VINGT-SEPTIÈME SERMON DE SAINT AUGUSTIN SUR LA FÊTE DE PAQUES. (SEPTIÈME SERMON.)
ANALYSE. — 1. Jésus-Christ ressuscitant est notre véritable lumière. — 2. II est certain que, nous aussi, nous ressusciterons. — 3. Qu'est-ce qui milite contre la chair et pour la chair ? — 4. Eloge de la chair. — 5. La chair ressuscitée sera réunie à son âme.
1. Ce jour, que nous rappelle le Prophète, c'est Jésus-Christ qui est né, qui est mort, et qui après sa mort est ressuscité plein de gloire. Ce n'est point moi qui l'affirme, c'est Jésus-Christ lui-même : « Tant que je suis dans le monde, je suis la lumière du monde ». Ainsi donc Jésus-Christ est ressuscité dans la chair afin de rester à nos yeux ce qu'il avait été, c'est-à-dire la lumière ; ce n'est pas un corps nouveau qu'il prend, mais son propre corps, afin de nous prouver avec plus d'évidence que c'est dans notre chair elle-même que nous ressusciterons ; autrement nous ne pourrions plus croire la résurrection.
2. Mais que faites-vous, ô homme ? Oubliant que vous êtes le roi de ce monde, que vous appartenez à la société des élus, que vous résumez toute la création, pourquoi vous condamnez-vous vous-même ? Pourquoi vous comparer aux bêtes et aux animaux victimes d'un ecomplète destruction ? Ils périssent totalement, tandis que vous conservez votre substance spirituelle. Vous vivez dans une âme divine, et lorsque la chair se séparera de votre âme, vous serez divisé et non pas anéanti ; vous serez séparé en différentes parties, mais vous retrouverez votre intégrité. Votre corps sera dissous, mais votre âme restera vivante et attendra la résurrection de votre chair dont elle a été la compagne. L'apôtre saint Paul s'écrie : « Si les morts ne ressuscitent pas, Jésus-Christ n'est pas non plus ressuscité ; et si Jésus-Christ n'est pas ressuscité, votre foi est vaine et vous êtes encore dans vos péchés. Donc tous ceux qui se sont endormis en Jésus-Christ ont péri. Si ce n'est que dans cette vie que nous espérons en Jésus-Christ, nous sommes les plus malheureux des hommes. Mais si Jésus-Christ est ressuscité d'entre les morts, nous trouvons en lui les prémices de tous ceux qui dorment. En effet, comme la mort est venue par l'homme, c'est par l'homme aussi que nous vient la résurrection des morts. De même que tous meurent en Adam, de même tous seront vivifiés en Jésus-Christ ». Doutez-vous encore que vous dussiez préférer le mérite de l'âme à la fragilité de la chair ? Je m'en rapporte à votre jugement droit et juste. Le corps aurait besoin de toute son intégrité pour rester la demeure de l'âme, et pourtant le corps se dissout afin que la destinée des morts soit différente, comme sont différents les mérites de chacun. En créant l'homme, Dieu lui inspira de son souffle une âme spirituelle, tandis que le corps fut tout entier formé du limon soluble de la terre. Si vous n'envisagez que le corps, qu'est-ce que ce corps, sinon un informe limon de la terre, coloré par la coagulation du sang ? Qu'est-ce que le corps ? La nature des vices, la matière et l'origine des morts. Et si vous cherchez le mérite du corps, qu'est-ce que le corps ? l'habitation de l'âme. Qu'est-ce que le corps ? la demeure de l'Esprit de Dieu. Qu'est-ce que le corps ? la plus belle de toutes les œuvres de la création visible, destinée à devenir l'image de la substance divine. Il est écrit : Dieu fit l'homme à son a image et à sa ressemblance. Dieu fit Adam du limon de la terre et inspira sur sa face un souffle de vie. Et l'homme fut fait âme vivante ». « Ame vivante », dit l'Écriture, elle vivra donc après la mort ; d'où il suit que cette âme est essentiellement différente de l'âme des animaux, laquelle doit périr avec le corps. Et comme les animaux sont de viles créatures, Dieu, au lieu de les former comme il forma le corps de l'homme, se contenta d'une parole : « Et Dieu dit : Que la terre produise des animaux, et il fut fait ainsi ». Comprenez donc, ô homme, quelle est votre dignité. Le Seigneur Dieu a formé votre corps de sa propre main, il vous a animé du souffle de son Esprit, tandis que les animaux et les bêtes sont sortis en quelque sorte du souffle de la terre.
