet, nous sommes sans cesse livrés à la mort à cause de Jésus, afin que la vie de Jésus soit, elle aussi, manifestée dans notre chair mortelle."
— En quatrième lieu, la promptitude des persécuteurs à tuer, lorsqu’il dit : nous sommes considérés comme des brebis d’abattoir, c’est-à-dire destinées à être tuées au marché. C’est ainsi que les saints étaient mis à mort de propos délibéré et avec empressement : "Vient l’heure où quiconque vous fera mourir croira rendre un culte à Dieu." — "Pais les troupeaux d’abattoir, que ceux qui les possédaient tuaient sans pitié."
725. — c. En disant : 37 Mais sur tout cela, <l’Apôtre> résout la question.
Et il donne d’abord la solution : Mais sur tout cela, à savoir aux maux que j’ai énumérés plus haut, nous l’emportons, lorsqu’en tout nous gardons la charité intacte : "La sagesse lui donna la victoire dans un rude combat." Et <nous l’emportons> non par notre force, mais par le secours du Christ, aussi ajoute-t-il : par Celui qui nous a aimés, c’est-à-dire par son secours, ou à cause de l’amour que nous avons pour lui, non comme si nous l’avions aimé d’abord, mais parce que lui-même "nous a aimés le premier", comme il est dit dans l’épître de Jean ; et <l’Apôtre écrit> aux Corinthiens : "Grâces à Dieu qui nous a donné la victoire par Jésus-Christ."
726. — Puis, en disant : 38 Car je suis certain, <l’Apôtre> développe la solution en montrant que la charité des saints est inséparable. Et
— Il montre d’abord qu’elle ne peut être séparée par les créatures qui existent.
— Puis, par celles qui n’existent pas, mais qui pourraient exister [n° 733] : ni aucune autre créature.
727. — deux choses :
D’abord, ce qu’il y a dans l’homme, en disant : Car je suis certain que ni mort, laquelle est le plus terrible des maux, la vie, laquelle est le plus désirable des biens, ne pourra nous séparer de la charité de Dieu.
— "Car si nous vivons, nous vivons pour le Seigneur; si nous mourons, nous mourons sur les premières il énumère pour le Seigneur." Dans ces deux termes sont inclus tout ce que l’Apôtre a énuméré plus haut. Car les six premiers maux se rapportent à la vie; mais un seul, à savoir le glaive, se rapporte à la mort, ainsi qu’on l’a dit plus haut.
728. — <L’Apôtre>[700] énumère ensuite ce qui est extérieur.
Et en tout premier lieu les créatures spirituelles, en disant : ni anges, c’est-à-dire <les esprits> d’un ordre mineur qui sont préposés à la garde de chaque homme en particulier : "Il a commandé à ses anges à ton sujet, de te garder dans toutes tes voies." — Ni principautés, c’est-à-dire <les esprits> députés à la garde des nations : "Maintenant je m’en retournerai afin de combattre contre le prince des Perses lorsque moi je sortais, le prince des Grecs a apparu venant <vers moi>. [ et il n’est personne qui m’aide en toutes ces choses, sinon Michel, votre prince." Et <l’Apôtre> ajoute : ni puissances, lesquelles sont l’ordre suprême des ministres <célestes> : "Les puissances des cieux seront ébranlées." Ce passage peut s’entendre de deux manières[701] — d’abord, des mauvais anges, qui combattent contre les saints : "Nous n’avons pas à lutter contre la chair et le sang, mais contre les princes et les puissances, contre les dominateurs de ce monde de ténèbres, contre les esprits de malice répandus dans l’air."
Ensuite, ce passage peut s’entendre des bons anges. Et selon ce sens, comme le remarque Jean Chrysostome dans son livre De la componction du cœur l’Apôtre parle ainsi, non que les anges puissent jamais chercher à le séparer du Christ, mais pour dire, à titre d’exemple, que même les choses qui sont impossibles pourraient advenir plutôt que lui être séparé de l’amour du Christ : c’est montrer par là quelle était en lui la force de la charité divine et la mettre sous les yeux de tous. C’est en effet la coutume des amants de ne pas cacher dans le silence leur amour, mais de le confesser, de le révéler à leurs amis et à leurs intimes, <car> ils ne peuvent retenir leurs flammes dans le cœur. Ils en parlent très fréquemment, afin que par cette assiduité à en parler ils en retirent de la consolation et tempèrent leur immense ardeur. C’est ce que fait donc le bien heureux <Paul>, ce remarquable amant du Christ, il expose en même temps dans une seule et même phrase tout ce qui est, ce qui sera, ce qui peut arriver et ce qui ne peut certainement pas arriver. Dans l’épître aux Galates[702] il emploie une locution semblable : "Mais si nous-mêmes ou un ange du ciel vous évangélisait autrement que je vous ai évangélisé, qu’il soit anathème."
