Passage correspondant : Joan., ii, 13 — iv, 42.
Il convenait que la première manifestation publique du Messie eût lieu à Jérusalem, capitale de la théocratie, centre de la vie religieuse et morale d’Israël, et tout particulièrement dans le temple, qui était comme le royal palais du vrai Dieu. C’est donc là que Jésus se révélera tout d’abord, par un acte énergique d’autorité, par ses miracles et par sa prédication. Mais l’insuccès relatif qu’il rencontrera ne fera que trop présager les échecs réitérés qui l’attendaient à Jérusalem, et déjà nous verrons se dresser dans le lointain l’ombre de la croix. Après un rapide séjour dans la métropole juive, le Sauveur se retirera en Judée pendant plusieurs mois, accompagné de ses premiers disciples : période calme, mais obscure, à laquelle les récits évangéliques consacrent seulement quelques phrases. En quittant la Judée pour regagner la Galilée et commencer son ministère proprement dit, Jésus traversera la Samarie et s’y arrêtera deux jours, gagnant à sa cause une humble population : modeste prélude à de très grandes choses.
Passage correspondant : Joan., ii, 13 — iii, 21.
Immédiatement après le miracle de Cana, Jésus se rendit, avec sa mère, ses « frères »[328] et ses premiers disciples, à Capharnaüm ville alors importante, située, sur la rive nord-ouest du lac de Tibériade, vraisemblablement à l’endroit, couvert de ruines, qui porte actuellement le nom de Tell-Hoûm[329]. Pendant quelque temps, la route suit le plateau élevé, verdoyant, sur lequel est bâti le bourg de Cana. Bientôt les montagnes surgissent à gauche. Plus loin on a devant soi le Kouroûn Hattîn — les « Cornes d’Hattîn » — sorte d’éperon très original, dont nous aurons à reparler à propos du Sermon sur la montagne. Tout à coup, la vue se dégage à main droite, dans la direction de l’est, et l’on a sous les yeux, brillant comme un miroir, le beau lac qui tient une place si grande dans la vie publique du Sauveur. Les circuits de la route, qui descend en lacets rapides, permettent d’en apercevoir tantôt une partie, tantôt une autre. Les monts qui enserrent ses rives orientales semblent très rapprochés, bien qu’ils soient en réalité à 8 ou 9 kilomètres de distance. Le rivage occidental, qui est de beaucoup le plus intéressant, se dégage peu à peu. Voici, en allant du sud au nord, Tibériade et ses thermes, la plaine de Génésareth, les sites occupés par Magdala, Bethsaïda, Capharnaüm, Corozaïn. Nous aurons l’occasion de donner une description plus complète de cette région, alors singulièrement bénie, qui va devenir une seconde patrie pour Notre-Seigneur. D’en haut, l’aspect général du lac évoque immédiatement devant l’esprit le souvenir de notre lac du Bourget.
Il fallait environ sept ou huit heures de marche pour aller de Cana à Capharnaüm. Jésus ne paraît pas avoir séjourné alors dans cette dernière ville. Ce n’est qu’un peu plus tard qu’il y établit sa résidence définitive[330]. Il n’y venait probablement alors que pour se joindre à la caravane de pèlerins qui s’y formait, à l’occasion de la Pâque, pour aller à Jérusalem, où, nous l’avons dit, il se proposait d’inaugurer son ministère public. Cette réflexion en appelle très naturellement une autre : c’est aussi à Jérusalem, juste trois ans plus tard, et aussi à l’occasion d’une fête de Pâque, qu’il sera immolé comme la victime offerte pour les péchés du monde.
Aux années précédentes, lors des visites qu’il avait faites au temple, Jésus avait remarqué avec peine toute une série d’abus déplorables, qui s’étaient introduits dans la vaste cour dite des Gentils, et sous les galeries dont elle était entourée. Mais il n’avait pas essayé d’y remédier, aussi longtemps que durait sa vie cachée et qu’il menait extérieurement la vie d’un Juif ordinaire. Maintenant que sa carrière messianique est ouverte, il va venger l’honneur de son Père, grièvement outragé dans le lieu le plus saint de la terre, grâce à la tolérance coupable, et même à la connivence plus grave encore, d’un sacerdoce sans respect pour la maison de Dieu.
Les sacrifices sans nombre qui étaient offerts pendant les fêtes religieuses, spécialement pendant la solennité pascale et son octave[331], exigeaient des milliers de victimes, sans parler de la farine, du vin, de l’huile et du sel qui étaient la matière des sacrifices non sanglants. Il était donc juste qu’on en facilitât l’acquisition aux pèlerins venus de contrées plus ou moins lointaines[332]. Mais ce qui, à l’origine, avait été un service de charité en même temps que de religion, avait dégénéré en abus révoltants. On avait permis aux marchands de s’installer jusque dans le parvis sacré, avec leurs bœufs, leurs génisses, leurs veaux, leurs brebis, leurs agneaux, leurs chèvres, leurs cages remplies de pigeons ou de tourterelles, et les autres objets du culte qu’ils mettaient en vente. La cour des Gentils était ainsi devenue un véritable champ de foire[333]. Qu’on se représente les discussions bruyantes et interminables qui s’engageaient, à l’orientale, entre les acheteurs et les vendeurs, les cris des animaux, cet étrange commerce et tout ce rassemblement non loin du sanctuaire, et l’on aura quelque idée de cette profanation scandaleuse. Mais les prêtres et les lévites, ou du moins certains d’entre eux, tiraient de ce scandale des bénéfices si avantageux, qu’ils étaient intéressés à le maintenir dans toute son ampleur.