3. Essayons maintenant de comparer les mérites ou la nature de l'âme et du corps. L'âme est réputée sainte, le corps est pécheur. Il est certain que l'âme est sainte, toutefois le corps ne pèche que par le vice de l'âme. Connaissez-vous bien, ô homme, considérez-vous attentivement et vous comprendrez que le corps ne sent rien que par les sens de l'âme ; faites abstraction de l'âme, le corps est mort et incapable d'aucun mouvement. Le corps participe donc au bien comme il est l'instrument du mal ; et si le corps souille l'âme, réciproquement il est purifié par les mérites et la sainteté de l'âme. Remontant à l'origine de la responsabilité et des crimes du corps, nous disons que le corps a été condamné à la mort dans Adam, mais qu'il ressuscite en Jésus-Christ ; si la chair a été condamnée dans Eve la première femme, elle a été consacrée dans la Vierge Marie. Je le prouve par les oracles des Prophètes : « Dieu dit encore : Mon Esprit ne demeurera pas dans les hommes, parce qu'ils sont chair ». Au contraire, il est dit ailleurs en faveur de la chair : « Je répandrai mon Esprit sur toute chair ». Isaïe, frappant la chair, s'écrie : « Toute chair n'est qu'une herbe desséchée ». Et pour relever la chair, il dit aussi : « Toute chair verra le salut de Dieu ». L'apôtre saint Paul condamne la chair en ces termes : « Ne suivez pas les désirs de la chair » ; mais il la loue en ces termes : « Je porte dans ma chair les stigmates de Jésus-Christ ». NotreSeigneur disait aux incrédules : « C'est l'Esprit qui vivifie la chair ». Mais vous dites « La chair ne sert de rien » : Puisqu'il en est ainsi, mes frères, si la chair est accablée par ses crimes, pourquoi ne va-t-elle pas plutôt se relever en s'honorant des mérites divins du Fils de Dieu revêtu de notre chair ?
4. N'aurez-vous que du mépris pour cette chair que Dieu a revêtue, qu'il a déposée, reprise et élevée dans le ciel ? N'aurez-vous que du mépris pour cette chair que la flamme a respectée dans la personne des trois enfants juifs, et devant laquelle s'est arrêtée la rage des lions dans la personne de Daniel ? N'aurez-vous que du mépris pour cette chair qui, aidant à la force des saintes âmes, a fait d'innombrables martyrs ? Vous méprisez les hoinmes perdus, vous méprisez les voluptueux en qui l'âme s'est laissé corrompre par les désirs de la chair et a précipité, à son tour, le corps dans la corruption des passions et des vices. Vous méprisez les anges qui, épris d'amour pour les filles des hommes, ont souillé la majesté des corps célestes par la volupté terrestre. Ainsi donc, soit que vous honoriez la chair dans les martyrs, soit que vous la condamniez dans les voluptueux, il est absolument nécessaire de faire retomber toute responsabilité sur les âmes. La chair, dans sa servitude, n'a fait que ce que l'âme a voulu. La chair ressuscitera donc, soit sainte, soit coupable, et comme l'âme, elle recevra selon les œuvres de sa vie sur la terre. Telles seraient, en matière de chasteté, une servante et sa maîtresse ; il peut se faire que la servante provoque la séduction, mais la maîtresse n'en sera pas moins coupable, pour avoir voulu ou consenti.
