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Période VI : Depuis la fête de la dédicace jusqu’à l’entrée triomphale de Jésus à Jérusalem.

C’est une période d’environ trois mois, qui va du milieu de décembre au commencement d’avril. Nous ne possédons sur elle que des renseignements imparfaits ; qui ont été relatés, les uns par saint Jean, les autres par les synoptiques. Ceux qui sont parvenus jusqu’à nous ont du moins une valeur toute spéciale, non seulement parce qu’ils servent de conclusion à la vie publique du Sauveur, mais aussi à cause de leur importance directe. Tel est le cas pour le discours que nous allons entendre tout d’abord, et aussi pour la résurrection de Lazare.

Chapitre I : Jésus se rend un dernier témoignage dans le temple de Jérusalem ; puis il se retire de l’autre coté du Jourdain.

Tout est propre au quatrième évangile dans ce passage (Joan., x, 22-42).

Deux mois seulement s’étaient écoulés depuis le dernier séjour de Notre-Seigneur à Jérusalem, lors de la fête des Tabernacles. Nous le retrouvons dans la ville sainte à l’occasion d’une autre solennité religieuse, qui était très populaire chez les Juifs, bien qu’elle ne fût que de second ordre et de date relativement récente. On la nommait la Dédicace[568], parce qu’elle commémorait la purification solennelle que Judas Machabée avait faite du temple en l’année 165 avant notre ère, en amende honorable de la profanation sacrilège dont le roi de Syrie, l’impie Antiochus Épiphane, s’était rendu coupable trois ans auparavant[569]. On la nommait aussi la fête des Lumières[570], à cause des joyeuses illuminations dont elle était accompagnée, non seulement à Jérusalem, mais dans toute la Palestine. On la célébrait le 25 kislev, c’est-à-dire dans la seconde moitié du mois de décembre. Cette date explique pourquoi l’évangéliste nous montre Jésus, non pas, comme d’ordinaire, dans les cours du temple, mais sous la galerie couverte que l’on appelait le portique de Salomon, parce que, d’après une ancienne tradition, c’était un reste du majestueux édifice bâti par ce grand roi. Il était situé dans la partie la plus orientale des constructions, et donnait accès à la cour dite des Femmes[571], La Dédicace n’exigeait pas un pèlerinage à Jérusalem, comme les fêtes de Pâque, de la Pentecôte et des Tabernacles ; mais Jésus avait quitté définitivement la Galilée, et il tenait à faire dans le temple ses dernières révélations.

Dès qu’on l’eut reconnu, il fut entouré de Juifs nombreux, qui lui barrèrent en quelque sorte le passage[572], voulant à toute force obtenir de lui la réponse précise qu’ils désiraient. Ils lui demandèrent rudement, — car c’étaient des adversaires déclarés, comme l’indique habituellement le nom de « Juifs » dans l’évangile selon saint Jean — : « Jusques à quand tiendrez-vous notre esprit en suspens ? Si vous êtes le Christ, dites-le nous clairement ». Ce langage dénote une vive impatience, mais une impatience hostile, qui n’avait qu’un but : celui d’arracher à Jésus quelque déclaration compromettante. C’est pour cela qu’ils lui demandent une réponse nette et franche. Il va leur dire, en toute sincérité, qu’il leur avait depuis longtemps manifesté sa nature et son rôle. Et cependant, il était vrai qu’en dehors du cercle apostolique. Jésus ne s’était ouvertement dévoilé comme le Messie qu’à la Samaritaine et à l’aveugle-né[573]. Nous l’avons répété plus d’une fois, la fausse représentation que la grande masse des Juifs se faisait alors du rédempteur et de ses fonctions avait contraint Notre-Seigneur de voiler jusqu’à un certain point sa dignité. De plus, ses relations avec ses compatriotes, surtout avec les habitants de Jérusalem, lui avaient démontré depuis longtemps qu’ils s’obstinaient à ne pas croire en lui, malgré ses miracles et ses révélations. C’est donc comme à des ennemis qu’il va répondre. Il leur rappellera brièvement ses affirmations antérieures, ses actions d’éclat, et aussi leur incrédulité, dont rien ne pouvait triompher. Voici la première partie de son petit discours :

Je vous parle, et vous ne me croyez pas. Les œuvres que je fais au nom de mon Père rendent elles-mêmes témoignage de moi. Mais vous ne croyez point, parce que vous n’êtes pas de mes brebis. Mes brebis écoutent, ma voix, et je les connais, et elles me suivent. Je leur donne la vie éternelle, et elles ne périront jamais, et personne ne les ravira de ma main. Ce que mon Père m’a donné est plus grand que toutes choses, et personne ne peut le ravir de la main de mon Père. Moi et le Père, nous ne sommes qu’un[574].

Ces Juifs orgueilleux, qui ont pressé Jésus, avec une insolence visible, de leur déclarer nettement ce qu’il est, peuvent être maintenant satisfaits, car il vient d’affirmer non seulement son caractère messianique, mais sa divinité, avec autant de clarté que de vigueur, et en même temps avec un noble calme, qui contraste avec leur impatience haineuse. Quelle richesse de pensées, dans ces quelques lignes ! Jésus pouvait rappeler à ses adversaires l’allégorie du Bon Pasteur, qu’il avait proposée deux mois auparavant, dans ce même temple. Personne ne l’avait oubliée, tant elle avait impressionné tous ceux qui l’avaient entendue[575]. Les derniers mots, « Moi et mon Père nous sommes un », signifient, d’après toute la force du texte grec[576], une seule chose, une substance identique, un Dieu unique. Voilà le dogme fondamental du christianisme, énoncé dans les termes les plus simples et les plus catégoriques. C’est bien ici le point culminant de la prédication de notre Seigneur Jésus-Christ. Il va bientôt quitter la terre ; mais, auparavant, il aura déclaré sa divinité en termes aussi lumineux que le jour.

