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III. Nouveaux et éloquents témoignages de Jean-Baptiste en faveur du Christ.

Passage correspondant : Joan., i, 19-34.

Les synoptiques nous ont appris avec quelle fidélité Jean s’était fait le héraut du Messie devant les foules juives, avant même de le connaître et de le baptiser. Le quatrième évangile, complétant les trois premiers, va signaler à son tour, coup sur coup, d’autres témoignages, plus directs et plus personnels, que le précurseur rendit à Jésus, six semaines environ après son baptême. C’est l’abrégé de quatre journées successives du Sauveur que l’évangéliste saint Jean va placer sous nos yeux[233].

Suivant une remarque pleine de justesse, Jean-Baptiste se tenait, à la façon d’un gardien, devant le portique du royaume des cieux, comme à l’entrée d’un sanctuaire grandiose, afin d’en ouvrir la porte à quiconque s’en approchait avec les dispositions requises. Mais ceux en présence desquels il va rendre le premier des témoignages que nous avons à expliquer ici, ne venaient pas à lui comme d’humbles pénitents. Ils étaient — et l’attestation du précurseur n’en aura que plus de force — des personnages officiels, envoyés auprès de lui par le sanhédrin de Jérusalem[234], pour établir une enquête sérieuse à son sujet. En effet, sa renommée toujours croissante, qui attirait sur les rives du Jourdain méridional des multitudes nombreuses, accourues non seulement de toute la Palestine, mais aussi de la capitale juive[235], et l’effervescence qu’avait occasionnée sa prédication, ne pouvaient pas manquer d’émouvoir la haute assemblée, qui crut devoir prendre des informations directes. En agissant ainsi, le sanhédrin n’outrepassait nullement ses droits, car une de ses fonctions les plus essentielles concernait les affaires religieuses du judaïsme. Les écrits rabbiniques d’alors disent expressément[236] que le jugement à porter sur un prophète était de son ressort très spécial. Or, les prophéties de Jean avaient pour objet un article de foi, l’avènement du Messie, qui excitait alors dans toute la nation l’intérêt le plus ardent. Bien plus, le bruit se répandait, prenant chaque jour une nouvelle consistance, que le fils de Zacharie était lui-même le libérateur attendu. Qu’était-il en réalité ? Pourquoi ce baptême qu’il administrait sans autorisation préalable ? En soi, il était légitime que les autorités constituées intervinssent pour éclaircir ces questions troublantes. Il n’est donc pas nécessaire d’attribuer à leur démarche un caractère d’hostilité ouverte, bien que plusieurs membres du grand Conseil aient pu voter l’enquête en se souvenant des paroles sévères que le précurseur avait prononcées, devant le peuple, contre les pharisiens et les sadducéens[237].

Il serait consolant de pénétrer dans l’âme de Jean-Baptiste, et d’admirer les sentiments qui la remplissaient, depuis qu’il était entré en contact immédiat avec le Christ. Sa foi, son zèle, son désir de le servir avec une énergie plus grande que jamais, son amour généreux, s’étaient singulièrement avivés, en même temps que se développaient sa profonde humilité et son entière abnégation. C’est dans ce merveilleux état d’âme que le trouvèrent les délégués. Ceux-ci avaient été choisis parmi les rangs des prêtres et des lévites : choix très naturel, puisque les points à examiner étaient spécifiquement théologiques, et, par conséquent, du domaine sacerdotal. Dieu n’avait-il pas dit autrefois, par l’intermédiaire du prophète Malachie[238], que « les lèvres du prêtre sont les gardiennes de la science, et que c’est de sa bouche qu’on demande l’enseignement, parce qu’il est l’ange du Seigneur ? » Dans la circonstance présente, les prêtres avaient donc à jouer le rôle principal ; les lévites les accompagnaient comme une garde d’honneur.

C’est un interrogatoire en règle qu’on va faire subir à Jean-Baptiste, dans un langage autoritaire. Le dialogue sera vif et rapide, car le précurseur n’éprouvera aucun embarras pour répondre. « Qui es-tu ? » lui demanda-t-on d’abord. Dans la pensée intime des délégués, cette question signifiait clairement, Jean le comprit aussitôt : Serais-tu toi-même le Messie ? Aussi répondit-il vigoureusement : « Moi, je ne suis pas le Messie[239] ». L’évangéliste souligne la fermeté, la loyauté, la sincérité de cette réponse, en l’introduisant par une formule solennelle, qui est successivement positive, négative et encore positive : « Il confessa, et il ne nia point, et il confessa… » Lui, le Messie ? Il rejette au plus vite et au loin cette hypothèse, comme un blasphème intolérable.

« Quoi donc ! reprirent les délégués. Es-tu Élie ? » Cette seconde question n’a pas lieu de nous surprendre. En effet, d’après un oracle de Malachie[240], le prophète Élie, qui a été mystérieusement enlevé sur un char de feu et mis en réserve par le Seigneur pour un rôle à venir, doit réapparaître un jour sur la terre, afin de préparer l’avènement du Messie. Le livre de l’Ecclésiastique[241] signale aussi cette noble fonction d’Élie et appelle de toutes ses forces son apparition. La même croyance régnait chez les Juifs à l’époque de Notre-Seigneur, comme on le voit par maint passage des évangiles[242] et des écrits rabbiniques[243]. Jésus lui-même l’a partagée, mais en établissant une distinction, importante : le prophète Élie préparera le second avènement du Messie ; à Jean il était réservé de préparer le premier avènement[244]. C’est pour cela que l’ange Gabriel, en prédisant à Zacharie la naissance de ce fils privilégié, avait annoncé qu’il serait doué de l’esprit et de la force d’Élie[245]. Le précurseur n’avait pas à entrer dans ces distinctions théologiques ; c’est pourquoi, à la question « Es-tu Élie ? » il se contenta de répondre : « Je ne le suis pas ». Comme l’a dit saint Grégoire le Grand, il n’était, en réalité, qu’un Élie mystique et figuratif.

