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Partie V : La vie souffrante de notre Seigneur Jésus-Christ.

Tout le monde en convient : l’onction de Béthanie, qui était, d’après l’interprétation du Sauveur lui-même, comme un embaumement anticipé de son corps sacré, puis, dès le lendemain, l’entrée triomphale dans Jérusalem, qui mit le comble à la haine des ennemis de Jésus, peuvent être regardées comme le prologue de sa douloureuse passion. Ces deux incidents ouvrent donc vraiment dans sa vie une nouvelle période, qui, bien qu’elle n’ait duré que peu de jours, eut les conséquences les plus graves pour le Christ et pour l’humanité : pour Jésus-Christ, puisqu’elle aboutira à sa défaite apparente et à sa mort sur une croix ; pour nous-mêmes, car elle verra se consommer l’œuvre de notre rédemption.

Les évangélistes ont parfaitement compris l’importance capitale de ces derniers jours de la vie terrestre du rédempteur. Plus que jamais ils suivent pas à pas, et pour ainsi dire d’heure en heure, leur divin héros, n’omettant presque aucun détail de ses actes, recueillant ses paroles avec un soin religieux. Nulle part ailleurs, dans leurs récits, les faits et les discours ne s’accumulent plus fidèlement et plus précieusement que durant ces jours bénis. Ils avaient conscience que c’est vraiment ici le centre, le point le pi us saillant, de l’histoire du inonde. Guidés par eux, nous pourrons accompagner, avec un redoublement de foi et d’amour, le bon Pasteur qui va, comme il l’avait annoncé, donner sa vie pour le salut de ses brebis. Si Jésus, de son vivant, à réussi à gagner des milliers d’âmes par sa prédication, ses miracles et sa sainteté, jamais son éloquence, ses œuvres de puissance et d’éclat, ses exemples, n’ont produit autant d’heureux résultats que ses souffrances et sa mort ignominieuse. S’il s’est montré divinement grand durant toute sa vie, on peut affirmer respectueusement que jamais il ne l’a été davantage que pendant cette dernière semaine, dont nous abordons le récit. Tout ce qu’il y avait d’ineffablement beau, d’ineffablement parfait en lui, dans sa divinité comme dans son humanité, va se manifester à nous de la manière la plus admirable.

Cette émouvante période est à bon droit désignée sous le nom populaire de semaine sainte, car elle comprend exactement sept jours, dont le premier correspond à notre dimanche, et le septième à notre samedi. Nous étudierons brièvement ailleurs la question difficile de la chronologie de la Passion. Il suffira d’énumérer ici la suite des faits, en indiquant leur date la plus probable, d’après les évangiles et d’après le sentiment de la plupart des exégètes.

Le dimanche eut lieu l’entrée triomphale du Sauveur à Jérusalem. Le lundi, Jésus expulsa pour la seconde fois les vendeurs du temple. Le mardi sera « le jour du grand conflit ». Nous assisterons, sous les galeries du temple, à un autre brillant triomphe du Christ. Attaqué successivement par les divers groupes de ses ennemis les plus acharnés, il leur tiendra tête victorieusement et les réduira tous à un humiliant silence ; il lancera ensuite, devant le peuple, son écrasant réquisitoire contre les pharisiens et les scribes. Enfin, en ce même jour, au sommet du mont des Oliviers, il daignera faire à ses apôtres les plus intimes de très graves révélations, relatives à la ruine de Jérusalem et à son second avènement personnel, à la fin du monde. D’autre part, c’est aussi le mardi que furent faites par les adversaires du Christ, deux démarches qui tendaient à hâter l’heure de sa mort : le sanhédrin se réunit chez le grand prêtre Caïphe et délibéra en ce sens ; le traître Judas vint, offrir cyniquement aux princes des prêtres de livrer son Maître, dès qu’une circonstance favorable se présenterait. Les écrivains sacrés ne nous ont rien communiqué au sujet du mercredi saint, que le Sauveur passa sans doute à Béthanie, dans le cercle de ses amis et de ses apôtres. Dans la soirée du jeudi saint, il célébra la cène pascale avec les Douze, et il institua la divine Eucharistie. Puis, après avoir épanché son âme dans celles des apôtres et leur avoir failt ses dernières recommandations, il gagna avec eux la solitude de Gethsémani, qui fut témoin de sa cruelle agonie et de son arrestation. Le vendredi saint est douloureusement célèbre par le double procès et la double condamnation du Sauveur au milieu de mille outrages, par sa passion, sa mort et sa sépulture. Le samedi saint, sa chair sacrée demeura inerte dans le tombeau, en attendant sa résurrection glorieuse du lendemain, tandis que son âme consolait les justes au sein des limbes.

Chapitre I : Le Christ triomphateur.

Les narrations évangéliques, en particulier celle de saint Jean, le montrent clairement : « l’heure » que N. S. Jésus-Christ avait eue sans cesse à la pensée depuis son incarnation, l’heure du sacrifice sanglant par lequel il devait sauver le genre humain, cette heure dont il avait si souvent dit à son entourage intime qu’elle n’était pas encore venue, était désormais imminente. Cependant, après avoir revendiqué si hautement, par sa parole et par ses actes, pendant tout le cours de sa vie publique, le titre de Messie, après se l’être fait attribuer en secret par ses apôtres, lors de la confession de Pierre, allait-il disparaître de ce monde, — et disparaître en vaincu, d’après les apparences extérieures, —sans accepter au moins une fois, publiquement et officiellement, ce titre qui était le but direct de son existence humaine ? Cela n’était pas possible, et sa vie terrestre aurait été incomplète, sans une sorte de glorieuse apothéose par laquelle son royaume messianique serait manifesté.

