[n° 736] 1 Je dis la vérité dans le Christ, je ne mens pas, ma conscience me rendant témoignage dans l’Esprit-Saint,
[n° 737] 2 qu’il y a une grande tristesse en moi, et une douleur continuelle dans mon cœur.
[n° 739] Car je souhaiterais être moi-même anathème du Christ, pour mes frères, qui sont mes parents selon la chair,
[n° 742] "qui sont Israélites, à qui appartiennent l’adoption des fils, et la gloire, et l’alliance, et la législation, et le culte et les promesses,
[n° 745] à qui appartiennent les pères, et de qui est issu le Christ selon la chair, lui qui est au-dessus de toutes choses, Dieu béni dans les siècles. Amen.
735. — Plus haut, l’Apôtre a démontré la nécessité [n° 97] et la puissance de la grâce [n° 381]; ici il commence à traiter de l’origine de la grâce <et examine> si elle est donnée par la seule élection de Dieu ou par les mérites des œuvres antécédentes. L’occasion <de traiter de cette question> est due au fait que les Juifs, qui semblaient adonnés au culte divin, étaient déchus de la grâce, tandis que les Gentils étaient admis à la <recevoir>, eux qui auparavant s’étaient tenus à l’écart de Dieu.
— Il traite donc en premier lieu de l’élection des nations païennes.
— Puis, de la chute des Juifs, au chapitre 10 [n° 813] : "Assurément, frères, la volonté de mon cœur, etc."
À propos de l’élection des nations païennes il fait deux choses
— Il commence par rappeler la dignité des Juifs.
— Ensuite, il montre comment les nations païennes ont été élevées à cette dignité [n° 748] : "Ce n’est pas que la Parole de Dieu ait failli.
Sur le premier point <l’Apôtre> montre deux choses :
I) Il montre d’abord son affection pour la nation juive, de crainte que ce qu’il dit ou dira contre elle ne semble être l’expression de la haine.
II) Puis, sa dignité [n° 742] : 1 qui sont Israélites, etc.
I. En montrant son affection à l’égard de la nation juive :
A) Il confirme tout d’abord ce qu’il va dire.
B) Ensuite, il prouve son affection [n° 737] : 2 qu’il y a une grande tristesse en moi, etc.
736. — A. Sur le premier point <l’Apôtre> fait deux choses
1. Il confirme en premier lieu ce qu’il va dire par une simple assertion, en disant : 1 Je dis la vérité. Cette manière de parler convient surtout à un prédicateur, qui est le témoin de la vérité : "Ma bouche méditera la vérité." — "Aimez la vérité et la paix" Et comme quelquefois on mêle le mensonge à la vérité qu’on profère, afin d’écarter ce <soupçon l’Apôtre> ajoute : je ne mens pas. — "Quittant le mensonge, que chacun dise la vérité à son prochain."
2. Puis il confirme ce qu’il va dire par un serment qui est une sorte de confirmation par le témoignage de la vérité infaillible. Quant aux témoins des saints, les voici : premièrement Dieu, selon ce verset de Job : "Voilà que dans le ciel est mon témoin." Et c’est pourquoi <l’Apôtre> dit : dans le Christ Jésus, c’est-à-dire par le Christ Jésus, qui est la vérité sans mensonge : "Car le Fils de Dieu, Jésus-Christ, que nous vous avons prêché, moi, Silvain et Timothée, ne fut point oui et non; il n’y a eu que oui en lui " Deuxièmement, le témoin infaillible des saints est leur conscience, aussi <l’Apôtre> ajoute-t-il : ma conscience me rendant témoignage. — "Ce qui fait notre gloire, c’est ce témoignage de notre conscience : nous nous sommes conduits dans ce monde, et plus particulièrement envers vous, avec la simplicité du cœur et la sincérité de Dieu, et non point selon la sagesse charnelle, mais selon la grâce de Dieu." Et puisque la conscience erre quelquefois, si elle n’est redressée par l’Esprit-Saint, <l’Apôtre> ajoute : dans l’Esprit-Saint. — "L’Esprit en personne rend témoignage à notre esprit."
737. — B. Lorsqu’il dit : 2 qu’il y a une grande tristesse, etc., <l’Apôtre> montre son affection à l’égard des Juifs par la douleur qu’il éprouvait de leur chute
1) Douleur qu’il commence par exposer.
2) Puis, il en donne le signe, en disant : [n° 739] Car je souhaiterais être, etc.