5. La chair ressuscitera donc, soit sainte, soit coupable ; et les malheureux pécheurs seront obligés de vivre malgré eux. Ô nécessité des choses ! en essayant de justifier la chair, il se trouve que nous accusons les âmes. Nous accusons les dons de Dieu, lesquels, semblables à des étincelles jaillissant de la flamme, ont mérité, non pas de vivre dans le foyer, mais de s'éteindre dans la paille ; nous accusons les choses célestes opprimées par les choses terrestres. Toutefois, nous attendons le jugement de Dieu qui seul peut apprécier les devoirs de la chair et les mérites des âmes. Il est donc vrai que l'âme ne peut être séparée de la chair ni en matière d'innocence, ni en matière de culpabilité, et réciproquement la chair ne peut être séparée de l'âme ni en matière d'innocence, ni en matière de culpabilité. Comme la vie est commune entre l'âme et la chair, leur destinée éternelle doit être la même. L'homme intérieur est rappelé à l'homme extérieur, c'est-à-dire la chair est rappelée à l'âme ; elle sera justifiée avec l'âme, ou l'âtre sera punie avec la chair.
VINGT-HUITIÈME SERMON DE SAINT AUGUSTIN SUR LA FÊTE DE PAQUES. (HUITIÈME SERMON.)
ANALYSE. — 1. Objection des impies contre l'immolation du Fils de Dieu. — 2. Jésus-Christ n'a pas été immolé par les chrétiens, mais adoré par eux après sa mort. — 3. La bonté de Dieu dans le mystère de l'Incarnation. — 4. Jésus-Christ, par sa résurrection, confond tous ses ennemis.
1. L'apôtre saint Paul nous dit : « Jésus-Christ, notre Pâque, a été immolé ». On demande pour qui ou pourquoi il a été immolé. En effet, des blasphémateurs fanatiques ne craignent pas d'élever la voix et de réclamer en ces termes. Les sanglants mystères des chrétiens sont assurément saints, pieux et pleins de miséricorde. Pour nous, nous sommes assurément des sacriléges en offrant aux statues des divinités, des oiseaux et des troupeaux. Mais que penser du sacrilége des chrétiens dont le sacrifice parricide consiste dans l'immolation d'un Fils à son Père ? Si je réponds que le Dieu que nous adorons est l'amour même, ils m'objectent : Pourquoi donc Dieu, qui a défendu à Abraham d'immoler son fils, a-t-il permis l'immolation de son propre Fils ? Si je réplique : Jésus-Christ est mort pour tous les peuples, ils me répondent : Il est assurément plein d'amour, votre Dieu qui s'est laissé apaiser par le sang de son Fils, plutôt que d'exiger le sang des peuples. Ils disent enfin : Votre Dieu est impie, car lui qui défend d'immoler un homme aux divinités, a voulu ou permis l'immolation de son propre Fils.
2. Oh ! à quelles extrémités notrereligionse voit réduite ! Qu'il est étroit, le sentier qui nous mène au vaste plateàu de la foi, quand au contraire la multitude confuse des réprouvés se joue dans les voies les plus spacieuses Que notre chemin est étroit et escarpé ! Ce n'est qu'avec des efforts inouïs que nous portons la vérité ; tant d'arguments séducteurs nous sont opposés que nous nous laisserions facilement convaincre, si nous n'avions pas à enseigner avant tout l'amour de Dieu que nous adorons. L'apôtre saint Paul nous dit donc : « Jésus-Christ notre pâque a été immolé » ; nous disons pourquoi et par qui il a été immolé, afin de justifier de toute accusation de parricide le saint et innocent mystère de notre pâque. Ce n'est pas nous, chrétiens, qui immolons Jésus-Christ, mais nous l'adorons dans sa mort. Vous nous demandez pourquoi nous adorons une victime immolée ? Parce que nous adorons le Fils de Dieu, avant même qu'il ait été immolé. Vous demandez pourquoi il a été immolé ? C'est aux Juifs sacrilégement religieux à répondre ; il leur était prescrit d'offrir à Dieu un agneau pour la pâque ; or, en immolant Jésus-Christ à la place d'un agneau, ils ont offert à Dieu son propre Fils. C'est ce crime des Juifs que l'Apôtre rappelle en ces termes : « Jésus-Christ notre pâque a été immolé », c'est-à-dire immolé par ce peuple auquel Jean-Baptiste montrait le Christ, en disant : « Voici l'Agneau de Dieu, voici Celui qui efface les péchés du monde ». Vous demandez pourquoi Jésus-Christ ne s'est pas soustrait à ce crime ? Parce que son sang était dû pour le rachat du monde. Quel crime avait donc commis le monde, pour que le sang ait dû servir à sa délivrance ? Il avait encouru la malédiction de la loi, et Dieu, voulant rester fidèle à sa promesse, livra lui-même son Fils, dont le sang, quoique criminellement versé, devait être la rançon du pécheur condamné à la mort éternelle. Un tel jugement de Dieu est assurément inspiré par l'amour, et sans porter atteinte à son affection paternelle, il a fait retomber sur son Fils la condamnation qui pesait sur le genre humain, et a voulu que sa mort momentanée devînt le salut de l'univers.