Dans le même parvis se tenaient, assis auprès de leurs petites tables, sur lesquelles on voyait des sébiles contenant des pièces d’or, d’argent, de billon, de toutes dimensions et de toute valeur, les changeurs ou banquiers qui, en prélevant un droit considérable de 5 et même de 10%, remplaçaient par des monnaies juives les monnaies grecques, romaines et autres, que leurs effigies ou leurs emblèmes païens rendaient inacceptables pour le trésor du temple. Beaucoup de pèlerins, en effet, surtout ceux qui venaient de loin, profitaient de leur voyage à Jérusalem pour s’acquitter de l’impôt du demi-sicle ou du didrachme[334] que tout Israélite âgé de 20 ans et au-dessus était tenu de payer chaque année pour le culte. Et là encore, il y avait les plus tristes marchandages et des profits usuraires sans merci.
Mais voici que, momentanément du moins, ces déplorables abus vont cesser. Saisi d’indignation, Jésus, tout en demeurant complètement maître de lui-même, ramassa à terre quelques cordes qui avaient servi à lier les animaux, et il en fit un fouet avec lequel, frappant de côté et d’autre, il chassa de l’enceinte sacrée les bêtes et les marchands. Puis il renversa les tables des changeurs, dont les pièces d’or, d’argent et de cuivre roulèrent dans toutes les directions. Ce fut une scène indescriptible. À ceux qui vendaient des colombes il dit, en leur montrant leurs cages : « Ôtez cela d’ici, et ne faites pas de la maison de mon Père une maison de trafic ». Ces derniers mots s’adressaient indistinctement à tous les coupables, qui profanaient indignement le temple. En tenant ce langage, le Sauveur expliquait et justifiait le mouvement de sainte colère sous l’impression duquel il avait agi. Un fils n’a-t-il pas le droit et le devoir de venger l’honneur du toit paternel ? Personne, parmi la foule considérable qui fut témoin de ce petit drame, n’opposa la plus légère résistance à Jésus. Comme on l’a dit, cette majestueuse et soudaine apparition de la sainteté indignée frappa tous les assistants d’épouvante. De plus, la voix de leur propre conscience criait aux profanateurs qu’ils avaient tort. Ce fut là un de ces miracles d’ordre moral dont nous aurons à parler plus loin[335].
La conduite énergique de leur Maître rappela aux disciples qui l’accompagnaient un texte des Psaumes[336], dont ils lui firent immédiatement l’application : « Le zèle de votre maison m’a dévoré ». Ce zèle ardent, qui brûlait en lui comme un feu sacré, devait lui coûter la vie, car il occasionna entre lui et les autorités religieuses de son peuple un premier conflit qui, peu à peu, excitera chez celles-ci une haine violente, que rien ne pourra satisfaire, si ce n’est sa mort. En effet, les hiérarques — sans doute quelques prêtres des classes supérieures, ou bien les hauts fonctionnaires lévitiques chargés de la police du temple[337] — ne purent dissimuler le vif mécontentement qu’ils ressentirent en apprenant que Jésus s’était permis d’exercer le rôle d’un réformateur sur leur propre domaine, et de condamner ainsi publiquement leur inertie coupable, ou plutôt leur connivence directe. Promptement avertis, ou attirés par le tumulte que la scène d’expulsion avait provoqué, ils demandèrent brusquement à Notre-Seigneur : « Quel signe nous montres-tu, pour légitimer ta conduite ? » Ils n’osaient pas attaquer l’acte en lui-même, tant il était louable et motivé ; mais ils espéraient mettre Jésus dans l’embarras, en exigeant de lui un miracle immédiat, en guise de lettres de créance. Puisqu’il n’avait pas reçu leur autorisation, il devait, au moyen d’un prodige éclatant, prouver qu’il avait celle de Dieu, le vrai maître du temple.
Le Sauveur leur répondit, avec une calme dignité : « Détruisez ce temple et je le rebâtirai en trois jours ». Puisqu’il était question du sanctuaire, il emprunte au sanctuaire même l’idée du « signe » qu’on réclamait de lui. Mais il rendit volontairement sa parole obscure et énigmatique. Aussi les hiérarques furent-ils incapables d’en comprendre la véritable signification. L’interprétant à la lettre, comme si Jésus avait eu à la pensée l’édifice matériel qui se dressait autour d’eux, ils ripostèrent ironiquement : « Eh quoi ! il a fallu quarante-six ans pour construire ce temple, et tu le rebâtirais en trois jours ? » Il n’eût pas été possible de mettre dans un plus saisissant relief la disproportion singulière qui existait entre les longues années que des milliers d’ouvriers avaient employées à construire le temple, et les trois jours que Jésus disait suffisants pour le rebâtir, s’il était jeté à terre. Nous savons par l’historien Flavius Josèphe[338] que cette construction grandiose, commencée la dix-huitième année du règne d’Hérode, par conséquent bien avant la naissance du Sauveur, était alors loin d’être achevée. Elle ne le fut qu’en l’an 63 ou 64 de notre ère, sous le gouvernement d’Agrippa II peu de temps avant d’être détruite par les Romains[339]. Mais, ajoute l’évangéliste, Jésus avait voulu parler « du temple de son corps ». Sa chair sacrée était, en effet, le sanctuaire vivant de la divinité. La mort le détruisit sur le Calvaire ; mais, le troisième jour, il fut rebâti — « réveillé », d’après le sens littéral du texte grec[340] — par la résurrection.
