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Chapitre II : Jésus se prépare directement à ses hautes fonctions.

Bien que toute sa vie antérieure eût été une préparation continuelle à son rôle actif de Messie, le Sauveur n’en commença cependant l’exercice qu’à la suite d’une consécration solennelle. Cette consécration revêtit un double aspect. Il y eut d’abord l’inauguration du baptême, qui lui conféra pour ainsi dire ses titres officiels ; puis celle de la tentation, qui le fit passer par le creuset de l’épreuve et qui manifesta sa vigueur d’âme et sa fidélité.

I. Jésus est baptisé par Jean-Baptiste.

Passages correspondants : Matth., iii, 13-17 ; Marc., i, 9-11 ; Luc., iii, 21-22. Le récit de saint Matthieu est le plus complet des trois.

Un jour, dont les évangélistes ne fixent pas la date[146], Jean vit s’approcher de lui un Israélite âgé d’environ trente ans[147], en pleine maturité, dont la physionomie et l’attitude entière reflétaient une majesté, une puissance intellectuelle, une sainteté, qui le frappèrent. C’était Jésus de Nazareth, qui avait quitté récemment sa mère, sa douce solitude et sa vie calme de Nazareth, et qui venait comme tant d’autres sur les rives du Jourdain, tout exprès — saint Matthieu le dit formellement —, pour recevoir le baptême du précurseur.

Au premier regard, cette démarche paraît singulièrement étonnante. Quel besoin le Sauveur du monde, le Verbe incarné, qui était la pureté même, avait-il d’un rite qui impliquait dans ceux qui l’accomplissaient l’existence du péché et la nécessité d’une conversion ? Le baptême de Jean n’était-il pas un « baptême de pénitence ? » De bonne heure, on s’est préoccupé de ce problème théologique, et parfois on en a donné une étrange solution. C’est ainsi que, d’après un fragment de l’Évangile (apocryphe) selon les Hébreux, qui nous a été conservé par saint Jérôme[148], « la mère et les frères (de Jésus) lui dirent : Jean-Baptiste baptise pour la rémission des péchés ; allons et soyons baptisés par lui ». Cette légende, en partie hérétique, le reconnaît donc aussi : Jésus ne se présentait pas au baptême de Jean au même titre que ses compatriotes ; c’est pourquoi elle suppose qu’il n’avait pas songé de lui-même à le recevoir. Il ne faut pas chercher au-dedans de lui, dans son être moral, mais au dehors, dans quelques circonstances extérieures, le véritable motif qui l’amenait alors auprès de Jean. Alors tout se simplifie et tout s’explique.

Le précurseur a résolu partiellement la difficulté, en disant[149] : « C’est pour qu’il (le Messie) soit manifesté à Israël, que je suis venu baptiser dans l’eau ». Le baptême du Christ était donc destiné à le révéler solennellement à Jean, puis, par l’intermédiaire de Jean, au monde entier, dans les conditions glorieuses que nous étudierons bientôt. Saint Justin[150], tout en acceptant ce motif, nous met sur la voie d’une explication non moins excellente. « Bien que le Christ soit né, dit-il, et qu’il habite en quelque endroit, il est inconnu et ne possède aucun pouvoir, jusqu’à ce qu’Élie l’ait consacré par l’onction. » Relativement à Jésus, le baptême fut donc ce qu’était l’onction sainte pour les rois et pour les prêtres. L’Esprit-Saint va se communiquer à lui avec une plénitude nouvelle, et Dieu le Père le proclamera son Fils bien-aimé, de sorte qu’il sera muni, extérieurement comme intérieurement, de pleins pouvoirs pour commencer son œuvre. Homme privé avant son baptême, Jésus agira ouvertement en qualité de Messie, après l’avoir reçu. Cette cérémonie fut donc pour ainsi dire son ordination, sa consécration messianique, la marque officielle de sa dignité.

Mais montons encore plus haut. Oui, entre Jésus si saint, si parfait, et le baptême de pénitence, il existait une opposition réelle et même une contradiction flagrante. Mais le Fils de Dieu ne s’était-il pas incarné pour porter et pour expier les péchés des hommes ? Il entrait donc dans son rôle, au moment où son ministère allait s’ouvrir, de prendre l’apparence et l’attitude d’un pécheur, d’un pénitent, en attendant qu’il devînt, sur la croix, notre victime de propitiation. C’est, suivant une profonde parole du précurseur, en qualité d’Agneau de Dieu, chargé des crimes du monde entier[151], que Jésus vint au Jourdain pour être baptisé[152]. Le soleil terrestre, disait poétiquement saint Méliton[153], la lune et les étoiles, quelque purs qu’ils soient, ne se baignent-ils pas dans les flots de l’océan ?