738. — 1. Il souligne l’ampleur de sa douleur de trois manières :
a. En premier lieu[705], par sa grandeur qu’il y a une grande tristesse en moi, à savoir parce qu’elle a pour motif un grand malheur, la ruine d’une si grande nation "Grande est comme la mer ta ruine "
En sens contraire, il semble que ces paroles de l’Ecclésiastique : "Ne donne pas de tristesse à ton âme ", s’accordent avec l’opinion des stoïciens[706], qui bannissaient absolument la tristesse de l’âme du sage. Car, la tristesse ayant pour objet un mal présent ne peut s’appliquer au sage pour qui aucun mal n’est présent. <Ces philosophes> ne regardaient en effet comme bon que ce qui est honnête[707], et comme mauvais que ce qui est péché.
Mais cette opinion est réfutée de deux manières :
— D’abord, parce que les déficiences corporelles, bien qu’elles ne soient pas absolument parlant des maux qui fassent devenir les hommes mauvais, sont cependant des maux tels que la nature les a en aversion. Aussi lit-on que le Seigneur s’en est aussi attristé : "Mon âme est triste jusqu’à la mort."
— Ensuite, étant donné que l’homme, suivant <le précepte de> la charité, doit aimer son prochain comme lui-même, une douleur louable étreint le sage pour le péché du prochain comme pour son propre péché; c’est ce qui fait dire à l’Apôtre : "Que je n’aie à pleurer beaucoup de ceux qui, ayant déjà péché, n’ont pas fait pénitence des impuretés, des fornications et des impudicités qu’ils ont commises." Ainsi donc est réprouvée la tristesse du monde opérant la mort et procédant de l’amour du monde; mais la tristesse qui est selon Dieu, en tant qu’elle procède de la charité divine, opère pour le salut, comme le dit <l’Apôtre> dans la seconde lettre aux Corinthiens. Et telle fut ici cette tristesse.
b. En deuxième lieu, <l’Apôtre> souligne l’ampleur de sa douleur par sa continuité; aussi ajoute-t-il : et une douleur continuelle. Non qu’il ressente la douleur par un acte continu, mais de manière habituelle : "Je pleurerai jour et nuit les morts de mon peuple[708]."
c. En troisième lieu, il souligne l’ampleur de sa douleur par sa vérité, et il dit : dans mon cœur, car <cette douleur> n’était pas superficielle mais enracinée dans son cœur : "Nombreux sont mes gémissements et mon cœur est triste."
739. — 2. Lorsqu’il dit [709]: Car je souhaiterais, etc., <l’Apôtre> donne le signe de sa douleur. Car je souhaiterais moi-même, moi qui suis si plein d’ardeur dans la charité du Christ, comme on l’a montré plus haut, être anathème du Christ pour mes frères. Il faut savoir ici que "anathème" est un mot grec et qu’il est composé de aná, qui veut dire "sur", et de thésis, qui veut dire "position", en sorte qu’on appelle anathème ce qui est comme superposé; car lorsque dans un pillage on prenait quelque chose qu’on ne voulait pas laisser à l’usage des hommes, on le suspendait dans le temple. On a coutume jusqu’à ce jour de donner le nom d’anathème[710] à ce qui est séparé de l’usage commun des hommes; d’où ces paroles du livre de Josué "Que cette ville soit anathème, et que tout ce qui s’y trouve <soit consacré> au Seigneur."
740. — L’Apôtre[711] dit donc : Je souhaiterais être moi-même anathème du Christ, c’est-à-dire être séparé de lui; ce qui peut avoir lieu de deux manières :
a. D’abord, par une faute par laquelle on est séparé de la charité du Christ en n’observant pas son précepte : "Si vous m’aimez, gardez mes commandements." L’Apôtre ne pouvait pas souhaiter être anathème du Christ de cette manière pour n’importe quelle cause; cela est de toute évidence, d’après ce qui a été dit au chapitre 8, 35. Car cela s’opposerait à l’ordre de la charité selon lequel on est tenu d’aimer Dieu par-dessus toutes choses et son propre salut plus que le salut des autres. Aussi <l’Apôtre> ne dit-il pas : je souhaite, mais je souhaiterais, c’est-à-dire au temps de l’infidélité. Cependant, selon ce sens, l’Apôtre ne dit rien d’extraordinaire, puisque alors il voulait, même pour lui-même, être séparé du Christ. Et c’est pourquoi une Glose applique ces mots : il y a une grande tristesse en moi, à celle que lui faisait éprouver l’état passé de son péché, état dans lequel il avait voulu être séparé du Christ.
