Lorsque le moment fut venu pour Notre-Seigneur de rentrer à Jérusalem afin d’y célébrer la Pâque, il quitta Ephrem, toujours accompagné de ses apôtres. D’après le récit de saint Marc, qui est plus que jamais dramatique en cet endroit[627], le Sauveur marchait en avant, à quelque distance des siens. Il savait qu’au terme de ce voyage il trouverait le Calvaire. Mais cette pensée même lui communiquait une généreuse ardeur. Il s’avançait donc d’un pas résolu, comme un chef qui veut entraîner ses soldats. Derrière lui venaient les Douze, mais comme une troupe timide, qui pressent le danger et qui ne va au-devant de lui qu’en hésitant. À l’attitude de leur Maître, ils comprenaient que de graves événements, auxquels ils seraient eux-mêmes forcément mêlés, éclateraient bientôt. « Ils étaient dans la stupeur, écrit l’évangéliste, et ils le suivaient avec crainte ». Plus haut[628], saint Luc nous avait montré de même le Sauveur « affermissant son visage » pour monter à Jérusalem et y subir la mort.
Le trouble des disciples n’échappa point au divin Maître, qui, s’arrêtant soudain et les ralliant autour de lui, jugea bon de leur prédire pour la troisième fois d’une manière officielle — sans parler des allusions rapides faites ça et là —, le sort qui l’attendait. La première des trois prédictions avait eu lieu immédiatement après la confession de saint Pierre[629] ; la seconde, après la transfiguration[630]. « Voici, dit Jésus, que nous montons à Jérusalem, et tout ce qui a été écrit par les prophètes au sujet du Fils de l’homme s’accomplira. » Nous empruntons au troisième évangile ce début solennel, qui nous montre Notre-Seigneur embrassant d’un seul regard tous les oracles de l’Ancien Testament relatifs à sa passion et à sa mort, et se disposant à les réaliser pleinement. Jésus dit ensuite :
Le Fils de l’homme serai livré aux princes des prêtres, et aux scribes, et aux anciens ; ils le condamneront à mort, et ils le livreront aux Gentils ; et ils l’insulteront, et cracheront sur lui, et le flagelleront, et le feront mourir ; et il ressuscitera le troisième jour.
Nous avons cité ici la rédaction de saint Marc[631], de laquelle les deux autres se rapprochent d’ailleurs considérablement. En comparant cette prophétie aux deux précédentes, on remarque aisément qu’elle est beaucoup plus explicite et plus nette. Cela était dans l’ordre, puisque le Sauveur voulait que ses apôtres ne fussent pas pris au dépourvu, absolument découragés, lorsqu’arriveraient les événements douloureux qu’il décrit avec une netteté si frappante, comme s’il en lisait le programme. La tragédie qui s’achèvera au Golgotha est divisée en six actes, brièvement résumés : une première trahison, dont l’auteur ne sera révélé qu’au soir du jeudi saint, et qui livrera le Christ aux mains du sanhédrin : la sentence de mort, portée par le tribunal juif ; une seconde trahison, qui fera tomber le Sauveur entre les mains des païens ; la passion proprement dite, dont les scènes principales sont mentionnées ; les insultes de tout genre dont sera abreuvée l’auguste victime, puis la mort, à laquelle saint Matthieu est seul à donner ici son vrai nom, celui de crucifiement ; enfin, la résurrection, qui termine de nouveau la douloureuse nomenclature, à la façon d’un rayon lumineux, destiné à jeter l’espoir dans le cœur des apôtres. Tout cela arrivera prochainement, lors de la Pâque qui conduit actuellement Jésus et les siens à Jérusalem.
Les deux prédictions antérieures avaient peiné les Douze, car, à part le traître, ils aimaient tendrement leur Maître. Toutefois, elles contrastaient tellement, nous l’avons vu, avec leurs folles espérances messianiques, qu’elles avaient en partie glissé sur leur esprit, sans pénétrer bien avant. Il en fut de même cette fois, comme le remarque emphatiquement saint Luc : « Ils ne comprirent rien à cela ; ce langage leur était caché, et ils ne saisissaient point ce qui leur était dit ». Ne voulant pas d’un Messie souffrant et humilié jusqu’à la mort, se faisant du royaume inauguré par le Christ une idée toute terrestre, ils ne comprenaient rien à ce langage, qui demeurait pour eux une énigme insoluble. Ils en étaient attristés ; mais ils évitaient de revenir sur ce tableau désolant, qui, dans leur pensée, ne pouvait contenir qu’une peinture exagérée.
