Ressources Catholiques Missel Romain

précédent

XXI. L’épisode du Temple de Jérusalem.

Bien que les rationalistes contemporains rejettent en bloc le caractère historique des récits de l’Enfance, l’épisode du temple a cependant trouvé grâce devant plusieurs d’entre eux[2314]. Il en est même, tel le Dr Th. Keim[2315], qui se sont ouvertement constitués ses défenseurs. Et cela se conçoit, car il porte en lui-même les marques d’une parfaite véracité. Tout y est admirablement naturel, y compris la plainte maternelle de Marie et l’étonnement que lui causèrent, ainsi qu’à Joseph, soit la présence, au milieu des docteurs juifs, de son enfant dont elle connaissait si bien les habitudes réservées et silencieuses, soit sa réponse au sens si profond[2316]. Dans les moindres traits, une étude attentive et impartiale ne peut découvrir que de l’histoire véridique ; il n’en est pas un seul qui ait l’apparence de la légende[2317].

Néanmoins, quelques néo-critiques sont hésitants[2318]. Quant à la grande masse des théologiens rationalistes, elle tranche la question d’une manière franchement négative[2319], et en cela elle est d’accord avec ses verdicts antérieurs. Pour justifier leur sentence, ces auteurs rééditent les sophismes que nous avons déjà si souvent entendus. Avec D. Strauss[2320], auquel ils continuent d’emprunter presque toutes les armes dont ils se servent pour attaquer la tradition évangélique, ils font d’abord appel, selon leur coutume, à de prétendues « influences » juives et païennes, qui auraient servi de base à l’épisode du temple. Le thème traité ici par saint Luc est, disent-ils, celui que l’on rencontre dans la vie de nombreux héros de l’histoire ou de la légende ; thème d’après lequel le caractère propre à l’homme mûr se manifeste d’avance et en germe dans les actions et les paroles de l’enfant ou de l’adolescent[2321]. Moïse et Samuel dans la littérature juive, Cyrus, Bouddha, Auguste et d’autres encore dans la littérature païenne, auraient donc fourni l’idée de l’incident du temple. Mais contentons-nous de répondre que ce « motif » est usé, trop vague et trop général pour avoir ici force de preuve. B. Weiss a eu parfaitement raison d’écrire[2322] que les néo-critiques « se tourmentent » en vain, pour découvrir des parallèles bibliques ou mythiques à cet épisode. On ne peut trouver des éléments étrangers dans le récit de saint Luc qu’à la condition de les y introduire soi-même.

On a cherché aussi des raisons plus particulières de mettre sa véracité en doute. On allègue, par exemple, la négligence prétendue de Marie et de Joseph, et on les rend coupables de la disparition momentanée de l’Enfant. On affirme que « l’élan religieux » qui pressa Jésus de rester à Jérusalem et dans le temple après le départ de ses parents, et davantage encore la réponse qu’il fit à sa mère, sont des exagérations manifestes. Ces détails ne seraient pas explicables au point de vue psychologique[2323]. Nous avons réfuté d’avance ces objections, très superficielles, en développant le récit évangélique. Quelques critiques s’étonnent aussi de l’inquiétude exprimée par Marie : ne savait-elle pas quel était cet enfant et qu’il ne courait aucun risque de se perdre ? On leur a très justement riposté qu’ils raisonnent « comme si le cœur de l’homme fonctionnait à la façon d’un syllogisme[2324] ».

Ce qui est pire, en un sens, que de hier ou de contester le caractère historique de l’épisode entier ou de la parole admirable qu’il encadre, c’est d’en fausser totalement la signification et la portée. Tantôt, en effet, les interprètes rationalistes voient dans l’incident du temple « un des événements qui instruisirent Jésus, qui l’éclairèrent et qui hâtèrent l’éclosion de sa conscience religieuse[2325] » ; tantôt ils affectent de le regarder comme un spécimen de sa « virtuosité religieuse », comme « un trait de sa piété personnelle », trait qui démontre que « le jeune villageois » a été plus séduit par les sévères discussions des docteurs d’Israël que par le culte sacerdotal et pompeux du temple… Non qu’il haïsse le temple ; mais il sera bien plus l’homme de la synagogue que le dévot fréquentateur de l’autel[2326] ».

Mais c’est surtout la parole de Jésus à sa mère que les rationalistes contemporains ont faussée et dénaturée en diverses manières. Suivant eux, elle manifesterait un sentiment de raideur et même d’insubordination à l’égard de ses parents[2327]. On ne saurait protester assez énergiquement contre une telle accusation. La réponse du Sauveur n’a rien de contraire à la piété filiale. Ne devait-il pas, en toute simplicité et liberté, rappeler à Marie et à Joseph ce que leur angoisse semblait leur avoir fait momentanément oublier ? Du reste, nous l’avons dit, l’évangéliste souligne le véritable esprit de cette réponse, lorsque, voulant caractériser la vie de Jésus pendant les dix-huit années d’obscurité qu’il devait encore passer à Nazareth, il se contente de ce trait significatif : « Il leur était soumis ».