b. Puis, on peut être séparé du Christ, c’est-à-dire de la jouissance du Christ qu’on possède dans la gloire. C’est de cette manière que l’Apôtre voulait être séparé du Christ pour le salut des Gentils, à plus forte raison pour la conversion des juifs, selon ce verset de l’épître aux Philippiens : "Désirant d’être dissous et d’être avec le Christ, chose bien meilleure <pour moi>; et de demeurer dans la chair, chose nécessaire pour vous " C’est donc ainsi qu’il disait : je souhaiterais, à savoir si c’était possible, être anathème, c’est-à-dire séparé de la gloire, ou absolument ou pendant un temps, pour l’honneur du Christ, qui résulte de la conversion des Juifs, selon ces paroles des Proverbes : "Dans la multitude du peuple est la dignité d’un roi." D’où ce que dit Jean Chrysostome dans son ouvrage De la componction du cœur[712] — "L’amour a tellement dominé toute son âme que même ce qui lui était plus aimable que tout, c’est-à-dire d’être avec le Christ, il en arriverait à le mépriser pour plaire au Christ, et pareillement pour le royaume des cieux, qui semblait devoir être la récompense de ses labeurs, il s’exposerait tout aussi bien à y renoncer pour le Christ."
741. — L’Apôtre montre la cause d’un si grand effet, en ajoutant : pour mes frères. Aussi est-il dit dans l’Ecclésiastique que "trois choses sont approuvées devant Dieu et devant les hommes la concorde des frères; l’amour des proches; un mari et une femme qui s’accordent bien ensemble." Et pour qu’on n’entende pas ces paroles de ceux qui étaient spirituellement frères dans le Christ, selon ce passage de Matthieu : "Vous êtes tous frères ", <l’Apôtre> ajoute : qui sont mes parents selon la chair. — "Ils sont de la semence d’Abraham ? Moi aussi."
742. — II. En disant : "qui sont Israélites, <l’Apôtre> montre la dignité des Juifs, pour que sa tristesse semble être raisonnable en raison de l’antique dignité du peuple qui périssait — "C’est en effet un malheur plus considérable d’avoir perdu sa dignité que de ne l’avoir jamais eue", commente la Glose[713]— et ne pas procéder seulement de son affection charnelle.
743. — Il montre leur dignité de quatre manières :
A. En premier lieu, quant à leur nation, lorsqu’il dit : qui sont Israélites, c’est-à-dire descendants de la race de Jacob, qui fut appelé Israël : "On ne t’appellera plus, dit-il, du nom de Jacob, mais du nom d’Israël", et encore : "Ils sont Israélites et moi aussi" Et cela concerne la dignité, puisqu’il est dit "Il n’est pas d’autre nation, si grande qu’elle soit, qui ait des dieux s’approchant d’elle, comme notre Dieu, qui est présent à toutes nos prières "
744. — B. En deuxième lieu[714], il montre la dignité de cette nation quant aux bienfaits de Dieu, parmi lesquels <l’Apôtre> place au premier rang les bienfaits spirituels, dont l’un regarde le présent.
1. Et il dit à ce propos : à qui appartiennent l’adoption des fils. C’est dans ce sens qu’il est écrit dans l’Exode : "Mon fils premier-né est Israël " Ces paroles s’appliquent aux hommes spirituels qui firent partie de ce peuple. Quant aux charnels, <l’Apôtre> a indiqué plus haut qu’ils ont reçu "un esprit de servitude selon la crainte."
2. Il énumère encore un autre bienfait qui regarde l’avenir, lorsqu’il dit : et la gloire, à savoir celle des fils de Dieu, qui fut promise aux Juifs, et en signe de laquelle on lit dans l’Exode que "la gloire du Seigneur remplit la tente (tabernaculum) ".
3. <L’Apôtre> énumère ensuite les bienfaits figuratifs, dont trois sont la des bienfaits spirituels du temps présent :
a. Le premier d’entre ceux-ci est l’alliance (testamentum), c’est-à-dire le pacte de la circoncision donné à Abraham, comme on le rapporte dans la Genèse, bien que ce mot puisse se rapporter à l’Alliance nouvelle (Testamentum novum), qui a d’abord été annoncée aux Juifs[715]. Ce qui faisait dire au Seigneur : "Je n’ai été envoyé qu’aux brebis perdues de la maison d’Israël." Et Jérémie disait <déjà> : "Je ferai une nouvelle alliance avec la maison d’Israël."
b. Le deuxième bienfait est la Loi donnée à Moïse, aussi <l’Apôtre> ajoute-t-il : la législation. — <Il est écrit dans> l’Ecclésiastique : "Moïse a donné la loi avec les préceptes de la justice, l’héritage pour la maison de Jacob et les promesses faites à Israël."
c. Le troisième bienfait est le culte divin : et le culte, à savoir par lequel <les Juifs> servaient Dieu, tandis que toutes les autres nations servaient les idoles : "Et maintenant écoute, Jacob mon serviteur, et Israël que j’ai choisi."