C’est ici le premier exemple de la méthode pédagogique en vertu de Laquelle Notre-Seigneur, lorsqu’il aura devant lui des auditeurs mal disposés, présentera la vérité sous un voile qui la dissimulera plus ou moins. D’ailleurs, en d’autres circonstances encore, il renverra ses ennemis au « signe » de sa résurrection, au « signe du prophète Jonas », comme il le nommera lui-même un jour[341]. En fait, n’est-elle pas la preuve la plus irréfragable de son caractère messianique et de sa divinité ? Et n’est-il pas frappant de constater que, dès la première Pâque de sa vie publique, il prophétise ce qui s’accomplira pendant la dernière ?
Les hiérarques ne furent pas les seuls à se méprendre sur le sens de la réponse de Jésus. Les disciples non plus ne la comprirent pas : l’auteur du quatrième évangile l’avoue ingénument. Il leur fallut plusieurs années pour arriver à croire que leur Maître mourrait victime de ses ennemis ; comment donc auraient-ils pu avoir l’idée de sa résurrection ? Mais, à la lumière des événements, surtout en jouissant des apparitions personnelles du divin Ressuscité, ils se rappelèrent cette parole, qui s’était imposée à leur attention, et ils en admirèrent le parfait accomplissement. Comme le dit l’évangéliste, « ils crurent à l’Écriture », qui avait prophétisé depuis longtemps la résurrection du Messie[342]. Mais d’autres se souvinrent également de cette même réponse, lorsque, au tribunal du sanhédrin, on cherchait des témoignages contre Jésus pour le condamner à mort, et ils la lui reprochèrent comme un blasphème, en la falsifiant[343].
Encore un mot à propos de l’expulsion des vendeurs. Nous lisons dans les évangiles synoptiques[344], aux derniers jours du Sauveur, un fait qui a une très grande ressemblance avec celui qui, d’après saint Jean, se serait passé dès l’ouverture de la vie publique. Ne s’agirait-il pas d’un seul et même incident, auxquels les narrateurs, pour des raisons de convenance, auraient attribué des places différentes ? ou bien faut-il regarder les deux épisodes comme historiquement distincts ? De nos jours comme aux temps anciens, les interprètes se partagent entre ces deux sentiments. Néanmoins, les commentateurs catholiques se sont toujours décidés en grande majorité en faveur du second[345]. Ils s’appuient sur les raisons suivantes, qui nous paraissent convaincantes. 1° il semble difficile d’admettre que, s’il n’y a eu en réalité qu’un seul fait, les narrateurs lui aient attribué des places si différentes et même si contradictoires. 2° malgré une ressemblance générale et des points communs, chacun des récits a sa physionomie individuelle et présente des nuances importantes[346], surtout en ce qui concerne les paroles prononcées par Jésus, et les conséquences immédiates de cette intervention vigoureuse. 3° la répétition d’un tel acte n’a rien d’impossible, « ni du côté des Juifs, qui ne tardèrent pas, la première émotion une fois calmée, à reprendre leurs tristes habitudes, sous le regard tolérant de la caste sacerdotale, ni du côté de Jésus lui-même, qui voulut signaler le commencement et la fin de son ministère par une manifestation de son zèle religieux[347] ». Au reste, l’incident convient fort bien à chacune des places où il est raconté ; aussi les partisans de l’identité sont-ils embarrassés et divisés pour en déterminer l’époque véritable.
À l’expulsion des vendeurs l’évangéliste rattache un petit tableau caractéristique, esquissé de main de maître, et qui résume le séjour, d’une durée certainement très brève[348], que Jésus fit alors à Jérusalem. Bien qu’il eût refusé aux chefs religieux de son peuple le signe miraculeux qu’ils lui demandaient avec arrogance, le Sauveur accomplit alors de nombreux prodiges, mais dont aucun n’est raconté en détail. Parmi ceux qui en furent témoins, beaucoup « crurent en son nom » et le reconnurent pour le Messie. Mais, suivant la profonde remarque du narrateur, le thaumaturge, dont la sagesse égalait la puissance, « ne se fiait point à eux[349], parce qu’il les connaissait tous, et qu’il n’avait pas besoin que personne lui rendît témoignage d’aucun homme, car il savait lui-même ce qu’il y avait dans l’homme ». Grâce à son regard pénétrant, souvent mentionné dans le quatrième évangile[350], et semblable à celui que Dieu jette jusqu’au plus profond des consciences et des cœurs[351], Notre-Seigneur connaissait les dispositions les plus intimes de ses nouveaux adhérents, et il voyait à quel point leur foi était faible, superficielle. Il ne se faisait donc aucune illusion sur la durée de leur attachement, qui se transformerait promptement en froideur, si sa conduite était en opposition avec leurs préjugés messianiques. C’est pourquoi lui-même, si excellemment bon, et que nous avons vu si aimablement familier, dès la première heure, avec les disciples dévoués qu’il avait rencontrés auprès du précurseur, demeurait sur la réserve avec ces amis sans consistance.
Il y eut cependant un habitant de Jérusalem sur lequel Jésus produisit une impression plus sérieuse. Il portait le nom grec de Nicodème, assez fréquent alors chez les Juifs[352], et, bien que la foi en Notre-Seigneur, en Palestine comme plus tard dans les pays grecs[353], ait surtout fait ses premières conquêtes dans les classes populaires, il comptait parmi les grands personnages du judaïsme, puisqu’il était membre du sanhédrin[354]. En même temps, il était affilié au parti des pharisiens ; ce qui ajoutait encore à son autorité. Enfin, le titre de « maître en Israël », que lui donnera Notre-Seigneur, permet de supposer qu’il était docteur de la loi. Meilleur que la plupart de ses collègues, il avait été frappé par les miracles de Jésus, et sans le regarder encore expressément comme le Messie, il voyait du moins en lui un homme d’une rare sainteté, sur lequel Dieu avait répandu des bénédictions particulières. Désireux de s’entretenir avec lui, il alla le trouver ; mais, craignant de se compromettre par cette démarche auprès de ses collègues, auxquels Notre-Seigneur était déjà antipathique, il choisit, par un sentiment de crainte et de prudence tout humaines, le temps de la nuit pour le rejoindre dans la maison qui lui servait de résidence pendant la fête[355]. Jésus, qui savait quel fervent disciple Nicodème serait un jour, et, par quels actes de courage cette âme honnête et droite rachèterait sa faiblesse actuelle[356], l’accueillit avec une grande bonté.
