L’erreur dogmatique qui, au dire des rationalistes modernes et contemporains, a envahi tardivement les récits de l’Enfance[2010] consiste dans la naissance virginale de Jésus. Ils reconnaissent d’ailleurs que ce dogme n’a pas cessé d’être, suivant l’expression très exacte de l’un d’entre eux[2011], « le patrimoine commun des Églises chrétiennes, car il se trouve formulé dans les Symboles œcuméniques comme dans les Confessions protestantes, dans le Catéchisme romain comme dans le Catéchisme socinien ». Il est certain que les vrais chrétiens de toute dénomination croiraient avoir sacrifié une partie essentielle de leur religion, s’ils n’admettaient pas cet article du Symbole, auquel toute âme catholique est particulièrement heureuse de souscrire.
Et pourtant, bien qu’il soit affirmé avec toute la précision possible par saint Matthieu et par saint Luc, puis par la tradition chrétienne depuis ses origines jusqu’à nos jours, il a trouvé, aux différentes époques de l’histoire du christianisme, des adversaires très ardents. Actuellement, il en a de plus nombreux que jamais, à tel point que, naguère, des pasteurs d’Allemagne, secondés par des professeurs d’Université, ont fait une campagne de presse pour obtenir que cet article fût retranché officiellement du Symbole de l’Église protestante[2012]. On remporterait une si éclatante victoire, si l’on réussissait à l’éliminer, en démontrant que Jésus est simplement le fils de Joseph et de Marie.
C’est parmi les Juifs qu’on rencontre les premiers ennemis de la naissance surnaturelle. Il est peu probable qu’ils aient mis en circulation avant la mort de Notre-Seigneur l’infâme calomnie par laquelle ils ont osé ternir la réputation de sa mère et le regarder lui-même comme le fruit de la séduction[2013]. De son vivant, ses adversaires les plus acharnés ne semblent pas avoir jamais soulevé le plus léger doute sur la légitimité de sa naissance. On le regardait purement et simplement comme le fils de Joseph, auquel Marie était unie par les liens du mariage. Mais, après son ascension, pour le flétrir devant l’opinion publique, ils inventèrent et répandirent ce mensonge révoltant, qui, après avoir circulé pendant longtemps de bouche en bouche, pénétra peu à peu dans leurs écrits[2014]. D’après l’historien juif H. Grætz[2015], on a des traces de sa diffusion dans les rangs Israélites sous le règne de l’empereur Adrien (117-138 ap. J.-C.). Il retentit à plusieurs reprises dans les Actes de Pilate[2016]. Il a passé, en se développant, dans l’immonde pamphlet hébreu Toldoth Iéchou, dont un rabbin a cru devoir publier récemment les parties principales[2017]. Ce libelle ne paraît pas remonter au-delà du xiiie siècle sous sa forme actuelle. Les Juifs instruits en rougissent aujourd’hui. « C’est un écrit misérable », a dit H. Grætz[2018], et D. Strauss lui-même ne dissimulait pas le dégoût qu’il en ressentait. Au contraire, Voltaire au xviiie siècle[2019], et de nos jours E. Haeckel[2020], se sont approprié ce blasphème vulgaire, et l’ont mentionné comme un fait authentique[2021]. C’est évidemment dans les livres juifs que le païen Celse avait puisé lui-même, dès le iie siècle, ce récit scandaleux, dont il n’a pas manqué de se prévaloir, pour jeter la boue et le ridicule sur le fondateur du christianisme[2022].
Vers cette même époque, la naissance virginale trouva aussi des adversaires chez un certain nombre de faux chrétiens[2023], surtout parmi les ébionites[2024] et les gnostiques[2025]. Mais c’est particulièrement à notre époque que la négation a pris, sur ce dogme sacré, une extension inouïe jusqu’alors. Depuis D. Strauss et E. Renan, il n’est pas de théologien rationaliste, de grande ou de petite envergure, qui ne l’attaque en un langage tantôt modéré[2026], tantôt violent[2027], mais qui se croit absolument infaillible. Indépendamment des commentaires, des ouvrages théologiques et autres où ils traitent ce sujet en passant, ils ont composé des opuscules spéciaux, dans lesquels ils donnent un libre cours à leurs objections[2028].