Que vont faire maintenant ceux d’entre les Juifs qui s’étaient montrés si empressés de savoir exactement qui il était ? Vont-ils lui demander d’autres explications ? Ils s’en garderont bien, et c’était d’ailleurs inutile, car ils ont parfaitement compris la portée de sa parole. Le reconnaîtront-ils comme le Messie-Dieu ? Tout au contraire. Pour la seconde fois[577] ils ramassèrent des pierres, afin de le lapider sur place, comme s’il eût été un blasphémateur public. Désormais, en effet, ils ne sauront lui opposer d’autre argument que celui de la violence brutale et criminelle.

Tenant tête à l’orage avec une majesté toute divine, Jésus leur dit, en recourant à une ironie très fine : « Je vous ai montré beaucoup de bonnes œuvres, venant de mon Père ; pour laquelle de ces œuvres me lapidez-vous ? » Ses miracles étaient indéniables ; la manière dont il les rattache à la toute-puissance de son Père rend leur autorité plus incontestable encore. Néanmoins, ces œuvres merveilleuses, uniques dans l’histoire du monde, qui auraient dû conduire tous les hommes à celui qui les avait accomplies, ne servaient qu’à rendre plus âpre la haine de ses ennemis. Ils répondirent : « Ce n’est pas pour une bonne œuvre que nous vous lapidons, mais pour un blasphème, et, parce qu’étant homme, vous vous faites Dieu ». Ils refusaient donc dédaigneusement de reconnaître qu’ils étaient dans leur tort en voulant attenter à ses jours. Mais ils avaient parfaitement compris le sens de ses paroles. Toujours admirablement calme, le divin Maître va compléter sa révélation, et prouver, d’abord par un raisonnement emprunté à la Bible, qu’il a strictement le droit de se dire Fils de Dieu. Il reprit donc :

N’est-il pas écrit dans votre loi[578] : J’ai dit : Vous êtes des dieux ? Si elle appelle dieux ceux à qui la parole de Dieu a été adressée (et l’Ecriture ne peut être détruite), comment dites-vous à celui que le Père a sanctifié et envoyé dans le monde : Tu blasphèmes, parce que j’ai dit : Je suis le fils de Dieu ? Si je ne fais pas les œuvres de mon Père, ne me croyez pas. Mais, si je les fais, et si vous ne voulez pas me croire, croyez à mes œuvres, afin que vous connaissiez et que vous croyiez que le Père est en moi, et moi dans le Père[579].

Étant donnée l’inspiration des saints Livres, l’argument est très simple et très concluant. Dans un passage des Psaumes[580], le Seigneur, s’adressant, lui-même à des juges d’Israël régulièrement constitués, ne craint pas de les appeler dieux, parce qu’ils participaient en un sens à l’autorité divine. Mais qu’étaient ces simples fonctionnaires, à côté de Jésus, que Dieu le Père avait manifestement établi son ambassadeur et son représentant, déclaré son Fils et son Oint, par des miracles qui attestaient incontestablement sa nature et sa dignité ? Le nom de Dieu ne lui convenait-il pas mille fois davantage ?

Si Notre-Seigneur, par son attitude royale et sa parole lumineuse, fit tomber encore, ce jour-là, les pierres des mains de ses ennemis, il ne réussit pas, tant s’en fallait, à éteindre leur haine, devenue de plus en plus farouche. Ils auraient voulu tout au moins se saisir de lui, pour l’entraîner devant le sanhédrin et l’accuser de blasphème. Mais il s’échappa, et disparut dans la foule, comme dans une circonstance précédente[581]. Néanmoins, il jugea bon de quitter pour un temps la ville, où tout ministère lui aurait été impossible en de telles conditions — l’hostilité de ses ennemis étant maintenant à son comble —, et il alla chercher un refuge en Pérée, où nous l’avons vu faire récemment un rapide séjour.

Les trois derniers mois de sa vie publique se passèrent presque entièrement dans cette région tranquille, où elle avait été inaugurée[582]. Les pharisiens n’y jouissaient que d’une influence médiocre, et ils ne vinrent pas troubler son repos. Il y fut accueilli très favorablement, car le souvenir du témoignage que le précurseur lui avait rendu dans ces parages était encore vivant. De nombreux habitants de la région vinrent donc à lui, et ils disaient, pour expliquer cette démarche : « Jean n’a fait aucun miracle ; mais tout ce que Jean a dit de celui-ci était vrai ». Ils indiquaient par là-même les deux motifs qui avaient déterminé leur foi en Jésus comme au Messie promis : d’un côté, ses nombreux miracles ; de l’autre, la vérité, démontrée par les faits, de l’appréciation que Jean-Baptiste, ce saint personnage, avait portée sur lui.

Chapitre II : La résurrection de Lazare et ses conséquences immédiates.

Passages correspondants : Joan., x, 1-56.

Ce miracle est, de l’aveu à peu près unanime des commentateurs et des théologiens, le plus grand de tous ceux que notre Seigneur Jésus-Christ a accomplis durant sa vie publique. « Un mort de quatre jours est rendu à la vie par une simple parole. Le fait se passe aux portés de Jérusalem et est constaté par de nombreux témoins, dont beaucoup étaient hostiles au thaumaturge. Il a aussitôt de graves conséquences : d’une part, la gloire de Jésus est manifestée et des Juifs nombreux croient en lui ; d’autre part, ses ennemis redoublent, pour ce motif même, de haine et de fureur, et ils accélèrent l’exécution de leurs projets sanguinaires. La narration, unique en son genre dans les évangiles, est vraiment digne du sujet… Aucun autre miracle du Sauveur n’a été raconté d’une manière si complète, avec tous ses détails principaux et accessoires. La beauté, la fraîcheur de la narration sont incomparables. Nulle part ailleurs, chez les biographes de Jésus, l’art de la composition n’est aussi parfait, aussi visible jusque dans les moindres traits. Les personnages surtout sont admirablement dessinés : Jésus, qui nous apparaît si divin, si humain, si aimant ; l’apôtre Thomas, avec sa sombre mais courageuse parole ; Marthe et Marie, avec les nuances les plus fines de leurs caractères dissemblables ; les Juifs, dont plusieurs ne s’attendrissent pas même en face des larmes du Sauveur et de la plupart des assistants. Lazare seul est laissé dans l’ombre[583] ».