3. Ô profond mystère d'amour ! Le monde pèche, et Jésus-Christ est immolé, de telle sorte que Dieu, la justice et l'amour infinis, maintient le décret qu'il avait porté et détruit le péché sans détruire l'innocence. Telle est la vérité que Jésus-Christ lui-même a fait entendre, avant même l'effusion de son sang pour le salut du monde : « C'est ainsi que Dieu a aimé le monde, jusqu'à livrer pour lui son Fils unique, afin que celui qui croit en lui ne périsse pas, mais qu'il ait la vie éternelle ». De son côté, l'apôtre saint Paul s'écrie : « Jésus-Christ nous a rachetés de la malédiction de la loi, en se faisant maudit pour nous ; car il est écrit : Maudit soit quiconque est pendu au gibet » ; et encore : « Si Dieu est pour nous, qui sera contre nous ? » « Si Dieu n'a pas épargné son propre Fils et s'il l'a livré pour nous tous, comment avec lui ne nous a-t-il pas tout donné ? » Vous demandez pourquoi Dieu n'a pas épargné son Fils ; parce que, dans la résurrection, ce Fils devait lui être rendu. En effet, une majesté éternelle ne peut ni mourir ni finir. Nais si le Fils de Dieu ne pouvait naturellement ni mourir ni finir, cependant il a voulu être crucifié, afin de se dépouiller de son corps mortel ; d'un autre côté, la barbarie des Juifs a été déjouée, car Jésus-Christ, mort, nous a été rendu par la résurrection.
4. Voyez maintenant le Fils de Dieu ressuscitant des enfers ; il porte sur son corps les cicatrices de sa passion, à l'aide desquelles il put se faire reconnaître ; car, s'il l'eût voulu, il aurait fait disparaître toutes les traces de son sacrifice ; lui qui a pu ressusciter, ne pouvait-il pas se guérir ? Il salue ses Apôtres et reçoit leur salut ; il mange avec eux, il se réjouit d'avoir accompli l'œuvre de la rédemption, pour laquelle il est descendu sur la terre. Ainsi donc, mes frères, puisque vous êtes rachetés, demandez avec nous les biens que vous désirez ; après nous avoir délivrés par son sang, que Jésus-Christ nous comble de tous les biens.
VINGT-NEUVIÈME SERMON DE SAINT AUGUSTIN SUR LA FÊTE DE PAQUES. (NEUVIÈME SERMON.)
ANALYSE. — 1. Le corps de Jésus-Christ est un temple. — 2. Ce temple a été rebâti par le Père comme par le Fils. — 3. Le nombre de quarante-six ans désigne les quatre parties de la terre. — 4. Ce nombre mystique se retrouve dans Adam. — 5. Il se retrouve aussi dans la naissance du second Adam. — 6. Conclusion.