Tous ces adversaires prétendent que la naissance virginale du Christ est une légende. Mais, s’il en est ainsi, comment se fait-il qu’à part les très rares exceptions signalées plus haut, elle ait été acceptée comme un dogme de foi par tous les premiers chrétiens, qu’ils fussent d’origine juive ou d’origine païenne ? En effet, l’antiquité chrétienne tout entière, aussi près qu’on peut remonter de son berceau, rend témoignage à la naissance surnaturelle du Sauveur, telle que la racontent saint Matthieu et saint Luc. Et ce témoignage est d’un poids extraordinaire contre les assertions rationalistes. « Conçu du Saint-Esprit, né de la vierge Marie : » telle est la croyance attestée par le pape saint Clément à la fin du ier siècle[2029] ; au commencement du iie siècle, par saint Ignace d’Antioche[2030], par Aristide[2031] ; un peu plus tard, par saint Justin[2032], par saint Irénée[2033], par Clément d’Alexandrie[2034], par Origène[2035], par Tertullien[2036], par saint Hippolyte[2037], par les Oracles sibyllins[2038], par les évangiles apocryphes, etc.[2039] Depuis cette époque lointaine, la conception virginale de Jésus a toujours été regardée comme un point essentiel de la christologie. Aussi, aux attaques que nous venons de signaler, ont répondu, de concert avec nos propres théologiens, des savants anglicans ou protestants, qui défendent de toute leur âme le dogme qui nous est si justement cher[2040]. Plusieurs d’entre eux ont même composé des travaux spéciaux, pour répondre directement et scientifiquement à ceux des rationalistes[2041]. Les théologiens catholiques n’ont pas manqué de protester de leur côté, par des ouvrages ou des articles qui leur font honneur[2042].
Si nous avions à démontrer la naissance miraculeuse de Jésus à la manière d’une thèse théologique, nous signalerions les raisons de convenance qui la justifient, qui semblent même l’exiger. Les théologiens enseignent, il est vrai, qu’en soi, elle n’est pas absolument et rigoureusement requise, et, qu’« à envisager les choses au point de vue des pures possibilités, on pourrait concevoir un Christ, même en le supposant Homme-Dieu, engendré d’après les lois ordinaires ; ou, au contraire, comme un second Adam, qui serait entré dans le monde à la façon du premier, grâce à l’acte créateur[2043] ». Néanmoins, on peut dire respectueusement que, dans la pensée de Dieu, ce mystère était le corollaire manifeste de celui de l’Incarnation. Il répugne, en effet, que le Fils éternel du Dieu infini, lorsqu’il daigna « naître d’une femme », selon le langage de saint Paul, l’ait fait à la ressemblance des autres hommes. Certes, en aucune hypothèse le Verbe incarné n’aurait eu la moindre part à la déchéance originelle qui se glisse dans toute âme humaine par le fait de la génération. Seule, cependant, la naissance virginale est en parfaite conformité avec la sainteté unique et absolue du Sauveur. Né d’une vierge, et d’une vierge conçue sans péché, il est revêtu d’une chair toute pure et toute sainte. Il est homme comme nous, mais sans l’ombre et l’apparence d’une tache. Enfin Jésus est l’homme idéal, le second Adam, l’homme céleste et venu du ciel[2044], de même que le premier Adam est l’homme terrestre, formé de la terre. Il est le chef de l’humanité nouvelle qui devait, grâce à lui, parvenir à une perfection relative. Ce fait suppose aussi une origine idéale et unique. Tout en se rattachant à la race humaine par sa mère, il convenait donc que Jésus n’eût pas de père selon la nature, et qu’il fût de toutes manières le Fils de Dieu[2045].