Un incident qu’on ne pouvait guère prévoir manifesta, à cette heure même, à quel degré s’élevait l’inintelligence que l’évangéliste vient de reprocher tacitement aux Douze[632]. Salomé, la mère de Jacques le Majeur et de Jean, l’une des pieuses Galiléennes qui suivaient fréquemment Notre-Seigneur dans ses voyages de mission et qui subvenaient à ses besoins[633], s’approcha de lui, accompagnée de ses deux fils, et se prosterna devant lui. Elle avait, alléguait-elle avec un faux semblant de discrétion, « quelque chose à lui demander ». La petite manœuvre avait été habilement combinée, et elle est fort bien décrite par les écrivains sacrés. Mais Jésus la déjoua promptement. « Que voulez-vous ? » demanda-t-il à Salomé. « Ordonnez, reprit-elle, que mes deux fils, que voici, soient assis à votre droite et à votre gauche, dans votre royaume[634] ». Comme aujourd’hui, la place d’honneur était à droite du personnage principal ; la seconde place était à sa gauche[635]. Ce que Salomé désirait pour ses deux fils, c’était donc le rôle des deux premiers ministres de Notre-Seigneur, après qu’il aurait définitivement établi son royaume ; et elle pensait, comme eux, que ce serait dans un très prochain avenir. Cette mère, excellente d’ailleurs, s’était donc laissé momentanément entraîner par les sentiments imparfaits de la nature. Mais il est probable qu’en cela elle était avant tout l’interprète de Jacques et de Jean, qui, n’osant pas formuler eux-mêmes leur singulière requête, avaient mis leur mère en avant, dans l’espoir qu’elle recevrait du Sauveur un accueil plus propice.
Leur démarche ne pouvait pas être plus inopportune, venant immédiatement à la suite de l’annonce de la passion. Mais, tout récemment, Jésus avait parlé des douze trônes sur lesquels siégeraient un jour ses apôtres, et ceux-ci étaient persuadés que ce jour luirait bientôt. Ils comprenaient, en outre, que le voyage actuel de leur Maître à Jérusalem avait une importance décisive, et qu’il allait sans doute se faire reconnaître comme le Messie : l’heure était donc urgente pour ceux qui ambitionnaient le rôle de premiers ministres. Se tournant vers les deux frères, et négligeant leur mère, qui avait été simplement leur porte-parole, Jésus leur dit d’abord, avec beaucoup de bienveillance dans la forme, mais d’un ton ferme qui accentuait le reproche : « Vous ne savez pas ce que vous demandez ». En effet, Jacques et Jean venaient d’agir comme de grands enfants, qui ne comprennent pas toute la portée de leur démarche. « Pouvez-vous, continua le Sauveur, boire le calice que je dois boire moi-même, et être baptisés du baptême dont je dois être baptisé ? » Sous ces deux images, il désignait, d’un côté, la coupe amère de ses souffrances et de sa mort ; de l’autre, le baptême de sang qu’il recevra bientôt sous les fouets des bourreaux et sur la croix. Si parfois, dans les saints Livres, la coupe est la figure de la joie[636], elle y représente aussi la tristesse et le malheur[637], et c’est en ce sens qu’à Gethsémani le Fils de l’homme conjurera son Père de l’écarter de ses lèvres[638]. La seconde métaphore apparaît aussi dans la Bible et dans la littérature profane[639], pour marquer les eaux profondes de la souffrance, sous lesquelles on risque d’être englouti. Les deux images ont donc la même signification.
À la question du Sauveur, les fils de Zébédée répondirent aussitôt : « Nous, le pouvons ». Ils étaient sincères, en tenant ce langage ; la suite de leur vie l’a montré. Quoique encore imparfait, leur amour pour Jésus était ardent, généreux, et si l’ambition n’avait eu qu’une part trop réelle dans leur demande, le désir d’être à jamais placés tout auprès du Maître qu’ils chérissaient, l’excusait, ou du moins l’expliquait, dans une certaine mesure. Jésus reprit : « Vous boirez, en effet, le calice que je dois boire, et vous serez baptisés du baptême dont je dois être baptisé ; quant à être assis à ma droite ou à ma gauche, il ne m’appartient pas de vous le donner à vous, mais à ceux pour lesquels cela à été préparé. Jésus renvoyait ainsi les deux frères aux décrets éternels de son Père céleste, auxquels il ne voulait pas se permettre de rien changer. Sans doute, le Christ a le droit de distribuer aux élus la récompense qu’ils ont méritée[640] ; mais il n’en use que d’une manière conforme à la volonté divine. Quant à l’épreuve que Jacques et Jean se croyaient capables de soutenir, ils la subiront en son temps, car Jésus leur fera l’honneur de les associer à sa croix.
Cette prédiction s’est accomplie à la lettre, puisque, parmi les apôtres, saint Jacques le Majeur eut le premier la gloire d’être mis à mort pour Jésus-Christ[641], et que saint Jean endura toute sorte de souffrances pour la cause chrétienne, jusqu’à la fin de sa longue vie[642]. Si le disciple bien-aimé fut peut-être le seul membre du collège apostolique qui ne soit pas mort par la main du bourreau[643], il mérite cependant, lui aussi, l’auréole du martyre, car, arrêté à Éphèse, et conduit à Rome par l’ordre de Domitien, il fut jeté dans une chaudière d’huile bouillante[644]. Plus tard, il fut exilé dans l’île de Palmos, comme il le dit lui-même au début de son Apocalypse[645].