Il est vrai que, pendant longtemps, il avait à demi voilé sa dignité, de crainte qu’une révélation trop complète et trop prompte, faite devant les foules ou devant ses ennemis, ne suscitât des embarras à son ministère. Il est vrai également qu’un jour il avait refusé, en usant presque de violence, d’être proclamé roi-Messie par une multitude enthousiaste[695]. Mais cela tenait, nous avons eu à le répéter souvent, aux idées fausses que la plupart de ses contemporains, y compris ceux de ses partisans qui l’approchaient de plus près, s’étaient faites du rôle du Christ. Toutefois, à la veille de sa mort, cette difficulté ne comptait plus. Ses disciples, déjà si nombreux, et aussi le peuple juif dans son ensemble, avaient le droit de savoir si, une fois pour toutes, il permettait de crier sur les toits, suivant une de ses expressions favorites, ce qu’il n’avait permis de chuchoter qu’en secret. Parmi les multitudes qui le suivaient, il y avait beaucoup d’indécis. Une manifestation éclatante était donc nécessaire pour triompher de leur hésitation, et aussi pour consolider la foi de ceux qui croyaient en lui. Voilà pourquoi nous allons le voir entrer dans la capitale théocratique, non plus en cachette, pour ainsi dire[696], afin de ne pas s’exposer inutilement à la haine de ses ennemis, mais en véritable triomphateur : cela, en dépit des décrets lancés naguère contre lui par les hiérarques. Cette glorieuse manifestation était donc en parfaite harmonie avec la pleine conscience qu’avait Jésus d’être le Messie, avec les oracles de l’Ancien Testament et avec les désirs ardents et la légitime attente de ses disciples. Du reste, à cette ovation magnifique s’associera, peu après, un autre triomphe : celui de l’autorité irrésistible que le Christ exercera dans le temple contre des profanateurs vulgaires, puis celui de la dialectique irréfutable avec laquelle il ripostera victorieusement aux questions insidieuses de ses ennemis, de manière à les réduire au silence.

Jésus fait son entrée solennelle dans Jérusalem en qualité de Messie.

Les quatre évangélistes[697] se sont rencontrés, pour nous donner une narration très complète, particulièrement dramatique, de cet épisode d’une gravité exceptionnelle. Chacun d’eux a conservé quelques détails spéciaux. L’ensemble de leurs récits forme un magnifique tableau.

La foule qui se pressait autour de Jésus à Jéricho, et qui l’avait accompagné jusqu’à Béthanie, ne s’était donc pas trompée, quand elle supposait, comme le dit saint Luc[698], que le royaume du Christ allait se manifester sans retard. Mais, dans le plan divin, ce ne devait être là qu’une investiture temporaire et locale, qui ne concernait directement que le peuple juif. Il faut attendre la fin du monde actuel, pour voir briller dans toute sa splendeur le règne universel du Seigneur Jésus. Cela n’empêche pas cette entrée du Messie dans sa capitale, d’avoir été, selon le langage de Bossuet[699], « la plus éclatante et la plus belle qui fut jamais, puisqu’on y voit un homme, qui paraissait le dernier de tous les hommes en considération et en puissance, recevoir tout d’un coup de tout le peuple, dans la ville royale et dans le temple, des honneurs plus grands que n’en avaient jamais reçus les plus grands rois ». Néanmoins, tout en étant singulièrement brillant, le triomphe du Sauveur demeurera humble et modeste, comme le reste de sa vie. Les interprètes anciens et modernes des évangiles ont relevé ce mélange étonnant de gloire et d’humilité qui nous frappera dans ce grand événement. Ce que nous aurons surtout à y remarquer, ce sera son caractère exclusivement religieux. Il est probable que, parmi ceux qui donnaient à Jésus cette marque de foi, plusieurs ne songèrent pas à exclure totalement les préjugés politiques dont leur idéal messianique était imbu. Du moins, ils ne le montrèrent pas alors. Rien ne vint troubler, de ce côté, la beauté de l’entrée triomphale. Tout se passa religieusement, en pleine conformité avec le portrait que les anciens oracles avaient tracé de la royauté du Messie. Et Jésus lui-même, tout en permettant aux foules de donner un libre cours à leurs sentiments de foi et d’amour, tout en se prêtant aimablement à leurs transports enthousiastes, montra qu’il voulait être, comme il le dira bientôt à Pilate[700], un Messie dont la royauté n’est pas de ce monde.

Ainsi qu’il résulte d’une note chronologique de saint Jean[701], c’est le lendemain du repas solennel donné à Béthanie en l’honneur de Jésus, cinq jours avant la Pâque, — un dimanche, d’après une tradition ecclésiastique et liturgique qui remonte très haut, — que le Sauveur fit son entrée triomphale dans Jérusalem. Aucun des narrateurs n’indique en termes directs le moment précis de la journée où commença l’ovation. Cependant, saint Marc, en nous apprenant qu’il « était tard » quand elle prit fin, indique par là-même qu’elle eut lieu dans l’après-midi. Elle se prolongea sans doute pendant plusieurs heures.

Quittant Béthanie, située, nous l’avons dit, sur le versant oriental du mont des Oliviers[702]. Jésus, escorté de ses apôtres, de ses amis, de nombreux disciples et d’une foule considérable qui l’avait rejoint au cours de la journée, gravit la côte qui séparait el-Azarieh de Béthphagé, localité peu considérable, bâtie sur le même versant, mais plus près du faîte de la célèbre colline. Le mont des Oliviers, dont il est rarement fait mention dans les écrits de l’Ancien Testament[703], est étroitement associé, dans les évangiles, à l’histoire des derniers jours de la vie de Notre-Seigneur. La première partie du triomphe du Christ se rattache directement à lui, car c’est sur sa cime et sur son versant occidental que se déroula d’abord la procession qui conduisit Jésus de Béthphagé au temple. À ce titre, il mérite que nous lui consacrions une description rapide, en vénérant la trace des pas du divin maître.

Son nom, qui n’a pas changé depuis l’époque de David et de Zacharie[704], provient évidemment des nombreux oliviers dont il a toujours été planté, en quantité plus ou moins considérable. Il devait être autrefois un vrai nid de verdure. Depuis longtemps il est en grande partie dénudé, bien qu’il porte, surtout à sa base, non seulement des oliviers, mais aussi des grenadiers, des figuiers, des amandiers, des abricotiers et des caroubiers. Nous verrons plus loin que les palmiers y abondaient aussi. À ses pieds et sur son flanc occidental, les tombes juives se sont accumulées depuis des siècles, les enfants d’Israël ayant la dévotion de se faire enterrer là, pour participer les premiers, disent-ils, à la résurrection des morts, qui, à l’époque du jugement dernier, aura lieu dans la vallée de Josaphat[705], identifiée par eux à celle du Cédron. La partie supérieure de la colline est toute parsemée de monuments chrétiens, de dates très diverses[706] ;

Le mont des Oliviers se rattache, au nord de Jérusalem, près du village de Châfat, à l’arête centrale du massif des montagnes de Judée. Il se dresse immédiatement à l’est de la ville sainte, dont il n’est séparé que par la vallée du Cédron, comme par un fossé gigantesque. De tous les toits de la cité on aperçoit très distinctement cette petite chaîne, qui ne manque pas d’une certaine élégance[707]. On distingue « trois sommets principaux, en forme de mamelons séparés par de légères dépressions. Celui du nord, le plus élevé, a 830 mètres d’altitude au-dessus du niveau de la Méditerranée ; le moyen en a 820, et la cime en face de Jérusalem, 818 (1212 au-dessus de la mer Morte)[708] ».