« Es-tu le prophète ? » demandèrent encore les délégués. La présence de l’article dans le texte grec[246] indique qu’en posant cette troisième question, ils avaient en vue un personnage déterminé, connu tout au moins d’une manière générale, et qui sera mentionné à deux autres reprises dans le quatrième évangile[247]. De l’aveu à peu près unanime des interprètes, ce prophète n’est autre que celui dont Moïse, divinement inspiré, avait présagé la venue lointaine[248]. Mais, tandis qu’un certain nombre de Juifs le distinguaient du Messie, comme le font ici les représentants du sanhédrin[249], et le regardaient comme un de ses précurseurs, d’autres Israélites[250] et les premiers chrétiens[251] ne faisaient de lui et du Christ qu’une seule et même personne. Cette seconde interprétation était la vraie. Un simple « Non », très accentué : telle fut la réponse de Jean[252].

Les délégués revinrent à la charge, en indiquant le motif pour lequel ils croyaient devoir insister encore : « Qui es-tu, afin que nous donnions une réponse à ceux qui nous ont envoyés ? Que dis-tu de toi-même ? » Leur interrogatoire, quoique très serré, n’avait abouti qu’à un résultat négatif, et ils ne pouvaient guère, en effet, s’éloigner sans obtenir quelques renseignements positifs, qu’ils inséreraient dans leur rapport. La réponse ne fut pas moins prompte que les précédentes. Elle consista dans la prophétie d’Isaïe que les synoptiques ont citée à l’occasion de la première apparition de Jean-Baptiste sur la scène historique[253], et qu’il s’applique maintenant à lui-même : « Je suis la voix de celui qui crie dans le désert : Rendez droit le chemin du Seigneur ». Il n’est et ne veut être qu’une voix, qu’une chose impersonnelle et sans nom. Et pourtant, les récits sacrés nous ont révélé sa puissance, son éloquence et ses merveilleux succès. Mais Jean ne songe qu’à s’abaisser devant le Christ.

À cet endroit de sa narration, l’évangéliste s’interrompt un instant, pour intercaler une note d’après laquelle les membres de la députation appartenaient à la secte des pharisiens[254].

Grands zélateurs de la loi et de la pureté du culte, ils posèrent à Jean-Baptiste une dernière question. Prenant pour point de départ ses propres aveux, ils lui dirent : « Pourquoi donc baptises-tu, si tu n’es ni le Christ, ni Élie, ni le prophète ? » Au Messie et aux grands personnages qui devaient préparer sa venue, on aurait reconnu sans peine le droit d’innover en matière religieuse et d’instituer un nouveau rite ; mais puisque Jean n’est rien, à quel titre baptise-t-il donc ? Cette fois, sa réponse ne fut qu’indirecte ; qu’elle est claire, cependant, et qu’elle justifie bien toute sa conduite ! Il y a inséré, avec quelques nuances, le premier des témoignages qu’il avait rendus en faveur du Christ rédempteur[255]. « Moi, dit-il humblement, je baptise dans l’eau ; mais au milieu de vous se tient quelqu’un que vous ne connaissez pas, vous ; c’est celui qui vient[256] après moi ; je ne suis pas digne de délier la courroie de sa chaussure[257] ». Ces quelques mots contiennent en quelque sorte les lettres de créance de Jean-Baptiste. On voulait savoir en vertu de quel privilège il baptisait. Il répond d’abord que son baptême n’est qu’un simple rite extérieur — « Je baptise dans l’eau » —, par contraste avec le baptême « dans l’Esprit Saint et dans le feu », que conférera le Messie. Il ajoute qu’il remplit à l’égard du Christ des fonctions très humbles sans doute, mais qui le mettent en relations personnelles avec lui : c’est en qualité de précurseur du Messie qu’il baptise. Enfin, il connaît maintenant le Christ, que Dieu a daigné lui manifester, tandis qu’eux[258], ils ne le connaissent pas encore, bien qu’il vive au milieu d’eux et tout près d’eux.

C’est dans ce dernier trait que consiste ce qu’on peut appeler la pointe, le côté nouveau de ce second témoignage du précurseur. Le Messie est « au milieu de vous » : quelle émouvante révélation ! Aussi, en achevant son récit, l’évangéliste a-t-il cru devoir désigner la localité où avait eu lieu l’incident : « Ces choses se passèrent à Béthanie, au-delà du Jourdain, où Jean baptisait ». Les mots « au-delà du Jourdain », qui désignent la province de Pérée, ont pour but d’établir une distinction entre ce village et la bourgade du même nom, des environs de Jérusalem, qui servait de résidence à Lazare, à Marthe et à Marie[259], ces amis intimes de Notre-Seigneur. Mais où était cette seconde Béthanie ? Les palestinologues et les commentateurs ont fait à ce sujet plusieurs hypothèses, dont aucune n’est complètement satisfaisante. D’après la plus récente et la meilleure de toutes[260], « Béthanie devait se trouver à trois kilomètres environ au nord du pont actuel du Jourdain, sur la rive gauche du fleuve, au nord du ouadi Nimrîn, au Kirbet Tell-el-Medech. Un peu en aval du pont, existe le gué d’El-Ghoranyeh, le plus fréquenté de tout le cours méridional du Jourdain, et vers lequel convergent trois anciennes routes, les plus importantes de la Judée, venant de Béthel, de Jérusalem et de Bethléem. Tandis que la rive orientale du Jourdain, dans toute la région du Sud, ne garde trace d’aucune ville antique située près du fleuve, le Tell-el-Medech offre des ruines considérables d’une ancienne localité, dominées par les restes d’une tour qui a dû servir de poste à des soldats romains[261] ». Ce lieu présente pour nous un intérêt particulier, puisque, s’il est authentique, c’est là peut-être que Jésus aurait été baptisé[262].

