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III. Jésus en Samarie. Son entretien avec la Samaritaine. Jean-Baptiste est jeté en prison par Hérode.

Nous avons fait remarquer précédemment que les caravanes galiléennes qui se rendaient à Jérusalem pour y célébrer les solennités religieuses, ou qui rentraient dans leur pays après les fêtes, faisaient souvent un détour considérable, pour échapper aux avanies et même aux voies de fait que les Samaritains leur réservaient habituellement en de telles occasions[402]. Jésus se conforma lui-même au moins une fois à cette coutume, lors de son dernier voyage à la capitale juive[403]. Mais, dans le cas présent, il voulut prendre la route la plus courte, qui va directement du sud au nord, en traversant la Samarie, dont le territoire forme comme une enclave entre la Judée et la Galilée. Probablement au second jour de ce voyage, après une marche pénible à travers des chemins fréquemment montueux, il arriva, toujours en compagnie de ses fidèles disciples, en plein pays samaritain, auprès de la bourgade nommée Sychar[404], qui est elle-même située à une courte distance du champ que le patriarche Jacob avait, de longs siècles auparavant, légué à Joseph, son fils favori. « Or, continue l’évangéliste, là était le puits de Jacob ; et Jésus, fatigué de la route, était assis tout simplement[405] au bord du puits. Il était environ la sixième heure », c’est-à-dire midi.

Cette mise en scène, si vivante et si dramatique, ouvre l’une des narrations les plus touchantes de la vie du Sauveur. Toute la délicatesse, toute l’ingénuité, toute la sincérité de l’évangéliste saint Jean y apparaissent à la fois et ravissent le lecteur. Le cadre extérieur, qu’il n’a fait qu’esquisser et qui s’est à peine modifié légèrement, était digne de l’épisode qui va s’y passer ; car le paysage au milieu duquel se trouvait alors Notre-Seigneur a toujours été l’un des plus remarquables de toute la Palestine. Ses détails se fixent à jamais dans la mémoire de quiconque s’y est arrêté, ne serait-ce que quelques heures.

Quand on vient, de Jérusalem en se dirigeant vers le nord, après la halte habituelle de Khân Loubbân, on arrive à la plaine d’El-Makhnah, qui dépasse en étendue toutes celles que renferment les montagnes d’Éphraïm. C’est un vaste champ de blé, que ne divisent ni haie ni borne d’aucun genre, et dont la monotonie n’est rompue que par de nombreux oliviers plantés çà et là. Après l’avoir traversée presque en droite ligne, la route tourne brusquement à gauche, forcée qu’elle est de contourner un éperon du mont Garizim, qui s’avance dans la direction du sud-est. Là commence, entre cette même montagne et l’Ébal, qui se dresse juste en face, l’étroite et riante vallée au milieu de laquelle est bâtie Naplouse, l’ancienne Sichem. La nudité à peu près complète des deux montagnes, relativement géantes, ne fait que mieux ressortir, surtout au printemps, la verdure éclatante de la petite vallée qu’arrosent des sources abondantes. « On avance à l’ombre du feuillage, le long d’eaux vives, charmé par les mélodies d’une multitude d’oiseaux[406] ». Les jardins et les vergers qui environnent Naplouse produisent une végétation vigoureuse. Les principaux arbres fruitiers qu’on y cultive sont l’amandier, le figuier, le jujubier, l’oranger, le citronnier, le noyer, l’abricotier.

Mais revenons au récit évangélique. Parfois, à la suite de saint Jérôme[407] et de quelques anciens pèlerins ou voyageurs[408], on a identifié Sychar à la célèbre ville de Sichem, que nous venons de mentionner, et qui porte, depuis sa reconstruction par Vespasien, le nom de Naplouse[409]. Mais on est d’accord aujourd’hui pour rejeter cette identification, et pour reconnaître la Sychar évangélique dans l’humble hameau appelé aujourd’hui Askar, que l’on aperçoit au pied du mont Ébal, à dix ou douze minutes de marche du puits de Jacob. L’historien Eusèbe[410], le Pèlerin de Bordeaux (en 333) et d’autres anciens auteurs distinguent nettement les deux localités, et l’on n’a aucune raison sérieuse de mettre en doute cette vieille tradition. Le Talmud signale aussi, près de Sichem, un village nommé Soukar ou Sichar, avec une fontaine du même nom, qui ne peut guère avoir été autre chose que le puits de Jacob[411].

Ce puits forme le point central de l’épisode que nous étudions. Il est un des monuments les mieux accrédités de la géographie des évangiles, et l’une des reliques les plus précieuses de l’histoire Israélite comme de l’histoire du Christ. Indépendamment de la tradition juive, chrétienne et mahométane, qui n’a jamais varié à son sujet, on peut alléguer, en faveur de son authenticité, un argument physique indiscutable. « En Orient, les fontaines et les sentiers sont des points de repère très sûrs pour les recherches historiques ou géographiques. Les sources, en effet, ne changent point de place, et dans ces pays chauds et desséchés, où l’eau est toujours rare, la direction des chemins est presque constamment déterminée par la possibilité de pouvoir abreuver, à la fin d’une étape, les hommes et les bêtes de transport[412] ». C’est donc là une garantie de plus pour le puits de Jacob.