1. Dans l'Évangile selon saint Jean, nous lisons que les Juifs, jaloux de toutes les merveilles opérées par le Sauveur, lui posèrent cette question : « Quel signe nous donnez-vous du pouvoir que vous avez de faire ces choses ? » Le Seigneur leur répondit : « Détruisez ce temple et je le relèverai en trois jours ». Et ils dirent : « Quarante-six ans ont été employés à la construction de ce temple, et vous le relèverez en trois jours ? » Ne l'oubliez pas, mes frères, les Juifs étaient charnels, et ils jugeaient charnellement de toutes choses. Jésus parlait spirituellement ; mais comme eux vivaient charnellement, ils comprenaient charnellement. Or, qui peut comprendre de quel temple parlait le Sauveur ? Le pouvaient-ils, eux qui nourrissaient contre lui des pensées et des desseins criminels ? Mais nous n'avons pas à nous inquiéter sur ce point, car l'Évangile nous apprend de quel temple parlait le Sauveur. En effet, Jésus venait de dire : « Détruisez ce temple et je le rebâtirai en trois jours ». Les Juifs répondirent : « Quarante-six ans ont été employés à la construction de ce temple, et vous le rebâtirez en trois jours ? » L'Évangéliste continue : « Or, Jésus parlait du temple de son corps ». Telle est la pensée du Sauveur dans toute sa simplicité. D'un autre côté, il est connu de tous que Jésus, après avoir été mis à mort par les Juifs, ressuscita le troisième jour. Les Juifs peuvent bien dire qu'ils n'en savent rien, parce qu'ils sont hors de l'Église ; mais à nous ce fait est parfaitement connu, parce que nous savons en qui nous croyons. En effet, par cette solennité que nous célébrons aujourd'hui chaque année nous rappelons le souvenir anniversaire de la destruction de ce même temple et de sa réédification. Toutefois on peut nous demander s'il n'y a pas quelque mystère dans ces paroles : « Quarante-six ans ont été employés à la construction de ce temple ». Il y aurait beaucoup d'observations à présenter sur cette pensée, mais nous nous contenterons de quelques remarques courtes et faciles à saisir.
2. Nous savons, mes frères, qu'Adam a été seul créé directement par Dieu ; nous savons qu'il représentait le genre humain tout entier ; qu'en transgressant le précepte divin il fut pour ainsi dire brisé ; qu'il se trouve pour ainsi dire subdivisé en chacun de nous, de manière à se retrouver tout entier dans la société et dans l'union réciproque de tous les hommes ; et enfin qu'il ne peut que gémir pour nous, puisqu'il se trouve renouvelé en nous par Jésus-Christ. Le Sauveur est sorti de la race d'Adam, mais sans avoir le péché d'Adam. Il est venu sans péché, afin d'expier dans son corps le péché d'Adam, et de ramener l'homme à son image et à sa ressemblance, tel qu'il avait été d'abord créé. La chair que Jésus-Christ reçut d'Adam, tel est donc le temple que les Juifs ont détruit, et que le Sauveur a réédifié en trois jours. En effet, Jésus-Christ en sa qualité de Dieu fort, tout-puissant et égal au Père, a ressuscité son corps. En quel sens donc l'Apôtre dit-il : « Qui l'a ressuscité d'entre les morts ? » De qui parle-t-il ? Du Père. C'est ainsi qu'il a dit de Jésus-Christ : « Il s'est fait obéissant jusqu'à la mort et jusqu'à la mort de la croix ; voilà pourquoi Dieu l'a ressuscité d'entre les morts et lui a donné un nom au-dessus de tout nom ». Je le ressusciterai donc ; qui donc ressuscitera ? Le Père, à qui le Christ lui-même dit dans le psaume : « Ressuscitez-moi, et je leur rendrais ». C'est donc le Père qui a ressuscité Jésus-Christ, et non pas Jésus-Christ qui s'est ressuscité lui-même. Mes frères, que cette conclusion ne vous scandalise pas. Le Père, que fait-il sans son Verbe, que fait-il sans son Fils unique ? « Toutes choses ont été faites par lui, et rien n'a été fait sans lui ». Puisqu'il est Dieu lui-même, c'est donc de lui aussi qu'il a été dit : « Dieu l'a ressuscité d'entre les morts » . De là vous devez conclure qu'il s'est ressuscité lui-même. Écoutez. Que le Juif nous dise lui-même ce qu'il a entendu : « Détruisez ce temple, et je le réédifierai en trois jours ». C'est le Père qui le réédifie, mais le Fils accomplit cette œuvre comme le Père, et le Père comme le Fils. Jésus-Christ nous dit dans l'Évangile : « Mon Père et moi nous ne sommes qu'un » ; et ailleurs : « Tout ce que fait le Père, le Fils le fait également ».