Quels sentiments les délégués du sanhédrin éprouvèrent-ils, en entendant les mémorables paroles de Jean-Baptiste ? Lui demandèrent-ils quelques autres explications avant de le quitter ? Le silence de l’évangéliste est de mauvais augure sur ce point. Du reste, son but était simplement d’exposer le témoignage de Jean-Baptiste ; selon sa coutume, il clôt l’incident sans entrer dans d’autres détails, et il passe à un épisode encore plus remarquable.

Le précurseur avait une triple mission à remplir : prédire le prochain avènement du Messie, préparer le peuple juif à cet avènement, montrer du doigt le Christ dans la personne de Jésus. C’est dans l’exercice de cette dernière fonction, la plus belle de toutes, que l’auteur du quatrième évangile va nous le montrer, en citant son troisième témoignage[263], plus clair encore et plus catégorique que les deux précédents.

Un certain nombre de fervents disciples, jeunes pour la plupart, n’avaient pas tardé à se grouper autour du nouveau prophète, comme autrefois autour de Samuel, d’Élie et d’Élisée[264]. Jean les avait choisis parmi ses meilleurs catéchumènes. Sous sa direction, et en imitant dans une certaine mesure l’austérité de sa vie[265], ils se préparaient à recevoir dignement le Messie et ses grâces. Leur maître leur avait appris une formule spéciale de prière[266], et ils se sanctifiaient auprès de lui.

Le lendemain de la visite officielle de la délégation du grand Conseil, comme Jean était entouré de plusieurs d’entre eux, il vit[267] Jésus, qui revenait alors du désert après sa tentation, et qui passait à quelque distance. Le Christ venait-il dans ces parages pour avoir une nouvelle entrevue avec son précurseur ? Cela paraît peu vraisemblable ; en tout cas, rien dans le texte sacré ne favorise cette conjecture. Du moins, Jésus allait fournir ainsi à Jean l’occasion de lui rendre un troisième témoignage, et le fils de Zacharie ne la laissa pas échapper. Sous le coup d’une vive émotion et montrant du doigt le Sauveur — c’est dans cette attitude et rayonnant d’une sainte joie, que Raphaël l’a représenté dans un de ses chefs-d’œuvre —, il prononça ces paroles, qui pénétrèrent bien avant dans la mémoire de ses disciples :

« Voici l’Agneau de Dieu, voici celui qui enlevé le péché du monde. C’est celui dont j’ai dit : “Après moi vient un homme qui a été placé au-dessus de moi, parce qu’il était avant moi”. Et moi, je ne le connaissais pas ; mais c’est pour qu’il soit manifeste en Israël que je suis venu baptiser dans l’eau. J’ai vu l’Esprit descendre du ciel comme une colombe, et se reposer sur lui. Et moi, je ne le connaissais pas ; mais celui qui m’a envoyé baptiser dans l’eau m’a dit : Celui sur qui tu verras l’Esprit descendre et se reposer, c’est celui qui baptise dans l’Esprit Saint. Et j’ai vu, et j’ai rendu témoignage qu’il est le Fils de Dieu. »[268]

« L’Agneau de Dieu qui enlève le péché du monde » ! On ne saurait assez admirer ce langage figuré, si suave et en même temps si énergique. L’humble agneau des champs occupait une place considérable dans le culte Israélite, spécialement dans le sacrifice dit perpétuel, solennellement offert le matin et le soir, au nom de tout le peuple[269]. Mais ce n’est pas à cette immolation, renouvelée chaque jour depuis l’époque de Moïse, que le précurseur fait ici allusion. L’agneau pascal aussi tenait une place considérable dans l’histoire religieuse d’Israël, car, lorsqu’il fut immolé pour la première fois dans le pays de Gessen, il avait sauvé de la mort les premiers-nés des Hébreux[270], et l’Ancien Testament ne contient certainement aucun symbole plus touchant du Messie devenu notre victime. Aussi saint Paul et saint Jean l’évangéliste[271] voient-ils à juste titre dans cet agneau un type du Christ. Néanmoins, tout le monde en convient, lorsqu’il appliquait à Jésus ce nom mystique, c’est particulièrement un des plus beaux et des plus célèbres oracles messianiques d’Isaïe que Jean-Baptiste avait à la pensée. Dans son chapitre liii e, où il décrit d’avance la passion du « serviteur de Jéhovah », c’est-à-dire du Christ, plutôt en évangéliste qu’en prophète[272], le plus illustre des Voyants d’Israël compare le Messie souffrant à l’agneau « qui est mené à la boucherie » et n’ouvre pas même la bouche pour se plaindre[273]. Il n’est pas douteux que le précurseur n’ait fait alors à Jésus, notre douce et divine victime, l’application de cette prophétie, sous une inspiration spéciale de l’Esprit Saint. « En voyant Jésus comme l’agneau de Dieu, saint Jean le voyait donc déjà comme nageant dans son sang[274] », et par là même comme portant, et enlevant[275], et expiant les péchés[276] du monde entier. Il n’est donc pas étonnant que les premiers chrétiens aient chanté le Sauveur Jésus sous ce titre dans leurs cantiques[277], ni que saint Pierre l’ait appelé « l’Agneau immaculé et sans défaut[278] », ni que le disciple bien-aimé lui donne jusqu’à vingt-neuf fois ce nom dans son Apocalypse[279], sans parler des autres passages de ce même livre où il le montre glorieusement immolé pour notre salut.