Après que Jésus eut achevé sa remontrance, les dix autres apôtres, qui avaient assisté à toute la scène, donnèrent un libre cours aux sentiments d’indignation qu’avait excités en eux la conduite des deux frères. Ce n’est pas qu’ils fussent eux-mêmes plus parfaits, puisqu’ils avaient des préjugés tout semblables au sujet du Messie et de son royaume ; mais ils croyaient leurs propres droite lésés parla demande de Salomé, car ils ambitionnaient également les premières places. Leur jalousie dut se manifester par des murmures et par d’amers reproches. Ils avaient donc aussi besoin d’une leçon. C’est pourquoi Jésus les fit venir tout auprès de lui, et traça pour eux, en quelques mots éloquents, le tableau de la vraie grandeur chrétienne, qu’il opposa à la fausse grandeur du monde, afin d’éloigner du cœur de ses disciples l’ambition et la rivalité, ces vices du paganisme, qui ne devraient pas trouver de place dans son Église. Il leur dit :
Vous savez que ceux qui sont regardés comme les chefs des nations les dominent, et que leurs princes ont puissance sur elles. Il n’en est pas de même parmi vous ; mais quiconque voudra devenir le plus grand, sera votre serviteur ; et quiconque voudra être le premier parmi vous, sera le serviteur de tous. Car le Fils de l’homme lui-même n’est pas venu pour être servi, mais pour servir, et donner sa vie comme la rançon d’un grand nombre[646].
Comme pour saint Jacques et saint Jean, le ton de l’allocution ne respire que la bienveillance. Jésus parle aux siens comme un frère aîné, qui explique aux membres plus jeunes et moins expérimentés de la famille, la ligne de conduite qu’ils doivent suivre. Cette petite instruction renferme deux pensées principales : un triste exemple à éviter, un parfait exemple à imiter. Le mauvais exemple était celui des despotes, grands et petits, qui étaient alors à la tète de l’empire romain, de ses provinces et des royaumes dits associés. Ceux auxquels le Christ a daigné confier le soin de gouverner en son nom les fidèles, non seulement n’auront rien de commun avec cet esprit de domination orgueilleuse ; mais ils se feront les serviteurs de tous. L’exemple à suivre est celui du Sauveur lui-même, qui, malgré sa haute dignité et sa nature divine, s’est précisément abaissé jusqu’à remplir ce rôle modeste, bien plus, jusqu’à donner sa vie comme rançon pour le salut d’un grand nombre, c’est-à-dire de tous ceux qui consentiront à s’approprier la grande rédemption.
Jésus approchait alors de Jéricho, qui était, après Jérusalem, la ville la plus florissante de la Judée. Elle occupait une partie considérable de la plaine située au pied des monts de la Quarantaine, à 11 km du Jourdain, à 250 m au-dessous du niveau de la Méditerranée[647]. Tout autour, régnait le triste désert de Juda ; mais là se trouvait, grâce à des sources abondantes[648] et à un habile système d’irrigation, une oasis d’une fertilité merveilleuse, dont l’historien Josèphe fait une description enthousiaste[649]. Ses produits agricoles n’étaient pas moins abondants que variés ; des bois de palmiers, des bananiers, des sycomores et d’autres arbres plantés partout, s’unissaient à la fraîcheur des sources, pour contrebalancer la chaleur tropicale de la région. Auguste avait fait présent de la ville au roi Hérode, qui l’avait embellie, agrandie et y avait construit le riche palais dans lequel il vint mourir. L’antique cité que Josué avait conquise était située plus au nord, près de la fontaine dite d’Élisée[650]. De tant de splendeurs et de tant de richesses il ne reste aujourd’hui qu’un misérable petit hameau, nommé Er-Riha, composé de masures en terre, au toit de branchages, qui compte environ cinq cents habitants. Les beaux arbres d’autrefois ont presque entièrement disparu ; mais on fait de sérieux efforts pour rétablir l’ancienne culture et ramener la fertilité.
L’arrivée de Notre-Seigneur à Jéricho occasionna deux incidents pleins d’intérêt, qui se passèrent, l’un tandis qu’il entrait dans la ville[651], l’autre au moment de son départ. Quand on apprit qu’il approchait, toute la population se mit en mouvement, et les rues par lesquelles il devait passer furent bientôt remplies de spectateurs. Le chef des publicains du district[652], Juif nommé Zachée, qui s’était enrichi dans cette position lucrative, avait beaucoup entendu parler de Jésus, qu’on lui avait sans doute représenté comme un ami des gens de son métier. Aussi désirait-il vivement contempler de près un personnage si célèbre. Il accourut donc au plus vite sur son passage. Mais la rue que le Sauveur traversait alors était déjà remplie de monde, et Zachée, qui était petit de taille, comprit que cette foule compacte l’empêcherait de réaliser son dessein, lequel, d’ailleurs, ne lui avait pas été inspiré par une curiosité banale, mais qui attestait déjà un commencement de foi à l’égard de Jésus. La suite du récit est rapide et dramatique, comme les faits eux-mêmes. Les obstacles qu’il rencontrait ne firent qu’exciter davantage le zèle de Zachée. Apercevant à quelque distance un sycomore[653], planté à l’endroit même où Jésus allait passer, il s’en approcha en courant, prit son élan et réussit à s’installer sur une des branches inférieures, qui, sur cet arbre, croissent d’ordinaire assez bas sur le tronc et s’étalent dans toutes les directions[654].