Le baptême de Jésus mérite donc d’être envisagé comme l’un des points culminants de sa vie. Aussi pouvons-nous dire que son voyage de Nazareth au Jourdain était la démarche la plus grave qu’il eût accomplie depuis celle qui l’avait conduit du ciel dans le sein virginal de Marie. On aimerait à connaître l’endroit précis des bords du fleuve où le précurseur se trouvait, lorsque Jésus vint le rejoindre. « Une tradition fort ancienne, relatée déjà par le Pèlerin de Bordeaux (333), indique comme lieu du baptême de Notre-Seigneur le point du Jourdain voisin du couvent grec de saint Jean-Baptiste (Qasr el Yehoud, château du Juif), à 5 milles romains de la mer Morte[154], à 15 minutes du fleuve. C’est là que, du ive au vie siècle, de nombreux catéchumènes venaient se faire baptiser, en l’honneur du baptême reçu par le Christ[155]. » Néanmoins, cet emplacement n’est pas certain.

Quel instant solennel, que celui où Jésus, s’approchant de Jean, le pria de lui conférer son baptême ! Étaient-ils seuls alors sur la rive du Jourdain ? Un détail que signale saint Luc, interprété à la lettre, semblerait l’indiquer. Jésus reçut le baptême, dit-il, « après que tout le peuple eût été baptisé[156] ». Du reste, aucun des évangélistes ne suppose la présence d’autres témoins que Jean[157]. Les deux cousins se connaissaient-ils personnellement ? ou bien, était-ce la première fois qu’ils se trouvaient en face l’un de l’autre ? En soi, il ne serait nullement impossible qu’ils se fussent rencontrés à Jérusalem avec leurs parents, à l’occasion des pèlerinages prescrits par la loi mosaïque. Du moins, les évangiles ne mentionnent pas d’autre entrevue que celle du baptême. S’ils s’étaient vus auparavant, il fallait que ce fût depuis longtemps, puisque le précurseur dira, quelques jours plus tard, qu’il ne connaissait pas Jésus avant cette rencontre[158].

Le dialogue rapide qui s’engagea entre eux, dès que Jésus se fut présenté, prouve que Jean crut reconnaître immédiatement en lui le Messie ; mais ce fut en vertu d’un pressentiment surnaturel, qui précéda la manifestation extérieure de l’Esprit Saint par laquelle (Dieu le lui avait révélé) le Messie devait lui être officiellement désigné. Il protesta d’abord énergiquement, et refusa de se prêter à l’acte que Jésus exigeait de lui[159]. « C’est moi, lui dit-il enfin, qui devrais être baptisé par toi, et tu viens à moi ! » Comme autrefois sa mère devant Marie au jour de la Visitation[160], il s’humilie, il proclame bien haut son indignité, l’inconvenance qu’il y aurait à ce qu’il baptisât celui dont il ne se sentait pas digne de porter les chaussures. D’une voix douce et calme, Jésus lui fit cette admirable réponse : « Laisse faire pour le moment, car c’est ainsi qu’il convient que nous accomplissions toute justice[161] ». En tenant ce langage, le Sauveur reconnaissait le bien fondé de l’objection de Jean. Non, le Messie n’était pas strictement obligé de recevoir le baptême des mains de son subordonné. Mais cette cérémonie était une préparation à l’institution du royaume messianique, et, à ce titre, bien qu’elle n’eût pas été l’objet d’un ordre formel de la part du ciel, elle entrait dans le plan divin. Plus tard, Jésus dira expressément que le baptême du précurseur était un « dessein de Dieu », dessein que les pharisiens et les scribes avaient méprisé, en refusant de s’y soumettre, tandis que le peuple et les publicains eux-mêmes avaient « justifié Dieu », en se faisant baptiser par Jean[162]. Il était donc convenable que le Messie se prêta aussi à ce rite, quelque humiliant qu’il fût. Que Jean se tranquillise donc ; et qu’il accepte à l’égard du Christ cette supériorité momentanée. L’heure approche où Jésus prendra la place qui lui est assignée par sa dignité.

Cette parole du Sauveur, la seconde de celles qui nous ont été conservées par les évangélistes[163], mit fin au touchant conflit d’humilité. Se faisant violence, Jean procéda alors au baptême du Messie. Ce fut le faîte de sa belle carrière. Mais son ministère n’est pas encore achevé, et nous le retrouverons, prochainement, en plein exercice de ses fonctions de héraut du Christ.