Après avoir relevé, par cette admirable métaphore, la grandeur de l’œuvre du Messie, Jean revient à sa personne et à sa dignité. Ce qu’il avait précédemment affirmé du Christ en termes généraux, il le répète pour l’appliquer directement à Jésus : « C’est celui dont j’ai dit : Après moi vient celui qui a été placé au-dessus moi, parce qu’il était avant moi ». Puis il expose à ses auditeurs par quelle voie, d’autant plus certaine qu’elle était surnaturelle, il a appris que le fils de Marie était lui-même le Messie. Cette manifestation céleste, que les synoptiques ont racontée avec plus de détails, communique au témoignage de Jean une force inébranlable. Quel accent de foi, et aussi de triomphe, dans l’attestation finale : « Et j’ai vu, et j’ai témoigné qu’il est le Fils de Dieu ![280] » Le précurseur aurait pu ajouter qu’il avait entendu aussi la voix de Dieu le Père, qui proclamait Jésus son Fils bien-aimé ; du moins, l’écho de cette proclamation glorieuse retentit dans la profession de foi que nous venons de lire.

On s’est parfois demandé dans quel sens Jean-Baptiste emploie ici le titre de Fils de Dieu. Il n’est pas douteux qu’il ne lui ait attribué sa signification la plus stricte et la plus littérale. Il faut nous rappeler, en effet, que ce témoignage de Jean-Baptiste nous a été conservé par l’auteur du quatrième évangile. Or celui-ci, dans son sublime prologue, quelques versets seulement avant de raconter l’épisode des bords du Jourdain, a insisté sur la divinité de notre Seigneur Jésus-Christ, et sur sa gloire « qui est celle du Fils unique du Père, plein de grâce et de vérité ». Les mots « Fils de Dieu » ne sauraient avoir une différente signification à moins d’une page d’intervalle. De plus, le trait « il a été placé au-dessus de moi parce qu’il était avant moi », ici comme dans le même prologue[281], ne peut désigner que la préexistence éternelle du Messie, par conséquent sa divinité manifestée au précurseur par une révélation spéciale. On doit juger par là de toute l’étendue et de toute la force de son dernier témoignage.

IV. Le Sauveur groupe autour de lui quelques disciples et il accomplit son premier miracle.

Passage correspondant : Joan., i, 35ii, 11.

Récits d’une délicieuse fraîcheur. On sent, en les lisant, que le narrateur en avait été le témoin oculaire[282]. Bien qu’il eût atteint les extrêmes limites de la vie humaine lorsqu’il mit par écrit ces scènes touchantes, les moindres détails en demeuraient présents à son cœur et à sa pensée. Il les expose avec des sentiments d’amour et de reconnaissance dont on sent passer la chaleur à travers les lignes. Son exquise narration va nous faire assister aux tout premiers débuts de l’Église du Christ.

Le lendemain du jour où il avait prononcé la parole significative, « Voici l’Agneau de Dieu », le précurseur se tenait debout, accompagné de deux de ses disciples. Tout à coup, silencieusement et majestueusement Jésus passa de nouveau à quelque distance. Jetant sur lui un regard pénétrant[283], Jean s’écria, comme la veille, mais sans commentaire cette fois : « Voici l’Agneau de Dieu ! » Cette simple exclamation produisit aussitôt un effet remarquable. Les deux disciples comprirent que leur maître, en attirant leur attention avec tant d’insistance sur le divin Agneau, les engageait par là même à s’attacher désormais à lui. La devise pratique de cette âme profondément humble et désintéressée était, maintenant plus que jamais : « Il faut que le Messie croisse et que je diminue[284] ».

Entraînés par un élan irrésistible, les deux jeunes gens se mirent donc à suivre timidement Jésus à quelque distance, sans oser l’aborder. Entendant des pas derrière lui, le Sauveur se retourna, regarda attentivement[285] ceux qui le suivaient et leur demanda avec bonté, pour les mettre à l’aise : « Qui cherchez-vous ? » Ils répondirent : « Maître — l’évangéliste a conservé ici ce titre, tel qu’ils le lui adressèrent dans leur langue : Rabbi —, où habitez-vous ? » Ils exprimaient ainsi, indirectement, l’ardent désir qu’ils éprouvaient de s’entretenir avec lui. « Venez et vous verrez[286] », se contenta-t-il de leur dire, ne voulant exercer sur eux aucune pression. S’ils s’attachent à lui, il faut que ce soit spontanément, librement. Ils l’accompagnèrent donc jusqu’à l’endroit, sans doute peu éloigné, où il avait établi sa résidence temporaire, avant de retourner en Galilée. Or, remarque le narrateur, « il était environ la dixième heure » lorsqu’ils se joignirent à Jésus ; ce qui équivaut à 4 heures du soir, d’après notre manière de compter[287]. Le disciple bien-aimé a mis tout un monde de souvenirs dans cette petite note : n’était-ce pas là l’heure la plus décisive de toute sa vie ? « Ils vinrent et ils virent », continue-t-il, se faisant l’écho de l’aimable invitation de Jésus, et ils demeurèrent auprès de lui tout le reste du jour. Pendant le long entretien qu’ils eurent avec lui, la « vision » magnifique dont parle saint Jean dans son prologue, « Nous avons contemplé sa gloire…[288] », commença pour ces deux privilégiés. Comme on voudrait connaître en détail les paroles qui furent alors échangées ! Du moins, nous pouvons en deviner la substance, puisque nous en savons le résultat : Jésus leur démontra qu’il était le Messie.