Pour aller de Jérusalem à Béthanie, on a, et il est moralement certain qu’on avait déjà, à l’époque de Notre-Seigneur, le choix entre trois chemins. Le plus fréquenté par les piétons est celui du nord. Il a pour point de départ la porte de Saint-Étienne et monte directement au sommet de la colline, pour redescendre ensuite à Béthanie, sur l’autre versant. Il serait trop escarpé pour un cavalier. Le second, qui se détache du précédent derrière le jardin de Gethsémani, est plus raide encore. Il passe auprès du lieu nommé « Dominus flevit », où, suivant une tradition, Jésus pleura sur Jérusalem, et il se dirige de là vers la tour et l’établissement des Russes. Aucun de ces deux chemins, tout le monde l’admet, n’aurait convenu pour une procession triomphale. Reste donc le troisième, qui devait correspondre à peu près à la route actuelle, rendue naguère carrossable, de Jéricho à Jérusalem par Béthanie. Lorsqu’elle quitte ce dernier village, elle contourne d’abord le flanc oriental du mont des Oliviers, en prenant la direction du sud-ouest ; elle passe ensuite brusquement au nord-ouest, laissant a gauche le mont du Scandale. Les caravanes pouvaient s’y développer très à l’aise.

Nous avons vu s’ébranler la procession qui s’était formée à Béthanie pour accompagner le Sauveur à Jérusalem. D’après les trois synoptiques[709], elle ne tarda pas à arriver en face d’un autre village, peut-être d’un simple hameau[710], appelé Bethphagé, c’est-à-dire « maison des figues vertes », dont l’emplacement n’a pas été identifié avec une complète certitude. Ni les écrits de l’Ancien Testament, ni Josèphe, ne parlent de lui. Le Talmud, au contraire, s’en occupe assez fréquemment, mais sans déterminer l’endroit précis où il se trouvait[711]. Les anciens documents chrétiens font de même. Il résulte du moins clairement des textes évangéliques que Bethphagé était assez rapproché soit de Béthanie, soit du sommet du mont des Oliviers, et placé entre ces deux localités. En 1877, on a découvert le site qui lui était attribué au moyen âge, au nord de Béthanie, sur le versant oriental de la colline, non loin du faîte[712], Les Pères Franciscains ont rétabli quelque temps après, en cet endroit, la chapelle qu’y avaient construite les croisés. Il est fort possible que tel ait été l’emplacement primitif.

Lorsque Jésus fut arrivé en face de ce hameau, il dit à deux de ses disciples : « Allez au village qui est devant vous, et à l’entrée vous trouverez une ânesse attachée, et avec elle son ânon, sur lequel nul homme ne s’est encore assis ; déliez-la et amenez-la moi. Et si quelqu’un vous dit : Que faites-vous ? vous répondrez : Le Seigneur en a besoin, et il les renverra ici sur le champ[713] ». Ce langage n’est pas seulement remarquable par la précision des détails qu’il développe, mais encore par l’accent d’autorité qui s’y manifeste. Jésus parle ici véritablement en Seigneur[714], en Messie, qui, à ce titre, peut exercer chez son peuple le droit de réquisition. Le Maître et le prophète apparaissent donc simultanément en cet endroit. En effet, il n’est guère permis d’en douter, d’après la pensée qui ressort des récits, c’est en vertu de sa prescience surnaturelle que Jésus était si parfaitement renseigné sur ce qui allait se passer. On a parfois supposé qu’il y aurait eu entente préalable entre lui et le propriétaire de l’ânesse et de l’ânon ; mais cela n’est guère vraisemblable. Ici comme en d’autres cas analogues[715], les évangélistes nous donnent assez clairement à comprendre que Jésus faisait une prophétie proprement dite. Le propriétaire connaissait-il personnellement Notre-Seigneur ? Était-il déjà son disciple, ainsi qu’on l’a également conjecturé ? On l’ignore ; mais l’hypothèse, sans être nécessaire, n’est pas impossible, puisque le Sauveur fréquentait depuis quelque temps ses amis de Béthanie. Le trait « un ânon sur lequel nul homme ne s’est encore assis » est significatif. Dans l’antiquité, aussi bien dans le monde païen que chez les Juifs[716], les animaux destinés à un usage sacré étaient ainsi tenus en réserve, afin d’être plus dignes d’un tel rôle.

Tout avait été préparé providentiellement, d’une manière conforme à la prédiction du Sauveur. Aussi les deux apôtres trouvèrent-ils l’ânesse et l’ânon attachés, comme le fait remarquer saint Marc, « auprès d’une porte[717], auprès du chemin de ronde[718] », et ils se mirent à les délier. Alors survinrent quelques voisins, puis les propriétaires, qui demandèrent vivement aux envoyés de Jésus : « Pourquoi les déliez-vous ? » Les disciples firent la réponse que leur avait suggérée leur Maître, et on les laissa, sans la moindre hésitation, emmener les deux animaux.