Malgré son importance, le baptême de Jésus n’est décrit par aucun de ses premiers biographes, qui se contentent de signaler brièvement le fait. En revanche, ils insistent sur des phénomènes d’ordre supérieur, qui suivirent immédiatement l’immersion du Sauveur dans les flots du Jourdain. Plusieurs fois, à l’occasion des mystères les plus humiliants de la vie cachée de Jésus, nous avons eu à signaler de glorieuses manifestations, par lesquelles il plaisait à Dieu de dévoiler momentanément la grandeur de son Élu. À l’occasion de son baptême, le Messie reçut aussi de son Père céleste un éclatant témoignage. À peine sorti des eaux du fleuve, il se mit en prière[164], comme nous le verrons faire en d’autres graves circonstances de son ministère. On devine sans peine l’objet de la fervente oraison du nouveau baptisé. Il se consacra généreusement à Dieu, se mit tout entier à sa disposition, et s’offrit à lui comme victime universelle. La réponse du Père à cette prière ardente ne se fit pas attendre. Jésus et Jean virent se former dans le ciel comme une déchirure[165], de laquelle sortit l’Esprit Saint, sous la forme d’une colombe qui descendit sur Jésus et demeura quelque temps sur lui[166], comme pour établir en lui sa demeure. Puis une voix retentit dans les airs et s’écria : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, en qui je me suis complu[167] ».

Quelques explications sur ces merveilleux phénomènes ne seront peut-être pas inutiles. Disons d’abord que, d’après les récits sacrés, ils eurent une réalité objective, extérieure, et ne se passèrent pas seulement en vision dans l’âme du Christ et du précurseur. Le langage des évangélistes ne permet aucun doute à ce sujet ; aussi tel a toujours été l’enseignement des Pères et des meilleurs exégètes catholiques[168]. Jésus et Jean virent et entendirent ; les scènes qui apparurent à leurs yeux, les sons qui retentirent à leurs oreilles n’étaient pas imaginaires, mais sensibles et extérieurs.

Au premier aspect, il semblerait que la descente du Saint-Esprit sur le Messie était superflue, puisque la nature humaine du Verbe avait été comme inondée de cet Esprit divin, à l’instant même où il s’incarnait dans le sein de Marie. Mais, au moment où Jésus allait inaugurer ses fonctions, on comprend que son humanité ait reçu cette effusion nouvelle de la troisième personne de la sainte Trinité. Ce fut là comme l’onction et la consécration dont nous avons parlé plus haut. Saint Jérôme nous apprend[169] que, d’après l’Évangile (apocryphe) des Nazaréens, l’Esprit Saint aurait dit alors à Jésus, en prenant possession de lui : « Mon Fils, je t’attendais dans tous les prophètes…, pour me reposer en toi, car tu es mon repos ». Étrange addition au texte inspiré ; et pourtant elle exprime, au fond, une pensée aussi juste qu’elle est belle. Du moins, c’est alors que s’accomplirent visiblement les célèbres oracles d’Isaïe : « L’Esprit du Seigneur reposera sur lui (le Messie) » ; « L’Esprit du Seigneur est sur moi, parce que le Seigneur m’a oint »[170].

Quant à la forme de colombe[171] sous laquelle apparut le Saint-Esprit, le mieux est de l’expliquer au moyen des idées symboliques que les Orientaux, et plus particulièrement les Israélites, rattachaient à cet oiseau. La colombe apparaît dans l’histoire du déluge comme l’image de la fidélité et de la paix[172]. Le Cantique des cantiques voit en elle la figure de l’innocence et de l’amour pur[173] ; Jésus lui-même vante sa candeur et sa simplicité[174]. Bien plus, les écrits rabbiniques se complaisent parfois à établir des rapprochements entre elle et le Saint-Esprit. Ainsi, à ces mots de la Genèse[175], « L’Esprit de Dieu planait sur les eaux », un rabbin ajoutait : « comme une colombe sur ses petits[176] ». Un autre, à propos d’un passage du Cantique[177], disait que « la voix de la colombe est la voix du Saint-Esprit[178] ».

La troisième manifestation, par laquelle le Père céleste reconnut hautement Jésus-Christ pour son Fils et son Envoyé, complétait la seconde[179]. On s’est demandé s’il faut entendre les mots « mon Fils » dans le sens large de Messie, qu’il a parfois, ou dans le sens strict et métaphysique, pour désigner le Fils de Dieu proprement dit. Ici encore, les exégètes et les théologiens catholiques, et avec eux plusieurs commentateurs protestants[180], adoptent la seconde interprétation, qui est exigée tout ensemble par le texte et par le contexte. Le texte, dans le grec surtout[181] est singulièrement expressif avec ses deux articles, qui accentuent la pensée. Le contexte est encore plus clair, puisque les récits antérieurs de saint Matthieu et de saint Luc nous ont présenté Jésus comme engendré par l’Esprit Saint, et que saint Marc, dès sa première ligne[182], résume tout son évangile dans ces mots aussi expressifs que possible : « Commencement de Jésus-Christ, Fils de Dieu ». Cette voix divine se fera entendre en deux autres circonstances, pour glorifier encore le Sauveur : à sa transfiguration[183], et quelques jours seulement avant sa passion[184]. À chacune de ces trois occasions, elle prononce des paroles d’une exquise tendresse, qui marquent tout l’amour d’un Dieu pour son Fils unique, choisi par lui pour être le chef et le rédempteur de toute l’humanité[185]. Voilà donc les merveilleux récits de la naissance du Sauveur ratifiés et comme authentiqués solennellement par le ciel même. Voilà aussi à quel double titre Jésus va se mettre à l’œuvre : au titre de Messie et à celui de Fils de Dieu[186].