L’un de ces disciples du précurseur était André, le futur apôtre. L’autre n’est pas nommé dans le récit ; mais il n’est pas douteux qu’il ne soit identique à l’évangéliste lui-même, dont c’est la coutume de se dissimuler modestement derrière le voile de l’anonyme. Plusieurs anciens auteurs admettaient déjà cette identification[289], dont, aujourd’hui, la légitimité est reconnue presque universellement. André et Jean avaient l’un et l’autre un frère, auquel ils voulurent, dès leur retour, faire partager leur bonheur. André, plus heureux dans ses recherches, fut le premier[290] à trouver le sien, Simon. Dès qu’il l’aperçut, il poussa ce cri joyeux, dans lequel on sent passer la foi et l’amour d’un digne fils d’Abraham : « Nous avons trouvé le Messie ! » Mais, pour que la joie d’André fût complète, il fallait que son frère devînt aussi le disciple du Christ. Il s’empressa donc de le conduire à Jésus. Jetant sur le nouveau venu l’un de ces profonds regards qui lisaient jusqu’au fond des âmes[291], le Sauveur lui dit : « Tu es Simon, fils de Jean[292] ; tu seras appelé Pierre ». Dans le dialecte araméen, que parlait Jésus, le nom de Pierre se dit Képhâ, et on le trouve reproduit dans plusieurs passages du Nouveau Testament[293] sous la forme grecque Kêphas. En le promettant à Simon, Jésus faisait un jeu de mots à la manière de l’Orient, pour signifier que le frère d’André deviendrait un jour le fondement inébranlable sur lequel serait bâtie l’Église du Messie. Mais, remarquons-le bien, Notre-Seigneur ne va pas ici au-delà d’une promesse : « Tu seras appelé Céphas ». Le glorieux surnom n’appartiendra définitivement à Simon que le jour où, en vertu d’une révélation spéciale, il aura publiquement confessé que Jésus était tout à la fois le Christ et le Fils du Dieu vivant[294]. Tout porte à croire que Jean, l’autre disciple du précurseur, réussit bientôt à trouver lui-même son frère Jacques, et qu’il l’amena pareillement à Jésus, qui lui fit aussi le plus bienveillant accueil.

Le lendemain — le quatrième jour depuis celui où les délégués du Sanhédrin étaient venus auprès du précurseur —, Jésus, suivi de ses quatre nouveaux disciples, se mit en route pour regagner la Galilée. Presque aussitôt, il rencontra Philippe qui, comme Pierre et André, était originaire de Bethsaïda, bourgade située sur la rive occidentale du lac de Génésareth[295]. Il lui dit : « Suis-moi ». Philippe était vraisemblablement aussi un disciple de Jean-Baptiste, et il avait dû entendre de ses deux compatriotes le récit de leur entrevue avec le Sauveur ; aussi obéit-il sans hésiter à cet appel. Les quatre autres jeunes hommes s’étaient présentés d’eux-mêmes à Jésus ; cette fois, c’est de lui que viennent les premières avances.

Peu après, Philippe rencontrait, de son côté, son ami Nathanaël, qui était de Cana de Galilée[296]. Il lui dit, tout ému : « Celui au sujet duquel Moïse a écrit dans la Loi, et qu’ont annoncé les prophètes, nous l’avons trouvé : c’est Jésus, fils de Joseph, de Nazareth ». Ce n’est plus le simple cri d’André : « Nous avons trouvé le Messie » ; c’est presque une brève démonstration du caractère messianique de Jésus par les oracles de l’Ancien Testament[297]. Il est vrai que l’ami d’André et de Simon commettait une erreur très grave, en regardant Jésus comme le fils de Joseph ; mais il ne pouvait que partager alors le sentiment populaire sur ce point. « De Nazareth peut-il sortir quelque chose de bon ? » riposta dédaigneusement Nathanaël, qui ne paraît pas avoir tenu en haute estime l’humble localité, perdue dans les montagnes et alors dépourvue de toute gloire. Avait-il quelque motif spécial de la déprécier ainsi ? Nous l’ignorons. Mais deux épisodes de la vie publique de Notre-Seigneur[298] ne nous montreront pas ses habitants sous un jour bien favorable. « Viens et vois », répondit Philippe, employant, sans le savoir, une formule semblable à celle dont Jésus s’était servi pour encourager André et le disciple bien-aimé à le suivre. Son expérience personnelle lui avait appris qu’il suffisait de passer quelques instants auprès du fils de Marie, pour être convaincu de sa mission divine.