On le rencontre tout auprès de la route qui va de Jérusalem à Naplouse et au-delà, légèrement à droite et presque aussitôt après le brusque détour dont nous avons parlé, à 2 kilomètres environ de l’ancienne Sichem. Il a malheureusement perdu sa physionomie primitive. Recouvert, au iiie siècle, d’un sanctuaire qui est lentement tombé en ruines et que les Grecs orthodoxes viennent de reconstruire, il n’est plus en plein air, comme autrefois. « Une margelle antique rectangulaire, de 1, 15 m de long et de 75 cm de large, percée d’une ouverture circulaire, marquée de stries profondes, causées par la corde employée pour tirer l’eau, est posée à l’orifice pratiqué dans la voûte qui recouvre le puits[413] ». Sa profondeur actuelle est de 25 mètres. Jacob l’avait creusé à grands frais dans le calcaire. Son eau est excellente. De magnifiques platanes, que l’on disait très anciens, l’ombrageaient à l’époque du Pèlerin de Bordeaux. Entre lui et le village de Sychar, on voit aussi le champ que le patriarche avait acheté aux habitants du pays et légué au plus aimé de ses fils[414]. Dans ce champ, on montre le tombeau de Joseph, humble monument à demi ruiné, mais objet d’une grande vénération dans le pays[415].

Tous ces souvenirs devaient se presser dans l’âme de Notre-Seigneur, alors qu’il attendait, assis au bord du puits, le retour de ses apôtres. C’était aussi tout près de là, à Sichem, qu’Abraham avait érigé le premier sanctuaire de la théocratie, sous la forme d’un autel consacré au Dieu de la promesse et de la révélation[416]. Plus tard, conformément à l’ordre intimé par Moïse avant sa mort[417], Josué avait à son tour construit un autel au sommet du mont Ébal, et immolé de nombreuses victimes en l’honneur de Jéhovah[418].

Jésus était-il demeuré entièrement seul ? On le croirait, d’après la formule générale qu’emploie le narrateur : « Ses disciples étaient allés à la ville, pour acheter des vivres ». Il est possible cependant, comme on l’a souvent conjecturé de nos jours, que Jean, devenu déjà son ami à un titre spécial, fût resté auprès du Maître bien-aimé. Cette circonstance expliquerait en partie le caractère si vivant et les détails très circonstanciés du récit.

Tout à coup survint, par le sentier qui conduisait du puits à Sychar, une femme encore jeune, qui, une amphore d’argile sur la tête ou sur l’épaule, venait renouveler sa provision d’eau, à l’heure du principal repas de la journée. Munie d’une longue corde, qu’elle fit glisser le long de la margelle, elle eut bientôt rempli son urne. Prenant alors la parole, Jésus lui dit : « Donne-moi à boire ». Il était réellement altéré, après sa longue et pénible marche. Mais surtout, il avait soif de cette âme, tristement engagée dans la voie du mal et qu’il lui tardait de ramener à de meilleurs sentiments. Donne-moi à boire ! C’est par ces termes d’une extrême simplicité que s’engagea l’un des dialogues les plus sublimes de la littérature sacrée. Le Maître rattache, suivant sa coutume, une leçon toute céleste à un incident vulgaire. Plus haut, nous l’avons vu s’entretenir avec un sage d’Israël, membre du sanhédrin juif ; ici, c’est une femme du peuple, une pécheresse, qu’il instruit. Quelle différence en ce qui concerne les interlocuteurs ! Il en existe aussi une très grande dans le fond du sujet, dans les vérités révélées par Notre-Seigneur ; et pourtant, c’est bien la même méthode générale d’enseignement, ce sont des procédés pédagogiques analogues. « De part et d’autre, Jésus met à profit les circonstances immédiates ; il passe admirablement du naturel au surnaturel ; il se contente de répéter, en les développant, des paroles qui n’ont pas été comprises tout d’abord, afin d’exciter ainsi l’attention et la foi ; il essaie de toucher après avoir convaincu. Modèle tout divin de la manière que l’on doit employer pour convertir les âmes[419] ».

À la proposition de Jésus, la femme répondit, étonnée : « Comment vous, qui êtes Juif, me demandez-vous à boire, à moi, qui suis une Samaritaine ? » Elle avait reconnu la nationalité de Notre-Seigneur à quelques particularités de son costume, par exemple à ses franges, ou à sa prononciation. Les Samaritains, en effet, prononçaient autrement que les Juifs certaines voyelles et les lettres gutturales. Sa surprise provenait, comme l’explique le narrateur, de ce que les Juifs n’avaient pas de relations, c’est-à-dire pas de relations amicales et familières, avec les habitants de la Samarie[420]. Le fait était si vrai, et l’antipathie réciproque fit de tels progrès, qu’un peu plus tard, un Juif ne pouvait manger le pain et boire le vin des Samaritains, sans contracter une souillure légale. Mais cette sévère interdiction n’existait pas encore à l’époque de Jésus, puisque ses disciples étaient allés chercher des vivres à Sychar.