Arrivé en face du sycomore, le Sauveur leva les yeux — regard qui rappelle celui qu’il avait jeté sur Nathanaël, aux premiers jours de son ministère[655], — et il dit aimablement au chef des publicains : « Zachée, hâte-toi de descendre, car aujourd’hui il faut que je demeure dans ta maison ». C’est la seule fois que Jésus paraît s’être spontanément invité à recevoir l’hospitalité dans une maison, et il le fait d’une manière à la fois royale et familière. Du reste, tout porte à croire qu’il ne demeura que peu de temps chez Zachée, quelques heures au plus. Il est aisé de se figurer l’empressement avec lequel le publicain descendit de son arbre, et l’accueil distingué qu’il fit à un tel hôte. Mais beaucoup des habitants furent scandalisés de ce que Jésus était allé loger chez un homme généralement regardé comme un pécheur public, et ils manifestèrent leur mécontentement par des murmures.
Cependant Zachée, se tenant respectueusement[656] devant son hôte auguste, lui dit (le reste de la scène se passa vraisemblablement dans sa maison) : « Seigneur, voici que je donne la moitié de mes biens aux pauvres, et, si j’ai fait tort de quelque chose à quelqu’un, je lui rends le quadruple ». Par ces paroles, il exprimait une double résolution, bien arrêtée dans sa pensée[657]. En souvenir de l’honneur que Jésus lui avait fait, et en signe de la foi désormais entière et inébranlable qu’il avait en lui comme au Messie promis, il s’engage d’abord à donner aux pauvres la moitié de sa fortune ; puis il annonce que, s’il venait à constater qu’il s’était rendu coupable de quelque injustice, faute presque inévitable dans l’exercice de ses fonctions, — il compensera au quadruple le tort qu’il aura causé au prochain. Une restitution à ce haut degré n’était exigée par la loi juive que lorsqu’un objet volé avait été aliéné par le voleur ou avait péri chez lui[658]. D’ordinaire, on n’était tenu à restituer que le double[659], et même quand on le faisait spontanément, il suffisait d’ajouter un cinquième en sus de la valeur de l’objet.
De tels sentiments, librement exprimés, étaient des marques incontestables d’une sincère conversion. Aussi, Jésus daigna-t-il en féliciter publiquement Zachée. « Aujourd’hui, dit-il avec un charmant mélange de gravité et d’amabilité, le salut a été accordé à cette maison, parce que celui-ci est aussi un fils d’Abraham ; car le Fils de l’homme est venu chercher et sauver ce qui était perdu ». Notre-Seigneur indiquait ainsi deux motifs qui justifiaient pleinement sa conduite dans la circonstance présente. Le premier consistait dans le droit de Zachée lui-même qui, sincèrement converti, était redevenu un véritable Israélite, digne d’Abraham son ancêtre. Le second, d’une nature encore plus relevée, rappelait le grand rôle, la sublime devise du Christ, qui était venu tout exprès pour chercher les brebis égarées et les ramener au bercail.
C’est probablement encore dans la maison du chef des publicains et devant l’assistance qui s’y était réunie, que Jésus proposa la parabole des mines, dont saint Luc seul nous a transmis le texte[660]. Une petite introduction historique marque le motif qui décida le divin Maître à tracer précisément alors ce tableau, dont l’ensemble concerne son second avènement. « Il était alors près de Jérusalem », dont il n’était séparé de fait que par un étape de sept à huit heures de marche[661], et tous ses partisans, y compris le cercle intime de ses apôtres ; « pensaient que le royaume de Dieu allait être manifesté à l’instant ». En effet, Ils s’obstinaient à croire que Jésus montait cette fois à la ville sainte pour s’y faire proclamer roi -Messie et établir à jamais son royaume, entouré de toutes les gloires humaines que rêvaient les imaginations juives. Il importait de calmer cette vaine et dangereuse effervescence, en montrant, sous les traits de cette composition poétique, en premier lieu, qu’il s’écoulera encore un temps considérable avant le retour du Christ pour cet établissement définitif[662] ; en second lieu, que ses disciples devront employer ce long intervalle à un travail sérieux et assidu, s’ils veulent être récompensés à l’heure de son dernier avènement ; enfin, que ses ennemis, qui s’opposaient de toutes leurs forces à son intronisation dans le sens voulu par Dieu, n’échapperont pas à un juste châtiment. Voici l’entrée en matière, qui fixe nettement la situation :
Un homme de haute naissance s’en alla dans un pays lointain, pour prendre possession d’un royaume, et revenir ensuite. Ayant appelé dix de ses serviteurs, il leur donna dix mines, et leur dit : Faites-les valoir jusqu’à ce que je revienne. Mais ses concitoyens le haïssaient, et ils envoyèrent après lui une ambassade, pour dire : Nous ne voulons pas que cet homme règne sur nous.
Cet homme de haute naissance[663], qui s’en va au loin, pour recevoir l’investiture du royaume auquel il a droit[664], représente Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui était sur le point de remonter au ciel, et qui ne devait en redescendre qu’après de longs siècles, dont il n’a pas révélé le nombre. En attendant son retour, le prince met à l’épreuve la capacité et la fidélité de plusieurs de ses serviteurs, qu’il se propose d’associer plus tard à son gouvernement, en qualité de ministres. C’est pourquoi il confie à chacun d’eux une somme qu’ils devront faire valoir en son absence. La « mine »[665] n’était pas une monnaie proprement dite, ayant cours. Après avoir servi de poids — c’est le sens de l’hébreu mânch —, elle était devenue une monnaie fictive, comme le talent[666]. Il s’agit probablement de la mine attique, qui contenait 100 drachmes, et qui valait environ 90 francs. La somme confiée à chacun des serviteurs n’était donc que de 900 francs ; la somme totale, de 9000 francs.