La véracité transparente du récit ne le cède en rien à sa beauté. Vingt détails minutieux, qu’on n’aurait guère pu songer à inventer, démontrent que le narrateur est un témoin oculaire, digne de foi, qui raconte ce qu’il a vu de ses yeux et entendu de ses oreilles. « Chaque démarche et chaque mouvement du Fils de Dieu, sa parole, son frissonnement, son émotion, ses larmes, tout ce qu’il a de plus intime…, est demeuré ineffaçable dans le cœur[584] » de l’écrivain sacré, qui nous l’a transmis avec une scrupuleuse fidélité. La date du prodige n’est pas indiquée ; mais, de la place qu’il occupe dans le quatrième évangile, il résulte qu’il eut lieu entre la fête de la Dédicace et la dernière Pâque de la vie de Notre-Seigneur.

Les circonstances préliminaires sont assez longuement exposées. Jésus était depuis quelque temps en Pérée, lorsque un messager vint à lui de Béthanie en toute hâte, lui apportant une triste nouvelle. « Seigneur, lui faisait-on dire, voici que celui que vous aimez est malade ». L’ami si tendrement aimé[585] était Lazare[586], frère de cette Marthe et de cette Marie que saint Luc nous montrait naguère[587] pieusement empressées, chacune à sa manière et selon sa nature, autour du divin Maître. Sa maladie, dont le genre n’est pas spécifié et qui paraît avoir duré depuis quelque temps, prit tout à coup un aspect dangereux. C’est alors que Marthe et Marie, dans leur angoisse, envoyèrent à Jésus leur appel pressant, quoique indirect et discret, qui manifeste tout ensemble leur confiance entière et leur exquise délicatesse. Le thaumaturge tout-puissant qui aimait, leur frère et qui avait guéri tant de malades, allait-il le laisser mourir ? Mais, comme la mère du Sauveur à Cana[588], elles n’insistent pas ; elles se bornent à signaler le danger de mort où se trouve Lazare.

La réponse que Jésus leur fit transmettre par leur envoyé était consolante au fond, mais équivoque. « Cette maladie n’est point à la mort, dit-il ; elle est pour la gloire de Dieu, afin que le Fils de Dieu soit glorifié par elle ». Ces mots semblaient signifier que Lazare ne mourrait pas de son mal actuel, et c’est ce sens que les apôtres durent leur donner, lorsqu’ils les entendirent. Mais Notre-Seigneur, en les prononçant, avait en vue le but final de la maladie, c’est-à-dire la gloire que la mort passagère de son ami procurerait à Dieu, et aussi au thaumaturge lui-même. Tout pour la gloire de son Père : c’était là une des devises du Christ. La réflexion de l’évangéliste, « Jésus aimait Marthe, et sa sœur Marie, et Lazare », montre que le Sauveur était loin de demeurer indifférent au péril du malade et au chagrin de ses sœurs. S’il resta deux jours encore en Pérée après avoir reçu le douloureux message, c’était, comme nous l’avons constaté à mainte reprise, parce qu’il ne devançait jamais l’heure fixée par la volonté de son Père céleste[589]. Sa science surnaturelle lui avait d’ailleurs révélé que Lazare devait être déjà mort au moment où on lui annonça que sa vie était eu danger. En effet, Marthe dira bientôt, au moment de la résurrection de son frère, que le décès remontait à quatre jours. Or, en additionnant le temps nécessaire au messager pour aller de Béthanie en Pérée (une journée), les deux jours pendant lesquels Jésus demeura encore dans cette province, et la journée qu’il lui fallait à lui-même pour venir à Béthanie, on acquiert la preuve que Lazare avait rendu le dernier soupir peu de temps après le départ de l’envoyé.

Les deux jours écoulés, Jésus dit à ses apôtres : « Retournons en Judée ». Les disciples s’étaient rendu compte par eux-mêmes des périls sérieux qui menaçaient leur Maître à Jérusalem et dans la région voisine. Aussi, lorsqu’il leur fit part de son projet de rentrer en Judée, lui adressèrent-ils de respectueuses et affectueuses remontrances. « Maître, dirent-ils, les Juifs cherchaient à vous lapider, et vous retournez là ? » Par quelques bonnes paroles, dont les termes figurés sont faciles à comprendre, il s’efforça de calmer leurs craintes. « Le jour n’a-t-il pas douze heures ? leur répondit-il. Si quelqu’un marche pendant le jour, il ne se heurte point, parce qu’il voit la lumière du monde ; mais s’il marche pendant la nuit, il se heurte, parce qu’il n’y a pas de lumière en lui ». Les douze heures en question représentent l’ensemble de la vie de Jésus, plus spécialement la durée de son ministère public. Actuellement, bien que pour lui le jour approche de sa fin, il marche en pleine lumière et n’a pas à redouter les embûches de ses ennemis. Dieu est avec lui et le protège. Son heure n’est pas encore venue, et il peut sans inconvénient se rapprocher de Jérusalem.