Sans répondre à la question de la Samaritaine, qui l’aurait entraîné sur un terrain stérile, le Sauveur reprit : « Si tu connaissais le don de Dieu, et quel est celui qui te dit : Donne-moi à boire, tu lui aurais plutôt fait toi-même cette demande ; et il t’aurait donné de l’eau vive ». Par ce langage en partie métaphorique, il voulait exciter dans l’esprit de son interlocutrice un pressentiment de la dignité de celui qui lui parlait. Le « don de Dieu » auquel il vient de faire allusion consistait vraisemblablement dans l’insigne faveur (que la Providence avait accordée à la Samaritaine, en lui ménageant un entretien avec le Messie lui-même. Ici et en d’autres passages des saints Livres[421], l’eau vive n’est autre que chose l’eau courante des sources, par opposition à l’eau stagnante des citernes. Elle est d’autant plus précieuse en Palestine, qu’elle y est généralement plus rare. Ici[422], elle symbolise la plénitude des grâces que l’Esprit-Saint répand dans les âmes, la vie surabondante que le Christ a apportée au monde.

La femme répondit, de plus en plus étonnée : « Seigneur, vous n’avez rien pour puiser, et le puits est profond ; d’où avez-vous donc de l’eau vive ? » Elle demeure obstinément dans le domaine sensible, incapable qu’elle était encore de s’élever plus haut. Du moins, la réflexion de Jésus a produit sur elle un premier effet. Elle soupçonne enfin qu’elle a en face d’elle beaucoup plus qu’un Juif ordinaire ; aussi un certain respect s’est-il emparé d’elle, et c’est pour cela qu’elle adresse à Jésus, maintenant et plus bas à deux autres reprises, le titre honorable de Seigneur. Mais comment pourrait-il lui procurer de l’eau de source ? Celle du puits de Jacob possédait cette qualité ; toutefois Jésus — la Samaritaine avait fait aisément cette constatation — n’avait à sa disposition ni la corde, ni le petit seau en peau, ni la petite amphore que les voyageurs emportaient avec eux, en Palestine[423], pour puiser l’eau dont ils avaient besoin le long de la route.

La Samaritaine ajouta fièrement, sur le ton de l’ironie et de l’incrédulité : « Seriez-vous plus grand que notre père Jacob, qui nous a donné ce puits, et qui en a bu lui-même, ainsi que ses fils et ses troupeaux ? » Quel que fût le rang de son interlocuteur, il ne pouvait certainement pas être supérieur à l’illustre patriarche auquel les habitants du district devaient ce puits, et qui s’était contenté de son eau. C’était un point d’orgueil national pour les Samaritains, Flavius Josèphe le rapporte aussi[424], de regarder et de proclamer Jacob comme leur ancêtre, bien que la plupart d’entre eux fussent d’origine complètement païenne.

Jésus dit alors, en reprenant, pour la développer, l’allégorie de l’eau courante : « Quiconque boit de cette eau aura encore soif ; mais celui qui boira de l’eau que je lui donnerai n’aura plus jamais soif ; car l’eau que je lui donnerai deviendra en lui une source d’eau qui jaillira jusque dans la vie éternelle ». En tenant ce langage, s’il ne répondait pas plus que précédemment à la question de la Samaritaine, Jésus donnait du moins la réplique à sa pensée intime : De quelle eau voulez-vous donc parler ? Il néglige les points secondaires, qui auraient inutilement interrompu ou transformé le cours du dialogue, et il va droit au fait principal, en relevant la qualité spéciale, infiniment précieuse, de l’eau mystique qu’il était assez puissant pour procurer. L’eau ordinaire, fût-elle extraite du puits de Jacob, n’étanche la soif que pour quelques heures : la Samaritaine, avec son amphore, en était la preuve manifeste. Son eau à lui assouvit la soif à tout jamais[425]. Elle possède un merveilleux privilège : dans le sein de celui qui la boit, elle se transforme en une source abondante, inépuisable, qui ne cesse jamais de le rafraîchir, et qui, finalement, l’entraîne dans la vie éternelle, où elle le plonge comme dans un océan sans bornes. Image très riche des grâces intarissables dont l’âme croyante et unie au Christ est inondée, lorsqu’elle a reçu le Saint-Esprit.

Convaincue cette fois, mais se méprenant encore sur la nature de l’eau que Jésus venait de décrire en termes si élogieux, la femme lui dit, non sans émotion : « Seigneur, donnez-moi de cette eau, afin que je n’aie plus soif, et que je ne vienne pas ici pour puiser ». Elle ne fait plus d’objections maintenant ; mais, les rôles étant intervertis, elle adresse au Sauveur la demande par laquelle il avait ouvert lui-même l’entretien. Son imagination et ses désirs sont vivement excités. Elle voudrait toute une provision de cette eau bienfaisante. Mais pourquoi venait-elle si loin, alors que, tout auprès de Sychar, plusieurs sources jaillissent abondamment ? Peut-être parce qu’elle préférait l’eau du puits de Jacob à toutes les autres ; peut-être aussi à cause de sa situation irrégulière, qui lui faisait redouter les sarcasmes de ses compagnes, si elle était allée remplir son amphore au même endroit et aux mêmes heures qu’elles.