Mais, quelque frappantes que soient ces convenances, c’est avant tout du texte évangélique que nous avons à nous occuper ici, puisque c’est lui que les incrédules attaquent directement. Or, la signification de ce texte est aussi éclatante que possible. Personne ne le nie, la naissance surnaturelle de Jésus est l’idée centrale des récits de saint Matthieu et de saint Luc. Bien que les deux évangélistes soient entièrement indépendants l’un de l’autre, chez l’un comme chez l’autre tous les détails de la sainte Enfance sont groupés autour de ce fait merveilleux, qui les domine, les compénètre et leur sert de lien. Des deux côtés, un ange annonce à Marie et à Joseph l’origine toute céleste de l’Enfant-Dieu, avant même qu’il soit conçu. Des deux côtés, il est affirmé, sous toutes les formes, que Joseph n’a d’autres droits sur le fils de Marie que ceux d’un père légal et adoptif. Les termes employés dans les deux généalogies de Jésus impliquent aussi très expressément le même fait. D’une part, il est dit que « Jacob engendra Joseph, l’époux de Marie, de laquelle est né Jésus, qui fut appelé Christ[2046] » ; d’autre part, que « Jésus avait environ trente ans, lorsqu’il commença son ministère, étant, comme on le croyait, fils de Joseph[2047] ». Dans les épisodes des mages et de la fuite en Égypte, si l’écrivain sacré répète jusqu’à cinq fois de suite que Marie était la mère de l’Enfant[2048], Joseph est simplement présenté comme leur gardien et leur protecteur à tous deux. Dans la narration de saint Luc, le relief donné à la naissance virginale est encore plus accentué. Marie n’est que la fiancée de Joseph lorsqu’elle reçoit le divin message[2049]. L’enfant qui lui est promis naîtra sans le concours d’aucun homme et sera fils de Dieu même[2050]. Marie est seule, avec Jésus, l’objet de la prophétie du vieillard Siméon[2051]. Lors du recouvrement de son enfant, c’est elle encore qui joue le rôle principal[2052]. Partout Joseph est laissé à demi dans l’ombre. Bref, dans les deux premiers chapitres de saint Luc, tous les événements « sont ordonnés vers le grand mystère (de la naissance virginale) c’est le principal miracle, et presque le seul miracle… On ne peut méconnaître ni la parfaite unité de cette composition littéraire, ni l’idée ou plutôt le fait central qu’elle vise à mettre en relief[2053] ». Que nos lecteurs veuillent bien revoir attentivement les récits consacrés à la sainte Enfance dans le premier et le troisième évangile, il leur sera aisé de se rendre compte par eux-mêmes du scrupule avec lequel les deux narrateurs ont insisté sur ce fait de la naissance virginale du Messie[2054].
Ainsi donc, nous ne pouvions pas exiger des historiens de l’enfance du Christ une précision plus grande au sujet du caractère de sa naissance. Elle a eu lieu sans le concours d’un père humain ; elle n’a pas eu d’autre cause que l’action créatrice de l’Esprit Saint[2055].
Quelle attitude vont prendre les néo-critiques en face de textes si formels ? Car il ne leur est logiquement possible, ni de les négliger, ni d’en détourner la signification. Ils auront d’abord recours, en ce qui concerne la réponse de l’ange à la question de Marie, « Comment cela se fera-t-il… ?[2056] » à un procédé très facile, qu’ils emploient parfois volontiers pour se débarrasser de passages gênants de l’Écriture. Ils se contenteront de regarder ces deux versets comme une interpolation. L’évangéliste a altéré le document primitif qui servait de base à sa narration : tel est le mot d’ordre donné par les chefs de l’école libérale, et les ardents vulgarisateurs s’y sont docilement conformés. Dans le document en question, disent-ils, Jésus était présenté sans ambages comme le fils de Joseph et de Marie ; mais saint Luc, au moyen de retouches encore visibles, y a inséré l’idée de la naissance virginale[2057]. Est-il besoin de faire remarquer qu’une pareille suppression est contraire à toutes les règles de la critique, soit textuelle soit littéraire, et qu’elle est, en conséquence, absolument inadmissible ? Les passages dont on voudrait se défaire existent dans tous les anciens manuscrits et dans toutes les versions. Jamais, avant les attaques récentes des rationalistes, aucune édition scientifique du Nouveau Testament n’a songé à les éliminer[2058]. On peut les suivre dans les anciens auteurs jusqu’au début du iie siècle, sans aucune interruption et toujours sous leur forme actuelle. De plus, le style des versets 34-35 est le même que celui de tout le récit de l’Enfance dans le troisième évangile, et se caractérise par son coloris hébraïque. Ils s’enchaînent de la manière la plus naturelle avec les versets voisins. Pour trouver prétexte à une interpolation, il faut vouloir à toute force exclure la naissance virginale du récit de saint Luc. D’ailleurs, un pareil traitement n’est pas seulement le comble de l’arbitraire ; ce n’est aussi qu’un expédient qui n’aboutit à rien, puisque l’évangile selon saint Matthieu exige de son côté la naissance miraculeuse[2059]. En effet, nous l’avons vu, ce sont précisément ces deux versets qui forment le noyau, le centre de tout le récit de saint Luc, et l’on a pu dire en pleine vérité que « les supprimer, c’est enlever le diamant et laisser la monture[2060] ». Le recours à une interpolation est donc aussi inutile qu’il est faux, comme l’ont reconnu plusieurs néo-critiques des plus influents[2061], qui ont refusé de s’associer à cette théorie.