II. La tentation du Christ.

À peine Jésus venait-il d’être baptisé[187], que l’Esprit de Dieu, descendu sur lui pour prendre une possession de plus en plus entière de sa sainte humanité, le poussa violemment au désert[188]. Saint Matthieu détermine le but de ce déplacement soudain : ce fut « pour être tenté par le diable ».

Ces mots énoncent un mystère autrement profond, autrement surprenant que celui du baptême de Notre-Seigneur. Le Fils de Dieu tenté, par conséquent provoqué à faire le mal ; le Fils de Dieu en contact immédiat avec le prince des démons : quel contraste avec sa nature et sa dignité ! Quel contraste aussi avec les glorieuses manifestations dont il était récemment l’objet ! Mais, à l’aide de saint Paul et des Pères, la théologie catholique a jeté quelque lumière sur cet incident extraordinaire. En se faisant homme, le Verbe divin avait accepté toutes les conditions, toutes les misères, toutes les humiliations de notre nature déchue. C’est pourquoi, dit l’apôtre des Gentils[189], « il a été tenté comme eux ». Saint Paul va même plus loin et ne craint pas de dire[190] que Jésus « a dû être fait semblable en tout à ses frères…, car, ayant souffert et ayant été tenté, il peut secourir ceux qui sont tentés ». Ici encore, il y a donc, de la part du Sauveur, un de ces abaissements volontaires que décrit l’épître aux Philippiens[191] dans un si noble langage. Du reste, par elle-même la tentation, toute pénible qu’elle puisse être, ne porte aucun dommage à l’âme qui sait lui résister ; elle manifeste, au contraire, à quel degré cette âme est trempée dans le bien, et elle accroît ainsi ses mérites. À plus forte raison la sainteté du Christ ne pouvait-elle, en pareille circonstance, subir le moindre préjudice. Sans doute, il y avait entre lui et nous — saint Paul ne manque pas de le dire aussi[192] — cette énorme différence que trop souvent nous succombons à la tentation, tandis que Jésus demeura toujours « sans péché ». Mais la scène que nous allons décrire et d’autres épisodes de la vie du divin Maître démontreront qu’il pouvait quand même être excité au mal, tenté de manquer au devoir, la divinité se cachant pour ainsi dire momentanément, et permettant que la nature humaine fût soumise à de rudes épreuves. À ce point de vue, la scène douloureuse de Gethsémani projette une vive clarté sur la tentation au désert. Tout en demeurant impeccable, Jésus pouvait donc être réellement tenté ; mais avec cette autre grande différence, qu’en nous, par suite de la faute originelle, il existe un levain de concupiscence qui soulève directement la puissance du mal, tandis qu’en Jésus, chez qui tout était saint et parfait, la tentation ne pouvait provenir que du dehors, de Satan ou de ses suppôts[193].

Les anges avaient subi les premiers l’épreuve de la tentation, et beaucoup d’entre eux avaient tristement succombé. Adam la subit à son tour, et nous savons avec quels désolants résultats pour lui-même et pour sa postérité. Le second Adam n’y a pas échappé ; mais quelle victoire magnifique il va remporter ! Tout bien considéré, entrer en lutte ouverte contre le chef de l’empire des ténèbres et triompher de lui, n’était-ce pas, pour le chef du royaume des cieux, un digne début de son activité rédemptrice ? Comme le dit le disciple bien-aimé[194], c’est « pour détruire les œuvres du diable » que « le Fils de Dieu a paru ». Aussi saint Jean Chrysostome[195], regardant le baptême du Christ comme une puissante armure dont il avait été revêtu, crie-t-il à ce divin héros : « Allez donc, car si vous avez pris les armes, ce n’est pas pour vous reposer, mais pour combattre ».