Jusqu’ici, c’est surtout à l’intelligence de la Samaritaine que Jésus s’est adressé. Mais voici que, soudain, il donne une direction inattendue à la conversation, en s’adressant directement à sa conscience. « Va, lui dit-il, appelle ton mari, et viens ici avec lui ». Désirait-il vraiment qu’elle lui amenât cet homme, ainsi qu’on l’a parfois supposé ? Assurément non. Son but réel était de frapper un grand coup, afin d’éveiller cette âme endormie dans le mal. Embarrassée, rougissante, elle répondit : « Je n’ai pas de mari ». Cette réponse était ambiguë, car elle pouvait simplement signifier : Je ne suis pas mariée. Il est fort possible que la Samaritaine lui ait habilement donné cette forme, dans l’espoir d’éluder toute autre interrogation de la part de Jésus. Mais le Sauveur lui montra, par sa prompte riposte, qu’il lisait jusqu’au fond de son cœur et de sa vie coupable : « Tu as eu raison de dire : Je n’ai pas de mari ; car tu as eu cinq maris, et maintenant, celui que tu as, n’est pas ton mari. En cela, tu as dit vrai ». On croit généralement que les cinq maris avaient été légitimes au point de vue légal, grâce à la mort des uns, grâce surtout au divorce qui, dans ces temps relâchés, permettait de rompre si facilement et si tristement les liens matrimoniaux[426]. En toute hypothèse, la légèreté des mœurs de cette femme n’était que trop évidente.

Le coup a porté. En face d’allégations si nettes, la Samaritaine n’avait d’autre ressource que d’avouer simplement sa honte. Elle le fit aussitôt, car elle ne manquait pas d’une certaine franchise, comme nous l’a révélé le cours de l’entretien. Néanmoins, son aveu ne fut encore qu’indirect et implicite : « Seigneur, je vois bien que vous êtes un prophète ». Souvent, en effet, on le lui avait appris, les prophètes lisaient au fond des cœurs, et Jésus venait de lui démontrer qu’il possédait ce privilège. Son savoir surhumain avait produit sur elle une impression profonde, et lui avait même inspiré un commencement de foi.

Puisqu’il était prophète, elle lui proposa immédiatement la solution d’un problème religieux que ses coreligionnaires discutaient depuis plusieurs siècles, et auquel elle n’était pas restée indifférente. « Nos pères, continua-t-elle, ont adoré sur cette montagne, et vous (les Juifs), vous dites que Jérusalem est le lieu où il faut adorer ». Dans ces paroles, plusieurs commentateurs n’ont voulu voir qu’une habile diversion, pour écarter de l’entretien un sujet qui lui était, on le conçoit, spécialement désagréable. Nous préférons croire, avec la plupart des interprètes, que la Samaritaine avait un but sérieux en posant à Jésus cette question. En prononçant les mots « sur cette montagne », elle dut faire un geste de la main dans la direction du Garizim, qui se dresse immédiatement au-dessus de l’endroit où se passait la scène. Il tenait une place à part dans la religion de ceux que la femme appelle « nos pères », et qui représentent ici les anciens Samaritains. Environ trois cents ans avant notre ère, ils avaient construit au sommet de Garizim un temple, qui fut détruit en 128 par le grand prêtre Jean Hyrcan I er, successeur des Macchabées[427], et dont les ruines subsistent encore partiellement. De cette cime, située au centre de la Palestine, on jouit d’un panorama splendide dans toutes les directions. La vue s’étend, au sud, sur les monts d’Ephraïm ; à l’est, sur les hauteurs qui s’élèvent comme un mur et qui ferment l’horizon de l’autre côté du Jourdain ; à l’ouest, jusqu’à la plaine de Saron et à la Méditerranée ; au nord, sur les montagnes de Sébasté ou Samarie, que domine au loin la pointe neigeuse de l’Hermon. Même après la destruction de leur temple, les Samaritains ont continué de regarder le Garizim comme le centre de leur culte.

Actuellement encore, leur petite communauté, singulièrement amoindrie[428], qui réside dans la ville de Naplouse où elle a une modeste synagogue, l’appelle la sainte montagne, se tourne de son côté pour prier, lui rattache toutes sortes de traditions légendaires, et va chaque année immoler et manger l’agneau pascal sur son sommet. Pour justifier cette vénération, les Samaritains ont de tout temps allégué le passage du Deutéronome où Moïse, ordonne aux Hébreux d’ériger sur le Garizim[429] après qu’ils auraient franchi le Jourdain, un autel en l’honneur du vrai Dieu. Mais, en réalité, le texte hébreu authentique nomme l’Ébal en cet endroit ; c’est par suite d’une fraude volontaire des copistes qu’on lit le nom de Garizim sur le célèbre manuscrit du Pentateuque que possèdent les Samaritains[430].