Le détail relatif aux ennemis du prince et à l’ambassade envoyée par eux au suzerain duquel dépendait l’investiture, présente ici un intérêt particulier, car il a été visiblement suggéré à Notre-Seigneur par des faits qui s’étaient passés en Palestine peu de temps après sa naissance. Ainsi qu’il a été dit plus haut[667], à la mort d’Hérode le Grand, son fils Archéläus était allé à Rome, pour obtenir de l’empereur la confirmation du titre de roi, que son père lui avait légué. Les Juifs, qui le haïssaient à cause de la cruauté dont il avait donné des marques au début même de son gouvernement, envoyèrent à Rome une délégation composée de cinquante membres influents, pour protester auprès d’Auguste et pour le conjurer de casser le testament. Par leur incrédulité, les compatriotes du Sauveur s’opposaient aussi, autant qu’ils le pouvaient, à ce qu’il régnât sur eux. Bientôt nous les entendrons s’écrier, répudiant le Messie et reniant toute leur histoire religieuse : « Nous n’avons pas d’autre roi que César[668] ».
La seconde partie de la parabole décrit ce qui eut lieu après le retour du prince, devenu roi, et muni de pleins pouvoirs, comme le sera Jésus, quand il reviendra, à la fin des temps, dans son état de gloire et de toute-puissance royales.
Et il arriva qu’à son retour, après avoir pris possession du royaume, il ordonna qu’on appelât les serviteurs auxquels il avait donné l’argent, pour savoir comment chacun l’avait fait valoir. Le premier vint, et dit : Seigneur, ta mine a produit dix mines. Et il lui dit : C’est bien, bon serviteur ; parce que tu as été fidèle en peu de chose, tu auras puissance sur dix villes. Le second vint, et dit : Seigneur, ta mine a produit cinq mines. Et il lui dit : Et toi, sois établi sur cinq villes. Un autre vint, et dit : Seigneur, voici ta mine, que j’ai tenue enveloppée dans un mouchoir, car je t’ai craint, parce que tu es un homme sévère ; tu enlèves ce que tu n’as pas déposé, et tu moissonnes ce que tu n’as pas semé. Il lui dit :. Je te juge par la propre bouche, méchant serviteur, tu savais que je suis un homme sévère, enlevant ce que je n’ai pas déposé, et moissonnant ce que je n’ai pas semé ; pourquoi donc n’as-tu pas mis mon argent à la banque, afin qu’à mon retour je le retirasse avec les intérêts ? Puis il dit à ceux qui étaient présents : Otez-lui la mine, et donnez-la à celui qui en a dix. Et ils lui dirent : Seigneur, il a dix mines. Je vous le dis, on donnera à celui qui a déjà, et il sera dans l’abondance ; mais, à celui qui n’a pas, on ôtera même ce qu’il a. Quant à mes ennemis, qui n’ont pas voulu que je règne sur eux, amenez-les ici, et tuez-les devant moi.
Un des premiers actes du nouveau monarque consista naturellement à exiger un règlement de comptes, de la part des serviteurs auxquels il avait confié les mines. La parabole abrège et ne cite que trois d’entre eux, par manière d’exemple. Ceux qui avaient fait valoir avantageusement leur dépôt sont félicités, et plus ou moins récompensés, selon l’industrie et l’activité qu’ils avaient déployées au service de leur maître. Le mauvais serviteur, qui essaye de se disculper en un langage arrogant, et qui ose même accuser le prince d’être non seulement un maître sévère, mais un accusateur inique[669], est réduit au silence par un argument ad hominem écrasant. Que n’avait-il donc songé à prêter son argent aux banquiers ? Sans exiger de lui le moindre travail, aurait rapporté des intérêts précieux.
Après avoir puni ou récompensé ses dix serviteurs selon leur conduite, le roi porte un terrible arrêt contre ceux de ses compatriotes qui lui avaient fait une opposition hostile, au moment de son départ. La sentence est majestueuse, sans appel, exécutée immédiatement, selon la pratique fréquente des contrées orientales. La parabole s’achève brusquement, après ces paroles effrayantes. C’est une prophétie très manifeste de la ruine de Jérusalem et de l’État juif, en châtiment de l’incrédulité irréductible de la plus grande partie de la nation.
Lorsqu’il eut donné cette grave instruction à ses amis et à ses ennemis, Jésus prit congé de Zachée et quitta Jéricho, pour entreprendre le dernier de tous ses voyages. Avant de raconter un éclatant miracle qu’il accomplit alors, nous avons à examiner rapidement deux petits problèmes exégétiques que soulèvent des apparences de contradiction entre les trois, évangélistes par lesquels il est raconté[670].