Dans les trois évangiles qui exposent la tentation du Christ[196], le lieu qui en fut le théâtre porte le nom général de « désert ». Il devait donc faire partie du désert de Juda, que nous avons décrit plus haut. Des bords du Jourdain, Jésus, conduit par l’Esprit Saint, franchit l’espace d’environ 8 kilomètres qui sépare le fleuve de Jéricho ; puis, après avoir continué sa marche dans la direction de l’ouest, il s’arrêta, conformément à l’indication très précise de saint Matthieu[197], dans la région la plus élevée du désert ; selon toute vraisemblance, d’après une tradition qui remonte au moins à l’époque des croisades, à l’endroit qui porte aujourd’hui le nom de Djebel Kouroûntel ou Kouroûntoul, « mont de la Quarantaine », en souvenir des quarante jours qu’y passa le Christ. C’est un district particulièrement affreux, couvert de rochers nus et déchiré en tous sens par de profonds ravins. Les flancs de la montagne sont remplis de grottes naturelles, qui, pendant plusieurs siècles, furent habitées par de pieux ermites désireux d’honorer sur place le mystère de la tentation du Sauveur. Un détail propre à saint Marc en relève le caractère désolé. Jésus, dit-il, « était avec les bêtes sauvages ». De nos jours encore, les chacals, les renards, les hyènes, les aigles, les vautours et d’autres bêtes de proie abondent dans ces parages entièrement inhabités[198].

Jésus passa quarante jours et quarante nuits dans cet horrible désert, sans prendre aucune nourriture[199]. Pendant cette longue période, il vécut uniquement de la vie de l’âme, plongé tout entier en Dieu, priant pour ceux qu’il était venu sauver, contemplant d’avance les différentes phases de son prochain ministère. Ce fut comme une sorte de continuelle extase, durant laquelle les besoins du corps étaient miraculeusement suspendus. Mais tout à coup, la nature reprenant impérieusement ses droits, l’aiguillon de la faim se fit sentir.

C’est ce moment, propice pour la tentation parce que l’être humain est alors débilité, que Satan mit à profit pour tendre à Jésus un premier piège. L’évangile nous montre le prince des démons « s’approchant » d’une manière insidieuse, très probablement sous une forme humaine. Les noms divers que lui attribuent ici les écrivains sacrés sont ceux qu’il reçoit d’ordinaire dans les autres parties de la Bible : « Satan », mot hébreu qui a la signification d’« adversaire », le « diable » ou le calomniateur, le « tentateur ». Chacune de ces appellations le stigmatise à bon droit, en mettant en relief sa rare perfidie. Ennemi de Dieu et des hommes, jaloux de Dieu et des hommes, quel succès ne remporterait-il pas tout ensemble sur Dieu et sur les hommes, s’il pouvait triompher du Messie ! Dans le triple assaut[200] qu’il dirigera contre le Christ, il manifestera toute son astuce et son habileté.

Le démon, prenant pour point de départ la faim dont souffrait le Sauveur, essaya de lui porter de ce côté un premier coup. « Si tu es le Fils de Dieu, lui dit-il, ordonne que cette pierre devienne du pain[201] ». En parlant ainsi, Satan montrait du doigt, ou tenait même peut-être dans sa main, une des pierres sans nombre qui couvrent la surface du désert de la Quarantaine. La formule « Si tu es le Fils de Dieu », qu’il place deux fois en avant de ses suggestions perfides, montre qu’il connaissait jusqu’à un certain point la nature et la mission de Jésus[202]. Récemment, au baptême de Notre-Seigneur, la voix divine avait parlé avec une clarté suffisante pour l’instruire, si tant est que lui, ou l’un des siens, l’eût entendue. Du moins, il voudrait arriver à une certitude plus grande. En même temps, ces mots insidieux, « Si tu es… », sont choisis à dessein, pour piquer au vif l’amour-propre de celui qu’il venait tenter, et pour obtenir plus facilement de lui le prodige demandé.

Cette première tentation consistait à presser Jésus d’utiliser dans un intérêt personnel, sans une absolue nécessité, le don d’accomplir des miracles, qui n’avait pas manqué de lui être dévolu s’il était vraiment le Messie. Pourquoi le Fils de Dieu souffrirait-il de la faim comme un simple mortel, dans ce désert inhabité, alors qu’il lui était si aisé de se procurer, par une simple parole, un aliment substantiel ? La suggestion était habile. Si Jésus s’y était prêté, « il aurait, au moins momentanément, subordonné sa nature divine aux besoins de son humanité, placé l’humain au-dessus du divin, transformé le divin en moyen et l’humain en terme ; il aurait par conséquent renversé l’ordre établi par Dieu[203] ». Aussi repoussa-t-il avec énergie cette première attaque. Dédaignant de relever l’insinuation contenue dans les mots « Si tu es le Fils de Dieu », il se contenta de répondre : « Il est écrit : L’homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu ». C’est par trois fois qu’il prendra en mains, pour triompher des assauts du démon, le glaive acéré, invincible, des textes bibliques[204]. Cette première citation est extraite du Deutéronome[205] et fait allusion au grand miracle de la manne. Après la sortie d’Égypte, les Hébreux allaient être exposés au péril de la faim, durant leurs pérégrinations à travers l’immense désert de Pharan. Mais le Seigneur venait de faire d’eux sa nation choisie ; aussi ne les abandonna-t-il pas. D’un mot sorti de sa bouche créatrice et toute-puissante, il leur fournit en abondance un merveilleux aliment, qui soutint leurs forces pendant quarante années[206]. Pourquoi donc Jésus, qui se trouvait dans des conditions analogues à celles des Israélites, opérerait-il un miracle égoïste, contraire à l’ordre providentiel, puisque Dieu connaît ses besoins et ne manquera certainement pas d’y pourvoir à son heure[207].