Sans vouloir entamer une controverse sur le point en litige, Jésus consentit cette fois à suivre son interlocutrice sur le terrain choisi par elle, car il se prêtait parfaitement aux grandes révélations qu’il désirait faire. Il lui répondit d’un ton pathétique :

« Femme, crois-moi, l’heure vient où ce ne sera ni sur cette montagne ni à Jérusalem que vous adorerez le Père. Vous adorez ce que vous ne connaissez pas : nous, nous adorons ce que nous connaissons, car le salut vient des Juifs. Mais l’heure vient, et elle est déjà venue, où les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit et en vérité ; car ce sont de tels adorateurs que cherche le Père. Dieu est esprit, et il faut que ceux qui l’adorent, l’adorent en esprit et en vérité. »[431]

Quel horizon grandiose Jésus ouvrait par ce langage, pour un avenir prochain, et à quelles sublimes hauteurs il portait la question ! Bientôt, répondit-il d’abord, tout particularisme religieux aura cessé, et on verra régner partout un culte supérieur, parfait, qui renversera toutes les barrières introduites par le temps, l’espace, les nationalités, la diversité des langues, et qui abrogera aussi bien celui des Juifs que celui des Samaritains. Ce sera la réalisation littérale de l’oracle de Malachie[432] : « Du levant au couchant mon nom est grand parmi les nations, et en tout lieu on offre à mon nom de l’encens et des sacrifices, une oblation pure…, car mon nom est grand parmi les nations, dit le Seigneur des armées ». Quarante ans à peine après qu’elle avait été prononcée, la partie de la prophétie du Sauveur qui concernait le temple de Jérusalem s’était intégralement accomplie, car ce célèbre sanctuaire subissait de la part des Romains le sort qui avait atteint autrefois le temple du Garizim, et devenait un monceau de ruines. Bien que le culte Israélite l’emportât de beaucoup sur tous les autres, il était lui-même incomplet, imparfait ; aussi devait-il à son tour céder la place à la religion nouvelle établie par le Christ. Seule, celle-ci créera entre Dieu et les hommes des relations paternelles d’un côté, filiales de l’autre. C’est plutôt au Maître qu’au « Père » que les Juifs, tout aussi bien que les Samaritains, avaient rendu et rendaient encore leurs hommages.

Après avoir donné cette réponse générale, Jésus trancha directement, d’après l’histoire de la révélation, le problème posé par la Samaritaine. Jusqu’alors, les Juifs avaient seuls pratiqué le culte voulu par Dieu. Le temple de Jérusalem était le seul sanctuaire légitime. En n’acceptant que le Pentateuque et en rejetant toutes les autres parties de la Bible, les Samaritains s’étaient mis en dehors de la volonté divine. Leur religion n’était qu’un culte schismatique, et le Garizim n’avait pas le moindre droit à leur vénération superstitieuse. « Le salut vient des Juifs » : ceux-ci n’étaient-ils pas, en effet, le peuple choisi par Dieu entre tous les autres, pour conserver le trésor de la révélation ? N’est-ce point par eux que s’est transmise la promesse de la rédemption ? Et surtout, le Messie ne devait-il pas sortir directement de leurs rangs, pour sauver le monde entier ? Saint Paul aussi aime à relever, non sans fierté, ce glorieux privilège d’Israël[433].

Mais voici que le nouvel état de choses annoncé par Jésus venait de commencer. « L’heure vient, elle est déjà venue » : avec quelle douce fermeté dut-il prononcer cette parole prophétique ! Déjà le Christ, avec le petit groupe des disciples qu’il s’était associés, avait inauguré le culte « véritable », le culte des « vrais adorateurs », si heureusement caractérisé par les mots « en esprit et en vérité ». Deux qualités spéciales le mettaient donc au-dessus de toutes les autres religions. « En esprit » : cela veut dire intérieur, spirituel, de telle sorte qu’il consiste avant tout en une adoration de l’esprit et du cœur[434]. « En vérité », et non plus en figure, comme c’était habituellement le cas dans le culte judaïque, où les hommages du peuple à son Dieu s’exprimaient par l’intermédiaire de sacrifices symboliques, tandis que la religion du Christ possède la réalité au lieu de l’ombre, et immole au souverain Seigneur la victime par excellence[435]. Dans ces conditions, le nouveau culte correspondra parfaitement à la nature de Dieu, qui « est esprit », et qui n’est pleinement satisfait que par une adoration spirituelle avant tout. Déjà, sous l’ancienne Alliance, on avait parfois entrevu ce culte supérieur[436], mais il était réservé à la nouvelle Alliance de le réaliser sans fin[437]. La femme à laquelle Jésus daigna faire ces révélations était évidemment incapable d’en saisir toute la portée. Elle comprit du moins que la grande réforme en question se rattachait à l’avènement du Messie, car ses coreligionnaires attendaient aussi, comme les Juifs, un rédempteur qu’ils nommaient « Tâheb, celui qui rétablit[438] ». Ils se le représentaient surtout comme un prophète éminent, d’après ces paroles de Moïse : « Le Seigneur me dit : Je leur susciterai un prophète tel que toi ; je mettrai mes paroles dans sa bouche, et il dira tout ce que je lui commanderai[439] ». C’est pourquoi la Samaritaine se contenta de répondre : « Je sais que le Messie doit venir ; lors donc qu’il sera venu, il nous annoncera toutes choses ». Majestueusement et simplement, Jésus lui dit : « Je le suis, moi qui te parle ». Révélation sublime, dont il lui plut d’honorer la foi naissante et la bonne volonté de cette femme. Dans ses relations avec ses compatriotes, il évitera pendant longtemps de s’appliquer directement et ouvertement le titre de Messie, à cause de l’abus qu’ils auraient été portés à en faire, par suite de leurs espérances extravagantes. Le même inconvénient n’existait pas chez les Samaritains : Jésus ne craignit donc point de se présenter à eux comme le Messie.