Les adeptes de l’école protestante libérale ont fait subir à la parole du fils de Marie une déformation plus grave encore. Dans quel sens aurait-il affirmé que Dieu était son Père ? D’après eux, le mot « père » n’avait alors sur ses lèvres qu’une signification très générale. Ils nous rappellent que divers passages de l’Ancien Testament[2328] établissaient déjà, entre Dieu et le peuple théocratique, des relations paternelles d’une part, filiales de l’autre. C’est seulement d’après cette « conscience israélite » que Jésus aurait désigné Dieu comme son Père, dans ce passage. « Depuis que cet enfant avait appris, sur le sein de sa pieuse mère, à diriger son regard vers le Dieu du ciel et de la terre, vers le Dieu de ses pères, il s’était senti le fils de ce Dieu, qui l’enveloppait d’un amour paternel.[2329] » Si un théologien à demi conservateur, comme croit l’être l’auteur de cette citation, tient un pareil langage, on ne devine que trop quelle sera l’interprétation des critiques rationalistes. Ceux d’entre eux qui attribuent une valeur historique à l’épisode du temple ne consentent à voir dans le mot « père » qu’une allusion à l’intimité qui régnait entre Dieu et Jésus, sans que celui-ci ait songé le moins du monde à s’arroger la nature divine. Nous avons vu qu’il n’est pas permis d’affaiblir, ou plutôt d’affadir à ce point la première parole de l’Enfant Jésus, citée visiblement par saint Luc comme une preuve frappante de sa croissance en sagesse et en grâce.



[2314] Citons entre autres, Holtzmann, Leben Jesu, p. 78-77, et , Das Leben und Wirken Jesu, p. 25. Une des raisons qui a conquis leur faveur, c’est l’absence de l’élément miraculeux dans ce récit.

[2315] Keim, Geschichte Jesu von Nazara, t. I, p. 412-417. Et aussi jusqu’à un certain point , Geschichte Jesu : Nach akademischen Vorlesungen, 2e éd., p. 280.

[2316] Aux critiques radicaux qui regardent cet incident comme une légende poétique, W. Beyschlag, quoique semi-rationaliste, fait cette réponse : « Nous voudrions bien connaître le poète de l’Église primitive qui aurait été capable d’inventer la parole qui forme le centre de ce récit » (, Das Leben Jesu, 4e éd., t. I, p. 64).

[2317] , (rationaliste lui aussi), Die Lehre Jesu, 2e éd., p. 94 : « Tous ces détails sont marqués au sceau de la vérité ».

[2318] Réville, est de ce nombre (Jésus de Nazareth, t. I, p. 411) : « Nous n’oserions… nous porter garant du caractère complètement historique ».

[2319] Voir , Das urchristentum, seine Schriften und Lehren, 1887, p. 425-427 ; Holtzmann, Die Synoptiker, 3e éd., p. 323 ; LoisyLoisy, Les évangiles synoptiques, t. I, p. 169 ; Weiss, Die Schriften des Neuen Testament, t. I, p. 400-401 ; etc.

[2320] Strauss, Vie de Jésus, t. I, p. 368-370 ; Nouvelle Vie de Jésus, t. II, p. 90-92.

[2321] Holtzmann, Die Synoptiker ; Weiss, loc. cit. ; , The early Conceptions of Christianity, trad. angl., p. 43-45 ; etc.

[2322] Weiss, Das Leben Jesu, t. I, p. 207, note.

[2323] , Die Evangelien des Markus und Lukas, 8e éd. (dans le Kritischexegetischer Kommentar über das Neue Testament de ), p. 341 et 344.

[2324] , Commentaire sur l’évangile de saint Luc, 2e éd., t. I, p. 184.

[2325] , Jésus-Christ avant son ministère, 2e éd., p. 57. De nombreux théologiens protestants, libéraux ou orthodoxes, parlent dans le même sens. « C’est le moment où le bourgeon, qui s’était lentement développé et qui était demeuré fermé jusque-là, brise pour la première fois ses enveloppes vertes », écrivait le Dr , Das Evangelium des Lukas, 3e éd., p. 41. Et , Das Leben Jesu, 4e éd., t. II, p. 65 : « Cette visite au temple a éveillé en lui quelque chose de très intime et de très élevé, qui y sommeillait ».

[2326] Réville, Jésus de Nazareth, t. I, p. 410. Où Réville a-t-il appris cela ? Remarquons aussi la contradiction qui règne entre lui et ceux de ses collègues qui attribuent l’émotion de Jésus adolescent aux splendeurs du temple et du culte.

[2327] , va jusqu’à dire, Jesus im Unterricht, p. 16 : « Ici, la brouille future de Jésus avec sa famille projette déjà son ombre : destinée qui n’a été épargnée à aucun des grands personnages par lesquels devaient être frayées les voies nouvelles ».

[2328] Par exemple : Ex., iv, 22-23 ; Deut., xiv, 1-2 ; Jer., xxxi, 9, 20 ; Os., xi, 1 ; Eccl., xxiii, 1 ; , Die Worte Jesu, t. I, p. 151-152, cite des exemples analogues, pris dans la littérature rabbinique.

[2329] Weiss, Das Leben Jesu, t. I, p. 269. , qui appartient à la même école semi-rationaliste, a dit aussi, Das Leben Jesu, 4e éd., t. I, p. 14 : « Ce n’est point là… un oracle concernant le secret métaphysique d’une origine surnaturelle » ; c’est simplement « l’expression tout à fait naïve » d’une intime relation avec Dieu ; pas autre chose.