4. <L’Apôtre> expose ensuite ce qui appartient à la gloire future, en disant : et les promesses. Car les promesses faites dans l’ancienne Alliance et accomplies par le Christ semblent avoir été faites principalement aux Juifs. D’où ce que Paul dira plus loin : "je dis que le Christ Jésus a été le ministre de la circoncision, pour montrer la véracité de Dieu, pour confirmer les promesses faites aux pères." Or beaucoup de promesses leur ont été faites touchant des biens temporels, comme on le voit dans le Lévitique et dans le Deutéronome, mais par ces biens temporels étaient figurés des biens spirituels.
745. — C. En troisième lieu, <l’Apôtre> décrit la dignité des Juifs par leur origine, lorsqu’il dit : à qui appartiennent les pères, c’est-à-dire que selon la chair ils ont été engendrés de ces pères, qui furent très agréables à Dieu "Il a aimé tes pères et il a choisi leur semence " — "J’ai vu leurs pères comme les premiers fruits au sommet d’un figuier."
746. — D. En quatrième lieu, il montre leur dignité par leur descendance, en disant : de qui est issu le Christ selon la chair, comme <le Seigneur> le dit lui-même "Le salut vient des Juifs. "
747. — Mais de peur que cet avantage ne soit pas estimé à sa juste valeur, <l’Apôtre> montre la dignité du Christ, en disant : lui qui est au-dessus de toutes choses, Dieu béni dans les siècles. Amen. — "C’est lui qui est le vrai Dieu et la vie éternelle." Quatre hérésies sont réfutées par ces paroles :
1. D’abord, l’hérésie des manichéens[716], qui prétendaient que le Christ n’avait eu qu’un corps fantomatique et non véritable; ce que <l’Apôtre> réfute en disant : selon la chair. Car <le Christ> a une véritable chair selon ces paroles de Luc : "Un esprit n’a ni chair ni os, comme vous voyez que j’en ai"
2. Puis, l’hérésie de Valentin[717] qui prétend que le Christ n’a pas pris un corps de la masse du genre humain, mais qu’il l’a apporté du ciel. Opinion que <l’Apôtre> réfute en disant : que le Christ est issu des Juifs selon la chair, d’après ce passage de Matthieu : "Livre de la généalogie de Jésus-Christ, fils de David, fils d’Abraham "
3. Ensuite, l’hérésie de Nestorius[718], qui prétendait qu’autre est le Fils de l’homme, autre le Fils de Dieu. C’est à l’encontre de cette opinion que l’Apôtre dit ici que <le Christ> est issu des pères selon la chair, lui qui est Dieu au-dessus de toutes choses.
4. Enfin, est réfutée l’hérésie d’Arius[719], qui soutenait que le Christ est inférieur à son Père et qu’il a été créé du néant. A l’encontre de la première de ces erreurs <l’Apôtre> dit qu’il est au-dessus de toutes choses; à l’encontre de la seconde, qu’il est Dieu béni dans tous les siècles. Car c’est de Dieu seul que l’on doit dire que sa bonté perdure dans les siècles.
[n° 749] 6 Ce n’est pas que la parole de Dieu ait failli. Car ne sont pas Israélites tous ceux qui sont d’Israël
[n° 750] 7 et ceux qui sont de la semence d’Abraham ne sont pas tous ses fils; [n° 751] mais "en Isaac sera nommée pour toi une semence";
[n° 753] 8 c’est—à-dire, ce ne sont pas les fils selon la chair qui sont fils de Dieu, mais ce sont les fils de la promesse qui sont comptés pour semence.
[n° 754] 9 Voici, en effet, la parole de la promesse : "En ce temps, je viendrai, et Sara aura un fils."
[n° 755] 10 Et non seulement elle, mais aussi Rébecca ayant conçu d’une seule union charnelle, d’Isaac notre père.
[n° 757] 11 En effet, alors qu’ils n’étaient pas encore nés, qu’ils n’avaient fait ni bien ni mal — afin que selon son élection le propos de Dieu demeure —
[n° 760] 12 à cause de leurs œuvres, mais à cause de l’appel, il lui fut dit : 13 "L’aîné servira le plus jeune", [n° 762] selon qu’il est écrit : "J’ai aimé Jacob et j’ai haï Esaü."
748. — Après avoir parlé de la dignité des Juifs [n° 735], l’Apôtre montre ici que cette dignité n’appartient pas à ceux qui sont issus selon la chair des anciens pères, mais à la semence spirituelle qui a été choisie par Dieu. Et :
— Il montre d’abord que cette dignité provient de l’élection divine.