La conversation en était là, lorsque les disciples revinrent, rapportant les vivres qu’ils étaient allés chercher à Sychar, ou peut-être à Sichem. Leur première impression, quand ils virent que leur Maître s’entretenait avec une femme, fut celle de la surprise, car, grâce aux scribes et aux pharisiens, il régnait dans le monde juif d’alors une extrême sévérité touchant les relations extérieures entre hommes et femmes. Tel rabbin allait même jusqu’à interdire de saluer une femme[440]. C’était peut-être la première fois que Jésus prenait sous leurs yeux ce genre de liberté. Mais ils le respectaient tellement et ils avaient de sa conduite une idée si haute, qu’aucun d’eux, le narrateur le note expressément, ne s’enhardit au point de le questionner à ce sujet.

À leur arrivée, la Samaritaine s’éloigna en silence ; mais elle était si émue, qu’elle oublia d’emporter son amphore. Rentrant à Sychar en toute hâte, désireuse de communiquer sa joie, et aussi sa foi, à tous ceux qu’elle rencontrait, elle leur disait : « Venez et voyez un homme qui m’a dit tout ce que j’ai fait ». Parole significative sur ses lèvres. Jésus ne lui avait pas dit tout ce qu’elle avait fait ; du moins il avait mis le doigt sur la triste plaie de son âme, et cette intuition psychologique avait été le début de sa conversion. Elle ajoutait : « Ne serait-il pas le Messie ? » Elle croyait qu’il l’était ; mais elle n’osait pas se prononcer extérieurement, d’une manière absolue, sur cette grave question. Une nouvelle si impressionnante produisit immédiatement son effet. La plupart des habitants de la localité se dirigèrent aussitôt vers le puits de Jacob, pour voir de près le mystérieux étranger.

Cependant le Sauveur avait engagé un nouveau colloque, cette fois avec ses disciples. « Maître, mangez », avaient dit ceux-ci, en étalant devant lui leurs provisions. Mais, de même qu’il avait naguère oublié sa soif, il oubliait maintenant sa faim, sa pensée s’étant élevée bien haut. Il répondit : « J’ai à manger une nourriture que vous ne connaissez pas ». Comme précédemment la femme, ils ne comprirent pas, eux non plus, la signification supérieure de cette parole, qu’ils interprétèrent à la lettre. « Quelqu’un, se disaient-ils entre eux, lui aurait-il apporté à manger ? » Jésus expliqua brièvement sa pensée : « Ma nourriture est de faire la volonté de celui qui m’a envoyé, pour accomplir son œuvre ». Dans sa première réponse, il n’avait donc pas voulu parler d’un mets matériel, mais d’un aliment mystique, qui consistait à accomplir fidèlement et finalement la volonté de son divin Père. En essayant de tracer le portrait moral de Notre-Seigneur, nous avons indiqué avec quelle promptitude et quel amour il se conformait toujours et partout à cette volonté sainte[441].

Il ajouta ces réflexions consolantes sur le glorieux avenir de son œuvre, et sur la généreuse récompense réservée à ses collaborateurs :

« Ne dites-vous pas : Encore quatre mois, et la moisson viendra ? Voici que je vous dis : Levez vos yeux, et voyez les campagnes qui blanchissent déjà pour la moisson. Et celui qui moissonne reçoit une récompense et amasse du fruit pour la vie éternelle, afin que celui qui sème se réjouisse, aussi bien que celui qui moissonne. Car ici se vérifie cette parole : Autre est celui qui sème, et autre celui qui moissonne. »[442]

Nous avons vu plus haut que la première de ces paroles, « Ne dites-vous pas : Encore quatre mois… », permet de fixer approximativement la date du passage de Jésus en Samarie. Ce devait être au plus tard la mi-janvier. Prenant cette réflexion des disciples pour point de départ, et passant de la réalité à la figure, la pensée de Jésus s’élève tout à coup. Non, leur dit-il, il ne s’écoulera pas un temps si considérable avant la prochaine récolte. Ils n’avaient, en effet, selon la remarque de saint Jean Chrysostome et de saint Augustin[443], qu’à lever les yeux pour apercevoir, dans la direction de Sychar, un champ symbolique, dont les épis étaient déjà mûrs. Les habitants du village s’avançaient, animés des meilleures dispositions et semblables à une riche moisson. Il n’y avait qu’à prendre en main la faucille pour faire la récolte.