Quelques réflexions préliminaires sur l’entretien qu’il daigna accorder à ce visiteur nocturne seront d’autant moins inutiles, que nous avons ici le premier discours suivi du divin Maître, dans le quatrième évangile. Malgré sa richesse et sa profondeur, ce n’est qu’un très bref sommaire, car, sous sa forme actuelle, la conversation aurait à peine duré quelques minutes. Mais, comme dans toutes les circonstances analogues, l’évangéliste a su nous transmettre les paroles du Sauveur dans ce qu’elles avaient d’essentiel et de caractéristique ; elles n’ont même rien perdu de leur coloris extérieur[357]. Le thème général de la conversation sera la nécessité d’une nouvelle naissance, de la régénération spirituelle, pour devenir membre du royaume de Dieu. De cette grande pensée, Jésus passera à d’autres points indispensables de la foi chrétienne, et soulevant le voile qui cachait l’avenir, il montrera le Messie sous la figure d’une victime qui se sacrifie généreusement pour le salut du monde. La scène entière est admirable de simplicité, de dignité, de calme parfait. Selon sa coutume, Jésus s’efforcera, mais sans beaucoup réussir tout d’abord, d’élever l’esprit de son interlocuteur à des sphères supérieures. Quel honneur il lui fit, de lui révéler de si étonnantes merveilles et de lui ouvrir des horizons si grandioses !
Représentons-nous les deux interlocuteurs, assis l’un auprès de l’autre sur un modeste divan, dans une chambre meublée sévèrement, à la mode orientale, et à peine éclairée par une petite lampe d’argile déposée sur un candélabre. Après les salutations d’usage, Nicodème dit respectueusement à Jésus : « Rabbi[358], nous savons que vous êtes venu de la part de Dieu comme docteur car personne ne peut faire les miracles que vous faites, si Dieu n’est pas avec lui ». Déjà cette entrée en matière est significative. Elle nous apprend que d’autres Israélites des classes supérieures avaient subi, comme Nicodème, l’influence des miracles et de la prédication de Jésus : de là le pluriel « Nous savons ». Aussi lui reconnaissaient-ils le droit d’enseigner sur le terrain religieux, bien qu’il n’eût reçu aucun brevet officiel, Dieu lui-même l’ayant approuvé directement, par la puissance miraculeuse dont il l’avait investi.
Le Sauveur répondit : « En vérité, en vérité, je te le dis, aucun homme, s’il ne naît de nouveau[359], ne peut voir le royaume de Dieu », c’est-à-dire en faire partie, y être admis. Les commentateurs n’ont pas manqué d’en faire la remarque à tour de rôle, cette réponse se rapporte plutôt à la pensée intime qu’au langage même de Nicodème. Que faut-il faire, avait voulu dire celui-ci, quelles conditions doit-on remplir, pour se rendre digne du royaume que le Messie va prochainement fonder ? Avant toute autre chose, lui dit Jésus, il faut être régénéré spirituellement, subir, par l’intervention divine, une transformation intime de tout l’être moral.
Nicodème, qui n’a pas compris, demande une explication : « Comment un homme peut-il naître, lorsqu’il est (devenu) vieux ? Peut-il rentrer dans le sein de sa mère et naître de nouveau ? » Il demeure dans le domaine purement naturel, alors que Jésus veut l’entraîner dans les hautes régions du surnaturel[360]. Pourtant, divers passages de l’Ancien Testament n’auraient pu lui rappeler qu’il existe un renouvellement spirituel de l’esprit et du cœur[361]. Ses coreligionnaires ne donnaient-ils pas aux prosélytes le nom de « petits enfants qui viennent de naître[362] » ? Mais il était aveuglé par ses préjugés pharisaïques. Et puis, peut-être plaidait-il le faux pour apprendre le vrai. Jésus reprit : « En Vérité, en Vérité, je le le dis, aucun homme, s’il ne renaît de l’eau et de l’Esprit Saint, ne peut entrer dans le royaume de Dieu ». Nous avons ici une autre règle de la méthode pédagogique de Notre-Seigneur. À une explication qu’on lui demande, il répond en reproduisant à peu près les mêmes paroles, mais en les accentuant, et en leur donnant un autre tour pour les rendre plus claires. La nouvelle naissance qu’il a exigée comme condition d’entrée dans le royaume de Dieu consiste donc dans le baptême, qui se compose de deux éléments : l’un matériel, l’eau ; l’autre spirituel et divin, le Saint-Esprit. Or, ce baptême est précisément celui que le précurseur avait annoncé d’avance comme une institution réservée au Messie, par opposition à son simple baptême d’eau, incapable d’effacer les péchés[363]. Au moyen d’un rapprochement emprunté à la loi des ressemblances, le Sauveur explique pourquoi la régénération par le baptême chrétien est nécessaire : « Ce qui est né de la chair est chair, et ce qui est né de l’Esprit est esprit ». La « chair », c’est ici la nature humaine avec ses instincts corrompus ; l’« esprit », c’est la nature spirituelle avec ses instincts célestes et ses aspirations supérieures. Mais, comme l’a dit énergiquement saint Paul[364], la chair et le sang ne sauraient entrer dans le royaume de Dieu. Seul l’Esprit Saint est capable de les transformer et de les rendre surnaturels, et cette transformation a lieu par le baptême.