— Puis que cette élection concerne aussi
bien les Juifs que les Gentils [n° 796] : 24 "Ainsi nous a-t-il appelés non seulement d’entre les Juifs, etc."
Sur le premier point :
— <L’Apôtre> montre en premier lieu comment les Juifs obtiennent la dignité spirituelle par l’élection divine.
— Puis, il soulève une question relative à la justice de l’élection divine [n° 765] : "Que dirons-nous donc ?"
Sur la dignité résultant de l’élection divine :
I) <L’Apôtre> commence par exposer son intention.
II) Puis, il prouve sa proposition [n° 751] : Mais en Isaac, etc.
I. Sur le premier point
A) <L’Apôtre> expose la fermeté de l’élection divine.
B) Puis, il montre en qui elle s’accomplit [n° 750] : Car ne sont pas Israélites tous ceux, etc.
749. — A. <L’Apôtre> commence donc par dire : On a établi que les promesses, l’adoption des fils et la gloire appartiennent à ceux dont la chute est pour moi une grande tristesse et une douleur continuelle; toutefois cette chute ne doit pas s’entendre en ce sens que la parole de Dieu ait failli, c’est-à-dire soit vaine, car bien qu’elle n’ait pas d’effet dans quelques-uns qui sont tombés, elle l’obtient cependant dans les autres : "La parole qui sortira de ma bouche ne me reviendra pas sans effet; mais elle fera tout ce que j’ai voulu, et elle réussira dans toutes les choses pour lesquelles je l’aurai envoyée." Et encore : "Eternellement, Seigneur, ta parole demeure dans le ciel."
750. — B. Lorsqu’il ajoute : Car ne sont pas Israélites, etc., <l’Apôtre> montre comment et en qui la parole de Dieu a failli. Il faut considérer à cet égard que les Juifs se glorifiaient principalement de deux choses : d’Abraham, qui le premier reçut du Seigneur le pacte de la circoncision, comme on le rapporte au livre de la Genèse, et de Jacob ou d’Israël, dont toute la postérité était comptée au nombre du peuple de Dieu; toutefois il n’en fut pas de même d’Isaac, car la postérité de son fils Esaü n’appartenait pas au peuple de Dieu. L’Apôtre montre donc sa proposition, premièrement par rapport à Jacob, en disant : Car tous ceux qui sont d’Israël, c’est-à-dire engendrés de Jacob selon la chair, ne sont pas les véritables Israélites auxquels appartiennent les promesses de Dieu, mais ceux-là qui sont droits et qui voient Dieu par la foi : "Ne crains pas, Jacob mon serviteur, et le très droit, que j’ai choisi." C’est pourquoi le Seigneur dit à Nathanaël : "Voici un véritable Israélite en qui il n’y a point d’artifice[721]." Or ce nom d’Israël a été imposé à Jacob par l’ange, comme on le voit dans la Genèse. Puis, <l’Apôtre> montre la même chose par rapport à Abraham, en disant : 7 — et ceux qui sont de la semence d’Abraham ne sont pas tous ses fils, <c’est-à-dire> les fils spirituels d’Abraham, auxquels Dieu a promis la bénédiction, mais ceux-là seulement qui imitent sa foi et ses œuvres : "Si vous êtes les fils d’Abraham, faites les œuvres d’Abraham."
751. — II. Quand il dit : mais en Isaac, etc., <l’Apôtre> prouve sa proposition. Et :
A) D’abord quant à Abraham.
B) Puis, quant à Jacob : Et non seulement elle, etc.
752. — A. À l’égard d’Abraham il fait trois choses
1. Il cite l’autorité de l’Écriture, en disant : Mais "en Isaac sera nommée pour toi une semence." Paroles que le Seigneur adressa à Abraham, comme on le rapporte dans la Genèse là où il est question de l’expulsion d’Ismaël. Autrement dit : ceux qui sont d’Abraham selon la chair n’appartiennent pas tous à cette semence à qui a été faite la promesse, selon ces paroles <de l’Apôtre> aux Galates : "Les promesses ont été faites à Abraham et à sa postérité ", mais ceux-là seuls qui sont semblables à Isaac.