Il ajouta, en employant encore un langage métaphorique : « Lazare, notre ami, s’est endormi ; mais (je vais là-bas) pour le tirer du sommeil ». Les apôtres interprétèrent cette parole à la lettre, et ils répondirent candidement : « Seigneur, s’il dort, il sera sauvé ». Souvent, en effet, comme l’expérience le démontre, dans les maladies graves le retour du sommeil est un heureux présage de guérison. Les vieux rabbins, qui s’occupaient parfois de médecine, ne manquent pas de signaler ce fait parmi les dix symptômes qu’ils jugeaient favorables[590], La méprise des apôtres était donc assez naturelle. Et pourtant, plusieurs d’entre eux auraient pu se rappeler qu’autrefois, chez Jaïre, Jésus avait donné le nom de sommeil à une mort qui devait être promptement suivie d’une résurrection[591]. Le Sauveur s’empressa de mettre fin à leur erreur, en disant clairement : « Lazare est mort ». Puis, en quelques mots, il leur fit envisager une heureuse conséquence qui devait résulter pour eux de cette mort : « Je me réjouis, à cause de vous, de ce que je n’étais pas là, afin que vous croyiez. Mais allons auprès de lui ». Le prodige merveilleux qu’il allait accomplir en présence de ses apôtres fera grandir leur foi ; et cet accroissement n’était pas inutile, si l’on réfléchit que, dans quelques semaines, ils se trouveront, désolés, en face du sépulcre de leur Maître bien-aimé.

Thomas, voyant que Jésus était décidé à retourner en Judée, dit aux autres disciples : « Allons, nous aussi, et mourons avec lui ». Les Douze connaissaient la haine mortelle des Juifs pour le Sauveur, et ils ne doutaient pas qu’elle ne dût rejaillir sur eux ; mais ils acceptaient tout d’avance, avec un amour généreux. Cependant Thomas nous apparaît ici avec un tempérament sombre, qui voit les choses en noir. L’assertion pourtant si nette de Jésus ne l’a pas convaincu ; il croit tous les membres du collège apostolique voués infailliblement à un prochain martyre.

Notre-Seigneur quitta donc de nouveau la Pérée avec ses disciples intimes, franchit le Jourdain, gravit le massif montagneux qui sépare ce fleuve de Jérusalem et atteignit Béthanie, après une fatigante journée de marche. Il s’arrêta à l’entrée du village, à quelque distance de la maison de Lazare et de ses sœurs. Le bourg de Béthanie était situé, comme le note très exactement l’évangéliste[592], à quinze stades, c’est-à-dire à un peu moins de trois kilomètres de Jérusalem[593], à l’endroit où il se trouve encore aujourd’hui. Mais il a perdu son ancien nom, car on l’appelle, en arabe, El-Azarieh, en souvenir du plus illustre de ses habitants. Bâti à mi-côte, sur le versant oriental du mont des Oliviers, dans un petit coin tranquille, entouré d’amandiers, de caroubiers, d’oliviers et de figuiers, il ne manque pas de charmes, et il convenait à merveille, par sa tranquillité, pour offrir à Jésus un lieu de repos, lorsqu’il venait a Jérusalem pour assister aux fêtes religieuses. Ce n’est plus, de nos jours, qu’un hameau assez misérable, dont les trente ou quarante maisons, massives et grossières, sont habitées par environ trois cents Arabes musulmans. Une ruine considérable le domine. Très probablement ce n’est là qu’un reste de la tour qui servait à fortifier le monastère bâti autrefois dans le voisinage du sépulcre[594]. La petite salle hypogée dans laquelle on descend par un mauvais escalier de vingt-six marches, à une petite distance de la tour, et qu’on désigne comme le tombeau de Lazare, mérite-t-elle vraiment ce nom ? Cette question est discutée. Ce qui est certain, c’est que, dès le ive siècle, on vénérait à Béthanie une crypte que l’on croyait avoir été témoin de la résurrection de Lazare, et que l’on construisit au-dessus d’elle une église signalée par de nombreux pèlerins.

Lorsque Jésus se présenta devant Béthanie, son ami était mort depuis quatre jours, et, suivant l’ancien usage de l’Orient, on avait procédé aux funérailles peu d’heures après le décès. Des Juifs nombreux, dont la plupart étaient sans doute venus de Jérusalem, entouraient alors Marthe et Marie, pour leur offrir les condoléances accoutumées. « De tout temps les Juifs, formalistes comme tous les Orientaux, ont eu leur étiquette de deuil, rigoureusement suivie. Au retour de la procession funèbre, les deux sœurs, rentrées chez elles, s’assirent à terre, les pieds nus, là tête voilée, et les visites de condoléance commencèrent. Leurs amis, assis auprès d’elles, manifestaient leur sympathie par de profonds soupirs, mats sans rien dire, à moins qu’elles ne proférassent elles-mêmes quelques paroles ; ainsi le veut l’usage. Les sept premiers jours surtout étaient consacrés aux visites, et considérés comme une période de deuil plus solennel[595] ». La présence de tous ces visiteurs à Béthanie était providentielle, car elle allait procurer à la résurrection de Lazare des témoins d’autant plus incontestables, que plusieurs d’entre eux, nous le verrons, étaient hostiles au thaumaturge.

Dès que Marthe eut appris l’arrivée de Jésus, elle accourut à sa rencontre, sans avertir Marie, qu’elle laissa auprès des visiteurs. On a depuis longtemps remarqué que le caractère des deux sœurs, tel qu’il se dégage de la scène racontée ici par saint Jean, est tout à fait le même que dans la petite narration si vivante que saint Luc nous a exposée plus haut. Ici, nous avons bien la même Marthe, à l’activité ardente, à la nature plus extérieure ; nous aurons aussi la même Marie, plus calme et plus réservée au dehors, mais plus intime. Lorsque Marthe eut rejoint Notre-Seigneur, entre elle et lui s’engagea un dialogue touchant, remarquable à tous les points de vue. Elle voudrait, mais sans le dire en termes ouverts, faire entendre à son divin ami qu’il peut ressusciter son frère. Jésus semble affecter de ne pas comprendre ce côté spécial, intéressé, de la question, car il veut, selon son habitude, préparer et faire mériter le miracle, en excitant la foi. Ils se disent donc des choses générales, que Marthe, malgré sa subtilité, ne parvient pas à rendre particulières dans le sens qu’elle désirait.