Allant encore plus loin, le divin Maître eut recours à une image saisissante, pour démontrer la possibilité, la réalité, le caractère immatériel de la renaissance chrétienne : « Le vent souffle où il veut, et tu entends sa voix, mais tu ne sais ni d’où il vient, ni où il va ; il en est ainsi de tout homme qui est né de l’Esprit ». Le vent est, en effet, un des êtres les plus capricieux de notre monde actuel, et, sur plus d’un point, il est encore un mystère pour la météorologie moderne, qui a fait cependant tant de progrès. On perçoit sa présence à son bruissement et à ses effets. La vie nouvelle que l’Esprit Saint fait passer en nous par le baptême est pareillement très mystérieuse, et le plus souvent elle ne se manifeste que par ses résultats.
Nicodème ne comprend pas encore ; du moins il l’avoue avec candeur : « Comment ces choses peuvent-elles se faire ? » Jésus répondit, non sans quelque ironie : « Tu es maître en Israël, et tu ignores ces choses ? » Il aurait dû, lui docteur de la loi et chargé d’instruire les autres, connaître au moins dans leur ensemble ces détails qui, nous l’avons dit, apparaissent en plusieurs endroits de l’Ancien Testament. Comme tant d’autres, il avait donc eu un bandeau sur les yeux, lorsqu’il lisait la sainte Écriture[365] ? Heureusement, il a trouvé le vrai « Maître en Israël », qui, avec une exquise bienveillance, va coup sur coup lui faire d’ineffables révélations sur sa nature supérieure, sur le rôle qu’il avait à remplir ici-bas, et sur les résultats de son avènement parmi nous.
Ici, le dialogue se transforme en un éloquent monologue, Nicodème étant réduit au silence, et se contentant d’être l’auditeur le plus attentif. La pensée de Jésus prend comme un nouvel essor, pour s’élever à de plus hautes régions. Nous allons citer en entier cette page admirable, dans laquelle tout se tient comme les anneaux d’une chaîne.
« En vérité, en vérité, je te le dis, ce que nous savons, nous le disons, et ce que nous avons vu, nous l’attestons ; et vous ne recevez pas notre témoignage. Si je vous ai parlé des choses de la terre sans que vous ayez cru, comment croirez-vous quand je vous parlerai des choses du ciel ? Personne n’est monté au ciel, sinon celui qui est descendu du ciel, le Fils de l’homme, qui est dans le ciel.
Et comme Moïse a élevé le serpent dans le désert, de même il faut que le Fils de l’homme soit élevé, afin que quiconque croit en lui ne périsse point, mais qu’il ait la vie éternelle[366]. Car Dieu a tant aimé le monde, qu’il a donné son Fils unique, afin que quiconque croit en lui ne périsse point, mais qu’il ait la vie éternelle. Car Dieu n’a pas envoyé son Fils dans le monde pour juger le monde, mais afin que le monde soit sauvé par lui.
Celui qui croit en lui n’est pas jugé ; mais celui qui ne croit pas est déjà jugé, parce qu’il ne croit pas au nom du Fils unique de Dieu. Or, voici quel est le jugement : la lumière est venue dans le monde, et les hommes ont mieux aimé les ténèbres que la lumière, parce que leurs œuvres étaient mauvaises. Car quiconque fait le mal hait la lumière, et ne vient point à la lumière, de peur que ses œuvres ne soient condamnées. Mais celui qui agit selon la vérité vient à la lumière, afin que ses œuvres soient manifestées, parce que c’est en Dieu qu’elles sont faites. »[367]
Il ne nous est pas possible d’expliquer ici en détail ces paroles d’une incomparable richesse ; c’est l’affaire des commentateurs. Il suffira d’indiquer en quelques mots la marche générale des idées, et d’insister sur quelques traits particuliers. Trois grandes pensées sont développées successivement[368] : bien que Jésus apporte au monde une doctrine nouvelle, supérieure à tout ce qu’on avait connu jusqu’alors, il mérite d’être cru sur parole, parce qu’il vient du ciel ; il mourra un jour sur la croix, pour la rédemption du genre humain ; malheureusement, tous les hommes ne seront pas sauvés, parce que tous ne voudront pas croire au Fils de Dieu, mais ceux qui se perdront seront eux-mêmes responsables de leur damnation.