Passons au récit de saint Matthieu, à l’occasion duquel, il y a environ vingt-cinq ans, a été soulevée une discussion ardente, dont les échos retentissent encore. En 1892, on découvrait dans la bibliothèque du monastère de Sainte-Catherine, au Sinaï, et on publiait en 1894, un manuscrit syriaque des évangiles, qui paraît remonter à une très haute antiquité. À la fin de la généalogie du Sauveur[2062], on lit, au lieu du texte grec actuel, cette variante, que l’on connaissait déjà par quelques témoins isolés[2063], mais à laquelle on n’avait attaché aucune importance : « Joseph, auquel était fiancée la vierge Marie, engendra Jésus, qui est nommé le Christ ». La presse incrédule poussa aussitôt des cris de joie, car elle prétendit, en premier lieu, que ce texte était certainement le plus ancien de tous — ce qu’il lui fut d’ailleurs impossible de démontrer —, et surtout, en second lieu, qu’il est incompatible avec le dogme de la naissance surnaturelle du Sauveur. Depuis lors, les exégètes rationalistes continuent, à tour de rôle, d’en tirer parti en faveur de leur thèse[2064].
Mais, aussi bien dans les rangs libéraux que parmi les conservateurs, le monde savant a hautement protesté contre ce verdict hâtif et intéressé. Il a « été prouvé que la leçon du manuscrit SyrSin est, en somme, solitaire et dénuée d’autorité, et qu’on n’en peut tirer aucune conclusion sérieuse au point de vue du texte primitif[2065]. D’une simple question de critique textuelle, les rationalistes ont fait hardiment une question de fait historique, comme on le leur a justement reproché[2066]. Dans une traduction visiblement fautive, ils ont prétendu trouver un argument contraire à la naissance miraculeuse, si bien attestée par ailleurs. En effet, cette leçon singulière, et deux autres variantes du même genre qu’on rencontre un peu plus loin — « Elle t’enfantera un fils » (Matth., i, 21) ; « Elle lui enfanta un fils » (Matth., i, 25) —, manifestent clairement la tendance qui a dirigé la plume du traducteur : il a voulu signaler tout à la fois le caractère virginal de la naissance de Jésus (il note formellement que Marie était vierge) et le titre légal de Joseph. Sa pensée était celle-ci : Le fils de la vierge Marie, bien qu’il n’ait pas eu de père selon la chair, est aussi, d’après la loi juive, le fils de Joseph, qui lui a transmis tous ses droits. Du reste, il est possible qu’il y ait eu là tout d’abord une simple erreur d’un copiste, qui répéta machinalement le verbe « engendra », au lieu de « fut engendré » ou « naquit ». En tout cas, « il n’y a pas de doute que saint Matthieu veut nous apprendre que Jésus fut conçu par Marie alors qu’elle était vierge… Tout le passage Matth., i, 18-25 est basé sur cette supposition[2067] », et ce passage est tout entier dans le manuscrit SyrSin, avec les nuances et avec la signification que nous avons indiquées. Évidemment, le traducteur ne se sera pas contredit à quelques lignes d’intervalle. Nous sommes donc en droit de conclure qu’aucune nouvelle lumière n’a été projetée par la découverte du manuscrit sinaïtique sur le fait de la naissance virginale du Sauveur[2068].
Certes, « on atteint le comble de l’arbitraire, lorsqu’on essaie de transformer les monuments les plus anciens de la foi chrétienne, les récits eux-mêmes du Nouveau Testament, en témoins des idées nouvelles[2069] », c’est-à-dire des idées rationalistes. Nous venons de contempler les néo-critiques à l’œuvre dans ce sens, pour donner aux textes de saint Matthieu et de saint Luc une signification capable de cadrer avec leurs théories. Afin d’atteindre un but identique, ils vont nous opposer d’autres passages des saints Livres, interprétés à leur manière, et contenant, affirment-ils, soit des expressions, soit des faits qui contredisent nettement le dogme de la naissance virginale.