Elle ouvrit elle-même l’entretien, en disant à Jésus, avec l’accent d’une profonde tristesse : « Seigneur, si vous aviez été ici, mon frère ne serait pas mort ». En parlant ainsi, ce n’est pas une plainte qu’elle exprimait, mais un douloureux regret ; car il lui paraissait impossible que Jésus, s’il était arrivé à temps, n’eût pas arraché Lazare à la mort. Elle ajouta, en développant l’acte de foi qu’elle avait si bien commencé : « Cependant, même maintenant — même après la mort de son frère —, je sais que tout ce que vous demanderez à Dieu, Dieu vous le donnera ». Tout sans exception ; par conséquent, ainsi qu’elle l’insinue avec une nouvelle délicatesse sous cette formule générale, même la résurrection de Lazare. Peut-être, cependant, comme l’ont pensé divers interprètes anciens et récents, l’idée que Marthe se faisait de la puissance de Jésus n’était-elle pas entièrement exempte d’imperfection. Elle semblerait supposer qu’il avait besoin d’implorer l’assistance divine, pour accomplir le grand miracle qu’elle lui demandait tacitement.

Le divin Maître lui répondit : « Ton frère ressuscitera ». Parole d’espérance sans doute, mais bien générale dans le cas présent, puisqu’elle pouvait désigner aussi bien la résurrection universelle, à la fin du monde, qu’une résurrection prochaine, opérée à l’aide d’un miracle. Aussi Marthe va-t-elle s’efforcer de la faire préciser davantage. « Je sais, dit-elle, qu’il ressuscitera au dernier jour ». La foi à la résurrection était alors très communément admise par les Juifs[596].

Mais ce n’est pas une résurrection si lointaine que le cœur de Marthe désirai ! en ce moment pour Lazare, Jésus, s’élevant tout à coup et entraînant son interlocutrice à des sphères supérieures, lui répliqua par une révélation grandiose, dont son prochain miracle attestera la parfaite vérité : « Je suis la résurrection et la vie. Celui qui croit en, moi, quand même il serait mort, vivra, et quiconque vit et croit en moi, ne mourra jamais ». Le quatrième évangile nous a conservé plusieurs paroles remarquables du Sauveur, commençant par la formule très accentuée « Je suis » : par exemple, « Je suis le pain de vie » ; « Je suis la lumière du monde, Je suis la voie, la vérité et la vie[597] ; » — mais aucune d’elles ne dépasse celle-ci en élévation, en importance théologique et en sublime beauté, surtout accompagnée qu’elle est d’un lumineux commentaire, qui signifie : La mort n’a pas de véritable empire sur ceux qui croient en moi ; celui qui a perdu la vie la retrouvera grâce à moi ; celui qui la possède ne la perdra jamais. Si le péché a introduit la mort ici-bas, Jésus l’a vaincue et refoulée. Les blessures faites par elle sont promptement guéries, car la vie des fidèles, qui semblait interrompue, brisée, refleurit dans un monde meilleur, où elle est vie plus que jamais.

« Crois-tu cela ? » ajouta Notre-Seigneur. Par cette apostrophe soudaine, il provoquait Marthe à faire un acte de foi explicite sur le dogme qu’il venait de lui révéler. Elle répondit fermement, sans la moindre hésitation : « Oui, Seigneur, je crois que vous êtes le Christ, le Fils du Dieu vivant, qui êtes venu dans ce monde. “Admirable profession de foi, qui rappelle celles que saint. Pierre avait faites autrefois à Capharnaüm et à Césarée de Philippe[598]. Cependant Marthe n’avait pas obtenu, du moins elle le pensait, la faveur qu’elle désirait si ardemment sans oser l’exprimer en termes ouverts. N’ayant plus rien à ajouter, elle s’éloigna, pour aller avertir sa sœur, qui ignorait l’arrivée de Jésus”. Le Maître est ici, et il t’appelle », lui dit-elle à voix basse, pour ne pas éveiller l’attention des assistants, dont plusieurs, elle le savait, étaient mal disposés à l’égard du Sauveur. Marie, tout émue, se leva immédiatement, et sortit de la maison pour rejoindre Notre-Seigneur. Les visiteurs, supposant qu’elle se rendait au sépulcre pour y épancher sa douleur, la suivirent par sympathie. La visite des tombeaux, surtout aux premiers jours qui suivent les funérailles, n’était pas moins dans les mœurs des anciens Juifs que dans les nôtres. En Orient, ce sont plus ordinairement les femmes qui la pratiquent. Elles passent parfois de longues heures au cimetière et s’abandonnent, sur la tombe de leurs proches, à toutes les manifestations de leur violente douleur[599].

À peine Marie fut-elle auprès de Jésus, qu’elle se jeta à ses pieds, en disant : « Seigneur, si vous aviez été ici, mon frère ne serait pas mort ». Déjà Marthe avait prononcé les mêmes paroles. C’est que les deux sœurs avaient dû échanger souvent entre elles cette réflexion douloureuse, aux derniers jours de la maladie de Lazare. L’émotion empêcha Marie d’en dire, davantage. Marthe, moins impressionnable et plus maîtresse d’elle-même, avait pu converser avec le Maître ; sa sœur, le cœur brisé, éclata en sanglots. Mais elle n’aura pas gémi en pure perte aux pieds du Sauveur. Les visiteurs aussi se mirent à pleurer à haute voix ; gagnés par ce qu’on a très justement appelé la contagion des larmes.