La conduite de Notre-Seigneur en tout cela est remarquable. En effet, notons-le bien, il ne se contentera pas de permettre à ses amis et à la foule de lui rendre l’hommage le plus magnifique ; il prend lui-même, par la démarche qu’il confie à ses deux apôtres, l’initiative directe et personnelle de son triomphe. C’est sa volonté avérée, manifeste, d’entrer solennellement dans Jérusalem en qualité de Messie. Voilà pourquoi il s’occupe de régler les préparatifs nécessaires, et tout d’abord, celui qui concernait sa monture ; car il ne convenait pas que, dans une circonstance si solennelle, il pénétrât à pied dans sa capitale. Mais quelle monture pour un triomphateur ! bien plus, pour le triomphe du Messie, du plus grand personnage de l’histoire ! toutefois, ce détail même était symbolique, et exprimait une vérité d’une importance essentielle, conforme au véritable idéal messianique. Un roi purement terrestre, ou bien, le Messie tel que se le représentaient la plupart des Juifs d’alors, aurait fait son entrée dans sa métropole monté sur un cheval de guerre, entouré de brillants officiers et d’une nombreuse milice, qui se serait avancés au son des trompettes, les enseignes déployées. Le vrai Christ jouira d’un triomphe très réel, mais plus modeste, dont toutes les manifestations seront pacifiques, en même temps qu’elles auront un cachet religieux. C’est pour cela que Jésus entrera dans Jérusalem simplement assis sur un ânon, comme « un Prince de la paix[719] », comme un roi spirituel, comme un Sauveur des âmes. Au reste, eu agissant ainsi, Jésus savait qu’il accomplissait la volonté de son divin Père, manifestée plusieurs siècles auparavant par un oracle du prophète Zacharie[720], que saint Matthieu et saint Jean citent à cette occasion[721]. Le voici, d’après la traduction littérale de l’hébreu :

Tressaille d’allégresse, fille de Sion !
Pousse des cris de joie, fille de Jérusalem !
Voici, ton roi vient à toi.
Il est juste et protégé (de Dieu)
Humble et monté sur un âne,
et sur un ânon, fils d’une ânesse.

Les mots « Dites à la fille de Sion », qui précèdent la citation de l’oracle dans le récit de saint Matthieu, n’appartiennent point à Zacharie. L’évangéliste les a empruntés à Isaïe[722], pour en faire une petite introduction. Saint Jean, de son côté, a groupé les deux premiers hémistiches de l’oracle en un seul, et il a exprimé négativement l’idée positive qu’ils contiennent ; c’est pourquoi, au lieu de « Tressaille d’allégresse » et « Pousse des cris de joie », il dit : « Ne crains pas ». Les expressions « fille de Sion » et « fille de Jérusalem » désignent poétiquement, à la façon orientale, les habitants de la ville sainte. Quant au fond de l’oracle, il dénote avec une grande clarté, ainsi qu’il a été dit plus haut, la nature extérieurement modeste et surtout absolument pacifique de la royauté du Messie, qui, pour se présenter aux hommages de ses sujets, répudiera toute pompe superbe et mondaine, et n’aura recours qu’à un appareil de paix, de simplicité. Le trait relatif à l’ânesse et à l’ânon tient une place importante dans l’oracle de Zacharie, parce qu’il met fortement en relief ce caractère humble et sans gloire du triomphe. Aussi est-ce sur lui qu’insistent les deux évangélistes, parce que Jésus l’a réalisé d’une manière littérale, lé dimanche des Rameaux. Sa monture n’avait rien qui annonçât des intentions belliqueuses. Ajoutons cependant que l’âne des contrées orientales est en général plus grand et plus fort que le nôtre, et qu’il a des allures plus élégantes. Aussi, dès les premiers temps des annales Israélites, le voyons-nous servir de monture aux chefs du peuple et aux grands, aussi bien qu’aux personnes des classes inférieures[723]. Il est bon de noter encore que saint Matthieu est seul à mentionner simultanément, à deux reprises[724], l’ânesse et l’ânon. Il n’est pas douteux, bien que les autres narrateurs se contentent de signaler l’ânon, que sa mère fut amenée avec lui, par mesure de prudence et pour le rendre plus docile, puisqu’il n’avait pas encore été dressé. Pour rendre ces animaux plus dignes du rôle qui allait leur être confié, les disciples étendirent sur eux, en guise de housses, les larges pièces d’étoffe, habituellement de couleur voyante, qui leur servaient de manteau[725]. Puis ils aidèrent leur Maître à monter sur l’ânon[726].

Alors seulement commença le triomphe proprement dit, dont les évangélistes nous ont conservé le tableau le plus vivant. Les apôtres et les disciples intimes entouraient le Sauveur. En avant et par derrière se pressait une foule compacte, qui grossissait à tout instant, et qui forma bientôt une masse considérable[727]. Elle se Composait surtout de pèlerins arrivés à Jérusalem pour la Pâque, et qui, nous l’avons vu d’après saint Jean[728], se préoccupaient depuis quelque temps déjà de l’arrivée de Jésus. Ceux qui, en si grand nombre déjà, avaient accompagné Notre-Seigneur depuis Jéricho, n’avaient pas manqué de répandre dans Jérusalem le bruit de son installation provisoire à Béthanie. Aussi n’est-il pas surprenant que beaucoup de ses partisans, venus de Galilée, de Pérée et d’ailleurs, se soient dirigés ce jour-là, individuellement et par groupes, vers la petite bourgade où ils étaient si désireux de le voir et de l’honorer. Car on espérait de plus en plus qu’il allait enfin consentir à se laisser proclamer comme le Messie. L’espoir de rencontrer aussi Lazare, dont la résurrection récente avait suscité un tel mouvement d’enthousiasme, en avait amené d’autres. On peut donc supposer que plusieurs centaines et même plusieurs milliers de personnes prirent part à l’ovation.

Dès que Jésus se fut mis en marche, celle-ci commença. Les cérémonies les plus touchantes furent promptement improvisées. Imitant les apôtres, ceux qui étaient le plus rapprochés du divin Maître étendirent leurs manteaux sur le chemin, comme des tapis. Ainsi avaient fait autrefois les Juifs de Suze, pour leur célèbre concitoyen Mardochée[729] ; ainsi avaient fait les soldats persans, pour le roi Xerxès, au moment où il allait franchir l’Hellespont[730]. C’est ainsi également qu’on avait fêté, à Jérusalem même, l’héroïque Judas Machabée, le jour où il avait purifié le temple, repris aux païens par lesquels il avait été profané[731]. Sur tout le parcours, la route suivie par la procession triomphale était bordée d’oliviers, de figuiers et d’autres arbres ou arbustes, auxquels chacun enlevait des branches qu’il agitait joyeusement. On jonchait aussi le sol de feuillage et d’herbe verte. C’était une manifestation grandiose, comparable à celle qui accompagnait le retour des rois victorieux[732]. Une sainte allégresse régnait dans tous les cœurs, et elle se traduisait par ces gestes symboliques, très conformes au caractère oriental. Mais bientôt, elle devint si débordante, qu’il lui fallut aussi des paroles, des acclamations chaudes et bruyantes, pour s’exprimer plus éloquemment encore.