Sans se laisser déconcerter par cette première défaite, le tentateur se sentit au contraire stimulé à une nouvelle attaque, d’un tout autre genre extérieurement, qui devait exciter Jésus à faire un abus encore plus profane de ses pouvoirs miraculeux. « Il le transporta, dit le texte évangélique, dans la cité sainte, et le plaça sur le pinacle du temple ». Nous l’avons dit, nous croyons plus conforme à la pensée des évangélistes et à la vérité des faits, de prendre cette description à la lettre, avec la plupart des interprètes catholiques, et de croire que le Sauveur permit à Satan de le porter à travers les airs, d’une manière rapide, jusqu’à Jérusalem[208]. Au temps de sa passion, il permettra de même au traître Judas de le livrer à ses ennemis par un baiser, aux valets du sanhédrin de le frapper et de lui cracher au visage, aux légionnaires de Pilate de le flageller et de le crucifier. Toutes ces humiliations faisaient partie pour lui du plan divin, auquel il se conformait généreusement.

Il n’est pas possible d’indiquer avec certitude le lieu précis que saint Matthieu et saint Luc nomment « le pinacle[209] du temple », et sur lequel Satan déposa Jésus. Du moins, de la locution qu’ils emploient[210], il résulte qu’il ne s’agit pas ici du sanctuaire proprement dit, mais du temple dans un sens large, de tout l’ensemble des constructions dont il se composait. On a pensé spécialement au portique de Salomon et au portique Royal, qui se dressaient, le premier dans la partie orientale, le second dans la partie méridionale, de l’édifice sacré. Au sujet du portique Royal, Josèphe écrivait[211] que, de son sommet, le spectateur contemplait un abîme, qui donnait le vertige[212].

Prenant de nouveau la parole, le démon dit à Jésus : « Si tu es le Fils de Dieu, jette-toi en bas, car il est écrit : Il a donné des ordres à ses anges à ton sujet, et ils te porteront dans leurs mains, de peur que tu ne heurtes ton pied contre une pierre ». Tout en demeurant au fond la même, la tactique diabolique essaie de se perfectionner ici. Le tentateur, qui vient d’éprouver à ses dépens la puissance d’une citation biblique faite à propos, ose en alléguer une à son tour, pour justifier son odieuse proposition. Il l’emprunte au psautier[213], et il est certain qu’elle exprime avec une grâce touchante les soins pour ainsi dire maternels dont Dieu ne cesse pas d’entourer les justes, ses fidèles amis. Sur son ordre, les anges les prendront délicatement dans leurs mains et les arracheront au péril. À plus forte raison protégera-t-il son Christ. Que Jésus n’hésite donc pas à s’élancer dans le vide. Non seulement il ne se fera aucun mal ; mais, par ce prodige inouï, il éblouira ceux des Juifs qui circulaient à toute heure du jour dans les cours du temple, et aussitôt il sera acclamé comme le libérateur attendu, comme le Messie descendant directement du ciel.

Non, répondit immédiatement le Sauveur, non, car « il est aussi écrit : Tu ne tenteras pas le Seigneur ton Dieu ». Il est vrai que le Seigneur s’est solennellement engagé à secourir les justes au milieu de leurs dangers ; mais il n’a pas promis de venir à leur aide lorsque, sans raison suffisante, ils s’exposeront d’eux-mêmes au péril par une présomption téméraire, comme Satan le proposait au Sauveur. Se conduire ainsi, ce serait tenter Dieu, le mettre arrogamment à l’épreuve, exiger qu’il abandonne, sur un de nos caprices, les sages desseins de sa Providence, bref, qu’il accomplisse les prodiges les plus étranges pour réparer des folies sans nom. Cette seconde réponse de Jésus provient encore du Deutéronome[214]. Moïse avait tenu ce langage pour reprocher aux Hébreux les murmures injurieux par lesquels ils avaient « tenté le Seigneur leur Dieu », lorsqu’ils souffraient de la soif dans le désert, exigeant impérieusement de lui quelque grand miracle[215]. Il n’en sera pas de même du Christ, qui se gardera bien d’accomplir l’acte criminel que le démon lui proposait. À la première suggestion satanique, il a répondu en affirmant sa parfaite confiance en Dieu, qui ne le laissera pas mourir de faim ; il repousse la seconde en déclarant qu’il ne s’exposera pas follement au danger, par suite d’une présomption gravement coupable. Quand son heure sera venue, il ira sans crainte et sans hésitation au-devant de la mort ; mais, pour le moment, il ne manifestera sa mission céleste qu’en gagnant les cœurs et en convaincant les intelligences.