À cette vue, Jésus lui-même fut profondément ému. « Il frémit en son esprit, et il se troubla lui-même », remarque l’évangéliste, avec autant d’exactitude psychologique que de vigueur. Le mot grec qui correspond au premier de ces deux verbes[600] marque ici, comme dans les auteurs classiques, le mécontentement et l’indignation. Le substantif qui lui est associé[601] localise en quelque sorte ce mouvement de passion humaine, qu’il restreint à l’âme de Notre-Seigneur. Le trait suivant, « il se troubla lui-même », montre qu’il n’y avait rien de purement passif dans la sainte âme du Christ, et que toutes ses émotions demeuraient constamment sous son contrôle le plus absolu[602]. Quel fut le motif de ce frémissement douloureux et de ce trouble volontaire ? Les interprètes varient d’opinion sur ce point délicat. Plusieurs supposent, à la suite d’Origène et de saint Jean Chrysostome, que Jésus aurait été mécontent de s’être laissé saisir ainsi par l’émotion. Il est beaucoup plus naturel de croire que le Sauveur, touché par le profond chagrin qu’il voyait éclater autour de lui, s’indignait alors contre les puissances de divers genre — le démon, le péché, la mort, — qui ont apporté sur la terre tant de tristesses et de souffrances. En toute hypothèse, le voilà semblable à un vaillant guerrier, qui s’excite au combat contre la mort et le tombeau. Pour consoler Marthe, il avait eu recours à la parole ; il consolera Marie par l’action.

S’adressant aux deux sœurs, il demanda à être conduit au sépulcre dans lequel Lazare avait été enseveli : « Où l’avez-vous mis ? » « Venez et voyez », lui fut-il répondu. C’est bien dans ce langage laconique que s’exprime la profonde douleur. « Et Jésus pleura », lisons-nous ensuite dans le récit évangélique. Phrase émouvante, qui est certainement l’une des plus belles de toute la Bible. Cette fois, le verbe grec[603] dénote des pleurs muets et silencieux, par opposition aux sanglots de Marie et des Juifs[604]. Pourtant Jésus pleurera lui-même un jour à haute voix, à l’occasion du triste état moral de son peuple et des châtiments qui le menaçaient[605]. Le Verbe fait chair, on est heureux de le constater, ne se regardait pas comme étant au-dessus des larmes, qui manifestent, au fond, l’un des plus beaux côtés de la nature humaine.

Quelques-uns des Juifs qui faisaient partie de l’assistance dirent alors : « Voyez comme il l’aimait ! » D’autres, au contraire, firent une suggestion dure et odieuse : « Lui qui a ouvert les yeux de l’aveugle-né, ne pouvait-il pas faire que celui-ci ne mourût point ? » Recueillons du moins de leurs lèvres un aveu important : ils reconnaissent l’entière réalité de la guérison merveilleuse qui avait été officiellement constatée par les autorités religieuses, à Jérusalem même[606], et qui, après plusieurs mois, occupait encore l’opinion publique. Ils auraient pu citer les deux résurrections que Jésus avait opérées antérieurement ; mais elles remontaient à une date plus lointaine et elles avaient eu lieu en Galilée : pour ces deux motifs elles présentaient moins d’intérêt à des habitants de Jérusalem, qui pouvaient d’ailleurs les ignorer.

À cet instant, nouveau frémissement de la part du Sauveur, excité peut-être, cette fois, par ces murmures injurieux, qui dénotaient une haine implacable, interprétant à faux les sentiments les plus délicats. Le tombeau près duquel le divin Maître arriva bientôt est rapidement décrit. C’était un caveau de famille, creusé de main d’homme dans le rocher, analogue à ceux qu’on voit encore en grand nombre aux environs de Jérusalem. On y pénétrait tantôt de plein pied, par une ouverture horizontale[607], tantôt par un escalier ménagé verticalement[608]. Une grosse pierre en fermait l’entrée, afin d’empêcher les voleurs nocturnes de dépouiller les cadavres et les bêtes sauvages de les dévorer. Derrière la pierre, on trouvait d’ordinaire une salle plus ou moins spacieuse, dont les parois étaient munies de fours latéraux, pour recevoir les corps[609]. Quand la famille était nombreuse, le tombeau se composait parfois de plusieurs pièces, reliées entre elles par des couloirs souterrains[610].

« Otez la pierre », ordonna brièvement Jésus. On pressent le maître de la vie, dans ce commandement énergique. À ces mots Marthe, qui supposait que le Sauveur faisait seulement ouvrir le tombeau pour contempler une dernière fois les traits de son ami, ne put retenir l’expression d’une pudeur et d’une angoisse toutes fraternelles. « Seigneur, s’écria-t-elle, il sent déjà mauvais, car il y a quatre jours qu’il est mort ». Il répugnait à son affection de laisser constater par de nombreux témoins les ravages que la mort devait avoir produits sur le corps de son frère. On le voit, elle ne soupçonnait pas encore l’intention de Jésus, elle qui, cependant, venait de lui demander si visiblement un miracle. Sans doute le corps avait été embaumé, ainsi que cela avait lieu dans les familles riches ; non toutefois à la manière compliquée des Égyptiens, mais d’après la méthode juive, qui consistait simplement à entourer le corps d’aromates pulvérisés ; ce qui ne retardait que momentanément la corruption. D’un mot, Jésus rassura Marthe : « Ne t’ai-je pas dit que, si tu crois, tu verras la gloire de Dieu ? » Il le lui avait fait dire, en effet, par le messager qui avait porté la nouvelle de la maladie de Lazare.

