Les néo-critiques, qui nient d’une manière absolue la naissance surnaturelle de Jésus, admettent moins encore que Marie et Joseph aient vécu comme frère et sœur après cette naissance. De la part des rationalistes, cette négation n’a rien de surprenant. Mais on ne constate pas sans tristesse que ceux-là même des théologiens et des exégètes protestants qui se montrent d’ordinaire le plus conservateurs, rejettent presque tous, actuellement, le dogme de la virginité perpétuelle de Marie[2104]. Ils ne comprennent pas la convenance, pourtant si manifeste, si rigoureuse, que nous avons signalée. Comme autrefois Helvidius, avec lequel saint Jérôme eut une discussion orageuse sur le même sujet[2105], ils appuient leur sentiment sur trois raisons principales.
1° La formule même qu’emploie ici saint Matthieu[2106] (« οὐκ ἐγίνωσκεω αὐτὴν ἕως…, non cognoscebat eam donec… »), suffirait déjà, d’après eux, pour contredire la thèse catholique. Sur ce point, ils ne sont pas moins affirmatifs que les néo-critiques les plus ardents. Il résulte ouvertement de ce langage, disent-ils, qu’après la naissance du Sauveur, Marie et Joseph se comportèrent comme des époux ordinaires. Mais ces exégètes n’ont pas réfléchi que la conjonction ἕως oὖ, comme l’hébreu ‘ad-ki, comme le latin donec, tout en exprimant ce qui s’est fait jusqu’à une certaine époque, laisse entièrement de côté l’avenir « ita negant praeteritum, dit fort bien saint Jérôme, ut non ponant futurum ». Les exemples à l’appui de cette assertion abondent dans les écrits de l’Ancien et du Nouveau Testament. Saint Jérôme ne manque pas de les citer à son adversaire. Au livre de la Genèse (Gen., viii, 7), nous lisons : « Noé ouvrit la fenêtre qu’il avait faite à l’arche, et lâcha le corbeau, qui sortit, allant et venant, jusqu’à ce que les eaux fussent séchées au-dessus de la terre ». S’ensuit-il que le corbeau revint ensuite ? Le passage suivant du Psaume, cix (hébr., cx), 7 est célèbre : « Jéhovah a dit à mon Seigneur : Assieds-toi à ma droite, jusqu’à ce que je fasse de tes ennemis l’escabeau de tes pieds ». « Ses ennemis une fois réduits, le Messie quittera-t-il son poste d’honneur[2107] ? » En parlant comme il l’a fait, l’évangéliste ne suppose donc nullement que l’abstention mentionnée par lui ne continua pas après l’échéance indiquée. Remarquons-le bien, ce que saint Matthieu se proposait avant tout de dire ici à ses lecteurs — et il l’a fait avec toute la clarté désirable —, c’est que Joseph n’avait eu aucune part à la naissance de l’enfant de Marie ; il se borne donc à constater ce fait. En soi, la phrase incriminée ne démontre pas la virginité subséquente de la mère du Christ, circonstance dont l’évangéliste n’avait pas à s’occuper directement ; mais elle contient moins encore un argument contre elle. Selon la judicieuse remarque de saint Jean Chrysostome, les lecteurs du premier évangile comprennent fort bien, si aucun préjugé ne trouble leur esprit, qu’après avoir tant insisté dans ses premières lignes sur la virginité antérieure de Marie, l’écrivain sacré ne pouvait pas supposer qu’elle eût jamais cessé d’exister plus tard, et qu’il fallut apprécier d’après les autres mariages l’union tout angélique qu’il venait de raconter.
2° Il n’est pas sûr que, dans la proposition sur laquelle s’appuient nos contradicteurs « Il ne la connaissait point jusqu’à ce qu’elle enfantât son fils premier-né », l’adjectif πρωτότοκον, primogenitum, soit authentique, car d’importants manuscrits l’omettent. Mais saint Luc l’emploie à propos de la naissance de Notre-Seigneur[2108], et on prétend qu’il n’est pas possible non plus de le concilier avec la chasteté perpétuelle de Marie. Déjà Lucien, l’un des plus anciens adversaires de la narration évangélique, écrivait en se raillant[2109] : « Εἰ μὲν πρῶτος οὐ μόνος, εἰ δὲ μόνος οὐ πρῶτος. S’il est le premier, il n’est pas unique ; s’il est unique, il n’est pas le premier ». Il est « πρῶτος καὶ μόνος, premier et unique » tout ensemble, répondrons-nous avec le commentateur grec Théophylacte. Comme le disait saint Jérôme à Helvidius, « un premier-né n’est pas seulement celui après lequel il n’y a aucun autre enfant, mais celui avant lequel il n’y en a pas eu d’autre ». On ne pouvait pas donner une définition plus stricte de cet adjectif. Chez les Juifs surtout, continue saint Jérôme, il avait cette signification très spéciale, parce que leurs premiers-nés étaient consacrés à Dieu par le fait même de leur naissance, et devaient être rachetés à prix d’argent[2110] : qu’ils fussent des fils uniques, ou qu’ils eussent des frères et des sœurs, peu importe. Et le savant docteur conclut, avec sa logique implacable : « Le premier-né, c’est celui qui ouvre le sein de sa mère, et non celui qui a des frères ». C’est donc d’après la Bible elle-même qu’il faut interpréter ici saint Luc, et elle le fait avec la plus grande clarté. L’adjectif « premier-né » laisse par conséquent intacte la question de la virginité perpétuelle de Marie, dont les évangélistes de l’Enfance ne s’occupent pas directement.
3° Les rationalistes et ceux des protestants qui partagent leur opinion sur le point que nous discutons en ce moment, nous opposent, comme un argument irréfutable, les divers passages des évangiles, et même des autres écrits du Nouveau Testament, où il est parlé des « frères » de Notre-Seigneur. Notre réponse sera mieux à sa place, lorsque ces frères apparaîtront sur la scène historique. Qu’il suffise de dire ici qu’ils ne sont rien moins que des enfants de Marie et de Joseph, mais de simples cousins de Jésus — nous essayerons de spécifier à quel titre —, appelés frères à, la manière large de l’Orient biblique.
On a donc beau faire, on ne réussira jamais à enlever à la mère de notre Seigneur Jésus-Christ le titre de « ἀεὶ παρθένος, toujours vierge », inséré dans le Symbole des Apôtres sous la forme qu’il avait autrefois à Antioche[2111].
[2104] C’est le cas, en particulier, pour Th. von Zahn, W. C. Allen, A. Plummer, les plus récents commentateurs protestants du premier évangile.
[2105] Voir , Liber adversus Helvidium, de perpetua virginitate Beatæ Mariæ.
[2106] Matth., i, 25.
[2107] Voir aussi Is., xxii, 14 ; Matth., xii, 20 ; I Tim., iv, 13 ; etc.
[2108] Luc., ix, 7.
[2109] , Démonax, 29.
[2110] Ex., xxxiv, 19-20 ; Num., xviii, 15.
[2111] De même dans le Symbole de saint Athanase. Cf. , Enchiridion Symbolorum et Definitionum, p. 12.