Alors, continue le récit évangélique[216], « le diable transporta encore Jésus sur une très haute montagne, et lui montra tous les royaumes du monde et leur gloire ». On a essayé, mais en vain, de déterminer la montagne du sommet de laquelle Satan fit contempler au Sauveur tant de merveilles. On a nommé le Thabor et le Nébo ; mais leur altitude n’est pas suffisamment élevée pour justifier le trait « extrêmement haute » de la description de saint Matthieu. D’ailleurs, quelle qu’ait été cette montagne, il n’était pas possible de contempler réellement, de sa cime, « tous les royaumes du monde », dût-on restreindre considérablement la signification de ces derniers mots. Il est donc probable que Satan eut recours à des procédés magiques, à une sorte de fantasmagorie et de mirage, pour faire passer sous les yeux et sous l’imagination de Notre-Seigneur ce gigantesque et admirable panorama : les beautés de la nature et celles de l’art, les villes et leurs palais, les armées et les foules, les richesses matérielles, en un mot, tout ce qui constitue la gloire extérieure de notre terre. La rédaction de saint Luc favorise ce sentiment, car il dit que la vision merveilleuse ne dura qu’un instant[217].

Croyant avoir ébloui le Christ par ce spectacle grandiose, Satan reprit la parole pour achever de le séduire. « Je te donnerai, lui dit-il, toute cette puissance et la gloire de ces royaumes, car ils m’ont été livrés et je les donne à qui je veux ; si donc tu te prosternes devant moi, ils seront tous à toi ». Comme le fait remarquer saint Jérôme[218], le démon tient ici un langage hardi et superbe, mais faux en grande partie, car il n’est pas vrai qu’il possède une telle autorité sur le monde entier, et qu’il puisse conférer les royaumes en fiefs à qui bon lui semble. Toutefois son assertion n’est pas mensongère absolument, Dieu lui permettant d’exercer un certain pouvoir sur les affaires des hommes, et ceux-ci ne s’abandonnant que trop souvent à sa direction funeste. C’est en ce sens que Jésus lui-même l’appelle parfois « le prince de ce monde[219] » et que saint Paul va jusqu’à le nommer le « Dieu de ce siècle[220] ». Il y a donc un mélange d’imposture et de vérité dans la proposition impudente qu’il adresse ici à Jésus. Avec quel art il met en relief la valeur des biens dont il offre la pleine et immédiate jouissance ! Mais cette offre est loin d’être gratuite. À ses faveurs il met une condition monstrueuse et vraiment diabolique ; Jésus devra tout d’abord se prosterner à ses pieds et manifester ainsi, à la façon orientale, son absolue soumission au suzerain des mains duquel il tiendra ses pouvoirs.

Cette fois Satan a levé le masque. Adore-moi ! telle est, dans toute sa nudité, l’horrible proposition qu’il osa faire au Christ. Dans les âmes ordinaires, la vue des biens terrestres excite aussitôt le désir de les posséder, pour en jouir. Le démon espérait réussir d’autant plus facilement à faire naître une pareille convoitise dans le cœur de Jésus, que le Messie, il ne l’ignorait pas, était destiné à exercer une royauté universelle. Son erreur était grossière. Il dut le comprendre, lorsqu’il entendit sortir de la bouche du Sauveur cet ordre, proféré avec toute l’énergie du mépris : « Retire-toi, Satan[221] », qui l’expulsait honteusement. Le Sauveur compléta cependant sa pensée, par une nouvelle citation des saints Livres[222] : « Il est écrit : Tu adoreras le Seigneur ton Dieu, et tu le serviras lui seul ! » Ce texte, qui est également extrait du Deutéronome[223], exprime la loi fondamentale de la vraie religion. Adorer Dieu et le servir, voilà le premier et le plus grand de tous les préceptes, et il résume tous les autres[224]. En le citant, Jésus faisait comme un serment de fidélité à l’unique Dieu vivant, à son Père céleste, qui seul avait droit à ses hommages. Aucun argument n’était meilleur pour réduire son adversaire au silence. Aussi le démon, battu sur toute la ligne, fut-il contraint de fuir honteusement. Il avait « consommé toute tentation », écrit saint Luc en un langage très expressif[225]. En effet, comme le font remarquer les moralistes, les trois tentations spéciales auxquelles l’esprit infernal avait recouru pour porter Jésus au mal renferment le germe et l’abrégé de toutes les autres[226]. Le même saint Luc, après avoir mentionné le départ du tentateur, ajoute que son éloignement n’eut lieu que « pour un temps ». C’est donc que Satan ne renonçait pas à la lutte d’une manière absolue. Seulement, pour revenir à la charge, il attendrait une occasion plus favorable, et il comptait bien la trouver quelque jour. Il ne paraît cependant pas avoir été de nouveau personnellement aux prises avec le Sauveur. Du moins, il l’attaqua, le tenta, au moyen de nombreux suppôts : les pharisiens et les scribes, les sadducéens, les foules et leur faux idéal messianique, le traître Judas[227]. Saint Pierre lui-même devint un jour le tentateur de son Maître[228]. C’est surtout aux derniers jours de sa vie que l’épreuve de la tentation se renouvela pour Jésus. « Le prince de ce monde vient[229] », dira-t-il à ses apôtres dans son discours d’adieu, en faisant allusion à Gethsémani et au Calvaire. Au désert, Satan l’a tenté par la satisfaction des sens et par l’attrait de la gloire ; plus tard, il le tentera par la crainte des souffrances et de la mort.