Le premier problème concerne le moment précis où le miracle fut opéré. Ce serait, d’après saint Matthieu et saint Marc, lorsque Jésus quittait Jéricho ; au contraire, selon saint Luc, lorsqu’il en approchait. De quel côté devons-nous chercher l’exactitude historique ? Il n’est pas inutile de remarquer, d’abord, que ce détail est tout à fait secondaire, et qu’il ne touche en rien au fond même du récit. Jésus a opéré un grand miracle de guérison auprès d’une des portes de Jéricho : voilà le fait essentiel, sur lequel les trois narrateurs sont d’accord. C’est très probablement à l’heure de son départ que nous devons placer la cure miraculeuse, comme le disent saint Matthieu, témoin oculaire, et saint Marc, témoin auriculaire. Saint Luc aura sans doute anticipé à dessein, parce qu’il avait à raconter ensuite l’épisode relatif à Zachée, auquel il attachait une plus grande importance. On a essayé aussi de concilier les deux narrations sur ce premier point, en rappelant, comme nous l’avons fait plus haut, qu’il existait alors, sous le nom de Jéricho, deux villes distinctes, situées à une certaine distance l’une de l’autre, l’antique cité cananéenne, plus au nord, et la ville nouvelle, agrandie, embellie par Hérode le Grand et par Archéläus, en sorte que le miracle a pu avoir lieu entre les deux localités, tandis que Jésus sortait de l’une pour pénétrer dans l’autre[671]. Mais cette solution nous paraît bien subtile.
Le second problème se rapporte au nombre des aveugles qui furent alors guéris par Notre-Seigneur. Saint Matthieu en signale deux ; les autres synoptiques n’en mentionnent qu’un seul, dont saint Marc cite même le nom : Bartimée. Plusieurs commentateurs anciens et modernes, rapprochant cette difficulté de la précédente, les ont résolues simultanément, en supposant que Jésus aurait rendu successivement la vue à trois aveugles auprès de Jéricho : à deux d’entre eux lorsqu’il pénétra dans la ville ; au troisième lorsqu’il s’en éloignait[672]. Mais c’est là une exagération évidente. La conciliation est cependant assez simple. Il y eut en réalité deux aveugles, comme l’affirme saint Matthieu. Ici comme à l’occasion des démoniaques de Gergésa[673], saint Marc et saint Luc se sont bornés à signaler le plus connu d’entre eux ; en agissant ainsi, ils ne contredisent pas plus le premier évangile, que celui-ci ne les contredit lui-même. Telle est la solution le plus communément admise par les exégètes croyants. Suivant une remarque très judicieuse, les écrivains sacrés ne font pas de « statistique officielle[674] » ; aucun d’eux n’a prétendu dresser la liste absolument complète des malades et des infirmes guéris par le Sauveur.
Nous avons décrit précédemment la région désolée que Jésus avait à traverser pour aller de Jéricho à Jérusalem. Actuellement, du moins, il la franchissait entouré d’une foule enthousiaste, au milieu de laquelle il s’avançait comme un vaillant capitaine, qu’aucun péril n’épouvante. Cette multitude, qui lui faisait déjà comme un cortège triomphal, se composait en grande partie de pèlerins, qui montaient aussi à Jérusalem pour y célébrer la fête de Pâque. Tout porte à croire que ce jour-là était un vendredi. Une semaine exactement devait s’écouler avant la passion et la mort du Sauveur.
À l’heure même où Jésus sortait de Jéricho, deux aveugles étaient donc assis au bord de la route de Jérusalem, tout auprès et en dehors de la porte, et imploraient l’aumône des passants. Entendant un bruit inaccoutumé de pas et de voix, ils demandèrent quel était le motif de ce concours extraordinaire. Quand on leur eut répondu que « Jésus de Nazareth » passait, en compagnie d’une foule nombreuse, ils se mirent à crier : « Ayez pitié de nous, fils de David ». En donnant ce nom à Notre-Seigneur, ils le reconnaissaient hautement comme le Messie. En effet, nous l’avons autrefois démontré, tel était alors le titre le plus populaire du Christ[675]. Le changement que les deux aveugles faisaient ainsi subir d’eux-mêmes à la dénomination employée par la foule, est donc significatif. Ces malheureux avaient entendu parler d’infirmes semblables à eux-mêmes, auxquels Jésus avait rendu la vue, et ils comptaient sur sa compassion toute-puissante, pour recevoir de lui la même faveur.
Mais ceux qui tenaient la tête du cortège leur enjoignirent rudement de se taire, car ils ne voyaient en eux que de vulgaires mendiants, et ils craignaient, bien à tort, que Jésus ne fût importuné par leurs cris bruyants, qui troublaient l’harmonie de cette marche déjà presque triomphale. Loin de se laisser intimider par ces protestations, les deux infortunés criaient encore plus fort, de leur voix lamentable et monotone : « Seigneur, ayez pitié de nous. Fis de David ». Cette occasion de recouvrer la vue était trop précieuse, pour qu’ils ne missent pas tout en œuvre afin d’en profiter. Autrefois, Jésus ne manquait guère de protester en pareil cas, et d’imposer le silence à ceux qui proclamaient ainsi publiquement sa dignité de Messie[676]. Maintenant il laisse faire, et il accepte l’hommage qui lui était ainsi rendu. N’allait-il pas à Jérusalem, nous venons de le dire, avec l’intention bien arrêtée d’y faire son entrée solennelle en qualité de Messie ? C’est pourquoi, lorsqu’il entendit ces cris de détresse, il s’arrêta et ordonna qu’on fît approcher de lui les deux infirmes. La foule s’adoucit, en voyant qu’il s’intéressait vivement à leur sort, et, cessant de les rudoyer, elle leur adressa elle-même des paroles de sympathie : « Ayez confiance, leur dit-elle ; levez-vous, il vous appelle ». Ils ne se le firent pas répéter deux fois. Saint Marc, avec sa précision habituelle, fait remarquer que Bartimée, le plus connu d’entre eux, jeta de côté, pour marcher plus vite, la pièce d’étoffe qui lui servait de manteau, et vint « en sautant », auprès de Jésus, tant étaient vifs son empressement et sa joie.