On enleva alors la pierre qui fermait l’entrée du tombeau. Le moment était solennel, et l’on se représente aisément l’émotion qui régnait dans toute l’assemblée. Alors Jésus, après avoir levé les yeux au ciel, comme pour se mettre en communication plus étroite avec son divin Père, prononça à haute voix cette sublime prière ; prière, non pas de demande, comme les nôtres, mais d’action de grâces anticipée, tant il était sûr de ses pouvoirs, tant il craignait peu d’être démenti par les faits : « Père, je vous rends grâces de ce que vous m’avez écouté. Pour moi, je savais que vous m’écoutez toujours ; mais je parle ainsi à cause du peuple qui m’entoure, afin qu’ils croient que c’est vous qui m’avez envoyé ».

Les derniers mots accentuent nettement le but du miracle que Jésus va opérer, et ils donnent à son acte le caractère d’une épreuve décisive. On verra si Dieu est véritablement avec lui, comme il ne cesse de l’affirmer, et s’il a reçu lui-même du ciel le mandat messianique qu’il revendique avec tant de force.

Après avoir achevé son invocation, Jésus, tourné du côté du tombeau, cria d’une voix forte, signe d’une volonté sûre d’elle-même : « Lazare, viens dehors[611] ! » Immédiatement, raconte l’évangéliste, « celui qui avait été mort sortit ». Les bandelettes de lin qui entouraient ses jambes et ses bras étaient peut-être enroulées autour de chaque membre, selon l’usage égyptien ; ou bien, elles ne les enveloppaient que d’une manière assez lâche. Dans l’un et l’autre cas, Lazare put faire, quoique péniblement, quelques pas pour sortir du sépulcre. Mais Jésus vint encore à son aide, en disant aux assistants : « Déliez-le, et laissez-le aller ». Effrayés et émerveillés tout à la fois, ils ne songeaient pas d’eux-mêmes à lui rendre ce service ; seul, le thaumaturge avait gardé son calme. L’évangéliste achève par ce simple trait, de la façon la plus abrupte, sa description du plus éclatant miracle qu’ait opéré Notre-Seigneur. Pas un mot de la joie des deux sœurs, de l’ovation faite à Jésus ; rien de Lazare lui-même et de sa vie subséquente, C’est là, indépendamment de toutes les autres preuves, une marque frappante de véracité. Ce n’est certainement pas de la sorte que les évangiles apocryphes auraient raconté le faît[612].

À la suite de sa narration si sobre et pourtant si complète, saint Jean mentionne deux résultats qui furent immédiatement produits par la résurrection de Lazare. Le premier fut des plus heureux : un grand nombre des Juifs qui étaient alors en visite auprès de Marthe et de Marie, et qui avaient été témoins du miracle, crurent en Jésus et le reconnurent comme le Messie. Un des buts que s’était assignés le divin thaumaturge et qu’il avait formellement exprimés dans sa prière, au moment de ressusciter son ami, fut donc en partie réalisé. Mais un résultat tout opposé fut malheureusement aussi la conséquence du prodige. Quelques-uns des visiteurs, ceux dont nous avons entendu les murmures auprès du tombeau de Lazare, allèrent trouver les pharisiens en rentrant à Jérusalem, et ils leur racontèrent ce qui s’était passé. Cette démarche avait un caractère ouvertement hostile, quoi qu’on ait dit parfois en sens contraire ; c’était une dénonciation haineuse, comme va le prouver la suite des faits. L’auteur du quatrième évangile est fidèle, ici comme presque à toutes ses pages, à noter le double courant d’amour et de haine, de foi et d’incrédulité, que les divers actes du Sauveur mettaient en mouvement.

À la nouvelle de ce prodige inouï, qui allait ajouter à la renommée et à la puissance de celui qu’ils regardaient comme un ennemi dangereux, les princes des prêtres, c’est-à-dire les principaux membres du parti sadducéen, et les pharisiens, par conséquent les chefs des deux classes les plus influentes du judaïsme contemporain de Notre-Seigneur, éprouvèrent une véritable alarme. Aussi, bien qu’ils fussent le plus souvent en opposition les uns avec les autres, et qu’ils se disputassent la direction politique et religieuse du pays, les voyons-nous s’associer une fois de plus pour se défaire de Jésus, auquel ils étaient pareillement hostiles. Par leurs menées et leurs protestations, ils obtinrent que le sanhédrin fût aussitôt convoqué en séance extraordinaire, afin d’aviser aux mesures qu’il faudrait prendre sans retard. D’après une tradition assez ancienne, l’assemblée se tint dans une maison de campagne que le grand prêtre Caïphe, qui était le président officiel du sanhédrin, aurait possédée sur une colline située au sud de Jérusalem, derrière la vallée d’Hinnom[613], et nommée depuis le Mont du Mauvais Conseil.