Les paroles en question sont loin d’être aussi nombreuses et aussi concluantes que nos adversaires aiment à le proclamer. Il en existe huit exemples, et pas davantage, dont quatre appartiennent à l’histoire de l’Enfance et quatre à la vie publique de Jésus. Les quatre premières sont fournies par saint Luc, qui, à trois reprises[2070], fait mention des « parents » (γονεῖς) du Sauveur. Dans une autre occasion[2071], nous entendons Marie elle-même dire à son fils : « Voici que ton père et moi, nous te cherchions… » Que suit-il de là ? Il résulte simplement de ce langage que saint Luc ne le regardait pas comme incompatible avec le fait de la conception miraculeuse. Joseph, par suite de son mariage avec la sainte Vierge, n’était-il pas le père adoptif de l’Enfant Jésus ? n’avait-il pas le droit de le traiter comme son propre fils ? La suite du récit nous montrera avec quelle fidélité il a rempli sa mission. Les quatre autres exemples nous présentent les réflexions du public au sujet de l’origine du Sauveur. « N’est-ce point là le fils du charpentier ? » (Matth., xiii, 55), se demandaient les habitants de Nazareth ; dans une circonstance analogue, « N’est-ce pas là le fils de Joseph ? » (Luc., iv, 22) ; Philippe annonce à Nathanaël : « Nous avons trouvé le Messie, Jésus de Nazareth, fils de Joseph » (Joan., i, 45) ; les Juifs se disent entre eux : « N’est-ce pas là le fils de Joseph, dont nous connaissons le père et la mère ? » (Joan., vi, 42). Il est évident que ces paroles ne font que reproduire l’opinion populaire, laquelle était justifiée par les apparences. Elles n’expriment nullement la croyance des écrivains sacrés ou des documents utilisés par eux, comme le prétendent à faux les néo-critiques[2072]. En les insérant telles quelles dans leurs narrations, les évangélistes savaient fort bien qu’elles seraient comprises de leurs lecteurs, sans la moindre difficulté. Ces traits d’inconsistance extérieure sont une preuve de leur candeur et de leur véracité[2073].
Passons maintenant aux faits que nous opposent les néo-critiques, pour soutenir leur triste thèse. Ils signalent en premier lieu l’étonnement que Marie et Joseph manifestèrent en deux circonstances différentes. À la suite du cantique de Siméon, saint Luc ajoute que les parents de Jésus « étaient dans l’admiration des choses qu’on disait de lui[2074] ». Plus tard, après avoir cité la réponse de l’Enfant-Dieu à sa mère et à Joseph, lors de son recouvrement dans le temple, « Ne savez-vous pas qu’il faut que je sois aux affaires de mon Père ? », l’évangéliste fait cette réflexion : « Ils ne comprirent pas ce qu’il leur disait[2075] ». Au dire des théologiens rationalistes, cet étonnement et ce manque d’intelligence sont incompréhensibles, si l’origine humaine de Jésus a été réellement le résultat d’un immense prodige. Ses parents auraient-ils pu oublier ce qui s’était passé ? Leur oubli démontre donc aussi que le document primitif a été altéré par l’introduction d’un élément nouveau, qui le contredit en plusieurs endroits[2076].
Mais il n’y a ni incohérence ni contradiction dans le récit de saint Luc. Sans avoir rien oublié des faits qui avaient précédé et accompagné la naissance toute céleste de Jésus, Marie et Joseph avaient entièrement lieu de s’étonner et d’admirer, lorsque, tout à coup, un inconnu, tel que Siméon, manifestait par son langage qu’il était complètement initié au mystère de l’origine et du rôle futur de l’Enfant. De même, qu’y-a-t-il de surprenant à ce que les parents de Jésus n’aient pas compris intégralement la réponse qu’il leur adressa dans le temple ? Elle était, en effet — nous l’avons noté en temps et lieu —, d’une profondeur remarquable. À vrai dire, quand on l’étudié de près, on est plutôt « invinciblement conduit » à y voir « un contraste saisissant » entre les parents de Jésus et Dieu son Père. Les mots « mon Père », opposés à la réflexion de Marie, « ton Père et moi », ne constituent-ils pas, contrairement à l’assertion rationaliste, un argument « très fort en faveur de la conception surnaturelle[2077] ? »
Les néo-critiques allèguent aussi l’incrédulité des « frères » de Jésus à son égard, et même ce qu’ils appellent l’incrédulité de sa propre mère[2078]. Les évangélistes rapportent, il est vrai, qu’un certain nombre des proches parents de Notre-Seigneur refusèrent pendant quelque temps de croire à sa mission[2079]. Mais cette opposition s’explique d’elle-même, de deux manières. D’abord, tout porte à croire qu’avant l’ascension de Jésus ils partagèrent, au sujet du miracle de son origine, l’ignorance de tous leurs compatriotes. De plus, comme il refusait de se prêter à la réalisation des folles espérances qu’ils avaient fondées sur lui à l’époque la plus brillante de son ministère, de concert avec une grande partie du peuple, ils cessèrent de croire en lui et le traitèrent assez durement. Quant à sa mère, il serait souverainement injuste de l’associer à cette incrédulité, et de lui attribuer une part quelconque à l’épisode brièvement raconté par saint Marc., iii, 21 : « Ses proches… vinrent pour se saisir de lui, car ils disaient : Il a perdu l’esprit[2080] ». De ce côté aussi, l’objection tombe donc d’elle-même.