Saint Luc indique le moment précis où les vivats s’associèrent aux actes, pour en préciser mieux toute la signification, et pour en rehausser la force. C’est, dit-il dans une note topographique d’un très grand prix, au moment où Jésus « approchait de la descente du mont des Oliviers », après avoir franchi le sommet, et longé pendant quelque temps la route sur le versant occidental. À un tournant, on aperçoit tout à coup une partie de la ville, celle qui s’élève à l’angle sud-est, sur la colline actuelle de Sion, avec sa ligne de remparts. Un peu plus loin, c’est la cité entière qui apparut dans toute sa splendeur : en avant, le temple tout ruisselant d’or et resplendissant de marbre blanc, entouré de ses galeries magnifiques ; par derrière, tout un glorieux assemblage de palais, de jardins, d’édifices bigarrés, de maisons se surplombant les unes les autres ; à droite et à gauche, une gracieuse ondulation de collines plus boisées alors qu’aujourd’hui. Si, maintenant qu’elle n’est plus qu’un pâle reflet de son ancienne beauté, Jérusalem présente encore, de ce même lieu, un panorama splendide, qu’on ne saurait oublier après l’avoir une seule fois contemplé, que n’était-ce pas à cette époque, où elle était regardée à juste titre, même par ses ennemis, comme une des merveilles du monde[733] ? De plus, ses remparts et ses tours l’entouraient et l’encadraient comme un diadème qui symbolisait sa force. On conçoit donc qu’en face de ce spectacle grandiose, que rehaussaient encore, les charmes du printemps, l’enthousiasme de la foule qui escortait Notre-Seigneur en qualité de Messie n’ait pas connu de bornes. Un antre motif des vivats qui éclatèrent alors consista, comme le disent encore les évangélistes[734], dans le souvenir très vivant des miracles opérés par le Sauveur, en particulier dans celui de la résurrection de Lazare, le plus brillant de tous. Les écrivains sacrés nous ont conservé les cris variés qui s’échappèrent alors de toutes les poitrines, et qui ne cessèrent qu’avec l’entrée triomphale elle-même. Il est intéressant de les mettre sous les yeux du lecteur, tels que les cite chacun des évangélistes. D’après saint Matthieu : « Hosanna au fils de David ! Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur ! Hosanna au plus haut (des cieux) ! » D’après saint Marc : « Hosanna ! Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur ! Béni soit le règne de notre père David, qui arrive ! Hosanna dans les hauteurs (des cieux) ». D’après saint Luc : « Béni soit le roi qui vient au nom du Seigneur ! Paix dans le ciel et gloire dans les hauteurs (des cieux) ! » D’après saint Jean : « Hosanna ! Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur, le roi d’Israël ». Ce sont bien, avec des nuances légères, des acclamations identiques, s’adressant tantôt à Jésus pour reconnaître ouvertement en lui le Messie d’Israël et pour lui souhaiter la bienvenue, tantôt à son Père céleste, qui l’avait choisi et envoyé pour rétablir d’une manière spirituelle, mais très réelle, glorieuse à l’extrême, et à tout jamais, le royaume autrefois fondé par David, l’aïeul du Christ, et annoncé dès les temps anciens par les prophètes. La plupart de ces acclamations sont empruntées aux versets 25 et 26 du Psaume cxvii (cxviii de la Bible hébraïque), qu’on appliquait fréquemment au Messie, comme on le voit par les écrits rabbiniques, et qu’on chantait en faisant processionnellement le tour de l’autel des holocaustes, durant la fête des Tabernacles[735]. Le cri Hosanna, qui a passe, avec Amen et Alléluia, dans la liturgie chrétienne, est une expression hébraïque, composée de deux mots qui signifient littéralement : « Sauve donc[736] ! » C’était tout d’abord une prière adressée à Dieu, pour obtenir sa protection en faveur de quelqu’un. Mais il perdit sa signification primitive et devint, comme c’est ici le cas, un simple vivat, un souhait de bonheur et de prospérité. Après avoir salué Jésus en qualité de Messie, l’hosanna remontait à Dieu, qui trône dans les hauteurs du ciel ; on le remerciait ainsi d’avoir enfin envoyé son Christ, si ardemment désiré[737]. L’idée la plus importante de ces cordiales exclamations est contenue dans les mots « Béni soit le roi d’Israël », et « Béni soit le règne de notre père David », qui leur assignent un caractère messianique incontestable. Leur caractère religieux n’est pas moins manifeste. Saint Luc a eu soin de l’accentuer encore, en les introduisant par une petite formule très significative à ce point de vue : « Toutes les foules des disciples… se mirent à louer Dieu à haute voix, en disant : Béni soit… ! » C’étaient donc de pieux vivats, qui s’entrecroisaient et se faisaient joyeusement écho.

L’enthousiasme s’accrut encore, lorsque le cortège qui venait de Béthanie et de Bethphagé fut rejoint, peut-être à l’endroit que nous avons décrit, par une autre procession, partie de Jérusalem, et composée aussi de nombreux pèlerins, qui s’étaient munis de palmes[738] — nouvel emprunt aux cérémonies de la fête des Tabernacles[739] —, pour montrer à Jésus qu’ils le reconnaissaient pour le Messie-roi. En effet, chez les Juifs comme chez les païens, les palmes étaient un des ornements accoutumés des ovations populaires en l’honneur des rois et des généraux victorieux[740].

Deux épisodes dont nous devons le récit en grande partie à saint Luc, un peu aussi à saint Jean[741], jetèrent cependant un voile passager de tristesse sur cette manifestation glorieuse. Presque partout, depuis les premiers temps de la vie publique de Notre-Seigneur, nous avons rencontré les pharisiens sur ses pas, occupés à l’épier, à le « tenter », à l’accuser. La jalousie et la haine avaient attiré plusieurs d’entre eux à cette fête, et l’on devine sans peine le genre d’impressions qu’ils en reçurent. Les uns se contentèrent d’échanger mutuellement quelques paroles, dans lesquelles se trahissait l’amertume de leurs cœurs. : « Vous voyez, disaient-ils, que nous ne gagnons rien ; voilà que tout le monde court après lui ». Ces hommes ardents reprochaient ainsi à leurs collègues plus timides l’inconséquence, et par suite l’inefficacité, de leurs demi-mesures.