753. — 2. En ajoutant : 8 c’est-à-dire, ce ne sont pas les fils, etc., <l’Apôtre> applique à sa proposition l’autorité scripturaire qu’il vient de citer. Pour éclairer le sens de sa proposition il faut prendre en considération ce que l’Apôtre dit <dans son épître> aux Galates : "Abraham eut deux fils, l’un de la servante, et l’autre de la femme libre. Mais celui de la servante ", c’est-à-dire Ismaël, "naquit selon la chair", à savoir, parce qu’il naquit selon la Loi et selon la coutume de la chair d’une femme jeune; "et celui de la femme libre", c’est-à-dire Isaac, "en vertu de la promesse ", et non selon la chair, c’est-à-dire non selon la Loi et la coutume de la chair, puisqu’il est né d’une femme stérile et âgée, comme on le rapporte dans la Genèse, bien qu’il soit né selon la chair, c’est-à-dire selon la substance de la chair qu’il reçut de ses parents. De là l’Apôtre en conclut que ceux-là ne sont point adoptés comme fils de Dieu, qui sont fils selon la chair, c’est-à-dire du fait même que selon la chair ils ont été engendrés par Abraham, mais que ceux-là sont comptés pour semence, auxquels la promesse a été faite, qui sont les fils de la promesse, c’est-à-dire ceux qui, par la grâce de la promesse divine, sont devenus fils d’Abraham par l’imitation de sa foi, selon ces paroles <du Seigneur> dans <l’évangile de> Matthieu : < Dieu peut de ces pierres mêmes susciter des fils à Abraham "; de même qu’Ismaël, né selon la chair, n’a pas été compté dans la postérité, mais Isaac, né en vertu de la promesse.
754. — 3. Enfin, à ces mots : 9 Voici, en effet, la parole de la promesse, etc., <l’Apôtre> prouve la convenance de son explication, selon laquelle Isaac figure ceux qui sont les fils de la promesse, à savoir parce qu’Isaac est né en vertu de la promesse. Aussi dit-il : Voici, en effet, la parole de la promesse que l’ange, ou plutôt le Seigneur sous la forme d’un ange, a adressée à Abraham En ce temps, je viendrai, ce qui signifie le temps de la grâce — "Lorsque est venue la plénitude du temps, Dieu a envoyé son Fils " — et Sara aura un fils à savoir par la grâce de la promesse. Ce qui fait dire à <l’Apôtre> aux Galates : "Afin de nous conférer l’adoption filiale."
755. — B. Lorsqu’il dit Et non seulement elle, etc., il prouve sa proposition quant à Jacob. Et :
1) Il expose d’abord son intention.
2) Puis, il prouve sa proposition [n° 757] : 11 En effet, alors qu’ils n'étaient pas encore nés, etc.
756. — 1. Il dit donc en premier lieu Et non seulement elle, c’est-à-dire Sara, eut un fils au sujet duquel fut faite la promesse, mais aussi Rébecca conçut en son sein deux fils, dont le premier appartenait à la promesse, l’autre à la chair seulement, et cela d’une seule union charnelle, d’Isaac notre père. Car il est dit dans la Genèse qu’"Isaac implora le Seigneur pour sa femme, parce qu’elle était stérile : et le Seigneur l’exauça et accorda la conception à Rébecca. Mais ses petits enfants s’entrechoquaient dans son sein." Il faut remarquer que l’Apôtre cite ce passage contre les Juifs, qui prétendaient obtenir la justice de Dieu à cause des mérites de leurs pères, reproche qu’Ezéchiel faisait déjà contre eux quand il disait des hommes justes qu’" ils ne libéreront ni leurs fils, ni leurs filles; mais eux seuls seront libérés " par leur justice. Aussi Jean<-Baptiste> disait-il aux Juifs "Ne songez pas à dire en vous-mêmes : Nous avons Abraham pour père; car je vous le dis, Dieu peut, de ces pierres mêmes, susciter des fils à Abraham " Contre l’opinion des Juifs, <l’Apôtre> avait donc établi auparavant que des fils d’Abraham l’un était élu et l’autre rejeté. Or on pourrait attribuer cette différence ou à la diversité des mères, parce qu’Ismaël était né de la servante et Isaac de la femme libre, ou à la diversité des mérites du père, parce qu’<Abraham> engendra Ismaël étant déjà circoncis. Afin donc d’écarter tout subterfuge, <l’Apôtre> cite des exemples où l’un est élu et l’autre rejeté parmi les enfants qui non seulement sont engendrés du même père, mais encore de la même mère, dans le même temps, bien plus d’une seule union charnelle.
757. — 2. Lorsque <l’Apôtre> ajoute : 11 En effet, alors qu’ils n'étaient pas encore nés, etc., il prouve sa proposition, et
a) D’abord, par l’autorité de la Genèse.
b) Puis par l’autorité du prophète [n° 762] : 13 selon qu’il est écrit, etc.
758. — a. Sur la première preuve il fait trois choses.
