Saint Matthieu et saint Luc disent alternativement, en termes si nets, si formels, que Jésus est né à Bethléem[2112], qu’on ne peut se défendre d’un mouvement de vive surprise, lorsqu’on voit les néo-critiques rejeter à tour de rôle cette assertion de deux historiens consciencieux, presque contemporains des faits, et placer la naissance du Sauveur, non pas en Judée, dans l’antique cité de David, mais à Nazareth, en Galilée. « Jésus naquit à Nazareth, écrivait E. Renan[2113], … et ce n’est pas sans un détour embarrassé qu’on réussit dans la légende à le faire naître à Bethléem ». Th. Keim, O. Pfleiderer, H.-J. Holtzmann[2114] tiennent le même langage, et les vulgarisateurs enflent encore leur voix pour enlever à Bethléem sa gloire dix-neuf fois séculaire. « Historiquement, dit Ch. Guignebert[2115], le doute n’est pas possible, Jésus est né à Nazareth ». Tout aussitôt, on tire les conséquences qui découleraient de la méprise des évangélistes et de l’Église primitive. « Si Jésus n’est pas né à Bethléem, tous les beaux récits dont l’imagination chrétienne a orné la naissance du Sauveur du monde tombent en même temps. La bonne nouvelle donnée par l’ange aux bergers, le cantique de louange des esprits célestes, l’accueil fait à l’Enfant par les Israélites Siméon et Anne…, et de même la visite des mages, le massacre des Innocents et la fuite en Égypte[2116] ». Dieu merci, nous n’avons rien de pareil à craindre. Mais quelles peuvent bien être les raisons au moyen desquelles on essaye de démontrer un sentiment si étrange ?
On allègue les nombreux passages des évangiles où Notre-Seigneur est appelé formellement « Jésus de Nazareth[2117] » et « Jésus de Galilée[2118] », ceux où il est dit que la bourgade de Nazareth était sa « patrie[2119] », ceux où ses disciples reçoivent le surnom dédaigneux et hostile de « Galiléens[2120] », et même plusieurs textes du Talmud qui ajoutent au nom du Sauveur l’épithète ha-Notseri, Jésus « de Nazareth[2121] ». Il est certain que le nom de cette petite ville est indissolublement et glorieusement associé à celui du Seigneur Jésus ; mais, en bonne et honnête exégèse, pas un seul des textes que nous venons de citer ne prouve qu’elle lui a donné le jour. C’est là qu’a eu lieu le mystère de son incarnation ; c’est là qu’il « a été élevé », selon l’expression très exacte de saint Luc[2122] ; là que se sont écoulées les longues et paisibles années de sa vie cachée : voilà pourquoi les évangélistes la nomment parfois sa « patrie » dans un sens large, de même qu’il leur arrive de dire de Capharnaüm qu’elle était « sa ville », parce qu’il en avait fait son centre habituel durant sa vie publique[2123]. Mais nulle part ils n’insinuent qu’il y était né, et on violente leurs textes lorsqu’on leur attribue ce sentiment[2124].
Les critiques s’efforcent, bien inutilement aussi, de trouver un argument favorable dans le petit dialogue mentionné par saint Jean[2125] : « Plusieurs parmi la foule (rassemblée dans la cour extérieure du temple). ; disaient : Celui-ci est vraiment le prophète. D’autres disaient : C’est le Christ. Mais quelques autres disaient : Est-ce que le Christ viendra de Galilée ? » On croyait donc assez généralement dans les rangs du peuple juif que Jésus était originaire de Galilée, et tout spécialement de Nazareth[2126]. Mais cette croyance populaire était fausse, comme celle qui faisait de Joseph le père de Jésus, et nous n’avons pas à en tenir compte, puisqu’elle est si clairement démentie par les historiographes de la sainte Enfance.
Sur l’erreur prétendue de saint Matthieu et de saint Luc, on greffe une contradiction qui n’est pas plus fondée. D’après le troisième évangile, « c’est Nazareth en Galilée qui est indiquée comme la résidence habituelle de Joseph et de Marie ; ce qui ne concorde pas avec la donnée du premier évangile, qui ne fait arriver Joseph et Marie à Nazareth que plusieurs années après la naissance de Jésus[2127] », parce qu’ils étaient auparavant fixés à demeure à Bethléem. Mais où donc saint Matthieu dit-il qu’avant Noël les parents du Sauveur résidaient déjà d’une manière fixe à Bethléem ? Peu préoccupé en général des détails géographiques, il ne mentionne pas nommément la localité où s’étaient passés les événements antérieurs à la naissance de Jésus[2128] ; mais rien, absolument rien dans son récit ne nous autorise à supposer que Nazareth « était jusqu’alors inconnue de Joseph et de Marie[2129] ». Il a abrégé, et saint Luc a complété ; toute autre conclusion serait arbitraire.
Mais la naissance de Jésus à Bethléem n’est-elle pas un produit de « la réflexion dogmatique[2130] », comme le pensent de nombreux rationalistes[2131] ? L’oracle de Michée disait, ou plutôt « semblait dire », que le rédempteur d’Israël naîtrait dans cette petite ville, et la légende a veillé à ce que Jésus la réalisât. — Nous l’avons déjà fait observer, la citation d’une prophétie de l’Ancien Testament par les évangélistes à propos de quelque trait de la vie de Notre-Seigneur, est, aux yeux des critiques, une mauvaise note relativement au caractère historique de ce trait. Mais nous avons montré en même temps que cette suspicion injuste n’est que la conséquence de la négation à outrance de l’élément surnaturel. Elle n’a donc aucune valeur à elle seule. Saint Matthieu avait parfaitement le droit de mettre en corrélation étroite la naissance de Jésus et l’oracle de Michée, puisque c’était alors la croyance universelle des Juifs, croyance parfaitement justifiée, que le Messie devait naître à Bethléem, en vertu de cette prédiction[2132].