Poursuivant sa belle allégorie, le Sauveur, qui contemplait d’avance, en esprit, l’apostolat futur de ses apôtres et de leurs successeurs, les encourage à devenir des moissonneurs pleins de zèle, en leur décrivant les avantages qu’ils trouveront à le seconder dans cette rude tâche. Ce n’est point dans des greniers matériels que les ouvriers du Christ entasseront leurs gerbes, mais dans le ciel ; aussi est-ce Dieu lui-même qui se chargera de les récompenser. Souvent, ici-bas, « celui qui sème dans les larmes », dans la crainte, à cause des chances redoutables que court le grain jeté en terre, n’a pas l’avantage de « moissonner dans la joie[444] ». Lorsqu’il s’agit du champ des âmes, le semeur et le moissonneur se réjouissent ensemble dans le ciel, où ils reçoivent la bienheureuse éternité pour salaire. D’autre part, il ne faut pas que les prédicateurs de l’évangile s’enorgueillissent de leurs succès, car souvent ils les doivent en partie au travail de leurs prédécesseurs, qui les ont préparés sans en jouir les premiers.

Jésus en était là de son petit discours, lorsque les habitants de Sychar arrivèrent auprès de lui. Plusieurs d’entre eux le regardaient déjà comme le Tâheb, sur le seul témoignage de leur concitoyenne, tant ils avaient été frappés, comme elle, des révélations qu’il lui avait faites. Mais ils désiraient le voir et le connaître de plus près. Ils le prièrent donc de séjourner quelque temps chez eux, afin de compléter leur instruction. Avec sa bonté accoutumée, il accéda à cette requête si naturelle et si légitime, et il demeura deux jours entiers dans leur bourgade. Le nombre de ceux qui adhérèrent à lui s’accrut notablement, bien qu’il ne paraisse pas avoir accompli aucun miracle à Sychar. Ils disaient, en parlant de lui, à celle qui avait été l’occasion première de leur foi : « Ce n’est plus à cause de ce que tu nous as dit que nous croyons ; mais nous l’avons entendu lui-même, et nous savons qu’il est le Sauveur du monde ». Le Sauveur du monde : ils ne pouvaient pas donner à Jésus un nom plus exact. Le ministère qu’il avait bien voulu exercer parmi eux, quoiqu’ils fussent haïs des Juifs, leur a fait comprendre qu’il n’apporte pas seulement le salut à une nation privilégiée, mais à tous les peuples sans exception. Leur empressement à se ranger parmi les disciples du Christ est remarquable, et fait d’eux le plus grand éloge. Il contraste avec l’incrédulité des chefs religieux d’Israël, l’indifférence des habitants de Jérusalem, et la foi superficielle avec laquelle tant d’autres Juifs avaient paru s’attacher à Jésus[445].

C’est vers l’époque du retour de Notre-Seigneur en Galilée, mais sans qu’on puisse s’arrêter à une date précise, qu’eut lieu l’emprisonnement du précurseur, dont les synoptiques exposent brièvement l’occasion[446]. Jean-Baptiste ne se contentait pas de rappeler aux foules leurs obligations morales et religieuses, et de les préparer à la venue du Messie. Cet homme intrépide, qui n’avait pas craint d’adresser un blâme sévère aux classes dirigeantes d’Israël, reprocha aussi un jour au tétrarque Hérode Antipas « toutes les mauvaises actions qu’il avait commises[447] » ; surtout, il protesta hautement contre un scandale criant qui avait éclaté à la cour du faible et frivole tétrarque. Déjà marié à la fille de cet Arétas IV, roi des Arabes Nabatéens de Pétra, que saint Paul mentionne dans une de ses épîtres[448], et bravant tout à la fois les lois divines et humaines, il avait osé s’unir publiquement à Hérodiade, princesse ambitieuse, violente, passionnée, mariée elle-même et qui était tout ensemble sa nièce et sa belle-sœur. En effet, elle avait eu pour père le frère d’Antipas, Aristobule, fils d’Hérode le Grand par la princesse asmonéenne Mariammé. Son mari, Hérode-Philippe[449], était, lui aussi, fils du roi Hérode par une autre Mariammé, fille du grand prêtre Simon, et par conséquent demi-frère du tétrarque Antipas. Ils s’étaient épousés vers l’an 10 avant notre ère, et de leur mariage était née cette Salomé qui jouera un si triste rôle lors du martyre de Jean-Baptiste.