Pourquoi, dès le début, n’avoir pas agi plus énergiquement contre Jésus ? « Tout le monde court après lui ! » C’était vrai. À cette heure solennelle, leur influence disparaissait à côté de la sienne, qui avait énormément grandi durant les dernières semaines. D’autres membres du parti pharisaïque ne craignirent pas d’interpeller directement le Sauveur, pour le presser de mettre lui-même un terme immédiat à une scène qu’ils regardaient comme sacrilège. « Maître, lui demandèrent-ils, dissimulant leur dépit et leur colère sous ce titre respectueux, réprimandez vos disciples ». Jésus, rompant le majestueux silence qu’il semble avoir habituellement gardé pendant son triomphe[742], releva, dans sa brève et grave réponse, l’étrangeté et l’indiscrétion de leur intervention : « Je vous le dis, s’ils se taisaient, les pierres crieraient ». Il employait cette locution proverbiale[743], pour justifier, en face de ses ennemis, la conduite de ses disciples et des foules : celle-ci était d’une nécessité providentielle. Personnellement, il acceptait comme une dette sacrée tous ces hommages qu’on lui rendait, car ils entraient tellement dans le plan divin à son égard, que, si les hommes ne les lui avaient pas rendus, les pierres elles-mêmes, type de ce qu’il y a de plus insensible dans la nature, auraient poussé des cris pour le glorifier.

Les pharisiens, les scribes, et les hiérarques en général, étaient alors d’autant plus aigris et humiliés, que Jésus et les siens se montraient plus indépendants et plus hardis. Tout récemment[744], le Sanhédrin, usant de tous ses pouvoirs, décrétait que quiconque aurait connaissance de la retraite de leur adversaire était tenu d’en faire aussitôt la déclaration, afin qu’on l’arrêtât sans retard. Et voici qu’il entrait dans Jérusalem, accompagné d’une multitude innombrable, qui lui rendait des honneurs royaux, bien plus, qui le traitait ouvertement comme le Messie. Aussi, quelle rage plus ou moins contenue dans ces cœurs homicides !

Le second épisode a un cachet profondément pathétique. En contemplant la cité splendide dont la procession s’était encore rapprochée[745], Jésus s’en rappela rapidement l’histoire : dans le passé, histoire extrêmement aimante de la part de Dieu, qui avait comblé de toutes sortes de bienfaits la capitale de son royaume ; dans le présent, histoire composée en majeure partie d’ingratitude et d’incrédulité, qui devait aboutir pour le Sauveur lui-même, dans quelques jours seulement, à Gethsémani et au Golgotha ; dans l’avenir, histoire des terribles mais justes représailles du ciel, car c’est sur le mont des Oliviers que Titus, quarante ans plus lard, établit le camp retranché duquel il assiégea la ville et la prit d’assaut[746]. Vivement ému en face de tableaux si tragiques, le Christ, en plein triomphe, livrant son âme aux sentiments douloureux qu’elle était capable de ressentir comme nulle autre, éclata en sanglots[747]. Puis il donna un cours plus libre encore à sa douleur, en décrivant d’avance, après l’avoir motivé, le sort funeste qui était réservé prochainement à la ville si coupable, il s’écria :

Oh ! si tu connaissais, toi aussi, au moins en ce jour qui t’est donné, ce qui te procurerait la paix ! Mais maintenant cela est caché à tes yeux. Il viendra sur toi des jours où tes ennemis t’environneront d’un retranchement, où ils l’enfermeront et te serreront de toutes parts ; et ils te renverseront à terre, toi et tes enfants qui sont au milieu de toi, et ils ne laisseront pas en toi pierre sur pierre, parce que tu n’as pas connu le temps où tu as été visitée.

On lit, à travers ces lignes, toute l’angoisse qui étreignait le cœur aimant du Sauveur. Mais pourquoi Jérusalem ne comprenait-elle pas la grâce toute spéciale de conversion qu’elle recevait en ce jour même, par l’éclat de triomphe de Jésus ? Pourquoi fermait-elle volontairement les yeux à la lumière ? Elle avait eu mainte occasion de reconnaître en Jésus son Messie et son rédempteur ; celle-ci sera la dernière. Si elle refuse d’en profiter, tous les maux décrits dans la prophétie que nous venons de lire tomberont infailliblement sur elle. Elle a refusé, hélas ! et tout s’est accompli à la lettre. À la visite aimable de son Sauveur a succédé la visite terrible de son juge. Cet oracle du Christ n’est pas seulement impressionnant par les malheurs qu’il prédit, mais encore, au point de vue littéraire, par les propositions courtes, vibrantes, simplement reliées par la conjonction et, dont il se compose, et aussi parla répétition emphatique du pronom « toi »[748], qui souligne les pensées.

Il n’était guère possible de décrire en termes plus clairs, plus précis, la ruine désormais irrévocable de la capitale juive. Quel contraste entre la majestueuse et gracieuse cité que Jésus avait alors en face de lui, et celle dont il trace une peinture si désolante, qui s’est réalisée à la lettre[749] !

Après un cours arrêt, le Sauveur reprit sa marche et acheva de descendre le long du versant occidental de la colline. Il franchit ensuite le lit presque toujours à sec du Cédron, et pénétra dans l’intérieur de la ville, précédé par des centaines de pèlerins, qui répétaient sans cesse leurs acclamations. Jérusalem regorgeait alors d’étrangers, venus de tous les côtés de la Palestine et de l’empire romain, pour assister à la fête de Pâque. À ce spectacle, inattendu de la plupart d’entre eux, une violente agitation s’empara d’eux. La ville entière fui ébranlée[750]. Trente-trois ans auparavant, elle s’était déjà troublée au sujet de Jésus[751] ; mais alors, c’étaient seulement des princes étrangers qui annonçaient, sa naissance, tandis qu’aujourd’hui il venait en personne et triomphalement dans la métropole du royaume messianique. Les sentiments les plus divers, l’amour, la haine, l’espérance, la crainte, le doute, se pressaient dans les cœurs de tous ces hommes. « Quel est celui-ci ? » demandaient ceux qui ne connaissaient pas Jésus, ou qui ignoraient le motif d’une telle ovation. Ses disciples et ses partisans répondaient fièrement : « C’est Jésus ; le prophète de Nazareth ». Titre qui, sur leurs lèvres, dans une pareille circonstance, équivalait évidemment à celui de Messie, puisque ceux qui l’employaient venaient précisément d’introduire leur Maître dans la ville en cette qualité.