Les théologiens libéraux font valoir, en fin de compte, le silence qui règne dans tous les écrits du Nouveau Testament, en dehors des narrations de saint Matthieu et de saint Luc, touchant la nativité virginale du Sauveur[2081].
Nous avons eu déjà l’occasion de dire combien l’argumentum e silentio est faible par lui-même, à moins qu’on ne puisse démontrer que ceux auxquels on reproche leur silence avaient le strict devoir de le rompre. Or, il n’est pas possible de faire cette preuve pour saint Marc, saint Jean, saint Paul et les autres écrivains du Nouveau Testament. « Ils n’étaient pas obligés de mentionner le fait en question », comme le reconnaît un adversaire de la naissance virginale[2082]. Nous nous contenterons donc ici de cette réponse, en priant le lecteur de se reporter aux explications générales que nous avons données plus haut[2083].
Les néo-critiques ne se sont pas contentés d’opposer aux textes qui racontent la naissance virginale de Jésus une argumentation positive et négative. Pour atteindre directement ce dogme, ils en ont recherché l’origine, qu’ils placent dans trois milieux différents, selon qu’ils l’attribuent, les uns à des influences juives ; les autres, à des influences païennes ; d’autre encore, à des influences avant tout chrétiennes, mais plus ou moins stimulées, selon les circonstances, par les concepts du judaïsme ou du paganisme. Jusqu’ici, les adversaires de la naissance surnaturelle avaient été complètement d’accord. Désormais ils vont se séparer en plusieurs camps hostiles : ce qui est loin d’être une garantie pour la solidité de leurs théories, puisqu’elles se contredisent et se renversent mutuellement.
1. D’après le premier système, les livres de l’Ancien Testament auraient fourni sur ce point la plus grande partie des matériaux évangéliques. On y voit plusieurs enfants célèbres (Isaac, Samson, Samuel), nés dans des circonstances miraculeuses. Pour le Messie, il fallait une nativité plus merveilleuse encore ; de là, pour lui, l’hypothèse d’une mère qui le conçoit sans cesser d’être vierge[2084]. — À cette objection, il est aisé de répondre qu’il n’y a point de parité entre les faits qu’on met ainsi en parallèle. Naître sans le concours d’un père humain et naître de parents âgés ou stériles, sont deux choses entièrement disparates ; aussi les exemples allégués ne conduisent-ils à aucune conclusion sérieuse.
On cite aussi, en apparence avec plus de raison, la prophétie de l’almah[2085] ou de la Vierge-mère, comme ayant provoqué chez les premiers chrétiens la notion de la naissance miraculeuse du Sauveur[2086]. À la suite de saint Matthieu, nous croyons, en effet, qu’elle s’applique au Messie et à lui seul ; mais nous ne saurions admettre qu’elle ait pu suggérer aux deux évangélistes de l’Enfance la pensée de créer les faits qu’ils groupent autour d’elle. Ceux qui, à notre époque, ont le plus étudié la littérature juive contemporaine du Sauveur nous certifient qu’alors « le peuple juif ne s’attendait nullement à une naissance virginale du Messie, et qu’il n’existe dans les écrits rabbiniques de ces temps, à propos de l’oracle d’Isaïe (Is., vii, 14), aucune trace d’une interprétation messianique dont le récit de la conception surnaturelle de Jésus aurait tiré son origine[2087] ». C’est à la lumière des faits, et aussi à la lumière révélatrice de l’Esprit de Dieu, que saint Matthieu a fait l’application directe de cette prédiction au Messie.