Le second de ces développements est d’une beauté particulièrement émouvante. Il nous montre, longtemps d’avance, la croix de Jésus dressée comme un signe infaillible de salut. Le fait d’histoire dans lequel le Sauveur voit un frappant symbole de sa mort sur le Calvaire, se passa dans le désert de Pharan, durant la quarantième et dernière année des pérégrinations du peuple hébreu. Celui-ci, sous l’impression de la fatigue, ayant lancé vers le ciel une de ces plaintes blasphématoires qui lui avaient déjà coûté plusieurs fois si cher, Dieu le châtia, en envoyant contre lui une multitude de serpents brûlants, dont la morsure produisit partout la mort. Les coupables se repentirent bientôt, et implorèrent la pitié divine, qui ne leur fut pas refusée. Mais il plut au Seigneur d’attacher le salut à un signe extérieur. Sur son ordre, « Moïse fit fabriquer un serpent d’airain, et le plaça sur un poteau ; et quiconque avait été mordu par un serpent et regardait le serpent d’airain, conservait la vie[369] ». Le serpent d’airain était donc un « symbole de salut », ainsi qu’il est nommé au livre de la Sagesse[370], et il avait l’avantage d’exiger et d’exciter la foi, cette vertu de tout temps chère à Dieu. Un regard de foi et de repentir jeté sur le divin Crucifié devait nécessairement produire des résultats plus merveilleux encore[371] : « afin que quiconque croit en lui ne périsse point, mais qu’il ait la vie éternelle ». Tel est le but, noble et généreux, de la mort du Sauveur. Quant à la raison dernière, elle est ineffable ; puisqu’elle consiste dans l’amour infini de Dieu qui, pour sauver « le monde », c’est-à-dire l’humanité déchue, grandement coupable[372], n’a pas hésité à sacrifier son Fils unique et à le faire mourir sur une croix. On peut dire sans exagération que ce passage est l’un des plus beaux et des plus consolants de la Bible entière, et que la parole de Jésus, tout en demeurant simple à l’extrême, est ici d’une majesté incomparable.
Autant ces lignes sont remplies de douceur, autant les suivantes sont terribles. Malgré la valeur infinie du sacrifice d’expiation offert à Dieu par le Messie, tous les hommes ne seront pas sauvés. D’autre part, et cette pensée est exquise de délicatesse, le Christ ne veut pas exercer d’autre fonction que celle de Sauveur ; celle du juge qui condamne répugne à son amour et à celui de son Père. Si de nombreux pécheurs sont à jamais damnés, non seulement ils ne pourront s’en prendre qu’à eux-mêmes, mais ce sont leurs œuvres et leur propre conscience qui prononceront leur condamnation.
Quelle fut la conclusion pratique de l’entretien de Jésus avec Nicodème ? L’évangéliste ne le dit pas formellement. Mais nous sommes en droit de supposer que l’âme sincère et loyale du « maître en Israël » fut vivement impressionnée, et qu’il se retira en emportant dans son cœur la bonne semence qui devait peu à peu germer, grandir et fructifier, de manière à faire de lui le disciple de Jésus et l’ami de sa croix. Aussi l’entendrons-nous un jour prendre la défense du Sauveur, devant le sanhédrin, qui avait lancé contre lui un mandat d’arrêt sans jugement préalable. « Notre loi, s’écria-t-il noblement, condamne-t-elle un homme sans qu’on l’entende d’abord et sans qu’on sache ce qu’il a fait ?[373] » Sans peur également, il s’occupera, en compagnie de Joseph d’Arimathie, de la sépulture de Jésus et rendra les derniers devoirs à son corps sacré, avec une pieuse prodigalité qui exprimera tout son dévouement[374].
Passage correspondant : Joan., iii, 22-36.
Somme toute, le ministère préliminaire du Christ à Jérusalem avait été peu fructueux. Une âme, qui devait être grande un jour au point de vue chrétien, avait subi l’influence de Jésus, mais d’une manière encore incomplète. Un certain nombre de partisans s’étaient rangés autour du Sauveur ; mais leur foi était tout extérieure, et il ne pouvait guère compter sur eux. Le résultat positif était des plus modestes. D’autre part, dès sa première manifestation messianique, Jésus avait soulevé contre sa personne et contre son œuvre les chefs religieux de la nation. Dans l’ensemble, il avait donc vu se réaliser la parole qu’il adressait naguère à Nicodème : « Vous ne recevez pas notre témoignage ». Devant un pareil accueil, il n’hésita pas, et il se hâta de quitter la ville incrédule. Et pourtant, le but qu’il s’était proposé avait été atteint : il avait inauguré son rôle dans la métropole de la théocratie et dans le temple même ; il s’était manifesté en tant que Messie par un vigoureux acte d’autorité, par sa prédication et par ses miracles. Son séjour n’avait donc pas été entièrement stérile.
Tout en s’éloignant de Jérusalem, il ne voulut cependant pas encore abandonner la Judée ; c’est pourquoi il se retira dans quelque district rural de cette province[375], que l’évangéliste n’a pas nommé. Son séjour, en Judée paraît s’être prolongé durant environ huit mois[376]. Pendant toute cette période, ni lui, ni les jeunes Galiléens qui l’avaient suivi à Cana, puis à Capharnaüm et à Jérusalem, ne restèrent inactifs. Lui, il annonçait le prochain avènement du royaume de Dieu aux foules qui le rejoignirent peu à peu, et qui bientôt se pressèrent très nombreuses autour de lui. Eux, avec son autorisation et sous sa responsabilité, ils conféraient le baptême à ceux qui le leur demandaient. Ce trait suppose peut-être que, sans se fixer définitivement dans aucune localité, Jésus et ses compagnons ne s’éloignèrent pas des rives occidentales et méridionales du Jourdain.