Lorsque le Sauveur aperçut les deux amis qui s’approchaient de lui, il fit à haute voix cette réflexion au sujet de Nathanaël : « Voici un véritable Israélite, en qui il n’y a nul artifice ». Ces mots signifiaient : Voici un Israélite qui ne l’est pas seulement par la naissance et par le nom, comme tant d’autres, mais qui possède toutes les qualités d’un membre de la nation théocratique. « D’où me connaissez-vous ? » demanda Nathanaël, profondément surpris. Jésus répliqua, manifestant ainsi de nouveau la connaissance surnaturelle qu’il avait de toutes choses : « Avant que Philippe t’appelât, lorsque tu étais sous le figuier, je t’ai vu ». En effet, les commentateurs l’admettent à l’envi, en tenant ce langage, le Sauveur allait bien au-delà du phénomène extérieur marqué par les mots « lorsque tu étais sous le figuier ». Il rappelait en même temps à Nathanaël, en termes voilés pour les autres, mais très clairs pour lui, un état d’âme tout particulier dans lequel il s’était alors trouvé et dont il croyait avoir seul connaissance. Cette révélation inattendue produisit immédiatement dans son esprit la conviction sur laquelle Philippe n’avait pas eu tort de compter. Ses préjugés contre Nazareth s’évanouissant en face de l’évidence, il fit aussitôt une complète profession de foi : « Rabbi, vous êtes le Fils de Dieu ; vous êtes le roi d’Israël ». Bien que de graves auteurs, anciens[299] et contemporains, soient d’avis qu’en cet endroit le titre de « Fils de Dieu » a simplement la signification de Messie, ce sentiment est rejeté non seulement par saint Augustin et de nombreux interprètes catholiques, mais aussi par plusieurs théologiens protestants[300]. Nathanaël, en effet, pouvait avoir tout au moins pressenti la divinité de Jésus, puisqu’il le regardait maintenant comme le « roi d’Israël », c’est-à-dire comme le rédempteur, dont plusieurs textes de l’Ancien Testament supposent le caractère surhumain[301]. D’ailleurs, le témoignage de Jean-Baptiste, dont il paraît avoir été aussi le disciple, et la science miraculeuse que Jésus venait de manifester à son égard, étaient pour lui des preuves d’une grande valeur.

Le divin Maître récompensa immédiatement, par une promesse tout aimable, l’acte de foi de Nathanaël. Il reprit : « Parce que je t’ai dit : Je t’ai vu sous le figuier, tu crois ; tu verras des choses plus grandes que celles-là ». Qu’étaient ces autres merveilles, supérieures à celle qui venait d’exciter à un si haut point l’admiration de Nathanaël, et dont il devait être un jour le très heureux témoin en qualité d’apôtre — car nous le trouverons prochainement dans le collège apostolique, sous le nom de Barthélémy ? Le Sauveur en donna aussitôt une description rapide, dans un langage imagé, qui s’adressait à toute la petite troupe des disciples groupés autour de lui : « En vérité, en vérité, je vous le dis, vous verrez le ciel ouvert, et les anges monter et descendre sur le Fils de l’homme ».

L’assertion solennelle Amen amen dico, qui n’apparaît que dans le quatrième évangile sous cette forme redoublée[302], est une sorte de serment, par lequel Jésus garantit la certitude de sa promesse. Quant aux anges dont le va-et-vient établira une procession ininterrompue entre le ciel et la terre, avec Jésus comme centre, ils rappellent manifestement l’échelle mystérieuse du songe de Jacob, le long de laquelle les esprits célestes descendaient, et montaient de même sans relâche[303]. Là, leur présence signifiait que le Dieu des patriarches d’Israël plaçait le fils d’Isaac sous leur protection spéciale, durant son périlleux voyage et son séjour dans la lointaine Mésopotamie. Ici, ils représentent la succession constamment renouvelée des faveurs divines dont Jésus devait être l’objet, le déploiement incessant des forces miraculeuses qui allaient s’échapper de ses mains, l’échange perpétuel des communications intimes qui aura lieu désormais, grâce à lui, entre Dieu et les hommes. Heureux disciples, auxquels il sera donné de contempler pendant plusieurs années tant de merveilles ! Magnifique perspective d’avenir, qui va trouver immédiatement, dans le premier miracle de Jésus, un commencement de réalisation !

Nous aurons à expliquer plus loin le nom, quelque peu obscur, de « Fils de l’homme », que le Christ vient de s’attribuer pour la première fois, et qu’il prendra très souvent encore dans les quatre évangiles[304]. Extraordinaire en lui-même, il l’est peut-être davantage encore ici, après que le précurseur et Nathanaël ont successivement appelé Jésus « fils de Dieu » et « roi d’Israël ». Car c’est, d’une certaine manière, un nom d’humilité. Du moins il montre que, si Notre-Seigneur est étroitement uni à Dieu par une filiation divine, et au peuple théocratique en tant que roi d’Israël, il appartient, comme fils de l’homme, au genre humain qu’il venait sauver tout entier.