De nouveaux flots de peuple durent alors se joindre à la procession, qui atteignit bientôt les parvis du temple, où il était naturel qu’on introduisît le Christ, le fils de David, comme dans sa résidence sacrée. Ce trait aussi est caractéristique, pour démontrer la nature et le but directement religieux de l’ovation. Une foule qui veut honorer un tribun le conduit sur la place publique ; elle accompagne un prince ordinaire dans son palais. Seul le temple convenait comme terme au triomphe du Messie. Le détail qui suit et que nous devons à saint Marc, lequel le tenait de saint Pierre, n’est pas moins significatif : Jésus, après avoir pénétré dans la cour du temple, inspecta rapidement toutes choses, à la façon d’un maître. Ensuite, tandis que la foule se dispersait lentement, comme il était déjà tard, il regagna Béthanie avec ses apôtres, pour y passer la nuit. Son but était atteint, car il n’était pas venu alors au temple pour prier ou pour enseigner, mais pour s’y faire introniser comme Messie-roi. Ce fut là une digne conclusion de cette grande journée, unique dans la vie du Seigneur Jésus.

Mais nous avons à rechercher ici comment il a pu se faire, que, cinq jours plus tard, celui qui avait été accueilli parmi tant de démonstrations de foi et d’amour, était conduit ignominieusement, à travers les rues de la même ville, au lieu où il devait subir un supplice atroce et infâme. Comment concilier ces deux faits contradictoires : les Hosanna du dimanche des Rameaux et les Tolle, crucifige eum du vendredi saint ? Ils ne se concilient que trop facilement, d’une manière générale, si l’on pense à l’instabilité de la faveur populaire, qui faisait dire proverbialement aux Romains que la roche Tarpéienne est près du Capitule. Mais on a suggéré depuis longtemps une explication toute spéciale, et plus exacte, de ce triste problème. Les multitudes desquelles Jésus accepta son triomphe d’un jour ne sont pas, dans l’ensemble, celles qui demandèrent ensuite sa mort. De Béthanie à Jérusalem, Notre-Seigneur fut surtout acclamé par des disciples plus ou moins intimes, plus ou moins fervents, Galiléens en très grand nombre, auxquels purent s’associer, dans un mouvement d’enthousiasme, des pèlerins étrangers qui voyaient le Sauveur pour la première fois. Au contraire, les cris de mort du vendredi saint durent avoir pour auteurs principaux des habitants de Jérusalem et de la Judée, qui n’avaient jamais cessé d’être, en majorité notable, hostiles à Jésus. D’autres Juifs, venus de loin, influencés par le rôle que jouèrent les chefs du peuple dans l’arrestation et la condamnation du Sauveur, se joignirent à ceux qui réclamaient sa mort, le croyant réellement coupable. Mais, si quelques-uns de ceux qui avaient suivi le divin triomphateur se rangèrent, cinq jours plus tard, parmi ses ennemis, ils ne durent être qu’en petit nombre. C’étaient des hommes superficiels, sans conviction profonde et qui changèrent d’opinion, en constatant que la dignité messianique revendiquée par Notre-Seigneur était en opposition totale avec la leur. Malgré tout, en contemplant un si glorieux triomphe, qui donc aurait pu croire, d’après les prévisions purement humaines, à une transformation tellement rapide des sentiments populaires, que, peu de jours après, le triomphateur traverserait la ville chargé d’une lourde croix, sur laquelle il rendrait le dernier soupir, au milieu des tortures physiques et morales les plus cruelles[752] ?

Après avoir cité la prophétie de Zacharie, saint Jean fait une remarque qui surprend à la première lecture. « Les disciples, dit-il[753], ne comprirent pas d’abord ces choses ; mais, après que Jésus eut été glorifié[754], il se souvinrent alors qu’elles avaient été écrites à son sujet, et qu’on les avait accomplies à son égard ». En écrivant ces mots, l’évangéliste n’a évidemment pas voulu dire que les apôtres et les disciples proprement dits du Sauveur ignoraient, en lui rendant de si grands honneurs, la portée exacte de leur démarche. Ils savaient fort bien que celle-ci avait pour but direct d’introniser leur Maître comme Messie, ainsi qu’il ressort nettement des quatre narrations. Saint Jean s’est donc simplement proposé de noter que les disciples n’étaient pas alors capables de comprendre la signification totale du triomphe de Jésus, ni en particulier sa relation avec l’oracle de Zacharie.



[695] Joan., vi, 14-15.

[696] Joan., vii, 10.

[697] Matth., xxi, 1-11 ; Marc., xi, 1-11 ; Luc., xix, 29-44 ; Joan., xii, 12-19.

[698] Luc., xix, 11.

[699] Bossuet, Méditations sur l’évangile, Dernière semaine, 1er jour.

[700] Joan., xviii, 36.

[701] Joan., xii, 12.

[702] Pour les détails géographiques qui vont suivre, voir , Atlas géographique de la Bible, pl. xiv, xv, xvi.

[703] Il est cité II Reg., xv, 30, à propos de la révolte d’Absalon, qui contraignit David de quitter Jérusalem en toute hâte ; III Reg., xi, 7 et IV Reg., xxiii, 13, au sujet de la conduite sacrilège de Salomon, qui y avait fait construire des temples en l’honneur des divinités païennes auxquelles ses femmes rendaient un culte. Le prophète Zacharie, xiv, 4, le signale comme le lieu d’où le Seigneur viendra au secours de la partie fidèle de son peuple, pour la secourir contre de puissants ennemis.

[704] Les Arabes chrétiens et musulmans le désignent par les mots Djebel ez-Zeitoûn, qui signifie précisément « mont des Oliviers ». On le nomme aussi en arabe Djebel et-Toûr, « la montagne » par excellence des environs de Jérusalem.

[705] Joel, iii, 12.

[706] Voir les Pères Vincent et Abel, Jérusalem, Recherches de topographie, d’archéologie et d’histoire, t. II, p. 301-419.

[707] C’est un des premiers objets qui frappe les yeux, lorsqu’on sort de la gare de Jerusalem.