Avouons qu’il est étrange d’avoir à réfuter de pareilles objections, et à démontrer, en plein xxe siècle, que si Nazareth a eu l’insigne honneur de posséder Jésus pendant les longues années de sa vie cachée, c’est à Bethléem qu’a été accordée la faveur de lui donner le jour dans une pauvre étable. On réclame des preuves, comme si l’affirmation de deux historiens consciencieux, bien informés, ne suffisait pas largement. Rappelons donc un fait remarquable, que les néo-critiques connaissent aussi bien que nous. L’empereur Adrien, en même temps qu’il profanait odieusement les sites traditionnels du crucifiement et de la passion de Jésus-Christ à Jérusalem, souilla aussi, à Bethléem, l’emplacement de la naissance du Sauveur. Cela se passait avant l’année 132 de notre ère. Il suit de là que Bethléem était alors depuis longtemps un lieu de pèlerinage, où les chrétiens allaient vénérer l’étable dans laquelle Marie avait mis au monde son divin Enfant, l’avait entouré de langes et déposé dans une crèche[2133].
[2112] Matth., ii, 1-8 ; Luc., ii, 1-18.
[2113] , Vie (populaire) de Jésus, 1871, p. 8-9.
[2114] , Geschichte Jesu von Nazara, t. I, p. 325, 388-394 ; , Die Entstehung des Christentums, p. 197 ; , Die Synoptiker, 3e éd., p. 40-41.
[2115] , Manuel d’histoire ancienne du christianisme…, p. 161. Quelques critiques sont, plus modestes et se contentent d’un « vraisemblablement » ou d’un « probablement ». Cf. dans , Die Religion in Geschichte und Gegenwart, t. III, p. 365. « Non liquet », affirme de son côté, assez étrangement, dans ses Neue Untersuchungen zur Apostelgeschichte…, 1911, p. 105-106.
[2116] , Leben Jesu, p. 68.
[2117] Les voici pour la plupart : Matth., xxi, 11 ; Marc., i, 24 ; x, 47 ; xiv, 67 ; xvi, 6 ; Luc., iv, 34 ; xviii, 37 ; xxiv, 19 ; Joan., i, 46-47 ; xviii, 5, 7 ; xix, 19. Ce même titre apparaît au livre des Actes des apôtres : Act., ii, 22 ; iii, 6 ; iv, 10 ; vi, 14 ; x, 38 ; xxii, 16 ; xxvi, 9.
[2118] Matth., xxvi, 69, 71.
[2119] Matth., xiii, 54 ; vi, 1.
[2120] Marc., xiv, 70 ; Joan., vii, 52. Cf. Act., xxiv, 5.
[2121] Talmud, Sanhédrin, 43, a, 107, b ; Sotah, 47, a.
[2122] Luc., iv, 16.
[2123] Matth., ix, 1. Cf. Marc., ii, 1.
[2124] Singulière exégèse que celle de , Weihnachtsgeschichten, p. 5, à propos du texte : « Un prophète n’est sans honneur que dans sa patrie », Marc., vi, 4. « Si cette parole (du Sauveur) est authentique, dit-il — et il ne peut pas y avoir de doute à ce sujet… —, Jésus a désigné lui-même Nazareth comme sa patrie ». Oui, assurément ; non toutefois comme le lieu de son origine.
[2125] Joan., vii, 40-41.
[2126] Cf. Joan., i, 46.
[2127] , Jésus de Nazareth, t. I, p. 370. Voir aussi , Das Paulinische Evangelium, p. 294-295 ; , Die Schriften des Neuen Testament, t. I, p. 46 ; etc.
[2128] Matth., i, 18-24. Il les expose d’ailleurs d’une façon très sommaire.
[2129] , Leben Jesu, p. 69, n’hésite pas à le reconnaître.
[2130] , Geschichte Jesu von Nazara, t. I, p. 392. « Une invention de la dogmatique messianique », dit , Jesus, 1913.
[2131] Entre autres, , Jesus Nazarenus : und die erste christliche Zeit, mit den beiden ersten Erzählern, p. 41-42 ; , Die Synoptiker, 3e éd., p. 52 ; , Der geschichtliche Jesus, p. 59-60.
[2132] Matth., ii, 4-6 ; Joan., vii, 41-42. Voir , Das Evangelium des Matthäus ausgelegt, 2e éd., p. 94, note 26 ; , Messianische Weissagungen in geschichtlicher Folge, 2e éd., p. 129. Curieuse réflexion du rabbin , « Jesus of Nazareth » dans la Jewish Encyclopedia, t. VII, p. 166 : « Jésus est né à Nazareth ; mais ce fait est en contradiction avec la croyance relative au Messie, car ce personnage devait naître à Bethléem ».
[2133] Cf. , Our Lord’s Virgin Birth and the Criticism of to Day, 3e éd., 1907, p. 13.