Revenons au récit sacré, qui, après nous avoir révélé la science surnaturelle du Christ, va nous manifester sa toute-puissance. Le troisième jour qui suivit celui où Jésus s’était mis en route après avoir attaché à sa personne Philippe et Nathanaël, un mariage se célébrait à Cana de Galilée, petite localité située, d’après l’opinion la plus probable[305], sur l’emplacement du village actuel de Kefr Kenna, à environ 6 kilomètres au nord-ouest de Nazareth, le long de la route qui conduisait, comme aujourd’hui, de cette dernière bourgade à Tibériade et à Capharnaüm[306]. C’était la patrie de Nathanaël <a>26</a>. Lorsqu’on vient de Nazareth, on laisse à droite, avant de pénétrer dans le village, une fontaine abondante, celle qui dut fournir l’eau miraculeusement changée en vin. D’après une tradition assez ancienne, l’église actuelle des Franciscains occuperait le terrain sur lequel était bâtie la maison des mariés. La contrée est fertile et assez bien cultivée. D’épaisses haies vives, formées par le cactus épineux, entourent et protègent les champs. Quelques vignobles produisent d’excellent vin rosé. Les trois jours mentionnés plus haut avaient largement suffi à Jésus et à ses disciples pour franchir la distance d’environ 90 kilomètres qui séparait de Cana la Béthanie des bords du Jourdain.

Glissant, suivant sa coutume, sur les détails secondaires, l’auteur du quatrième évangile va droit au fait principal. Après avoir dit que la mère de Notre-Seigneur assistait au mariage, ce qui prouve qu’elle avait avec les jeunes époux des relations de parenté ou d’amitié, il signale l’arrivée de Jésus et de ses compagnons à Cana, et l’invitation qu’ils reçurent aussitôt de prendre part à la fête. Les anciens commentateurs relèvent volontiers la condescendance tout aimable avec laquelle le divin Maître ne dédaigna pas d’accepter, et d’honorer ainsi de sa présence un repas de noces. N’avait-il pas revêtu notre humanité pour sanctifier tous les événements de notre vie, nos joies aussi bien que nos peines[307] ? Un incident particulièrement pénible faillit troubler la fête. Les mariés étaient de condition modeste[308], et voici que survenaient six ou sept hôtes inattendus. D’autre part, chez les Juifs, les réjouissances nuptiales se prolongeaient d’ordinaire pendant plusieurs jours — parfois trois, parfois même jusqu’à sept et davantage encore[309] —, et rien n’indique dans le récit que Jésus et ses compagnons fussent arrivés juste à temps pour le premier repas. Tout à coup on s’aperçut que la provision de vin était épuisée[310]. Marie, au cœur si délicat, songea aussitôt au moyen le plus rapide d’éviter une profonde humiliation au jeune ménage. Son fils était là ; grâce à son intervention, tout embarras pouvait promptement disparaître ! Elle lui dit donc à voix basse : « Ils n’ont plus de vin ». Dans ces quelques mots, on aurait tort de ne voir que la simple communication d’un fait. Ils contiennent certainement une demande pressante, quoiqu’indirecte, de venir en aide aux mariés par quelque moyen surnaturel. Cette prière discrète rappelle la requête analogue des sœurs de Lazare, faisant porter à Jésus ce message : « Seigneur, celui que vous aimez est malade[311] ». Des deux parts, c’est un miracle qui est souhaité et attendu. Il est vrai que Jésus, le narrateur va nous le dire, n’avait opéré jusqu’alors aucun prodige. Mais ce n’était point là un motif capable d’arrêter Marie, qui connaissait la parfaite bonté et l’infinie puissance de son divin fils. Le voyant entouré de disciples, elle comprenait qu’il allait inaugurer son ministère messianique et sortir de l’obscurité volontaire dans laquelle il avait vécu jusqu’alors.

« Femme, répondit Notre-Seigneur, qu’y a-t-il entre toi et moi ? Mon heure n’est pas encore venue ». À la première lecture, cette parole provoque l’étonnement, car elle semble froide, presque dure, comme si elle contenait un reproche de Jésus à sa mère. Plusieurs commentateurs protestants, même parmi les plus sérieux, affectent d’y voir la preuve que « la suggestion de Marie… était imprégnée, concernant le royaume du Messie, de l’idée fausse que Jésus eut si souvent à répudier[312]) ». Il est vrai que les explications des commentateurs catholiques n’ont pas toujours été des plus heureuses, et que les adversaires du culte filial que nous rendons à la sainte Vierge se prévalent du jugement sévère que plusieurs Pères ont porté sur la conduite de Marie dans cette circonstance. C’est ainsi que saint Jean Chrysostome attribue sa demande à un sentiment de vaine gloire[313].