Il y a plus. Il est certain que l’idée d’un tel mystère ne pouvait pas surgir d’elle-même sur le sol du judaïsme. Cette origine du Messie, telle que la racontent saint Matthieu et saint Luc, était diamétralement opposée au monothéisme très strict et très jaloux des Juifs, qui ne pouvait accepter, qui pouvait moins encore inventer que Dieu pût devenir directement, même dans le sens le plus relevé, l’agent d’une naissance humaine[2088]. Il faut ajouter à cela que les Juifs n’ont jamais eu beaucoup d’estime pour la virginité, dont l’Ancien Testament ne fait nulle part l’éloge. Ils tenaient au contraire en haute estime le mariage, en tant qu’institution divine, et la procréation des enfants[2089].
2. Le dogme de la naissance miraculeuse du Sauveur n’est donc pas le résultat des influences juives. Serait-il une importation païenne ? Telle était déjà, vers la fin du iie siècle, la thèse de Celse, cet ennemi juré du christianisme, qui rapprochait de la nativité de Jésus les mythes grecs de Danaé, d’Auge, d’Antiope, etc.[2090], et prétendait qu’elle avait des devancières et des rivales dans les religions païennes[2091]. De nombreux théologiens libéraux ont repris l’objection, pour l’accentuer davantage encore. Suivant eux, la naissance virginale de Jésus est un produit du paganisme, une légende qui n’a pas plus de consistance que les faits analogues dont est remplie la littérature gréco-romaine, et dont on trouve aussi des traces dans les littératures indienne, persane, égyptienne et babylonienne[2092]. Les partisans de cette théorie l’exposent avec des nuances assez variées. Finalement ils s’accordent pour regarder le dogme de la conception surnaturelle du Christ comme un emprunt, soit direct, soit indirect, aux religions païennes. Naturellement, c’est par l’intermédiaire de ceux des Gentils qui s’étaient convertis au christianisme que cette infiltration aurait eu lieu tout d’abord.
Mais il faut entrer dans quelques détails, non sans protester contre la hardiesse de ceux des néo-critiques qui ont mis ainsi en parallèle des mythes plus d’une fois sensuels — grossiers même —, et le plus chaste des mystères. Ils allèguent tantôt la croyance populaire qui, pour expliquer les qualités supérieures de certains grands hommes, leur attribuait des dieux pour pères (faisant, par exemple, d’Alexandre le Grand et de Scipion l’Ancien, des fils de Jupiter ; de Pythagore, de Platon et de l’empereur Auguste, des fils d’Apollon) ; tantôt la légende égyptienne d’après laquelle le roi Aménophis aurait été le fils du dieu Amon-Ra ; tantôt le mythe d’après lequel Maïa serait devenue mère de Bouddha ; tantôt les fables grecques, déjà mentionnées plus haut, relatives à Danaé, à Antiope, etc. ; tantôt enfin divers traits, d’ailleurs très vagues et obscurs, relatés dans les annales babyloniennes[2093].
Combien de réflexions, fatales à cette théorie mythologique, ne pourrions-nous pas faire ici ! Les trois suivantes suffiront largement pour dévoiler son invraisemblance, ou plutôt son impossibilité.
1° Ces contes ne renferment pas l’ombre d’un élément historique. Ils sont nés de la crédulité, de la basse flatterie, et ils portent en eux-mêmes la marque de leur fausseté. Ce sont des histoires dignes d’un bouffon, disait Origène à Celse[2094], et non pas d’un homme qui écrit sur un ton sérieux. Quel homme intelligent a cru que Platon était vraiment le fils d’Apollon, Alexandre le fils de Jupiter ? Ne connaissait-on pas le père et la mère d’Auguste, de Pythagore et des autres prétendus « parthénogénètes ? »
2° Les récits évangéliques nous ont fait admirer en Marie la maternité divine miraculeusement associée à la virginité idéale. Dans les récits légendaires auxquels on ose nous renvoyer, non seulement la notion de virginité est toujours exclue, mais souvent les dieux ne deviennent pères que par l’impudicité, la séduction, parfois même par l’adultère et par l’inceste, comme Tertullien le reprochait énergiquement à leurs adorateurs aveugles[2095]. Qu’y a-t-il de commun entre ces infamies et la naissance très pure de notre Seigneur Jésus-Christ ? Et pourtant, « certains savants s’évertuent à démontrer que l’esprit païen a fait passer dans le christianisme ses plus absurdes élucubrations[2096] ! »
3° À quelque religion qu’ils aient appartenu avant leur conversion, qu’ils aient été juifs ou païens, jamais les premiers chrétiens n’auraient consenti à appliquer à Jésus, même de très loin, de pareils concepts, qui ne pouvaient leur inspirer qu’un légitime dégoût.