Depuis les premiers siècles, les maîtres en théologie et les commentateurs se demandent, sans pouvoir se mettre d’accord, si le rite administré alors par les disciples du Sauveur était déjà le baptême chrétien, le baptême « dans l’Esprit Saint », annoncé par le précurseur. Beaucoup l’affirment ; mais l’opinion contraire a trouvé de tout temps des défenseurs[377], et, si nous ne nous trompons pas, elle est aujourd’hui prépondérante. Elle s’appuie, en effet, sur d’excellents arguments. Si le narrateur avait eu l’intention de désigner le sacrement de baptême, ne l’aurait-il pas indiqué de quelque manière, pour éviter qu’une confusion fâcheuse eût lieu dans l’esprit de ses lecteurs, auxquels il a parlé si souvent du baptême de Jean ? Il y a mieux encore que cela : plus loin[378], après avoir cité cette parole un peu obscure de Notre-Seigneur, « Celui qui croit en moi, des fleuves d’eau vive couleront de son sein », il l’explique en ajoutant : « Il disait cela de l’Esprit que devaient recevoir ceux qui croyaient en lui ; car l’Esprit n’avait pas encore été donné, parce que Jésus n’avait pas encore été glorifié ». Il semble résulter clairement de cette réflexion que le baptême chrétien, par lequel l’Esprit Saint se communique si abondamment aux âmes, ne fut institué qu’après la résurrection du Sauveur. Et de fait, saint Matthieu[379] ne place cette institution que peu de jours avant l’ascension. Le rite qu’administraient alors les disciples de Jésus différait donc à peine du baptême du précurseur, et symbolisait pareillement la nécessité de la conversion, pour avoir part au royaume du Messie. Et c’est évidemment pour ce motif que le Sauveur évitait de baptiser lui-même. S’il l’eût fait, on aurait supposé à bon droit qu’il conférait le baptême « dans l’Esprit Saint[380] ». Jésus va emprunter bientôt à Jean-Baptiste le thème général de sa prédication[381] ; il n’est pas surprenant qu’il lui ait emprunté aussi son baptême, pendant la période plus ou moins longue de son ministère préliminaire.
Jésus et Jean, accompagnés de leurs disciples intimes, travaillèrent donc simultanément à quelque distance l’un de l’autre et dans des conditions à peu près identiques. À cette époque, le précurseur n’était plus à Béthanie de Pérée, sur la rive gauche du Jourdain[382], mais sur la rive droite, « à Ennon, près de Salim », où il s’était établi « parce qu’il y avait là beaucoup d’eau », ainsi que l’exigeait son baptême d’immersion. Malheureusement, il n’est pas possible de déterminer sûrement la situation de ces deux localités, dont les noms étaient et sont encore assez communs en Palestine[383]. On les a placées tantôt, à la suite d’Eusèbe et de saint Jérôme[384], à 8 milles romains au sud de Scythopolis ou Bethsân ; tantôt, avec saint Épiphane et le savant palestinologue américain Robinson[385], non loin et à l’est de Sichem ou Naplouse ; tantôt dans la Judée méridionale, à l’endroit occupé autrefois par les villages qui portent dans la Vulgate les noms de Sélim et de Aen[386]. La première de ces conjectures est la plus vraisemblable, bien qu’elle ait (comme aussi la seconde) l’inconvénient très réel de placer la résidence temporaire de Jean- Baptiste dans un district qui appartenait aux Samaritains, si hostiles aux Juifs.
Les foules accouraient toujours en grand nombre auprès du précurseur. Mais le bruit qui s’était fait à Jérusalem autour du nom de Jésus se répandit dans la Judée entière et au-delà ; aussi des multitudes de plus en plus considérables vinrent-elles le rejoindre, de sorte que sa renommée menaça bientôt d’éclipser celle de Jean. Le crépuscule du soir commençait pour celui-ci ; une aurore radieuse s’élevait pour le Christ. La nouvelle de ses succès, sur lesquels l’évangéliste ne nous fournit aucun détail, parvint promptement aux disciples du précurseur, qui en ressentirent de l’ombrage. Une occasion presque banale surexcita davantage encore leur jalousie. Un jour ils furent rejoints par un Juif[387] — un Israélite quelconque, d’après les uns ; un personnage, d’après les autres[388] —, et il s’engagea entre eux une vive discussion « au sujet de la purification », c’est-à-dire évidemment, au sujet du baptême administré soit par le précurseur, soit par les disciples de Jésus. On devine sans peine l’origine de la querelle. Le Juif inconnu devait être un partisan récemment conquis par le Sauveur. Rencontrant des disciples de Jean, il souleva, dans son zèle de néophyte, la question du baptême conféré de part et d’autre, et mit au second rang celui du précurseur.
Le coup porta. Blessés au vif, ces disciples profondément dévoués allèrent au plus tôt trouver leur maître, et ils lui dirent, avec une émotion et une amertume qu’on sent encore passer dans leurs paroles : « Rabbi, voici que celui qui était avec toi au-delà du Jourdain[389], et auquel tu as rendu témoignage, baptise maintenant, et tous vont à lui ». Il baptise : ce trait — faux en lui-même, puisque Jésus ne baptisait pas en personne —, les indignait particulièrement, car ils regardaient le baptême de pénitence comme une création, comme une prérogative spéciale de Jean. Ils n’étaient guère moins choqués de voir que celui qui usurpait ainsi ses droits, et qui lui faisait concurrence sur son propre domaine, devait, croyaient-ils, sa réputation et ses succès au témoignage qu’il lui avait lui-même rendu si généreusement. « Tous vont à lui » : en parlant ainsi, ils exagéraient notablement ; mais tel est bien le langage de la jalousie, qui ne peut supporter les avantages obtenus par un rival ; or, ceux de Jésus étaient considérables.
Que ces disciples, à l’esprit étroit, connaissaient mal leur maître et sa grande âme ! Sa réponse, qui n’est pas sans ressemblance avec celle qu’il avait faite aux délégués du sanhédrin, fut digne de son caractère loyal, humble et désintéressé. Elle a d’autant plus de prix pour nous, qu’elle renferme le dernier et le plus beau des témoignages rendus par lui au Messie. Elle se compose de deux parties, dont la première établit, entre Jésus et le précurseur lui-même, un nouveau parallèle, qui met dans un haut-relief la supériorité du Christ.