Pour exciter davantage leur foi, Notre-Seigneur leur demanda : « Que voulez-vous que je vous fasse ? » De toute leur âme ils s’écrièrent : « Rabboni (Maître)[677], que nous voyions ! » Ému de compassion[678], le divin thaumaturge toucha leurs yeux, en disant : « Allez, votre foi vous a sauvés ». La vue leur fut aussitôt rendue. Avec quel amour ne durent-ils pas jeter sur Jésus leur premier regard ! Pour lui mieux témoigner leur reconnaissance, ils se mêlèrent, en bénissant Dieu, au cortège qui raccompagnait à la cité sainte, et la foule entière s’associa à leur action de grâces.
Lorsque Jésus fut arrivé à Béthanie, qui se trouve sur la route de Jéricho à Jérusalem, il s’y arrêta et alla jouir de l’hospitalité affectueuse de ses amis, Lazare, Marthe et Marie. De plusieurs passages des deux premiers évangiles[679], il résulte que, durant cette dernière semaine de sa vie, il passait d’ordinaire la plus grande partie du jour dans le temple, et revenait le soir à Béthanie, ou sur le mont des Oliviers, pour y passer la nuit.
C’est dans ce paisible village qu’eut lieu, probablement dès le lendemain de l’arrivée du Sauveur, l’épisode remarquable que saint Jean raconte de concert avec saint Matthieu il saint Marc[680]. D’après la place que les deux premiers synoptiques semblent attribuer à cet incident, on serait tenté de reculer sa date jusqu’au mardi soir de la Semaine sainte, à l’avant-veille de la Pâque. Mais une note très précise, par laquelle saint Jean ouvre son récit, restitue aux événements leur ordre chronologique véritable. « Six jours avant la Pâque, dit cette note, Jésus vint à Béthanie, où était mort Lazare, que Jésus ressuscita ». Les solennités pascales commençaient le soir du 14 nisan. En remontant de six jours en arrière, on obtient le 8 nisan. Il est vrai que, malgré sa clarté apparente, l’indication de saint Jean présente une difficulté réelle, car nous ne savons pas s’il a fait entrer en ligne de compte le jour de l’arrivée à Béthanie et le premier jour de la fête. Néanmoins, d’après des calculs que nous aurons à faire ultérieurement, nous verrons que l’entrée triomphale de Jésus à Jérusalem ayant eu lieu un dimanche, et, ajoute saint Jean[681], le lendemain du repas et de l’onction de Béthanie, ces deux derniers faits sont par là même fixés au samedi[682]. Comme les voyages étaient interdits le jour du sabbat, c’est le vendredi précédent, dans la soirée, que Notre-Seigneur serait arrivé à Béthanie. Du vendredi au jeudi soir 14 nisan, on compte précisément six jours. Saint Matthieu et saint Marc ont donc retardé à dessein la mention du repas et de l’onction, pour la rattacher à la trahison de Judas, racontée par eux immédiatement après, et à laquelle la pieuse prodigalité de Marie, sœur de Lazare, servit de motif déterminant. En effet, le traître, exaspéré par un acte que son avarice regardait comme une dépense extravagante, et par le reproche cependant très doux de son Maître, alla, immédiatement après le festin, s’entendre avec les membres du sanhédrin, et leur faire son infâme proposition.
En ce jour de sabbat, Jésus fut donc invité avec ses apôtres à un dîner d’apparat, dans la maison d’un certain Simon, qui portait le surnom de Lépreux, et au sujet duquel nous ne savons rien de bien positif. On a supposé, avec beaucoup de vraisemblance, qu’il aurait été guéri de la lèpre par Jésus lui-même, dont il serait devenu le fervent disciple. Mais c’est sans raison sérieuse qu’on a fait de lui le père de Lazare et de ses sœurs, ou le mari de Marthe. Du moins, il était lié d’une étroite amitié avec Lazare, Marthe et Marie ; c’est pour cela que Lazare était le principal convive après Notre-Seigneur, et que Marthe, toujours active, s’était chargée du service de la table et jouait le rôle de maîtresse de maison.
Marie aussi va manifester une fois de plus sa nature aimante et son dévouement au divin Maître. Pendant le repas, elle passa derrière les divans sur lesquels les convives étaient à demi étendus[683], tenant entre ses mains un de ces flacons d’albâtre, au col étroit, et allongé, dans lesquels les anciens conservaient les parfums précieux[684]. Ce vase contenait une livre entière, — l’équivalent de près de 330 gr. — d’huile du nard le plus authentique, comme le fait remarquer très expressément saint Marc[685]. Le nard, dont le nom est emprunté au sanscrit, la langue de son pays d’origine[686], l’Inde orientale, est une petite plante de la famille des Valérianées[687], dont la racine, les feuilles et l’épi fournissent le parfum liquide du même nom, qui était très apprécié des anciens[688].