Lors du premier assaut diabolique, le Sauveur avait exprimé son entière confiance en Dieu, qui, d’un mot, peut procurer à ceux qui l’aiment les aliments nécessaires pour soutenir leur vie. La fin de cet épisode démontra qu’il n’avait pas espéré en vain ce puissant secours. En effet, dès que Satan eut disparu, « voici que des anges s’approchèrent et servirent » Jésus. Leurs services empressés consistèrent, on le comprend sans peine, à lui apporter miraculeusement la nourriture dont il avait un si grand besoin[230].

Telles furent les circonstances principales de la tentation de notre Seigneur Jésus-Christ. Cette scène mystérieuse fut, nos anciens docteurs aimaient à le redire, la contre-partie de celle qui s’était passée quatre mille ans auparavant, sous les ombrages du paradis terrestre. La victoire de celui qu’on a très justement appelé le second Adam, le chef de l’humanité rachetée, compensa la honteuse et si facile défaite du premier Adam. Mais, notons-le bien, si nous ne voulons pas enlever à cet épisode son caractère véritable et par là même en amoindrir la signification : l’épreuve subie par Jésus au désert ne consista pas seulement en une triple tentation de gourmandise, de vaine gloire et d’ambition. Elle fut autrement grave et décisive. Les commentateurs des évangiles sont tous d’accord aujourd’hui pour le reconnaître : ce n’est pas comme un homme ordinaire, c’est avant tout comme Messie que Jésus a été tenté, à l’heure même où il allait se présenter en cette qualité à ses compatriotes. Les images que le démon fit miroiter à ses yeux furent très habilement choisies pour le séduire, si cela eût été possible. Nous ne devons pas nous lasser de le redire, car c’est là un point capital dans l’histoire que nous écrivons, la plupart des Juifs d’alors avaient tristement défiguré, pour le rendre tout terrestre et méconnaissable, le saint et céleste portrait que les prophètes avaient tracé du Messie. Le libérateur qu’ils attendaient devait procéder par coups de théâtre, multiplier les miracles sans autre raison que celle de flatter sa vanité personnelle ou celle de son peuple, se manifester comme un roi puissant dont l’empire du monde suffirait à peine à satisfaire l’ambition[231]. C’est ce programme du faux messianisme juif que le démon, dans ses trois assauts consécutifs, proposait à Jésus de réaliser. Il voulait faire de lui, comme on l’a dit, un Messie « par la grâce de Satan ». Par trois fois le Sauveur rejeta et condamna ce programme, en attestant trois grands principes : 1° même comme Messie, il ne se croit pas à l’abri des besoins et des épreuves auxquels sont soumis les autres hommes, et il ne fera pas de miracle pour y échapper ; 2° pour convaincre ses concitoyens de ses droits messianiques, il n’aura pas non plus recours à des prodiges inutiles, il n’accomplira pas des « signes » éclatants, dénués d’un but moral ; 3° le royaume qu’il va fonder n’aura rien de politique ni d’humain, il sera spirituel et religieux. En un mot, Jésus ne consent à exercer les fonctions de Messie que d’une manière conforme à la volonté de Dieu. Il est vrai qu’il lui en coûtera la vie, car, en refusant de se prêter au rôle que Satan lui suggérait, il heurtera les préjugés de sa nation et soulèvera peu à peu contre lui-même de violents flots de haine. Chaque fois donc qu’il a repoussé un assaut de Satan, il a franchi un nouveau degré de l’autel sur lequel il devait être immolé. Mais il pourra dire fièrement, à la fin de sa glorieuse carrière, que le prince de ce monde, le Chef des démons, n’avait pas le moindre droit sur lui[232].

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