Étudions cette parole de Jésus, pour en rechercher le véritable sens. Nous dirons d’abord que l’apostrophe « Femme » — on le reconnaît assez généralement — n’avait rien que de très honorable dans les langues anciennes. Elle était très usuelle chez les Juifs[314], aussi bien que chez les Grecs[315], et la preuve que Jésus n’y voyait rien de désobligeant pour sa mère, c’est qu’il l’employa de nouveau sur la croix, lorsqu’il la confia à saint Jean[316]. La formule : « Qu’y a-t-il entre toi et moi ?[317] qu’on rencontre assez souvent dans la Bible avec des nuances diverses[318], et qui n’est pas inconnue des classiques grecs et latins, implique habituellement, on ne saurait le nier, une divergence de vues sur un point donné, la non-acceptation d’une solidarité, un refus plus ou moins voilé ; mais sa signification spéciale dépend beaucoup des circonstances du moment. Or, dans le cas actuel, les circonstances font disparaître toute raideur. Aussi un rationaliste contemporain[319] propose-t-il la traduction suivante : « Laissez-moi faire, ma mère », et un théologien anglican[320] trouve-t-il la locution entière « conciliable avec la courtoisie la plus délicate ». Les mots « Mon heure n’est pas encore venue » adoucissent d’ailleurs les précédents, et en donnent en partie la clef. Dans le quatrième évangile, il est fréquemment question[321] de l’« heure » de Jésus, qui représente surtout le temps de sa passion[322]. Ici, toutefois, ce substantif est pris dans un autre sens et marque un moment précis, déterminé d’avance par le plan divin[323] ; et comme il s’agit de son premier miracle, il était juste que, pour l’opérer, Jésus attendît l’heure de son Père. Le Sauveur veut donc dire que, pour l’exercice de ses fonctions messianiques, il ne dépend pas de sa mère, quelque désir qu’il éprouve d’ailleurs de la satisfaire, mais uniquement de Dieu, dont la volonté seule doit lui servir de règle. Cette parole de Notre-Seigneur n’est donc pas sans analogie avec celle, pareillement surprenante, qu’il avait prononcée, tout enfant, dans le temple de Jérusalem[324]. Maintenant, plus encore qu’à cette époque déjà lointaine, il fallait qu’il se consacrât librement aux affaires de son Père céleste, sans subir l’influence de ceux-là même qui lui tenaient de plus près. Ainsi donc, sans vouloir adresser à sa mère le blâme le plus léger, Jésus lui rappelle un principe, celui de son indépendance totale, toutes les fois qu’il devra parler ou agir en qualité de Messie.

Marie comprit et n’insista pas ; mais, en même temps, elle se rendit si bien compte que le refus de son fils n’était pas absolu — les mots « pas encore » ne le signifiaient-ils pas ? — et elle se laissa si peu troubler dans sa confiance, qu’elle adressa aux serviteurs cette recommandation expresse : « Faites tout ce qu’il vous dira ».

Il y avait là, dans le vestibule ou dans la cour, six énormes amphores de pierre, contenant chacune deux ou trois μετρητής, métrétès[325]. Si l’évangéliste a eu en vue, ainsi qu’il est probable, le métrétès attique, qui équivalait à environ quarante de nos litres, chaque amphore aura contenu de 80 à 120 litres ; les six réunies auront contenu de 480 à 720 litres. Le narrateur explique leur présence, en faisant remarquer qu’elles servaient aux ablutions et aux purifications liturgiques des Juifs. Un effet, comme nous le lirons plus tard dans Saint Marc[326], « les pharisiens et tous les Juifs ne mangent pas sans s’être lavé les mains, gardant en cela la tradition des anciens ; et, lorsqu’ils reviennent de la place publique, ils ne mangent, pas sans s’être lavés ; ils ont encore beaucoup d’autres traditions à observer, comme de laver les coupes, les vases de terre et d’airain et les divans ». On avait donc besoin d’une grande provision d’eau dans un ménage Israélite, et davantage encore lorsqu’on donnait un grand repas.

Soudain, Jésus dit aux serviteurs : « Remplissez d’eau les amphores ». Son heure était donc venue ; une voix intérieure l’en avait averti, et il obéissait ponctuellement. Il ne s’était cependant écoulé qu’un temps peu considérable entre cet ordre et la réponse qu’il avait faite à sa mère ; mais, suivant une judicieuse remarque, « un changement de conditions morales et spirituelles ne se mesure pas à la longueur du temps ». Il y avait une telle majesté dans toute la personne du Sauveur, que les serviteurs lui obéirent sans la moindre hésitation, quelque extraordinaire qu’ait dû leur paraître sa demande. La recommandation de Marie ne manqua pas d’ailleurs de produire son effet. Les amphores avaient été vidées, au moins en grande partie, par les ablutions des convives ; elles furent remplies « jusqu’au bord » : détail ajouté pour relever l’étendue du miracle. Peu d’instants après, Jésus reprit : « Puisez maintenant, et portez-en au maître d’hôtel ».

Lorsque celui des convives ou des serviteurs qui était chargé de remplir cette fonction eut goûté le liquide qu’on lui avait présenté, et dont il ignorait la provenance, il constata que c’était un excellent vin. Comme il savait fort bien qu’on n’avait mis à sa disposition qu’une seule espèce de vin, et que la provision était épuisée, il supposa que le marié avait voulu procurer une joyeuse surprise à ses hôtes, par l’apparition subite de ce breuvage de meilleure qualité. S’approchant donc de lui, il lui dit familièrement : « Tout homme sert d’abord le bon vin ; puis, après qu’on a beaucoup bu[327], il en sert du moins bon ; mais toi, tu as réservé le bon vin jusqu’à maintenant ». Il constatait ainsi, à sa manière et sans s’en douter, la réalité du prodige, le changement de substance rapidement opéré par la seule volonté du thaumaturge. Quelques interprètes rationalistes se sont scandalisés de ce qu’ils nomment « un miracle de luxe » ; nous admirerons au contraire la munificence princière du cadeau nuptial de Jésus.

Le narrateur, dont nous avons déjà signalé la brièveté accoutumée, passe complètement sous silence l’admiration des témoins du prodige, la reconnaissance des mariés, l’enquête évidente du maître d’hôtel. Il se contente de faire remarquer que ce fut là « le commencement des signes », c’est-à-dire des miracles du Sauveur, et de mentionner l’heureux résultat produit par cet éclatant prodige : « Ses disciples crurent en lui ». En dévoilant ainsi sa puissance créatrice, Jésus attestait la vérité de sa mission, la grandeur de sa nature, et il fournissait à ses disciples, dont la foi était déjà très vive, un nouveau motif de croire en lui et d’adhérer plus étroitement à lui.

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