3. Que signifie ce nombre de quarante-six années dont parlent les Juifs : « Quarante-six années ont été employées à la construction de ce temple ». Je disais tout à l'heure qu'Adam se retrouve dans l'ensemble du genre humain ; je reviens sur cette pensée pour la faire mieux ressortir encore. Les quatre lettres dont nous nous servons pour écrire le mot Adam, sont précisément, dans la langue grecque, les quatre premières lettres des quatre points cardinaux qui renferment le monde tout entier : l'Orient, l'Occident, le Nord et le Midi. C'est de ces quatre points que le Seigneur a dit : « Je rassemblerai mes élus des quatre vents du ciel » ; David avait dit également : « Qu'ils parlent, ceux qui ont été rachetés, qu'il a rachetés de la puissance de l'ennemi, depuis l'Orient et l'Occident, le Nord et le Midi ». Or, en grec, Orient se prononce : Anathole ; Occident, Dytis ; Nord, Arctos ; et Midi, Mesembria. En prenant la première lettre de chacun de ces quatre noms on obtient : Adam ; et comme c'est de la chair d'Adam que Jésus-Christ a reçu son propre corps, plus tard attaché à la croix, ce corps est réellement le temple dont il est dit : « Je le rebâtirai en trois jours ; et les Juifs répondirent : Quarante-six ans ont été employés à la construction de ce temple, et vous le rebâtirez en trois jours ? Or, Jésus parlait a du temple de son corps ».
4. D'un autre côté, ne peut-on pas montrer que le chiffre quarante-six (XLVI) compose le nom d'Adam ? Or, ce nombre est pour nous très-mystérieux, non-seulement parce qu'il forme le nom même d'Adam, mais encore celui de Jésus-Christ dont il indique le mode surnaturel de conception. Examinons d'abord le nom du premier homme, Adam. En grec, l'Alpha représente dans la numération la valeur de : un ; le Bêta, la valeur de deux ; le Gamma, la valeur de trois ; et le Delta, la valeur de quatre, et ainsi de suite des autres lettres de l'alphabet, qui servent à la fois à écrire et à compter. Par exemple le Mu a la valeur de quarante (tessaraconta). Or, cherchez la valeur de ces lettres et vous trouverez Adam. Nous y trouvons l'Alpha, ou : un ; le Delta, quatre ; or quatre ajoutés à un égalent cinq ; nous retrouvons de nouveau Alpha ou un qui, ajouté à cinq, égale six ; enfin le Mu qui vaut quarante, ce qui donne quarante-six, ou le nombre d'années employées à la construction du temple.
5. Et parce que Notre-Seigneur Jésus-Christ a voulu que son corps fût formé de la race d'Adam, sans toutefois recevoir la souillure du péché originel, il suit que c'est dans cette race qu'il a pris le temple de son corps, en rejetant l'iniquité originelle. Or, cette chair, qu'il tira d'Adam, fut la chair de Marie, et le corps du Seigneur fut formé du corps de Marie. Ce corps a été crucifié par les Juifs et ressuscité trois jours après par le Sauveur lui-même. C'est ainsi que ces Juifs ont détruit ce temple qui a duré quarante-six ans à construire, tandis que Jésus-Christ l'a reconstruit en trois jours. En effet, si j'en crois les médecins, le corps humain emploie quarante-six jours à se former dans le sein maternel. Pendant les sept premiers jours ce corps n'est encore qu'une espèce de lait ; pendant les neuf jours suivants il se convertit en sang ; il se solidifie pendant les douze jours qui suivent et enfin, pendant les dix-huit jours qui succèdent, tout le corps est formé par les divers linéaments des membres. À partir de ce moment jusqu'à la naissance le corps ne fait plus que grandir et s'accroître. Or, ces quarante-six jours, si vous les multipliez par six, c’est-à-dire par les six âges de l'homme, l'enfance, la puéritie, l'adolescence, la jeunesse, l'âge moyen et la vieillesse, on trouve le chiffre de deux cent soixante-seize, c'est-à-dire de neuf mois et six jours, qui se comptent depuis le huitième jour des kalendes d'avril, jour de la conception et de la mort de Jésus-Christ jusqu'au huitième jour des calendes de janvier, jour de la naissance du Sauveur... Ce n'est donc pas sans raison que quarantesix années sont assignées à la construction du temple, figure du corps de Jésus-Christ ; car autant d'années le temple a mises à se construire, autant de jours le corps de Jésus-Christ a mis à se former.