— Il indique en premier lieu le temps de la promesse, et il dit que c’est en vertu de cette promesse que l’un des fils de Rébecca a été préféré à l’autre, <et cela> alors qu’ils n'étaient pas encore nés. Et comme dans ce qui précède il a réfuté l’opinion des Juifs, qui se confient dans les mérites de leur père, il réfute ici l’erreur des manichéens[722], qui attribuent à la naissance la diversité des événements qui arrivent au cours de la vie des hommes, de telle sorte que la vie et la mort de chacun seraient disposées d’après l’emplacement de la constellation sous laquelle il est né[723]. Ce que Jérémie contredit en disant : "Ne redoutez pas les signes du ciel que craignent les nations." Et <l’Apôtre> ajoute qu’ils n’avaient fait ni bien ni mal, parole qui réfute l’erreur des pélagiens[724], qui prétendent que la grâce est donnée d’après les mérites antécédents, bien qu’il soit écrit : "Ce n’est point par les œuvres de justice que nous avons faites qu’il nous a sauvés, mais selon sa miséricorde " La fausseté de l’une et l’autre de ces opinions est démontrée par le fait que avant sa naissance et avant ses œuvres, l’un des fils de Rébecca fut préféré à l’autre. Cette parole réfute aussi l’erreur d’Origène[725], qui a soutenu que les âmes des hommes avaient été créées en même temps que les anges et que, selon le mérite des œuvres bonnes ou mauvaises accomplies alors, elles obtiennent une condition de vie différente. Cette doctrine ne saurait être véritable selon ce qui est dit ici : alors qu’ils n’avaient fait ni bien ni mal. Et d’autre part, ces paroles de Job contredisent aussi cette doctrine : "Où étais-tu, lorsque les astres du matin me louaient tous ensemble et que tous les fils de Dieu étaient dans la jubilation ?" Car on pourrait répondre, en adoptant l’erreur d’Origène : J’étais parmi les fils de Dieu eux-mêmes, qui étaient dans la jubilation.
759. — Puis, <l’Apôtre> montre ce que l’on pouvait obtenir en vertu de la promesse même, puisque l’un des deux fils, pendant qu’ils étaient encore dans le sein, fut préféré à l’autre : afin que le propos de Dieu, voulant exalter l’un de préférence à l’autre, demeure, c’est-à-dire soit ferme, et cela non selon les mérites, mais selon son élection, c’est-à-dire en tant que Dieu lui-même, par une volonté spontanée, a choisi l’un de préférence à l’autre, non parce qu’il était saint, mais pour qu’il le fût, selon ce verset de l’épître aux Ephésiens : "Il nous a élus en lui avant la fondation du monde, pour être saints et immaculés en sa présence " Tel est le propos de la prédestination, dont il est dit au même endroit "Qui nous a prédestinés à l’adoption de ses fils par Jésus-Christ, selon le propos de sa volonté."
760. — Enfin, <l’Apôtre> expose la promesse, en disant : 12 non à cause de leurs œuvres, dont aucune n’a précédé <le propos d’élection>, ainsi qu’on l’a dit, mais à cause de l’appel, c’est-à-dire par la grâce même de celui qui appelle, dont il a été dit plus haut : "Ceux qu’il a prédestinés, il les a aussi appelés." — Il lui fut dit, c’est-à-dire à Rébecca : L’aîné, à savoir Esaü, servira le plus jeune, â savoir Jacob. Ce qui peut se comprendre de trois manières
761. — D’abord, selon leurs personnes, et dans ce sens on comprend qu’Esaü a servi Jacob, non directement mais occasionnellement, en tant que la persécution qu’il lui infligea a tourné au bien de Jacob, selon ce passage des Proverbes : "Celui qui est insensé servira le sage."
Ensuite, on peut appliquer ces paroles aux peuples issus de l’un et de l’autre, parce que les Iduméens ont été jadis soumis aux Israélites, selon ce verset d’un psaume "Jusqu’en Idumée j’étendrai mes pas." Et cela semble s’accorder avec ce qui précède dans la Genèse, car il est dit : "Deux peuples sortis de ton ventre se diviseront; un peuple surpassera l’autre peuple, et l’aîné servira le plus jeune."
Enfin, on peut interpréter ce passage au sens figuré, en sorte que par l’aîné on comprenne le peuple des Juifs, qui a reçu en premier lieu l’adoption filiale, selon cette parole de l’Exode : "Mon fils premier-né est Israël "; et par le plus jeune est figuré le peuple des Gentils, qui fut appelé à la foi par la suite, lequel est aussi figuré par le fils prodigue. Donc le peuple aîné servira le plus jeune, en tant que les Juifs sont comme nos préposés à la garde des livres d’où l’on rend, témoignage à notre foi : "Vous scrutez les Ecritures, parce que vous pensez avoir en elles la vie éternelle; et ce sont elles qui me rendent témoignage."