Hérode-Philippe, que son père avait déshérité au point de vue politique, mais qui possédait une fortune suffisante, s’était retiré à Rome, où il menait la vie d’un simple particulier. L’orgueilleuse Hérodiade ne pouvait supporter cette condition inférieure de son mari. Aussi, lorsque son oncle Antipas, venu lui-même à Rome pour des affaires d’État, lui eut fait l’aveu de sa passion criminelle, se laissa-t-elle facilement séduire, heureuse d’aller briller à la cour de Tibériade. Mais, avant de suivre le tétrarque en Palestine, elle exigea qu’il répudie la fille d’Arétas. Celle-ci, avertie, en secret, se réfugia chez son père, qui, quelque temps après, vengea cet affront en déclarant la guerre à Antipas, et en lui faisant subir une défaite écrasante[450]. Dans ce désastre, beaucoup de Juifs virent un juste châtiment, par lequel Dieu prenait la défense de la morale grossièrement outragée. Des détails généalogiques donnés ci-dessus, il résulte, en effet, que l’union d’Antipas et d’Hérodiade était un double inceste et un double adultère. D’une part, ils avaient déjà contracté l’un et l’autre un légitime mariage et leurs conjoints vivaient encore ; d’autre part, la loi juive interdisait expressément une alliance matrimoniale entre un beau-frère et une belle-sœur comme aussi entre un oncle et sa nièce[451]. De plus, vu leur haute situation, leur conduite était « une violation éclatante, cynique, de la loi conjugale[452] ».

Se faisant l’écho de l’indignation publique, qu’une pareille impudence avait justement soulevée, Jean protesta plusieurs fois[453], par son célèbre « Non licet, Il ne t’est pas permis… », qu’il lança peut-être à la face même du tétrarque. C’est ainsi qu’Élie, son modèle, avait repris sévèrement Achab et Jézabel[454].

Son courage à défendre les droits de la morale outragée fut cruellement puni, car Antipas, « mettant le comble à ses forfaits[455] », le fit jeter dans un cachot de la forteresse de Machéronte, bâtie comme un nid d’aigle dans un des sites les plus sauvages de la Pérée méridionale, à l’est de la mer Morte.

L’historien Josèphe nous a laissé[456] une description détaillée de cette place forte, dont plusieurs palestinologues contemporains ont visité les ruines[457]. Construite par le prince asmonéen Alexandre Jannée[458], puis détruite par Gabinius au temps des guerres de Pompée[459], elle avait été rebâtie et considérablement agrandie par Hérode le Grand, qui en fit comme le boulevard de la Palestine transjordanienne, pour en défendre l’accès aux incursions des pillards arabes. Pendant la dernière guerre des Juifs contre Rome, elle résista énergiquement aux attaques de Lucilius Bassus ; mais, forcée de capituler, elle fut de nouveau détruite. Elle n’est plus, aujourd’hui, qu’un monceau de ruines. Elle se composait de deux parties distinctes : d’une ville protégée par des remparts et des tours solides, et d’une citadelle perchée sur un sommet rocheux beaucoup plus élevé. Celle-ci, « entourée de profondes vallées, était munie d’une enceinte haute de 160 coudées (84 m), dans l’intérieur de laquelle se trouvait le palais royal. Il n’en reste que les fondations, qui s’élèvent à 1 ou 2 mètres au-dessus du sol ; dans l’intérieur on voit un puits très profond, une grande citerne voûtée et deux souterrains[460] ». De cet observatoire, on aperçoit la rive occidentale de la mer Morte dans presque toute son étendue, le plateau de la Judée jusque vers Hebron, les villes de Bethléem et de Jérusalem, le désert de Juda, l’oasis de Jéricho, au milieu de laquelle le Jourdain apparaît comme un fil d’argent. L’altitude est de 1150 m au-dessus de la mer Morte, d’environ 740 m au-dessus de la Méditerranée. On reconnaît facilement l’ancien nom sous la forme arabe de M’kaour.

Josèphe[461], parlant de l’arrestation du précurseur, semble lui attribuer un motif politique. Antipas aurait craint, dit-il, que Jean n’usât de sa puissante influence pour pousser les Juifs à la révolte. Mais ce renseignement serait incomplet, inexact, si les évangélistes ne nous avaient indiqué la véritable cause de l’incarcération. Or ce dur traitement fut loin, d’ailleurs, d’assouvir la haine et le désir de vengeance d’Hérodiade. Cette Jézabel du Nouveau Testament, cette Cléopâtre juive, comme on l’a parfois appelée, aurait souhaité la mort immédiate de Jean-Baptiste, et elle ne cessait pas de la demander au tétrarque[462], qui fut d’abord sur le point de céder. Mais il eut peur, et sans doute avec raison, de s’attirer ainsi de graves ennuis de la part de ses sujets, qui étaient profondément dévoués à Jean-Baptiste. En outre, quelque taré qu’il fût, il avait su apprécier le serviteur de Dieu, en qui il reconnaissait « un homme juste et saint », et il avait conçu pour lui une sorte de vénération religieuse. Aussi, sachant du reste qu’il n’avait plus à le redouter, le protégea-t-il pendant assez longtemps contre l’hostilité bruyante et les embûches réitérées d’Hérodiade[463]. Il allait même beaucoup plus loin : lorsqu’il résidait à Machéronte, il le visitait dans son cachot, ou le faisait monter dans son palais, l’écoutait volontiers et suivait ses sages conseils sur bien des points, la vérité gardant par intervalles toute sa force, même sur cette âme corrompue. C’est ainsi que Félix, un des gouverneurs romains de la Palestine après Pilate, visitera saint Paul dans sa prison de Césarée[464].

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