Ainsi donc, aucune influence mythologique, venue des pays grecs ou de l’Orient, ne s’est exercée, directement ou indirectement, sur le christianisme primitif, pour y introduire le dogme de la naissance miraculeuse de son fondateur.
3. Suivant une troisième théorie des rationalistes[2097], la croyance à la conception virginale du Christ aurait plutôt fait son apparition dans l’Église primitive d’une manière en quelques sorte spontanée, par la transformation graduelle d’une idée en un fait réel. Cet article du symbole « a été inspiré par la foi religieuse, créé par l’imagination populaire, sanctionné par l’herméneutique de l’école », et il « prend sa place dans le développement historique du dogme de la personne du Christ[2098] ». Les théologiens rationalistes sont assez perspicaces pour décrire, sans autres documents que leurs spéculations personnelles, et leur antipathie pour le miracle, sous quelque forme qu’il se présente, les différentes étapes par lesquelles la foi des premiers chrétiens est arrivée à s’écrier joyeusement et pieusement : « Je crois en Jésus-Christ, qui a été conçu du Saint-Esprit, et qui est né de la vierge Marie ». A. Harnack a consacré à ce thème quelques pages d’un de ses ouvrages les plus récents[2099]. Les mots du Symbole : Conceptus de Spiritu Sancto, natus ex Maria virgine, ne correspondent nullement, prétend-il, à l’état primordial de la foi chrétienne. Historiquement, ils ont eu au moins trois phases préliminaires. La première est marquée par la formule de saint Paul, « (Jésus-Christ) déclaré Fils de Dieu miraculeusement, selon l’Esprit de sainteté, par la résurrection d’entre les morts[2100] ; » la seconde, par l’histoire de la transfiguration de Jésus, où nous lisons ces mots : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé[2101] ; » la troisième, par l’histoire du baptême, qui nous montre l’Esprit Saint descendant sur Jésus et nous fait entendre la même parole[2102]. En effet, dès que Jésus fut ressuscité et remonté au ciel (d’après l’hypothèse chrétienne), ses disciples furent fixés dans la conviction inébranlable qu’il était le Fils de Dieu dans le sens strict. Leurs « réflexions » se mirent aussitôt à travailler sur ce thème, pour lui construire une base solide et pour le développer. A. Harnack nous donne un écho très concret de ces prétendues « réflexions : » « C’est au moment de sa résurrection qu’il est devenu Fils de Dieu. Non ! c’est lorsqu’il fut transfiguré. Non ! c’est dès son baptême. Non ! c’est au premier instant de son apparition sur la terre[2103] ».
Mais où donc a-t-on vu tout cela ? Quelle preuve a-t-on de cette marche rétrospective qu’aurait suivie la foi des premiers disciples, pour arriver au dogme de la naissance virginale de leur Maître ? Où sont les « réflexions » faites après coup ? où est la « spéculation dogmatique », que le rationalisme voit si fréquemment dans les évangiles et dans les autres écrits du Nouveau Testament ? Sa thèse n’est qu’une œuvre d’imagination, sans aucune base historique, et elle est absolument indémontrable. Nulle part, en effet, dans les récits de la sainte Enfance ou ailleurs, on n’aperçoit la moindre trace d’une spéculation théologique sur le fait en question. Les évangélistes ne font que mentionner en passant la nature divine de Jésus ; d’autre part, ils s’étendent longuement sur les humiliations du fils de Marie, qui naît dans une étable, n’a qu’une crèche pour berceau, est persécuté par Hérode, obligé de fuir pour échapper à la mort, qui vit pauvre et caché à Nazareth. Ils n’établissent pas de corrélation entre sa divinité ou sa sainteté et sa naissance miraculeuse, et rien, en eux, ne saurait exciter notre défiance.
Concluons maintenant. Nous avons étudié impartialement, les difficultés soulevées par les néo-critiques contre le fait de la naissance virginale du Sauveur et contre les pages de saint Matthieu et de saint Luc qui le racontent, et nous avons constaté que toutes ces attaques sont vaines. C’est un échafaudage audacieux, mais qui s’écroule sous les coups d’une argumentation sérieuse. Ni Jésus ni Marie ne perdront leur auréole virginale, et il demeurera toujours vrai que le commencement de l’existence humaine du Sauveur a été marqué, comme la fin de cette même vie, par le plus éclatant des miracles.