762. — b. Lorsque <l’Apôtre> dit selon qu’il est écrit, etc., il prouve sa proposition par l’autorité du prophète. Selon qu’il est écrit, à savoir au chapitre premier du <livre> du prophète Malachie qui, dans la personne de Dieu, dit : "J’ai aimé Jacob, et j’ai haï Esaü.» Sur ce passage, une Glose[726] dit que ces paroles qui précèdent L’aîné servira le plus jeune, sont selon la prescience; tandis que celles-ci doivent être comprises selon le jugement, à savoir parce que Dieu a aimé Jacob pour ses bonnes œuvres, comme il aime tous les saints : "Moi j’aime ceux qui m’aiment." Quant à Esaü il l’eut en haine[727] à cause de ses péchés, comme il est écrit : "Le Très-Haut a les pécheurs en haine." Mais, parce que l’amour de Dieu prévient l’amour de l’homme, selon ce verset de la première épître de Jean : "Ce n’est pas nous qui avons aimé Dieu, mais c’est lui qui nous a aimés le premier.", il faut dire que Jacob a été aimé de Dieu avant qu’il ait lui-même aimé Dieu. On ne peut pas dire que Dieu ait commencé à l’aimer dans le temps, autrement son amour serait sujet au changement[728]. Il faut donc dire que Dieu a aimé Jacob de toute éternité, ainsi qu’il est écrit : "Je t’ai aimé d’un amour éternel."
763. — Dans ces paroles de l’Apôtre, il faut noter qu’il indique en Dieu trois choses relatives aux saints, à savoir l’élection (electio)[729], qui comprend la prédestination et l’élection de Dieu, <deux choses> qui en Dieu ne font réellement qu’un, mais qui diffèrent selon la raison. En effet, on parle de l’amour (dilectio) même de Dieu en tant qu’il veut du bien à quelqu’un absolument parlant; on parle d’autre part d’élection, selon que par le bien qu’il veut à quelqu’un, Dieu le préfère à un autre; enfin on parle de prédesti nation, selon que Dieu dirige l’homme vers ce bien qu’il lui veut, en l’aimant et en le choisissant. C’est pourquoi, selon la raison, la prédestination vient après l’amour, de même que dans l’ordre naturel, la volonté relative à une fin précède chez certains êtres[730] la direction vers cette fin. Et toutefois l’élection et l’amour sont ordonnés différemment en Dieu et dans l’homme. Car dans l’homme l’élection précède l’amour, la volonté de l’homme étant mue pour aimer à partir du bien qu’elle considère dans l’objet aimé; c’est en raison de ce bien qu’elle le préfère à un autre et qu’après l’avoir choisi elle lui prodigue son amour. Mais la volonté de Dieu est la cause de tout le bien qui est dans la créature, et c’est pourquoi le bien par lequel une créature est préférée à une autre, selon le mode d’élection, est subséquent à la volonté de Dieu, qui a voulu à son égard ce bien en fonction de la raison de son amour. Aussi Dieu n’aime-t-il pas l’homme à cause de quelque bien qu’il choisit en lui, mais plutôt par cela même qu’il l’aime, il le préfère aux autres en le choisissant.
764. — Or comme l’amour dont il est ici question appartient à l’éternelle prédestination de Dieu, de même aussi la haine dont <l’Apôtre> parle ici appartient à la réprobation, par laquelle Dieu réprouve les pécheurs. Il ne faut pas dire non plus que cette réprobation est temporelle, car il n’y a rien de temporel dans la volonté divine, mais elle est de toute éternité. Sous un certain point de vue la réprobation est en rapport avec l’amour ou avec la prédestination, mais sous un autre elle en diffère. Elle est en rapport <avec l’amour ou avec la prédestination> en ce sens que de même que la prédestination est la préparation à la gloire, ainsi la réprobation est la préparation à la peine : "Tophet est préparée depuis hier, par le roi préparée, profonde et étendue[731]." Elle en diffère en ce que la prédestination suppose la prépa ration des mérites par lesquels on parvient à la gloire, et la réprobation, la prépa ration des péchés par lesquels on aboutit à la peine. Et c’est pourquoi la prescience des mérites ne peut être un motif de prédestination, car ces mérites connus à l’avance tombent sous la prédestination; tandis que la prescience des péchés peut être un motif de réprobation, sous le point de vue de la peine qui est préparée aux réprouvés, à savoir en tant que Dieu se propose de punir les méchants à cause des péchés qui viennent d’eux-mêmes et non de Dieu; tandis qu’il se propose de récompenser les justes pour des mérites qui ne sont point d’eux-mêmes : "Ta perte vient de toi, Israël; c’est seulement en moi qu’est ton secours "