« L’homme ne peut rien recevoir qui ne lui ait été donné du ciel. Vous-mêmes, vous me rendez témoignage que j’ai dit : Je ne suis pas le Christ, mais j’ai été envoyé devant lui. Celui qui a l’épouse est l’époux ; mais l’ami de l’époux, qui se tient là, et l’écoute, est ravi de joie à cause de la voix de l’époux. Cette joie, qui est la mienne, est complète. Il faut qu’il croisse, et que je diminue. »[390]
Ainsi donc, bien loin de se poser en rival de Jésus, le précurseur se met bien au-dessous de lui, à tous égards. Tout succès vient de Dieu, dit-il d’abord ; l’influence croissante de Jésus est donc une attestation céleste de sa supériorité. Jean fait ensuite appel aux souvenirs encore récents de ses propres disciples, devant lesquels — pourquoi l’oublient-ils si facilement ? — il a affirmé plus d’une fois qu’il n’était que le héraut et le serviteur du Messie. Puis, pour mieux marquer encore le rôle prépondérant de Jésus, il a recours à une métaphore admirablement expressive et d’une grande beauté, empruntée aux coutumes matrimoniales de ses compatriotes. En plusieurs endroits de l’Ancien Testament[391], l’alliance que le Dieu d’Israël avait contractée avec son peuple est comparée au mariage, qui est l’union la plus intime que des créatures humaines puissent contracter entre elles. Jésus aussi a employé cette même image[392], et les apôtres l’ont utilisée à leur tour, pour représenter le divin Maître comme l’époux mystique descendu du ciel afin de célébrer ses noces avec l’Église[393]. Or, dans les cérémonies nuptiales des Juifs, une mission importante était confiée à celui que Jean-Baptiste vient de nommer « l’ami de l’époux[394] ». Il réglait ce qui concernait les questions préliminaires du mariage, la somme à payer au père de la jeune fille par son futur mari. Les fiançailles une fois conclues, il transmettait aux fiancés leurs messages réciproques, l’usage ne leur permettant pas de se voir avant le mariage ; enfin il organisait la fête des noces et la présidait. Bien que ce rôle fût très honorable, il était par lui-même secondaire et transitoire ; mais le précurseur n’en ambitionnait pas d’autre, et il était heureux, délicieusement heureux, de le remplir. La conclusion de son éloquent parallèle projette une éclatante lumière sur ses sentiments d’oubli de lui-même et de profonde humilité : « Il faut — c’est une nécessité d’après le plan divin — qu’il croisse et que je diminue ». Jean comprend que sa carrière approche de sa fin ; volontiers il disparaîtra, pour faire place au Christ, dont il aura, de toutes ses forces, préparé la venue.
Dans la seconde partie de sa réponse, il s’élève à des sphères encore plus hautes. On peut la résumer ainsi : l’origine céleste de Jésus le met bien au-dessus de tous les êtres créés ; de là résultent la perfection et la certitude de son enseignement ; il est le Fils de Dieu et possède, comme tel, la souveraineté universelle ; heureux donc ceux qui adhèrent à lui par la foi, et malheur à ceux qui refusent de croire en lui.
« Celui[395] qui vient de la terre est de la terre, et parle de la terre. Celui qui vient du ciel est au-dessus de tous ; et il rend témoignage de ce qu’il a vu et entendu, et personne ne reçoit son témoignage[396]. Celui qui reçoit son témoignage certifie[397] que Dieu est véridique. Car celui que Dieu a envoyé dit les paroles de Dieu, parce que ce n’est pas avec mesure[398] que Dieu donne l’Esprit. Le Père aime le Fils, et a tout remis entre ses mains. Celui qui croit au Fils a la vie éternelle : celui qui ne croit pas au Fils ne verra pas la vie, mais la colère de Dieu demeure sur lui. »[399]
« Le Père aime le Fils. » Cette parole sublime explique pourquoi Dieu le Père n’a pas mis de bornes à sa générosité envers ce Fils unique, dans lequel il s’était singulièrement complu. Elle est un nouvel écho de la révélation que le précurseur avait reçue au moment du baptême de Jésus : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé ».
Les pharisiens, ces zélotes farouches et remuants, qui s’étaient inquiétés des succès du précurseur et de son baptême, apprirent aussi que la popularité de Jésus faisait de rapides progrès, à tel point que ses adhérents devenaient plus nombreux que ceux de Jean. Ils en conçurent à leur tour une vive jalousie, qu’ils manifestèrent sans doute par des récriminations et des menaces. Dès que cette nouvelle parvint à Notre-Seigneur, il la regarda comme un signe providentiel, l’avertissant qu’il ne devait pas prolonger davantage son séjour en Judée, où le parti pharisaïque jouissait d’une puissante influence. Bien que sa vie ne fût pas en danger, il quitta cette province et reprit le Chemin de la Galilée. Nous le verrons plusieurs fois, dans la suite, recourir à ce même procédé en des circonstances analogues[400]. Tant que son « heure » ne sera pas venue, il évitera de compromettre son ministère en exaspérant ses ennemis. Il s’éloignera d’eux, abandonnant spontanément un terrain devenu trop brûlant, et il ira en d’autres parages plus favorables à son activité. Il pratiquait ainsi d’avance le conseil qu’il donnera à ses apôtres pour le temps de leurs missions : « Quand on vous persécutera dans une ville, fuyez dans une autre[401] ». Plus loin, les synoptiques nous feront connaître un second motif de ce départ précipité : Jean-Baptiste venait d’être incarcéré par Hérode Antipas, et Jésus allait transporter en Galilée son ministère proprement dit.