La discussion fut orageuse. « Que ferons-nous ? disaient les principaux meneurs ; car cet homme opère beaucoup de miracles. Si nous le laissons agir ainsi, tous croiront en lui, et les Romains viendront, et ruineront notre lieu[614] et notre nation ». À leur point de vue, cette crainte n’était nullement chimérique. « Ce n’est donc pas, comme on l’a dit quelquefois, un cri d’alarme hypocrite qu’ils poussent ici pour légitimer ensuite leur cruauté à l’égard de Jésus ; ils pensaient bien exprimer une inquiétude sérieuse et réelle. Ils connaissaient Rome, et ils connaissaient leur peuple. Rome était très jalouse de ses droits sur les provinces qu’elle avait conquises, et des séditions antérieures, réprimées sans pitié, lui inspiraient des sentiments d’une grande méfiance envers les Juifs. À la moindre occasion, sa colère éclatait violente, irrésistible[615]. D’un autre côté, la masse du peuple juif, remplie de préjugés, concevait le Messie comme un puissant libérateur, qui secouerait tout d’abord le joug des Romains, et dominerait en roi sur le monde entier. On n’attendait que son apparition pour accourir sous ses étendards et marcher avec lui à la victoire, à la vengeance. Les hiérarques et les membres du sanhédrin savaient cela, et l’avenir ne justifia que trop exactement leurs sinistres prévisions. Ce fut la rébellion des Juifs qui amena la ruine définitive de leur Etat et de leur capitale. Toutefois, ils connaissaient bien mal Jésus, Messie selon le cœur de Dieu, dont le royaume était tout céleste, et qui n’aspirait qu’à conquérir les âmes. Sous son empire pacifique, si l’on s’était fidèlement rangé sous son sceptre, les conséquences désastreuses que redoutaient les princes des prêtres et les pharisiens n’auraient pas eu la moindre raison d’être[616] ». Remarquons-le : malgré la violence de leur haine, ces hommes iniques et cruels n’ont qu’un reproche à adresser à Jésus. Ses nombreux miracles, qui lui attirent l’affection des foules ; voilà tout le délit qu’il a commis. Et n’est-il pas frappant de voir que, malgré leur antipathie, ils ne songent pas un instant à nier la réalité des prodiges du Sauveur ? Ce témoignage a une valeur considérable.

Il faut agir, et agir promptement contre. Jésus : tel fut le thème de tous les discours alors prononcés. Le grand prêtre Caïphe tira la conclusion de cette délibération, qui était demeurée confuse au fond, et il mit tout le monde d’accord, en suggérant un moyen sommaire et expéditif d’écarter le péril. « Vous n’y entendez rien », dit-il d’abord par manière d’exorde, à la façon rude et dédaigneuse des sadducéens[617]. Il fit ensuite son infâme proposition : « Vous ne réfléchissez pas qu’il vaut mieux pour vous qu’un seul homme meure pour le peuple, et que la nation entière ne périsse point ». C’était la mort de Jésus que ce pontife sans scrupule mettait ainsi aux voix, à l’aide d’un abominable sophisme, et en alléguant la raison d’État, qui a servi de voile à tant de crimes. Il ne semble pas qu’il y ait eu alors de vote formel ; d’ailleurs, cela n’était point nécessaire actuellement. Mais la proposition fut adoptée. Aussi, à partir de ce jour, les hiérarques et les pharisiens tendirent-ils à se défaire de Jésus le plus promptement possible, et par tous les moyens. Ils organisèrent donc contre lui un complot de tous les instants.

Au sujet, de l’horrible parole de Caïphe, l’évangéliste fait une réflexion saisissante : « Il ne dit pas cela de lui-même ; mais, étant grand prêtre cette année-là[618], il prophétisa que Jésus devait mourir pour la nation[619], et non seulement pour la nation, mais aussi pour rassembler en un seul corps les enfants de Dieu qui étaient dispersés ». Autrefois, dans les circonstances importantes de l’histoire d’Israël, les grands prêtres juifs avaient joui du privilège de rendre « les oracles, après avoir consulté le Seigneur[620]. Dieu venait de faire revivre ce merveilleux pouvoir en faveur de Caïphe, qui, en croyant simplement condamner Jésus à une mort cruelle et imméritée, avait prophétisé le salut que cette mort devait procurer, d’abord à Israël, puis à tout le genre humain. Ce n’est donc pas en homme privé qu’il avait parlé, mais sous l’inspiration divine, et à titre de pontife suprême de la théocratie. Les brebis du Bon Pasteur étaient dispersées à travers le monde entier ; après sa mort et sa résurrection, il les groupera de manière à ne former qu’un seul et même troupeau.

Avant ce qu’il nommait son « heure », le Christ, nous en avons fait plus d’une fois la remarque, ne bravait pas le péril sans une vraie nécessité. Ne se sentant donc plus en sûreté aux environs de Jérusalem, il se retira avec ses apôtres dans une localité du nom d’Éphrem, ou d’Ephraïm[621], au sujet de laquelle il règne quelque incertitude. Suivant l’opinion la plus probable, elle ne différerait pas de la bourgade appelée Ophrah dans les livres de Josué et des Juges[622], et Éphrem dans les écrits de Josèphe[623]. L’historien juif la place dans les montagnes de la Judée, non loin et au nord-est de Béthel, à l’endroit qui porte aujourd’hui le nom de Tayibeh[624]. Là se termine la pointe septentrionale du désert de Juda, dans lequel Jésus pouvait facilement se réfugier, si ses ennemis avaient voulu troubler son repos. Il passa quelques journées ou tout au plus quelques semaines paisibles dans cette solitude.

Cependant la Pâque, la dernière de sa vie terrestre, était proche, et déjà les pèlerins accouraient de toutes parts dans la ville sainte. Les plus empressés étaient, comme le note le narrateur, ceux d’entre les Juifs qui avaient à se faire purifier, avant la fête, de quelques souillures légales, par des rites spéciaux, qui ne pouvaient avoir lieu que dans le temple et qui exigeaient parfois plusieurs jours[625]. Comme à l’occasion de la fête de la Dédicace[626], Jésus était l’objet de toutes les pensées, le thème de toutes les conversations. On le cherchait de tous côtés, et comme on ne l’apercevait encore nulle part, on se demandait, de groupe en groupe : « Que pensez-vous ? Qu’il ne viendra pas à la fête ? » Il inspirait un intérêt plus vif que jamais, car on avait appris que le sanhédrin, non content d’avoir lancé contre lui un mandai d’arrêt, était allé jusqu’à signifier que quiconque connaîtrait le lieu de sa retraite était tenu de l’indiquer, cette mesure ne manquait pas d’habileté, car elle tendait à déconsidérer Jésus comme un homme dangereux, et même comme un homme gravement coupable. Une crise est désormais imminente » et les ennemis du Sauveur seront bientôt au comble de leurs vœux.

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