[708] L. Heidet, dans Vigouroux, Dictionnaire de la Bible, t. IV, col. 1780. Le même auteur ajoute, ibid. : « La masse de la montagne est formée de couches de calcaire blanc, plus ou moins compactes, sur lesquelles se sont déposées, par endroits, d’autres couches de formation plus récente, et particulièrement des silex… Deux collines se rattachent à la montagne et l’appuient à sa base comme des contreforts : au sud-est, le Djebel Bäten el Hoauâ, … sur le flanc occidental duquel se développe le village de Silouän ; au sud-est, le Djebel el-Ararieh, ainsi nommé parce que le pays de Lazare, Béthanie, est situé à sa base ».

[709] Si toutefois la mention de Bethphagé dans le texte grec de saint Marc., xii, 1, est authentique.

[710] Villula, dit saint Jérôme.

[711] Voir , La Géographie du Talmud, p. 147-148.

[712] Revue archéologique, décembre 1877, p. 366-375.

[713] Nous empruntons la dernière proposition à la rédaction de saint Marc, d’après la leçon la plus probable du texte grec. Elle contient une promesse, destinée à rassurer les propriétaires des deux animaux. Dans le premier évangile, nous lisons cette variante : « Et il (le propriétaire) les enverra aussitôt » ; c’est-à-dire, permettra aux disciples de Jésus de les emmener.

[714] Ό Κύριος (Vulg., Dominus).

[715] Luc., xxii, 10-13, 34 ; Joan., xvi, 32 ; xxi, 18, etc.

[716] Num., xix, 2 ; Deut., xxi, 3 ; I Reg., vi, 9 ; , Géorgiques, iv, 54 ; Horace, Epodi, ix, 22, etc.

[717] Justin, Apologia, i, 54, 14, précise davantage encore, et dit que l’ânon était attaché à un cep de vigne.

[718] Ίίπί toO άμαόδου. Peut-être l’évangéliste a-t-il voulu désigner, par cette expression, le chemin qui faisait le tour de la propriété. Il s’agirait, selon d’autres, du chemin qui conduisait de la maison à la route.

[719] Is., ix, 6.

[720] Zach, ix, 9.

[721] Matth., xxi, 4-5 ; Joan., iii, 14-15. Saint Jean n’en donne que les mots essentiels. Saint Matthieu le cite plus complètement, mais assez librement, en se rapprochant toutefois plus de l’hébreu que des Septante : « Dites à la fille de Sion : Voici que ton roi vient à toi plein de douceur, monté sur une ânesse, et sur l’ânon de celle qui porte le joug ». Ces derniers mots désignent encore l’ânesse.

[722] Is., lxii, 11.

[723] Cf. Jud., v, 10 ; x, 4 ; I Reg., xvii, 21.

[724] Matth., xxi, 2, 7.

[725] Saint Jean, qui abrège notablement son récit, supprime tous ces détails préliminaires et se contente de dire : « Jésus trouva un ânon et s’assit dessus ».

[726] Saint Luc : ίπ « Αίβ « σαν (Vulg., imposuerunt Jesum) De même saint Matthieu, d’après la Vulgate, qui a suivi la variante έπεκάθισαν (sedere fecenmtj, au lieu de la leçon la plus probable, έπεκάΟ : σεν, « il s’assit ».

[727] Saint Matthieu : ό πλείστος ό’χλος (Vulg., plutima tnrba), όχλος (lurbœ) ; saint Luc : άπαν τΌ πλήθος των μαθητών (omnes lurbœ discipulorum) ; saint Jean : ό ο’χλος πολύς (turba multa…), etc.

[728] Joan., xi, 50.

[729] Targ. Esther, viii, 15.

[730] , Historia, vii, 54.

[731] II Mach., x, 7. Voir aussi IV Reg., ix, 13.

[732] Tite-Live, x, 47.

[733] Tacite, Hist., v, 8 ; Keim, Geschichte Jesu von Nazara, t. III, p. 92-93 ; , Sinai and Palestine…, loc. cit. Voir le t. I, p. 117-118.

[734] Luc., xix, 37 ; Joan., xii, 17.

[735] Edersheim, The Temple, its ministry and services as they were at the time o/ J. C, 1874, p. 242.

[736] Hõchâ nâ, La forme complète était hõchiâ nâ’. Ps., xix (hébr., xx), 25.

[737] À l’hosanna hébreu, saint Luc substitue le mot δόξα, « gloire », plus clair pour ses lecteurs d’origine païenne. La dernière acclamation, telle qu’il la cite, rappelle la doxologie angélique de Bethléem (Luc., ii, 14).

[738] Nous devons à saint Jean (Joan., xii, 13) ce détail, duquel provient la dénomination liturgique de Dominica palmarum.

[739] Josèphe, Antiquitates judaicæ, XIII, xiii, 5.

[740] I Mach., xiii, 51 ; II Mach., x, 7 ; etc.

[741] Luc., xix, 39-44 ; Joan., xii, 19.

[742] Les évangélistes ne citent de lui que les deux paroles que nous allons mentionner.

[743] Elle est employée par le prophète Habacuc, ii, 11 ; par , Eclogæ, v, 28 ; par , Metamorphoses, II, 697 ; par Cicéron. Marcell., etc.

[744] Joan., xi, 57.

[745] Luc., xix, 41.

[746] Josèphe, De bello judaico, II, i-iii.

[747] Dans le grec, "εκλαυσεν. Auprès du tombeau de Lazare, il avait seulement versé des larmes silencieuses, έδάκρυσεν (Joan., xi, 35).

[748] On le lit jusqu’à douze fois, sous ses différentes formes (συ, σου, σε, σοι), dans l’intervalle de trois versets.

[749] En particulier pour le retranchement (dans le grec, χώραξ) dont les Romains entourèrent la ville. On appelait ainsi une palissade formée de pieux, qu’on garnissait de branchages et de terre, et qu’on munissait habituellement d’un fossé. Les Juifs, dans une sortie, ayant réussi à brûler cette palissade, Titus la remplaça par un mur solide.

[750] Comme par un tremblement de terre, dit le grec : ίσείσΟη.

[751] Matth., ii, 3.

[752] Voir l’Appendice IV.

[753] Joan., xii, 16.

[754] C.-à-d., après sa résurrection et son ascension.