729. — * <L’Apôtre> énumère ensuite aussi les créatures sensibles et les divise en deux catégories :
** Premièrement selon le temps, en tant qu’elles se différencient suivant le présent et le futur. Aussi <l’Apôtre> dit-il ni le présent, c’est-à-dire les choses actuelles, qu’elles apportent de la douleur ou du plaisir : "Nous ne considérons pas les choses visibles; car les choses qui se voient sont passagères, mais celles qui ne se voient pas sont éternelles."
Et il ajoute : ni l’avenir, dont ni la crainte ni le désir ne peuvent nous séparer du Christ. Ce qui lui faisait dire : "Car moi, je suis prêt non seulement à être lié, mais encore à mourir à Jérusalem pour le nom du Seigneur Jésus."
730. — ** Il les distingue deuxièmement selon leur grandeur et il mentionne d’abord la grandeur de leur puissance, lorsqu’il dit : ni force, c’est-à-dire aucune créature quelle qu’elle soit malgré sa force ne peut me séparer du Christ, par exemple la force du feu ou celle de l’eau, parce que, comme il est dit dans le Cantique des Cantiques : "L’amour est fort comme la mort."
731. — <L’Apôtre> expose ensuite la grandeur de l’amour, en la décrivant par ce qui convient particulièrement aux corps, à savoir la hauteur et la profondeur :" ni hauteur, c’est-à-dire la hauteur de laquelle on menacerait de me précipiter, comme on le dit dans <l’évangile de> Luc "Ils menèrent <Jésus> au sommet du mont sur lequel leur ville était bâtie, pour l’en précipiter." — Ni profondeur, dans laquelle on menacerait de me submerger : "Je suis enfoncé dans une boue profonde."
Ces trois distinctions peuvent être aussi appliquées aux choses humaines. Car l’homme pourrait détourner de Dieu son prochain de trois manières :
Premièrement, en le contraignant par la force; mais comme on le dit au premier livre des Rois "Il n’est pas de fort comme notre Dieu."
Deuxièmement, en le plongeant dans la stupéfaction par la hauteur de son autorité; mais un psaume dit de Dieu "Toi seul es le Très-Haut sur toute la terre."
Troisièmement, en le séduisant par la profondeur de sa sagesse; mais il est dit de <Dieu> au livre de Job : "Il est plus profond que l’enfer; comment donc le connaîtras-tu ?"
732. — Ces deux termes, la "hauteur" et la "profondeur", peuvent aussi être appliqués aux prospérités et aux adversités, selon ce passage de la seconde épître aux Corinthiens "<Montrons-nous, au contraire, en toutes choses, comme des ministres de Dieu, [ par les armes de la justice, à droite et à gauche " Ou bien, selon Jean Chrysostome dans son livre De la componction du cœur : "La hauteur et la profondeur ne me semblent pas indiquer autre chose que le royaume des cieux et la géhenne[703]." Autrement dit : dussé-je quitter le Royaume ou même être livré à la géhenne pour le Christ, cela même ne doit pas être un objet de crainte pour moi.
733. — Quant à ce qui n’existe pas mais qui pourrait exister, <l’Apôtre> ajoute : ni aucune autre créature, ce qui, selon Jean Chrysostome, s’applique aux choses qui n’existent pas, comme si tout ce qui existe ne lui suffisait pas, et qu’il lance en quelque sorte un défi aux choses qui n’existent pas. Aucune de ces choses, dit-il, ne pourra nous séparer de la charité de Dieu.
— "La charité ne finira jamais " Et cette charité est celle de Dieu dans le Christ Jésus Notre Seigneur, à savoir parce qu’elle nous est donnée par lui, en tant qu’il nous l’a donnée par l’Esprit-Saint : "Je suis venu jeter un feu sur la terre, et que veux-je, sinon qu’il s’allume ?"
734. — [704]Cependant, puisqu’il est écrit : "L’homme ne sait s’il est digne d’amour ou de haine, mais toutes choses sont incertaines et gardées pour l’avenir ", pourquoi <l’Apôtre> dit-il qu’il est certain que rien ne peut le séparer de la charité ?
On peut répondre que l’Apôtre ne parle pas spécialement de lui-même, mais au nom de tous les prédestinés, à l’égard desquels, à cause de la certitude de la prédestination, il annonce que rien ne peut les séparer de la charité. Or cette certitude peut même être causée par la vertu de charité, qui, en tant qu’elle est en eux, ne peut être séparée de certains <prédestinés>, puisqu’ils aiment Dieu par dessus toutes choses. Que si quelque prédestiné s’éloigne de la charité, cela ne tient pas à un défaut de la charité, mais à un défaut du libre arbitre. Au demeurant, si Paul disait cela de lui-même, il ne pouvait pas en être certain sans une révélation, parce qu’il lui a été dit : "Ma grâce te suffit. " Car, pour ce qui est de la possibilité de faillir du côté du libre arbitre, <l’Apôtre> lui-même dit ailleurs : "De peur qu’après avoir prêché aux autres, je ne sois moi-même réprouvé."