6. Telle est l'explication de ces paroles « Détruisez ce temple, et je le rétablirai en trois « jours. Les Juifs répondirent : Quarante-six ans ont été employés à la construction du temple, et vous le rétablirez en trois jours ? Or, Jésus parlait du temple de son corps ». Nous bénissons le Seigneur qui daigne révéler à ses serviteurs les mystères les plus cachés. Que notre foi repose donc toujours sur l'humilité de notre cœur, afin que nous méritions de recevoir de Dieu la récompense du royaume céleste.
TRENTIÈME SERMON DE SAINT AUGUSTIN SUR LA FÊTE DE PAQUES. (DIXIÈME SERMON.)
ANALYSE. — 1. Signification de la Pâque. — 2. Jésus-Christ mort pour le péché, afin de satisfaire à la justice. — 3. Nous devons imiter la Pâque, c'est-à-dire le passage de Jésus-Christ au ciel ; on doit donner des fils à Celui qui nous a donné son Fils.
1. Mes frères, quelques-uns font venir le mot pâque du grec et lui donnent le sens de souffrance ; c'est une erreur. Pâque veut dire passage, car l'Écriture ne lui donne pas d'autre signification, et c'est aussi le sens que ce mot a conservé en passant dans la langue latine. Or, ce mot pâque, ou passage, rappelle que le Seigneur est passé par l'Egypte quand, dans une seule nuit, il frappa tous les premiers-nés des Egyptiens ; c'était l'accomplissement de cette parole : « Et je passerai par la terre d'Egypte, et je frapperai tout premier-né dans la terre d'Egypte ». Notre pâque, ou passage à nous, nous rappelle le passage du Sauveur de la mort à la vie, et son passage des enfers au ciel par sa résurrection. Quel grand, quel admirable passage, car notre Sauveur y détruit la mort à laquelle il s'était volontairement soumis, et ce triomphe, il l'avait prédit lui-même : « J'ai le pouvoir de quitter la vie, et j'ai aussi le pouvoir de la reprendre ». Adorons ce profond décret de la providence et de la miséricorde de Dieu qui, en soumettant le corps de Jésus-Christ à une mort qu'il ne méritait pas, a voulu nous soustraire à la mort, trop juste salaire de nos péchés.
2. Il arrive souvent aux infidèles de flous poser cette question : Quelle nécessité y avaitil que le Seigneur mourût pour l'homme ? Notre salut ne pouvait-il pas s'opérer sur une simple parole ou un commandement de sa part ? Cette question, mes frères, est assurément très-grave à leurs yeux ; mais, avec la grâce de Dieu, nous espérons la résoudre en peu de mots. Au commencement, l'homme avait péché en transgressant le précepte de Dieu ; après son crime, il avait été condamné à la mort en vertu de la loi du péché, et c'était justice ; car, en consentant librement à la tentation, il s'était volontairement rendu l'esclave de son ennemi. C'est ainsi que l'homme, depuis sa prévarication, était tombé sous l'empire du démon ; la nécessité de mourir suffisait à elle seule pour lui rappeler sa complète servitude. « Car, comme il est écrit, la mort régnait depuis Adam ». Or, notre Dieu qui, s'il est tout-puissant, est aussi la souveraine vérité et qui, en nous arrachant par pure miséricorde à l'empire du démon, a voulu s'astreindre à toutes les exigences dela justice, notre Dieu, disons-nous, a écouté non-seulement sa toute-puissance, mais encore la vérité ; il a rejeté la violence et n'a rien voulu extorquer par la force. Il avait recouvré son empire sur l'homme, et le possédait ; mais il s'abaissa jusqu'à payer une rançon pour le captif. Quelque chose, mes frères, semblait s'opposer à ce que Dieu ravit au démon, sans compensation aucune, la victime qui s'était mise volontairement