S’étant approchée respectueusement de Jésus, Marie brisa le goulot fragile de son vase d’albâtre et en versa le contenu, en partie sur la tête, en partie sur les pieds du Maître bien-aimé. Elle essuya ensuite ces pieds sacrés avec ses cheveux, comme avait fait autrefois la pécheresse[689]. La maison entière, rapporte saint Jean, qui assistait à cette scène touchante, fut remplie de l’odeur exquise du parfum.
Cet acte, si noble et si généreux, n’aurait dû trouver que des admirateurs. Et pourtant, il fut sévèrement critiqué par plusieurs des disciples du Sauveur, qui ne virent en lui qu’une prodigalité inutile, et qui échangèrent entre eux[690] des murmures de blâme. Judas Iscariote, qui remplit alors le triste rôle d’instigateur, s’enhardit même jusqu’à dire : « Pourquoi n’a-t-on pas vendu ce parfum trois cents deniers, qu’on aurait donnés aux pauvres ? » Trois cents deniers, environ 250 francs de notre monnaie : c’était pour cette époque une somme considérable, presque le prix du travail d’un journalier pendant une année entière[691]. Ce trait aussi est en parfaite conformité avec ce que nous savons par ailleurs de la valeur que les anciens attachaient à leurs parfums préférés. Pline[692] en mentionne, que l’on payait quatre cents deniers la livre. Du reste, Judas s’y connaissait, ainsi qu’il ressort d’une réflexion insérée ici par saint Jean, et qui révèle le caractère absolument odieux de son langage : « Il disait cela, non parce qu’il se souciait des pauvres, mais parce qu’il était un voleur, et qu’ayant la bourse, il prenait ce qu’on y méttait ». Le traître abusait donc indignement de la confiance que Jésus lui avait témoigné ? en faisant de lui le trésorier du collège apostolique, « Il était un voleur » vulgaire. Tel est le vrai mot que explique tout, et saint Jean n’hésite pas à le prononcer. Or, comment un voleur, à l’esprit bas et sordide, qui regardait comme un tort fait à lui-même la royale prodigalité de Marie, aurait-il été capable d’apprécier les générosités de l’amour ? La bourse de Judas, le vase d’albâtre de Marie ; les trois cents deniers que valait le parfum, les trente deniers pour lesquels Judas vendit son Maître : quels saisissants contrastes !
Jésus, qui avait entendu ces étranges murmures, prit aussitôt la défense de Marie, et protesta avec calme, mais en même temps avec fermeté, contre cette misérable étroitesse de vues, qui avait empêché quelques-uns de ses apôtres de comprendre qu’en dehors des devoirs quotidiens de la charité, il existe des circonstances exceptionnelles, où la piété demande à se manifester librement, largement. « Laissez-la, dit-il ; pourquoi lui causez-vous de la peine ? Elle a fait une bonne œuvre à mon égard. Car vous aurez toujours des pauvres avec vous, et, quand vous voudrez, vous pourrez leur faire du bien ; mais moi, vous ne m’aurez pas toujours. Ce qu’elle a pu, elle l’a fait ; elle a d’avance embaumé mon corps pour la sépulture ». Le Sauveur loue donc sans réserve la noble conduite de Marie, en même temps qu’il en révèle le symbolisme remarquable. Il laisse aux pauvres leurs droits, qu’il a toujours fidèlement reconnus ; mais ses droits à lui ne sont pas moins réels, surtout dans les circonstances où il se trouve actuellement. Ses amis auront le temps de témoigner aux pauvres leur sympathie active ; il ne leur en reste que très peu pour l’honorer personnellement et lui témoigner leur affection. Pourquoi donc voient-ils avec déplaisir l’hommage si délicat qu’on vient de lui rendre[693] ? Mais l’acte de Marie était plus qu’un affectueux hommage. À son insu, sous l’influence d’une inspiration divine, la pieuse amie de Jésus lui avait rendu par anticipation les honneurs funèbres. En effet, nous le verrons à l’occasion de l’ensevelissement de Jésus, en Orient, les familles riches oignaient d’huiles parfumées les corps de leurs défunts, et les entouraient de linges tout imprégnés de substances aromatiques[694].
À l’éloge, qui était en même temps une apologie, le Sauveur joignit une récompense, dont l’effet dure encore et durera jusqu’à la fin des siècles : « En vérité je vous le dis, partout où sera prêché cet évangile, dans le monde entier, on racontera aussi, en mémoire de cette femme, ce qu’elle a fait ». Il y a, dans cette phrase solennelle, une double prophétie : l’une d’ordre général, annonçant que l’évangile de Jésus sera prêché dans tout l’univers ; l’autre, personnelle, promettant à Marie une gloire à laquelle son humilité était loin de s’attendre, la gloire de voir son nom à jamais associé à celui du Sauveur dans la prédication de l’évangile. Ainsi la soeur de Lazare, en rendant un hommage public à celui dont elle-même et les siens avaient reçu tant de bienfaits, s’élevait, sans le savoir, un monument éternel de gloire.