sous le joug. Dieu ne pouvait-il pas délivrer l'homme par le seul effet d'un commandement de sa part ? Une telle délivrance eût été dans les limites de sa toute-puissance, mais non pas dans celles de sa justice. Or, ce Dieu juste ne considère pas ce que lui permet sa toutepuissance, mais ce que prescrit l'équité. Il fallait arracher l'homme au joug du démon, niais en sauvant toutes les règles de la justice. Atïn donc de donner toute satisfaction à la justice, Dieu a sauvé l'homme, non pas en commandant, mais en le rachetant. Par un mystère ineffable d'équité et d'amour, Notre-Seigneur se fit véritablement homme, afin que l'homme rachetât l'homme en faisant souffrir la chair pour la chair. Il vint donc dans la ressemblance de la chair de péché, afin que, en payant, par la croix, le salaire du péché, il eût le droit de détruire le péché de la chair. Sur la terre, un créancier qui réclame plus qu'il ne lui est dû, perd, par cela même, tout droit à une revendication ; car, pour me servir de ses propres expressions, il a encouru le danger de demander davantage. Ce principe peut, en quelque manière, s'appliquer au démon. L'homme lui était dû, mais il exigea un Dieu et perdit ainsi sa cause ; en demandant trop, il courut le danger de ne rien obtenir. N'était-ce donc pas justice, mes frères, que celui qui s'était précipité sur l'innocent perdît le coupable, et que celui qui avait poursuivi le juste vît s'échapper le criminel ? En désirant ce qui lui était défendu, il perdit donc ce qui lui appartenait en toute rigueur de justice ; l'iniquité retomba sur son auteur. En sévissant contre Celui qu'il ne pouvait subjuguer, il perdit ce qu'il possédait, et il ne trouva pas ce qu'il cherchait ; il avait envahi l'esclave, et il portait déjà la main sur le Seigneur ; c'est justice que, en poursuivant cette double proie, il ait éprouvé une double déception. En effet, l'esclave se trouvant racheté lui échappa, et le Seigneur, en ressuscitant, remporta le plus glorieux triomphe.
3. C'est un véritable passage que nous célébrons en ce jour, parce que Jésus-Christ met en fuite la mort et reparaît plein de vie. À notre tour, efforçons-nous de ressusciter avec lui. S'il est descendu jusqu'à nous, c'est afin que nous montions jusqu'à lui. En revêtant notre humanité, il l'a élevée jusqu'au ciel, afin que, par la foi et par l'espérance, nous quittions les œuvres terrestres pour nous élever jusqu'aux choses célestes. Le Sauveur a pénétré jusque dans les limbes, atin de nous racheter ; il est monté au ciel, afin de nous entraîner à sa suite. Il est écrit : « Le chef de l'homme, c'est Jésus-Christ ». Jésus-Christ est donc notre chef ; nous sommes son corps ; ne nous éloignons pas des traces de notre Père ; puisque notre chef est au ciel, efforçons-nous de réunir le corps à la tête. Voilà pourquoi c'est une gloire pour l'homme d'offrir à Dieu des fils ou des filles, puisque Dieu a offert pour nous son Fils unique. Le père de nombreux enfants croit faire beaucoup que d'en offrir un au Seigneur, et Dieu a livré pour nous son Fils unique ; nous hésitons à consacrer à Dieu nos enfants, et pour nous Dieu n'a pas épargné son Fils unique. « Quelles dignes actions de grâces a rendrons-nous à Dieu pour tous les biens dont il nous a comblés ? » L'offrande même de tous nos fils serait-elle une reconnaissance suffisante ? Pour nous, Dieu a livré son Fils à la mort ; et si nous offrons nos enfants à Dieu, c'est afin qu'ils vivent. Notre Sauveur a obéi à l'ordre et à la volonté de Dieu son Père.